#15 - Ravissement

#15 - Ravissement

Semaine 11, ça avance vite pétard ! Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Attention Thème 2 : Hiératique Thème 3 : 🐦 · 🦖 · 📑 · 🪗Contrainte : Se passe durant un évènement historique Cette semaine encore, je dois bien avouer que les thèmes ne me parlaient pas de zinzin. J'ai passé plusieurs jours à chercher une idée, je suis passé à 2 doigts d'écrire une fanfic Jesus x Judas le jour de sa crucifixion mais bon, quand même. Finalement, je me suis dit que les théories de conspiration et les personnes hypervigilantes, c'est plutôt drôle comme sujet donc je suis parti sur le premier thème ✒️Musique d'ambiance (sacré titre) : We Have to Leave This Town Because I Have Done Something Unforgivable - Peter Talisman, gorse panshawe, Samuel Organ #15 - Ravissement La cuisine est plongée dans une semi-pénombre, coincée entre le jour et la nuit. La lumière du soleil au zénith filtre à travers les plaques de polystyrène collées sur toutes les vitres de la maison pour empêcher quiconque d’espionner Didier, et tout particulièrement les caméras satellites du gouvernement qui épient le peuple depuis l’orbite. La tapisserie vieillie se décolle par endroit, laissant pendre des lambeaux ocres qui menacent de tomber au sol à tout instant. La poussière flottant dans l’air et l’odeur de renfermé isolent encore un peu plus la pièce du reste du monde. Il vit seul dans cette maison, porte pour la troisième journée consécutive le même t-shirt jauni qui était blanc autrefois, son jogging épuisé qui lui supplie de le jeter à la poubelle. Pour dégager son visage pâle parsemé de tâches rouges, Didier a attaché ses longs cheveux bruns en un chignon gras et luisant. Il ouvre machinalement son frigo et récupère deux œufs pour son petit-déjeuner, les derniers. Les étagères habituellement remplie de conserves sont vides, il va être l’heure de partir en excursion au village pour faire quelques courses. Didier jette les œufs sur la poêle et les fait revenir, y ajouter un peu de sel et de poivre puis les place dans une assiette mal lavée avant de retourner dans le salon pour manger. Ici aussi, la lumière est étouffée et les fenêtres sont condamnées. Personne ne l’espionnera, ni ici, ni nulle part ailleurs. Il n’est pas dupe, il n’est pas un mouton, manipulé par la désinformation gouvernementale et les mensonges. Il est attentif. Aux aguets. Il les voit venir, insidieux et manipulateurs qu’ils sont. D’une main, il repousse la version imprimée de Time Cube qu’il a passé la nuit précédente à éplucher ce qui lui a valu de gros cernes et un léger mal de crâne au réveil. La théorie est intéressante, mais trop farfelue, estime-t-il, et la logique qui y est présentée comporte des similitudes à celle de la théorie de la terre plate : une analyse complotiste volontairement exagérée qui permet de brouiller les pistes. Une méthode pour les grands de ce monde qui leur permet de s’immiscer dans les discussions des penseurs libres, d’y semer le doute et de les décrédibiliser aux yeux de leurs pairs en noyant leurs vraies théories sous des foutaises. Le salon est chichement décoré, laissant la place à tout ce dont Didier a besoin pour mener ses réflexions. Il n’a presque rien gardé comme souvenirs des quarante années de sa vie, parce que rien n’est important. Tous ses proches lobotomisés par l’état, par la désinformation et par leurs beaux discours ont mis de la distance avec lui. Ils craignent la vérité, ont peur de découvrir que le monde leur ment, le traitent de fou à lier. Un grand tableau en liège est fixé au mur, recouvert de dizaines de photos de différents dirigeants et personnalités importantes, récupérées dans des journaux, des magazines ou sur internet. Elles sont regroupées par individu et triées par ordre chronologique, méticuleusement analysées et mesurées pour en extraire toutes les informations clés : l’angle du nez, la hauteur des oreilles relativement aux yeux, la largeur de la glabelle... Un jour, il le sait, il aura la preuve irréfutable qu’ils sont des reptiliens. Des hommes-lézard qui se font passer pour des humains et qui tirent les ficelles dans l’ombre pour manipuler les foules, contrôler la pensée et avoir à disposition un vivier d’êtres vivants à consommer. Mais leur façade n’est pas infaillible, et ils muent tous, un jour ou l’autre. Un jour, Didier aura la preuve que leur visage a changé de forme et il pourra prouver que cette société n’est qu’un large théâtre de marionnettes piloté par quelques personnes. Il pose sa fourchette dans son assiette vide et se masse délicatement le rein gauche qui le lance depuis des mois. Didier retourne dans la cuisine pour se préparer une infusion de pissenlit afin de drainer les toxines qui le dévorent de l’intérieur. Hors de question de consommer des médicaments, il préfère s’en remettre aux bienfaits de la nature plutôt que de prendre des tranquillisants camouflés en antidouleurs. Le broc d’eau est vide, alors il attrape un seau pour aller au puits : la fluoration de l’eau mise en place par le gouvernement depuis des années l’empêche de se servir simplement du robinet, l’obligeant à renouveler régulièrement son stock d’eau pure. Il enfile un masque en silicone qui recouvre tout son visage comme un alter ego, un homme blond aux pommettes saillantes qui ne lui ressemble en aucun point et lui permet de cacher son identité aux satellites espions lorsque Didier a besoin de sortir de sa cachette. La lourde porte d’entrée grince en s’ouvrant, donnant sur un jardin en friche où les mauvaises herbes lui atteignent les genoux, grimpant sur l’épave de voiture abandonnée et la balançoire qu’il n’a jamais pris le temps de désinstaller après avoir récupéré les clés de sa maison d’enfance. En se dirigeant vers le puits caché sous le seul arbre encore vivant, tout au bout du terrain, son regard se porte sur les vastes plaines qui entourent la maison isolée. De l’extérieur, on dirait un bâtiment abandonné et presque en ruines, avec toutes ses fenêtres calfeutrées et sa façade effritée qui n’a pas été entretenue depuis au moins vingt ans. Personne autour, personne pour l’espionner. Il se rappelle aussi que la région a pour projet de construire une antenne 5G dans les environs, et il ferait bien de trouver un moyen de faire capoter la construction, sinon quoi il devra déménager et trouver un autre antre. Ces ondes néfastes n’auront pas raison de sa vigilance, et il ne se laissera pas endormir par les études qui ne font état d’aucun impact sur la santé des personnes habitant à côté des émetteurs. Didier ramène le seau dans la cuisine, prépare rapidement son infusion qu’il boit d’une traite avec une grimace, laissant le liquide âpre se glisser entre les lèvres du masque en silicone, puis attrape un sac et ressors de la maison. Il attrape ses clés, fermant une à une les 4 serrures puis il enfourche son vélo pour aller au village renouveler ses provisions. Depuis combien de temps n’est-il pas sorti du terrain ? Deux semaines, peut-être trois. Un mois ? Il limite au maximum ses excursions dans ce hameau désormais hostile qui a décidé de faire installer, à son grand dam, un système de surveillance en circuit clos. Circuit clos, si on les croit. Lui, il sait que toutes ces caméras de surveillance ne sont que le premier pas vers un suivi de chaque fait et geste de tout un chacun, plus précis encore que ces satellites. Il pédale et remonte la grande route, sentant le vent frais caresser ses mains alors qu’il étouffe sous la chaleur du masque en silicone. Un jour, il aimerait terminer son projet de se construire un véhicule motorisé, mais il devient de plus en plus compliqué de trouver les pièces nécessaires à son entreprise car l’industrie automobile est totalement gangrénée par la surveillance, et on retrouve de l’électronique partout. Il en est sûr, le confort apporté par la technologie n’est qu’une bonne excuse pour truffer les voitures de caméras et de micros. Des grandes trainées blanches dans le ciel indiquent le passage récent d’avions, diffusant des produits chimiques volatiles retombant lentement au sol qui seront naturellement absorbés par les habitants afin d’inhiber leur cognition et de les rendre bien dociles. Didier se note qu’il devra se préparer un détoxifiant en rentrant chez lui afin de se débarrasser au plus vite des toxines avant qu’elles ne s’accrochent à ses neurones. Cette combine non plus, elle ne marchera pas sur lui. Pour un mois de mars, la météo est étonnamment clémente et il fait presque chaud, bien plus que les moyennes de saison usuelles. L’état aurait construit un contrôleur de météo dans les parages ? Il devra enquêter, plus tard. Arrivé au village, un sentiment inconfortable l’envahi peu à peu, comme si quelque chose clochait. Le silence. Le calme. Didier n’est plus très sûr de la date, mais la bourgade n’a pas pour habitude d’être aussi léthargique. Tous les commerces sont fermés, les restaurants et même le café du coin de la place. Seul le supermarché est ouvert, en témoigne la lumière des néons à l’intérieur, et une pharmacie au coin de la rue. L’enseigne clignote, la croix verte présentant une foule d’animations rapides, avant de donner la date. Vendredi 28 mars. Où sont-ils tous passés ? Des théories se bousculent dans sa tête. Quelque chose se passe, quelque chose s’est passé, quelque chose qui lui échappe. Les reptiliens auraient déjà levé le filet pour récolter les humains et s’en nourrir ? Et il aurait échappé à la récolte ? Ou alors tout le monde est parti, mais où ? Le ravissement, comme le prédisait la bible ? Non, ça ne peut pas être ça. Les rues seraient jonchées de vêtements abandonnés, signe de la disparition des humains choisis par le Seigneur. Didier a besoin d’en savoir plus. Il doit en savoir plus, pour pouvoir se prémunir. Un chat traverse la route en miaulant, ce qui le fait sursauter. Tendant l’oreille, il cherche le bruit d’une voiture au loin mais n’entend rien de plus que des oiseaux qui chantent, probablement des robots qui se font passer pour des oiseaux et qui ont des caméras à la place des yeux, soit dit en passant. Il pénètre dans le supermarché et sursaute à nouveau lorsque la caissière lui dit bonjour d’un ton incertain. Elle le regarde de haut en bas, son regard s’arrête sur son visage comme si elle le décortiquait. Est-ce vraiment une humaine ? Ou les reptiliens ont-ils déjà remplacés les humains, après les avoir dévorés ? Didier ne lui répond pas et se presse dans les rayons, attrapant quelques provisions qu’il fourre dans son sac sans ménagement. Son esprit bourdonne, retournant les indices dans sa tête pour trouver une explication plausible. Le vrai risque serait que la caissière reptilienne se rende compte qu’il n’est pas l’un d’eux et qu’elle le dénonce, ou pire qu’elle l’attaque. Elle, ou l’un des quelques clients qui flânent dans les rayons du supermarché affublés de masques en tissus qui recouvrent leur bouche, probablement pour cacher leur métamorphose inachevée. Il est en danger. Une musique satanique, qu’ils appellent pop, est diffusée par les haut-parleur et résonne dans le magasin. Probablement pour camoufler le bruit des sifflements que les reptiliens utilisent pour communiquer entre eux. Certains rayons sont vides, comme s’ils avaient été dévalisés, ou peut-être que le remplacement des hommes par les hommes lézards a fait tomber certaines chaînes logistique ou de production. Peut-être que leur régime alimentaire est différent, alors ils ne s’embêtent pas à maintenir la production de pâtes ? Il se faufile dans les allées du supermarché, esquivant volontairement les autres clients quitte à revenir plus tard sur ses pas, une fois le rayon désert. Mieux vaut ne pas jouer avec le feu, garder la tête baissée et marcher vite, mais pas trop non plus. N’importe lequel d’entre eux pourrait se rendre compte qu’il n’est qu’un humain, d’autant plus qu’il se démarque vraiment par l’absence de masque sur sa bouche. Une fois son sac rempli, il opte comme à son habitude pour les caisses en self-service afin d’éviter le plus possible de devoir interagir avec un des envahisseurs. La situation est critique, le moindre faux pas pourrait entraîner sa chute. Un présentoir mettant à disposition les journaux du jour attire son attention, la couverture mettant en valeur une photo du président et de sa femme, l’air sérieux. Il l’attrape et le jette dans le bac avec les dizaines de boîtes de conserve et les œufs, les photos lui serviront pour son analyse une fois qu’il sera rentré chez lui. S’il arrive à rentrer chez lui. D’ailleurs, il a vu quelque part sur internet que la femme du président serait en fait un homme qui a changé de genre, comme si le gouvernement voulait commencer à domestiquer les foules en normalisant les fausses identités, probablement pour mieux faire accepter leur vie d’hommes lézards. Didier glisse des billets dans l’automate, la main tremblante. La machine se bloque puis lui intime d’attendre une hôtesse de caisse qui viendra l’aider. Il sent la sueur froide sur son front qui perle sous le masque et commence presque à suffoquer sous le silicone. Les reptiliens ne suent pas, il va se faire repérer. Un portique automatisé le sépare de la sortie, et il ne s’ouvrira qu’une fois qu’il aura terminé sa transaction. Il est en train de se demander s’il ne devrait pas s’enfuir, maintenant, sauter par-dessus le portique et prendre ses jambes à son cou quand la caissière de l’entrée se rapproche avec un sourire, fixe à nouveau son visage d’un regard étrange et lui demande s’il cherche des masques. Cette fois, c’est sûr, elle voit clair à travers son jeu. Il fait non de la tête, et un long silence gêné flotte entre eux. La peur le paralyse, il est prêt à se jeter sur elle si elle montre la moindre animosité. L’instant se prolonge, comme deux prédateurs qui se font face à face en attendant que l’autre révèle sa main. Elle avance d’un pas, colle sa carte sur l’automate et déverrouille le paiement avant de retourner à son guichet en fronçant les sourcils, visiblement décontenancée. Elle va appeler des renforts. Le temps presse. Il doit disparaître. Il fourre ses achats dans son sac, attrape le journal et en lit le grand titre. 28 mars 2020 – Le confinement est prolongé, au moins jusqu’au 15 avril. Quelque chose s’est passé les dernières semaines, quelque chose dont il n’a pas eu connaissance. Il doit rentrer chez lui, et vite. Se mettre à l’abri. Barricader la maison. Ensuite seulement, il pourra feuilleter ce journal et décortiquer la désinformation dont il regorge à la recherche du vrai évènement. Le ravissement qui a fait disparaître les autres humains. Trouver comment les sauver, s’il n’est pas trop tard.

#14 - Prestige

#14 - Prestige

Semaine 10, vous connaissez la rengaine depuis le temps. Sans plus attendre, les thèmes : Thème 1 : Loisible Thème 2 : Latitudinaire Thème 3 : 👠 · 🪄 · 🎩 · 🚪Contrainte : Écrit au présent Autant dire que je ne connaissais même pas les deux premiers mots, et que leur définition ne m'inspirait pas beaucoup plus. Et puis j'avais jamais tenté de partir sur les emojis, alors pourquoi pas !Musique d'ambiance : Clock Tower Stage - ElevenWAV #14 - Prestige La Promesse Le musicien rapproche le saxophone de ses lèvres et un air de jazz en jaillit, souligné par le piano et la contrebasse pour baigner la salle de réception dans une ambiance calfeutrée. Les talons hauts de Veronica lui font mal, mais Bertrand a insisté pour qu’elle les porte ce soir et elle ne pouvait pas dire non. Elle a aussi accepté de porter la splendide robe de soirée rouge qu’il lui a acheté le mois dernier, et elle sent ses longs cheveux blond platine tomber sur son dos nu. Les murs de la salle sont décorés de splendides moulures encadrant des fenêtres ouvertes de part et d’autre de la pièce, pour laisser filer un léger courant d’air en cette nuit d’été. Les draperies striées de fils d’or sont tirées sur les côtés, nouées d’un cordon en velours pour laisser place à la vue du jardin qui entoure les abords du palais. Elle ne sait pas à qui ou quoi correspondent les statues qu’elle aperçoit au loin, ni celles qui sont représentées au mur en se dressant jusqu’au plafond mais elle n’a pas prévu de l’apprendre ce soir. Au bout de la pièce, une grande scène fait office de théâtre pour le commissaire-priseur qui anime la vente aux enchères. Des bijoux étincelants sont mis en vente les uns après les autres, issus d’anciennes collections de luxe ou vendus par des héritiers qui n’en ont plus l’utilité. Les pierres précieuses attirent le regard Veronica, comme si elle était appelée par ce défilé continu, mais Bertrand lui a bien fait comprendre qu’ils n’étaient pas là pour faire du shopping. Il l’a emmené à l'opposé, à côté du buffet et des mange-debout car c’est ici que les relations se tissent et les liens commerciaux se construisent. Elle le regarde revenir des toilettes, dans son costume qu’il a fait faire sur mesure et qui met quand même en avant son ventre bedonnant. Les lumières des chandeliers se reflètent sur son crâne dégarni, lui donnant l’apparence d’un œuf dans sa coque qui aurait pris le temps de mettre sa chevalière et de glisser sa montre à gousset dans la poche de sa veste. Un œuf Fabergé à taille humaine. Veronica le déteste, lui, sa personnalité, son apparence, et tout ce qui va avec. Mais il est riche, et il laisse passer presque tous ses caprices alors elle est prête à faire l’effort d’une soirée mondaine de temps à autre, si c’est le prix à payer pour continuer à vivre à ses frais. Supporter les regards hautains des autres convives, les ignorer quand ils se murmurent dieu sait quoi au creux de l’oreille en la fixant. Elle n’est pas une escort, ça non. L’argent, oui, mais jamais contre du sexe et Bertrand l’accepte sans broncher. Il est uniquement intéressé par elle pour son apparence et l’image qu’elle renvoie. Il est tout à fait normal et attendu qu’un homme de son calibre, businessman au succès retentissant, se permette la compagnie d’une belle femme d’une trentaine d’années même s’il en a bientôt soixante. — Vous reprendrez une coupe de champagne ? demande un serveur qui passait par là. — Volontiers, répond Bertrand en saisissant deux coupes. Il tend une des coupes à Veronica, qui l’attrape en prenant soin de ne pas toucher ses mains flétries. Au loin, le commissaire-priseur annonce le prochain objet en vente : une paire de boucles d’oreilles qui auraient appartenues à une impératrice d’un pays dont elle n’a jamais entendu parler. — Ce soir, je dois m’entretenir avec le monsieur en blanc, là-bas. Et aussi cette femme avec le chapeau. Et après... Elle ne l’écoute déjà plus, complètement désintéressée par la longue liste d’inconnus qu’il va énumérer avant de lui demander de le suivre et laisse son regard se balader dans la foule d’invités qui se ressemblent tous, avant de tomber sur un homme de son âge, le seul de la pièce il faut croire. Plutôt grand et élancé, sa silhouette est d’autant plus allongée par son haut-de-forme un peu cliché qui surplombe son costume trois pièces noir affublé d’une cape au revers rouge. — Ils ont invité un magicien ? coupe Veronica. — Pfft. Aucune classe. Quel cliché. Il est bientôt l’heure de faire notre tour, je compte sur toi pour faire comme je te l’ai demandé, c’est à dire rien, reprend Bertrand en regardant sa montre à gousset. Laisse-moi gérer et contente-toi de sourire. Le jeune homme se retourne et son regard croise celui de Veronica. Il maintient le contact et un sourire carnassier traverse son visage alors qu’il se rapproche. — Monsieur, madame, dit-il en s’inclinant. Jack, magicien extraordinaire à votre service. — Déblayez, nous n’avons pas le temps, dit Bertrand. — Le temps, nous en avons tous. L’important c’est de ne pas le perdre, reprend Jack en faisant un clin d’œil à Veronica. Elle sent une main glaciale se glisser dans son dos, touchant sa peau comme pour y marquer son territoire. Est-il possible que Bertrand se sente menacé ? Par ce magicien ? — Faites-nous un tour de magie, je vous en prie, dit Veronica. — Adjugé vendu ! Prochain objet : une splendide tiare ornée de tant de saphirs qu’on pourrait croire y voir l’océan, annonce le commissaire-priseur. — Bien entendu, chère madame. Jack glisse sa main gantée à l’intérieur de sa veste et en extrait une baguette noir aux embouts blancs. Ses yeux noisette ne quittent pas Veronica du regard et elle jurerait y voir briller une étincelle. Du désir, peut-être ? Il agite le bâton et en tapote le bout sur sa main libre. Des fleurs jaillissent de l’extrémité en un bouquet de roses en papier, qu’il tend à Veronica. — Je ne peux pas croire qu’une telle beauté ne soit affublée de fleurs en cette belle soirée ! Sûrement que vous les avez laissées au vestiaire pour ne pas vous encombrer ? — Je vous ai déjà dit de dégager, répond Bertrand dans un sifflement. Elle sait très bien qu’il n’en fera rien. Il ne sait qu’aboyer, pas mordre. — Mes excuses, cher monsieur, peut-être une offrande pour la paix ? Jack ôte son chapeau, dévoilant ses cheveux châtains en bataille. Il y plonge la baguette et la fait tourner, comme une sorcière qui touille son chaudron de soupe, avant de l’extraire d’un coup. — Alakazam ! Une colombe s’échappe du chapeau en émettant un roucoulement sonore qui interpelle les invités alentours. Tous les regards sont tournés vers l’oiseau blanc qui s’envole et se pose en haut des moulures sur les murs. Les invités sont partagés entre curiosité et peur de recevoir une fiente sur leurs costumes hors de prix, ou pire, dans leur coupe de champagne. Jack s’incline, tirant sa révérence. — Je vous souhaite une bonne soirée à tous les deux. Peut-être nous reverrons-nous plus tard. — Certainement pas. — Bonne soirée, Jack, dit Veronica en souriant. Il ne l’intéresse pas tant que ça, mais tout est bon à prendre pour provoquer Bertrand. Plus vite il sera énervé, plus vite il aura envie de mettre un terme à cette soirée et lui proposera de rentrer chez eux en écourtant ainsi le supplice de Veronica. — Méfie-toi de ces saltimbanques, lui intime Bertrand une fois Jack parti, ils ne sont rien de plus que des voleurs et des chenapans. Il faut surveiller leurs mains et surtout ne jamais les écouter. Ils savent redoubler d’artifices pour faire passer inaperçu leurs vulgaires tours de passe-passe. Le temps s’écoule au ralenti pour elle, les conversations avec les personnes d’intérêt identifiées par Bertrand s’enchaînent et elle n’en écoute pas un traître mot, préférant regarder du coin de l’œil cet énigmatique magicien qui papillonne entre les invités, répétant des tours de magie aussi classiques que prévisibles mais néanmoins spectaculaires. Une proposition commerciale par-ci, des compliments par-là. Oh, j’ai suivi vos exploits sur le marché du pétrole ! Tout simplement époustouflant. Quel visionnaire ! Nous devrions faire affaire ensemble, j’ai justement la possibilité d’investir dans le transport maritime, qu’en pensez-vous ? Et les réponses sont toutes les mêmes, bien sûr, des hochements de tête convenus et des compliments en retour, un échange de politesses et la promesse d’un appel dans les prochains jours pour étudier le sujet plus en profondeur. Entre deux discussions, Veronica propose d’aller chercher quelques petits fours sur le buffet, car la faim commence à la tenailler. Bertrand met la main à sa poche, pour en tirer la montre à gousset, mais elle a disparu. Il tâte son costume, palpe ses poches et fouille le sol du regard. — Donne-moi ma montre, s’il te plaît. — Je ne l’ai pas, tu te doutes bien que je n’ai pas de poches dans cette robe, répond Veronica. — Ce petit con, je vais lui faire sa peau. Son crâne rougit un peu plus à chaque seconde qui s’écoule, pour le plus grand bonheur de Veronica. Il est hors de lui, c’est parfait. La soirée touche à sa fin, et elle pourra bientôt retrouver le calme de leur grand appartement et se retrancher seule dans ses quartiers pour éviter de devoir le supporter une seconde de plus. Elle le regarde fondre sur Jack en furie avec sa démarche dandinante. — Petit voleur ! Tu as cru que tu allais t’échapper avec les biens de tous les invités, c’est ça ? Rends-moi ma montre sur le champ avant que je n’appelle la police. — Monsieur, voyons, il n’y a pas besoin d’employer un tel langage ! Je vous en prie, calmez-vous et dites-moi comment je peux vous aider, répond Jack. —Ne joue pas au petit con avec moi, gamin. Je connais des gens, je peux te faire disparaître en un claquement de doigt. — Disparaître en un claquement de doigt, n’est-ce pas là le rêve de n’importe quel magicien ? Jack laisse un rire lui échapper avant de reprendre son sourire tranchant, fixant Bertrand. Veronica se perd dans ses yeux brillants et plein de passion. Est-ce qu’elle serait en train de ressentir quelque chose pour ce garçon ? Ou alors, est-ce qu’elle s’ennuie ? Il déborde de charisme, ça, c’est sûr. Un petit je-ne-sais-quoi qui attire l’attention. — Sécurité ! hurle Bertrand. Sur la scène, le commissaire-priseur se tait, interrompant sa description d'un bracelet et les personnes assises se retournent. La salle entière se concentre sur l’altercation en retenant sa respiration alors qu'un agent de sécurité se glisse dans la foule. — Que se passe-t-il ? dit le colosse. — Ma montre à gousset a mystérieusement disparu de ma poche. J’en mettrais ma main à couper qu’il me l’a volé pendant un de ses tours de magie à la noix. Fouillez-le, et sortez-le d’ici. — Allons bon, les accusations sont faciles mais quelles preuves avez-vous de ma culpabilité ? Je ne suis qu’un humble magicien, ici pour vous servir et égayer la soirée. — Je ne me rappelle pas avoir vu mention d’un magicien dans les instructions concernant la soirée, menace le colosse. L’agent de sécurité attrape le poignet de Jack sans prévenir et fourre l’autre main dans les poches de sa veste, puis de son pantalon, avant d’en sortir une montre à gousset. Le magicien lève la main et un claquement de doigts vient se mêler à la surprise des invités. — Quelle surprise ! Un splendide tour de magie, monsieur, tellement plus captivant que de faire apparaître une pièce de monnaie derrière mon oreille, dit Jack en riant. Le Tour Il est bientôt minuit et la nuit s’annonce encore très, très longue. Une fois n’est pas coutume, Gauthier a été assigné au tri et à la surveillance des détenus avant la garde à vue car c’est lui le petit nouveau, et comme d’habitude pour un mercredi soir, les policiers sont en sous-effectifs et les créneaux pour les interrogatoires se font attendre. Parfois, il se demande s'ils sont vraiment sous l’eau ou si ses collègues profitent de leur grade et de l’absence des supérieurs pour se la couler douce dans leur bureau, et dans combien d’années il aura ce privilège, lui. Dans cette pièce sans fenêtre, en enfilade entre un couloir et les bureaux des policiers, la nuit semble s’éterniser et le temps est à l’arrêt, d’autant plus qu’il n’y a rien pour se divertir ou se changer les idées. Les murs sont blancs, éclairés par des néons tout aussi clairs, et le seul mobilier qui répond à l’appel est un banc métallique pour les détenus en attente et un bureau pour le policier en poste. Il fait chaud ici, faute de climatisation, et il sent une goutte de sueur perler sur son front. Il passe une main potelée sur son visage jeune comme pour l’éponger, repoussant ensuite en arrière une mèche blonde qui lui tombe devant les yeux. Un bip retentit et la porte s’ouvre pour laisser entre son chef. — Gauthier, un autre hurluberlu pour toi. Il a essayé de voler une montre à un des richoux de la vente aux enchères. J’y retourne pour m’assurer que rien d’autre n’a disparu et que la situation est sous contrôle, mais on a déjà fouillé ce gars et il n’a rien. Tout ce qu’il avait sur lui est dans le carton. Thomas m'a dit qu'il avait un créneau pour l'interroger dans quelques heures, il viendra le chercher. Il est accompagné d’un gamin d’une trentaine d’années portant un costume très chic qui détonne beaucoup avec la paire de menottes à ses poignets. Son supérieur le fait s’asseoir sur le banc, dépose sur le bureau de Gauthier une boîte contenant les effets personnels du détenu ainsi que le dossier préliminaire avant de quitter la pièce en scannant son badge à la porte, pour en déclencher l’ouverture. — Très sympa, votre petit bureau. Chichement décoré, mais le minimalisme a son charme, dit l’homme. — T’es un marrant, toi, répond Gauthier. Quelques heures ? Là, c’est sûr, ils se foutent de sa gueule. Ce n’est pas comme si la ville était débordée par le crime et que les clients affluaient, non, il est presque sûr qu’il va devoir se farcir la soirée en tête à tête avec ce petit blagueur. Bon, au moins, se rassure-t-il, c’est mieux qu’un drogué ou un alcoolique. Gauthier le dévisage, puis ouvre la chemise du dossier avant d’attraper une feuille et un stylo pour y noter les effets personnels du potentiel détenu. — Vous m’excuserez, j’ai été un peu pris de court et je n’ai pas eu le temps de faire ma valise ! N'oubliez pas de noter qu'il y a une paire de gants, ce serait dommage que je n'en retrouve qu'un seul à la sortie. D'ailleurs, je vous recommande de ranger la cape, les gants et la baguette dans le chapeau, comme ça ce sera plus facile à transporter. On dirait un animateur pour un anniversaire d’enfants ou la kermesse du coin avec son costume de pacotille. Il se tient droit sur le banc, tout sourire comme s’il n’avait pas trop compris ce qui allait lui arriver. Gauthier remarque sa main droite, couverte de cicatrices profondes qui en enlace le dos et rejoignent son petit doigt. — Nom ? Occupation ? — Jack Houdini. Magicien. Et vous ? — Écoute-moi mon coco, je t’invite à ne pas te foutre de ma gueule si tu ne veux pas empirer ton cas. — C’est mon vrai nom ! Je n’y peux rien si le hasard fait bien les choses. Vous m’excuserez, je n’ai pas ma carte d’identité sous la main, répond-il en agitant les menottes. Le policier s’affaire à noter les informations dans le dossier, maudissant l’absence d’un ordinateur dans cette pièce et son obligation à y rester pour surveiller le détenu. Qu’il le prenne pour un con, tiens, il s’assurera qu’il finisse dans une cellule où le sol colle et les murs sont couverts de pisse, ça lui apprendra. Ses yeux glissent sur le papier, rien de bien intéressant n’y est encore indiqué et la plupart des cases du formulaire sont vides. Même la personne en poste à l’accueil n’a pas l’air d’avoir envie de se fouler ce soir, et elle s’est contentée d’indiquer “tentative de vol, pas d’altercations physiques ni agression notable”. — Vous n’avez rien trouvé de moins voyant comme costume ? Ce n’est pas le plus malin pour commettre un vol, on vous voit de loin. — Je vous jure monsieur, je n’ai rien fait. C’est une conspiration, tout le monde m’en veut. En fait, vous savez quoi, je ne veux pas m’exprimer sans mon avocat. Oubliez ce que j’ai dit. Il reporte ses paroles tout en maugréant, à l’évidence il ne pourra pas lui tirer les vers du nez. Fraîchement diplômé, Gauthier commence à se demander si la carrière de policier est bien celle qui est faite pour lui. Ce genre de soirées lui font grincer les dents, et il préfèrerait largement être à la maison avec sa copine plutôt que coincé avec ce cinglé. — Excusez-moi, monsieur le policier, reprend Jack, auriez-vous un mouchoir ? J’ai le nez qui coule. Les allergies, vous savez. Gauthier lui tend un mouchoir, frustré de devoir se plier aux demandes de Jack mais contraint d’y répondre pour assurer un minimum de décence au détenu. Et puis, c’est toujours mieux que de devoir l’entendre renifler pendant des heures. Il reprend la rédaction de son rapport, qui sera bref au vu des discussions, et puis son collègue n’aura qu’à se débrouiller pour l’interrogatoire, merde. Il sera d’ailleurs en forme, étant donné qu’il est sûrement en train de roupiller tranquillement en prétextant du retard sur d’autres dossiers. Tout compte fait, la vie de magicien doit être beaucoup plus excitante que celle d’un secrétaire en uniforme. — Vous savez ce qu’il y a au menu ce soir ? Je commence à avoir faim. Vous entendez mon ventre qui gargouille ? — C’est pas l’hôtel ici. Si tu fini en cellule, et crois-moi ce sera le cas, t’aura ton assiette de riz comme tout le monde. Peut-être un bout de pain, s’il en reste. — C’est bien dommage, j’ai connu des établissements plus accueillants que celui-ci. — Et fais disparaître ce sourire d’abruti avant que je ne m’en occupe. Gauthier ferme la chemise en papier, n’ayant plus rien à griffonner dans les cases du formulaire, s’empare de son téléphone qui n’a pas de réseau et qui est donc réduit à ses fonctions les plus basiques. Il regarde quelques photos de sa copine et en prend une de l’énergumène devant lui pour avoir un souvenir. Le cliquètement des menottes résonne contre les murs alors que Jack essaye de trouver une position confortable sur le banc, se tortillant sur place. — C’est quoi, les cicatrices sur ta main ? Un accident ? demande Gauthier pour combler l'ennui. — Tout dépend de votre définition d’un accident. S’il est auto-infligé, parle-t-on vraiment d’accident ? — Fais-moi un tour de magie, au lieu de dire des conneries. — Un peu compliqué, vu la situation, vous comprendrez que je n’ai pas forcément les outils nécessaires. — Alors expliques-en un. — Voyons, monsieur le policier, vous savez bien qu’un magicien ne révèle jamais ses secrets. C’est la base même de notre métier, et le cœur de la magie ! Magie, qui n’existe pas d’ailleurs, et qui n’est vraiment qu’écran de fumée et tour de passe-passe. Ah, si, je peux vous parler de quelque chose ! Cela devrait nous occuper pendant les heures qui nous restent, c’est bien ce qu’a dit votre chef ? J’ai un peu peur que le temps se fasse long. M’enfin ! L’important, si vous voulez découvrir les secrets d’un magicien, c’est de regarder ce qu’il ne vous montre pas. Ne suivez pas la main qui gigote avec la baguette, portez votre regard sur l’autre qui se glisse dans votre poche. Gauthier ne se rend compte que trop tard de son erreur. Le voilà parti dans un monologue qui ne veut plus en finir, avec son petit sourire en coin. Il lève les yeux au ciel en se demandant comment il pourra bien l’arrêter, puis se dit que le mieux reste de le remettre à sa place. — Elle risque pas trop de gigoter, ta main. Il repose un instant son regard sur sa main droite et n’y compte que 4 doigts. Le petit doigt n’est plus là et ne reste que les cicatrices qui s’arrêtent autour d’un petit moignon surplombé de quelque chose qui s’apparente à un pas de vis. Il a à peine le temps d'ouvrir la bouche que Jack se lève et se jette sur Gauthier. Pris de surprise, il recule sa chaise pour se lever à son tour mais trop tard, son assaillant lui met les mains au cou et il sent un picotement dans sa nuque avant de sentir sa conscience vaciller. — Bonne nuit, monsieur le policier. Le Prestige Jack accompagne la tête du policier en la posant délicatement sur le bureau. Il regarde en souriant l’aiguille imbibée de morphine dans sa main gauche au bout de laquelle perle une goutte de sang. Le produit en très faible dose ne fera pas effet longtemps, ne laissant que peu de temps à perdre pour le magicien qui s’entreprend à enlever les vêtements de Gauthier, puis les siens. Il enfile l’uniforme de policier, un peu trop large pour lui et moite de transpiration mais tant pis. Il utilise le mouchoir pour essuyer l’aiguille avant de la glisser dans la serrure des menottes, tendant l’oreille pour déceler les cliquetis des barillets individuels suivi du clic libérateur. Jack récupère le doigt en silicone qu’il a laissé sur le banc. La prothèse creuse n’est rien de plus qu’une armature pour y ranger les outils d’un véritable maître de la disparition. La préparation de cette petite cachette était douloureuse et il y a beaucoup perdu en dextérité, mais elle fait toujours son effet quand bien même elle manque de finesse à son goût. De ses mains désormais libres, il y glisse l'aiguille dans la cavité prévue à cet effet puis la revisse au bout du moignon. La bordure de la prothèse vient épouser le reste de sa main, disparaissant quasiment à l’œil nu dans les cicatrices qui zèbrent la zone. Une aiguille, c’est suffisant pour s’échapper de n’importe quoi. Peu importe comment la police est organisée, peu importe leur processus, il y a toujours un moment de faiblesse qui peut être transformé en opportunité. Comme tout bon tour de magie, l’essentiel est d’attendre cet imperceptible moment d’inattention de l’auditoire et de le saisir. Jack jette un dernier coup d’œil à ce jeune policier qui était beaucoup trop prétentieux à son goût avant de se dire qu’après tout, autant aller au bout du spectacle. Il fait enfiler sa tenue de magicien à Gauthier qui se retrouve un peu à l'étroit, de toute façon il ne pourra pas l'emporter en partant, et l’assied sur le banc avant de le menotter. Ensuite, il prend le dossier sur la table, qu’il glisse entre son torse et la chemise, puis remonte son pantalon pour plaquer le papier contre lui. Fouillant les poches de son nouvel accoutrement, il dresse une liste mentale des outils à sa disposition : des clés de voiture, un portefeuille, un badge et un paquet de cigarettes. Rien de très intéressant, même pas de cash mais il n’a pas besoin de grand-chose de plus. Le lecteur de badge émet un bip en scannant celui du policier et la porte se débloque pour laisser sortir Jack. Il se glisse dans le couloir, la tête basse, et se répète dans sa tête le chemin qu’il a parcouru à son arrivée au poste de police. Gauche, puis droite, puis tout droit. Le problème, c’est que certains de ces couloirs étaient flanqués de baies vitrées donnant sur des bureaux, autant éviter de prendre des risques inutiles. La solution, c’est le plan d’évacuation qu’il a remarqué sur le mur à côté de la salle d’attente du cabinet de garde à vue. Par chance, une sortie de secours n’est qu’à quelques mètres et il s’y dirige en accélérant le pas, pressé de retrouver l’air frais de la nuit. — Tu fous quoi ? dit quelqu’un derrière lui. — Je vais juste fumer une clope et je reviens, répond Jack en sortant le paquet de sa poche. Continuant son chemin sans se retourner, il étouffe un rire qui grandi en lui. La meilleure façon de passer n’importe où, c’est de faire croire qu’on sait où on va, comme pour cette vente aux enchères où il lui a suffi de passer par l’entrée de service en prétextant avoir été employé pour l’animation. Personne ne s’est posé de question, et ils l’ont laissé rentrer sans broncher. Jack trouve la porte de secours, en pousse le battant et se retrouve sur le parking. Le bip de la clé de voiture déclenche un flash d’un véhicule noir à quelques mètres de là, et il monte dans la citadine comme si elle lui appartenait. Il attrape un chewing-gum qui traîne dans le vide-poches, met le contact et sort du parking sans bruit en choisissant une direction au hasard. Les bâtiments défilent sur les côtés et Jack remonte quelques rues avant de garer la voiture sur une place réservée aux livraisons. Avant de descendre, il prend soin de modifier les réglages de la console du tableau de bord pour changer la langue en chinois, puis il modifie les orientations des rétroviseurs et triture tous les leviers du siège du conducteur pour en changer la position. Il recrache le chewing-gum dans sa main et le pousse dans le contact en finissant de l’y tasser avec la clé. Ça, c’est cadeau, se dit-il. Dans la rue, il reste à l’affut des sirènes, même s’il est peu probable que les policiers n’aient découvert sa disparition pour le moment. Pour le moment, tout se passe comme sur des roulettes, c’est trop facile. Il trouve un vélo accroché à une barrière, fait sauter le cadenas en utilisant la selle comme levier et l’enfourche, faisant marche arrière sur quelques blocs avant de bifurquer. La ville dort et Jack savoure ces moments de calme après tant de péripéties, il repense à ce gros tas prétentieux et sa compagne qu’il doit payer une fortune, vu sa beauté. Il est toujours si facile de provoquer des gens prétentieux comme lui, qui se croient supérieurs à tous les autres et pensent mériter toute l’attention du monde. A peine avait-il donné un peu de mordant à la fille qui se tenait à ses côtés que le vieux crouton s’était offusqué. D’ailleurs, il avait mis beaucoup de temps à se rendre compte que sa montre avait disparu et pendant un moment, Jack avait bien cru que son plan allait tomber à l’eau. Mais tout était rentré en ordre, il avait crié assez fort pour attirer l’attention de toute la salle et enclencher la suite. Il laisse le vélo sur trottoir, se débarrasse du dossier de police et des clés de voiture en les jetant dans une bouche d’égout avant de se faufiler dans une petite ruelle qui donne sur un square emprisonné entre 4 grands bâtiments de bureaux, déserts à l’heure qu’il est. Jack s’installe sur un banc en bois surplombé d’un arbre, à l’abri des regards indiscrets. — Et maintenant, le prestige, murmure-t-il en souriant. Il porte deux doigts à sa bouche et un sifflement strident s’en échappe, rebondissant entre les murs des bâtiments puis s’évanouissant dans le calme de la nuit. Les secondes passent, sans réponse, puis un roucoulement se fait entendre et une colombe plonge en piqué dans le square, serrant dans ses griffes une tiare sertie de saphirs. Elle la dépose dans les mains de Jack avant d’atterrir sur son épaule et de frotter sa tête contre son cou en roucoulant à nouveau. Il la caresse d’un doigt et lui gratte le ventre. — Bon travail, Kiki. Je n’ai pas de petits encas pour toi sous la main, mais nous aurons bientôt de quoi vivre comme des rois. On va devoir filer d’ici assez vite, autant ne pas prendre de risques inutiles. J’ai entendu dire que Venise était splendide en cette période de l’année, qu’en penses-tu ? Si nous avons un peu de chance, on devrait même avoir assez d’argent pour s’acheter une jolie villa dans la campagne italienne et se la couler douce. Il faut juste que l’on se débarrasse de cette tiare, on ira voir tonton avant de prendre le train. Il a passé des années à dresser son oiseau de compagnie pour leur plus grand tour de magie. D'abord, lui apprendre à répondre au mot-clé alakazam pour qu'elle sorte du chapeau, repère les objets les plus brillants de la pièce et aille se nicher en hauteur. Ensuite, qu'elle attende que Jack claque des doigts, une fois l'attention attirée sur lui, pour sortir de sa cachette et aller récupérer son butin à l'abri des regards indiscrets. Et enfin, qu'elle s'échappe par le fenêtre et attende son sifflement dans la nuit. Un pari osé, mais tout bon magicien qui se respecte se doit d'avoir confiance en ses talents.

Le stage

Le stage

Wahou j'ai fait un stage youpi ✨ Welcome back to my skyblog, j'ai pensé bon de raconter un peu mon expérience à chaud. Bon tout d'abord, il faut faire les traditionnels shoutouts : merci à Ségolène pour ses sages conseils et retours, ainsi qu'aux autres participants pour leur bienveillance ! ❤️ C'était ce stage là que je ne peux que recommander à quiconque hésite à se lancer dans l'écriture. On était 6 (+ la coach), et ça fait du bien d'être en petit groupe pour partager sereinement. Il s'est articulé en 3 exercices (d'environ une demi-journée chacun) étalés sur 2 jours (donc si on compte bien, ça fait une après-midi et une journée complète). Plutôt drôle de se retrouver là, sans connaître personne et pourtant en ayant tous le goût de la lecture, qu'on en ait perdu l'habitude avec l'âge ou non. Et tous motivés par cette envie de s'exprimer, de chanter avec des mots sur une page. Certains avaient déjà un peu fait leurs gammes par le passé, d'autres pas du tout, mais ça fonctionne bien et c'est accessible peu importe le niveau. Chaque exercice (que j'ai posté, mais je vous mets les liens plus bas aussi, c'est cadeau) tournait autour de l'écriture d'un texte court, cadré par un thème et des pistes/consignes, articulé en plusieurs temps :Une explication de la consigne (ouais) Une lecture d'un extrait de livre pour illustrer ce qui est attendu (par Ségolène) Un temps de rédaction (plutôt court mais ça fait partie du jeu) Un tour de table, chacun lisant ce qu'il a écrit (ok ça c'est horriblement gênant mais promis c'est pas si pire), suite à quoi chacun donne son ressenti, ses retours et autres joyeusetés (J'ai adoré ça ! Ça, peut-être plus rapide/moins rapide. J'ai pas réussi à me représenter le personnage. Trop belle cette description...)Alors en deux jours, ça fait beaucoup, mais c'est bien aussi de se plonger dans l'écriture et de ne faire... que ça en fait. Par rapport aux autres nouvelles que j'écris, ça faisait des timings très short, et j'arrivais à peine à finir dans les temps. Je dois avouer que lire son premier jet à l'oral, devant tout le monde, alors qu'on y remarque nous même toutes les failles et défauts et petits cacas, ça secoue un peu, mais ça atténue aussi le "complexe" lié au partage de ses textes. Le monstre de la gêne paraît moins gros. Exercice 1 Exercice 2 Exercice 3 J'en ressors tout sourire, et j'ai vraiment passé de très bons moments, donc on dit merci à la commu, et hâte de voir la suite !

#13 - Remix

#13 - Remix

Troisième et dernier exercice du stage ! On part sur quelque chose de complètement différent, avec une approche centrée sur la reprise et la reinterprétation des textes d'autrui (en l'occurence les petits camarades de classe pour le stage). On voulait travailler sur le pastiche, à partir d'une scène banale et toute simple, remixée en quelque chose d'autre. Pas vraiment de limites sur le genre de remix, l'image proposée était "On prend un scénar, on le donne à 5 réalisateurs et ils vont nous sortir 5 films différents". Pas non plus de consigne stricte pour les propositions initiales, si ce n'est une scène de rue qui se passe à Lyon ou Marseille. Le temps imparti était un peu plus découpé, 10 minutes pour sortir notre proposition initiale qui sera reprise par les autres. Puis 30 minutes pour réinterpréter leurs propositions. Ci-dessous, toutes les propositions avec mes remix, et ma proposition (du coup je me suis pas auto remixé, vous avez capté). #13 - Remix Ma proposition Catastrophe sur les quais du Rhône dans une terrasse de péniche bondée. L’affaire s’est passée en plein Happy Hour, un vendredi soir. Les tables sont remplies autant de groupes d’amis que de collègues en afterwork qui partagent un verre frais dans la chaleur étouffante du début de l’été, à l’abri du soleil sous les parasols qui recouvrent la berge. Une serveuse sort de la péniche, un lourd plateau au bout des doigts qu’elle a calé sur son épaule, amenant une dizaines de pintes. La laisse d’un chien surexcité à la vue d’un autre animal se décroche, mal attachée à la chaise de sa maîtresse. Il se faufile entre les tables, zigzagant à travers la clientèle puis passe entre les jambes de la serveuse qui trébuche. Les verres s’éclatent au sol, le service prendra du retard.Proposition de Marion Place Antonin Poncet le 21 Juin 2025, 16h40 à l’arrêt du C9, devant l’immense bâtiment de La Poste. J’attends le bus direction Hôpitaux Est, comme une douzaine d’autres personnes. Je me tiens debout, un peu en retrait par rapport au bord du trottoir. A ma droite, un monsieur d’une quarantaine d’années, il regarde devant lui. Subitement, devant nous, un monsieur d’une trentaine d’années se met à faire un mouvement de balancier engageant tout son corps de gauche à droite, ses jambes qui montent successivement à l’horizontale, tendues, donnant l’élan. On dirait un métronome. Le monsieur à ma droite me jette un coup d’oeil. Oui, il a bien vu comme moi. On éclate de rire. Remix de pamdeterre Observation #2975 Lieu : Place Antonin Poncet, 69002 Lyon Date et Heure du fait : 21 Juin 2025. 16h40. Elements notables : Bus C9 en retard. 13ème jour consécutif. 12 passagers en attente. Affluence usuelle. Âges variés, moyenne 35. Comportement étrange : Un individu se balance de gauche à droite. Alternance de montées de jambes latérales. Conséquence notée : Pas d’inconfort physique sur les autres passants. Deux individus pris de rires. Criticité : Négligeable. Affaire classée.Proposition de Gaël Nous sommes chez nous. Lea prépare le dîner et je suis affalé dans le canapé. J’entends un tour de clef dans la serrure de notre appartement. Ni une ni deux, je m’approche de l’entrée et vois disparaître un homme descendant les escaliers. Très surpris, je décide de le rattraper. Dans la rue, je le vois et lui attrape le bras. Mauvaise pioche, il n’y avait rien dans cette manche. Je lui saisi donc la 2ème et découvre un trousseau de clef. Le chenapan tentait donc de nous voler. La police arrive. Demain, Le Progrès titrera “Le manchot à la fausse clé, au bras mangé par un lyon de cirque. 6 mois fermes”. Remix de pamdeterre Je m’affaire aux fourneaux, jongleant entre les légumes qui se trémoussent dans le wok et les nouilles qui dansent dans la casserolle bouillante. Derrière moi, Jérôme est allongé sur le canapé, plongé dans son téléphone. Le son assourdissant de la hotte coupe la cuisine du reste de l’appartement. D’une main, je secoue le manche et les morceaux de courgettes font un saut périlleux avant de retomber dans la sauce. — Chéri, tu penses que ça va suffire ? Tu veux que je fasse des oeufs brouillés en plus ? Il ne me répond pas. Je me retourne, et j’ai à peine le temps de le voir sortir de l’appartement à toute vitesse, sans prendre le temps d’enfiler son manteau. Bizarre, ça. Moins d’une minute après, je l’entends crier dans la rue en contrebas. — Reviens là ! Je me penche à la fenêtre et l’aperçoit attraper le bras d’un homme qui s’enfuie en courant. Puis l’autre. Il lui arrache quelque chose de la main. Le dîner est prêt, j’espère qu’il ne va pas trop tarder.Proposition de Sandrine Aujourd’hui, la vie de Mélanie est un peu chamboulée. Il y a grève de cantine à la maternelle. Donc elle a dû prendre sa journée en télétravail, pour pouvoir faire l’aller retour à l’école le midi. Bien sûr, Arthur lui ne pouvait pas, car lui avait une réunion importante, lui. Sans compter que lui la veille au soir, il avait escalade et s’était couché tardivement et fourbu. Comme d’habitude elle n’a rien dit, si ce n’est “je vais m’arranger” et pas sûr qu’il ait remarqué qu’elle n’avait pas ajouté “mon amour” pour une fois. Mais son n+1 Niccolo a tilté quand elle lui a fait sa demande de jour télétravaillé. Il a ajouté avec un sourire qui reluquait son chemisier “comment va-t-on faire sans toi au bureau demain ma douce ?” Mélanie se rend bien compte que tout cela frôle le harcèlement sexuel, tant cela se répète. Mais elle se gardera bien de le dénoncer ou de prononcer ce mot. Disons que c’est une situation banale à laquelle il faut bien s’habituer. Maintenant qu’il est 11h, Mélanie quitte son bureau, ferme la porte et se dirige vers la Poste avant l’ouverture de l’école. Au moins elle va poster ce fameux colis à Mamie, depuis le temps. Elle flâne, elle plane un peu, dans ses pensées, pas à pas. Il y a peu de monde aujourd’hui, on dirait, devant la porte coulissante. D’ailleurs elle est même fermée, on dirait ? Elle s’approche. Un écriteau “grève de la Poste”. Alors la, c’en est trop. Trop c’est trop. Vraiment trop. Elle pousse un cri de rage “Y'en a marre !”. Elle tourne les talons, elle est prête à tous les déchirer. Remix de pamdeterre Aujourd’hui, c’est une journée un peu spéciale. La cantine de l’école est en grève, alors c’est télétravail pour Mélanie, histoire qu’elle puisse faire l’aller retour entre midi et deux. Arthur ne pouvait pas, il avait une réunion. Mais qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion de rester tranquillement dans son salon, loin de son manager. Hier encore, il lui a glissé une remarque vieillote et ô combien problématique, accompagnée d’un regard lubrique. Mélanie a prétendu ne pas l’entendre, elle veut protéger son énergie des ondes négatives. Et puis finalement, c’est aussi, l’occasion de passer un peu de temps privilégié avec sa fille, en tête à tête ! Elles pourront continuer le jeu qu’elles ont commencé la veille, quand Arthur était à l’escalade. Il est 11h, et elle se dit qu’en chemin, elle pourrait aussi déposer le colis de Mamie à la Poste, tiens. Comme ça, c’est fait. Elle le prend sous le bras et sort dans la rue, profiter un peu des beaux jours et des rayons du soleil. Tiens, c’est étrange, on dirait que personne ne s’entasse devant la porte coulissante. Les employés doivent redoubler d’efficacité aujourd’hui ! Ah, ils sont en grève, eux aussi. Bon, tant pis pour cette fois. Ca lui donnera une bonne excuse pour rester en télétravail demain !Proposition de Marianne En haut de l’avenue St Charles, devant la gare du centre ville de Marseille, là où des hommes et des femmes viennent s’échouer sur les marches qui descendent vers la mer, un garçon pleure : on lui a volé son ballon. C’est un adolescent qui a fait le coup. Il s’est approché de l’enfant qui jouait à faire rebondir le ballon sur ses genoux, comme les joueurs professionnels. Le jeune a débarqué, entouré de ses copains et il a intercepté la balle au vol puis il s’est enfui, faisait s’envoler autour de lui une nuée de pigeons dans la lumière du soleil de midi. Sa petite soeur est assise à ses côtés. Ils se trouvent un peu éloignés de leurs parents, eux-même affalés sur des monceaux de bagages dont certains semblent fermés par miracle tant le volume qu’ils continennent tend la toile. Le petit garçon sanglote bruyamment, attirant l’attention des parents. Certains détournent le regard. Remix de pamdeterre Les pleurs de l’enfant m’énervent. Il me saoule à chialer, là, tout tristoune. Et puis ses parents qui foutent rien à côté, c’est quoi ces touristes. Ca va, c’est pas la mort, le petit s’est fait piquer son ballon par des ados. Bon. Ca lui apprendra à ne pas faire la star devant tout le monde, et à surveiller ses arrières. Il aurait dû les voir arriver, ces ados en bande qui errent dans le quartier. C’est pas comme s’ils étaient discrets, avec la musique sur leur téléphone. Ils peuvent déjà s’estimer heureux d’avoir toutes les valises, sans déconner qui à besoin de tout ça pour venir à Marseille. Les affaires de ski c’est pour l’hiver, hein. Au moins, les pigeons ne leur ont pas chié dessus.

#12 - Limérence

#12 - Limérence

Deuxième exercice du stage ! Pour ce deuxième module, le thème était bien plus complexe : le personnage. On voulait travailler la zone d'ombre d'un personnage, la petite noirceur qui sommeille en lui ou elle. Pour la consigne, le mot clé était récidive. Travailler sur la notion de dépendance, à quelque chose ou à quelqu'un. Une addiction dont le personnage n'arrive pas à se débarasser, et en aborder autant la source que le moment où ça devient problématique. Est-ce qu'il est lucide et en a conscience ? Pour la forme, deux possibilités :Deux instants en gros plan (avec des décennies d'écart) Un seul moment, celui où l'addiction passe à la vitesse supéreieure. Jusqu'ici, ça allait et les impacts sur la vie du personnage était modérés. Mais c'est l'océan qui déborde du vase.Le temps imparti était d'une heure (un poil plus long que le premier exercice, mais beaucoup plus complexe donc in fine c'était encore plus showtime). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #12 - Limérence D’une oreille distraite, Lucie écoute sa professeure principale leur donner ses dernières consignes avant les examens. Assurez-vous de venir avec tout le nécessaire. Relisez-vous, quand vous avez terminé. Ne partez pas avant la fin du temps imparti. Tout ça, elle le sait déjà et ça ne l’intéresse pas. Les examens blancs se sont relativement bien passés, et elle devrait s’en sortir sans trop de problème. Son regard se porte sur Jonathan, au premier rang. Ses cheveux noirs de jais, toujours impeccablement coiffés, l’opposé des siens et de leurs boucles rousses enchevêtrées. L’adolescence est difficile pour Lucie, entre les changements trop rapides de son corps, qu’elle n’arrive plus à appréhender quand elle se regarde dans le miroir, et sa peau pâle et grasse qui refuse de lui accorder un seul jour sans nouveau bouton d’acné. Lui, il est parfait. Il est jovial, gentil, attentionné. Drôle. Beau. Le voilà qui pose une question, sûrement intelligente, comme à son habitude. Elle ne l’écoute qu’à moitié, obnubilée par le timbre chantant de sa voix. La prof lui répond, et elle l’imagine sourire tandis qu’il hoche la tête, laissant ses fossettes se dessiner sur ses joues. Il est magnifique. Sa voisine lui met un coup de coude. – Eh Lucie, attention à ne pas baver hein, murmure Charlotte. Ancre bien son image dans ton esprit, je pense qu’on ne le reverra pas de sitôt. Elle a raison, bien sûr. Il fera une école prestigieuse, à sa hauteur. Elle n’oubliera jamais son visage, c’est comme s’il était gravé dans ses rétines. Et dans la myriade de portraits qu’elle a dessiné de lui en secret, dans ses cahiers. Malgré les années qu’ils ont passé dans la même classe, elle n’a jamais réussi à engager une conversation avec lui au-delà des politesses habituelles. Pour autant qu’elle sache, Jonathan l’oubliera dès demain, et c’est bien ça le pire. Et si elle lui demandait son adresse ? Pour garder contact ? Son numéro de téléphone, peut-être ? Ou alors, lui donner le sien. Mais la perspective du refus, qu’il lui rigole au nez, est beaucoup trop effrayante. Jonathan ? Avec Lucie ? Jamais. Pas le plus beau garçon du lycée avec une fille si terne, si ennuyeuse. Elle n’a même pas vraiment d’amis après toutes ces années, à part Charlotte. La sonnerie retentit dans la salle de classe, la professeure leur prodigue un dernier encouragement avant le bac, la semaine prochaine. Tout ira bien. Il se lève alors que Lucie est plongée dans ses souvenirs. Elle ressasse les bribes de moments partagés ensemble, aussi infimes soient-ils. Trois balbutiements devant les vestiaires après le cours de sport, un exposé d’anglais qu’ils ont fait ensemble. Enfin, qu’elle a fini par faire toute seule, mais avec plaisir. Le stylo qu’il a perdu, parce qu’elle lui avait volé comme une relique d’une divinité. Son dos s’éloigne pendant qu’elle cherche une accroche. Une tape dans le dos ? Trop familier. Lui rendre son stylo peut-être, inventer un bobard pour expliquer comment il s'est retrouvé en sa possession. Elle le regarde partir et reste seule, serrant le tube de plastique dans sa main. Autant le garder en souvenir. Si le destin le veut, elle le reverra. 20 ans après, Lucie regarde le minuteur sur la badgeuse qui affiche bientôt minuit. Elle passe sa carte et la machine lui répond avec un bip strident. C’en est fini pour ce soir, et tant mieux. Les samedis sont intenables dans ce restaurant, les clients affluent sans relâche, tous plus impatients les uns que les autres. L’un d’entre eux lui a encore fait des remarques salaces et déplacées, auxquelles elle s’est bien gardée de répondre. Dans sa tête, elle entend encore la pique qu’il lui a envoyé, apparemment vexé par l’absence de réponse. “A ton âge, tu devrais être heureuse qu’un homme s’intéresse à toi.”. Quel porc, elle aurait voulu lui jeter son café à la figure. Elle l’aurait fait, d’ailleurs, si elle n’avait pas besoin de son maigre salaire de serveuse pour manger. Peut-être qu’elle devrait laisser tomber ce job pourri. Sa boutique de fleurs n’avait pas rencontré de succès la première fois, mais les mœurs ont changé et le romantisme est de nouveau à la mode, alors ça marcherait ce coup-ci et les clients seront au rendez-vous. Lucie décroche son tablier dans la salle du personnel, le range dans le bac de linge sale et récupère ses effets personnels. Comme d’habitude, son téléphone n’a aucune notification pour elle. Personne ne lui a envoyé de message, ne serait-ce que pour prendre des nouvelles. Machinalement, elle ouvre Instagram et l’appareil lui sort une photo de Charlotte qu’elle like, parce que c’est la bonne chose à faire. Pourtant, elle ne lui a pas parlé depuis des années. 2 ? Ah non, plutôt 5. Voire 10. Après le lycée, elles ont gardé le contact et se voyaient souvent, puis moins souvent, puis rarement. Charlotte s’est trouvé un mari, Tristan, ou Thomas peut-être, et ils se sont enfuis à l’autre bout du monde, en Australie, laissant Lucie sur le carreau. Son esprit divague en pensant à son chat qui l’attend chez elle. Au moins, lui, sera content de la revoir quand elle rentrera, et pas seulement parce qu’il doit être en train de mourir de faim. Juste d’avant d’éteindre son téléphone, son regard se pose sur une recommandation d’amis. Aucun ami en commun, un pseudo incongru qui ne lui dit rien, mais la photo est accablante. Des cheveux noirs, un sourire radieux et des petites fossettes. Elle clique et le profil s’affiche, public, exhibant toute sa vie dans une foule de photos. Son autre main agrippe le stylo fétiche qu’elle garde dans la poche de son jean usé. Les années ont eu raison du plastique et il est désormais complètement décoloré et ébréché, mais il représente bien plus qu’un simple stylo pour elle. Est-ce que c’est vraiment comme ça que Jonathan revient dans sa vie ? Comme ces films de Noël niais, des retrouvailles 20 ans après, une confession d’un amour inavoué, des larmes de joie. Un autre post attire son attention, une photo d’un trousseau de clés avec la légende “Enfin propriétaire !”. La localisation est jointe à l’image. C’est à peine à 30 minutes d’ici. Qui expose toute sa vie sur la place publique ? Pour Lucie, c’est une évidence. C’est un signe, un appel. D’ailleurs, son horoscope en parlait ce matin, quelque chose à propos d’un fantôme du passé. Il a posté ça pour qu’elle le voit, donc elle doit y aller. La récompense après ces années de solitude, le retour tant attendu de son karma. Enfin, elle va retrouver Jonathan et ils pourront vivre ce qu’elle a toujours voulu vivre avec lui. Son ventre papillonne et le sang lui monte aux joues dans un élan d’excitation qu’elle parvient à peine à garder sous contrôle. Bien sûr, elle n’a pas passé toutes ces années accrochées à son espoir perdu. Sa psy lui a parlé de limérence et conseillé gentiment de passer à autre chose, mais Lucie pense qu’elle ne voit qu’une partie du tableau. La partie qu’elle a bien voulu lui montrer, une représentation à peine qualifiable de partielle de Jonathan. Elle en a vu d’autres mais ils se comptent sur les doigts d’une main, jamais plus longtemps que pour quelques soirées ci et là. Et toujours, en note finale de ces relations superficielles, la déception quand elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas à sa hauteur. Cet homme, c’est le bon pour elle. C’est celui qu’elle mérite, et il la mérite aussi, même s’il ne le sait pas encore. Le moteur de sa voiture vrombit à l’allumage tandis qu’elle tape les coordonnées GPS de son adresse. Cette fois, elle osera lui parler. Cette fois, c’est la bonne. Lucie se gare un peu en retrait et descend de sa voiture dans la nuit noire. Le quartier résidentiel est calme et ses maisons blanches qui se ressemblent toutes sont endormies. Toutes, sauf une qui laisse échapper une lumière orangée sur le bitume. Est-ce vraiment sage de le déranger si tard ? Il est bientôt une heure du matin, mais bon, il n’est pas encore couché, et elle est déjà là. Le chat attendra. Elle se rapproche du parvis devant la maison en enjambant la barrière en bois pour se faufiler à travers la pelouse tondue à la perfection et finir sa course dans le buisson au pied du mur. Par la fenêtre, elle aperçoit un homme, grand, les cheveux bruns. Il dit quelque chose que Lucie n’entend pas et rigole, dévoilant des fossettes à travers sa barbe naissante. Après toutes ces années, elle se retrouve à nouveau à quelques mètres de lui à peine. Une autre femme rentre dans la pièce et se jette dans les bras de Jonathan, qui l’embrasse. Un instinct primal prend possession de Lucie. Cette garce lui a volé l’homme qui lui est promis. Elle le récupérera. Sa main se crispe sur le stylo dans sa poche, ses yeux rivés sur le cou de sa proie. Pas ce soir, mais un jour, elle prendra sa place. Elle la tuera, s’il le faut.

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