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- 29 Apr, 2026
#3 - Élémentalames
Le Bradbury Challenge continue dans sa deuxième semaine (encore 50) ✨ J'ai tiré des propositions de thème et des contraintes d'un autre blog Ca m'aide beaucoup à trouver un nouvel angle d'approche et me pousser à explorer d'autres choses. Pour cette semaine, les propositions étaient les suivantes Thème 1 : Promontoire Thème 2 : Attention les yeux ! Thème 3 : 🌻·🦮·📸·🦎Contrainte : Une phrase qui revient en boucle J'ai pris le thème 1 et j'ai cherché une piste. Après avoir trouvé un sujet un peu large qui me chauffait (et un peu moins dépressif que la semaine dernière parce que ça va 2 secondes), je suis un peu parti à plein balle et finalement j'ai eu beaucoup d'idées, de petits trucs à ajouter en plus. In fine, ça fait un gros gros pavé mais j'ai bien aimé faire quelque chose de plus complexe. Ca fait peut-être beaucoup d'ingrédients dans la soupe, mais bon faut bien que je trouve mes marques🤷🏻♂️ #3 - Élémentalames Mari se tenait devant la porte qui donnait sur le bureau de la matriarche. Un soupçon de stress lui pinçait le cœur, érodant sa confiance à petit feu. Sa sœur jumelle, Natae, était adossée au mur. Les pierres blanches du sol murs lui semblaient si froides sous ses pieds nus, si sèches, elles qui étaient habituellement emplies de vie. Les autres sœurs du couvent s’étaient retirées dans leurs quartiers respectifs, par respect pour les deux jumelles.  Demain, elles auraient toutes deux 18 ans. Un jour important pour la plupart des adolescentes, mais d’autant plus pour les deux jeunes Élémentalames. Depuis des générations, ce clan de sorcières s’était coupé du reste du monde afin de se retrancher sur leur petite île. Au large de la côte Basque, elles vivaient isolées dans les murs d’un ancien monastère devenu couvent. Toutes les mille lunes, un corbeau amenait en pleine nuit une paire de jumelles, tout juste nées. Toutes les mille lunes, ces jumelles grandissaient ensemble jusqu’au jour de leurs 18 ans, durant lequel elles menaient un duel à mort pour déterminer qui serait la prochaine matriarche.  La poignée de la porte grinça en tournant.  — Natae. Tu passeras la première, dit Hecate. — Dans l’équilibre et la précision, lui répondit Natae.  La plus grande des deux jumelles s’avança et pénétra dans le bureau en refermant la porte derrière elle. Le duel était une tradition aussi ancienne que le clan, et il était entouré d’une multitude d’étapes aussi normées qu’importantes. La première était le tirage du Tarot, effectué par la matriarche en vigueur, comme un dernier acte avant de passer le flambeau. Une seule carte était tirée, et l’arcane dicterait le destin de la sorcière. Ou l’absence de destin.  Le temps semblait s’allonger à chaque instant, et Mari trépignait de plus en plus. Elle se rapprocha d’une fenêtre, taillée à même les murs. Le soleil couchant lui semblait mélancolique. Était-elle capable de vaincre sa sœur ? Elle s’était donnée corps et âme à son entraînement pendant ces longues années. Il lui était inacceptable d’échouer. La porte se rouvrit en un grincement, et Natae ressorti du bureau le visage grave.  — Mari. A ton tour. — Dans l’équilibre et la précision, répondit-elle machinalement.  Le bureau était rempli d’ingrédients divers et variés. Des livres jonchaient les étagères et le sol, comme autant de connaissances accumulées par des générations de sorcières recluses. Sur le mur, les armes maniées par les précédentes matriarches étaient accrochées, en souvenir de leur sagesse. Toutes différentes, on y trouvait autant des sabres que des dagues. Leur seul point commun était qu’elles avaient toute une lame.  Mari s’assis, et Hecate pris place en face d’elle. Les longs cheveux frisés de la matriarche lui tombaient sur les épaules en une cascade de noir et de blanc. Ses yeux perçants étaient rivés sur les 22 cartes disposées face cachée sur la table. Elle les ramassa et entrepris de les mélanger. Ses mains ridées qui trahissaient ses 98 ans mais faisaient preuve d’une habileté sans pareil. Elle les étala devant elle.  — Equilibre et précision, dit-elle solennellement en retournant la carte du milieu. — XXII – Le Monde, lit Mari.  Elle aurait juré voir les yeux de la matriarche scintiller un court instant, avant qu’elle ne reprenne le contrôle. La carte représentait une femme qui dansait, entourée d’une guirlande de laurier. Un ange, un aigle, un lion et un taureau l’entouraient. Certaines sorcières estimaient que ces animaux représentaient les 4 suites du tarot. D’autres les considéraient comme une métaphore des 4 éléments.  — Un arcane prodigieux, ma chère. Le Monde représente l’accomplissement, la réussite. L’harmonie.  La jeune fille laissa échapper un souffle qu’elle retenait sans s’en rendre compte.  Après les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, le clan avait fui la société pour se protéger. Elles avaient trouvé sur l'île un minerai jusqu’alors inconnu de leurs grimoires. Un matériau capable d’absorber les éléments environnants et de les plier à la volonté de quiconque le maniait. Au cours des générations, elles avaient appris à le raffiner, à le tailler, à le sculpter. Chaque sorcière en faisait une arme, de la forme de son choix, avec une lame forgée dans l’Élémentis. Ces armes leur permettaient de canaliser la nature comme une force dévastatrice.  Le dîner s’était déroulé en silence comme l’exige la tradition, pour permettre aux futures duellistes de se recueillir dans leurs pensées. Mari sorti marcher autour du monastère. Elle avait besoin de respirer, de fouler les vallons herbeux pour une dernière fois, peut-être. S’asseyant sur un talus, elle serra sa tasse dans ses mains. L’infusion d’armoise laissait échapper des volutes de vapeur qui réchauffait son visage dans la nuit fraîche.  — Tu es encore sortie t’entraîner en cachette ? Je pense que c’est un peu tard pour ça, 18 ans ça aurait dû te suffire ma cocotte. — Natae... Non je ne m’entraînerai pas ce soir, lui répondit-elle avec un sourire. Je crois que j’ai besoin de me calmer. J’ai peur, je crois. — Parle pour toi !  Elle s’assit à son tour et porta une cigarette à sa bouche. En frottant ses ongles, une étincelle apparue qui devint bientôt une flammèche tremblotant sous la brise. Le tabac s’embrasa et elle tira une bouffée.  — T’en veux une ? — Pas ce soir. Je veux me préserver pour demain. Tu sais, ça va complètement défaire ton équilibre. — Équilibre. Précision. Et merde hein. Mais tant mieux pour toi, non ?  Mari regarda les ongles de sa sœur, parfaitement manucuré. Elle aussi avait refait son vernis au propre. Quand elles avaient 12 ans, elles avaient trouvé une méthode pour broyer de l’Élémentis en particules si fines qu’elles pouvaient le mélanger avec du vernis. Bien dosé, cela leur permettait de manier la nature du bout des doigts. C’était, bien entendu, moins efficace qu’une Élémentalame, mais ô combien plus pratique au quotidien.  Sa sœur pris une autre bouffée. Elle tendit la main et souffla dessus, la volute de fumée se transformant au contact de ses ongles en un dragon rugissant avant de disparaître.  — Tu sais ce que j’ai tiré ? — Natae je pense qu’il vaut mieux garder ça pour n... — XIII - La Mort, la coupa Natae. Mère Hecate m’a listé ce que ça signifiait, mais je pense que le nom est assez explicite comme ça. — Ah. Ah oui, c’est plutôt parlant.  Elle sorti la carte de sa poche et la regarda au clair de Lune. Un personnage décharné, presque squelettique, portait une longue faux. Le sol étant jonché de tombes, certaines vierges d’inscription, d’autres couronnées de fleurs, comme pour signifier que nul ne pouvait échapper à la finalité. Mari tendit la main pour attraper la carte, elle voulait l’observer de plus près, mais Natae s’empressa de la ranger.  Un silence de plomb couvrait la nuit. Elle ne pouvait pas vraiment lui révéler qu’elle avait eu un excellent tirage. Un poids disparu de sa poitrine, bientôt remplacé par de la culpabilité à l’idée de se réjouir du malheur de sa sœur. Les secondes s’étiraient en minutes, avant d’être interrompues par les coassements d’un corbeau qui revenait du continent. Il portait dans ses griffes un paquet bien emballé. De la nourriture probablement. Ou des cigarettes. Peut-être même des journaux ?  — J’ai tué l’ambiance. On devrait faire la fête, non ? C’est super, on va s’entretuer pour une tradition stupide. Après tout, ce serait trop bête d’avoir deux matriarches. C’est pas comme si on était dix fois meilleures que les autres, hein. Autant en sacrifier une. Des générations qui s’enchaînent et aucune n’avait pensé à se faire du vernis à ongle utile. Super, on a mis de l’Élémentis sur les pierres du monastère pour enfermer le vent à l’intérieur et éviter les courants d’air. Génial. — La recherche de l’équilibre est avant tout l’acceptance de la simplicité. Vivre en harmonie avec son environnement. Diriger ses intentions avec précision.  Natae regardait sa sœur avec compassion.  — Tu feras une super matriarche tu sais. Tu as bien retenu les leçons qu’on nous a rabâché. Mais je reste d’avis que les mœurs doivent changer avec le temps. Cette tradition date de quoi, 500 ans ? Les temps ont changé. On pourrait sûrement revenir sur le continent. D’autres couvents existent, on le sait, alors pourquoi ne pas les rejoindre ? Pourquoi se contenter des corbeaux pour s’envoyer des lettres et des pommes de terre ? L’équilibre, ça pourrait aussi être l’union de nos forces. Fonctionner ensemble, comme un seul organisme. On pourrait reprendre ce qui nous appartient. — Non, hésita Mari, non je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée. Les chasses aux sorcières ont uniquement cessé parce que nous avons quitté leur monde pour de bon. Tu sais comment c’est là-bas, ce n’est qu’un jeu de pouvoir instable qui menace d’exploser à la moindre étincelle. — Mais ils ne manient pas les éléments comme nous. — Leurs armes dépassent largement nos capacités, désormais. Peut-être qu’à l’époque, on aurait pu se battre quand ils se contentaient d’utiliser des lances et de nous mettre au bûcher. J’aurais aimé te voir manipuler l’excédent d’énergie qu’une bombe nucléaire peut produire. Tu es forte Natae, plus forte que toutes les sœurs de ce couvent, mais quand même. Et bien sûr, tu n’es pas plus forte que moi, dit-elle avec un clin d’œil.  Mari passa ses doigts dans les longs cheveux noir de geai de sa jumelle avec douceur. Elle allait lui manquer. Mais la tradition était ce qu’elle était. Elles s’étaient préparées mentalement depuis leur plus jeune enfance. Elle tira de sa poche un petit grigri qu’elle avait confectionné pour l’arme de sa sœur. Un anneau doré auquel pendait une plume du corbeau qui les avait amenés quand elles étaient nées, religieusement conservée par Hecate pendant 18 longues années. Elle y avait ajouté de la cataire séchée, ces fines herbes si adorées par les chats. Des pétales de rose venaient compléter l’ensemble, dans une harmonie qui représentait l’amour sincère qu’elle portait à sa sœur.  Sans un mot, Natae lui tendit un autre pendentif, avec une deuxième plume de corbeau accompagné de feuilles de sauge. Elles représentaient la longévité voire l’immortalité, selon certaines croyances. Des pétales de pensée apportait de la couleur au tableau.  — Quoi qu’il se passe demain, ne m’oublie jamais. — Dans l’équilibre et la précision, dit Mari d’une voix chevrotante. — Équilibre et précision...  Elles restèrent assises en silence, à regarder les constellations qui se dessinaient dans le ciel dégagé. Mari posa sa tête sur l’épaule de sœur, qui la serra contre elle. Des larmes dévalèrent ses joues.  — J’ai vu dans un vieux bouquin de la bibliothèque que les plumes de corbeau apparaissent noires à nos yeux, mais qu’en réalité elles sont irisées. Malheureusement, nous ne sommes pas capables de percevoir cette partie du spectre lumineux, et nous ne les voyons que sombres et fades, lui dit Natae. — Tu aurais peut-être dû concentrer tes lectures sur des sujets plus utiles. Au moins jusqu’à demain. Je pense qu’il est l’heure de nous coucher. Nous devons être en forme, pour faire honneur au clan. Pour nous faire honneur à nous-même. — Peut-être... je ne suis pas prête, je crois. — Promets-moi de tout me donner, Natae. Ne t’avise pas de baisser les bras parce que tu as tiré une mauvaise carte. — Si tu veux, mais bon. Tu as déjà eu vent d’un tirage d’Hecate qui n’était pas précis ? Alors que le soleil se profilait à peine à l’horizon, les deux sœurs étaient face à face. A l’extrémité de l’île, un promontoire recouvert d’herbe verdoyante s’avançait sur la mer. Le vent soufflait avec vigueur, faisant voler leurs longs cheveux. En bas de la vertigineuse falaise, les vagues s’écrasaient contre la roche en provoquant des explosions sonores. Seule la matriarche assistera au duel, sa dernière fonction avant de passer la main à sa successeuse.  Mari s’attacha les cheveux dans un chignon serré à l’aide d’un ruban. Les éléments étaient déchaînés aujourd’hui. Était-ce un concours de circonstance ? La mine d’Élémentis se trouvait juste sous leurs pieds. Ou alors, peut-être que les émotions à vif des jumelles se canalisaient dans la nature. Elle agrippa sa rapière de la main droite. Au bout du pommeau était accroché le grigri que lui avait offert sa sœur la veille. Un souvenir inestimable de leur sororité. De leur destin lié. Jusqu’à maintenant.  — Une dernière danse, demanda Natae avec un sourire.  Elle préférait laisser ses cheveux voler au vent. Elle pouvait mieux en mesurer la force et la direction. Elle serra dans sa main la poignée de sa faucille à chaîne. La lame reposait dans son autre main, les maillons de métal qui les reliait enroulés comme un serpent.  — Équilibre et précision. — Équilibre et précision.  Mari ferma les yeux et pris une dernière profonde respiration. Elle expira et s’élança d’un pas gracieux. Au cours de ses nombreuses années d’entraînement, elle avait développé un style s’inspirant autant du ballet que la danse de l’épée chinoise. Manier les éléments dans sa rapière était une valse. Un tango avec le monde qui l’entourait. Chaque pas, un bref déséquilibre avant de se rétablir. Chaque mouvement, un déplacement précis de son corps au sein de la nature environnante.  Décrivant des spirales avec le bout de son épée, elle y sentait le vent, absorbé par le métal. Une pirouette, une réception douce, et une tranche sèche. Une lame d’air s’échappa de l’arme, filant au sol en y rasant les brins d’herbes qui dépassaient. En quelques instants, l’attaque parcourrait les quelques mètres qui la séparait de sa sœur.  Lâchant la faucille, Natae la laissa tomber au sol avant de tirer d’un coup sec sur le manche. La chaîne se raidit, mais la faucille était plantée dans la terre meuble. Elle se retourna, utilisant son dos pour faire levier sur la chaîne. La lame finie par s’extraire du sol, emmenant avec elle des blocs de terre qui vinrent créer un muret absorbant le choc de la lame d’air.  — Pas mal. Un peu basique, non ?  Elle porta la lame à ses lèvres et en lécha la tranche, les yeux brillants. Le peu d’humidité qu’elle laissa sur la lame lui permis de se relier à la mer en contrebas. Une trombe d’eau s’éleva sous l’appel de Natae, grimpant la falaise. Bientôt, le geyser pris la forme d’un dragon. Il surgit dans un cri perçant, s’envolant vers le ciel avant de retomber en piqué sur Mari.  D’un petit saut assemblé, elle s’échappa de la zone d’impact. Pris par sa propre vitesse, le dragon s’écrasa au sol avec fracas et disparu, absorbé dans le sol désormais trempé.  — C’est du réchauffé ça, Natae. Je pensais que tu aurais quelques surprises en stock. Toi et tes dragons, vraiment... — Oh, attends de voir.  Mais Mari n’attendit pas, plantant son épée dans la terre pour en extraire l’humidité. Dans sa tête, elle visualisait la roue des éléments dans son esprit. La terre. L’eau. Le vent. Le feu. Chacun dans un cadran, isolé. Mais entre eux, d’autres éléments pouvaient en être dérivés. Elle extirpa sa lame désormais humide du sol et y frotta ses ongles pour créer des petites étincelles. Le feu et l’eau laissèrent bientôt place à une épaisse fumée qu’elle répandit autour d’elle en pivotant sur une jambe. Bientôt un voile de vapeur l’entourait. Tournant sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, elle décrivit des arabesques pour disparaître derrière un écran de fumée. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour en profiter, et il présentait un inconvénient majeur. Natae ne pouvait plus la voir, mais elle ne voyait pas non plus ce que préparait sa jumelle.  En continuant de tourner sur elle-même, elle baladait son épée dans de grandes spirales, absorbant l’air qui l’entourait. Elle le sentait. Ça allait fonctionner. Ça devait fonctionner. Autour d’elle, l’air se raréfiait et créait une différence de pression. Une fois qu’elle se senti prête, elle posa ses deux pieds au sol et stabilisa ses appuis. Retrouvé son équilibre, elle s’ancra encore plus profondément et s’imagina relier le ciel et la terre. En abattant sa rapière d’un geste sec, elle visualisa la tempête.  La fumée se dissipa sous le mouvement, et un éclair s’abattit là où était Natae quelques secondes auparavant. Dans un bruit tonitruant, un cratère apparu et les herbes alentours commencèrent à brûler. Mais il n’y avait personne.  — Raté !  Faisant volte-face, elle aperçut sa sœur qui était passée dans son dos. Elle restait à quelques mètres de distance, dos à la falaise. En balayant son regard aux alentours, Mari s’aperçut que le vent décrivait des courants irréguliers. Natae avait dû courir en cercle autour de sa sœur pendant qu’elle était cachée sous la vapeur. Elle avait créé un courant d’air.  À peine s’était-elle remise de face que sa jumelle brandit sa faucille d’un bras, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête comme une fronde. Elle l’abattu dans un arc qui rasa le sol, décrivant une courbe qui enflammait les fleurs et tout ce qui les entourait. Le vent qui soufflait attisait les flammes, de plus en plus vives, qui se propageaient à toute vitesse.  Mari compris avec horreur qu’ayant absorbé l’air autour d’elle, et avec les courants circulaires qui l’entouraient désormais, le feu se propagerait dans un tourbillon sans issue. Prise de vitesse, elle se retrouva encerclée et la tornade brûlante se rapprochait d’elle petit à petit. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu utiliser l’eau pour l’éteindre, ou peut-être encore essayer de l’absorber dans sa lame, mais les éléments étaient trop déchaînés et elle commençait à fatiguer.  La faucille s’abattit à nouveau et raviva le feu de plus belle.  — Peut-être que Mère Hecate avait tort finalement. Désolé sœurette.  La panique commençait à prendre le pas. Bientôt, elle n’avait que quelques mètres d’espace autour d’elle. Elle allait finir par brûler vive, étouffée par les murs de flammes qui jaillissaient désormais à 3 mètres de haut.  La matriarche regardait en silence, le sourire au coin des lèvres. Ses apprenties étaient d’une puissance qui était à la hauteur de ses attentes. Elles iraient loin.  Équilibre. Précision. Mari se redressa et ramena son épée à la verticale contre son torse. Elle ferma les yeux pour rassembler toute sa concentration et calma son souffle. Elle avait un dernier recours, un dernier secret qu’elle n’avait jamais partagé à quiconque. Visualisant la roue des éléments dans son esprit, elle imagina le monde qui l’entoure. La terre, sous ses pieds. L’eau, qui l’imbibait. Le feu, qui l’entourait. Le vent, qui soufflait férocement. Toute leur éducation était centrée sur le maniement de ces éléments en isolation. Assez tôt, les deux sœurs avaient appris à les allier pour manier la foudre, la vapeur ou encore le sable.  Mais au centre de la roue, presque imperceptible, il y avait un 5ème élément. Au cours de ses entraînements nocturnes solitaires, elle avait apprivoisé une force aussi terrifiante que puissante. Concentrant toute son attention sur ce trou d’aiguille, elle projeta son esprit vers l’imperceptible poinçon au centre du monde. Elle senti le vent brûlant sur sa peau. Une gerbe de flamme la frôla, singeant sa joue. Elle enfonça un peu plus ses pieds dans le sol. Concentra son ouïe sur les vagues qui s’écrasaient en contrebas.  A l’équilibre entre les éléments, et avec précision, elle plongea.  Le Néant.  Comme hors de son corps, elle sentait les énergies qui circulaient autour d’elles, lointaines et proches à la fois. Dans cet espace en dehors du monde, les éléments existaient sous leur forme la plus pure. Une forme se dessinait à quelques mètres. Un être de lumière, debout. Elle se concentra dessus. Sur son centre.  Quelques mètres les séparaient dans le monde réel, mais dans le Néant, la distance n’était qu’une suggestion. Elle imagina son épée s’enfoncer dans le cœur de la lumière qui lui faisait face  D’un pas en avant, elle donna un coup d’estoc.  Elle rouvrit les yeux. Le monde réapparu autour d’elle, arrachant son esprit du Néant. Le souffle court, elle haletait sous la chaleur des flammes environnantes. Ses forces la quittaient et elle tomba à genoux, épuisée. Derrière le rideau brûlant, Natae ne bougeait plus. Sa faucille gisait au sol. Les flammes crépitèrent un instant avec de se calmer, n’arrivant plus à prendre prise sur le sol trempé maintenant que leur instigatrice ne les attisait plus.  A quelques pas, Natae restait figée, les yeux grands ouverts. Elle porta une main à sa poitrine et dans un hoquet, cracha du sang. Perdant l’équilibre, elle tituba en arrière, cherchant son souffle. Un pas de trop, le sol disparu sous ses pieds et elle tomba à la renverse.  Mari eu à peine le temps d’apercevoir Hecate qui la regardait en souriant chaleureusement avant de s’évanouir. Au loin, cachée derrière un rocher, Natae regardait sa sœur avec fierté. Elle serait une excellente matriarche pour ce couvent si traditionnel. Elle pourrait continuer de vivre dans le calme. Perpétuer ces traditions qui lui tenaient tant à cœur. Longtemps, elle avait hésité. Natae se savait au-delà de sa jumelle, mais elle n’avait pu se résoudre à la tuer. D’autant plus que le couvent serait devenu sa responsabilité, et elle n’avait aucunement l’envie d’y reste plus longtemps que nécessaire.  Tirant de sa poche la carte de tarot, elle étudia le dessin de faucheuse qui y figurait et l’inscription XIII – La Mort avec un sourire. Balayant du doigt les inscriptions, la carte se transforma pour reprendre sa forme originelle. L’atout sans numéro, Le Mat, qui représentait le départ, l’indépendance et la liberté. Un personnage solitaire portant un baluchon marchait d’un pas résolu vers la droite, l’avenir inconnu.  Mari avait découvert le Néant, ce qui était un début. Mais elle s’était concentrée uniquement sur l’intérieur de la roue des éléments. Au-delà, il existait tellement d’autres forces imperceptibles. La vie. La gravité. Et surtout, la lumière. Natae avait appris à la manipuler comme les autres éléments et avait passé des années à perfectionner son art en secret. Elle avait appris à changer les couleurs de petits objets, d’abord, puis leur apparence. De fil en aiguille, elle avait même réussi à plonger une pièce dans le noir, ou inversement l’inonder de lumière. Avec assez de pratique, elle avait appris à faire apparaître une projection d’elle-même si crédible qu’on aurait cru qu’elle existait à deux endroits en même temps.  Hecate ramassait le corps épuisé de Mari, qui n’en saurait jamais rien.  — J’espère que tu me feras un enterrement sympa quand même. Je ne peux pas rester sur cette île. Il y a tant à découvrir ailleurs. Pardonne-moi de t’avoir menti.  Elle jeta un dernier regard à sa sœur avant d’entreprendre son exil. La matriarche se retourna et posa son regard sur le rocher derrière lequel était caché Natae. Elle lui fit un clin d’œil.  — Équilibre et précision, mes petites. Vous irez loin toutes les deux. 
- 25 Apr, 2026
#2 - Le téléphone
Et après j'ai décidé de me lancer dans le Bradbury Challenge ✨ Je donnerai plus d'infos la-dessus dans un autre billet, il faut bien mettre un peu de suspens sur qu'est-ce que c'est. #2 - Le téléphone “Coucou mon petit chat, euh écoute je te fais un vocal parce que je suis à vélo, je sais que t’aime pas ça. Je suis en train de rentrer du taf la, dis-moi est-ce que tu peux juste faire cuire du riz ? Je vais nous faire des onigiris ce soir, mais du coup il faudrait le cuire assez tôt pour qu’il refroidisse et tout, tu sais. Allez à toute, je suis là dans 30 minutes je pense. Bisous mon chéri, je t’aime.”  Je range le téléphone dans ma poche et je lève les yeux. La plage s’étend devant moi. Les touristes ont fini par la délaisser, c’est la fin de l’été et ils sont partis préparer leur rentrée. Le sable brille sous les reflets du soleil couchant. Les vagues lèchent le rivage, inlassablement. Je pose mon sac à quelques mètres de là où la mer rencontre la terre, et j’en sors la grande nappe que j’étale au sol. J’ai pris ta nappe préférée, tu sais, celle avec les petits carreaux.  Je tire de ma poche 4 petits cailloux que j’ai ramassé en chemin, et je les dispose aux coins de la nappe. La fin de l’été est proche, le vent est revenu et porte avec lui les embruns qu’il me dépose sur les joues. Je m’assieds par terre. Je sors 2 onigiris de mon sac. Un pour moi. Un pour toi. Je pose le tien sur la nappe. C’est un peu ridicule. Je sais qu’il va rester là.  Aujourd’hui, ça fait 5 ans que j’ai reçu ton message. J’ai attendu longtemps que tu rentres. Le riz était cuit, comme tu me l’avais demandé. J’avais même préparé une petite salade.  Les souvenirs que j’essaye habituellement d’enfouir au fond de ma mémoire ressurgissent. J’ai l’impression d’avoir ouvert le robinet à fond, et je ne peux plus contrôler le flot. L’attente. Inconfortable. Inhabituelle. Interminable. Et l’inquiétude qui prend place petit à petit. Tu es toujours à l’heure d’habitude, pourquoi tu n’es pas encore arrivé ? Pourquoi tu ne réponds pas à mon message ? Ça fait déjà 2 heures que tu m’as envoyé ton vocal. Je l’ai déjà écouté 4 fois. Le téléphone qui sonne. Un numéro inconnu. Une voix toute aussi inconnue. Elle me dit que c’est mon nom qui figure comme contact d’urgence dans ton téléphone. Il y a eu un accident. Je dois venir identifier le corps si je m’en sens capable.  Ma tête commence à tourner. J’ai envie de vomir. J’ai envie de mourir. Je galère à respirer. C’est toujours pareil quand j’essaye de me remémorer le jour où le temps s’est arrêté. J’essaye de concentrer mon attention sur ma vue. Un nuage, seul dans le ciel. Une mouette qui s’approche de ton onigiri. Des algues échouées sur le rivage. Au tour de l’ouï. Le son des vagues qui s’écrasent sur la plage. Les voitures au loin, derrière moi. Le toucher. Le riz dans mes mains, un peu gluant. Je reprends le contrôle de mon souffle.  Je ne me souviens pas vraiment des jours qui ont suivis. Ma psy me dit que c’est un mécanisme de protection. Déjà 5 ans. Et pourtant, j’ai l’impression de toujours être au point de départ. Apparemment, le trou béant que tu as laissé dans ma vie ne disparaitra jamais vraiment. Apparemment, j’apprendrai à vivre avec, à le contourner. A l’ignorer, peut-être. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. J’essaye, tu sais. J’essaye.  Le conducteur de la voiture a fini en prison pour homicide involontaire. Il a ruiné sa vie. Il a volé la tienne. Il a niqué la mienne.  J’ai essayé de rencontrer d’autres personnes. Mais je n’y arrive jamais. Je prends peur, peut-être. Peur que ça arrive encore. La deuxième fois, je ne me relèverai pas. Est-ce que je me suis relevé de la première ? Je te compare à eux. Je les écoute me raconter leur vie insipide, je m’en fous en fait. Je voudrais t’entendre parler de la tienne. Voir ton sourire, qui te faisait arquer les sourcils. T’entendre partir dans une tirade sans fin, les yeux scintillants, parce que tu me parlais du dernier manga passionnant que tu avais lu la veille. J’ai toujours tes mangas à la maison, d’ailleurs. Je n’en ai jamais lu un seul, mais je n’arrive pas à les jeter.  Pareil pour ce vieux téléphone. J’en ai acheté un autre, il y a quelques années. Je n’en pouvais plus qu’il me propose de revivre mes meilleurs souvenirs dès le réveil, en me montrant des photos de nous deux. Je n’ai rien transféré sur le nouveau téléphone. Et pourtant j’ai gardé l’ancien, parce qu’il y a toutes ces photos dessus. Des photos de toi, des photos de nous. Il y a tes messages vocaux que je détestais tant. Je les ai écoutés des centaines de fois chacun.  C’est fou comme la mémoire devient floue avec le temps. Plus le temps passe, plus c’est difficile de m’imaginer ton visage. Tes fossettes qui apparaissaient quand tu allais me sortir une blague. Nulle, comme d’habitude. Mais je rigolais quand même. Parce que je t’aimais, et parce que ça te faisait plaisir. Je t’aime toujours. J’oublie les contours de ton visage. Les petits détails. Alors parfois, je ressors ce vieux téléphone et je regarde des photos de toi. De nous. Est-ce que tu avais les yeux plutôt noisette ? Ou marron ? Ah oui. Marron. Ah non, sur cette photo c’est noisette, ça dépend peut-être de la lumière en fait. Tiens c’est drôle j’avais oublié cette cicatrice sur ton sourcil.  Le problème des photos, c’est qu’elles ne capturent pas le moment. Elles ne représentent pas le mouvement. C’est bien pour se raviver la mémoire, mais pas beaucoup plus. Les souvenirs, comme ton visage, commencent à s’enfouir dans ma mémoire. Ces moments partagés juste tous les deux, qui n'existent plus que dans mon cerveau. Je les oublierai pour de bon un jour, sûrement. Est-ce que si plus personne ne se souvient d’un évènement, c’est comme s’il n’était jamais vraiment arrivé ?  Mais je dois avancer tu sais. Je dois aller de l’avant. Je ne sais pas comment je vais faire. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je dois le faire. Je laisse la mouette attraper ton onigiri et s’enfuir en volant.  Tout autour de moi est flou. Le vent, frais, me sèche les joues. Je me frotte les yeux. Je me lève. Je sors le téléphone de ma poche.  J’avance doucement vers l’eau, un peu ébloui par le soleil qui épouse la ligne de l’horizon. Un frisson me parcourt. L’air se rafraîchi. Mes pieds s’enfoncent dans le sable, puis dans la mer. Elle est froide.  Je tends le bras en arrière, et je mets toutes mes forces dans mon lancer. Le téléphone décrit un arc dans le ciel. Sans bruit, il disparaît derrière une vague.  J’ai peur d’oublier le son de ta voix quand tu me disais “Je t’aime”. 
- 18 Apr, 2026
#1 - Le monstre sous le lit
Pour un premier essai je me suis un peu laissé allé à l'instinct sans trop réfléchir à la forme, ou trop me mettre la pression sur ... quoi que ce soit à vrai dire. L'idée c'était surtout de me jeter dans le bain et d'essayer d'écrire. Forcément, je ne suis pas entièrement satisfait du résultat mais bon il faut bien commencer quelque part. #1 - Le monstre sous le lit — Tu peux me raconter une histoire avant le dodo ?  — Mon chéri... tu es un grand maintenant, il faut que tu apprennes à t’endormir tout seul. Tu peux te raconter une histoire dans ta tête, si ça t’aide !  Se penchant en avant, elle écarte la mèche qui lui recouvre le front d’une main douce et y dépose un baiser chaleureux.  — Bonne nuit mon chaton.  — Bonne nuit Maman.  Il la regarde sortir de la chambre et fermer la porte derrière elle. C’est bizarre, il ne sent pas grand du tout malgré ce qu’elle lui dit. Pour Colin, être grand c’est avoir 10 ans, minimum. Pas 8. La chambre est silencieuse, il entend au loin les pas de ses parents dans le couloir. Ils se lavent probablement les dents avant d’aller eux aussi se coucher.  Une petite veilleuse en forme de super-héros émet une aura lumineuse dans un coin de sa chambre, même s’il n’en a plus besoin depuis quelques temps. Il n’a pas peur du noir, il n’a peur de rien. Peut-être que c’est ça être un grand aussi, ne pas avoir peur des histoires pour bébé. Le monstre qui se cache dans le placard, ou le fantôme qui traverse les murs. N’importe quoi.  Il se retourne dans son lit, observe la petite figurine de Spiderman qui se tient fièrement sur sa table de chevet. Est-ce qu’il devrait se raconter une histoire pour trouver le sommeil ? Une histoire qui parle de quoi ? L’inspiration ne vient pas, et il fixe le plafond où scintillent des petites étoiles phosphorescentes, disséminées telles une constellation.  Un petit crissement arrive à ses oreilles, comme si quelqu’un traînait quelque chose sur la moquette. Une petite voiture peut-être ? Un autre crissement. Il a l’impression que ça vient de sous le lit.  — Croquette c’est toi ?  Pas de réponse. Même pas un petit ronronnement ou un miaulement. Il se redresse et s’approche du bord du lit, se penche en avant, la tête à l’envers. Sa housse de couette est trop grande, elle tombe du lit jusqu’au sol. Il la soulève doucement.  Sous le lit, on dirait un trou noir. La lumière de la veilleuse n’atteint pas ces contrées reculées, habituellement peuplées de moutons de poussière et de jouets rangés à la va-vite. Colin balade son regard dans la noirceur, mais n’arrive pas distinguer quoi que ce soit. Même pas la petite voiture qu’il a cachée là quand Maman lui a demandé de ranger sa chambre.  A mesure que ses yeux s’habituent à l’obscurité, il commence à distinguer une forme, immobile. Deux petits cercles luisants le fixent.  — Tu n’es pas Croquette.  — Tu n’as pas peur de moi ?  — Je n’ai peur de rien. Tu es qui ? Et pourquoi tu es dans ma chambre ? Je n’ai pas le droit d’avoir d’invités surprises.  — J’habite ici, sous ton lit. Maman ne te raconte pas d’histoire pour t’endormir cette fois ? J’aime bien le son de sa voix.  — Non, elle dit que je dois être un grand maintenant. Fini les histoires. Tu sais les raconter, toi ?  — Je ne connais pas d’histoires. En fait, je ne connais pas grand-chose de ton monde à part cet espace sous ton lit.  — Tu ne vas pas à l’école la journée ?  — Non... Tu sais, pour les monstres comme moi, la journée c’est le moment où on dort. Je vis la nuit, quand il fait sombre et que les petits garçons dorment. Ma maison, c’est dans le noir.  — Je peux mettre la lumière ? Je veux voir à quoi tu ressembles.  — Je disparais dans la lumière, mais regarde, dans le noir je peux prendre la forme que je veux.  Une ombre s’allonge depuis l’obscurité, et un petit tentacule dépasse du lit.  — Pierre, feuille... ciseaux !  Par réflexe, Colin tend sa main en mimant une feuille. Une petite main apparaît au bout du tentacule, mimant des ciseaux.  — Perdu !  — Tu triches ! Tu as fait les ciseaux en retard !  Le tentacule se rétracte, et disparaît à nouveau sous le lit.  — Ils sont nuls, vos jeux d’humains. Ok, pour cette fois on dira que c’était pour du beurre. On rejouera demain, si tu veux. Mais si tu perds, je te mange.  — Je pense que je ne suis pas très bon. Dis, tu voudrais qu’on soit amis tous les deux, plutôt ? Je n’ai pas trop de copains à l’école, les autres ils disent que je suis bizarre.  Le monstre ne répond pas, le silence flotte quelques instants.  — Eh oh je te cause.  Pas de réponse  — Bon... Je vais essayer de dormir. Au fait moi c’est Colin. Bonne nuit.  L’enfant se redresse et se remet dans son lit. Il aime bien dormir sur le côté, en formant une petite boule. Il serre ses genoux contre son torse. Le tentacule réémerge du lit. Il s’approche doucement du dos de l’enfant et semble hésiter un instant. Après quelques secondes, la forme s’affine et une petite main apparaît au bout de l’appendice. Elle se dépose sur le dos de Colin, et le caresse doucement. C’est froid, très froid.  Le lendemain, après une éreintante journée à apprendre à ranger des nombres en ordre croissant, Colin se jette dans son lit avec une excitation naissante mais peu propice au sommeil.  — Bonne nuit mon chéri.  — Bonne nuit Maman.  Il attend quelques minutes, pour être sûr que la voie soit libre et que les parents soient dans leur chambre, avant de se pencher à nouveau par-dessus son lit. Il n’a pas peur. Il n’a peur de rien.  — Eh t’es là ?  Deux petits yeux apparaissent dans la noirceur.  — Salut Colin.  — On ne dit pas salut, c’est la nuit donc on dit bonsoir. Ça me fait plaisir de te revoir. Eh, tu ne m’as pas dit comment tu t’appelles ?  — Je n’ai pas de nom. Je suis qui je suis. Pierre, feuille, ciseaux !  Colin tend son poing, pour mimer la pierre. Le monstre sort un tentacule et mime à nouveau le ciseau.  — J’ai gagné ! Tu ne manges pas ce soir non plus. Je vais te trouver un nom sympa. Comme un surnom. C’est ce qu’on donne à nos amis, non ?  — Comme tu veux. Mais d’abord, parle-moi de ta journée, je veux savoir ce que tu fais quand tu n’es pas ici.  — Il n’y a pas grand-chose à raconter... Aujourd’hui il y avait école, c’était comme d’habitude. On fait des mathématiques en ce moment, je m’ennuie beaucoup, donc je ne suis pas très concentré et je fais des bêtises. Marie de ma classe, elle dit que c’est parce que je suis un débile. Elle est méchante. Moi je ne la crois pas, et Maman me dit qu’elle dit ça parce qu’elle est jalouse. C’est juste que c’est trop facile, et je préférerais faire autre chose.  — C’est dommage que je sois coincé ici, j’aimerai bien aller à l’école avec toi. On pourrait jouer un mauvais tour à Marie pour te venger.  Une petite vague de chaleur vient serrer le cœur de Colin. Est-ce qu’il s’est enfin trouvé un ami ?  — Dis Colin, j’ai super faim. Est-ce que tu as des choses à manger dans ta chambre ?  — Non, Maman ne veut pas que je grignote le soir. Mais je sais où elle cache les goûters dans la cuisine. Je peux aller nous chercher des barres chocolatées si tu veux ?  Sans attendre de réponse, Colin saute du lit et se dirige vers la porte de sa chambre. La cuisine est au rez-de-chaussée, à l’autre bout de la maison. Il colle son oreille contre la porte, pas de bruits. La voie est libre. Il tourne délicatement la poignée de la porte, l’ouvre et se glisse dans le couloir. Croquette se glisse entre ses jambes et se faufile dans la chambre.  — Psst eh Croquette tu n’as pas le droit d’être dans ma chambre la nuit !  Le chat ne montre pas d’intérêt aux protestations de Colin. Il n’écoute jamais rien de toute façon. Pas le temps de s’en occuper, l’important est d’aller chercher des barres chocolatées. Il se faufile dans le couloir, jusqu’aux escaliers. Il compte les marches, enjambe la 4ème et la 9ème parce qu’elles grincent. Il s’imagine être comme les agents secrets qu’il voit parfois dans les dessins animés. Une mission capitale, dérober un goûter dans la cuisine sans alerter les gardes. Arrivé au rez-de-chaussée, il tend l’oreille et entend la télé, dans le salon. Ses parents ne sont pas couchés alors qu’il est déjà 21 heures ! Ils seront bien fatigués demain. Mais ce n’est pas son problème. Un long couloir traverse la maison, reliant les différentes pièces. La cuisine et le salon en sont de part et d’autre, il devrait pouvoir se faufiler sans se faire attraper.   Arrivé devant la porte du salon, il colle son oreille pour espionner la conversation de ses parents. Un bon agent secret doit savoir ce que disent les gardes.  — Tu as eu une réponse de Camille et Jacques ?  — Oui, ils arrivent samedi soir et passeront la nuit ici. Ils m’ont demandé si c’était une bonne idée que Paul dorme avec Colin. J’ai répondu que oui, je pense qu’ils peuvent passer une nuit dans la même chambre, non ?  — Je ne sais pas. Je crois qu’ils ne s’entendent pas très bien. En fait, je crois que Colin ne s’entend pas très bien avec les enfants... Tu sais, je m’inquiète beaucoup pour lui. Aujourd’hui encore, sa maîtresse m’a dit qu’il a passé la récréation tout seul dans un coin de la cour à écraser des fourmis avec ses doigts. Parfois je me demande si... S’il n’y a pas quelque chose qui cloche. L’autre jour, je l’ai vu marcher volontairement sur la queue du chat...  — Est-ce que c’est grave ? C’est un gamin. Un gamin, c’est cruel parce que ça n’a pas encore développé l’empathie. Ça lui passera va. Et au pire, il fera partie de ces gens... différents.  Colin recule d’un pas. Différent ? Pourquoi Papa disait-il ça comme si c’était grave ? On aurait dit que c’était un problème. Pourtant, ses parents n’ont de cesse de lui dire qu’il est unique, et que ce sera sa plus grande force quand il sera grand.  Peu importe, il a une mission à accomplir, et l’avis de ses parents l’importe peu. Il se retourne, se glisse dans la cuisine et attrape de quoi grignoter. Une barre chocolatée aux noisettes, et une autre au chocolat blanc. Il retrace ses pas, remonte jusqu’à sa chambre. Il prend soin de sauter les marches qui grincent, la 7ème et la 12ème dans ce sens. C’est facile les maths.  Revenu dans sa chambre, il ferme doucement la porte. En balayant la pièce du regard, il ne voit pas de signe de Croquette. Le chat a dû sortir de lui-même pendant la mission de Colin.  — Je t’ai ramené deux barres, parce que tu ne m’as pas dit ce que tu préfères. Il y en a une aux noisettes, et l’autre est au chocolat blanc. Tu veux laquelle ?  — C’est laquelle ta préférée ?  — Aux noisettes.  — Je vais prendre le chocolat blanc, alors.  Colin se penche, soulève la couette et jette la barre chocolatée sous le lit. Elle tombe sur la moquette avec un bruit étrange. Comme si elle était tombée dans une petite flaque. On aurait dit les bruits que font les ventouses dans les dessins-animés. Il tend le bras et pose son doigt sur la moquette. Le sol est mouillé, c’est collant. Et c’est chaud.  — Berk c’est quoi ? Tu as fait pipi ? Ne fais pas pipi par terre s’il te plaît.  — Non j’ai... j’ai éternué pardon. Je suis malade, j’ai un rhume. Merci pour le goûter.  — J’ai des mouchoirs si tu veux.  Attrapant la boîte de mouchoirs, il en attrape quelques-uns et éponge le sol. Il n’arrive pas bien à distinguer ce qu’il fait, dans le noir, mais les mouchoirs reviennent bizarrement sombres. Une vague odeur de fer arrive à ses narines, on dirait l’odeur des pièces de 5 centimes. Il lèche son doigt. Ça a aussi le goût des pièces de 5 centimes.  — Désolé, je vais nettoyer ça pendant la nuit, ne t’inquiète pas.  — Ok... Ah j’ai entendu mes parents parler de ce week-end. Ils ont des amis qui viennent dormir à la maison. Ils ont un enfant qui est un peu plus grand que moi. Apparemment, il va encore dormir dans ma chambre.  — C’est un ami ?  — Non. Je le déteste. Il est toujours méchant avec moi. Mais je t’en parle, parce qu’il a déjà dormi dans ma chambre quelques autres fois. Il sera sur un matelas par terre, à côté du lit. A côté de toi. Je ne pourrais pas te parler ce soir-là. Je ne veux pas qu’il sache que tu existes, sinon il va encore se moquer de moi. Ok ?  — Je comprends... Et tu m’as trouvé un nom ?  — T’en pense quoi de Miles ? C’est un peu comme le slime, mais j’ai changé l’ordre des lettres. Parce que tu es un peu tout visqueux comme le slime, et tu peux te déformer dans tous les sens. Et c’est aussi comme Miles Morales, tu sais c’est le Spiderman avec une tenue noire. Comme toi, tu es tout noir.  — J’aime bien. Merci, Colin.  — C’est ça ta chambre ? Elle n'a pas changé depuis la dernière fois.  Paul est allongé sur son matelas, collé au lit de Colin.  — Et c’est quoi ces étoiles au plafond ? C’est un truc de bébé ça. T’es encore un bébé ?  — Je les aime bien, ça me rappelle l’espace.  — Mouais, moi je crois surtout que t’es qu’un bébé qui a peur du noir, et que t’as besoin de lumière pour dormir. Tu as même une veilleuse !  — Je m’en fiche de ce que tu penses de ma chambre. Au moins, moi, j’ai pas un gros appareil en métal sur mes dents.  — T’en aura un quand tu seras un grand comme moi, tu verras. Au collège, tout le monde en a aussi. J’ai juste eu le mien un peu plus tôt parce que je grandis super vite.  Colin se retourne dans son lit, tournant le dos à Paul. Il n’a pas envie de lui parler. C’est un garçon méchant. Il aurait aimé discuter avec Miles, lui raconter sa journée au parc, lui demander s’il n’avait pas vu le chat aujourd’hui. Mais à la place, il était coincé avec Paul.  — J’ai entendu tes parents dire que ton chat avait disparu.  — Ils m’ont dit qu’il était sûrement parti se promener dans la ville. Il reviendra bientôt.  — Moi j’ai un copain qui avait eu la même histoire. Le chat avait disparu de la maison, et en fait ils l’ont retrouvé tout écrabouillé dans la rue. Une voiture, sûrement, ils ont dit. Peut-être que ce sera pareil pour le tien.  — Tu dis n’importe quoi. Tais-toi. Je veux dormir.  Un long silence s’installa dans la chambre. Colin n’arrive pas à trouver le sommeil. Il regarde son réveil de temps en temps. Les chiffres défilent, et il est bientôt minuit. En se penchant, il regarde Paul dormir, les yeux fermés. Sa respiration est lente. Peut-être que c’est sa chance pour parler un peu avec Miles. S’il chuchote, ça ne devrait pas réveiller Paul.  Colin se retourne de l’autre côté de son lit, et soulève doucement la couette.  — Eh psst, Miles t’es là ?  Il aperçoit la barre de chocolat blanc, intacte. Il tend doucement la main et touche la moquette. Elle est sèche.  — Coucou Colin. N’écoute pas ce garçon. Il est méchant, il veut juste te rabaisser pour se sentir supérieur. Moi je trouve que ta veilleuse, elle est cool.  — Merci... Dis, tu n'as pas mangé ta barre de chocolat ?  En guise de réponse, le silence. Colin jette un coup d’œil à Paul, qui ne bouge toujours pas.  — Tu as entendu ce qu’il a dit à propos de Croquette ? Je pense que personne n’a compris.  — Compris quoi ?  — Je sais ce que tu as fait Miles. Je ne suis pas bête. Mais ne t’inquiète pas, je ne suis pas fâché contre toi. Croquette, il était méchant. Comme Paul. Comme tous les autres.  Miles ne répond pas. Colin le regarde gigoter sous le lit, est-ce que c’est ça, un monstre agité ?  — Dis, tu veux te venger de Paul ?  — Me venger ?  — Tu ne devrais pas te laisser insulter comme ça Colin. Les grands garçons, ça se bagarre. Ça montre qui est le plus fort. Tu veux ?  — Je ne sais pas. Je ne suis pas très fort, si je me bagarre avec lui, je vais sûrement perdre.  — Mais moi je suis très fort, moi je peux lui montrer.  — Tu es sûr ? Je ne veux pas me faire gronder par mes parents. Ou par les siens d’ailleurs.  — Ne t’inquiète pas, fais-moi confiance Colin.  — Ok.  Il se redresse sur son lit. Se retourne. Regarde son tourmenteur qui dort paisiblement. Une ombre sort petit à petit du lit. Un tentacule noir se glisse sur le corps de l’enfant.  Une petite main se forme au bout, s’allonge doucement jusqu’au visage de Paul. Elle se plaque sur sa bouche, et des filaments noirs émergent de toute part pour enserrer sa tête. L’enfant se réveille d’un coup, regarde autour de lui avec des yeux écarquillés mais déjà un autre tentacule attrape ses jambes et le tire sous le lit.  Par réflexe, il attrape le rebord avec les deux mains et s’agrippe tant bien que mal, s’empêchant de glisser complètement sous le lit. Il tremble, et son regard tombe sur celui de Colin, qui le guette en silence.  Il l’observe. Est-ce que c’était pareil pour Croquette ? Il l’imagine fêler comme il le faisait si souvent. Mais le chat ne l’avait pas volé. S’il ne voulait pas que ça se finisse comme ça, il n’avait qu’à pas griffer Colin. Ni le mordre. Pareil pour Paul. Au fond, il se disait que c’était bien mérité. Bien fait.  — Pourquoi tu fais les grands yeux comme ça ? Tu as peur ? C’est un truc de bébé, d’avoir peur, non ?  Un petit gémissement étouffé s’évanoui dans la chambre, des larmes coulent des yeux de l’enfant qui se tient agrippé tant bien que mal au bord du lit. Ses pupilles se rétrécissent, et des bruits étouffés s’échappent de sa gorge.  Colin s’approche, fit mine de tendre les mains vers celles de Paul. Ses phalanges s’agrippent au bord du lit. Crispées, ses mains virent au blanc.  D’une pichenette, Colin tape les doigts de Paul. Il les décroche un par un du bord. Sa victime perdant prise, il la regarde glisser sous le lit en silence.  Des bruits dégoûtants parviennent à ses oreilles. Ça craque, mais en même temps c’est visqueux. Il se demande si sa moquette va être tâchée. Il n’entend plus les gémissements étouffés de Paul, mais il espère que les parents ne vont pas entendre les bruits de mastication qui émanent de sous le lit.  Et puis, après quelques minutes, plus de bruit.  — Voilà, il ne t’embêtera plus.  — Merci Miles. Au moins, toi tu es sympa avec moi.  — Tu veux goûter ?  Un petit tentacule sort du lit, portant une petite masse sombre. Il la tend vers Colin, qui la prend entre ses doigts. C’est chaud, c’est mouillé. Il la sent. On dirait l’odeur de la viande hachée quand Maman cuisine.  — C’est de la cuisse je crois.  Colin regarde la petite boulette avec curiosité. Il la met dans sa bouche.  — Berk c’est pas bon du tout.  — Tu verras, tu vas apprendre à aimer.