- 08 Oct, 2026
#31 - Guerre Intestine
Une autre approche sur le même thème que la nouvelle précédente. J'ai eu l'idée en rentrant de l'atelier, l'exercice n'est pas évident (on n'a qu'une heure pour trouver une idée et écrire quelque chose, ça laisse pas trop de marge pour cogiter). Après discussion avec la coach, on s'est dit que ce sujet est trop clivant pour être partagé "direct en atelier", en tout cas pas aussi tôt dans l'année. Mais elle m'a aussi dit qu'écrire en étant engagé est pertinent. Primordial en tant qu'auteur. Alors j'ai écrit, de mon côté, libre des contraintes d'un quelconque exercice. C'est un sujet qui me tord les boyaux et me dégoûte profondément. Et me déçois aussi. Je ne suis pas bête, je comprends bien qu'on a tous un point de vue différent, que je ne vois probablement qu'un morceau de l'ensemble et que je suis biaisé par ma posture. Mais c'est mon point de vue. Ma vision de ce qui se passe. Et putain, réveillons-nous.Musique : To Ashes and Blood - Woodkid #31 - Guerre Intestine Le verre brisé crisse sous mes semelles quand je piétine. Hier des mecs que je ne connaissais pas ont jeté des bouteilles sur les flics et ça a dégénéré, tout le monde s'est barré en courant. Mais on est de retour pour un quatrième jour. On est de plus en plus nombreux, difficile de compter vu qu'on ne fait pas l'appel pour des raisons évidentes, mais aujourd'hui la foule a rempli la place du marché. Certains profs nous ont même rejoint aujourd'hui et j'entends la voix de crécelle de Mme Jancel, ma prof de physique avec son horrible chandail à fleurs. C'est trop chelou de la voir ici, on dirait une autre personne quand elle est avec ses autres potes profs, rien à voir avec la boomeuse qui m'engueule au tableau pour me dire que je fais aucun effort et que si je continue comme ça, je n'aurais jamais mon bac. Je suis en seconde, tranquille, j'ai le temps. Ma mère m'a interdit d'aller au blocus aujourd'hui, mais de toute façon je n'ai pas cours de l'après-midi parce que la prof de Maths a accouché et sera absente pendant 4 mois, le cours d'anglais saute pour moi parce qu'on alterne entre les demi-groupes faute de bureaux dispo : pas ma semaine, pas cours, et pas possible d'aller en salle de perm parce qu'il y a un problème d'amiante ou je sais pas quoi. — Mec c'est zarb, je reconnais pas certains visages dans la foule, me dit Yassine. Pas moyen qu'ils soient lycéens, ils ont l'air grave vieux. — Tu crois c'est des schmitts ? — C'est des conneries ça, me répond-il. Je suis le regard de mon pote et j'aperçois une tête qui dépasse de la foule, mâchoire carrée et barbe bien rasée, sweatshirt un peu usé. Il y a un autre type dans son genre un peu plus loin. Un cordon de CRS s'est formé en marge du groupe il y a une heure et il se rapproche petit à petit. Nous on recule, mais on finit par s'entasser les uns sur les autres comme des sardines, mais avec de la transpi à la place de l'huile, et ça bloque derrière parce qu'ils veulent pas bouger, peut-être qu'ils se sont assis par terre. Maintenant, les flics sont plantés juste devant nous et me voilà à peine à 1 mètre d'un golgoth qui fait 2 têtes de plus que moi, équipé de la tête aux pieds. Son bouclier anti-émeutes m'arrive au front, sa veste est recouverte de ceintures auxquelles sont accrochées des grenades anti-émeutes, du gaz lacrymo et dieu sait quoi d'autre. Il nous dit de reculer de temps en temps, et on essaye mais on peut pas pousser plus que ça, ils ont qu'à arrêter de se rapprocher j'en sais rien moi. Ça me fait un peu rire, en vrai, ce titan qui pourrait me plier en deux, armé jusqu'aux dents. Ses bras font la taille de ma tête, il a peur de quoi ? Aucune aura. Il me toise du regard, je ne vois que ses yeux noirs parce que le reste de son visage est couvert par son casque et une cagoule qui serre le bas de son visage. J'aimais trop la police quand j'étais petit mais maintenant ils me font un peu peur, on est loin du gentil cochon policier des livres de gosses. Il jette un regard à son collègue, tripote la caméra sur son torse et la diode verte s'éteint. Elle est accrochée sur son plastron à côté d'une batterie de patchs et blasons de drapeau français, un truc avec une torche, une sorte de bouclier que je ne reconnais pas et le logo du Punisher qui recouvre un numéro sur son uniforme. Cringe. Pourquoi ils sont là, avec nous, plutôt qu'avec les quelques débiles qui sont partis brûler des poubelles ? Les journalistes sont là-bas, eux, pour bien récupérer les images choc que mes parents verront à la télé ce soir. Nous on agite nos pancartes en carton depuis des heures, tranquilles, on mange un sandwich ou on filme un snap, ça fait pas de la bonne info ça. — Mec, ça pue, il y a un truc qui cloche, on devrait... La foule se bouscule dans une vague qui remonte jusqu'à nous et Yassine est coupé dans sa phrase. Je perds l'équilibre et tombe en avant mais le golgoth me rattrape au vol pour me repousser d'un coup de bouclier. Le plastique frappe ma mâchoire et le choc me secoue le crâne alors que je bascule pour atterrir sur le cul. J'essaye d'amortir la chute avec mes mains qui s'entaillent en frottant sur le goudron et les bouts de verre de la veille. — On t'avait prévenu. Recule, petite merde, jappe le CRS. Il file son bouclier à son voisin et décroche un LBD de son dos puis commence à le caler sur son épaule. Petite merde. Les mots rebondissent dans ma tête alors que le temps s'arrête. J'ai l'impression d'être seul face à lui, seul face à ce monstre qui va m'exploser parce que quelqu'un m'a poussé. J'ai vu ce qui est arrivé à d'autre lycéens comme moi, c'est comme si je savais déjà comment tout ça allait se finir. Il pose la crosse du lanceur de balles de défense contre son épaule et je jurerai voir sa cagoule se déformer comme s'il souriait, il se défend de quoi là ? Je suis pas une petite merde, putain. Je veux juste qu'on me donne ce qu'on m'a promis. On m'a dit de bien bosser, d'être sérieux à l'école pour avoir un diplôme et un bon taf, mais la moitié du temps j'ai pas de prof, ou alors il n'y a pas assez de bureaux dans la salle de classe pour que tout le monde puisse s'asseoir. On me fait miroiter un bête d'avenir dans un monde qui sera déjà détruit quand j'aurais enfin l'âge d'en profiter parce que des vieux croûtons l'ont ruiné pour s'empiffrer, et tant pis pour les gamins d'après. La boîte de mon père l'a jeté pour des raisons financières et il en chie pour trouver du taf, il dit qu'il n'y a plus rien. La crise, ou je sais pas quoi. Ce sera sûrement pire quand ce sera à moi de jouer. Tout se pète la gueule avant même que ce soit mon tour, alors pourquoi jouer tout court ? Le flic redresse l'arme pour la braquer sur moi. Le canon est énorme, facile la taille de ma paume. Pendant une fraction de seconde qui semble durer infiniment longtemps, je me demande si c'est ça la dernière chose que je verrais avec cet œil. Ce lance-patates rivé sur moi, un trou noir qui m'absorbe. Forces de l'ordre, on a sacrément bien choisi le mot force. Qu'est-ce que je lui ai fait ? J'ai juste voulu réclamer mes droits, crier que j'existe et exiger qu'on me respecte. Mais non, je suis trop jeune pour avoir un avis. Assez vieux pour me faire brutaliser par des armes de guerre. Mes parents m'ordonnent de respecter la loi, d'écouter les consignes et derrière ils essayent de me faire croire que voter pour une meuf avec un bracelet à la cheville, c'est ok. Ma main glisse sur un grand tesson de verre triangulaire au sol et je referme instinctivement mes doigts. Il me tranche la paume et la chaleur de la douleur se diffuse en remontant le long de mon bras tandis que je baisse les yeux. Il a mal attaché sa genouillère ce con, un côté de sa jambe est exposé. Dans un flash, je revois mon prof d'histoire qui nous parle de Mandela, un truc sur l'oppresseur qui détermine la forme de la lutte, pas l'opprimé. Pas le temps de réfléchir, même dans cette faille spatio-temporelle boostée à l'adrénaline. Je ne vois plus ce géant comme juste un flic, il prendra pour tout le reste, lui et tous ses potes qui nous tabassent. Lui, l'établissement, ce monde de merde qui nous promet tout sans rien nous donner, qui nous démolit pour nous obliger à la fermer quand on ose leur dire que c'est abusé. Ils nous déciment parce qu'ils ont peur de nous, et ils ont bien raison. On arrachera notre putain d'avenir de leurs mains s'il le faut, la Bastille sera à nous. S'il ne peut plus marcher, il ne pourra plus venir taper des gosses pour se défouler tout en sachant qu'il ne subira aucune conséquence. Il ne pourra pas taper Yassine. L'avantage d'être jeune c'est que je ne peux pas encore finir en taule, alors les conséquences m'importent peu. Je verrais après. On est des milliers, peut-être plus, beaucoup plus nombreux qu'eux. Je vais lui niquer ses ligaments croisés, les déchirer avec le tesson. Œil pour œil et dent pour dent. Je sens mes doigts qui se resserrent sur le bout de verre en même temps que ma mâchoire se contracte, je visualise le fragment de verre se planter dans son uniforme de merde et j'imagine le bruit des tendons qui se déchirent. Juste avant que je ne puisse prendre appui sur mon autre main pour me projeter en avant, quelque chose se jette devant moi et mon champ de vision s'assombrit d'un coup. — TOUCHEZ PAS AUX GAMINS ! Je relève la tête et Mme Jancel est devant moi, avec son chandail à fleurs hideux. Elle s'est jetée devant la montagne, minuscule devant ce type massif, et elle écarte les bras. Sa voix de crécelle part dans les tours quand elle se met à engueuler le flic qui la regarde, pris au dépourvu. Non, c'est pas qu'elle l'engueule, pas comme moi pendant les cours. Elle lui hurle dessus, on dirait une banshee. Elle est en train de me défendre ? C'est quoi ce bordel... Quelque chose m'attrape par le col pour me tirer vers le haut et je me redresse. — Ça va Nathan ? me dit Yassine. — O-Ouais... Le fragment de verre me glisse des mains et retombe au sol dans un tintement étouffé par les cris de ma prof qui continue de s'insurger en ignorant les balbutiements du CRS qui n'arrive pas à l'interrompre. La foule derrière moi est toujours secouée par des remous. Je récupère la pancarte en carton que Yassine serre dans sa main sans trop savoir pourquoi et on recule un peu. Un par un, les poulets baissent la visière de leur casque. — Tu pisse le sang mec, faut qu'on se barre d'ici et qu'on aille te désinfecter. Mme Jancel continue de beugler et elle pointe le flic du doigt, comme elle le fait avec nous quand elle nous choppe en train de faire une connerie. Sauf que lui, il ne détourne pas le regard. Il redresse son arme et j'entends un bruit sourd, un truc étouffé. La balle rebondit contre le torse de ma prof et elle tombe à la renverse juste devant moi, sa tête heurte le sol. Je n'ai jamais vu son visage comme ça : ses yeux sont écarquillés et elle a la bouche grande ouverte mais elle ne fait pas de bruit, on dirait qu'elle galère à respirer. Yassine me regarde, la regarde elle. Putain putain putain putain. Un truc vole au-dessus de ma tête et je pivote pour regarder la grenade tomber au milieu de la foule avant de diffuser un nuage grisâtre. C'est un cauchemar, les gens de mon lycée qui crient et essayent de se barrer en courant dans tous les sens, mais on est encerclés par les CRS. Tout le monde se fait canaliser dans la même direction, la foule se déplace comme un bloc et moi je suis paralysé sur place. — EN AVANT ! hurle une voix rauque. Je me retourne juste à temps pour voir le golgoth commencer à me foncer dessus, sa botte écrase le bras de Mme Jancel qui se recroqueville au sol et j'entends un craquement dégueulasse suivi d'un cri suraigu qui finit de me glacer le sang. Son bras se tord dans un angle interdit mais le soldat continue d'avancer. — Nathan ! Bouge ! Yassine m'attrape le bras et m'entraîne, on se met à courir après les autres en laissant notre prof derrière nous. Il me lâche pour lever son t-shirt d'une main, le cale au-dessus de son nez et je l'imite, on est obligés de traverser le nuage de gaz lacrymogène et nous voilà en train de taper le sprint de notre vie. Je ferme les yeux pour éviter le pire. J'arrête de respirer, je cours, j'avance, je fuis. Je flanque la pancarte sous mon bras et je trace. Avec tout leur bordel d'équipement, ils sont plus lents que nous et petit à petit j'ai l'impression qu'on arrive à creuser l'écart, mais c'est peut-être parce que je ne me suis jamais senti aussi léger. C'est comme si je volais au-dessus du sol, moi qui suis d'habitude nul à chier en sport, je détale comme un lapin. Yassine me met une distance, cours mec, cours tout droit et m'attends pas. Samantha, une fille de ma classe, se vautre et il l'aide à se relever avant de continuer. Le gaz me ronge le visage, ça fait putain de mal, j'ai les yeux qui piquent et j'arrive à peine à les ouvrir même si je ne suis plus dans le nuage. Le mouvement de foule a provoqué une espèce de vent qui l'entraîne à nos trousses dans cette rue quittant la place, le gaz continue d'avancer avec nous, coincé entre les rangées de bâtiment. J'ose jeter un regard en arrière et je vois les flics qui continuent leur charge, je ne peux pas m'arrêter mais je commence à galérer à respirer. Mon asthme. L'air est irrespirable et mes poumons sont en chien. Au loin, j'aperçois un tas de trucs entassés qui brûlent, avec un drapeau Français planté en haut, et bien sûr, sur le trottoir d'en face, une armada de journalistes qui filment les gamins qui s'enfuient. Ils sont servis, ça c'est de la bonne télé comme on les aime, de la violence et des images qu'on peut tourner comme on veut, regardez tous ces jeunes délinquants qui s'enfuient après avoir brûlé le pays. Bande d'enfoirés. Ils en ont rien à foutre de ce qu'on dit, rien à branler de ce qu'on raconte, tout ce qu'ils veulent c'est des séquences chocs pour montrer sur les plateaux télés, suffit de rajouter quelques fachos pour les commenter en s'insurgeant contre nous et les chiffres explosent. Chaque pas est une souffrance, je n'arrive plus à respirer et ça me brûle, genre fort. J'ai jamais eu aussi peur, jamais eu aussi mal. Mes yeux chialent, j'ai envie de gerber et tousser en même temps, besoin de respirer mais c'est impossible, mon cœur va imploser, j'en peux plus. Je me pousse à bout, jusqu'au tas d'ordures en feu, c'est la fin de la course pour moi. Les caméras sont tournées vers mes potes qui sont plus loin mais un type me remarque et il me pointe du doigt en parlant à son collègue caméraman. Vous voulez une image, c'est ça ? Une jolie vidéo ? Allez-y. Filmez moi. Regardez-moi. Jugez-moi. Ne m'aidez pas. Une caméra se tourne vers moi et je lui fais face, bientôt une autre la rejoint et petit à petit le tas d'objectifs abandonne le peloton pour se concentrer sur moi, le gamin tout seul à côté du feu en train de suffoquer. Je garde mon t-shirt sur mon nez, l'odeur de brûlé se mélange avec celle du gaz lacrymogène et mon corps me hurle de me tirer d'ici malgré la douleur. La voilà, votre séquence, brûlez dans vos putains de rétines ma tronche de gosse, la petite merde devant ces ordures en feu et le drapeau qui flotte au-dessus du nuage de lacrymo. Vous allez me couper au montage, probablement, parce que vous ne pourrez pas tourner ça à votre sauce, mais j'espère qu'au moins l'un d'entre vous aura les couilles de montrer ce qui se passe. Le tambour des bottes de mes prédateurs qui s'abattent sur les pavés se rapproche tandis que j'essaye de chasser l'image de ma prof au sol de mon esprit. Je continue de fixer les objectifs, le visage tordu par la douleur et déformé par la rage, la haine, la peur et le désespoir. J'essaye de me tenir droit même si j'ai les jambes qui tremblent et je lève ma pancarte froissée par mes doigts crispés. Un bout de carton que j'ai récupéré dans le garage de mes parents et sur lequel j'ai gribouillé un truc au feutre hier soir. Il a absorbé le sang qui dégouline de mes mains et est parsemé de tâches pourpres. J'entends l'avalanche qui se rapproche de sa proie, de moi. Je tiens mon écriteau au-dessus de ma tête, aussi haut que je peux. NOTRE AVENIR SERA BIENTÔT LE VOTRE Au moins, moi, je n'ai que mon propre sang sur les mains.
- 08 Oct, 2026
#30 - Enjeu Public
Troisième atelier d'écriture, sur un thème qui m'a beaucoup inspiré. Un exercice sur les moments d'interiorité. L'idée était de construire un (court) récit en travaillant l'impact d'un mot/phrase sur le personnage. Un truc qui le laisse sans voix, un peu sur le cul et qui le renvoie à son monologue intérieur. Plus facile d'explorer un voyage interne à travers la première personne, bien entendu. #30 - Enjeu Public Le printemps se fane pour laisser place à l'été, ni trop chaud pour se débarrasser de son pull, ni trop froid pour qu'il ne suffise pas. Nous sommes une bonne dizaine à être assis à une terrasse quelconque pour un afterwork. Pour être honnête je n'ai qu'à moitié envie d'être ici avec ces nouveaux collègues que je connais depuis à peine une semaine, mais ils sont plutôt sympas. Avec un peu de chance, on finira par se trouver des points communs, voire des sujets de conversation. Le gars en face de moi, je n'ai pas retenu son prénom, me parle du weekend qu'il va passer en famille en Ardèche. Son monologue est interminable mais je garde espoir, on va finir par réussir à décoller de ces discussions bateau sur le train-train du quotidien. Une fois mon verre fini, je pourrais m'exfiltrer poliment pour rentrer chez moi, mais c'est long. Si long. Ma bière ne s'évapore pas assez vite. Sa voisine se retourne vers nous et quelque chose dans ses mouvements me laisse penser qu'elle est déjà un peu saoule. Elle lui coupe la parole : — Allez, le nouveau. Parle-nous un peu de toi ! T'as une copine ? — Non, réponds-je simplement. Elle fait une moue exagérée digne d'un clown triste tandis que son voisin la regarde, vexé d'avoir été coupé dans son élan. — Oh ben pourquoi ? Et j'hésite. Je ne réponds pas tout de suite, je ne sais pas pourquoi, mais je ne sors pas mon baratin habituel pour me tirer de là. Pitié que l'autre me reparle de l'Ardèche. Elle m'a pris de court. Ses yeux s'illuminent tandis qu'elle se penche en avant : — Ah ! T'inquiète pas va, chuchote-t-elle. Raconte, quand est-ce que t'es devenu homo ? Classique. Elle n'a sûrement pas de mauvaises intentions, enfin elle n'en a pas l'air, mais merde à la fin. Ce mot, devenu, comme si j'avais choisi quoi que ce soit. Comme si je m'étais levé un bon matin avec une brillante idée en tête : saupoudrer un peu de problèmes sur toutes les facettes de ma vie. — Euh... Je ne comprendrais jamais pourquoi c'est un sujet si important pour les autres. Ils n'en ont rien à faire de savoir si je préfère les fraises aux mirabelles, mais alors mes préférences sexuelles, ça c'est un enjeu public. Et ce mot, devenir, qui revient une fois sur deux. Par pitié qu'elle ne me demande pas si je préfère être l'homme ou la femme du couple, sinon je vais faire un malheur. Enfin non, c'est mes collègues, je ne peux pas les envoyer chier. Et le mec me fixe, j'ai peur qu'il embraye sur une autre tradition : "je préfère te prévenir, avec moi faudra pas tenter hein, je suis pas intéressé". Comme si j'avais la dalle à ce point. Il faut que je me calme, le pauvre n'a rien demandé et elle non plus, c'est juste de la curiosité mal placée. — Eh bah je n'ai pas vraiment choisi de devenir quoi que ce soit, c'est juste comme ça et euh... bah me voilà, hein. Qu'est-ce que c'est nul. Mais bon, elle a l'air satisfaite de ma réponse et hoche la tête en plissant les yeux. Je dois botter en touche avant qu'elle n'enchaîne sur l'histoire de mon coming out comme si ça la regardait. — J'ai un pote comme toi ! Il faudrait que je te le présente, dit le gars avec un grand sourire. Comme toi... Une cloche résonne dans ma tête, ding ding ding, jackpot. Pendant un instant j'hésite à renverser ma bière sur la table, créer une petite crise pour mettre un terme à cette discussion. Je dois trouver un truc à répondre, n'importe quoi, n'importe quel truc. Être patient avec eux, parce qu'ils pensent bien faire, les empêcher de revenir là-dessus et me laisser tranquille, qu'ils aillent s'occuper de leurs affaires. — Ah ouais ? Cool. Ça fait longtemps que vous bossez ici ? Il me sourit, et elle se lance dans sa biographie. Je prends une longue gorgée qui me rapproche de la fin de cette soirée.
- 05 Oct, 2026
#29 - Réveil difficile
Semaine 23, c'est presque la moitié c'est ça ? Ca en fait du chemin, et ça en fait tout autant qui reste à parcourir (voire plus) mais on lâche rien. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Colombie-Britannique Thème 2 : Impromptu Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡Contrainte : Ecrit au passé simple Seul Dieu pourra protéger vos yeux de mes fautes de temps, je suis vraiment pas bon en passé simple et tout ça. Mais bon faut bien apprendre. En tout cas je me suis sacrément marré à écrire ce texte, peut-être que c'est un signe que je devrais me rapprocher d'un professionnel de santé mentale avant qu'il ne soit trop tard. #29 - Réveil difficile Je me suis réveillé dans son lit, le cerveau embrumé et les paupières collées. Il m'a fallu une bonne minute pour recoller les morceaux et comprendre ce que je faisais ici et qui m'interpellait depuis le couloir. Cette voix d'homme tout juste familière qui me parvenait de la salle de bains attenante pour me demander si j'étais réveillé et si je me sentais prêt à décoller, il avait besoin de partir au travail et ça le dérangeait un peu de me jeter comme ça mais il n'avait pas vraiment d'autre solution. Les murs de la chambre étaient, comme pour la plupart de ces hommes trentenaires sans appétence pour la décoration, blancs et aucunement décoré. Une pauvre plante bien fatiguée portait la lourde charge de la couleur dans un coin de la pièce, entourée de fringues sales jetées à la va-vite. Mon estomac s'est contracté d'un coup quand il a passé la tête par la porte entrebâillée et j'ai vomi à côté du lit. Pas parce que j'avais trop bu, même si j'avais bien forcé le trait, mais parce que je me suis senti dégoûté de moi-même. On a couché ensemble — c'était nul, si vous voulez tout savoir — et j'ai dormi chez lui. Il a pitié de moi, ce con, et ça rend tout ce bordel encore pire. — Bon écoute euh... prends ton temps, et claque la porte en partant, ok ? C'était cool quand même, cette soirée, dit-il. Il a rapidement nettoyé le petit cadeau que j'ai laissé sur le parquet usé avant de partir, moi je suis resté une bonne heure dans son lit à réfléchir à la suite. Il a laissé le loup entrer dans la bergerie, et il m'a même abandonné seul à l'intérieur. Mais est-ce que je n'en avais pas déjà fait assez ? Est-ce que j'avais vraiment besoin d'aller plus loin, où est-ce que j'avais juste la mort ? J'ai fini par me lever pour me traîner jusqu'à la cuisine en quête d'une cafetière et j'y ai trouvé le même café que dans son coffee shop, un peu trop acide à mon goût. Soit il avait des goûts de chiotte, soit c'était une pince et il volait le café à son taf. J'y allais de temps en temps dans son boui-boui, je prenais ce qu'il me recommandait pour lui faire plaisir, oui super le lait de chanvre, Julien, un régal ! Et je m'installais sur un tabouret dans un coin, un peu mystérieux mais accessible et toujours dans son champ de vision. Je me faisais une petite place dans sa tête, un petit sourire par-ci, un clin d'œil par-là, juste de quoi le titiller, puis je me tirais et je prenais le RER dans l'autre sens pour rentrer chez moi parce que je n'avais rien à foutre dans Paris à part venir prendre un café. La cafetière s'ébroua en finissant de faire couler un breuvage qui finira sûrement de me détruire l'estomac et l'écran s'alluma pour signaler que le réservoir d'eau était vide. Je décrochai le réceptacle, ouvris ma braguette et pissa à l'intérieur. Un bruit me fit sursauter depuis le couloir, j'ai failli en foutre à côté, puis le miaulement se répéta plus fort. Le chat entra dans la cuisine et se figea en me regardant, son poil se hérissa et il courba l'échine pour se faire paraître plus imposant qu'il ne l'était vraiment. Sa queue était devenue un véritable plumeau, ou plutôt un écouvillon comme ceux qu'on utilise pour déboucher un évier. On est restés tous les deux à se regarder comme des cons, le silence brisé par le bruit des gouttes intermittentes, puis il s'est calmé et s'est rassis pendant que je finissais mon travail. Pas jusqu'au trait du réservoir, malheureusement, mais bon. Si je devais passer un interrogatoire, très franchement, je n'aurais pas su justifier mon geste. Dans cet appartement à la fois familier et alien, je ne ressentais que de la haine, de la rage et de la jalousie pour ce Julien, même s'il ne méritait pas tout ça. Je pris une gorgée de café pour me détendre, et je dû admettre qu'il n'était pas si mauvais que ça. Au point où j'en étais, autant aller au bout des choses. Peut-être que ça me fera du bien, qui sait. Mon cerveau désormais boosté à la caféine se réveillait petit à petit, parvenant à peine à réaligner les fragments de la soirée de la veille alors que je m'attelais à dévisser les raccordements du lave-linge. Pas entièrement, mais juste assez pour qu'ils se désaxent. Dans quelques cycles, ils finiront par se débrancher et la cuisine sera inondé, je me demande ce que le chat en pensera. La veille, je suis allé fouiner dans le profil Insta de Julien — public, je vous ai déjà dit que ce type n'était pas bien malin ? — et j'ai vu dans sa story qu'il comptait aller à une soirée électro dans Paris le soir même. Je me suis pris une place à contrecœur, je déteste ces trucs, et je suis allé le chercher dans la foule. Il était avec ses potes, et surtout il était sans son mec. J'ai joué la carte de la surprise, oh tiens quel hasard de te croiser par ici ! Je te paye un verre ? Et il a accepté. Ces soirées, c'est infâme et blindé de monde, tellement qu'il m'a suffi de l'emmener avec moi jusqu'au bar pour être quasiment sûr qu'il ne retrouverait jamais ses amis dans la foule, et donc je suis devenu par défaut son pote pour la soirée. On a enchaîné les verres et j'ai fini par prétendre être trop mal pour rentrer seul. Julien avait l'air un peu gêné, le pauvre, mais ça n'a pas duré, il m'a ramené chez lui, et là je sais que vous vous dites que c'est moi l'enculé et lui c'est mon sauveur, mais il m'a mis dans son lit. Pas sur le canapé, non, dans son lit alors que je jouais parfaitement mon rôle du mec trop bourré pour consentir à quoi que ce soit. Et il est venu avec moi, alors qu'il aurait pu lui-même aller sur le canapé. Il y a même une chambre d'amis. Comme par hasard, c'est fou ce timing, j'ai arrêté de jouer la comédie et prétendu un regain d'énergie. Nous avons couché ensemble. Après avoir rejoint le salon, en laissant le chat se faufiler entre mes jambes, je regardais son vieux canapé gris que je connaissais bien et je sirotais mon café en pensant à la suite. Les trous laissés par des cendres de clope, les griffures du chat, le tissu fatigué par les frottements et ces vieilles housses qu'ils n'ont jamais lavé, en témoignent les tâches suspectes. Eureka. Je suis retourné dans la cuisine prendre un œuf que j'ai cassé dans un bol avant de revenir dans le salon, j'ai dézippé un coussin du dossier et j'ai versé le liquide sur la mousse à l'intérieur. Je rigolais en refermant la fermeture éclair, ça allait puer la mort et ils ne trouveraient jamais la source. Julien avait pris soin de me dire qu'il était en couple libre, qu'il tenait à ce que je sois au courant. Bon, son mec n'était pas en ville donc il pouvait m'héberger pour la nuit mais il faudrait que je me casse dans la journée parce que ledit gars reviendrait dans la soirée. J'ai fait semblant de le croire, mais je savais très bien que c'était des conneries et qu'il me disait juste ça pour pouvoir coucher avec moi sans que je ne lui fasse de remarques sur les photos éparpillées de partout dans l'appartement. J'ai quitté le salon pour aller dans la dernière pièce, le bureau-chambre d'amis-fourretout où il aurait dû me laisser dormir s'il était un mec bien. Peut-être que je me disais ça pour me convaincre moi-même qu'il méritait tout ça, parce que le mec pas bien dans cette histoire c'était moi. Le chat se frotta à ma cheville tandis que j'attrapais le fer à repasser dans un placard pour le brancher. En attendant qu'il chauffe, je me suis accroupi et il est venu renifler la main que je tendais vers lui, puis il y a frotté sa joue. Je l'ai laissé faire, j'ai passé mes doigts dans sa fourrure, sa nuque, le long de son dos, j'ai gratté un peu son menton et je me suis relevé. Il était mignon ce petit bout. Les tiroirs du bureau de mon ex étaient toujours aussi bien rangés, alors j'ai dû tout fouiller pour trouver son passeport puis j'ai récupéré le fer à repasser qui fumait. Vous saviez que les passeports biométriques ont une puce électronique dans la couverture arrière ? Maintenant, oui, et à l'avenir vous saurez qu'on peut la détruire en la chauffant à fond, par exemple avec un fer à repasser. Je l'ai plaqué sur le passeport et je l'ai laissé là quelques secondes pour m'assurer que les circuits étaient détruits. — Tu diras rien à tes papas, hein minou ? Cadeau surprise pour son prochain passage à un aéroport. Pour être parfaitement honnête, ça m'arrangeait bien que la puce soit dans la couverture parce que je n'avais pas envie de devoir l'ouvrir au risque de voir la tête de mon ex, et c'était déjà bien assez difficile de détourner le regard pour éviter la myriade de selfies de Julien et lui qui jonchaient l'appartement. Comme je le disais, j'ai commencé à stalker son mec il y a quelques mois, sans vraiment de raison. De la jalousie, sûrement. Il ne me plaît même pas, le Julien, ni physiquement ni intellectuellement. Je ne comptais rien faire, en tout cas pas tout ça. Mais hier, j'ai croisé mon ex à Gare du Nord, moi je descendais du RER pour aller me faire servir un café par le gars qui avait pris ma place dans son cœur, et lui avait une grosse valise qui m'a laissé comprendre qu'il allait s'absenter au moins pour la nuit. Ça ne s'est pas super bien fini entre lui et moi, en fait il m'a lâché comme une merde pour partir avec ce Julien qui n'était même pas au courant de tout ce bazar. Le pauvre, une victime collatérale. Bref j'ai fait un signe de tête à mon ex en le croisant, je me suis dit qu'en bons adultes on arriverait à rester cordiaux. Et il m'a ignoré, ce bâtard. Il a détourné le regard puis est passé à côté de moi comme si j'étais un pot de fleurs, et j'ai vrillé. C'était la goutte d'eau en trop, j'ai eu l'impression de ne plus être vraiment moi-même et me suis laissé emporté par ce torrent de conneries imprévues. Et maintenant que j'ai fait tout ça, je ne le regrette pas. Ignore ça, connard. J'ai claqué la porte de son appartement, j'en avais fait assez. J'avais pris soin de ne pas laisser de traces qui m'inculperaient directement, rangé le passeport et même nettoyé la tasse que j'ai utilisé pour mon café ainsi que le bol utilisé pour l'œuf. C'était moi qui lui avais offert cette tasse, d'ailleurs. Julien ne connaissait pas mon vrai prénom. Je crois que j'ai vraiment pété les plombs, peut-être que j'aurais dû prendre un moment pour respirer un bon coup et aller prendre l'air, plutôt que de me laisser emporter comme ça, mais au point où j'en étais ça me démangeait trop. J'ai débloqué le numéro de mon ex pour lui envoyer un dernier message, 2 ans après. Le goût de la vengeance est terriblement addictif quand le plat est bien froid. J'ai pas l'impression de te manquer, mais au cas où je me trompe : embrasse ton mec en rentrant chez toi ce soir, le goût de mes lèvres est peut-être encore sur les siennes ✌🏻
- 27 Sep, 2026
#28 - Jacqueline
Semaine 22, mais aussi le résultat de mon deuxième cours ! 2-for-1 special ✨ Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Vie Thème 2 : République Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡Contrainte : Ecrit au présent A la base ce texte est le résultat de mon deuxième cours/atelier/je sais pas comment appeler ça. Le sujet était "Le Portrait", au choix de quelqu'un qu'on connaît ou de quelqu'un d'imaginaire. J'ai préféré partir sur du neuf, quelqu'un que je ne connais pas mais qui, je pense, est un patchwork de choses que j'ai remarqué chez des gens que j'ai croisé. C'est un instant T, pas l'histoire de sa vie ni la conclusion. Si vous voulez tout savoir, mon pitch initial était "une baddie dans les toilettes d'une boîte de nuit 💅🏻", mais j'ai un peu pivoté.Musique d'ambiance : DANCE... - Slayyyter #28 - Jacqueline Jacqueline observe son reflet dans le miroir de la salle de bains faiblement éclairée. La lumière bleue des spots, savamment choisis pour empêcher la clientèle de se piquer les veines dans les toilettes de cette boîte de nuit, lui permet à peine de distinguer son visage. Elle allume le flash de son téléphone et observe ses cils qui forment déjà de petits paquets, collés ensemble par le vieux mascara qu’elle utilise depuis des années. Se maquiller n’est pas une habitude, plutôt une exception pour les occasions qui le méritent. Un fard à paupière émeraude surplombe ses yeux noisette dans un accent qui les fait scintiller. — Oh et puis merde à la fin, murmure-t-elle dans sa frustration. Elle pose sa pochette sur la vasque mal lavée et en extirpe un petit tube d’highlighter volé dans la salle de bains de sa fille. Elle le remettra à sa place en rentrant, et personne n’en saura rien. Après avoir enlevé le capuchon, elle tapote le produit sur le bout de son nez aquilin qu’elle a toujours détesté pour y laisser une petite tâche nacrée. Un button nose, lui disait Mélodie, toutes les filles font ça sur Tiktok. Les poches foncées sous ses yeux trahissent sa fatigue et rejoignent les pattes d’oie qui s’étirent vers ses tempes. Ses lèvres aussi, fines et droites comme un trait tracé à la règle, sont encadrées de sillons en forme de parenthèses. Elle les a barbouillées maladroitement de vermeil qui déborde de sa bouche par endroit, tentative désespérée de les rendre pulpeuses. Jacqueline repose le produit de beauté dans sa pochette, se recule un peu du miroir et se recoiffe pour ajuster ses cheveux bruns qui tombent en cascade sur ses épaules dénudées dans un rideau de nuit. Quelques étoiles filantes laissent une trace blanche sur leur chemin et elle les compte chaque matin. Quand elle en aura 100, elle ira se teindre les cheveux pour unifier leur couleur. Pour le moment, elle les laisse retomber juste au-dessus de sa robe bustier verte, qu’elle avait achetée pour le mariage de sa sœur et qu’elle a pris sans trop réfléchir pour ce soir. Elle est beaucoup trop habillée, à en croire les tenues des autres femmes qu’elle a vu circuler pendant la demi-heure passée dans les toilettes et qui l’ont jaugé de haut en bas. Elle oscille et alterne, basculant son poids de gauche à droite pour relâcher alternativement la pression sur l’un ou l’autre pied coincé dans des escarpins bien trop serrés. La dernière fois qu’elle les a mis, c’était pour une réunion importante avec son supérieur pendant laquelle elle voulait paraître irréprochable, alors elle avait accepté de les porter et tant pis si ses pieds en étaient sortis endoloris et couverts d’ampoules. Elle aurait préféré être en baskets, mais le dress-code des boîtes de nuit d’aujourd’hui ne lui était pas familier, alors Jacqueline a préféré viser haut. Pas beaucoup plus haut que pour ses tenues usuelles de travail, juste assez pour souligner sa présence dans cette soirée. La journée, elle incarne son poste de responsable juridique, un monde normé, bien rangé, où tout à une place et chaque question une réponse précise. Elle mène son équipe du bout d’une baguette magique comme une cheffe d’orchestre et ils obéissent. Le soir, une fois qu’elle ne peut plus faire durer sa journée de travail, elle rentre pour s’occuper de sa maison toujours un peu trop sale et jamais assez rangée, préparer le dîner pour sa fille qu’elle adore et qui l’épuise, et pour son mari qui est au chômage depuis plusieurs mois et qui semble lentement entrer dans un état végétatif en symbiose avec son canapé. Il s’occupe des courses, et c’est déjà trop pour lui, alors Jacqueline ne lui en demande pas plus parce que le travail serait mal fait. Elle n’est plus amoureuse depuis longtemps et cet homme n’existe plus dans le foyer, comme s’il n’était qu’un autre meuble, une plante à arroser de temps en temps. Le désamour est une chose, mais il ne serait pas sage de déstabiliser sa fille dans le cas d’un divorce. Elle rentre au collège l’année prochaine alors tout doit être parfait. Mais pas ce soir. Ce soir, tant pis pour la perfection. La jeune fille s’est encore plainte du repas parce qu’elle n’aime pas le céleri, et au lieu d’épauler Jacqueline son mari a préféré se joindre à Mélodie pour ajouter que oui, le céleri c’est trop amer et écœurant. Une fois l'enfant couchée et le mari déposé devant la télé, la mère de famille s’est habillée sur son 31 et est sortie sans un mot pour venir dans cette boîte de nuit mal famée qu’elle fréquentait 30 ans plus tôt, dans l’espoir de s’échapper du quotidien et de revivre une soirée comme à l’époque. C’est ici qu’elle a rencontré son premier mari, il y a tant d’années, alors elle espérait y trouver quelqu’un d’autre. A défaut, elle veut passer un bon moment. Mais devant ce miroir, elle se regarde en silence. Les musiques diffusées sur la piste de danse, qui lui parviennent dans un murmure étouffé, ne lui sont pas familières, plus bruit que mélodie. Peut-être que Mélodie la connaît. Est-ce qu’elle viendra dans ce trou à rats, quand elle en aura l’âge ? Est-ce qu’elle sera habillée comme ces gamines dévergondées qui haussent les sourcils en voyant cette cinquantenaire immobile devant le miroir ? Jacqueline rigole, laissant la peau de son visage se strier de rides d’expression qui viennent craqueler son fond de teint depuis longtemps périmé et elle se rend compte qu’elle court après des fragments d’une vie perdue qu’elle ne pourra jamais reproduire à l’identique. Le monde a changé, il a avancé et elle est restée sur la touche.
- 20 Sep, 2026
#27 - Ascot
Semaine 21, c'est reparti après une courte pause publicitaire. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Faust Thème 2 : Divine Comédie Thème 3 : 🌲 · 🗃 · 🐈 · 🦌Contrainte : Sous forme de lettre Les thèmes m'inspiraient peu (comment ça, je dis toujours la même chose ?!). Mais les emojis m'ont rappelé globalement plein de souvenirs avec le chien qui m'a accompagné pendant mon enfance. Je vous passe les violons et mon cheminement de pensée, je crois que j'ai aussi voulu continuer sur ma lancée autobiographique de la #26, et j'ai décidé de lui écrire une lettre. Et tant pis si ça peut paraître stupide, parce que moi ça m'a fait du bien.Musique d'ambiance : Petit Nuage - LÜNE #27 - Ascot Cher Ascot, J'avoue ne pas trop savoir comment commencer cette lettre, ni même si elle a vraiment du sens. Ecrire à son animal de compagnie c'est probablement un bon moyen de finir dans une chambre capitonnée, mais bon, je ne t'ai jamais dit au revoir en bonne et due forme. Je ne me souviens pas de la toute dernière fois que je t'ai vu, mais je crois que c'est mieux ainsi parce qu'à la place d'adieux déchirants qui m'auraient anéanti, tu ne me reviens que dans une foule de souvenirs qui me rendent nostalgiques. J'étais un gamin haut comme trois pommes quand on t'a adopté et que tu as rejoint notre belle famille. On avait promis, oh oui ne vous inquiétez pas, on s'occupera de ramasser les crottes dans le jardin et on le promènera. Je pense que je peux compter sur mes doigts le nombre de fois où j'ai respecté la première promesse. Pour les promenades j'ai fait mieux, surtout pendant les vacances au ski où tu tirais sur la laisse comme un forcené, surexcité à la vue de la neige qui recouvrait le sol. C'était toi qui me promenais et je devais tout donner pour ne pas glisser sur le sol verglacé. Et je riais. Tu as grandi tellement vite pour devenir ce gros chien, comme Papa t'appelait affectueusement, avec ta truffe toute carrée et tes poils qui doraient le long de ton dos. Parfois, il te disait d'aller voir tes frères, et Maman n'aimait pas du tout. Tu étais un chien, pas son fils, non mais oh ! Pour moi, tu étais plus que juste un chien. Un repère dans cette grande maison, facile à trouver parce que tu étais soit couché dans la cuisine, soit dans la buanderie sous cette étagère que tu avais choisie comme tanière même si tu rentrais à peine dessous. Quand je venais te chercher tu levais à peine la tête de ton tapis mais ta queue s'agitait d'elle-même, trahissant ta joie. Parfois tu venais chercher des caresses, d'autres tu restais allongé en me regardant et tu savais très bien que j'allais venir m'affaler sur toi pour te gratouiller. Quand tu avais bien rompiché, ton corps était bouillant et tu sentais un peu le pop-corn pour une raison qui m'échappe. J'ai gardé pendant des années le réflexe de te chercher du regard dans la cuisine quand j'y entrais, même si je savais au fond de moi que tu n'y étais plus. Je ne peux plus venir sécher mes larmes dans ta fourrure mais j'en ai moins besoin maintenant. Je vais mieux. Je me demande toujours ce qui se passait dans ta tête quand tu venais me chercher dans ma chambre, alors que tu savais pertinemment que tu n'avais pas le droit de venir. J'entendais tes griffes sur le carrelage, tu te rapprochais et tu passais à peine ta tête dans l'encadrement de la porte en attendant que je te réponde, que je te fasse signe d'entrer et que je te pose un bisou sur le front. Et tant pis si Maman l'a interdit. Ta queue s'agitait aussi, battant contre le mur dans un vacarme que tu ignorais, et quand je te laissais entrer c'était tout ton arrière-train qui était secoué par ton engouement. Est-ce que tu te sentais seul et que tu cherchais de la compagnie ? Parfois, j'aime croire que dans tes songes tu avais pensé à moi et que tu avais décidé d'arrêter ta sieste pour venir me chercher, simplement parce que tu voulais être en ma compagnie. Maintenant que je suis grand, je crois que c'est ça la vraie définition de l'amour, c'est apprécier de passer du temps avec la personne qu'on aime, savourer sa présence sans avoir besoin de plus. On parle toujours de toi, tu sais. Régulièrement, quand on se retrouve tous les cinq, tu deviens le sujet de discussion à table et on se remémore ensemble tous les souvenirs que tu nous as laissé. Beaucoup trop pour les lister ici mais ils n'en restent pas moins d'une préciosité inestimable, et je sais au fond de moi qu'il en va de même pour le reste de la famille dont tu faisais partie. Alors merci de m'avoir accompagné sur ce tronçon de ma vie, merci d'avoir laissé une empreinte en forme de patoune sur mon cœur, et de l'avoir remplie de tellement de bonheur qu'elle ne me donne pas cette sensation de vide terrible. Merci d'avoir été là quand j'avais besoin de pleurer, ou de jouer, ou de t'utiliser comme un oreiller tout doux. Je n'attends pas de réponse de ta part, je ne suis pas fou à ce point, mais le silence m'ira bien, comme quand tu étais allongé à côté de moi. Ta présence me suffit, et tu seras toujours dans mon cœur. Je t'emmènerai partout où j'irai.
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