Horreur

#5 - Piscine Tournesol

#5 - Piscine Tournesol

C'est la semaine 4 du challenge bradbury. Pour cette semaine, je garde les thèmes et la contrainte secrets pour le moment ! Ce serait un trop gros spoiler. Peut-être que j'ai caché ça quelque part ? Venez jeter un oeil par ici quand vous aurez fini votre lecture, je suis sûr que vous comprendrez l'astuce. Musique d'ambiance : Great Mother in the Sky - Lionmilk #5 - Piscine Tournesol Assise dans l’herbe, Liz regarde la piscine Tournesol devant elle. Ces vieilles piscines issues d’un programme national visant à favoriser l’apprentissage de la natation ont fleuries un peu partout en France. Plus d’une centaine d'entre elles ont terminé leur construction avant que le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découla ne les rendent inexploitables, à peine quelques années après leur construction. Véritables passoires énergétiques, ces piscines furent vite délaissées, abandonnées voire rasées. Mais aux abords du village d’enfance de Liz, l’installation restait là, comme un vestige oublié par le temps. Du haut de ses 23 ans, elle est née trop tard pour pouvoir en profiter, et ce bâtiment vide a toujours attisé sa curiosité. Elle regarde son téléphone, clique sur Carla. Toujours pas de réponse. Pourtant, son amie a lu son message lui intimant de se retrouver devant la bâtisse aux alentours de 23h, une fois la nuit tombée. La période des vacances scolaires est étrange, maintenant que Liz est partie à la capitale pour ses études. Revenir dans son village d’enfance marque comme un arrêt dans sa nouvelle vie beaucoup plus mouvementée. Ici, les journées sont longues et les choses à faire, rares. Après une semaine d’ennui dans sa chambre, elle a proposé à son amie de longue date de se retrouver pour explorer la piscine qui a tant stimulé leur curiosité. Une petite aventure d’urbex, rien de mieux pour mettre un peu de peps dans ces vacances, se dit Liz. Elle jette un coup d’œil à sa montre, qui indique minuit. Reprenant son téléphone, elle pianote un rapide message pour dire à Carla qu’elle ira seule, mais qu’elle tacherait de lui trouver un souvenir. La jeune fille se lève, passant sa sacoche sur son épaule. Elle contient tout le matériel nécessaire à une expédition de nuit, à moitié interdite. Une frontale, un kit de premiers secours qui se limite à du désinfectant et un bandage, un peu d’eau, une barre de céréales ainsi qu’une bombe de peinture. Un short, des baskets de randonnée et t-shirt délavé viennent compléter sa tenue d’aventurière moderne. En s’approchant des abords du bâtiment, elle passe sa main sur les pans jaunes qui constituent les pourtours de la piscine. Appelées Tournesol pour leur design révolutionnaire à l’époque, les modèles consistent en un ensemble d’arches, certaines dotées de fenêtres qui rappellent des hublots. S’emboîtant les unes dans les autres, elles forment un cercle de près de 35m de diamètre, et certaines d’entre elles sont motorisées, ce qui permet de les faire pivoter pour découvrir la piscine si le temps le permet. Comme elle s’y attendait, un des hublots est brisé et est devenu l'entrée des artistes. Elle s’y glisse après avoir vérifié qu’aucun bout de verre ne traîne au sol. A l’intérieur, la piscine est plongée dans la pénombre, les hublots sales étouffant le peu de lumière venant de la pleine lune. Liz accroche sa frontale sur son front et l’allume, révélant un large bassin quasiment vide. Une petite mare d’eau noirâtre tapisse le fond de la piscine carrelée et dégage une odeur nauséabonde à mi-chemin entre la pourriture et la stagnation. Les carreaux, autrefois blancs, sont désormais recouverts de poussières et de saleté qui leur donne une teinte grise. Elle fouille dans sa sacoche, à la recherche de quelque chose à se mettre sur le nez. Et merde je pensais pas que ça puerai comme ça, j’aurais dû embarquer un masque, se dit-elle. Elle entreprend un tour du bassin en se pinçant les narines. Des détritus en jonchent le fond. Des cannettes de bière vides, des paquets de chips, un chariot de supermarché renversé qui gît au sol. Pendant un instant, Liz se dit qu’elle aurait bien aimé participer aux fêtes qui ont dû avoir lieu ici. Est-ce qu’elles ont toujours lieu de temps en temps ? Et qui vient ? Des personnes comme elle ? Désabusée, ennuyée de cette vie si fade, qui recherchent un peu d’anticonformisme et de compagnie. Des tags recouvrent plusieurs des murs de la piscine mais rien qui ne l’inspire. Pas de souvenir sympa pour Carla non plus. Liz fait le tour de la piscine, pour se rapprocher des casiers et des vestiaires. Peut-être qu’elle y trouvera un objet oublié par quelqu’un, il y a 40 ans, et qui n’a pas encore été pillé. Derrière le pédiluve asséché, une allée se sépare en deux vestiaires. Est-ce que c’est pas l’occasion de voir à quoi ressemblent les vestiaires des hommes, se dit-elle en prenant à gauche. Assez vite déçue, elle se rend compte que la disposition des vestiaires est quelconque, et se demande brièvement ce qu’elle s’attendait bien à trouver ici. Les casiers sont vides, et pour la plupart ils n’ont même plus de porte. D’autres détritus jonchent le sol, entre mouchoirs usagés et autres cadavres de fête lubrique. J’espère qu’il n’y a pas de vieille seringue qui traîne, je dois faire gaffe où je mets les pieds, se rappelle-t-elle en essayant d’ignorer l’odeur âcre qui provient du fond du vestiaire. La seule chose qu’elle trouve, ce sont des petits bâtonnets translucides, ceux à craquer pour qu’ils émettent une faible lumière fluo pendant quelques heures. Elle en attrape une poignée avant de rebrousser chemin. En repassant par le pédiluve, elle lève la tête et sa lampe éclaire un tag sur le mur. Le mot fuite, en vert, entouré d’un cercle. C’est quoi ça, fuite de quoi ? De qui ? Elle se remémore ses cours d’analyse d’œuvre d’art et entend la voix de sa professeure qui lui rappelle que la proposition de l’artiste n’a pour but que de stimuler la créativité du spectateur. Eh bah là, ça ne me stimule rien du tout, se dit-elle. Prenant la bombe de peinture en main, elle recouvre le mot fuite en écrivant “FIGHT”. Ouais, ça, ça claque. Nique le système. Revenue dans la pièce principale, elle balaye les environs du regard et aperçoit une porte à côté du plongeoir. Avec un peu de chance, c’est la loge des maîtres-nageurs, ou encore mieux, la salle des machines, pense-t-elle. Bingo. La porte n’est pas verrouillée, et s’ouvre sur un long couloir qui s’enfonce dans la pénombre. Elle y trouve une autre porte, donnant sur un bureau sens dessus dessous. Les armoires ont été renversées, le tableau blanc qui était accroché au mur est désormais posé au sol. Il y a aussi un disjoncteur, en position OFF. Amusée, Liz essaye de basculer l’interrupteur. Rien ne se passe, et le bâtiment reste plongé dans l’obscurité. Comme pour les vestiaires, la pièce a été pillée avant son passage. L’interrupteur rebascule sur OFF en un claquement. Elle sursaute. Ressaisis-toi, c’est normal, se rassure-t-elle, sûrement un vieux câble qui a rouillé et qui fait court-circuit. Ou quelque chose dans le genre. Dommage, ça aurait été sympa de trouver un vieux sifflet ou un gilet de sauvetage, pense Liz, peut-être même les vieilles claquettes Arena que les surveillants de piscine aimaient tant porter à l’époque. Le tableau blanc, qui était adossé au mur, bascule et tombe au sol en claquant. Elle sent son cœur rater un battement. Après avoir fait volte-face elle scanne la salle à l’aide de sa lampe. Pas de mouvement. Elle s’imagine quelqu’un, tapis dans l’ombre, qui attendait qu’une proie vienne s’aventurer seule dans la piscine abandonnée. En tendant l’oreille, elle cherche un indice d’une autre présence. Une respiration, peut-être, ou un froissement de vêtement. Mais rien ne lui parvient. Reprenant sa respiration, elle ferme les yeux et essaye de se calmer. Allez, il a sûrement glissé parce que je l’ai frôlé en fouillant la salle. Rien de grave. Je suis seule ici. Je ne suis pas en danger. En rouvrant les yeux, quelque chose attire son regard. Sur le mur contre lequel le tableau était posé, elle remarque un trou circulaire d’environ 1 mètre de diamètre. On dirait l’entrée de ces grands toboggans qu’on trouve dans les parcs aquatiques. Liz s’en approche. A la lumière de sa frontale, elle distingue un tuyau qui s’enfonce dans le mur en serpentant, décrivant un coude. On dirait que ça descend, mais vers où ? On est au rez-de-chaussée et je ne crois pas qu'il y a de parking sous-terrain... Et puis un toboggan pour aller dans le parking ? Bizarre. D'un autre côté, c’est pour ça que je suis venue ici, non ? C’est pour... découvrir des trucs. Ça doit forcément ressortir quelque part. En ignorant sa raison qui lui hurle de rebrousser chemin, son imagination qui lui projette tout ce qui a pu transiter dans ce tuyau, elle agrippe le rebord du toboggan, y jette ses jambes, et se laisse glisser en avant. La descente dure un temps qui lui paraît anormalement long. Le tunnel l’embarque à gauche, puis à droite, décrivant un grand serpent qui la secoue un peu. La pente s’incline petit à petit, passant d’une inclinaison presque horizontale à bientôt 45°. Les parois, sèches, frottent sur sa peau. Elle essaye de s’agripper mais, emportée par son élan, elle n’arrive pas à s’arrêter. Après ce qui lui semble être des dizaines de virages, une faible lumière apparaît au bout, et le toboggan se termine. Il la recrache et elle tombe dans un bassin, parvenant in extremis à se boucher le nez. Ah non putain. Ah c’est dégueu. Je savais que c’était une connerie. Et merde. ...Les yeux fermés, elle nage vers la surface et émerge. Elle se passe une main sur le visage avant de regarder autour d’elle. En ouvrant les yeux, elle est éblouie par ce qui l’entoure et doit les plisser, réduisant son champ de vision à une fine fente. Faut que je sorte de cette eau dégueu avant de chopper une maladie. C’est crado... Attends, hein ? Elle se trouve dans une pièce immense, plus grande encore que la piscine à l'étage, et couverte de carrelage blanc de haut en bas, en passant par les murs. Des néons quadrillent le plafond à intervalles réguliers et baignent la salle dans une lumière étincellante, stérile. Le bassin dans lequel elle flotte est un petit carré à peine plus large qu’un pédiluve, mais qui semble s’étendre à plusieurs mètres de profondeur. Elle attrape le rebord et se hisse hors de l’eau. Oh putain ma frontale. Elle décroche sa frontale, appuie plusieurs fois sur le bouton mais rien ne se passe. Elle ouvre sa sacoche. Ah bah mon téléphone a pris l’eau aussi. Au revoir, petits appareils, je vous aimais bien. Le bandage est trempé. Ma barre de céréales est sous vide donc c’est peut-être comestible mais franchement, je ne suis pas convaincue de l’étanchéité du bazar. Au moins l’eau a l’air... propre ? Elle est presque transparente, c’est quoi ce délire. Et ça sent tellement fort le chlore, wow. C’est profond ce machin, j’en vois même pas le fond. ... Elle attrape un des bâtonnets qu’elle a récupérés plus tôt, le craque entre ses mains et le secoue. Il commence à luire d’une couleur violacée. Elle le jette dans le bassin, et il sombre. Petit à petit, sa lueur s’atténue et bientôt il disparaît dans l’obscurité. Ok c’est profond, genre PROFOND profond. Je vois même plus le glowstick. Elle se retourne et regarde autour d’elle. En hauteur, d’autres toboggans serpentent d’un mur à l’autre, amenant un peu de couleur contre les néons blanchâtres. Rouge, bleu, vert, ils sortent du mur d’un côté de la pièce, se croisent, s'entremêlent comme des spaghettis et filent vers le mur opposé. Au sol, un autre bassin couvre la pièce, joignant les deux murs opposés. Comme celui dans lequel elle a atterri, la lumière s’étouffe dans le bassin et Liz n’en voit pas le fond. La surface de l’eau est plate, immobile. C’est quoi cet endroit ? Ils avaient construit une piscine bunker en cas de guerre ou quoi ? Et pourquoi il y a de la lumière ici ? Ça a l’air d’être bien entretenu, l’eau est nickel. Il y a forcément quelqu’un qui s’en occupe. Au fond de la pièce, une embouchure se dessine dans le mur et donne sur un couloir. De toute façon je ne peux pas remonter par le toboggan, c’est beaucoup trop abrupt. Autant avancer par là-bas, il y aura sûrement un escalier ou quelque chose. Par contre, ils ont construit ça avant d’avoir des consignes de sécurité ou quoi ? Il n’y a pas de rebord sur les côtés de la piscine ? Se glissant dans le grand bain, elle nage pour rejoindre l’autre bout. Fade. Au moins, l’eau est plutôt bonne. C’est chauffé ? Elle rejoint l’autre rive, se hisse à nouveau sur le sol carrelé. Ses mouvements de brasse ont brisé la surface calme de l’eau, et les reflets des néons dansent au plafond comme un filet de lumière. Le couloir s’étend devant elle sur une dizaine de mètres avant de tourner à droite. Liz s’y engage. Après le tournant, un autre bassin se présente, à peine profond d’un demi-mètre. Au fond, les carreaux blancs sont remplacés par une mosaïque de couleur qui ne semble pas présenter de motif clair. Un ensemble de faïences bariolées qui se mêlent sans ordre ni structure. Il s’étend sur quelques mètres, après quoi le couloir prend un autre tournant. C’est un pédiluve pour géant ou quoi ? Normalement tu fais 2-3 pas et ça suffit. Pas besoin de marcher dedans pendant des mètres. Elle s’y engage, et l’eau lui arrive un peu au-dessus du genou. Attends, si c’est allumé c’est qu’il doit y avoir quelqu’un, non ? — Il y a quelqu’un ? Eh oh ! Bientôt. Il faut l’assaisonner.Liz avance péniblement dans l’eau chlorée et ses mouvements secouent petit à petit la surface. Les vagues s’écrasent contre les murs dans un léger clapotis qui vient briser le silence. Le couloir donne sur une pièce carrée ressemblant à un vestiaire. Elle baigne dans l’eau. Des grands bancs en bois longent les murs, vissés au sol. Un casier métallique unique trône au milieu de la pièce. Sur sa porte, une étiquette blanche. La mosaïque prend fin à l’entrée du vestiaire, pour laisser place au même carrelage blanc qui tapisse les lieux. Un néon au plafond semble dysfonctionner, clignotant par intermittence et laissant s’échapper des petits “cling”. 3 autres embouchures ouvrent la pièce sur autant d’issues. À gauche, elle aperçoit une douche. À droite, une pièce qui est plongée dans l’obscurité. Devant elle, un autre couloir. C’est quoi ce bordel. Déjà pourquoi tout est à moitié sous la flotte. Et pourquoi c’est si chloré, c’est en train de me monter à la tête cette odeur. Pourquoi j’ai des frissons comme ça ? Une horloge accrochée au mur émet un claquement à chaque seconde. Deux aiguilles arborant des symboles de soleil et de lune pointent vers 9h25. Elle regarde sa montre. Heureusement qu’elle est étanche. 9h25 ? C’est marrant qu’elle tourne toujours cette horloge, mais il s'agirait de la mettre à l'heure. Je suis rentrée vers minuit mais... Sa montre indique 00h45. Elle attend quelques secondes et observe la trotteuse qui vibre. Elle est pétée ? Pourquoi la trotteuse avance et recule chaque seconde ? — Liz, c’est toi ? Elle répond par un cri de surprise en sursautant. La voix semblait provenir de la pièce sans lumière. Cette voix c’est... C’est Carla ? — Qui parle ? Carla, hein ?— C’est Carla ! Viens voir, il y a une piscine ici avec des bouées et tout ! Il y même des bains à remous ! Qu’est-ce qu’elle fout ici ? Elle est venue avant moi ? Non attends, il y a un truc qui cloche. Oh putain de merde c’est quoi ça. — Comment t’es arrivée ici ? Ça fait longtemps ? Je t’ai attendue dehors tu sais, mais tu ne répondais pas à mon message. — Euh oui je n’avais plus de réseau, je crois. Peu importe, Liz ! Viens voir ! Allez, viens voir. Ouais. Liz. Pas à moi, “Carla”. Je crois que la dernière fois que tu m’as appelé comme ça, c’était quand on avait 6 ans. — Depuis quand tu m’appelles Liz ? C’est encore meilleur quand c’est difficile. Il y a quelque chose qui cloche vraiment. Cette voix ressemble à celle de Carla mais... J’ai des frissons qui me remontent le long de la colonne vertébrale. J’ai la chair de poule. "Liz". Si c’était vraiment Carla, elle aurait dit Lizette. Ou Lizbeth, si elle voulait me provoquer. Elle sait que je déteste ce prénom. Sur la porte du casier, l’étiquette en papier laisse apparaître le mot Lizbeth, comme s’il avait été écrit au crayon par un enfant. Ah. C’était Lizbeth. Ça aurait été bien que tu me le dises plus tôt, tu sais ? Liz ressaisis-toi. C’est pas Carla. C’est pas possible. T’as rien à foutre ici. Il faut que tu te barres Liz. Mais putain j’arrive pas à bouger mes jambes. Je tremble. Dans l’autre pièce, l’eau commence à s’agiter. Un bruit de vaguelettes résonne contre les murs lisses. Quelqu’un avance dans l’eau. La gorge de Liz est nouée et sa respiration s’accélère. Les yeux grands ouverts, elle s’aperçoit que son nom est apparu sur le casier et crie à nouveau. Allez putain REPRENDS-TOI ! Elle finit par s’arracher à sa tétanie, et se tourne vers la sortie en face d’elle, derrière le casier. Gênée par l’eau, ses pas sont lents et difficiles. Comme du sel. Ça va être délicieux.Liz avance tant bien que mal vers la sortie, et s’engage dans le couloir. Derrière elle, un autre bruit continue de résonner contre les murs. Le couloir décrit un autre angle et le bassin arrive à un rebord. Enfin sortie de la pataugeoire, elle se met à courir aussi vite que possible. Devant elle, le carrelage s’étend sur des mètres et des mètres, presque à perte de vue. Le sol est légèrement incliné, comme si elle remontait vers la surface. Ses pas résonnent contre les murs, si bien qu’elle n’entend plus les échos du vestiaire. Ce ... truc est toujours là ? Peu importe. PEU IMPORTE. J’ai pas le temps de regarder. Je veux pas regarder. Putain c’est quoi ce truc ! Elle se rapproche du fond du couloir, un picotement dans sa poitrine menace un point de côté. Me dit pas que c’est un cul-de-sac. Une fois arrivée à quelques mètres, elle finit par se rendre compte que contrairement à ce qu’elle imaginait, l’allée ne serpente pas dans une autre pièce. Au bout du chemin, seulement un mur. Devant, un autre bassin d’à peine 1 mètre de large l’attend. Comme celui dans lequel elle est arrivée par le toboggan. Celui-ci aussi semble s’étendre infiniment vers le bas et elle n’en voit pas le fond. Cependant, à 2 mètres de la surface, elle arrive à distinguer à quelque chose qui ressemble à un tunnel et qui paraît continuer d’avancer. Qui semble l’inviter. Quoi, faut passer sous l’eau ? Qui a construit cet endroit ?! Elle se retourne, et regarde enfin derrière elle. Le couloir est toujours vide, mais les reflets qui dansent sur les murs lui font bientôt comprendre que de l’eau commence à couler et à remonter la petite pente. C’est le bassin du vestiaire qui déborde ? Ou c’est cette... chose qui se fait passer pour Carla ? Je ne peux pas attendre. Je ne peux pas retourner en arrière non plus. J’espère que ça ressort directement de l’autre côté. Oh oui ça va ressortir, ne t’inquiète pas.Liz plonge dans l’eau et nage vers l’embouchure. Elle ouvre les yeux, et arriver à deviner l’encadrement du tunnel sous-marin. Le chlore la pique, et elle voit trouble. Se glissant à l’intérieur, elle nage du mieux qu’elle peut en avant. Le tunnel est serré et elle ne peut pas effectuer de grands mouvements, alors elle pousse sur les murs avec ses mains et ses pieds. Elle a du mal à en estimer la longueur. Peut-être quelques mètres à peine. Je n’ai pas beaucoup de souffle. Quelle idée de merde. Elle continue de se glisser. Les secondes semblent s’étirer, le temps paraît infini. Elle ferme ses yeux, qui lui font trop mal. C’est trop long. Je ne vais pas arriver au bout. J'ai l'impression que c'est de plus en plus étroit. Sa poitrine se contracte. Tout son corps la supplie de respirer, de prendre une nouvelle bouffée d’air. Son cerveau est en panique. Allez Liz. ALLEZ. Elle rouvre les yeux, et aperçoit le mur en face. Le tunnel s’ouvre sur une remontée verticale, vers la surface. Elle s’y engage, et juste avant d’émerger, elle inspire par réflexe. Une gorgée d’eau lui empli les poumons. En suffoquant, Liz sort la tête de l'eau et s’agrippe au rebord. Elle tousse et recrache. Tu ne peux pas tout recracher. Sors de l’eau. Faut que je sorte de l’eau. En ménageant le peu de forces qui lui reste, Liz se hisse sur le rebord et avance à 4 pattes. Elle crache, encore. J’ai envie de vomir. Le tunnel donne sur une pièce carrée exigüe qui lui laisse à peine assez de place pour écarter les bras. Le carrelage blanc recouvre les parois et un unique néon inonde la pièce. Sur l’un des murs se trouve une porte, surmontée un panneau vert clignotant, représentant un homme avec une flèche. Une sortie ? Je suis sauvée. Putain je vais pouvoir me barrer d’ici. C’est trop tard pour elle. Tu penses pouvoir la sauver ? Après avoir calmé sa toux, Liz parvient à se relever. Derrière elle, l’eau du bassin du tunnel s’agite. Elle s’approche de la porte métallique, blanche comme le reste de la pièce. Comme tout le reste. Propre. Elle tend la main mais s’aperçoit que la porte n’a pas de poignée. Hein ? C’est trop tard. Derrière elle, un bruit de bulle qui éclate à la surface la fait sursauter. Elle se retourne et voit l’eau qui commence à monter, qui déborde et qui recouvre petit à petit le sol de la pièce. Putain comment ça s’ouvre cette porte ? Pourquoi il n’y a pas de poignée ? Il y a un bouton quelque part ? Les murs sont tous lisses. Il n’y a rien nulle part. Tout est juste...blanc. Elle essaye de glisser ses ongles dans l’encadrement de la porte et de tirer, mais rien n’y fait. Tu te crois capable de l’aider ? Elle va se noyer, tu sais ? Je vais le noyer. L’eau continue de monter, recouvrant bientôt les pieds de Liz. Oh putain s’il vous plaît. N’importe qui. — A L’AIDE ! IL Y A QUELQU’UN ? JE SUIS COINCÉE DERRIÈRE LA PORTE. Je vous en supplie. Alors ? Tu ne veux pas l’aider ? Tu veux la voir se noyer ? De plus en plus haute, l’eau arrive bientôt à son bassin. Liz ressent comme une étreinte chaleureuse. Elle n’est plus à la même température que lorsqu’elle nageait. Elle chauffe. Tu savais que quand les crabes se font ébouillanter, ils mangent les oignons autour d’eux dans la casserole ? Ils paniquent et leur seul réflexe est de se nourrir, parce que ça leur fait du bien. Je me demande si elle va faire de même avec sa barre de céréales. Des volutes de vapeur flottent à la surface de l’eau, baignant la pièce dans une atmosphère de sauna. Des gouttelettes de sueur dégoulinent sur son front. J’ai trop chaud. Je ne vais pas l’ébouillanter. Je vais faire pire.Le panneau au-dessus de la porte clignote. Il manque du texte à ce panneau, non ? Que penses-tu de TIXE ? Personne ne sait que je suis là. À part Carla. Ils ne me retrouveront jamais ici. Putain je vais mourir. Je vais vraiment mourir. Je veux pas mourir. Pas noyée. Par pitié. L’eau chauffe encore ou quoi ? J’ai l’impression d’être dans un bain. J’adore la panique. La peur. C’est comme du sel. Liz se met à griffer la porte. Elle essaye de la pousser, tambourine dessus avec ses poings. Elle tente à nouveau de glisser ses ongles dans l’interstice et de tirer. Un ongle s’arrache et elle crie de douleur en le regardant tomber dans l’eau. Une goutte de sang le suit, et se mélange avec l’eau. Quel délice. Le niveau de l’eau arrive à sa poitrine, à ses épaules. Bientôt, elle doit se tenir sur la pointe des pieds pour garder la tête à flot et respirer. L’air chaud et humide rend la respiration difficile. Elle a l’impression de suffoquer. Tu ne veux toujours pas l’aider ? Pourtant, c’est toi qui l’as amené ici. Tu continues de la regarder souffrir. C’est à toi de dicter la suite. Allez. Pense au panneau. Imagine-le. Il manque quelque chose à la porte. Imagine que l’histoire se passe différemment. Regarde, je t’aide. TIXE Liz flotte dans l’eau, qui continue de monter. Bientôt, les quelques centimètres qui la séparent du plafond seront aussi inondés. Elle incline sa tête en arrière, respirant les dernières bouffées d’air qui restent. Des larmes coulent sur ses joues. Je vous en supplie. N’importe qui, n’importe quel dieu. Je ne suis pas trop allé à la messe, je suis désolée. Je ne veux pas mourir comme ça. Je ne veux pas mourir tout court. Si quelqu’un m’entend. Aidez-moi. Poussée contre le plafond, elle prend une dernière inspiration avec d’être complètement submergée. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Elle va finir par inspirer. Je vais pouvoir rentrer dans son corps. Prendre le contrôle. Tout ça parce que tu n’as rien fait. Après quelques instants, Liz recrache sa dernière bouffée d’air. Les bulles s’agglutinent au plafond et dans un réflexe de survie, elle prend une autre inspiration. Ses poumons se remplissent d’eau, elle suffoque, elle essaye de tousser. Elle ne voit plus rien. Les sons s’étouffent. Quel délice.

#1 - Le monstre sous le lit

#1 - Le monstre sous le lit

Pour un premier essai je me suis un peu laissé allé à l'instinct sans trop réfléchir à la forme, ou trop me mettre la pression sur ... quoi que ce soit à vrai dire. L'idée c'était surtout de me jeter dans le bain et d'essayer d'écrire. Forcément, je ne suis pas entièrement satisfait du résultat mais bon il faut bien commencer quelque part. Musique d'ambiance : Kept (2019 Version) - Crystal Castles #1 - Le monstre sous le lit — Tu peux me raconter une histoire avant le dodo ?  — Mon chéri... tu es un grand maintenant, il faut que tu apprennes à t’endormir tout seul. Tu peux te raconter une histoire dans ta tête, si ça t’aide !  Se penchant en avant, elle écarte la mèche qui lui recouvre le front d’une main douce et y dépose un baiser chaleureux.  — Bonne nuit mon chaton.  — Bonne nuit Maman.  Il la regarde sortir de la chambre et fermer la porte derrière elle. C’est bizarre, il ne sent pas grand du tout malgré ce qu’elle lui dit. Pour Colin, être grand c’est avoir 10 ans, minimum. Pas 8. La chambre est silencieuse, il entend au loin les pas de ses parents dans le couloir. Ils se lavent probablement les dents avant d’aller eux aussi se coucher.  Une petite veilleuse en forme de super-héros émet une aura lumineuse dans un coin de sa chambre, même s’il n’en a plus besoin depuis quelques temps. Il n’a pas peur du noir, il n’a peur de rien. Peut-être que c’est ça être un grand aussi, ne pas avoir peur des histoires pour bébé. Le monstre qui se cache dans le placard, ou le fantôme qui traverse les murs. N’importe quoi.  Il se retourne dans son lit, observe la petite figurine de Spiderman qui se tient fièrement sur sa table de chevet. Est-ce qu’il devrait se raconter une histoire pour trouver le sommeil ? Une histoire qui parle de quoi ? L’inspiration ne vient pas, et il fixe le plafond où scintillent des petites étoiles phosphorescentes, disséminées telles une constellation.  Un petit crissement arrive à ses oreilles, comme si quelqu’un traînait quelque chose sur la moquette. Une petite voiture peut-être ? Un autre crissement. Il a l’impression que ça vient de sous le lit.  — Croquette c’est toi ?  Pas de réponse. Même pas un petit ronronnement ou un miaulement. Il se redresse et s’approche du bord du lit, se penche en avant, la tête à l’envers. Sa housse de couette est trop grande, elle tombe du lit jusqu’au sol. Il la soulève doucement.  Sous le lit, on dirait un trou noir. La lumière de la veilleuse n’atteint pas ces contrées reculées, habituellement peuplées de moutons de poussière et de jouets rangés à la va-vite. Colin balade son regard dans la noirceur, mais n’arrive pas distinguer quoi que ce soit. Même pas la petite voiture qu’il a cachée là quand Maman lui a demandé de ranger sa chambre.  A mesure que ses yeux s’habituent à l’obscurité, il commence à distinguer une forme, immobile. Deux petits cercles luisants le fixent.  — Tu n’es pas Croquette.  — Tu n’as pas peur de moi ?  — Je n’ai peur de rien. Tu es qui ? Et pourquoi tu es dans ma chambre ? Je n’ai pas le droit d’avoir d’invités surprises.  — J’habite ici, sous ton lit. Maman ne te raconte pas d’histoire pour t’endormir cette fois ? J’aime bien le son de sa voix.  — Non, elle dit que je dois être un grand maintenant. Fini les histoires. Tu sais les raconter, toi ?  — Je ne connais pas d’histoires. En fait, je ne connais pas grand-chose de ton monde à part cet espace sous ton lit.  — Tu ne vas pas à l’école la journée ?  — Non... Tu sais, pour les monstres comme moi, la journée c’est le moment où on dort. Je vis la nuit, quand il fait sombre et que les petits garçons dorment. Ma maison, c’est dans le noir.  — Je peux mettre la lumière ? Je veux voir à quoi tu ressembles.  — Je disparais dans la lumière, mais regarde, dans le noir je peux prendre la forme que je veux.  Une ombre s’allonge depuis l’obscurité, et un petit tentacule dépasse du lit.  — Pierre, feuille... ciseaux !  Par réflexe, Colin tend sa main en mimant une feuille. Une petite main apparaît au bout du tentacule, mimant des ciseaux.  — Perdu !  — Tu triches ! Tu as fait les ciseaux en retard !  Le tentacule se rétracte, et disparaît à nouveau sous le lit.  — Ils sont nuls, vos jeux d’humains. Ok, pour cette fois on dira que c’était pour du beurre. On rejouera demain, si tu veux. Mais si tu perds, je te mange.  — Je pense que je ne suis pas très bon. Dis, tu voudrais qu’on soit amis tous les deux, plutôt ? Je n’ai pas trop de copains à l’école, les autres ils disent que je suis bizarre.  Le monstre ne répond pas, le silence flotte quelques instants.  — Eh oh je te cause.  Pas de réponse  — Bon... Je vais essayer de dormir. Au fait moi c’est Colin. Bonne nuit.  L’enfant se redresse et se remet dans son lit. Il aime bien dormir sur le côté, en formant une petite boule. Il serre ses genoux contre son torse. Le tentacule réémerge du lit. Il s’approche doucement du dos de l’enfant et semble hésiter un instant. Après quelques secondes, la forme s’affine et une petite main apparaît au bout de l’appendice. Elle se dépose sur le dos de Colin, et le caresse doucement. C’est froid, très froid.  ​ ​ Le lendemain, après une éreintante journée à apprendre à ranger des nombres en ordre croissant, Colin se jette dans son lit avec une excitation naissante mais peu propice au sommeil.  — Bonne nuit mon chéri.  — Bonne nuit Maman.  Il attend quelques minutes, pour être sûr que la voie soit libre et que les parents soient dans leur chambre, avant de se pencher à nouveau par-dessus son lit. Il n’a pas peur. Il n’a peur de rien.  — Eh t’es là ?  Deux petits yeux apparaissent dans la noirceur.  — Salut Colin.  — On ne dit pas salut, c’est la nuit donc on dit bonsoir. Ça me fait plaisir de te revoir. Eh, tu ne m’as pas dit comment tu t’appelles ?  — Je n’ai pas de nom. Je suis qui je suis. Pierre, feuille, ciseaux !  Colin tend son poing, pour mimer la pierre. Le monstre sort un tentacule et mime à nouveau le ciseau.  — J’ai gagné ! Tu ne manges pas ce soir non plus. Je vais te trouver un nom sympa. Comme un surnom. C’est ce qu’on donne à nos amis, non ?  — Comme tu veux. Mais d’abord, parle-moi de ta journée, je veux savoir ce que tu fais quand tu n’es pas ici.  — Il n’y a pas grand-chose à raconter... Aujourd’hui il y avait école, c’était comme d’habitude. On fait des mathématiques en ce moment, je m’ennuie beaucoup, donc je ne suis pas très concentré et je fais des bêtises. Marie de ma classe, elle dit que c’est parce que je suis un débile. Elle est méchante. Moi je ne la crois pas, et Maman me dit qu’elle dit ça parce qu’elle est jalouse. C’est juste que c’est trop facile, et je préférerais faire autre chose.  — C’est dommage que je sois coincé ici, j’aimerai bien aller à l’école avec toi. On pourrait jouer un mauvais tour à Marie pour te venger.  Une petite vague de chaleur vient serrer le cœur de Colin. Est-ce qu’il s’est enfin trouvé un ami ?  — Dis Colin, j’ai super faim. Est-ce que tu as des choses à manger dans ta chambre ?  — Non, Maman ne veut pas que je grignote le soir. Mais je sais où elle cache les goûters dans la cuisine. Je peux aller nous chercher des barres chocolatées si tu veux ?  Sans attendre de réponse, Colin saute du lit et se dirige vers la porte de sa chambre. La cuisine est au rez-de-chaussée, à l’autre bout de la maison. Il colle son oreille contre la porte, pas de bruits. La voie est libre. Il tourne délicatement la poignée de la porte, l’ouvre et se glisse dans le couloir. Croquette se glisse entre ses jambes et se faufile dans la chambre.  — Psst eh Croquette tu n’as pas le droit d’être dans ma chambre la nuit !  Le chat ne montre pas d’intérêt aux protestations de Colin. Il n’écoute jamais rien de toute façon. Pas le temps de s’en occuper, l’important est d’aller chercher des barres chocolatées. Il se faufile dans le couloir, jusqu’aux escaliers. Il compte les marches, enjambe la 4ème et la 9ème parce qu’elles grincent. Il s’imagine être comme les agents secrets qu’il voit parfois dans les dessins animés. Une mission capitale, dérober un goûter dans la cuisine sans alerter les gardes. Arrivé au rez-de-chaussée, il tend l’oreille et entend la télé, dans le salon. Ses parents ne sont pas couchés alors qu’il est déjà 21 heures ! Ils seront bien fatigués demain. Mais ce n’est pas son problème. Un long couloir traverse la maison, reliant les différentes pièces. La cuisine et le salon en sont de part et d’autre, il devrait pouvoir se faufiler sans se faire attraper.    Arrivé devant la porte du salon, il colle son oreille pour espionner la conversation de ses parents. Un bon agent secret doit savoir ce que disent les gardes.  — Tu as eu une réponse de Camille et Jacques ?  — Oui, ils arrivent samedi soir et passeront la nuit ici. Ils m’ont demandé si c’était une bonne idée que Paul dorme avec Colin. J’ai répondu que oui, je pense qu’ils peuvent passer une nuit dans la même chambre, non ?  — Je ne sais pas. Je crois qu’ils ne s’entendent pas très bien. En fait, je crois que Colin ne s’entend pas très bien avec les enfants... Tu sais, je m’inquiète beaucoup pour lui. Aujourd’hui encore, sa maîtresse m’a dit qu’il a passé la récréation tout seul dans un coin de la cour à écraser des fourmis avec ses doigts. Parfois je me demande si... S’il n’y a pas quelque chose qui cloche. L’autre jour, je l’ai vu marcher volontairement sur la queue du chat...  — Est-ce que c’est grave ? C’est un gamin. Un gamin, c’est cruel parce que ça n’a pas encore développé l’empathie. Ça lui passera va. Et au pire, il fera partie de ces gens... différents.  Colin recule d’un pas. Différent ? Pourquoi Papa disait-il ça comme si c’était grave ? On aurait dit que c’était un problème. Pourtant, ses parents n’ont de cesse de lui dire qu’il est unique, et que ce sera sa plus grande force quand il sera grand.  Peu importe, il a une mission à accomplir, et l’avis de ses parents l’importe peu. Il se retourne, se glisse dans la cuisine et attrape de quoi grignoter. Une barre chocolatée aux noisettes, et une autre au chocolat blanc. Il retrace ses pas, remonte jusqu’à sa chambre. Il prend soin de sauter les marches qui grincent, la 7ème et la 12ème dans ce sens. C’est facile les maths.  Revenu dans sa chambre, il ferme doucement la porte. En balayant la pièce du regard, il ne voit pas de signe de Croquette. Le chat a dû sortir de lui-même pendant la mission de Colin.  — Je t’ai ramené deux barres, parce que tu ne m’as pas dit ce que tu préfères. Il y en a une aux noisettes, et l’autre est au chocolat blanc. Tu veux laquelle ?  — C’est laquelle ta préférée ?  — Aux noisettes.  — Je vais prendre le chocolat blanc, alors.  Colin se penche, soulève la couette et jette la barre chocolatée sous le lit. Elle tombe sur la moquette avec un bruit étrange. Comme si elle était tombée dans une petite flaque. On aurait dit les bruits que font les ventouses dans les dessins-animés. Il tend le bras et pose son doigt sur la moquette. Le sol est mouillé, c’est collant. Et c’est chaud.  — Berk c’est quoi ? Tu as fait pipi ? Ne fais pas pipi par terre s’il te plaît.  — Non j’ai... j’ai éternué pardon. Je suis malade, j’ai un rhume. Merci pour le goûter.  — J’ai des mouchoirs si tu veux.  Attrapant la boîte de mouchoirs, il en attrape quelques-uns et éponge le sol. Il n’arrive pas bien à distinguer ce qu’il fait, dans le noir, mais les mouchoirs reviennent bizarrement sombres. Une vague odeur de fer arrive à ses narines, on dirait l’odeur des pièces de 5 centimes. Il lèche son doigt. Ça a aussi le goût des pièces de 5 centimes.  — Désolé, je vais nettoyer ça pendant la nuit, ne t’inquiète pas.  — Ok... Ah j’ai entendu mes parents parler de ce week-end. Ils ont des amis qui viennent dormir à la maison. Ils ont un enfant qui est un peu plus grand que moi. Apparemment, il va encore dormir dans ma chambre.  — C’est un ami ?  — Non. Je le déteste. Il est toujours méchant avec moi. Mais je t’en parle, parce qu’il a déjà dormi dans ma chambre quelques autres fois. Il sera sur un matelas par terre, à côté du lit. A côté de toi. Je ne pourrais pas te parler ce soir-là. Je ne veux pas qu’il sache que tu existes, sinon il va encore se moquer de moi. Ok ?  — Je comprends... Et tu m’as trouvé un nom ?  — T’en pense quoi de Miles ? C’est un peu comme le slime, mais j’ai changé l’ordre des lettres. Parce que tu es un peu tout visqueux comme le slime, et tu peux te déformer dans tous les sens. Et c’est aussi comme Miles Morales, tu sais c’est le Spiderman avec une tenue noire. Comme toi, tu es tout noir.  — J’aime bien. Merci, Colin.  ​ ​ ​ — C’est ça ta chambre ? Elle n'a pas changé depuis la dernière fois.  Paul est allongé sur son matelas, collé au lit de Colin.  — Et c’est quoi ces étoiles au plafond ? C’est un truc de bébé ça. T’es encore un bébé ?  — Je les aime bien, ça me rappelle l’espace.  — Mouais, moi je crois surtout que t’es qu’un bébé qui a peur du noir, et que t’as besoin de lumière pour dormir. Tu as même une veilleuse !  — Je m’en fiche de ce que tu penses de ma chambre. Au moins, moi, j’ai pas un gros appareil en métal sur mes dents.  — T’en aura un quand tu seras un grand comme moi, tu verras. Au collège, tout le monde en a aussi. J’ai juste eu le mien un peu plus tôt parce que je grandis super vite.  Colin se retourne dans son lit, tournant le dos à Paul. Il n’a pas envie de lui parler. C’est un garçon méchant. Il aurait aimé discuter avec Miles, lui raconter sa journée au parc, lui demander s’il n’avait pas vu le chat aujourd’hui. Mais à la place, il était coincé avec Paul.  — J’ai entendu tes parents dire que ton chat avait disparu.  — Ils m’ont dit qu’il était sûrement parti se promener dans la ville. Il reviendra bientôt.  — Moi j’ai un copain qui avait eu la même histoire. Le chat avait disparu de la maison, et en fait ils l’ont retrouvé tout écrabouillé dans la rue. Une voiture, sûrement, ils ont dit. Peut-être que ce sera pareil pour le tien.  — Tu dis n’importe quoi. Tais-toi. Je veux dormir.  Un long silence s’installa dans la chambre. Colin n’arrive pas à trouver le sommeil. Il regarde son réveil de temps en temps. Les chiffres défilent, et il est bientôt minuit. En se penchant, il regarde Paul dormir, les yeux fermés. Sa respiration est lente. Peut-être que c’est sa chance pour parler un peu avec Miles. S’il chuchote, ça ne devrait pas réveiller Paul.  Colin se retourne de l’autre côté de son lit, et soulève doucement la couette.  — Eh psst, Miles t’es là ?  Il aperçoit la barre de chocolat blanc, intacte. Il tend doucement la main et touche la moquette. Elle est sèche.  — Coucou Colin. N’écoute pas ce garçon. Il est méchant, il veut juste te rabaisser pour se sentir supérieur. Moi je trouve que ta veilleuse, elle est cool.  — Merci... Dis, tu n'as pas mangé ta barre de chocolat ?  En guise de réponse, le silence. Colin jette un coup d’œil à Paul, qui ne bouge toujours pas.  — Tu as entendu ce qu’il a dit à propos de Croquette ? Je pense que personne n’a compris.  — Compris quoi ?  — Je sais ce que tu as fait Miles. Je ne suis pas bête. Mais ne t’inquiète pas, je ne suis pas fâché contre toi. Croquette, il était méchant. Comme Paul. Comme tous les autres.  Miles ne répond pas. Colin le regarde gigoter sous le lit, est-ce que c’est ça, un monstre agité ?  — Dis, tu veux te venger de Paul ?  — Me venger ?  — Tu ne devrais pas te laisser insulter comme ça Colin. Les grands garçons, ça se bagarre. Ça montre qui est le plus fort. Tu veux ?  — Je ne sais pas. Je ne suis pas très fort, si je me bagarre avec lui, je vais sûrement perdre.  — Mais moi je suis très fort, moi je peux lui montrer.  — Tu es sûr ? Je ne veux pas me faire gronder par mes parents. Ou par les siens d’ailleurs.  — Ne t’inquiète pas, fais-moi confiance Colin.  — Ok.  Il se redresse sur son lit. Se retourne. Regarde son tourmenteur qui dort paisiblement. Une ombre sort petit à petit du lit. Un tentacule noir se glisse sur le corps de l’enfant.  Une petite main se forme au bout, s’allonge doucement jusqu’au visage de Paul. Elle se plaque sur sa bouche, et des filaments noirs émergent de toute part pour enserrer sa tête. L’enfant se réveille d’un coup, regarde autour de lui avec des yeux écarquillés mais déjà un autre tentacule attrape ses jambes et le tire sous le lit.  Par réflexe, il attrape le rebord avec les deux mains et s’agrippe tant bien que mal, s’empêchant de glisser complètement sous le lit. Il tremble, et son regard tombe sur celui de Colin, qui le guette en silence.  Il l’observe. Est-ce que c’était pareil pour Croquette ? Il l’imagine fêler comme il le faisait si souvent. Mais le chat ne l’avait pas volé. S’il ne voulait pas que ça se finisse comme ça, il n’avait qu’à pas griffer Colin. Ni le mordre. Pareil pour Paul. Au fond, il se disait que c’était bien mérité. Bien fait.  — Pourquoi tu fais les grands yeux comme ça ? Tu as peur ? C’est un truc de bébé, d’avoir peur, non ?  Un petit gémissement étouffé s’évanoui dans la chambre, des larmes coulent des yeux de l’enfant qui se tient agrippé tant bien que mal au bord du lit. Ses pupilles se rétrécissent, et des bruits étouffés s’échappent de sa gorge.  Colin s’approche, fit mine de tendre les mains vers celles de Paul. Ses phalanges s’agrippent au bord du lit. Crispées, ses mains virent au blanc.  D’une pichenette, Colin tape les doigts de Paul. Il les décroche un par un du bord. Sa victime perdant prise, il la regarde glisser sous le lit en silence.  Des bruits dégoûtants parviennent à ses oreilles. Ça craque, mais en même temps c’est visqueux. Il se demande si sa moquette va être tâchée. Il n’entend plus les gémissements étouffés de Paul, mais il espère que les parents ne vont pas entendre les bruits de mastication qui émanent de sous le lit.  Et puis, après quelques minutes, plus de bruit.  — Voilà, il ne t’embêtera plus.  — Merci Miles. Au moins, toi tu es sympa avec moi.  — Tu veux goûter ?  Un petit tentacule sort du lit, portant une petite masse sombre. Il la tend vers Colin, qui la prend entre ses doigts. C’est chaud, c’est mouillé. Il la sent. On dirait l’odeur de la viande hachée quand Maman cuisine.  — C’est de la cuisse je crois.  Colin regarde la petite boulette avec curiosité. Il la met dans sa bouche.  — Berk c’est pas bon du tout.  — Tu verras, tu vas apprendre à aimer.