#9 - Todatsu
- 06 Jun, 2026
Semaine 8 du challenge. Je change un peu de vibe, pour voir d’autres contrées !
Pour cette semaine, le menu proposé était :
- Thème 1 : Bruit
- Thème 2 : Alaska
- Thème 3 : 📦·🧪·🎹·🧽
Contrainte : Sans chichis
Vraiment pas simple ! J’ai pas mal galéré à trouver une idée qui me chauffait, mais au final je pense que je suis tombé sur quelque chose de pas trop mal 🗾
Musique d’ambiance : midnight cruisin’ - Kingo Hamada
#9 - Todatsu
Tetsuo appuie sur le bouton “Éteindre” et ferme son ordinateur. Il range rapidement son bureau, poussant dans un coin les quelques dossiers qu’il n’a pas fini de traiter aujourd’hui. Dans un coin de l’open space, l’horloge accrochée au mur indique 21h. Il a assez travaillé pour aujourd’hui, le reste des tâches en suspens pourront attendre demain. Autour de lui, ses collègues continuent de tapoter sur leurs claviers, plongés dans leurs propres missions. La climatisation recouvre le bruit des touches dans un bourdonnement entêtant. Il se lève, ramasse sa mallette et enfile sa veste.
— Désolé de partir avant vous, dit-il à l’attention de ses collaborateurs en s’inclinant par politesse.
— Merci pour votre travail aujourd’hui, lui répond sa voisine de bureau en s’inclinant à son tour.
Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en émettant un tintement de cloche et il y découvre une autre employée qu’il croise de temps à autre, Yuka. Tetsuo ne la connaît pas vraiment, il ne saurait même pas dire dans quel service elle travaille, ni même à quel étage. D’un hochement de tête, il lui signifie qu’il a remarqué sa présence et entre dans la cabine. Comme chaque fois, il hésite, puis fini par se raviser et ne franchi pas la barrière sociale qui les sépare. Par respect, il ne lui propose pas d’aller se rencontrer autour d’un café.
À cette heure tardive, les rues du quartier de Shinjuku sont bondées. D’autres employés de bureau comme Tetsuo sortent du travail et se dirigent vers le métro le plus proche. Certains sont entraînés par leur supérieur dans l’izakaya le plus proche pour partager quelques bières et manger un morceau. Peut-être qu’ils préféreraient rentrer chez eux, mais la politesse oblige, ils accompagnent leur patron dans la débauche et finiront probablement à dormir au bureau car ils auront raté le dernier train. D’autres encore, plus jeunes, viennent passer un bon moment avec leurs amis dans le quartier de Golden Gai, entassés dans les échoppes exiguës autour de quelques brochettes.
Tetsuo se faufile entre les bâtiments éclairés par des grands néons et rejoint l’entrée du métro, pénétrant dans Shinjuku Subnade, la galerie commerciale attenante. Les magasins s’enchaînent dans des couloirs bas de plafonds, noyés dans une lumière blafarde. Une boulangerie propose un nouvel article limité, des mochis sakura. Il n’est pas très attiré par tous les produits au goût de pétales de cerisier, souvent une mode aux alentours de la période de floraison. Le goût ne lui revient pas, alors il passe son chemin et ignore le vendeur qui l’interpelle dans l’espoir de vider ses stocks avant de fermer boutique pour la journée.
Bienvenu sur la ligne Yamanote, sens anti-horaire. Le train va bientôt arriver. Veuillez rester derrière la ligne jaune.
La voix artificielle résonne dans les tunnels du métro. Les passagers sont alignés sur le quai, en rang d’oignon entre les lignes tracées au sol. La plupart sont plongés dans leurs téléphones, ignorant le monde qui les entoure. Il remarque qu’il est presque le seul sur le quai qui ne porte pas d’écouteurs.
Le métro arrive et il se glisse à l’intérieur. A cette heure-ci, il n’y a pas de place assise donc il se contente de rester debout en se tenant aux poignées suspendues. Il apprécie le calme et le silence qui règne dans la rame malgré le monde.
Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Harajuku. Les portes s’ouvriront à droite.
Du coin de l’œil, Tetsuo guette l’entrée d’un groupe de jeunes étrangers qui détonnent dans la foule. Probablement un groupe de touristes américains qui profitent de leurs vacances pour venir visiter Tokyo. Ils s’installent au milieu de la rame et continuent leur discussion à voix haute, venant disrupter le calme et déranger les autres voyageurs. L’un d’entre eux sort une cannette de soda de son sac, qui émet un pétillement sonore lorsqu’il tire sur la capsule. Il en prend une gorgée et déglutit bruyamment.
Merci d’éteindre votre téléphone près des sièges prioritaires.
Tetsuo, comme beaucoup d’autres, ne supporte pas ces étrangers qui n’ont aucun respect pour les coutumes locales. Ils se croient tout permis et viennent briser l’harmonie silencieuse qui règne entre les habitants de la ville, habitués à leur ensemble de règles secrètes. Mais il préfère ne rien dire. Il serait encore plus impoli de rentrer en conflit avec eux, et cela mettrait les autres passagers d’autant plus mal à l’aise.
Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Shibuya. Les portes s’ouvriront à droite.
Il s’extirpe du wagon, laissant derrière lui le bruit pour retrouver le calme paradoxal du quai de métro. Des enceintes diffusent des piaillements d’oiseau pour indiquer aux passagers la sortie la plus proche.
En sortant de la station, il retrouve le quartier de Shibuya, cœur du centre-ville. Des grands buildings s’élèvent tout autour de lui, couverts d’écrans plats diffusant des publicités. Une idole présente une nouvelle boisson infusée à la noix de coco, vantant ses bienfaits pour la santé. La publicité se termine par un court extrait musical du nouveau morceau de la star, apposé à une séquence vidéo dans laquelle elle court sur la plage. La plupart des bâtiments abritent une poignée de restaurants, sur les 5 ou 6 premiers étages. Des grands panneaux longent les devantures pour indiquer tout ce qui se cache à l’intérieur.
Tetsuo rejoint le konbini le plus proche, un Family Mart. La boutique aux abords vert et bleu éclaire le trottoir dans une lumière diffuse. La porte s’ouvre automatiquement en déclenchant un carillon synthétique diffusé sur les enceintes de la supérette.
— Bienvenu chez Family Mart, lance l’hôtesse de caisse d’un ton faussement enjoué.
Des présentoirs mettent en avant les nouveaux produits disponibles dans la boutique. Les étalages s’étendent dans les allées, mettant à disposition des clients tout ce dont ils pourraient avoir besoin, de la nourriture aux sous-vêtements, en passant par les mangas et sans oublier les produits de beauté. Dans le coin de la pièce, deux employés sortent de la porte de service. Ils viennent de se passer le relais, et l’un d’entre eux ne porte plus son tablier. L’autre travaillera ici toute la nuit en attendant la prochaine relève, assurant un service 24/7 dans l’épicerie.
Tetsuo ignore les annonces répétitives diffusées par les enceintes, annonçant des promotions sur les produits aux fleurs de cerisier et se dirige vers le rayon des bentos. La journée se termine, alors la plupart des plats sont bradés car ils ne pourront plus être vendus demain. Il prend une boîte avec du riz, quelques légumes en pickles et du curry. En chemin vers la caisse il attrape aussi un soda au raisin, dont il raffole. Il dépose ses articles et demande aussi un Famichiki, le poulet pané qui est exhibé dans un présentoir à côté de la caisse. La caissière en attrape un morceau et le glisse dans un sachet en papier.
— Souhaitez-vous réchauffer votre bento ?
— Oui, s’il vous plaît, répond-il machinalement.
Elle le dépose dans le micro-ondes derrière elle.
— Souhaitez-vous des baguettes ?
— Oui, s’il vous plaît.
— Avez-vous besoin d’un sac ?
— Oui, s’il vous plaît.
— Avez-vous la carte de fidélité ?
— Oui, j’en ai une.
— Comment souhaitez-vous payer ?
— Par carte, s’il vous plaît.
— Veuillez payer sur ce terminal, s’il vous plaît.
Sans répondre, il pose sa carte sur la machine, récupère son sac et s’incline avant de s’éclipser. L’hôtesse de caisse lui répond en s’inclinant à son tour.
En sortant de la supérette, le carillon retentit à nouveau. Tetsuo se dirige vers le Scramble Crossing, cet immense carrefour au centre du quartier qui relie tous les axes principaux. Il attend patiemment que le feu piéton passe au vert. Un son de cloche retentit, et les piétons envahissent le bitume, prenant possession des lieux pendant quelques dizaines de secondes avant de rendre la main aux voitures. Il traverse la marée humaine et rejoint le centre commercial de Miyashita Park.
Sur le toit-terrasse, des petites étendues d’herbe ramènent un peu de nature dans la jungle urbaine. Quelques adolescents se disputent un match de basket sur un terrain de sport encadré par un haut filet. Tetsuo s’assied sur un banc, face à la rambarde. Il surplombe la ville. Il ouvre sa cannette de soda, essayant d’étouffer le bruit du gaz qui s’en échappe, et entame son bento. Il mange son repas distraitement, observant les citoyens qui s’activent en contrebas.
Tetsuo pense à sa vie, si ennuyeuse et répétitive. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Le travail ne le stimule plus. L’a-t-il déjà stimulé ? Il a toujours suivi les consignes. Petit, à la campagne avec ses parents, il s’est plongé dans ses études avec sérieux. Il a réussi les concours d’entrée à l’université haut la main et obtenu son diplôme sans encombre. Depuis, il travaille pour cette entreprise dans laquelle il a grimpé les échelons lentement mais sûrement. 10 ans plus tard, il n’en voit toujours pas l’intérêt. Tous les dossiers sont similaires. Il se demande s’il finira sa carrière dans ce travail abrutissant. Peut-être qu’avec plus de responsabilités, il y trouverait du sens. De la marge de manœuvre. Le pouvoir de décider de ses propres tâches, plutôt que de récupérer celles dont voulait se débarrasser son supérieur.
Est-ce que Yuka sait qu’il existe ? Est-ce qu’elle aussi, n’ose pas lui parler, bloquée par les obligations sociales ?
A quand remonte sa dernière interaction sociale ? Et par là, Tetsuo entend sa dernière interaction significative. Intentionnée. Des jours. Des semaines peut-être, s’il ne compte pas les coups de téléphone qu’il passe à ses parents de temps à autre. Il regarde le carrefour en contrebas, et toutes les fourmis qui s’y activent. Il vit dans un océan humain, et pourtant il se sent déshydraté.
Il repose son bento vide dans le sac plastique, avec la pochette en papier du poulet frit et la cannette. Il devra le jeter une fois qu’il sera rentré chez lui.
Quel ennui.
En se dirigeant vers la sortie du centre commercial, Tetsuo passe à côté d’une salle d’arcade bruyante. Toutes les bornes diffusent leur musique à plein volume, dans une tentative désespérée d’attirer le chaland. Plus loin, il passe à côté d’un parloir de pachinko, où résonnent des bruits de billes qui tombent en cascade dans les machines à sous, accompagnées de lumières criardes visant à stimuler le joueur. Un homme cinquantenaire en ressort, le visage fermé. Tetsuo le toise, observant ses habits usés, ses mains sales et son apparence négligée dans l’ensemble. Quelle tristesse de perdre ainsi la face, noyé dans son addiction aux jeux d’argent.
Arrivé au Karaoke Kan de Shibuya, il s’inscrit sur la borne automatisée et réserve une salle solo pour 3h. L’écran lui indique l’étage, et il prend l’ascenseur. Une autre voix tente de lui annoncer les étages, mais les haut-parleurs grésillent et rendent la tonalité dissonante.
Tetsuo s’installe dans la petite salle. Un canapé longe deux murs en faisant l’angle, et une petite table est posée au centre de la pièce avec un micro sans fil. Des néons cachés par le dossier du canapé diffusent une lumière rougeâtre, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée. Une tablette au mur attend les instructions du client. Les murs, insonorisés, laissent à peine supposer les voix qui chantent dans les salles voisines. Il dépose sa mallette dans un coin, avec son sac de déchets. Il pianote sur l’écran et commande un highball.
Il se laisse tomber sur l’assise confortable, et retire sa veste de costume qui lui tient trop chaud. Il desserre un peu sa cravate et décroche le dernier bouton de sa chemise, retrouvant enfin la sensation de pouvoir respirer.
Quelqu’un toque à la porte, se glisse dans la pièce et dépose le cocktail sur la table avant de s’échapper discrètement.
Tetsuo prend une gorgée. L’eau pétillante chatouille sa gorge, accompagnée par le velours chaleureux du whisky. Il allume une cigarette, prend une bouffée et se détend. Pendant quelques heures, il pourra laisser tomber cette façade de businessman idéal, caché dans sa cabine de karaoké. Enfin débarrassé de toutes ces obligations de politesse, il pourra profiter de l’instant sans se soucier du regard des autres.
Il bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Il pense à ces artistes étrangers qu’il voit parfois passer à la télé. Ces américains bruyants qui vivent comme bon leur semble, au rythme de leurs envies, libérés du poids des codes sociaux si étouffants. Tetsuo aurait adoré vivre comme un rebelle, roulant dans le désert sur une moto, cigare à la bouche. Les cheveux longs et une barbe hirsute. Peut-être même un tatouage sur le biceps.
Il se relève et fait défiler l’interface sur la tablette. Son doigt flotte au-dessus de la section “USA Top Hits”. Des images de ces touristes dans le métro lui reviennent à l’esprit. Pas ce soir. Il continue de dérouler la liste, clique sur “Metal” et enfin sur “Babymetal - RATATATA”.
Tetsuo attrape le micro et se lève. Il ferme les yeux, oublie la pièce exiguë et s’imagine sur une grande scène. Le Tokyo Dome, peut-être. La foule est en délire, elle est venue pour le voir et leurs cris emplissent le stade plein à craquer avant même que le concert ne commence. Ses danseurs sont prêts. Les projecteurs sont braqués sur lui. Yuka va s’occuper de la voix féminine, et il chantera l’autre partie. Ce concert sera le plus grand de sa carrière.
La musique commence, il attend le premier couplet.
Tetsuo hurle dans le micro.