Romance
- 14 Jun, 2026
#12 - Limérence
Deuxième exercice du stage ! Pour ce deuxième module, le thème était bien plus complexe : le personnage. On voulait travailler la zone d'ombre d'un personnage, la petite noirceur qui sommeille en lui ou elle. Pour la consigne, le mot clé était récidive. Travailler sur la notion de dépendance, à quelque chose ou à quelqu'un. Une addiction dont le personnage n'arrive pas à se débarasser, et en aborder autant la source que le moment où ça devient problématique. Est-ce qu'il est lucide et en a conscience ? Pour la forme, deux possibilités :Deux instants en gros plan (avec des décennies d'écart) Un seul moment, celui où l'addiction passe à la vitesse supéreieure. Jusqu'ici, ça allait et les impacts sur la vie du personnage était modérés. Mais c'est l'océan qui déborde du vase.Le temps imparti était d'une heure (un poil plus long que le premier exercice, mais beaucoup plus complexe donc in fine c'était encore plus showtime). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #12 - Limérence D’une oreille distraite, Lucie écoute sa professeure principale leur donner ses dernières consignes avant les examens. Assurez-vous de venir avec tout le nécessaire. Relisez-vous, quand vous avez terminé. Ne partez pas avant la fin du temps imparti. Tout ça, elle le sait déjà et ça ne l’intéresse pas. Les examens blancs se sont relativement bien passés, et elle devrait s’en sortir sans trop de problème. Son regard se porte sur Jonathan, au premier rang. Ses cheveux noirs de jais, toujours impeccablement coiffés, l’opposé des siens et de leurs boucles rousses enchevêtrées. L’adolescence est difficile pour Lucie, entre les changements trop rapides de son corps, qu’elle n’arrive plus à appréhender quand elle se regarde dans le miroir, et sa peau pâle et grasse qui refuse de lui accorder un seul jour sans nouveau bouton d’acné. Lui, il est parfait. Il est jovial, gentil, attentionné. Drôle. Beau. Le voilà qui pose une question, sûrement intelligente, comme à son habitude. Elle ne l’écoute qu’à moitié, obnubilée par le timbre chantant de sa voix. La prof lui répond, et elle l’imagine sourire tandis qu’il hoche la tête, laissant ses fossettes se dessiner sur ses joues. Il est magnifique. Sa voisine lui met un coup de coude. – Eh Lucie, attention à ne pas baver hein, murmure Charlotte. Ancre bien son image dans ton esprit, je pense qu’on ne le reverra pas de sitôt. Elle a raison, bien sûr. Il fera une école prestigieuse, à sa hauteur. Elle n’oubliera jamais son visage, c’est comme s’il était gravé dans ses rétines. Et dans la myriade de portraits qu’elle a dessiné de lui en secret, dans ses cahiers. Malgré les années qu’ils ont passé dans la même classe, elle n’a jamais réussi à engager une conversation avec lui au-delà des politesses habituelles. Pour autant qu’elle sache, Jonathan l’oubliera dès demain, et c’est bien ça le pire. Et si elle lui demandait son adresse ? Pour garder contact ? Son numéro de téléphone, peut-être ? Ou alors, lui donner le sien. Mais la perspective du refus, qu’il lui rigole au nez, est beaucoup trop effrayante. Jonathan ? Avec Lucie ? Jamais. Pas le plus beau garçon du lycée avec une fille si terne, si ennuyeuse. Elle n’a même pas vraiment d’amis après toutes ces années, à part Charlotte. La sonnerie retentit dans la salle de classe, la professeure leur prodigue un dernier encouragement avant le bac, la semaine prochaine. Tout ira bien. Il se lève alors que Lucie est plongée dans ses souvenirs. Elle ressasse les bribes de moments partagés ensemble, aussi infimes soient-ils. Trois balbutiements devant les vestiaires après le cours de sport, un exposé d’anglais qu’ils ont fait ensemble. Enfin, qu’elle a fini par faire toute seule, mais avec plaisir. Le stylo qu’il a perdu, parce qu’elle lui avait volé comme une relique d’une divinité. Son dos s’éloigne pendant qu’elle cherche une accroche. Une tape dans le dos ? Trop familier. Lui rendre son stylo peut-être, inventer un bobard pour expliquer comment il s'est retrouvé en sa possession. Elle le regarde partir et reste seule, serrant le tube de plastique dans sa main. Autant le garder en souvenir. Si le destin le veut, elle le reverra. 20 ans après, Lucie regarde le minuteur sur la badgeuse qui affiche bientôt minuit. Elle passe sa carte et la machine lui répond avec un bip strident. C’en est fini pour ce soir, et tant mieux. Les samedis sont intenables dans ce restaurant, les clients affluent sans relâche, tous plus impatients les uns que les autres. L’un d’entre eux lui a encore fait des remarques salaces et déplacées, auxquelles elle s’est bien gardée de répondre. Dans sa tête, elle entend encore la pique qu’il lui a envoyé, apparemment vexé par l’absence de réponse. “A ton âge, tu devrais être heureuse qu’un homme s’intéresse à toi.”. Quel porc, elle aurait voulu lui jeter son café à la figure. Elle l’aurait fait, d’ailleurs, si elle n’avait pas besoin de son maigre salaire de serveuse pour manger. Peut-être qu’elle devrait laisser tomber ce job pourri. Sa boutique de fleurs n’avait pas rencontré de succès la première fois, mais les mœurs ont changé et le romantisme est de nouveau à la mode, alors ça marcherait ce coup-ci et les clients seront au rendez-vous. Lucie décroche son tablier dans la salle du personnel, le range dans le bac de linge sale et récupère ses effets personnels. Comme d’habitude, son téléphone n’a aucune notification pour elle. Personne ne lui a envoyé de message, ne serait-ce que pour prendre des nouvelles. Machinalement, elle ouvre Instagram et l’appareil lui sort une photo de Charlotte qu’elle like, parce que c’est la bonne chose à faire. Pourtant, elle ne lui a pas parlé depuis des années. 2 ? Ah non, plutôt 5. Voire 10. Après le lycée, elles ont gardé le contact et se voyaient souvent, puis moins souvent, puis rarement. Charlotte s’est trouvé un mari, Tristan, ou Thomas peut-être, et ils se sont enfuis à l’autre bout du monde, en Australie, laissant Lucie sur le carreau. Son esprit divague en pensant à son chat qui l’attend chez elle. Au moins, lui, sera content de la revoir quand elle rentrera, et pas seulement parce qu’il doit être en train de mourir de faim. Juste d’avant d’éteindre son téléphone, son regard se pose sur une recommandation d’amis. Aucun ami en commun, un pseudo incongru qui ne lui dit rien, mais la photo est accablante. Des cheveux noirs, un sourire radieux et des petites fossettes. Elle clique et le profil s’affiche, public, exhibant toute sa vie dans une foule de photos. Son autre main agrippe le stylo fétiche qu’elle garde dans la poche de son jean usé. Les années ont eu raison du plastique et il est désormais complètement décoloré et ébréché, mais il représente bien plus qu’un simple stylo pour elle. Est-ce que c’est vraiment comme ça que Jonathan revient dans sa vie ? Comme ces films de Noël niais, des retrouvailles 20 ans après, une confession d’un amour inavoué, des larmes de joie. Un autre post attire son attention, une photo d’un trousseau de clés avec la légende “Enfin propriétaire !”. La localisation est jointe à l’image. C’est à peine à 30 minutes d’ici. Qui expose toute sa vie sur la place publique ? Pour Lucie, c’est une évidence. C’est un signe, un appel. D’ailleurs, son horoscope en parlait ce matin, quelque chose à propos d’un fantôme du passé. Il a posté ça pour qu’elle le voit, donc elle doit y aller. La récompense après ces années de solitude, le retour tant attendu de son karma. Enfin, elle va retrouver Jonathan et ils pourront vivre ce qu’elle a toujours voulu vivre avec lui. Son ventre papillonne et le sang lui monte aux joues dans un élan d’excitation qu’elle parvient à peine à garder sous contrôle. Bien sûr, elle n’a pas passé toutes ces années accrochées à son espoir perdu. Sa psy lui a parlé de limérence et conseillé gentiment de passer à autre chose, mais Lucie pense qu’elle ne voit qu’une partie du tableau. La partie qu’elle a bien voulu lui montrer, une représentation à peine qualifiable de partielle de Jonathan. Elle en a vu d’autres mais ils se comptent sur les doigts d’une main, jamais plus longtemps que pour quelques soirées ci et là. Et toujours, en note finale de ces relations superficielles, la déception quand elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas à sa hauteur. Cet homme, c’est le bon pour elle. C’est celui qu’elle mérite, et il la mérite aussi, même s’il ne le sait pas encore. Le moteur de sa voiture vrombit à l’allumage tandis qu’elle tape les coordonnées GPS de son adresse. Cette fois, elle osera lui parler. Cette fois, c’est la bonne. Lucie se gare un peu en retrait et descend de sa voiture dans la nuit noire. Le quartier résidentiel est calme et ses maisons blanches qui se ressemblent toutes sont endormies. Toutes, sauf une qui laisse échapper une lumière orangée sur le bitume. Est-ce vraiment sage de le déranger si tard ? Il est bientôt une heure du matin, mais bon, il n’est pas encore couché, et elle est déjà là. Le chat attendra. Elle se rapproche du parvis devant la maison en enjambant la barrière en bois pour se faufiler à travers la pelouse tondue à la perfection et finir sa course dans le buisson au pied du mur. Par la fenêtre, elle aperçoit un homme, grand, les cheveux bruns. Il dit quelque chose que Lucie n’entend pas et rigole, dévoilant des fossettes à travers sa barbe naissante. Après toutes ces années, elle se retrouve à nouveau à quelques mètres de lui à peine. Une autre femme rentre dans la pièce et se jette dans les bras de Jonathan, qui l’embrasse. Un instinct primal prend possession de Lucie. Cette garce lui a volé l’homme qui lui est promis. Elle le récupérera. Sa main se crispe sur le stylo dans sa poche, ses yeux rivés sur le cou de sa proie. Pas ce soir, mais un jour, elle prendra sa place. Elle la tuera, s’il le faut.
- 14 Jun, 2026
#11 - La porte de la grange
Premier exercice du stage ! Pour ce premier module, le thème était simple : la porte. Symbolique de la rupture, du passage d'un endroit à un autre etc... L'idée était de prendre un personnage, dans un endroit précis, qui passe le seuil d'une porte. Quelques points à prendre en compte : veiller à la caractérisation du personnage et à définir son identité en quelques lignes. Pourquoi cette porte est-elle importante pour lui ? Qu'est-ce qu'elle signifie ? D'autre part, essayer de centrer le récit sur l'ouverture de la porte en elle-même, quitte à faire un ralenti sur image au moment du passage. Le temps imparti était de 50 minutes (c'est très très short pour arriver jusqu'au premier jet). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #11 - La porte de la grange Le vent frais porte l’odeur de l’herbe fraîchement coupée au nez de Nathan. Il regarde la grange devant lui, imposante, un bloc de pierre en plein milieu de la ferme. Autour d’elle, on y retrouve une serre, l’enclos des poules qui sont toutes rentrées à la maison, et la bâtisse principale, juste à côté du large chapiteau installé pour l’occasion. Le soleil termine son cycle, épousant bientôt la ligne d’horizon en embrasant le ciel. A l’intérieur, il entend le pianiste qui joue une reprise d’une musique qu’ils ont choisi ensemble et par-dessus l’instrument se joignent les murmures des invités, heureux de partager ce moment avec leurs amis, ou peut-être impatients du temps qui se fait long. Il est seul face à cette porte, terrifié. Ça devrait être le plus grand jour de sa vie, mais il ne ressent que de la panique. Par réflexe, il sort son téléphone de sa poche, comme pour envoyer un message à quelqu’un, puis se ravise : ce n’est pas le bon moment, et de toute façon, son correspondant n'est pas disponible. Il observe son reflet dans la dalle noire inanimée et en profite pour replacer une mèche poivre et sel qui se dégage sur le côté puis réajuster son nœud papillon noir tacheté de pois blancs, choisi par Isaac. La porte massive en bois semble le séparer de son avenir. N’importe quel autre jour, il aurait trouvé dans cette ferme le confort et le calme qui lui manquaient tant, le silence qui remplace l’agitation de la ville. Les autres weekends qu’il a passé ici, chez ses futurs beaux-parents, restent dans ses souvenirs comme des instants de tranquillité douillets et chaleureux. Aujourd’hui, il y trouve un obstacle insurmontable. Une décision irréversible. Les dernières notes du piano s’évaporent avec la fin de la musique. C’est maintenant, ou jamais. Les murmures s’étiolent, et Nathan peut presque sentir la tension dans l’air. Et s’il se trompe ? Et si l’amour qu’il pense lui porter n’est qu’une mauvaise interprétation de ses sentiments ? Et si la personne qu’il aime n’est qu’une idéalisation, un fantasme qu’il surimpose sur quelqu’un d’autre ? Hier encore, ils en riaient ensemble. Savoir prendre une décision et s’y tenir n’est pas sa plus grande force. Il lui a fallu des années pour accepter d’emménager officiellement dans le même appartement, alors qu’ils vivaient l’un chez l’autre depuis des mois et ne se quittaient jamais. Il avait déjà pris sa décision, et il avait déjà dit oui le jour de la demande, alors qu’est-ce qui pouvait bien le bloquer le jour J ? C’est le dernier instant pour faire marche arrière et s’enfuir. N’importe où ailleurs. Ses collègues lui viennent à l’esprit, eux qui ignorent tout de sa vie privée, et qui ne manqueraient pas de poser mille et une questions en voyant sa nouvelle alliance. Ses amis du foot, le mardi soir, à qui il n’oserait jamais parler de tout ça. Aucun d’eux n’est invité aujourd’hui, ni même ne sont au courant de ce qui se passe, alors s’il s’enfuit maintenant il pourrait prétendre que rien n’est arrivé et reprendre son train-train quotidien à l’abri des railleries et des injures. Il repense à sa mère, il aurait voulu qu’elle lui tienne la main pour l’accompagner en remontant l’allée, à l’intérieur de la grange, et qu’elle l’emmène jusqu’à l’autel comme le veut la tradition. Mais elle n’est pas là. Son père non plus. Ils ont refusé l’invitation. Il retourne encore dans sa tête leur refus, froid et catégorique. Nathan attrape maladroitement la poignée en métal, qui glisse au contact de sa main moite. Il la fait basculer, à peine. Il perd les rênes de son esprit qui se met à tourbillonner dans un brouhaha anxieux. Il sent son cœur palpiter, le sang qui frappe dans ses tempes à chaque tour de circuit. La poignée fini sa rotation en émettant un clic et la porte se décroche. Il tire. Elle pivote sur ses gonds. A l’intérieur, une centaine d’yeux se posent sur lui. Les siens sont rivés au sol tandis qu'il essuie la goutte de sueur qui perle sur son front d’un revers de la main. Dans un effort qui lui paraît surhumain, il soulève son pied droit et le place sur le pas de la porte. Puis il recommence avec le pied gauche, un peu plus loin. Il lève la tête. Il le voit. Isaac se tient droit, au bout de l’allée, souriant. Ses cheveux blonds, bien brossés, capturent les quelques rayons du soleil qui filtrent à travers les fenêtres. Il porte le nœud papillon bleu marine que Nathan a choisi pour lui. C’est lui qu’il choisit, et tant pis pour tous les autres. Dans un soupir de soulagement, il sourit et laisse ses larmes lui monter aux yeux. Il remonte l’allée. Il dira oui.
- 30 May, 2026
#8 - Samsara
Semaine 7 baby 💣💣 Thème 1 : L'Amour au temps du choléra Thème 2 : Amoureux Thème 3 : 🔬 · 🧺 · 🐻 · 🦉Contrainte : Science-fiction C'est super vaste comme contrainte, et j'avoue que j'avais pas trop envie de verser dans le cliché du "le monsieur il est coincé tout seul dans sa navette spatiale". Même si c'est très bien et que j'adore ça, hein. Mais moi je suis différent, ok ? Vous connaissez le solarpunk ? C'est cool le solarpunk. Je suis parti dans ce genre d'univers. C'est un croisement entre les grands espaces verdoyants qu'on voyait souvent dans les rendus des années 2000 (dans l'esthétique Frutiger Aero), et le fantasme d'un écolo qui aurait réussi à faire changer les choses pour que la société vive en harmonie avec la nature et la planète. Et pour le reste... je vous laisse voir dans le texte ! Musique d'ambiance : dancing while the world burns - adore #8 - SamsaraValeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 1 296 624 restants. La fenêtre rouge flotte dans le ciel dégagé. Chaque seconde qui passe, le chiffre continue de dégringoler et se rapproche de 0. Chaque souffle me rapproche de la réponse à ma question : que se passera-t-il à la fin du compte à rebours ? Quand elle est apparue il y a 7 jours, j’ai cru que le monde allait imploser sous le choc. Au début, elle indiquait environ 36 millions restants. De quoi ? Bonne question. La plupart des pays sont passés en alerte maximale, craignant une attaque de leur voisin, ou peut-être même d’une force alien. Assez vite, nous nous sommes rendu compte que cette fenêtre n’apparaissait pas au même endroit pour tout le monde, techniquement parlant. Chacun peut la voir directement au-dessus de lui, au zénith, et ce peu importe où la personne se trouve sur la planète. La panique a saisi le cœur des populations qui se sont empressées de récupérer le plus de ressources possibles avant de se retrancher chez elles. Les magasins ont été pillés, certains en ont même profité pour semer un peu de chaos et d’anarchie en brûlant des voitures ou en volant des objets de luxe comme des interfaces dernier cri ou les derniers modèles d’androïde. D’autres se sont mis à clamer à qui voulait bien l’entendre que la fin était proche, que l’heure du jugement dernier avait sonnée. Dans notre vallée, bizarrement, la situation est restée sous contrôle. Enfin, je crois. Je ne suis pas trop sorti de chez moi, cette semaine. J’étais occupé à essayer de comprendre ce que pouvait bien vouloir dire ce message aussi mystérieux que captivant. Quel était ce chiffre qui chutait à toute allure ? Il y avait forcément une logique derrière tout ça. Il ne pouvait pas correspondre au nombre d’humains restants. Quelques millions, c’est trop petit. Il descendait à un rythme stable, régulier. Alors je l’ai mesuré, essayant de noter approximativement deux chiffres espacés d’une seconde. Une fois que j’avais plusieurs intervalles, j’ai pu confirmer ma théorie. Chaque seconde, le compteur diminue de 60. 36 millions, ça nous donnerait environ 604800 secondes. 7 jours. J'ai passé des jours à essayer de changer la vitesse du décompte, à essayer de l'inverser. Rien n'y fait. Aujourd’hui, il va passer la barre du million, soit 6 heures. Enfin aujourd’hui, je ne sais pas trop. De la main droite, je tapote ma tempe. Ma vision se remplit de fenêtres projetées par mon interface neurale. Réseau indisponible. Pas surprenant. Il y a 3 jours, le monde a commencé à partir à la dérive. D’abord, le réseau est tombé. J’ai cru à une panne, ou peut-être un quelconque acte terroriste ayant détruit l’antenne la plus proche. En même temps, la grille électrique mondiale est tombée en rade. En prenant des mesures, j’ai eu ma réponse. Ou plutôt, un semblant de réponse, incompréhensible. La tension est là, il y a du courant. Mais il ne bouge pas, il n’alimente pas les appareils qui y sont branchés. C’est comme si l’électricité elle-même était au point mort. Hier, le soleil ne s’est pas couché. Il s’est allongé sur la ligne d’horizon, baignant le monde dans sa lueur orangée. Et puis il y est resté toute la nuit, et la lune ne s’est pas montrée. Il y est toujours, statique. Je suis un peu désorienté, j’ai l’impression qu’il est à la fois le soir et le matin. Je regarde une dernière fois ma hutte, balayant mon laboratoire désormais inutile, coupé de l’électricité. Je me suis retranché ici pendant des années, dans mon petit havre de paix loin de tous, pour me plonger entièrement dans mes recherches qui n’aboutiront jamais. D’une main distraite, je caresse mon chat mécanique qui s’est éteint quand l’électricité s’est arrêtée. J’aurais aimé l’entendre ronronner une dernière fois. J’aurais aimé passer un dernier appel à mes parents. Cette nuit, j’ai décidé que je ne passerai pas mes derniers instants seul dans cette hutte. J’ai l’impression d’avoir gâché mes derniers jours ici, plongé dans mes réflexions et l’espoir de trouver comment inverser le compteur, en vain. Dehors, les champs verdoyants ondulent sous le vent. Malgré la brise, les nuages ne bougent plus. Selon mes prévisions, il aurait dû pleuvoir aujourd’hui mais le temps est au beau fixe. Les panneaux solaires qui couvrent les plantations absorbent les rayons dardant du soleil couchant, sans rien générer en retour. Les éoliennes à ballon qui flottent à quelques mètres de hauteur continuent de tourner dans le vide, sans rien produire. Un chemin serpente entre les champs, et rejoint la ville à quelques kilomètres d’ici, cachée derrière un vallon forestier. Je regarde une dernière fois ce paysage qui était mon domicile, qui m’a baigné dans sa beauté pendant les dernières années. Un cours d’eau se glisse entre ma hutte, se faufile entre les champs et part se déverser dans un autre ruisseau en contrebas. Tous les capteurs sont au vert. Pression, débit, température. Tout est nominal. Et pourtant, quand je plonge la main dans l’eau, j’ai l’impression qu’elle est statique. Je la remue et la surface reste calme. Pas de vagues, pas de mouvement. Je me relève, enfourche mon vélo et me dirige vers la ville. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 864 152 restants. Je me dirige vers la place centrale, d’où émane un brouhaha. Les rues sont quasiment désertes. Les commerces sont vides, certaines vitres sont brisées et les étalages ont été pillés. Je me rends compte que je n’ai rien mangé depuis hier, et pourtant je n’ai pas faim. Ni soif. Je regarde ces grands bâtiments en verre couverts de végétation, qui reflètent la lumière du soleil. Avec plus de temps, nous aurions pu construire un monde magnifique, en harmonie avec la nature qui nous entoure. Peut-être que nous nous y sommes pris trop tard. On dirait que les habitants se sont tous rassemblés sur la place pour profiter de leurs derniers instants. Je pense que nous avons tous compris que la fin du compteur n’apportera sûrement rien de bon. C’est drôle, je m'attendais à ce que l’humeur générale soit maussade, mais je les vois rire. Les gens discutent, se racontent des blagues, s’échangent des sourires et des embrassades. Vers la fontaine, une masse agglutinée est rassemblée et une petite musique en émane. Je me rapproche, me glissant entre les autochtones. Quelques personnes sont assises sur des tabourets et jouent d’instruments divers et variés. Ils échangent des regards, hochent la tête entre deux mesures. La guitare prend le dessus et se lance dans un solo, avant de passer la main aux percussions qui résonnent dans ma cage thoracique. Un tambourin accompagne les pas d’une femme qui fait des claquettes. Au milieu du cercle, des personnes dansent en riant. Elles se tiennent la main, tournent ensemble puis changent de partenaire. Et je la vois. Julianne. Ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules, virevoltant avec ses pas légers. Sa robe danse avec elle, apportant de la fluidité et de la légèreté à ses mouvements gracieux. Un bracelet à sa cheville émet des petits tintements quand les breloques s’entrechoquent, en rythme avec la musique. La revoir me coupe le souffle. Au fond, j’espérais qu’elle soit toujours ici. Je crois même qu’une partie de moi voulait venir en ville dans l’espoir de la croiser. Nous avons grandi ensemble dans un autre village, et après nos études nous avons tous les deux atterris ici. Malheureusement, nous nous sommes perdus de vue. Ma faute, sûrement. J’étais trop plongé dans mes recherches pour prendre le temps d’entretenir des relations. Je n’ai pas fait d’effort. Je ne lui ai pas parlé depuis des années. Perdu dans mes pensées, je ne remarque pas son regard qui s’est posé sur moi. Ses yeux gris qui s’écarquillent en me voyant, et le sourire qui illumine encore plus son visage radieux. — Romain ! Elle quitte son partenaire de danse et se rapproche de moi. Elle m’attrape la main. — Allez, viens danser ! — Tu sais que je déteste ça, Ju, répondis-je. — Tu ne vas pas faire ton rabat-joie, si ? Allez, de toute façon personne ne fera attention à toi. Et puis tout sera bientôt oublié. Elle me tire par le bras et m’entraîne dans le cercle. Je pose une main maladroite sur son épaule, qu’elle attrape et déplace sur sa hanche. — Toujours aussi à l’aise mon Rominou, dit-elle en riant. Je me perds dans ses yeux qui capturent les rayons orangés au-dessus de nous. Mes souvenirs d’enfance me reviennent comme un torrent inarrêtable. Elle me sourit. Moi aussi. Je fais de mon mieux pour ne pas lui marcher sur les pieds. Je la laisse m’entraîner dans sa joie. Elle m’a tellement manqué. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 647 421 restants. Entre deux morceaux, elle m’attrape la main de nouveau et se penche vers moi. — Viens, suis-moi, murmure-t-elle à mon oreille. Elle m’entraîne loin du groupe, puis vers un coin de la place. Dans une petite ruelle. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’ai envie de courir. J’accélère le pas, elle aussi. On se met à détaler dans le dédale qui se cache entre les bâtiments. — Le premier arrivé au clocher ! lance-t-elle. Les doutes, la solitude qui m’assaillaient il y a à peine quelques heures ont disparu. Je ne ressens que de la joie. Pure. Intense. Je cours après elle et j’oublie tout. Mes pieds glissent sur l’herbe mal coupée des trottoirs. Elle prend un tournant au dernier moment, et je manque de tomber par terre. Elle gagne. — Prem’s ! — Bien joué, répondis-je. — Tu m’a laissé gagner ? — Peut-être. Je l’ai laissé gagner. Elle adore ça. Et elle déteste que je fasse exprès de perdre. Quand on était petit, elle me disait “Ça ne compte pas ! On refait ! Et cette fois, tu essayes pour de vrai !”. Elle me regarde dans les yeux, ses joues rougissent. Elle ne me le dira pas aujourd’hui. La tour du clocher se dresse devant nous, blanche et lisse. Des panneaux solaires recouvrent la surface, agrémentés de murs végétaux qui rajoutent une touche de vert dans la froideur blanchâtre des constructions humaines. — Tu savais que la porte fonctionne avec une serrure électronique ? Elle ne marche plus depuis... Tu sais, depuis que tout fout le camp. Viens. Elle attrape la poignée de la porte en bois et tire d’un coup sec. La porte s’ouvre. J’ai l’impression de pénétrer dans un endroit où je ne devrais pas aller, mais au pire, que peut-il m’arriver ? La police n’est plus vraiment en poste et les policiers sont sûrement sur la place en train de danser avec tout le monde. C’est drôle comme toutes les constructions sociales paraissent futiles une fois que la fin approche. Nous nous sommes imposé toutes ces règles en tant que société, mais elles ne servent plus à rien. Un escalier en colimaçon remonte le long des murs, et nous le grimpons en silence. En haut, une petite trappe nous permet de sortir sur le rebord au-dessus de l’horloge immense. Nous nous asseyons tous les deux, côte à côte. La ville s’étend sous nos pieds. C’est vertigineux. Au loin, derrière les limites de la bourgade, les champs couvrent des kilomètres à la ronde. Tout au bout de l’horizon, le soleil est allongé, épousant à moitié le sol, indécis. J’ai envie de pleurer. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 412 572 restants. Nous restons assis en silence, à contempler le monde devant nous. Au-dessus de moi, je sais que le compteur défile. Les secondes s’égrènent. Mais je ne veux pas y penser. Je veux profiter du temps qu’il me reste pour être avec Julianne. C’est une évidence, maintenant. Je veux ça se termine comme ça. Ensemble. — Désolé d’avoir disparu ces dernières années, Ju. C’est un peu tard, hein ? Je n’ai pas d’excuse. J’ai tout laissé tomber pour mes recherches. Pour mes petits projets. Quel con. — Je ne t’en veux pas. Tu avais d’autres priorités dans ta vie. J’en avais aussi. J’aurais dû faire des efforts pour venir te voir plus souvent, Romain. Mais je ne les ai pas faits. En tout cas, je suis contente de te revoir aujourd’hui. J’espérais que tu viendrais. Je n’osais pas aller te chercher chez toi, je crois. Le soulagement remplace la culpabilité. Un peu. Je ne sais pas quoi dire de plus. Je n’ose rien dire de plus. Mais Julianne brise le silence. — Tu te souviens quand on était petits, la maison abandonnée ? — Oui, répond-je en riant, on avait jeté des poires pourries par la fenêtre. — Et un vieux schnock était sorti en nous criant dessus ! Elle n’était pas du tout abandonnée, en fait ! Son rire éclate, j’ai l’impression qu’il occupe tout l’espace. Je pourrais l’entendre en continu, sans arrêt. Nous continuons de nous raconter d’autres souvenirs. Des voyages, avec nos parents respectifs. Des bêtises à l’école. On parle de nos autres amis, que nous avons perdu de vue quand nous sommes venus vivre ici. Elle n’a pas eu de nouvelles de sa famille non plus. Elle me raconte que ces dernières années, elle travaillait dans la construction d’abris pour animaux. Je lui explique que j’ai essayé de travailler sur un nouveau type de carburant complètement réutilisable. Je n’ai pas abouti. Elle n’a pas eu le temps de finir son projet non plus. — Julianne, il faut que je t’avoue un truc. Quand on était petits... Enfin, même au début de notre vie d’adulte. J’étais amoureux de toi. Je n’ai jamais osé te le dire. Je ne voulais pas perdre notre amitié, risquer notre complicité. Mais je t’aimais. Elle ne répond pas. Je n’ose pas la regarder. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je regarde le soleil, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Un poids disparaît et je me sens plus léger. Au moins, je lui aurais dit. — Moi aussi. Je tourne la tête vers elle. Ses yeux brillent dans la lumière crépusculaire et elle me rend un petit sourire. — J’ai l’impression que je suis passé à côté de ma vie, dis-je. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 214 941 restants. Elle pleure. Je voudrais sécher ses larmes mais je n’ose pas la toucher. Je sens que mes propres larmes montent en moi, comme une rivière qui menace de déborder de son lit. Je fais de mon mieux pour contenir le flot, et je la laisse tranquille. Elle regarde au loin. — Je me suis aussi dit ça, quand la fenêtre est apparue, dit-elle. Il y a 7 jours. J’ai vite compris qu’il ne me restait pas beaucoup de temps. Mais en y réfléchissant bien, je ne crois pas que je sois passé à côté de ma vie. Je suis passé à côté d’une vie avec toi, ça, peut-être. Mais j’ai vécu quand même. J’ai la tête pleine de souvenirs. Plein de moments que j’ai partagé avec les gens que j’aime. Avec toi, parfois. Avec mes parents. Des amis. Seule. Ils valaient tous le coup d’être vécus. Tous. Même les moments tristes. Même les moments d’ennui. C’est comme des touches d’un pinceau sur un grand tableau. Je pensais que la toile serait plus grande. Je pensais que j’avais plus de temps. Mais on arrive au bout des réserves de peinture, Romain. C’est dommage, de trouver le sens de la vie au dernier moment, hein ? Je ne peux plus me retenir et je sens une goutte qui roule sur ma joue. Je l’essuie d’une main. — Je suis contente que mon dernier coup de pinceau, ce soit avec toi Romain, continue-t-elle. Je suis heureuse de le vivre avec toi. — Je crois que je t’aime toujours, Julianne. Elle ne me répond pas, mais ses yeux s’illuminent. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 124 021 restants. — Romain, tu penses qu’il va se passer quoi à la fin du compte à rebours ? — Qui sait... Probablement pas quelque chose de très plaisant. Extinction, c’est souvent un mot plutôt négatif. Peut-être que toutes ces théories étaient vraies, et que nous vivons vraiment dans une simulation. Peut-être qu’ils vont l’éteindre. Ça expliquerait pourquoi tout est si bizarre. Les modules de simulation doivent s’arrêter un par un. Le moteur physique qui gère le mouvement des nuages, celui de l’électricité. Celui qui gère la rotation du soleil. Je pense que tout s’arrête petit à petit. Je voudrais la rassurer, mais je ne peux pas lui mentir. — A mon avis, rien. Il ne se passera plus rien. Tout va disparaitre, continue-je. Peut-être que la personne qui contrôle la simulation va la redémarrer, peut-être pas. — J’ai envie de croire que ça redémarrera, je crois. Peut-être que c’est vrai aussi, ces histoires de réincarnation. On recommencera du début. — Si on repart du début, tu voudrais changer des choses ? — Je ferais exactement la même chose, Romain. Je voudrais revivre la même vie. La même, pour être sûre qu’elle se termine ici, avec toi. Et si on se réincarne, tu voudrais devenir quoi ? — Peut-être une vache. Pas les vaches qui sont élevées pour l’agriculture hein, mais celles qui sont dans des sanctuaires d’éco production. C’est la belle vie. Tu broutes un peu d’herbe, des humains viennent s’occuper de toi et te faire des câlins. Tu participes à la production de leur carburant avec tes bouses. Elle rigole. Elle est si belle quand elle rit. Je sens une chaleur dans mon cœur qui se diffuse dans mes veines. — Tu serais une super vache, Rominou. — Meuh. Je ris aussi. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 54 297 restants. Je veux lui demander ce qu’elle choisirait comme animal, elle. J’ouvre la bouche. Aucun son. Pourtant, je sens ma langue qui bouge. Je ne sens pas la vibration de l’écho de ma voix dans mon crâne. Je n’entends rien. Du tout. La musique qui émanait de la place du village s’est éteinte, elle aussi. J’ai l’impression d’être sous l’eau. Elle me regarde. Ses larmes reviennent. Les miennes aussi. Je voudrais encore lui dire que je l’aime. Je vois sa bouche qui s’ouvre. Je n’arrive pas à lire sur ses lèvres. Je le dis quand même. Tant pis si elle ne m’entend pas. Elle me regarde en souriant et hoche la tête. Elle se mord la joue. Des sanglots secouent sa poitrine. La joie qui m’avait envahi ces dernières heures commence à laisser place à la peur. Je crois que je n’ai pas peur de mourir. J’ai peur de la perdre, alors que je viens à peine de la retrouver. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 7 941 restants. Un rideau passe devant mes yeux et tout devient noir. Les alentours disparaissent. Je ne la vois plus. Je tends la main vers elle, et je tombe sur la sienne. Nos doigts s’entremêlent. Elle serre. Je réponds en serrant aussi. La douceur de sa peau me rassure. Je baigne dans la chaleur agréable de sa présence. Elle me retourne la main, paume vers le haut. Je sens son doigt qui se balade à la surface, dessinant des symboles. M. O. I. A. U. S. S. I. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 0 restants. Je disparais. Tout s’effondre. C’est comme si quelqu’un avait ouvert la vanne, et que le contenu de mon esprit s’écoulait dans le néant. Je sens mes souvenirs qui s’envolent, qui deviennent de plus en plus flou. J’essaye de m’y accrocher, mais je n’arrive plus à reconnaître les visages. Je me sens de plus en plus léger. Je vois Julianne. Je voudrais m'agripper à son souvenir. Elle me glisse des doigts et je perds prise. Je ne la vois plus. D’autres images me remplissent. Elles s’entassent, désorganisées. Empilées. Désordonnées. Deux oiseaux qui volent par-dessus une forêt et se posent dans un nid douillet. Deux dauphins qui nagent dans l’océan, tournoyant l’un autour de l’autre. Deux personnes âgées dans une cabane, blottis au coin du feu. Deux enfants qui se tiennent la main, allongés dans un champ. Deux chats qui se font un câlin. Deux jeunes adultes qui regardent le soleil se coucher depuis un clocher. Redémarrage en cours. Je te retrouverai. Encore et toujours. Je te retrouverai, et je t’aimerai.
- 18 May, 2026
#6 - Incube
C'est la semaine 5 du challenge, et je suis pas du tout retard (j'étais en vacances lâchez-moi la grappe). Rien à voir avec la vibe de la semaine dernière, j'ai voulu tenter autre chose. Quelque chose de plus simple, autant d'un point de vue écriture que concept. Pour les lecteurs assidus, avez-vous trouvé les petits secrets de la #5 ?🤔 Il y a plusieurs fins, vous savez... Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Nostromo Thème 2 : Excentrique Thème 3 : 🎽 · 🤿 · 📦 · 🧿Contrainte : Se passe au 20ème siècle J'ai pris le thème 2 parce que les autres m'inspiraient moyennement (je savais même pas ce que c'était Nostromo avant de chercher ça sur Google, honte à moi faut croire que je suis un faux nerd). Musique d'ambiance : Uncle ACE – Blood Orange #6 - Incube William s’installe sur un des tabourets du bar. Les lumières néons orangées diffusent sous le comptoir une atmosphère chaleureuse, accompagnée par les plantes luxuriantes parsemées dans la pièce. La voix de Chaka Khan résonne contre les murs vitrés, chantant This Is My Night à travers des hautparleurs. A cette heure tardive, seuls quelques clients de l’hôtel Plaza sont encore présents pour terminer une quelconque discussion et essayer de clôturer leur deal. De son côté, William a simplement envie de profiter d’un cocktail pour mettre un point d’orgue à sa longue journée de négociation. — Bonsoir monsieur, désirez-vous commander quelque chose ? — Un martini, s’il vous plaît. Le barman repart s’affairer auprès des bouteilles, et William surprend le regard d’un autre homme, à quelques sièges. Il se redresse, remet sa veste de costume noire d’aplomb et s’assure que sa cravate n’est pas de travers. Le cocktail arrive dans un verre haut et triangulaire, accompagné de deux petites olives. Il le sirote en s’autocongratulant des discussions qui ont eu lieu plus tôt. L’affaire n’est pas encore dans le sac, mais les échanges sont dans la bonne voie, estime-t-il. Cela fait maintenant 2 jours qu’il est à New York, et il n’arrive décidément pas à se faire au rythme de cette ville. Tout est trop bruyant, trop rapide. Il se rassure en se disant qu’il ne lui reste que quelques nuitées avant de pouvoir rentrer chez lui, et retrouver le calme de la campagne. Il feuillette le journal devant lui, en date du 8 Août 1985 et termine son cocktail, en savourant les olives imbibés de martini. Quelques minutes plus tard, le barman lui sert un second martini. — Offert par ce monsieur, dit le barman en tendant la main vers l’autre homme. William le regarde et incline le menton en guise de remerciement, à la fois surpris et curieux. Bientôt, l’autre personne se lève et l’approche. — Pardonnez-moi l’intrusion. Seriez-vous ouvert à partager un cocktail ensemble ? — Je suppose que oui. Comment refuser un peu de compagnie, répond William. L’homme s’assied à ses côtés. Il porte un costume gris agrémenté d’une chemise avec un motif floral. Ses cheveux sont gominés et il arbore une moustache fournie et entretenue. Il lui tend la main. — Harold, enchanté. — William, mais la plupart de mes amis m’appellent Bill. — Vu votre costume, je suppose que vous êtes ici pour les affaires ? — Exact. Je travaille sur un deal depuis quelques mois, et les négociations vont bons train. Il m’était nécessaire de venir sur place quelques jours. Et vous ? Harold observe le visage de William, sa calvitie naissante et sa barbe qui commence à repousser en fin de soirée. Une alliance sur sa main gauche. Une montre suisse sur son poignet, qui vaut probablement une petite fortune. — Oh Bill, que pensez-vous de nous tutoyer ? J’habite dans le quartier, mais je viens souvent déguster un cocktail dans ce bar. J’apprécie l’ambiance, la décoration et la musique qui règnent ici. L’effervescence des affaires qui se prolongent dans la nuit. Je travaille à Wall Street, il m’est toujours utile de savoir ce qui se trame en fond. William se sent tendu. Est-ce que cet homme est un espion industriel ? Souhaite-t-il lui dérober des informations pour prendre l’avantage sur les marchés avant la vente ? Pourquoi son regard est-il si perçant ? — Je vois. Vous... Tu apprécies vivre ici ? Cette ville est si intense, je me sens comme noyé, avança William. — Je ne pourrais m'imaginer vivre ailleurs. Je me nourris de toutes ces personnes, ces différences, de l’intensité du quotidien, la découverte à chaque tournant. D’où viens-tu ? — J’habite une petite maison dans le Colorado, avec ma femme, Shirley, et nos deux enfants. Nous nous sommes mariés juste après le lycée, il y a déjà 15 ans maintenant. J’y retourne après-demain, et j’ai déjà hâte de retrouver le calme des montagnes. William fait tourner la bague sur son annulaire d’un pouce, visiblement perturbé. — Tu ne portes pas d’alliance, pas de chance en amour ? continue-t-il. — Je ne pense pas être particulièrement malchanceux. J’ai eu mon lot de rencontres et d’aventures, mais ma disposition carriériste a sûrement freiné mes desseins de mariage et de famille. Ma situation est un peu... compliquée. William essaye de maintenir le regard dardant de son compagnon mais ses yeux bleus le transpercent. L’intensité qui flotte entre eux ne colle pas avec les futilités qu’ils échangent oralement, quelque chose se joue sous les mots. — Je vois. Enfin, je pense comprendre. Je ne pourrais pas vivre sans ma femme. Elle est une présence nécessaire dans ma vie que je n’échangerai pour rien au monde. Tu dis que ta situation est compliquée, et pardonne moi l’intrusion, est-ce que tu veux dire que tu es divorcé ? Il veut désamorcer la tension naissante, refroidir l’atmosphère avant qu’elle ne s’embrase. Harold le fixe en silence quelques secondes, faisant tourner les olives dans son verre avant de répondre. — Non, pas divorcé. Il sort le cure-dents du verre et apporte une olive à sa bouche. Sans lâcher William du regard, il glisse sa langue sous l’olive et la tire dans sa bouche. Un silence gêné s’installe. Le temps semble s’étirer pendant qu’Harold mâche et avale. — Excuse-moi de ma curiosité mal placée, je ne voulais pas te placer en porte-à-faux. — Nul besoin de t'excuser, Bill, je ne suis pas gêné. Il sent ses joues chauffer, et se demande brièvement s’il est en train de rougir. William essaye de se concentrer sur la discussion, ou même sur son cocktail, mais il n’arrive pas à décrocher son regard. Il se surprend même à jeter un coup d’œil aux lèvres humides d’Harold, et aux quelques poils qui émergent de sa chemise. Il repense à Shirley, à ses enfants, si loin de lui. Il pense à cette passion qu’il a perdu avec les années. Le lit qui est devenu froid. — Malheureusement mon verre est vide. Que diriez-vous d’un dernier verre ? William n’arrive pas à répondre, n’arrive pas à se décider. Des pensées se bousculent dans sa tête. Il est tard, et il est fatigué. Il serait plus sage de retourner dans sa chambre pour se reposer. Mais au diable la sagesse. — Avec plaisir. — Deux Blue Lagoon, s’il vous plaît, dit Harold au barman avec un clin d’œil. — Blue Lagoon ? — Tu ne connais pas ? C’est délicieux. Peut-être un de mes cocktails préférés. — Navré messieurs, nous n’avons plus de Curaçao. Est-ce que je peux vous proposer autre chose ? répond le barman. William réussi à décrocher son regard et observe les nombreuses bouteilles disposées sur les étagères. Peut-être se laissera-t-il tenter par un bourbon. Sans glace, bien sûr. — Bill, j’ai de quoi nous préparer ces cocktails chez moi. Bien sûr, je comprendrai que tu sois trop fatigué, mais je t’assure que j’habite à deux pas d’ici. J’aimerai te faire découvrir ma recette. Maintenant, il en est sûr, ses joues sont empourprées. Son cœur accélère. La bonne réponse, la seule réponse, serait de poliment refuser et d’aller se coucher. — Pourquoi pas.Harold referme la porte d’entrée derrière lui. Le hall donne sur une cuisine, à gauche, et un rideau cache un salon luxurieux. William dépose sa veste sur le porte-manteau, et pénètre dans la pièce de vie. Des canapés beiges forment un arc de cercle et s’imposent sur un tapis oriental. La pièce est faiblement éclairée par de petites lampes réparties sur des commodes en bois. Une grande fenêtre donne sur la ville, qui scintille dans la nuit. — Bienvenu chez moi. Installe-toi là ou bon te semble. Harold emboîte le pas à son invité et se dirige vers une platine, dans un coin de la pièce. Il y place un vinyle, et une musique de jazz envahi la pièce. William s’installe dans un canapé, partagé entre le malaise d’être ici, et l’appréciation de la décoration si chic et maximaliste. Des tableaux qu’il ne reconnaît pas sont accrochés aux murs, les commodes et consoles sont affublées de divers bibelots. Chaque détail semble millimétré. — Excuse-moi quelques instants, je vais préparer nos verres. Il retourne dans le hall et referme le rideau. Sous la musique, un peu trop forte, William jure entendre un clic. Dans la cuisine, Harold attrape la vodka et le curaçao. Il presse un citron pour en extraire le jus. Rassemblant l’ensemble des ingrédients dans un shaker, il le secoue vigoureusement avant de verser le résultat dans deux grands verres. Il attrape une petite bouteille brune et en tire un comprimé qu’il écrase sur le plan de travail, avant de verser la poudre dans un des deux verres. Il ajoute des glaçons, deux pailles, et ramène les verres au salon en se glissant entre le rideau et le mur. — Et voici. N’hésite pas à utiliser la paille pour le siroter, dit-il en s’installant à son tour sur le canapé. — Merci bien. Parle-moi des photos sur la console, qui est cet homme avec toi ? — Gary. Un très bon ami, mais la vie a décidé de nous séparer. Comme je te disais, c’est compliqué. Désolé pour la chaleur, la climatisation est un peu en berne ces derniers jours. Harold détache un bouton de sa chemise en fixant son compagnon du regard. William hésite, mais il n'a pas particulièrement chaud et décide de ne pas suivre. Il prend une gorgée du cocktail. Le liquide bleu lui rafraîchi la gorge et les notes d’agrume viennent titiller ses papilles. — Il vivait ici avec moi, par le passé. Mais ce n’est plus possible désormais. N’en parlons plus. Que penses-tu du Blue Lagoon ? — C’est... différent. Mais je ne dis pas ça négativement. J’aime bien, je crois. Mes félicitations au chef. Il esquisse un sourire et Harold plante à nouveau ses yeux dans les siens en rigolant. — Ravi que ça te plaise. J’en déduis que tu es friand de nouvelles expériences ? Ou peut-être que je m’avance. — Je ne sais pas si j'utiliserai le mot friand. Je pense que... Toutes les aventures ne sont pas forcément bonnes à prendre. — La voix de la sagesse... Parfois, il peut être bon de l’ignorer, tu sais, répond Harold. Se laisser aller avec l’instant présent. Vivre. William sent une goutte de sueur perler sur son front. Peut-être qu’il a chaud, finalement ? L’alcool lui monterait à la tête ? Son cœur accélère. — Je m’excuse encore pour la chaleur ici, j’aurais dû te prévenir. — Non tout va bien. C’est mon costume qui tient chaud. Je l’ai fait tailler sur mesure en Italie, mais je pense que j’ai eu affaire à un charlatan. Il m’a vendu de la soie, mais j’ai l’impression que la matière retient la chaleur. Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. — C’est intéressant, répond Harold. Il tend la main et laisse glisser un doigt le long de la cuisse de William. Son ongle frotte sur les mailles serrées du pantalon. Sous le textile, il sent les muscles qui se contractent et William resserre les genoux. — Je... Pardon, je me suis emporté, dit Harold en retirant sa main. La vision de William commence à se troubler. Il sent son cœur qui s’emballe et son corps qui transpire. Il a chaud, sans avoir chaud. Des fourmis parcourent son dos et son cerveau s’emballe. Shirley. La maison. Mais bientôt, il n’arrive plus à penser à autre chose que le toucher d’Harold, court mais tellement intense. Ces palpitations qu'il n'a pas ressenti depuis des années refont surface. Il le regarde prendre une gorgée. Ses yeux sont captivés par les siens. Il fixe sa pomme d'Adam qui effectue un aller-retour lorsqu’Harold dégluti. La musique noie ses oreilles et il ne s’entend plus penser. Il desserre les jambes. — On dirait que j’ai fini mon verre, dit Harold. Il fait glisser un glaçon dans sa bouche et, sans baisser les yeux, le fait tourner avec sa langue. Elle danse autour du cube de glace, comme un prédateur qui joue avec sa nourriture, avant que sa mâchoire ne se referme. William ouvre la bouche, pour dire quelque chose, n’importe quoi, puis se ravise. Il regarde Harold se rapprocher de lui sur le canapé. — Tu sens bon, de si près. C’est une eau de toilette italienne, aussi ? Harold se penche en avant et niche son nez dans le cou de William. Il inspire. Sa moustache frotte sur son cou. Il incline la tête en arrière et pose sa langue contre la mâchoire d’Harold. Les poils de sa barbe, qui dépassent d’à peine quelques millimètres, en picotent le bout. William sent le parcours glacé de la langue qui remonte vers son oreille et est pris d’un frisson. Des questions se bousculent dans sa tête mais il n’arrive pas à les saisir. Il doit y mettre un terme, et pourtant il ne fait rien. — Harold, je pense que... Il ne le laisse pas finir sa phrase, et pose un index sur sa bouche. Le signe universel du silence. Il rapproche sa bouche de son oreille. — Je pense qu’il n’est plus nécessaire de parler, murmure-t-il. En mâchouillant son lobe, il glisse sa main sur la chemise de William et en défait les boutons un par un. Il la glisse à l’intérieur et caresse son torse, sentant sa toison sous ses doigts. Chaque inspiration est plus rapide que la précédente. Plus courte. Des fourmis occupent son cerveau et sa vision est de plus en plus trouble. Il a l’impression que son cou se resserre. La langue de Harold contre son oreille et sa main contre son corps prennent possession de sa tête et il n’arrive plus à se concentrer sur rien. Il transpire, sans avoir chaud. Il veut agir, mais il veut tout autant rester comme il est et s’abandonner dans l’instant. Il n’a plus du tout envie d’y mettre un terme. Les sensations sont exacerbées. — Laisse-toi guider. Harold se relève, se place face à William et se met à genoux. Après quelques minutes, Harold se redresse, passant sa langue sur sa moustache pour la nettoyer. William halète, la tête en arrière. Il attrape les pans de sa chemise et en remet les boutons. — Je... Wow... Harold ne répond pas. Impassible, il se dirige vers le hall d’entrée et écarte le rideau d’une main, dévoilant un caméscope qui se cachait dans l’interstice entre le tissu et le mur. Il appuie sur quelques boutons et en éjecte la cassette. — C’est drôle, c’est toujours décevant. Trop court, dit-il. — Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? D’un geste rapide, Harold attrape quelque chose et se retourne vers William. D’une main, il montre la cassette, et de l’autre, il pointe un pistolet sur son invité. — Soyons brefs, veux-tu ? Tu connais cet appareil ? C’est un caméscope Betamovie. Une petite merveille de technologie japonaise, sortie tout récemment. Tu savais qu’il était désormais possible, pour une personne lambda, de filmer son quotidien comme au cinéma ? Je me demande ce que ta femme pourra bien penser de cette vidéo si elle la voit. Shirley, c’est ça ? Quelle déception. Un mari si exemplaire, si parfait, qui se laisse aller à des plaisirs charnels pendant ses voyages d’affaire. Avec un autre homme de surcroît. — Je vais te tuer. — Attention à ce que tu dis, répondit Harold en agitant le pistolet. C’est moi qui parle, maintenant. Cette vidéo restera en ma possession, si tu respectes mes conditions. Tu m’enverras de l’argent, tous les mois. J’attendrai le chèque dans ma boîte aux lettres, et s’il ne me parvient pas, j’enverrai des copies de cette cassette à ta femme, mais aussi à ton employeur. — Tu bluffes. Tu ne sais ni où j’habite, ni mon employeur. — Tu travailles pour Exxon. Dommage, dans ta confiance tu as laissé ton portefeuille dans la poche de ta veste. J’y ai jeté un œil pendant que je préparais les cocktails. Ton badge d’employé m’a donné toutes les informations nécessaires. J’ai aussi l’adresse de ta maison, grâce à ta carte de donneur de sang. Très noble de ta part, soit dit en passant. Mes félicitations, William Miller. Je saurais forcément trouver quelqu’un qui te connaît chez Exxon. Ou peut-être que je pourrais déposer la cassette directement au secrétariat, et les laisser te retrouver ? — Tu es aussi sur la vidéo. Tu aurais autant à perdre que moi. — Je n’ai rien à perdre, Bill. Peut-être que ce serait plus compréhensible pour toi si je te parlais de Gary ? Il était l’homme de ma vie, tu sais. Jusqu’à ce qu’une bande de sauvages lui tombe dessus. Ils l’ont passé à tabac, parce qu’il était homosexuel. C’est tout, c’était une raison suffisante pour le tuer. Une préférence sexuelle, une attirance dont il n’a pas le contrôle. Ses parents ne sont même pas venus à son enterrement. J’étais seul. Il est mort comme un chien. Abandonné comme un malpropre. Oublié comme un mauvais rêve. — Je n’y peux rien Harold. — C’est justement à cause des gens comme toi que la situation ne change pas, Bill. Par bienséance, tu prétends afficher ton soutien. Tu te laisses approcher par des inconnus quand tu es loin de ta femme. Mais au fond, tu te complais dans le confort de ton quotidien parce qu’il est plus facile d’ignorer le malheur des autres que de se battre pour quelque chose qui ne te concerne pas. Je ne travaille pas vraiment à Wall Street, d’ailleurs. Je me nourris de lâches comme toi, qui se croient maîtres du monde. Alors j’attendrai tes chèques, et je sais que tu me les enverras parce que tu ne peux pas risquer de tout perdre. Et ne t’avise pas d’aller voir la police. Tu as un peu chaud, non ? En vérité, il ne fait pas si chaud dans la pièce. J’ai glissé un peu d’ecstasy dans ton verre. Depuis quelques mois, c'est considéré comme une drogue illégale. Tu as sûrement vu passer les campagnes de pub “Just Say No” ? Je ne pense pas que les forces de l’ordre soient très ouvertes à écouter un drogué. — Combien ? — Je te laisse choisir, mon cher Bill. Attention à ne pas me faire une offre trop basse. — Tu es complètement taré. — Je préfère “excentrique”.
- 25 Apr, 2026
#2 - Le téléphone
Et après j'ai décidé de me lancer dans le Bradbury Challenge ✨ Je donnerai plus d'infos la-dessus dans un autre billet, il faut bien mettre un peu de suspens sur qu'est-ce que c'est. Musique d'ambiance : Missing You & Kairi ~ Piano, reprise par Misés Nieto https://www.youtube.com/watch?v=wV6MPgZNK8A #2 - Le téléphone “Coucou mon petit chat, euh écoute je te fais un vocal parce que je suis à vélo, je sais que t’aime pas ça. Je suis en train de rentrer du taf la, dis-moi est-ce que tu peux juste faire cuire du riz ? Je vais nous faire des onigiris ce soir, mais du coup il faudrait le cuire assez tôt pour qu’il refroidisse et tout, tu sais. Allez à toute, je suis là dans 30 minutes je pense. Bisous mon chéri, je t’aime.”  Je range le téléphone dans ma poche et je lève les yeux. La plage s’étend devant moi. Les touristes ont fini par la délaisser, c’est la fin de l’été et ils sont partis préparer leur rentrée. Le sable brille sous les reflets du soleil couchant. Les vagues lèchent le rivage, inlassablement. Je pose mon sac à quelques mètres de là où la mer rencontre la terre, et j’en sors la grande nappe que j’étale au sol. J’ai pris ta nappe préférée, tu sais, celle avec les petits carreaux.  Je tire de ma poche 4 petits cailloux que j’ai ramassé en chemin, et je les dispose aux coins de la nappe. La fin de l’été est proche, le vent est revenu et porte avec lui les embruns qu’il me dépose sur les joues. Je m’assieds par terre. Je sors 2 onigiris de mon sac. Un pour moi. Un pour toi. Je pose le tien sur la nappe. C’est un peu ridicule. Je sais qu’il va rester là.  Aujourd’hui, ça fait 5 ans que j’ai reçu ton message. J’ai attendu longtemps que tu rentres. Le riz était cuit, comme tu me l’avais demandé. J’avais même préparé une petite salade.  Les souvenirs que j’essaye habituellement d’enfouir au fond de ma mémoire ressurgissent. J’ai l’impression d’avoir ouvert le robinet à fond, et je ne peux plus contrôler le flot. L’attente. Inconfortable. Inhabituelle. Interminable. Et l’inquiétude qui prend place petit à petit. Tu es toujours à l’heure d’habitude, pourquoi tu n’es pas encore arrivé ? Pourquoi tu ne réponds pas à mon message ? Ça fait déjà 2 heures que tu m’as envoyé ton vocal. Je l’ai déjà écouté 4 fois. Le téléphone qui sonne. Un numéro inconnu. Une voix toute aussi inconnue. Elle me dit que c’est mon nom qui figure comme contact d’urgence dans ton téléphone. Il y a eu un accident. Je dois venir identifier le corps si je m’en sens capable.  Ma tête commence à tourner. J’ai envie de vomir. J’ai envie de mourir. Je galère à respirer. C’est toujours pareil quand j’essaye de me remémorer le jour où le temps s’est arrêté. J’essaye de concentrer mon attention sur ma vue. Un nuage, seul dans le ciel. Une mouette qui s’approche de ton onigiri. Des algues échouées sur le rivage. Au tour de l’ouï. Le son des vagues qui s’écrasent sur la plage. Les voitures au loin, derrière moi. Le toucher. Le riz dans mes mains, un peu gluant. Je reprends le contrôle de mon souffle.  Je ne me souviens pas vraiment des jours qui ont suivis. Ma psy me dit que c’est un mécanisme de protection. Déjà 5 ans. Et pourtant, j’ai l’impression de toujours être au point de départ. Apparemment, le trou béant que tu as laissé dans ma vie ne disparaitra jamais vraiment. Apparemment, j’apprendrai à vivre avec, à le contourner. A l’ignorer, peut-être. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. J’essaye, tu sais. J’essaye.  Le conducteur de la voiture a fini en prison pour homicide involontaire. Il a ruiné sa vie. Il a volé la tienne. Il a niqué la mienne.  J’ai essayé de rencontrer d’autres personnes. Mais je n’y arrive jamais. Je prends peur, peut-être. Peur que ça arrive encore. La deuxième fois, je ne me relèverai pas. Est-ce que je me suis relevé de la première ? Je te compare à eux. Je les écoute me raconter leur vie insipide, je m’en fous en fait. Je voudrais t’entendre parler de la tienne. Voir ton sourire, qui te faisait arquer les sourcils. T’entendre partir dans une tirade sans fin, les yeux scintillants, parce que tu me parlais du dernier manga passionnant que tu avais lu la veille. J’ai toujours tes mangas à la maison, d’ailleurs. Je n’en ai jamais lu un seul, mais je n’arrive pas à les jeter.  Pareil pour ce vieux téléphone. J’en ai acheté un autre, il y a quelques années. Je n’en pouvais plus qu’il me propose de revivre mes meilleurs souvenirs dès le réveil, en me montrant des photos de nous deux. Je n’ai rien transféré sur le nouveau téléphone. Et pourtant j’ai gardé l’ancien, parce qu’il y a toutes ces photos dessus. Des photos de toi, des photos de nous. Il y a tes messages vocaux que je détestais tant. Je les ai écoutés des centaines de fois chacun.  C’est fou comme la mémoire devient floue avec le temps. Plus le temps passe, plus c’est difficile de m’imaginer ton visage. Tes fossettes qui apparaissaient quand tu allais me sortir une blague. Nulle, comme d’habitude. Mais je rigolais quand même. Parce que je t’aimais, et parce que ça te faisait plaisir. Je t’aime toujours. J’oublie les contours de ton visage. Les petits détails. Alors parfois, je ressors ce vieux téléphone et je regarde des photos de toi. De nous. Est-ce que tu avais les yeux plutôt noisette ? Ou marron ? Ah oui. Marron. Ah non, sur cette photo c’est noisette, ça dépend peut-être de la lumière en fait. Tiens c’est drôle j’avais oublié cette cicatrice sur ton sourcil.  Le problème des photos, c’est qu’elles ne capturent pas le moment. Elles ne représentent pas le mouvement. C’est bien pour se raviver la mémoire, mais pas beaucoup plus. Les souvenirs, comme ton visage, commencent à s’enfouir dans ma mémoire. Ces moments partagés juste tous les deux, qui n'existent plus que dans mon cerveau. Je les oublierai pour de bon un jour, sûrement. Est-ce que si plus personne ne se souvient d’un évènement, c’est comme s’il n’était jamais vraiment arrivé ?  Mais je dois avancer tu sais. Je dois aller de l’avant. Je ne sais pas comment je vais faire. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je dois le faire. Je laisse la mouette attraper ton onigiri et s’enfuir en volant.  Tout autour de moi est flou. Le vent, frais, me sèche les joues. Je me frotte les yeux. Je me lève. Je sors le téléphone de ma poche.  J’avance doucement vers l’eau, un peu ébloui par le soleil qui épouse la ligne de l’horizon. Un frisson me parcourt. L’air se rafraîchi. Mes pieds s’enfoncent dans le sable, puis dans la mer. Elle est froide.  Je tends le bras en arrière, et je mets toutes mes forces dans mon lancer. Le téléphone décrit un arc dans le ciel. Sans bruit, il disparaît derrière une vague.  J’ai peur d’oublier le son de ta voix quand tu me disais “Je t’aime”.