Fantastique

#3 - Élémentalames

#3 - Élémentalames

Le Bradbury Challenge continue dans sa deuxième semaine (encore 50) ✨ J'ai tiré des propositions de thème et des contraintes d'un autre blog ​ Ca m'aide beaucoup à trouver un nouvel angle d'approche et me pousser à explorer d'autres choses. Pour cette semaine, les propositions étaient les suivantes Thème 1 : Promontoire Thème 2 : Attention les yeux ! Thème 3 : 🌻·🦮·📸·🦎Contrainte : Une phrase qui revient en boucle J'ai pris le thème 1 et j'ai cherché une piste. Après avoir trouvé un sujet un peu large qui me chauffait (et un peu moins dépressif que la semaine dernière parce que ça va 2 secondes), je suis un peu parti à plein balle et finalement j'ai eu beaucoup d'idées, de petits trucs à ajouter en plus. In fine, ça fait un gros gros pavé mais j'ai bien aimé faire quelque chose de plus complexe. Ca fait peut-être beaucoup d'ingrédients dans la soupe, mais bon faut bien que je trouve mes marques🤷🏻‍♂️ #3 - Élémentalames Mari se tenait devant la porte qui donnait sur le bureau de la matriarche. Un soupçon de stress lui pinçait le cœur, érodant sa confiance à petit feu. Sa sœur jumelle, Natae, était adossée au mur. Les pierres blanches du sol murs lui semblaient si froides sous ses pieds nus, si sèches, elles qui étaient habituellement emplies de vie. Les autres sœurs du couvent s’étaient retirées dans leurs quartiers respectifs, par respect pour les deux jumelles.  Demain, elles auraient toutes deux 18 ans. Un jour important pour la plupart des adolescentes, mais d’autant plus pour les deux jeunes Élémentalames. Depuis des générations, ce clan de sorcières s’était coupé du reste du monde afin de se retrancher sur leur petite île. Au large de la côte Basque, elles vivaient isolées dans les murs d’un ancien monastère devenu couvent. Toutes les mille lunes, un corbeau amenait en pleine nuit une paire de jumelles, tout juste nées. Toutes les mille lunes, ces jumelles grandissaient ensemble jusqu’au jour de leurs 18 ans, durant lequel elles menaient un duel à mort pour déterminer qui serait la prochaine matriarche.  La poignée de la porte grinça en tournant.  — Natae. Tu passeras la première, dit Hecate.  — Dans l’équilibre et la précision, lui répondit Natae.  La plus grande des deux jumelles s’avança et pénétra dans le bureau en refermant la porte derrière elle. Le duel était une tradition aussi ancienne que le clan, et il était entouré d’une multitude d’étapes aussi normées qu’importantes. La première était le tirage du Tarot, effectué par la matriarche en vigueur, comme un dernier acte avant de passer le flambeau. Une seule carte était tirée, et l’arcane dicterait le destin de la sorcière. Ou l’absence de destin.  Le temps semblait s’allonger à chaque instant, et Mari trépignait de plus en plus. Elle se rapprocha d’une fenêtre, taillée à même les murs. Le soleil couchant lui semblait mélancolique. Était-elle capable de vaincre sa sœur ? Elle s’était donnée corps et âme à son entraînement pendant ces longues années. Il lui était inacceptable d’échouer. La porte se rouvrit en un grincement, et Natae ressorti du bureau le visage grave.  — Mari. A ton tour.  — Dans l’équilibre et la précision, répondit-elle machinalement.  Le bureau était rempli d’ingrédients divers et variés. Des livres jonchaient les étagères et le sol, comme autant de connaissances accumulées par des générations de sorcières recluses. Sur le mur, les armes maniées par les précédentes matriarches étaient accrochées, en souvenir de leur sagesse. Toutes différentes, on y trouvait autant des sabres que des dagues. Leur seul point commun était qu’elles avaient toute une lame.  Mari s’assis, et Hecate pris place en face d’elle. Les longs cheveux frisés de la matriarche lui tombaient sur les épaules en une cascade de noir et de blanc. Ses yeux perçants étaient rivés sur les 22 cartes disposées face cachée sur la table. Elle les ramassa et entrepris de les mélanger. Ses mains ridées qui trahissaient ses 98 ans mais faisaient preuve d’une habileté sans pareil. Elle les étala devant elle.  — Equilibre et précision, dit-elle solennellement en retournant la carte du milieu.  — XXII – Le Monde, lit Mari.  Elle aurait juré voir les yeux de la matriarche scintiller un court instant, avant qu’elle ne reprenne le contrôle. La carte représentait une femme qui dansait, entourée d’une guirlande de laurier. Un ange, un aigle, un lion et un taureau l’entouraient. Certaines sorcières estimaient que ces animaux représentaient les 4 suites du tarot. D’autres les considéraient comme une métaphore des 4 éléments.  — Un arcane prodigieux, ma chère. Le Monde représente l’accomplissement, la réussite. L’harmonie.  La jeune fille laissa échapper un souffle qu’elle retenait sans s’en rendre compte.  ​ Après les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, le clan avait fui la société pour se protéger. Elles avaient trouvé sur l'île un minerai jusqu’alors inconnu de leurs grimoires. Un matériau capable d’absorber les éléments environnants et de les plier à la volonté de quiconque le maniait. Au cours des générations, elles avaient appris à le raffiner, à le tailler, à le sculpter. Chaque sorcière en faisait une arme, de la forme de son choix, avec une lame forgée dans l’Élémentis. Ces armes leur permettaient de canaliser la nature comme une force dévastatrice.  ​ ​ Le dîner s’était déroulé en silence comme l’exige la tradition, pour permettre aux futures duellistes de se recueillir dans leurs pensées. Mari sorti marcher autour du monastère. Elle avait besoin de respirer, de fouler les vallons herbeux pour une dernière fois, peut-être. S’asseyant sur un talus, elle serra sa tasse dans ses mains. L’infusion d’armoise laissait échapper des volutes de vapeur qui réchauffait son visage dans la nuit fraîche.  — Tu es encore sortie t’entraîner en cachette ? Je pense que c’est un peu tard pour ça, 18 ans ça aurait dû te suffire ma cocotte.  — Natae... Non je ne m’entraînerai pas ce soir, lui répondit-elle avec un sourire. Je crois que j’ai besoin de me calmer. J’ai peur, je crois.  — Parle pour toi !  Elle s’assit à son tour et porta une cigarette à sa bouche. En frottant ses ongles, une étincelle apparue qui devint bientôt une flammèche tremblotant sous la brise. Le tabac s’embrasa et elle tira une bouffée.  — T’en veux une ?  — Pas ce soir. Je veux me préserver pour demain. Tu sais, ça va complètement défaire ton équilibre.  — Équilibre. Précision. Et merde hein. Mais tant mieux pour toi, non ?  Mari regarda les ongles de sa sœur, parfaitement manucuré. Elle aussi avait refait son vernis au propre. Quand elles avaient 12 ans, elles avaient trouvé une méthode pour broyer de l’Élémentis en particules si fines qu’elles pouvaient le mélanger avec du vernis. Bien dosé, cela leur permettait de manier la nature du bout des doigts. C’était, bien entendu, moins efficace qu’une Élémentalame, mais ô combien plus pratique au quotidien.  Sa sœur pris une autre bouffée. Elle tendit la main et souffla dessus, la volute de fumée se transformant au contact de ses ongles en un dragon rugissant avant de disparaître.  — Tu sais ce que j’ai tiré ?  — Natae je pense qu’il vaut mieux garder ça pour n...  — XIII - La Mort, la coupa Natae. Mère Hecate m’a listé ce que ça signifiait, mais je pense que le nom est assez explicite comme ça.  — Ah. Ah oui, c’est plutôt parlant.  Elle sorti la carte de sa poche et la regarda au clair de Lune. Un personnage décharné, presque squelettique, portait une longue faux. Le sol étant jonché de tombes, certaines vierges d’inscription, d’autres couronnées de fleurs, comme pour signifier que nul ne pouvait échapper à la finalité. Mari tendit la main pour attraper la carte, elle voulait l’observer de plus près, mais Natae s’empressa de la ranger.  Un silence de plomb couvrait la nuit. Elle ne pouvait pas vraiment lui révéler qu’elle avait eu un excellent tirage. Un poids disparu de sa poitrine, bientôt remplacé par de la culpabilité à l’idée de se réjouir du malheur de sa sœur. Les secondes s’étiraient en minutes, avant d’être interrompues par les coassements d’un corbeau qui revenait du continent. Il portait dans ses griffes un paquet bien emballé. De la nourriture probablement. Ou des cigarettes. Peut-être même des journaux ?  — J’ai tué l’ambiance. On devrait faire la fête, non ? C’est super, on va s’entretuer pour une tradition stupide. Après tout, ce serait trop bête d’avoir deux matriarches. C’est pas comme si on était dix fois meilleures que les autres, hein. Autant en sacrifier une. Des générations qui s’enchaînent et aucune n’avait pensé à se faire du vernis à ongle utile. Super, on a mis de l’Élémentis sur les pierres du monastère pour enfermer le vent à l’intérieur et éviter les courants d’air. Génial.  — La recherche de l’équilibre est avant tout l’acceptance de la simplicité. Vivre en harmonie avec son environnement. Diriger ses intentions avec précision.  Natae regardait sa sœur avec compassion.  — Tu feras une super matriarche tu sais. Tu as bien retenu les leçons qu’on nous a rabâché. Mais je reste d’avis que les mœurs doivent changer avec le temps. Cette tradition date de quoi, 500 ans ? Les temps ont changé. On pourrait sûrement revenir sur le continent. D’autres couvents existent, on le sait, alors pourquoi ne pas les rejoindre ? Pourquoi se contenter des corbeaux pour s’envoyer des lettres et des pommes de terre ? L’équilibre, ça pourrait aussi être l’union de nos forces. Fonctionner ensemble, comme un seul organisme. On pourrait reprendre ce qui nous appartient.  — Non, hésita Mari, non je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée. Les chasses aux sorcières ont uniquement cessé parce que nous avons quitté leur monde pour de bon. Tu sais comment c’est là-bas, ce n’est qu’un jeu de pouvoir instable qui menace d’exploser à la moindre étincelle.  — Mais ils ne manient pas les éléments comme nous.  — Leurs armes dépassent largement nos capacités, désormais. Peut-être qu’à l’époque, on aurait pu se battre quand ils se contentaient d’utiliser des lances et de nous mettre au bûcher. J’aurais aimé te voir manipuler l’excédent d’énergie qu’une bombe nucléaire peut produire. Tu es forte Natae, plus forte que toutes les sœurs de ce couvent, mais quand même. Et bien sûr, tu n’es pas plus forte que moi, dit-elle avec un clin d’œil.  Mari passa ses doigts dans les longs cheveux noir de geai de sa jumelle avec douceur. Elle allait lui manquer. Mais la tradition était ce qu’elle était. Elles s’étaient préparées mentalement depuis leur plus jeune enfance. Elle tira de sa poche un petit grigri qu’elle avait confectionné pour l’arme de sa sœur. Un anneau doré auquel pendait une plume du corbeau qui les avait amenés quand elles étaient nées, religieusement conservée par Hecate pendant 18 longues années. Elle y avait ajouté de la cataire séchée, ces fines herbes si adorées par les chats. Des pétales de rose venaient compléter l’ensemble, dans une harmonie qui représentait l’amour sincère qu’elle portait à sa sœur.  Sans un mot, Natae lui tendit un autre pendentif, avec une deuxième plume de corbeau accompagné de feuilles de sauge. Elles représentaient la longévité voire l’immortalité, selon certaines croyances. Des pétales de pensée apportait de la couleur au tableau.  — Quoi qu’il se passe demain, ne m’oublie jamais.  — Dans l’équilibre et la précision, dit Mari d’une voix chevrotante.  — Équilibre et précision...  Elles restèrent assises en silence, à regarder les constellations qui se dessinaient dans le ciel dégagé. Mari posa sa tête sur l’épaule de sœur, qui la serra contre elle. Des larmes dévalèrent ses joues.  — J’ai vu dans un vieux bouquin de la bibliothèque que les plumes de corbeau apparaissent noires à nos yeux, mais qu’en réalité elles sont irisées. Malheureusement, nous ne sommes pas capables de percevoir cette partie du spectre lumineux, et nous ne les voyons que sombres et fades, lui dit Natae.  — Tu aurais peut-être dû concentrer tes lectures sur des sujets plus utiles. Au moins jusqu’à demain. Je pense qu’il est l’heure de nous coucher. Nous devons être en forme, pour faire honneur au clan. Pour nous faire honneur à nous-même.  — Peut-être... je ne suis pas prête, je crois.   — Promets-moi de tout me donner, Natae. Ne t’avise pas de baisser les bras parce que tu as tiré une mauvaise carte.  — Si tu veux, mais bon. Tu as déjà eu vent d’un tirage d’Hecate qui n’était pas précis ?  Alors que le soleil se profilait à peine à l’horizon, les deux sœurs étaient face à face. A l’extrémité de l’île, un promontoire recouvert d’herbe verdoyante s’avançait sur la mer. Le vent soufflait avec vigueur, faisant voler leurs longs cheveux. En bas de la vertigineuse falaise, les vagues s’écrasaient contre la roche en provoquant des explosions sonores. Seule la matriarche assistera au duel, sa dernière fonction avant de passer la main à sa successeuse.  Mari s’attacha les cheveux dans un chignon serré à l’aide d’un ruban. Les éléments étaient déchaînés aujourd’hui. Était-ce un concours de circonstance ? La mine d’Élémentis se trouvait juste sous leurs pieds. Ou alors, peut-être que les émotions à vif des jumelles se canalisaient dans la nature. Elle agrippa sa rapière de la main droite. Au bout du pommeau était accroché le grigri que lui avait offert sa sœur la veille. Un souvenir inestimable de leur sororité. De leur destin lié. Jusqu’à maintenant.  — Une dernière danse, demanda Natae avec un sourire.  Elle préférait laisser ses cheveux voler au vent. Elle pouvait mieux en mesurer la force et la direction. Elle serra dans sa main la poignée de sa faucille à chaîne. La lame reposait dans son autre main, les maillons de métal qui les reliait enroulés comme un serpent.  — Équilibre et précision.  — Équilibre et précision.  Mari ferma les yeux et pris une dernière profonde respiration. Elle expira et s’élança d’un pas gracieux. Au cours de ses nombreuses années d’entraînement, elle avait développé un style s’inspirant autant du ballet que la danse de l’épée chinoise. Manier les éléments dans sa rapière était une valse. Un tango avec le monde qui l’entourait. Chaque pas, un bref déséquilibre avant de se rétablir. Chaque mouvement, un déplacement précis de son corps au sein de la nature environnante.  Décrivant des spirales avec le bout de son épée, elle y sentait le vent, absorbé par le métal. Une pirouette, une réception douce, et une tranche sèche. Une lame d’air s’échappa de l’arme, filant au sol en y rasant les brins d’herbes qui dépassaient. En quelques instants, l’attaque parcourrait les quelques mètres qui la séparait de sa sœur.  Lâchant la faucille, Natae la laissa tomber au sol avant de tirer d’un coup sec sur le manche. La chaîne se raidit, mais la faucille était plantée dans la terre meuble. Elle se retourna, utilisant son dos pour faire levier sur la chaîne. La lame finie par s’extraire du sol, emmenant avec elle des blocs de terre qui vinrent créer un muret absorbant le choc de la lame d’air.  — Pas mal. Un peu basique, non ?  Elle porta la lame à ses lèvres et en lécha la tranche, les yeux brillants. Le peu d’humidité qu’elle laissa sur la lame lui permis de se relier à la mer en contrebas. Une trombe d’eau s’éleva sous l’appel de Natae, grimpant la falaise. Bientôt, le geyser pris la forme d’un dragon. Il surgit dans un cri perçant, s’envolant vers le ciel avant de retomber en piqué sur Mari.  D’un petit saut assemblé, elle s’échappa de la zone d’impact. Pris par sa propre vitesse, le dragon s’écrasa au sol avec fracas et disparu, absorbé dans le sol désormais trempé.  — C’est du réchauffé ça, Natae. Je pensais que tu aurais quelques surprises en stock. Toi et tes dragons, vraiment...  — Oh, attends de voir.  Mais Mari n’attendit pas, plantant son épée dans la terre pour en extraire l’humidité. Dans sa tête, elle visualisait la roue des éléments dans son esprit. La terre. L’eau. Le vent. Le feu. Chacun dans un cadran, isolé. Mais entre eux, d’autres éléments pouvaient en être dérivés. Elle extirpa sa lame désormais humide du sol et y frotta ses ongles pour créer des petites étincelles. Le feu et l’eau laissèrent bientôt place à une épaisse fumée qu’elle répandit autour d’elle en pivotant sur une jambe. Bientôt un voile de vapeur l’entourait. Tournant sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, elle décrivit des arabesques pour disparaître derrière un écran de fumée. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour en profiter, et il présentait un inconvénient majeur. Natae ne pouvait plus la voir, mais elle ne voyait pas non plus ce que préparait sa jumelle.  En continuant de tourner sur elle-même, elle baladait son épée dans de grandes spirales, absorbant l’air qui l’entourait. Elle le sentait. Ça allait fonctionner. Ça devait fonctionner. Autour d’elle, l’air se raréfiait et créait une différence de pression. Une fois qu’elle se senti prête, elle posa ses deux pieds au sol et stabilisa ses appuis. Retrouvé son équilibre, elle s’ancra encore plus profondément et s’imagina relier le ciel et la terre. En abattant sa rapière d’un geste sec, elle visualisa la tempête.  La fumée se dissipa sous le mouvement, et un éclair s’abattit là où était Natae quelques secondes auparavant. Dans un bruit tonitruant, un cratère apparu et les herbes alentours commencèrent à brûler. Mais il n’y avait personne.  — Raté !  Faisant volte-face, elle aperçut sa sœur qui était passée dans son dos. Elle restait à quelques mètres de distance, dos à la falaise. En balayant son regard aux alentours, Mari s’aperçut que le vent décrivait des courants irréguliers. Natae avait dû courir en cercle autour de sa sœur pendant qu’elle était cachée sous la vapeur. Elle avait créé un courant d’air.  À peine s’était-elle remise de face que sa jumelle brandit sa faucille d’un bras, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête comme une fronde. Elle l’abattu dans un arc qui rasa le sol, décrivant une courbe qui enflammait les fleurs et tout ce qui les entourait. Le vent qui soufflait attisait les flammes, de plus en plus vives, qui se propageaient à toute vitesse.  Mari compris avec horreur qu’ayant absorbé l’air autour d’elle, et avec les courants circulaires qui l’entouraient désormais, le feu se propagerait dans un tourbillon sans issue. Prise de vitesse, elle se retrouva encerclée et la tornade brûlante se rapprochait d’elle petit à petit. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu utiliser l’eau pour l’éteindre, ou peut-être encore essayer de l’absorber dans sa lame, mais les éléments étaient trop déchaînés et elle commençait à fatiguer.  La faucille s’abattit à nouveau et raviva le feu de plus belle.  — Peut-être que Mère Hecate avait tort finalement. Désolé sœurette.  La panique commençait à prendre le pas. Bientôt, elle n’avait que quelques mètres d’espace autour d’elle. Elle allait finir par brûler vive, étouffée par les murs de flammes qui jaillissaient désormais à 3 mètres de haut.  La matriarche regardait en silence, le sourire au coin des lèvres. Ses apprenties étaient d’une puissance qui était à la hauteur de ses attentes. Elles iraient loin.  Équilibre. Précision. Mari se redressa et ramena son épée à la verticale contre son torse. Elle ferma les yeux pour rassembler toute sa concentration et calma son souffle. Elle avait un dernier recours, un dernier secret qu’elle n’avait jamais partagé à quiconque. Visualisant la roue des éléments dans son esprit, elle imagina le monde qui l’entoure. La terre, sous ses pieds. L’eau, qui l’imbibait. Le feu, qui l’entourait. Le vent, qui soufflait férocement. Toute leur éducation était centrée sur le maniement de ces éléments en isolation. Assez tôt, les deux sœurs avaient appris à les allier pour manier la foudre, la vapeur ou encore le sable.  Mais au centre de la roue, presque imperceptible, il y avait un 5ème élément. Au cours de ses entraînements nocturnes solitaires, elle avait apprivoisé une force aussi terrifiante que puissante. Concentrant toute son attention sur ce trou d’aiguille, elle projeta son esprit vers l’imperceptible poinçon au centre du monde. Elle senti le vent brûlant sur sa peau. Une gerbe de flamme la frôla, singeant sa joue. Elle enfonça un peu plus ses pieds dans le sol. Concentra son ouïe sur les vagues qui s’écrasaient en contrebas.  A l’équilibre entre les éléments, et avec précision, elle plongea.  Le Néant.  Comme hors de son corps, elle sentait les énergies qui circulaient autour d’elles, lointaines et proches à la fois. Dans cet espace en dehors du monde, les éléments existaient sous leur forme la plus pure. Une forme se dessinait à quelques mètres. Un être de lumière, debout. Elle se concentra dessus. Sur son centre.  Quelques mètres les séparaient dans le monde réel, mais dans le Néant, la distance n’était qu’une suggestion. Elle imagina son épée s’enfoncer dans le cœur de la lumière qui lui faisait face  D’un pas en avant, elle donna un coup d’estoc.  Elle rouvrit les yeux. Le monde réapparu autour d’elle, arrachant son esprit du Néant. Le souffle court, elle haletait sous la chaleur des flammes environnantes. Ses forces la quittaient et elle tomba à genoux, épuisée. Derrière le rideau brûlant, Natae ne bougeait plus. Sa faucille gisait au sol. Les flammes crépitèrent un instant avec de se calmer, n’arrivant plus à prendre prise sur le sol trempé maintenant que leur instigatrice ne les attisait plus.  A quelques pas, Natae restait figée, les yeux grands ouverts. Elle porta une main à sa poitrine et dans un hoquet, cracha du sang. Perdant l’équilibre, elle tituba en arrière, cherchant son souffle. Un pas de trop, le sol disparu sous ses pieds et elle tomba à la renverse.  Mari eu à peine le temps d’apercevoir Hecate qui la regardait en souriant chaleureusement avant de s’évanouir. ​ ​ Au loin, cachée derrière un rocher, Natae regardait sa sœur avec fierté. Elle serait une excellente matriarche pour ce couvent si traditionnel. Elle pourrait continuer de vivre dans le calme. Perpétuer ces traditions qui lui tenaient tant à cœur. Longtemps, elle avait hésité. Natae se savait au-delà de sa jumelle, mais elle n’avait pu se résoudre à la tuer. D’autant plus que le couvent serait devenu sa responsabilité, et elle n’avait aucunement l’envie d’y reste plus longtemps que nécessaire.  Tirant de sa poche la carte de tarot, elle étudia le dessin de faucheuse qui y figurait et l’inscription XIII – La Mort avec un sourire. Balayant du doigt les inscriptions, la carte se transforma pour reprendre sa forme originelle. L’atout sans numéro, Le Mat, qui représentait le départ, l’indépendance et la liberté. Un personnage solitaire portant un baluchon marchait d’un pas résolu vers la droite, l’avenir inconnu.  Mari avait découvert le Néant, ce qui était un début. Mais elle s’était concentrée uniquement sur l’intérieur de la roue des éléments. Au-delà, il existait tellement d’autres forces imperceptibles. La vie. La gravité. Et surtout, la lumière. Natae avait appris à la manipuler comme les autres éléments et avait passé des années à perfectionner son art en secret. Elle avait appris à changer les couleurs de petits objets, d’abord, puis leur apparence. De fil en aiguille, elle avait même réussi à plonger une pièce dans le noir, ou inversement l’inonder de lumière. Avec assez de pratique, elle avait appris à faire apparaître une projection d’elle-même si crédible qu’on aurait cru qu’elle existait à deux endroits en même temps.  Hecate ramassait le corps épuisé de Mari, qui n’en saurait jamais rien.  — J’espère que tu me feras un enterrement sympa quand même. Je ne peux pas rester sur cette île. Il y a tant à découvrir ailleurs. Pardonne-moi de t’avoir menti.  Elle jeta un dernier regard à sa sœur avant d’entreprendre son exil. La matriarche se retourna et posa son regard sur le rocher derrière lequel était caché Natae. Elle lui fit un clin d’œil.  — Équilibre et précision, mes petites. Vous irez loin toutes les deux.