Bradbury challenge

#23 - Fief

#23 - Fief

Semaine 19. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Marmoréen Thème 2 : Ulysse Thème 3 : 🎋 · 🦭 · 📻 · 🦯Contrainte : Avec humourMarmoréen : Qui est froid, dur, blanc comme le marbreParce que hein, personne ne connaît ce mot, faisez pas semblant. En tout cas, je ne l'avais vu de ma vie je crois. Et comme par hasard, je suis aussi tombé sur ce même mot dans le livre que je suis en train de lire, comme quoi on vit peut-être dans une simulation après tout.Musique d'ambiance : Cats - The Living Tombstone #23 - Fief Perché sur l’ilot central de la cuisine, Mochi regarde ses deux sujets traîner un grand objet rectangulaire sur le parquet. Le soleil est à son zénith et baigne le salon dans sa lumière chaleureuse, éclairant les murs aux tons pastel et créant de délicieuses tâches de chaleur sur le sol. Les deux femmes basculent le colis sur le côté, et l’une d’elle s’en va chercher un cutter pour l’ouvrir en profitant de son passage au comptoir pour caresser le chat royal. Instinctivement, il tend la tête vers la main de sa maîtresse avant de se ressaisir, de se rappeler de son statut bien au-delà de ces futiles broutilles. Elle ne mérite pas de toucher sa somptueuse fourrure, alors Mochi étouffe son ronronnement et saute du comptoir d’un bond. — Fbguja ? Hv aeuf aoiuy h’aywse ? demande l’humaine restée près du carton. — Mbayz, y’aiuehj, répond l’autre. Mochi se dirige vers le couloir, insensible à ces élucubrations aussi aléatoires qu’inintelligibles bien loin de la grâce des miaulements, et rejoins son petit cabinet pour se soulager. Cet infâme tintement de sonnette a encore résonné dans l’appartement il y a 5 minutes, lui hérissant les poils dans un sursaut incontrôlable et déclenchant une irrésistible envie de se délester. Comme à leur habitude, les deux manantes se sont précipitées à la porte interdite pour accueillir l’intrus. Par chance, elles lui ont refusé l’entrée pour aujourd’hui, sinon il aurait à nouveau incombé à Mochi de rappeler à l’étranger qu’il n’était définitivement pas le bienvenu dans son fief, quitte à user de ses griffes. A la place, elles ont récupéré ce paquet mystérieux contenant, espérons-le, une piètre offrande en l’honneur de leur altissime monarque. Le chat pousse la porte de la litière d’un coup de patte et est immédiatement assailli par l’odeur nauséabonde qui y règne. Les vilaines n’ont pas daigné faire leur part du ménage, et il est hors de question qu’il se rabaisse à poser ses coussinets sur ces copeaux viciés. Soit. Mochi sait comment les rappeler à l’ordre, il a développé une méthode qui fonctionne à coup sûr, instauré en elles un réflexe pavlovien qui les poussera au nettoyage. Les griffes du chat crissent sur le carrelage bleu qui couvre le sol de la salle de bain, puis sur les petits carreaux d’un gris terne et triste de la douche. Il abaisse sa croupe et laisse son corps se libérer du trop-plein. Ses méfaits accomplis, il retourne à la cuisine pour laper un peu d’eau de sa fontaine afin de se rafraîchir. — $°¤&ùµ ! dit l'une d'elle sur le ton qu'elle utilise quand Mochi renverse une plante. — Ģv §f ? répond l’autre dans une douceur qui rappelle au chat celle employé dans les rarissimes occurrences d’un saut mal jaugé qui s’ensuit d’une malencontreuse chute disgracieuse. Les serves ne font pas attention à lui, trop occupées à... ce qu’elles peuvent bien être en train de faire, avec tous ces objets cylindriques couverts de corde et autres plateaux arborant une étrange fourrure grisâtre. Mochi s’installe dans une des délicieuses piscines de soleil étalée au parquet et sent la douce chaleur se propager sur son pelage blanc. Il lève les pattes arrière et s’arc-boute pour s’adonner à sa toilette, maintenant qu’il a fait ses affaires. Un monarque de sa stature se doit d’entretenir une hygiène irréprochable et une allure fière, ainsi il prend le temps de se nettoyer l’arrière-train d’abord, puis lèche sa patte avant pour la faire glisser sur ses oreilles, et recommence avec ses moustaches. Il s’est déjà occupé du reste de son pelage aujourd’hui, à l’abri du regard de ses deux sujets car elles ont une fâcheuse tendance à sortir cette infame brosse mal lavée pour la passer dans sa fourrure quand elles le remarquent en train de faire sa toilette. Qui plus est, elles en profitent souvent pour le désarmer à l’aide d’un coupe-ongle, comme pour lui prouver qu’elles n’ont pas besoin de lui pour se défendre. — Kts ! s'exclame l’une d’elle, les mains sur les hanches. Tout porte à croire qu’elles ont fini leur affaire, et que le calme pourra enfin revenir dans le royaume. Un enchevêtrement de tours désordonnées se dresse au milieu du salon, offrant de multiples plateformes d’observation en hauteur, des hamacs et mêmes des petits cocons à l’abri des éléments. Elles déplacent le château-doux jusqu’à sa fenêtre fétiche. — Mochi ! Jaygf tbpl ! Pspspsps ! dit l’une d’elle. Ses oreilles se dressent en entendant ce mot qu’elles utilisent souvent pour attirer son attention, et le sifflement hachuré stimule en lui un instinct primal qui lui donne envie de se dandiner dans sa direction. On dirait qu’elle veut lui montrer le fruit de son travail pour obtenir une congratulation de sa part, peut-être l’honneur de pouvoir le caresser quelques instants, mais son Altesse sublime n’y tient pas. La boîte en carton semble, en revanche, être une merveilleuse offrande, et il saute à l’intérieur pour s’y lover.

#22 - Toyoko Kid

#22 - Toyoko Kid

Semaine 18. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Lolita Thème 2 : Ascétique Thème 3 : 🐻 · 🪸 · 💉 · 🚬Contrainte : Un seul lieu J'ai pas mal hésité sur le sujet, et à vrai dire j'ai surtout douté de ma capacité à aborder quelque chose aussi lourd. Mais bon, faut oser sinon on progresse pas, et au pire c'est maladroit et je ferais un communiqué d'excuses. Les Toyoko Kids c'est un groupe de jeunes marginalisés, souvent des fugueurs, qui vivent dans un quartier de Tokyo. C'est un symptôme de tout plein de problématiques au Japon, et je ne peux que vous inciter à regarder un reportage si vous voulez vous renseigner. Mais pour ce qui est de ce blog, on peut se contenter de "cette nouvelle est (malheureusement) inspirée de faits réels".Musique d'ambiance : Yumeno Hajima Ring Ring - Kyary Pamyu Pamyu #22 - Toyoko Kid Sayaka rejoint le reste des Toyoko Kids au pied du bâtiment Toho alors que la nuit tombe sur le quartier de Kabukicho. Elle a passé l’après-midi à Harajuku avec une partie du groupe, passant leur temps dans les boutiques de niche aux styles criards à rêver de pouvoir s’offrir les nouvelles tenues aux imprimés enfantins. Peu importe l’heure, le quartier de Shinjuku où ils se retrouvent tous les soirs est baigné de lumière, que ce soit le soleil ou les enseignes lumineuses recouvrant chaque mètre carré des bâtiments, ou encore les écrans géants diffusant des publicités plus bruyantes les unes que les autres, comme si chacune se battait pour capter l’attention des passants. Elle dépose son sac à dos sur les pavés et s’assied avec les autres, prenant soin de placer une serviette sur le sol pour ne pas salir sa nouvelle robe aux tons pastel et recouverte de motifs imprimés représentants des cupcakes, des fraises et autres sucreries. L’espace d’un instant, elle repense à son ancienne vie à quelques heures à peine de Tokyo, dans ce village rural et arriéré, aux autres élèves du lycée qui se moquaient de sa passion pour la mode Sweet Lolita et aux professeures qui lui intimaient de se faire discrète afin de se fondre dans la masse pour mettre un terme au harcèlement qu’elle subissait. Sa main vient instinctivement caresser sa joue comme pour éponger une douleur fantôme quand elle repense à ses parents avant qu’une voix aigüe ne l’extirpe de ses pensées. — Sayaka ! Trop mignonne ta robe ! Attends, j’ai un ruban que je n’utilise plus, tiens. Prends-le. — Merci ! Elle sourit en prenant le ruban blanc et rose, parfaitement assorti à sa robe, et l’utilise pour attacher ses cheveux bruns. C’est vrai qu’il se marie très bien au reste de la tenue, il ne lui manquerait que des nouvelles plateformes, peut-être en trouvera-t-elle une paire dans des tons crème. Quand elle aura à nouveau un peu d’argent de poche. La vie en bas de cet immeuble n’est pas toujours facile, mais elle est agréable. Elle est vivable. Ici, les adolescents se rassemblent comme autant d’amis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains retournent chez leurs parents le soir, pour les plus chanceux, d’autres louent des chambres d’hôtel au rabais pour s’y entasser, ou dorment dans la rue. — Faisons un shooting, lance Rin en dégainant son téléphone. Sayaka se lève, réajuste son masque chirurgical décoré d’une mascotte et vérifie son maquillage. Rin dégaine un crayon et ajuste le trait sous les yeux de son amie pour mieux définir un petit bourrelet juste sous les cils inférieurs. La mode est à l’aegyo sal, cette tendance qui incite les filles à se dessiner une petite poche sous les yeux comme pour accentuer leur taille et les rendre plus globuleux. À côté d’elles, un autre groupe de jeunes complètement saouls s’amusent à se mettre un cône de chantier qu’ils ont piqué sur la tête et à se faire tourner jusqu’à perdre l’équilibre. Elle époussète sa robe, ajuste son sac sur son épaule et les peluches qui y sont accrochées puis enchaîne des poses de princesse sous les encouragements de Rin. Cette fille plus âgée est devenue comme une grande sœur pour elle. Quand Sayaka les a rejoints il y a quelques mois, Rin l’a intégré au reste du groupe et lui a même acheté de quoi manger. Elle lui a raconté qu'elle avait fugué depuis maintenant deux ans, et aura bientôt 17 ans. Contrairement à Sayaka, Rin préfère la mode Jirai Kei, un mélange mignon de dentelle et de larges jupons tout en noir et blanc agrémentés de grandes croix gothiques. Face à elle, Sayaka ne peut s’empêcher de penser que sa vraie sœur fait pâle figure. Elle regarde Rin trier les photos, retoucher le visage de Sayaka puis les poster sur X. Elle lui dit qu’elle s’est encore fait beaucoup d’argent aujourd’hui, 100 000 yens, alors elle lui a acheté de quoi manger au konbini du coin, et même pris un soda. Pendant le repas, le téléphone de Sayaka vibre dans sa poche. Une notification d’un message privé envoyé par un inconnu. Il est tombé sur la photo postée par Rin, et a retrouvé son profil en deux temps trois mouvements. Elle attend patiemment que sa grande sœur ait terminé de régler un problème entre un garçon et une autre fille. Sayaka n’aime pas vraiment les garçons chez les Toyoko Kids, parce qu’ils sont trop vieux, déjà, et qu’ils ne ramènent que rarement de l’argent. La plupart du temps, ils se contentent de boire du matin au soir, de prendre des médicaments du soir au matin et d’essayer de charmer les filles qui se font le plus d’argent pour pouvoir dormir avec elles, plutôt que dans la rue. — Qu’est-ce qu’il veut ? — Il me propose d’aller à un Love Hotel, répond Sayaka. Ce n’est pas la première fois. Elle aurait préféré un sugar daddy, un simple repas dans un restaurant avec un homme en manque de compagnie, mais son profil attire un autre genre de pervers, attirés par son apparence innocente, et surtout par son âge. — Vérifie bien les conditions qu’il donne. Ces radins essayent toujours de monnayer à la baisse. — Oui... — Dis-lui que c’est ta première fois, il sera prêt à payer 10 000 yens de plus, au moins. Il a parlé de protections ? — Il a dit... 15 000 yens avec, ou 30 000 yens sans... Mais je ne sais pas, Rin. Ce n’est quand même pas beaucoup d’argent et... — C'est normal au début. Tu verras, avec le bouche à oreille tu finiras par avoir des clients qui sont prêts à payer plus, toi aussi. Il faut bien commencer quelque part ! Peut-être qu’on devrait faire des collaborations toi et moi, je suis sûre qu’on pourrait se faire un sacré pactole. Sayaka fixe l’écran de son téléphone et les messages envoyés par cet inconnu. Elle lui dit qu’elle est vierge, et il accepte de monter le total à 40 000 yens, mais refuse de monter plus haut parce qu’il la trouve trop moche. Il lui envoie l’adresse d’un Love Hotel à quelques rues d’ici. — Tu réclames l’argent avant de faire quoi que ce soit, hein. Et s’il te demande de faire des choses supplémentaires, tu le fais payer d’abord, compris ? — Rin... Je sais faire, tu t’inquiètes trop pour moi. — J’ai un nouveau truc quand je suis trop stressée. Tu devrais essayer, prends un cachet de ça. Rin lui donne une boîte de somnifères Silece. — Tu en prends un, et s’il est vraiment moche tu peux en prendre un deuxième. Le moment passera plus vite. Attention, n’en prends pas plus sinon tu risques de t’endormir. Et bois de l’eau après, parce que ça peut rendre ta langue bleue. Sayaka regarde deux garçons en rattraper un troisième qui tombe à la renverse, ivre mort. Un passant appelle une ambulance en voyant la mousse qui coule de la bouche du jeune inconscient. C’est la troisième fois cette semaine, mais elle ne se fait pas trop de souci pour lui. Il finira à l’hôpital pour ce soir et sera de retour demain. Serrant la boîte de somnifères dans sa main, elle imagine déjà la paire de chaussures qu’elle pourra se dégoter demain, et le repas qu’elle offrira à Rin pour lui rendre la pareille, et se met en route.

#21 - Penimals

#21 - Penimals

Semaine 17. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Le Procès Thème 2 : Madagascar Thème 3 : 💣 · 🪶 · 🔍 · 🪾Contrainte : Ecrit au présent Bon déjà la contrainte, hein, j'écris quasiment tout le temps au présent parce que je trouve ça beaucoup plus simple. Je vais pas m'en plaindre, il faut savoir savourer les petits moments de simplicité dans la vie. Le côté Procès m'a tout de suite fait de l'oeil, parce que ça fait un lien avec des jeux vidéo que j'adore : les visual novel. C'est grosso modo des livres avec des images, généralement des jeux vidéo sans gameplay à proprement parler mais plutôt des milliers de boîtes de dialogue qui s'enchaînent. Parmi eux on retrouve deux séries que j'ai dévoré et qui mettent au centre de leur narration des procès plus ou moins loufoques mais non moins intenses : Phoenix Wright, et Danganronpa. Et en fait, bah je me suis un peu pris un mur parce qu'il s'avère que c'est super difficile d'écrire quelque chose avec du suspense et une intrigue qui se déroule pas trop "facilement". C'était quand même drôle de créer des personnages un peu plus colorés que d'habitude. Mais bon, on apprend et continue !Musique d'ambiance : Deux musiques plus ou moins intenses (beaucoup plus intenses que le récit mais bon) : Discussion -HEAT UP- - Masafumi Takada (pour Danganronpa) Pursuit - Cornered - Masakazu Sugimori (pour Phoenix Wright)#21 - Penimals — Non ! Oh non ! J’ai perdu mon stylo ! On me l’a volé ! Madame ! s'écrie Lou à l’attention de la professeure qui rangeait ses affaires. — Tu es sûre qu’il n’est pas dans ton sac ? répond-elle d’un ton las. Lou se penche sur le côté de son bureau pour vérifier, laissant tomber ses longs cheveux blonds dans une cascade étincelante, puis les remet d’une main derrière ses épaules. Elle fouille son sac à dos, ouvrant tour à tour chacune de ses poches en essayant de retenir ses larmes. — Il n’y est pas, j’en suis sûre... Madame, je l’avais au début du cours, il est forcément dans la pièce. Forcément dans les mains du voleur, dit Lou en jetant un regard à son voisin. Malo hausse les épaules, décochant un sourire en coin. — Ah bah oui, bien sûr, c’est ma faute. Les cinq élèves du club dessin sont assis derrière des bureaux simples en bois disposés en U. Ils se rassemblent ici un midi par semaine pour travailler ensemble, ou chacun de leur côté selon leurs envies du moment, sous l’œil avisé de la professeure d’arts plastiques qui se passerait bien de ces heures sup sans grand intérêt. Ces petits ne sont pas entièrement dénués de talent, mais leur avenir n’est clairement pas dans l’art, en témoignent leurs créations. D’habitude, elle leur donne un exercice simple puis les laisse travailler pendant une petite heure avant de les libérer. À défaut d’être des ados normaux, des petits 6ème dociles et effrayés par ce nouveau monde, ils sont hauts en couleur et ça leur donne quand même un petit cachet qui vient mettre un peu de piment dans ces heures de club interminables. Tout de même, un stylo, c’est pas la fin du monde et elle va s'en remettre la petite. — Écoute, Lou, c’est l’heure. Vous devez filer au self avant de retourner en classe. C’est juste un stylo, tu n’auras qu’à en utiliser un autre. — C’est pas juste un stylo ! C’est un Penimal ! Et un rare ! La petite blonde la regarde depuis son bureau à l’extrémité du U, les yeux brillants et les lèvres tremblantes. On pourrait presque croire que son monde est en train de s’effondrer, tout ça pour un Penimal, ces stylos affublés d’une figurine d’animal qui ont pris le collège d’assaut comme une avalanche. Il est rare de croiser un élève qui n’a pas sa mascotte préférée, le cerveau lavé par la déferlante de publicités et d’objets dérivés, de stickers, de cahiers et autres fournitures scolaires arborant ces animaux hauts en couleur. Ils sont partout. Le regard de Malo alterne entre Lou et la professeure, à moitié dissimulé par ses cheveux châtains qui retombent lourdement sur son visage criblé de boutons, occultant ses yeux sous un rideau de gras. À côté de lui, Gretchen est recroquevillée sur son bureau, fidèle à elle-même, comme si elle voulait disparaître. On dirait que sa peau est encore plus pâle que d’habitude. Les reflets de la lumière sur ses cheveux roux et frisés accentuent le contraste saisissant avec son visage aux couleurs d’un cachet d’aspirine. — Madame ? demande Regina en levant la main. Il manquait plus que ça, tiens, se dit Madame Machro. La première de la classe avec ses cheveux tirés en arrière dans un chignon. Ses grosses lunettes rondes surplombent les taches de rousseur qui parsèment son nez. La pauvre, avec ses dents trop grosses qui l’empêchent de parler correctement et son style à mi-chemin entre une secrétaire et une bibliothécaire... La puberté est sans pitié. — Oui, Regina ? — Je comprends que le temps presse, mais nous ne pouvons à l’évidence pas laisser cette affaire sans résolution. Chaque seconde qui passe est une opportunité de plus pour le voleur de s’en sortir indemne. Lou, tu me confirmes que tu es sûre que tu avais ton stylo quand tu es entrée dans la salle ? — O-Oui... — Bien. Alors madame, je propose que nous verrouillions la porte. Le voleur sera piégé parmi nous, et nous aurons le temps d’élucider cette affaire sans lui laisser d’échappatoire. — Regina... Je comprends que tu prennes ton rôle de déléguée au sérieux, vraiment, mais il n’y a pas besoin d’en faire une affaire d’état. Ce n’est qu’un stylo. Allez manger, et n’en parlons plus. — NON ! hurle Lou. De l’autre côté du U, Samson regarde la victime avec un regard empli de pitié. Il y a des burgers ce midi, à la cantine, alors son stylo hein... Il passe une main dans ses cheveux courts pour les ébouriffer un peu plus, puis commence à ranger ses affaires dans son sac. Gretchen tend une main vers lui pour lui intimer de s’arrêter, mais elle ne lâche pas Madame Machro du regard. — Nous resterons ici tous les cinq et tirerons l’affaire au clair. Je pense que nous pouvons vous exempter de tout soupçon, madame, étant donné que vous représentez le corps éducatif. Vous pouvez me faire confiance, en tant que délégué de classe je veillerai au respect des règles de l’établissement. Elle ne lâchera pas le morceau. Après tout, autant les laisser faire leurs bêtises, et tant pis s’ils meurent de faim dans l’après-midi. — Peu m’importe. Je reviens dans 45 minutes et vous avez intérêt à avoir fichu le camp. Regina regarde la professeure sortir de la pièce, se lève et va fermer la porte. Elle marche jusqu’au tableau, face au U maintenant marqué d’un trou à sa place initiale, et s’appuie sur le bureau de Madame Machro. — Voilà ma proposition, nous allons mener un procès pour révéler qui d’entre nous est le mécréant qui a volé le stylo de Lou. Une fois que nous l’aurons identifié au-delà de tout soupçon, nous l’enverrons à l’échafaud. Malo laisse échapper un ricanement. — L’échafaud, carrément. Quoi, tu vas demander à faire installer une guillotine dans la cour, tant qu’on y est ? — Je peux y aller, moi ? Vraiment je m’en fous de votre truc, tente Samson. Gretchen le regarde, hésite, ouvre la bouche puis la referme. — Non. Et ne t’avise pas d’essayer, sans quoi nous serons obligés de te considérer comme coupable. Rien de plus suspect que quelqu’un qui cherche à fuir la scène du crime. Regina savoure ce moment, cette tension presque palpable. L’air est électrique et la loi va reprendre sa place. La vérité éclatera au grand jour. — Regina, se lance Gretchen. Quand même... l’échafaud c’est... c’est beaucoup et puis... Elle ne finit pas sa phrase, avalant ses derniers mots dans un mutisme timide. — Bon, soit. Alors, le coupable sera banni du club dessin et il devra manger seul à la cantine tous les midis. Faites-moi confiance, j’y veillerai. — Et pourquoi on doit te faire confiance ? Parce que j’ai un peu l’impression que tu considères que le coupable c’est Samson, Gretchen ou moi. Mais n’oublions pas que ça pourrait être toi, madame la présidente, ironise Malo. Regina sort son Penimal de sa poche, un stylo couleur bleu marine sur lequel est perché un petit corbeau affublé d’une casquette de policier et d’un monocle. — Le mien, c’est Corpeaulice, et comme lui, j’aime la loi et la justice. Jamais je ne m’abaisserai à voler, à blesser quelqu’un, à traverser quand le feu est rouge, à tuer, ni à quoi que ce soit d’autre. Alors oui, tu peux me faire confiance. — Ah oui, tout ça, répond Malo en levant les yeux au ciel. — T’as qu’à t’asseoir à ton bureau, alors, au lieu de faire la petite cheffe, reprend Samson. Tout le monde sur le même pied d’égalité, et qu’on en finisse. J’ai la dalle. Lou ? Il ressemble à quoi ? — Bien. Qu'à cela ne tienne. Regina se résigne à retourner à son bureau en gardant la tête haute. — C’est un Cupicoeur. Tu sais, Samson, le petit singe avec des ailes et un arc qui tire des flèches qui rendent amoureux... Les yeux de Lou se perdent dans le vague, ou dans ceux de Samson, dur à dire. Gretchen ouvre un paquet de bonbons caché dans sa trousse et commence à en manger. — Ah ouais. T’sais, moi et les Penimals, c’est pas trop ça. C’est un peu un truc de gamin. — Et si... commence Gretchen. — Et pourtant, tu passes tous tes midis à dessiner des scènes de manga. C’est un truc d’adulte, ça ? demande Malo. — Fais attention à ce que tu dis l’avorton. Pourquoi on fouille pas les sacs de tout le monde ? — Est-ce que... réessaye Gretchen. Regina abat une main sur son bureau et le bruit résonne dans la salle de classe. — Attention à ton langage, Samson. Nous sommes dans un tribunal, un lieu sacré. Aucune violence ne sera tolérée, qu’elle soit verbale ou physique. Et nous ne pouvons bafouer l'intimité d'autrui en fouillant leurs biens personnels, sauf si nous avons une bonne raison. — Pfff. Il est toujours chiant comme ça, Corpeaulice ? — Bon et maintenant ? demande Malo. Parce que des stylos Cupicoeur, il doit y en avoir des dizaines dans le collège hein. Soit dit en passant, très original comme favori, Lou. — Je... retente Gretchen. — Il est spécial, le mien. C’est la version rare avec des paillettes dans l’encre. Vous saviez que c’est une chance sur 10 d’avoir un rare ? Ils valent une fortune. — EH OH J'EXISTE, crie Gretchen. Le silence retombe dans la pièce et les regards convergent sur elle. Lou se ronge les ongles et Regina réajuste ses lunettes. Déstabilisé, Malo laisse disparaître son sourire narquois quelques instants avant de se ressaisir. — Maintenant que j’ai votre attention, dit-elle en essuyant une goutte de sueur qui perle sur son front, je pense qu’on devrait commencer par déterminer quand le stylo a disparu, et je... — Super idée Gretchen, coupe Regina. Lou, c’était quand ? Malo joue avec une mèche de cheveux en l’entortillant dans ses doigts. — Je dirais... Peut-être au milieu de l’atelier, à peu près. Je m’en suis servi pour écrire le petit mot que... Le petit mot que j’ai fait passer à Samson. Lou penche la tête en avant, essayant de camoufler son visage qui rougit un peu plus à chaque seconde qui passe. De l’autre côté des tables, Samson détourne le regard. — Et après ? demande Regina. — Après je l’ai laissé sur mon bureau, je crois, et je me suis concentrée sur mon dessin. Je ne m’en suis pas resservi, mais j’ai remarqué qu’il avait disparu quand j’ai voulu ranger mes affaires. La représentante de la justice hoche la tête solennellement avant de reprendre son discours tandis que Gretchen la regarde en continuant de grignoter. — Merci, Lou. — Non mais on va pas y passer des heures, dit Samson. Rien qu’à voir les bureaux, c’est évident. Lou, et à côté Malo, puis Gretchen, Regina et moi. Y’a que Malo à côté de Lou. Affaire pliée, allez à la bouffe. — Je suis sûre qu’il me l’a volé parce qu’il veut le revendre, enchaîne Lou. — Oh oui, tiens, c’est pratique ça, ironise Malo. Tu m’en veux, Samson ? C’est parce que je me suis moqué de toi ? Désolé, hein, c’était de l’humour. Faut pas le prendre perso. Fouille ma trousse, si tu veux, mais tu vas être déçu. Je sais pas si tu as remarqué, mais on a tous pas mal bougé pendant l’atelier pour aller chercher du matos. On a tous eu l’occasion de le chourrer en passant à côté du bureau de Lou. Oui, Regina, même toi. J’y crois pas à ton petit numéro de fille modèle. — Certes, je dois bien admettre que tu marques un point, répond Regina. Il nous faut une preuve irréfutable, nous ne pouvons pas nous permettre d'accuser à tout va. Et un mobile. C’est la base de la résolution d’un crime. — Dis, Samson, il y avait quoi sur ce petit mot ? continue Malo. Allez, fais pas le timide. — T’aimerai bien le savoir, hein ? T’aimerai bien avoir un petit mot comme ça, peut-être que ça t’arrivera quand ton visage ne ressemblera plus à un champ de mines. L’autre problème c’est que les filles, elles s’intéressent pas trop aux mecs insupportables. — Oh ne t’inquiète pas pour ça, j’ai déjà 6 ou 7 copines sur Roblox, répond Malo en agitant ses mains. — Tu... Peu importe. Est-ce que vous croyez que le voleur s’est servi de mon stylo pour son dessin ? hasarde Lou. — Tu... l’aurais remarqué, non ? Enfin... dit Gretchen. Malo ouvre son cahier pour montrer son dessin du jour, à l’effigie de son Penimal favori. Un renard roux affublé d’un masque, Rusenard, qui se faufile dans une ruelle pour échapper à un Corpeaulice à ses trousses. Regina serre les dents. Il agite le stylo associé, un feutre mandarine avec un renard en silicone qui s’enroule autour. — Comme vous voyez, le mien est tout en orange. Cupicoeur, c’est du rouge, c’est ça ? — Ouais, dit Lou. — Ça prouve rien, dit Samson. T’as très bien pu le piquer et le foutre dans ton sac. — Tu veux que je vide mon sac, aussi ? Peut-être que tu veux aussi vérifier si je ne l’ai pas mis dans mon caleçon ? Tu veux me voir tout nu, Samson ? — Ta gueule. Jamais de la vie. — Allez, montre-nous ton dessin Sam. S’il te plaît, continue Malo. Lou fixe Samson, captivée par son côté badboy tandis que Regina regarde Malo. Il lui donne envie de l’étrangler, mais aussi de... Elle ne sait pas trop quoi. Il y a... un truc. Gretchen continue de grignoter ses bonbons, son regard fusant entre les deux garçons qui se chamaillent. Elle ouvre son cahier en silence pour montrer son dessin, un chat gris lové sur un croissant de lune doré, perché dans les étoiles. Des accents pailletés de bleu azur donnent au ciel étoilé un aspect onirique. D’une main elle sort son Penimal de sa trousse, un long stylo bleu parsemé d’étoiles et aux reflets brillants. Une petite figurine de chat gris est accrochée au sommet sur un croissant doré. — C’est Mistigrêve, et j’ai utilisé son stylo rare parce qu’il a des paillettes comme celui de Cupicoeur, et... — Super. Pas de rouge, coupe Malo, toi Regina ? Elle le fixe en révélant son dessin d’un Corpeaulice attrapant un Rusenard par le cou, prêt à lui passer les menottes. — Bleu. Suivant ? Tu sais, Samson, si tu ne le fais pas, ça va paraître vachement suspect. Malo ouvre à son tour son cahier en maugréant un juron, révélant un dessin d’un homme vêtu d’un kimono, debout sur une falaise. Un bandeau rouge enserre son front et vole au vent. — Oh tiens, du rouge. Comme... tiens donc, ce serait pas la même couleur que Cupicoeur, ça ? — Je t’ai dit que ça prouve rien. Faut être sacrément con pour utiliser un stylo volé devant tout le monde. — Pas de gros mots, Samson, répond Regina. — J’en sais rien, Sam. Quand je dessine, je me concentre sur ce que je fais, pas sur les stylos des autres. Mais des fois, je manque un peu d’inspiration et je regarde autour de moi, et je vois des choses bizarres chez mes petits camarades. Des choses qui me laissent croire qu’ils mentent. Tu savais que mentir devant la justice, ça s’appelle un parjure et c’est très grave ? Tu veux peut-être revenir sur ce que t’as dit précédemment ? — Dernière chance pour que tu la fermes, Malo, siffle Samson. — Pourquoi tu ne partages pas directement ce que tu as vu avec le tribunal, Malo ? demande Regina. La rétention d'information est tout aussi grave aux yeux de la loi. — Flemme. En attendant c’est le seul avec du rouge sur son dessin. D’ailleurs, Lou, tu ne t’en es pas servi pour le tien ? — C’est pas du rouge sur mon dessin, déjà, c’est du vermeil, glisse Samson. — Je ne veux pas gâcher l’encre, il est trop rare. Je ne m’en sers que pour... les choses importantes, balbutie Lou. Un sourire se dessine aux lèvres de Regina tandis qu’elle tourne lentement la tête vers Samson. Malo la regarde, les yeux pétillants. Elle l’a noté aussi. Bien. — “Vermeil” ? demande-t-elle à Samson. — Ouais c’est quoi le problème ? — Je n’aurais pas pensé que tu sois... à l’aise avec les nuances de rouge, c’est tout. Les mangas c’est surtout du noir et blanc, non ? — Et ? — Tu peux nous montrer ton “stylo vermeil” s’il te plaît ? continue Regina. Les joues de Samson prennent la couleur du bandeau sur son dessin. Malo se retient tant bien que mal de faire un commentaire, de toute façon la machine est déjà en route. Il l’a eu. — Si c’est vermeil... c’est pas le stylo de Cupicoeur. Lui, c’est du fuchsia. Et puis... dit Gretchen. — Samson, ça va ? demande Lou. — On s’en fout de mon stylo, lâchez-moi. — Allez, Sam, montre-nous ton stylo. C’est pas un Bic, n’est-ce pas ? Je ne connais pas tous les Penimals, mais de vermeil je crois qu’il n’y en a qu’un. C’est ça, Gretchen ? — Oui ! Exactement ! Un seul ! C’est CriK.O. le criquet boxeur ! Et puis ... — Merci. Dis donc, Sam, c’est pas toi qui disait que c’était un truc de gamin les Penimals ? — Toi, je te jure que ce soir tu sors pas vivant du collège, grince Samson. Regina lui lance un regard désapprobateur, et il sort de sa trousse un stylo vermeil arborant une figurine d’un criquet aux bras démesurés avec deux gants de boxe, et un bandeau rouge attaché à chacune de ses antennes. — Contents ? C’est pas le bon rouge, lâchez-moi la grappe. — Merci beaucoup pour le partage et ton honnêteté, Samson, dit Malo. Tirons un trait sur les mensonges que tu as prononcé dans cette pièce et repartons de zéro. Je suis d’accord avec toi, c’est pas la bonne couleur. Et puis, comme tu dis, on s’en fout des dessins, non ? Par contre, on a appris quelque chose d’autre dans toute cette histoire. Regina plisse les yeux en le regardant jouer avec ses cheveux gras. Elle déteste son approche, il force trop. Pire encore, elle n’arrive pas à cerner où il veut en venir ni comment. Il ne se base ni sur les faits, ni sur la logique. Qu’est-ce qu’il est énervant. Mais... — Quoi d’autre ? Allez, je vais pas tout faire tout seul, les copains, continue Malo en haussant les épaules. — On n'est pas potes, se dépêche d’ajouter Samson. On le sera jamais, toi et moi. — On savait déjà que Gretchen connaissait tous les Penimals, dit Lou. — Je n’ai pas amené mon classeur, mais... — Gretchen est la seule suspecte qui a utilisé un Penimal rare avec des paillettes pour son dessin, coupe Regina. Mais je ne vois pas le rapport. Malo applaudit en souriant à Regina. — Oui ! Bien ! Et regardez ses mains. Bon, en omettant le sucre des bonbons qui y est resté collé. Tu sais, Gretchen, c’est pas bien de grignoter entre les repas. Tous les regards se tournent vers elle alors qu’elle se recroqueville sur sa chaise, cachant ses mains sous le bureau comme si elle espérait les faire disparaître. — Montre tes mains, Gretchen, dit Regina. — Allez, Gret, s’il te plaît. Pour moi, demande Lou. Pour Cupicoeur. Elle montre ses doigts, qui scintillent un peu sous la lumière des néons. — Oh la vache ! Elles sont pleines de paillettes ! s'exclame Samson. — Oui... Les stylos rares ont un peu tendance à en mettre de partout... — Et qu’est-ce que ça nous apporte ? lance Regina à l’attention de Malo. — Je dois tout faire parce que je suis le suspect principal, c’est ça ? Corpeaulice il s'en fout de la présomption d'innocence ? C’est pas toi qui est censé mener la barque ? Allez, Regina, dis-nous ce que ça nous apporte de savoir ça. Et voilà qu’il lui lance un défi. Très bien, qu’à cela ne tienne. Elle pourra faire le reste toute seule, elle lui prouvera que Corpeaulice vaut mieux que Rusenard et que la loi prévaut toujours. Regina jette un regard à sa montre, il leur reste un bon quart d’heure. Le temps presse, et ils ne peuvent plus se permettre de digressions. Pourquoi est-ce qu’il a attiré son attention sur les stylos pailletés ? Pour les emmener sur une fausse piste et jouer la montre ? Ses yeux marrons sont vissés sur le visage de Regina et elle jurerait les voir scintiller un peu. Il s’amuse, autant qu’elle. Les paillettes. Comme dans le stylo de Cupicoeur. Elle regarde ses propres mains et y aperçoit un reflet, l’espace d’un instant. Elle les fait tourner, essayant de le capturer à nouveau, et fini par voir une paillette sur la pulpe de son index. — Il y avait des paillettes sur le mot que Lou a fait passer aussi, c’est ça ? — Oui, répond-il avec un clin d’œil. D’accord, et maintenant ? Lou les regarde, confuse, et Gretchen a l’air d’être au bord de la syncope. — T’as fini tes bonbons, Gretchen ? — Euh... oui... — T’as rien d’autre à manger ? J’ai un petit creux, et j’ai l’impression que Regina patauge un peu, ça pourrait lui faire du bien de prendre un petit encas. Gretchen regarde Malo en écarquillant les yeux, mais elle ne répond rien. Et si... non... — Lou, je peux voir tes mains ? demande Regina. — Euh... Oui ? La représentante de Corpeaulice se lève et fait le tour des bureaux, puis inspecte les mains de Lou, compare les paillettes qui s’y sont déposées alors qu’elle rédigeait le mot, en récupère une avec son ongle et la compare avec la paillette sur son index. Elles sont différentes. Très similaires, mais la paillette prélevée sur la main de Lou a de légers reflets rougeâtres alors que celle qu’elle a eu sur son doigt est plutôt argentée. — Samson, y a-t-il des paillettes sur le mot ? — C’est privé. — Je ne te demande pas son contenu. Je te demande s’il y a des paillettes. — Oui. — Bien. Tu peux me décrire leur reflet, s’il te plaît ? — Elles brillent. C’est des paillettes, Regina, c’est un peu le concept. Je vois pas le rapport, ce mot c’est Lou qui me l’a écrit. Elle va pas se voler son propre stylo. — Tu peux me parler de la teinte de leur reflet ? — Bah ça brille quoi, c’est un peu blanc et scintillant, je sais pas quoi te dire. — Tu les qualifierai de rouge ? — Euh, non. Regina se rassied à sa place, savourant le silence qui est tombé sur la pièce. Elle a toujours rêvé de mener un interrogatoire, de coincer le coupable. Quelque chose cloche encore, il manque quelques pièces du puzzle, mais elle sent l’atmosphère qui devient de plus en plus dense. Elle respire un grand coup. Elle sent la justice qui parcourt ses veines. — Le mot que tu as reçu ne vient pas de Lou. C’est un faux. Les paillettes qui y sont collées viennent du Mistigrêve de Gretchen. Dans sa tête, elle imagine le bruit sourd qui serait rajouté au montage dans une émission de télé et les regards choqués des personnes dans l’audience du tribunal. — Pas mal, Regina, complimente Malo. Pas mal du tout. Pourquoi est-ce que ses compliments lui font plaisir ? — Gret... C’est vrai ? demande Lou. — Q-quoi ? Non... Bien sûr que non... Je... — Réponds, Gretchen, menace Samson. — Je... Non... — Je me demande bien où est passé le mot initial, tiens, dit Malo. Hein Regina, t’en pense quoi ? Elle le sent, elle en est toute proche. Le dénouement final, la surprise de la révélation, le bonheur de voir le criminel écroué. — Vide ta trousse, Gretchen, ordonne Regina. — Tu... Non. Tu ne me dis pas quoi faire. Alors que l’attention de Gretchen est tournée vers Regina, Malo se penche brusquement en avant, attrape sa trousse couverte de stickers Penimals et la retourne pour vider son contenu sur le bureau. Des stylos avec assez d’animaux pour remplir un zoo entier roulent sur le bois usé, dont un stylo Cupicoeur. — C’est quoi ce bordel, dit Samson. Regina s’en saisi juste avant Gretchen. Le stylo est orné d’un ouistiti avec deux ailes en silicones et un petit arc dans lequel est encoché une flèche avec un cœur comme pointe. Le design est simple, standard. — Rends le moi ! C’est... C’est le mien ! lance Gretchen. C’est pas celui de Lou ! — Pas très sympa de ta part, Regina, dit Malo. Je croyais que Corpeaulice suivait toujours les règles ? T’as demandé un mandat de perquisition avant de piquer son stylo comme ça ? Sinon, c’est toi la voleuse, hein. Elle regarde le stylo quelques instants en grinçant des dents avant de le reposer sur le bureau de Gretchen. — Gretchen dit vrai, ce n’est pas celui de Lou. Il n’est pas de couleur fuchsia, le label indique “Incarnat”. Et ce n’est pas une version rare, avec des paillettes. — Gretchen, tu veux peut-être expliquer ce qui s’est passé ? propose Malo. — Je... Non... — Ok ! Alors je m’en occupe ! Ou Regina, peut-être ? Elle croise les bras en guise de réponse. Il manque encore quelque chose. Le mobile. Et le vrai stylo. — Notre chère Gretchen, bien contente d’être au milieu du passage des petits mots doux de nos tourtereaux, a profité de sa place de passeuse pour échanger le papier initial avec un autre. Enfin, je suppose, vu que le contenu de ce bout de papier est apparemment d’une confidentialité absolue. En tout cas, je l'ai vu glisser le premier mot que je lui ai passé dans sa trousse et l’échanger avec un autre. C’est bizarre. Sam, tu peux passer le mot à Lou, s’il te plaît ? Il se lève en silence, serrant dans son poing le bout de papier couvert de paillettes, qu’il dépose sur le bureau de sa supposée autrice. Regina l’observe puis pose à nouveau son regard sur Malo. Où va-t-il ? Et quel rapport avec le stylo ? Lou déplie le mot, le regarde quelques secondes avant de braquer un regard accusateur sur Gretchen. — Ce n’est pas mon écriture. Et ce n’est pas ce que j’ai écrit. Gretchen laisse échapper un sanglot en entendant la voix de son amie qui a perdue de sa douceur. — Lou, est-ce que tu peux nous confirmer la couleur de l’encre ? demande Regina. — C’est... Maintenant que tu le dis, on dirait que ce n’est pas le fuchsia de mon stylo. C’est un peu... terne. — Tiens donc, dit Malo. Comme si c’était plutôt une teinte incarnate ? Tu m’en vois choqué. Vraiment. Chokbar. — Désolée Lou... Je... Je sais pas ce qui m’a pris... — Pourquoi, Gret ? — Lou... — Réponds moi. Pourquoi ? — Réponds lui tout de suite, avant que je ne te fasse cracher le morceau, enchaîne Samson. — Parce que j’en ai MARRE ! VOILÀ POURQUOI ! Depuis que t’es avec cet abruti, tu m’as complètement oubliée ! Tu passes toutes les récrés avec lui, les pauses du midi aussi, tu l’as même ramené au club dessin parce que sinon “il te manquait trop” ! Et moi ? Hein ? On est copines depuis la maternelle, et tu me jette comme une vieille chaussette dès qu’un garçon te regarde ? T’as honte de moi ? C’est ça ? — Gret... — Même quand tu passes du temps avec moi, tu ne me parles que de lui ! Et Samson il a fait ça, et ce weekend il a un match, et il m’a fait un dessin, et machin et truc et MERDE ! Je m’en fous de lui ! — Sympa pour Samson, ça. Moi je te trouve pas si inintéressant, Sam, dit Malo en riant. — C’est vrai, Lou ? Tu lui parles tant que ça de moi ? demande Samson en souriant. — Alors j’ai remplacé ton foutu mot par un autre. Non mais sans déconner, Lou, tu crois vraiment que ça m’intéresse quand tu me dis “et tu penses que je devrais plutôt lui donner rendez-vous vers les casiers, ou plutôt sous le préau”, ou encore “Gret, ce week-end on va zoner avec Samson, tu crois qu'on devrait se prendre un bubble tea ou une crêpe” ? T’as pensé à moi ? Peut-être que moi aussi, j’ai envie de passer du temps avec toi. Mais tu t’en fous, hein ? Alors j’ai changé le lieu de rendez-vous, pour faire foirer votre date pourri, et comme ça, tu reviendras chouiner auprès de moi, parce qu'ENFIN tu te rappelleras que j’existe et que je suis toujours là. Tu me fais péter les plombs, à me demander cinquante fois de t’aider à reformuler ta pauvre phrase pour la marquer sur un mot à la noix, tellement que j’ai l’impression de la connaître par cœur ! Donc je l’ai réécrit de mon côté, et j’ai rajouté des paillettes pour que ça ressemble au tien. T’es content, Malo ? C’est ça que tu voulais entendre, Regina ? Lou laisse échapper une larme mais n’arrive pas à intervenir. Gretchen est inarrêtable, elle qui est d’habitude si timide et renfermée, on dirait que la boîte de Pandore est ouverte et que rien ne la refermera. En la regardant parler, Regina aperçoit un petit reflet sur les dents de Gretchen. — Gênant, dit Malo. — Gretchen, s’il te plaît, dit Regina. — Et tu sais quoi ? J’en ai rien à faire que tu te sois fait piquer ton stylo. Voilà. Tant mieux, et bien fait pour toi. Et j’espère que tu le retrouvera jamais, et... Regina frappe des deux mains sur la table. — SILENCE ! Le calme retombe sur la pièce et Gretchen reprend son souffle sous les regards médusés de Lou et Samson. Un sourire en coin refuse de quitter le visage de Malo. Il manque encore quelque chose, une preuve de l’interversion. Le mot initial n’était pas dans sa trousse. Une fois coincée dans cette pièce, elle a réussi à le faire disparaître. Mais quand ? — Gretchen, tu as mangé le mot de Lou, c’est ça ? demande Regina. — Dis, Gretchen, ça a bon goût l’encre pailletée ? demande Malo. — Q-quoi ? Non, c’était des bonbons, et... — Et le mot, n’est-ce pas ? J’ai vu les paillettes sur tes dents, quand tu criais. Il est l’heure d’avouer, le temps presse et nous n’avons pas le temps de tourner autour du pot. — Je vous emmerde. Elle se mure dans le silence, croise les bras et se met à sangloter silencieusement. Regina est possédée par Corpeaulice. Nous y sommes, le glas de la justice sonne triomphalement dans la classe et tout est réuni. Le mobile est évident, il ne reste que la preuve irréfutable. — Gretchen, vide ton sac, ordonne Regina. — Hein ? Samson se lève, s’empare du sac et le renverse sur la table. Un autre stylo Cupicoeur tombe, orné d’étoiles brillantes et recouvert de paillettes. — Que... Regina se lève et pointe Gretchen du doigt. — Silence, criminelle. Ta culpabilité est irréfutable, et ton crime impardonnable. Je te prononce bannie du club dessin, à tout jamais. Tu devras désormais déjeuner seule, et interdiction formelle de t’approcher de Lou ou Samson. — Attends, je... — SILENCE ! Maintenant, va-t'en. Disparais de notre vue, tu n’es plus la bienvenue parmi nous. Si tu t’en va et que tu respecte ton exil, je ne ferais pas de rapport au CPE. — Tu vois, je t’avais dit que c’était une poukave, chuchote Samson à l’attention de Lou. — Mais... commence Gretchen. Samson lui lance un regard assassin qui la fait fondre en larmes, puis elle récupère ses affaires éparpillées sur le bureau et sors de la pièce en courant. — Gret, attends ! dit Lou en se lançant à sa poursuite. — Voilà super, merci pour ces conneries. Il y a intérêt pour vous à ce qu’il reste de quoi bouffer, au self, lâche Samson en sortant à son tour. Malo range tranquillement son cahier dans son sac, le sourire aux lèvres. Le cœur de Regina continue de s’emballer alors qu’elle le regarde. Est-ce que c’est l’adrénaline ? — Pas mal, la binoclarde. Il en a dans le ventre, Corpeaulice. — La loi triomphera toujours. — Et pourtant, elle n’aurait pas triomphé sans moi. — Comment ça ? — Je sais pas, il n’y a pas quelque chose qui cloche ? Non ? Rien ? Pourtant, non, tout était bien là. Le mobile : la jalousie. La preuve : le stylo dans le sac. Ou... Non. La preuve de sa jalousie, c’est plutôt le faux mot. Mais alors, pourquoi avait-elle le stylo dans son sac ? Pourquoi voler le stylo de son amie ? — C’est moi qui l’ai glissé dedans, si c’est ça que tu te demandes, dit Malo. — PARDON ?! — Je savais que Lou s’en rendrait compte, et après il suffisait de laisser les choses se faire pour que la vérité éclate au grand jour. Je pouvais pas laisser une si belle histoire d’amour se terminer comme ça, ou laisser cette criminelle s’en sortir indemne. Tout s’effondre autour de Regina. Le jugement rendu était le mauvais, et le coupable du vol initial s’en est sorti indemne. Elle s’est trompée, manipulée par le vrai criminel qui l’a poussé vers une conclusion erronée. — Mais... pourquoi ? — Je n’avais pas vraiment le choix, tu sais. Quoi, tu penses vraiment que si j’avais dit devant tout le monde que Gretchen avait fait un truc bizarre avec le mot, Lou ou Samson m’auraient écouté ? T’as vu comment ils me parlent ? — Alors, pourquoi faire quoi que ce soit ? Tu te fiche bien d’eux et de leur amourette, non ? — La soif de justice, peut-être. C’est pas correct ce qu’a fait Gretchen, je sais pas ça me dérange et il fallait que je révèle ça au grand jour. C’est pas Corpeaulice qui aurait pu agir, parce qu’en soit elle n’a rien fait de vraiment illégal. Juste immoral. Un sale boulot pour Rusenard, comme d’hab. — Tu ne t’en sortira pas comme ça. Je vais leur dire, aux autres. Tu n’es plus le bienvenu ici, Malo. — Et qui te croira, Regina ? Il n’y a que toi et moi ici. C’est une preuve, ça, “Malo me l’a dit” ? La vérité n’a rien d’absolu, c’est juste les faits sur lesquels on tombe d’accord. Tout le monde a vu le stylo tomber du sac de Gretchen. C’est ça la vérité, maintenant. La coupable, c’est elle, tu l’as dit toi-même en prononçant ta sentence. — Mais... La loi est absolue. Elle est juste, elle est parfaite, elle ne se trompe pas. Alors pourquoi... — Tu sais, Corpeaulice et Rusenard sont souvent décrits comme des antagonistes, mais des fois je me demande s’ils ne sont pas complémentaires. Sans mon intervention, Gretchen aurait réussi à semer le trouble dans la belle idylle de Lou et Samson. Alors dis merci, Regina. — Jamais. Malo hausse les épaules, ramasse ses affaires et sors de la salle en souriant. — Tu sais Malo, c’est pour ça que t’es toujours tout seul, lance Regina alors qu'il est sur le pas de la porte. Ce n’est pas une façon de faire les choses. Tu es insupportable. — La solitude, ça me va si c’est le prix à payer pour être droit dans mes bottes. Et je sais que tu me comprends, parce que c’est pareil pour toi. Tu dois te détendre un peu Regina. Je suis sûr qu’un jour, on sera potes tous les deux. On est les deux côtés d’une même pièce. En tout cas c’était sympa de faire ça avec toi, aujourd’hui. — Tu as quand même menti à tout le monde, et fichu un sacré bazar, alors comment tu peux te considérer droit dans tes bottes ? — Pas vu, pas pris, dit-il avec un sourire.

#20 - Croisade

#20 - Croisade

Semaine 16. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Picaresque Thème 2 : Don Quichotte Thème 3 : 💻 · 🦌 · 🐦 · 🪶Contrainte : Se passe durant un évènement historique On est d'accord que la définition d'un évènement historique, c'est très vague. J'en ai donc choisi un qui est historique pour moi, alors que c'est très probablement tombé aux oubliettes pour beaucoup de monde. J'y repense tous les jours tellement c'était stylé. Et c'est fou c'est déjà ma 20ème nouvelle ✨Musique d'ambiance : Le medley d'Aya Nakamura pour la cérémonie d'ouverture des JO 2024 #20 - Croisade Jacques était confortablement installé dans son fauteuil en cuir marron usé, duquel il n’avait pas décollé de l’après-midi. Il régnait dans le salon une odeur de poussière et de meuble en bois fatigué. Devant lui, la télévision diffusait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, un long spectacle enchaînant des tableaux mettant en valeur les trésors de la ville de Paris en liant le tout par des prestations musicales. Il était fier de regarder son pays mis à l’honneur, sa patrie qu’il adorait, content de revoir Zidane à la télé après toutes ces années et presque émoustillé par l’hommage au cabaret même s’il aurait préféré une chanteuse française pour “Mon truc en plumes”. Cette anglaise lui avait laissé un goût un peu amer en bouche, comme si elle avait emporté avec elle un morceau du prestige français. S’en est suivi un défilé de bateaux et d’athlètes venus des quatre coins du monde, et Jacques devait bien admettre que cela lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Des sauvages au nom incompréhensibles hurlaient devant la Conciergerie et il se leva pour aller fumer une cigarette à la fenêtre. Aya Nakamura, qui va faire justement le trait d’union de cette langue française qui vit, d’Aya Nakamura au Formidable de Charles Aznavour, annonce le présentateur. — Chéri, où t’as rangé les billets pour le Puy-du-Fou ? lui demanda sa femme depuis l'autre pièce. — J’en sais rien. Il se réinstalla dans son fauteuil fétiche et fut assailli par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. L’Académie française, entourée de feux d’artifices éclatant d’or sur la surface du bâtiment aux pierres blanches, et surtout cette femme vulgaire qui s’avance sur le pont en chantant. Les danseuses se pavanaient autour d’elle, traçant leurs silhouettes fines avec des gestes de main aussi sensuels que suaves. Les envahisseurs étaient aux portes de la culture, ils s’étaient immiscés parmi nous sans que nous ne le remarquions vraiment et étaient parés à se saisir de nos richesses. Cette malienne venue profiter de la France et se nourrir de son sein en était l’exemple parfait, juxtaposée ainsi au trésor architecturel et historique de l’institution en fond. Elle chantait comme si la vie lui était due et comme si les spectateurs méritaient de subir ses palabres crachant sur la sainteté de la langue française. — Ramène-moi un autre canon, cria Jacques à l’attention de sa femme qui faisait on ne sait quoi. Pire encore, cette “chanteuse” osait se réapproprier les couplets de Charles Aznavour comme pour se moquer de ses détracteurs, comme pour se moquer de lui. Il avait levé l’alerte, il avait crié au reste du peuple que le pays était assailli et qu’il était temps de se réveiller, mais personne ne l’entendait. Dans son village, oui, ils avaient su mettre au pouvoir des personnes censées, qui avaient conscience du danger qui approchait, mais ils n’étaient qu’une portion infime de cette belle patrie qui disparaissait année après année, oubliant sa culture et son histoire, sa façon de vivre, ses traditions et ses coutumes. Ces jeunes ignares qui pensaient tout savoir mieux que tout le monde, avec leurs cheveux bigarrés et leur manque de respect représentaient bien cette nouvelle France dans laquelle il refusait catégoriquement de vivre. Les vraies valeurs, le travail, le savoir-vivre, les codes sociaux, ils étaient prêts à tout brûler sous couvert d’un besoin d’accepter ces personnes étrangères qui venaient profiter du système, de laisser pousser les poils sur leurs jambes et dieu sait quelle autre connerie. Sa femme lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, plongé dans ses pensées. Jacques s’imaginait comme un chevalier aux portes de son château-fort, prêt à tout pour repousser l’envahisseur et sauver son royaume. Sous ses yeux ébahis, la Garde républicaine se ralliait sous la bannière de la chanteuse, oscillant derrière elle dans un pas incertain en tambourinant et fanfaronnant. Il était déjà trop tard pour ces traitres, leur allégeance avait changé de camp, mais pas celle de Jacques. Il serrait dans sa main son glaive, la bataille s’annonçait féroce mais il était résolu à mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner sa vie. Ses amis aussi étaient en train de s’armer sur la plage du village, à l’abri des murs fortifiés bientôt assaillis, alors que les envahisseurs aux armures de toutes les couleurs se pressaient aux portes. Une main posée sur son plastron décoré d'une croix rouge, il pria. Il ne laissera pas tomber la citadelle, il ne passera pas l’arme à gauche. Rien ni personne ne lui prendra son pays, ses traditions et sa culture. Son téléphone vibra, un message de son ami qui lui demandait quand est-ce qu’il penser se pointer au PMU le lendemain. Le samedi, c’était anis et pétanque. Arraché à son imagination, Jacques lui répondit qu’il serait là à l’ouverture, attrapa distraitement une rondelle de saucisson dans l’assiette que sa femme avait déposé sur la table basse, et éteint la télé.

#19 - Récursion

#19 - Récursion

Semaine 15 (un peu en retard). Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Orgueil et Préjugés Thème 2 : « C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. » La Promesse de l'aube (1960) - Romain Gary Thème 3 : 🐻 · 🪚 · 🔌 · 🥍Contrainte : Un seul personnage Eh beh décidément je suis pas culturé pour un sou. J'ai lu aucun de ces deux livres, mais la citation du Thème 2 me va bien. Je m'en suis servi comme incipit, et j'ai passé (longtemps) (très très longtemps) à rédiger cet énorme pavé qui n'a évidemment absolument rien à voir avec le livre original. C'était très intéressant à mener comme réflexion, même si perturbant. Au final je crois que je suis plutôt fier du résultat, malgré cette espèce d'insatisfaction latente qui ne part jamais vraiment et qui me susurre à l'oreille que si, je pourrais tout à fait repasser encore une fois sur le texte et ajuster quelques bitoniaux. Je me suis même autorisé à caler 2-3 citations bien pompeuses pour étayer un peu mon propos, parce que je suis ce genre de mec.Musique d'ambiance : Demon Haunt I - ATLUS Sound Team (pour Shin Megami Tensei V:Vengeance) #19 - RécursionLes gens ne réalisent pas que le moment présent est tout ce qui existe ; il n'y a pas de passé ou de futur, sauf en tant que souvenir ou anticipation dans votre esprit. - Eckhart Tolle Occurence 19 C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. Les vagues s'abandonnent sur le rivage à une dizaine de mètres de mes pieds dans un reflux continu qui me berce et le soleil au zénith me baigne de sa chaleur. Je reprends mes esprits et me relève alors que mes mains s'enfoncent dans les grains fins et chauds qui m'entourent. L'horizon s'efface derrière l'océan, je suis entouré d'une petite crique parsemée de quelques palmiers accompagnés de rochers gris. Je ne ramasse pas le pistolet. Mes pieds nus s'enfoncent dans les dunes microscopiques tandis que je me rapproche de la caméra posée sur son trépied. Je désactive l'enregistrement et elle émet un bip pour me confirmer que ma commande est bien exécutée, puis je navigue dans les menus et lance la vidéo. À l'écran, je me vois debout sur la plage, seul. Mon regard est rivé sur l'objectif et je déglutis, articulant quelques mots que le micro ne capte pas avant de sortir le pistolet de ma poche. Je souris et fais un pouce à la caméra de ma main libre, puis porte l'arme ma tempe. On dirait que quelque chose est coincé dans ma gorge, autant celle du moi dans cette vidéo que celle du moi qui la regarde. Mon double appuie sur la détente, du sang jaillit de sa tête et il disparaît aussitôt en laissant le pistolet tomber sur la plage désormais déserte. Je regarde l'écran, incrédule, et la vidéo continue en diffusant seulement les vagues qui se heurtent inlassablement au rivage. Une longue minute s'écoule avec ce paysage tranquille, puis je me vois réapparaître à peine quelques centimètres au-dessus du sol avant de retomber doucement sur le sable. J'y reste une poignée de secondes et je reprends conscience, me lève et vient désactiver l'enregistrement. Occurence 1 Le sable chaud se glisse entre mes doigts et j'ai l'impression de m'extirper d'un doux rêve, comme si j'avais à nouveau reçu la visite de cet être drapé de lumière opalescente. Ce n'était pas pour cette nuit, peut-être que ce sera demain. J'ouvre doucement les yeux, abasourdi par le paysage qui se dessine autour de moi. Les murs blafards éclairés des néons jaunes de ma chambre d'hôpital ainsi que les moniteurs électroniques, avec leurs bips incessants, ont laissé la place à une plage magnifique rutilante sous la lumière du soleil couchant. Je tourne la tête, à la recherche de ma femme qui est sur le lit jouxtant le mien, mais je ne la trouve nulle part. Je suis seul, ici. Et je me sens bien. Mieux que je ne me suis senti depuis des dizaines d'années, je crois. Par réflexe, je cherche d'une main la télécommande qui me permettrait de relever mon lit pour me redresser mais je ne trouve que des grains dorés qui s'égrènent entre mes doigts. Mon corps est léger et libéré de sa litanie de capteurs, mes mouvements sont plus simples et j'arrive même à me redresser sans aide. J'ai l'impression d'avoir perdu 60 ans, comme si j'étais revenu d'entre les morts, et je me lève. Je suis plus grand qu'hier. Plus musclé, aussi. Et mes mains ont perdu leurs tâches et leurs rides. En quelques enjambées, je rejoins l'eau et me penche en avant pour y contempler mon reflet. L'homme qui me regarde de l'autre côté du miroir ne m'est pas inconnu, mais il ne peut pas être moi. Ce jeune homme qui s'approche de la trentaine, avec ses cheveux bruns coupés courts, ses yeux marrons, sa fossette au menton et son sourire de travers, je l'ai vu vieillir pendant mes 89 longues années de vie. Mais ici, je le vois comme il était à 28 ans. Comme j'étais à 28 ans. Un Tim venu du passé, avec son goût douteux pour les chemises hawaïennes et les pantalons un peu trop courts. Mes pensées se bousculent les unes contre les autres alors que je me redresse, essayant tant bien que mal de faire face à l'évidence. Mon corps qui me répond à nouveau et qui ne me fait plus mal, mon visage d'antan et mon audition qui est revenue ne laissent pas planer le doute. J'ai rajeuni, je suis revenu dans le passé grâce à on ne sait quel artifice. Cette plage, je la reconnais. Elle est le théâtre du plus grand mystère de ma vie. Je la quitte en pressant le pas et rejoint le chemin qui y mène. Si mes souvenirs sont bons, ce qui est peu probable, le sentier en terre devrait me ramener à un arrêt de bus et je pourrais rentrer chez moi, dans cet ancien appartement miteux qu'on louait avec ma femme — enfin, ma copine, à l'époque — dans la ville de Monterey, Californie. Les embruns me collent à la peau et mon corps s'emballe, excité à l'idée de sentir à nouveau le monde extérieur et la beauté qu'il abrite. À peine quelques mètres plus loin, le chemin en terre s'arrête et est remplacé par une grande barrière cadenassée qui bloque l'accès à la crique. Je l'escalade, surpris par ma propre fougue et mes bras qui me répondent sans broncher lorsque je les contracte, et saute de l'autre côté. Un panneau indique "Lieu interdit au public pour préservation de la faune". Plus loin, je ne trouve pas l'arrêt de bus non plus. Une grande autoroute est tracée en travers de mes souvenirs, écrasant le sentier sous des bandes d'aimants et le bruit des voitures qui filent à toute vitesse. Mon estomac s'effondre dans mon ventre quand je me rends compte que je n'ai pas remonté le temps. Ces autoroutes, je les connais. Ces voitures qui accélèrent par magnétisme aussi. Elles ont remplacé le paysage routier d'antan aux alentours de 2050, faisant disparaître les véhicules à essence ou électricité. Je suis revenu dans mon corps d'autrefois, mais le monde ne m'a pas suivi. Je remonte la route sur quelques kilomètres et fini par trouver une aire de repos où je reste pendant de longues heures en demandant de l'aide aux quelques voyageurs qui s'y arrêtent, les suppliant de me prendre à bord pour me ramener à l'hôpital de San Francisco. Finalement, une femme âgée me laisse monter dans son véhicule et nous glissons en silence le long de l'autoroute en direction de la ville où je suis censé être alité en attendant ma propre fin. Par chance, elle me dépose juste avant la fin des heures de visite et l'androïde à l'accueil de l'hôpital me laisse passer le portique. Je me précipite dans les couloirs, l'ascenseur et le dédale de chambres identiques pour finir devant la porte de la mienne. Sans prendre le temps de toquer, je l'ouvre et pénètre à l'intérieur. Ma femme est allongée sur son lit désormais solitaire, les yeux fermés, et nos deux enfants sont assis de part et d'autre, chacun lui tenant une main en retenant ses larmes. Ils me dévisagent, un mélange de choc, de tristesse et de détresse sur leur visage, avant de me demander de sortir. J'essaye de leur expliquer mais je n'ai moi-même pas d'explications à leur donner. J'essaye de leur dire quelque chose, de leur rappeler les vieilles photos de moi qu'ils ont sûrement vu dans un quelconque album. Je leur jure que c'est moi, que je voudrais embrasser ma femme une dernière fois, mais je ne fais qu'empirer la situation. Ils ne me reconnaissent pas. La sécurité me jette sur le trottoir, et je n'ai même pas le temps de lui dire au revoir. J'erre dans la rue, privé de repères, et je fini sur le Golden Gate Bridge à regarder l'eau en contrebas. Occurence 2 Le sable. La plage. Le vent frais de la nuit. Je me revois basculer en avant et plonger dans l'eau depuis le pont. Et je suis de retour ici. Je passe la nuit seul sur cette plage déserte qui me retient prisonnier d'un monde où j'ai déjà vécu ma vie. Sans elle, sans mes enfants, à quoi bon continuer. Je devrais y retourner, essayer de leur parler à nouveau. Mais comment les convaincre que si, je suis bel et bien leur père, même si je suis maintenant plus jeune qu'eux ? Ils croiront à une blague de mauvais goût, ou à une arnaque, ou que sais-je. Je me relève, et m'avance dans les vagues qui tentent de me repousser en vain. Occurence 10 Cette maudite plage me ramène encore dans ce cycle infernal dont je n'arrive pas à m'échapper. Cette fois-ci, c'est un peu moins douloureux et je me remémore le visage de mon autre femme, celle de ma vie précédente, qui me sourit chaleureusement. Un léger sentiment de trahison me pince le cœur, comme si je n'avais jamais vraiment réussi à faire le deuil de mon premier amour, et j'essaye tant bien que mal de me rassurer en me disant qu'elle est partie depuis plus d'un siècle maintenant, et qu'elle ne m'en veut pas. Cette tentative d'auto-conviction n'a jamais marché, et elle ne marche pas mieux aujourd'hui. Malgré le tumulte, je dois me convaincre que je n'y peux rien et que la situation n'est pas sous mon contrôle, que je ne suis qu'un acteur sur cette scène gigantesque, qui s'en va et revient à chaque acte. Les autres personnages ne se souviennent jamais de moi, et c'est comme si je n'avais pas existé dans ce qui précédait. Je disparais des photos. Si je laisse une lettre, le papier est vierge à mon retour. Les systèmes d'identification numériques me reconnaissent toujours, eux, mais ma date de naissance se décale au fur et à mesure, comme s'ils réécrivaient eux-mêmes mon identité dans leur base de données. Plus le temps avance, et plus le monde devient illogique, mais personne ne semble s'en soucier. J'ai revu mes premiers enfants dans une autre vie. Ils étaient tous les deux mariés et heureux. J'ai suivi leur vie de loin, caché juste hors de leur vue. Un jour, j'ai suivi mon fils et ses enfants dans un parc, et ai interpellé le plus jeune en prétextant avoir besoin d'un renseignement, puis de fil en aiguille j'ai essayé de lui tirer les vers du nez en lui demandant où étaient ses parents — il les pointa du doigt — et lui ai demandé s'il avait des grands parents. Le petit s'est empressé de répondre que oui, il en avait deux du côté de sa maman, mais que son papa n'avait pas de papa. Je me suis enfui avant de fondre en larmes. Occurence 11 Je grave une onzième strie dans un rocher au bord de la plage dès mon réveil. Je veux essayer le saut en parachute, cette fois. Il y a un autre couple qui fait bronzette sur la plage, alors je leur demande depuis combien de temps ils sont là. L'un des deux me jette un regard étrange, et l'autre me dit qu'ils sont arrivés il y a quelques heures. Je leur demande s'ils m'ont remarqué, s'il s'est passé quelque chose de bizarre depuis qu'ils sont installés, mais ils me répondent que non et me demandent gentiment de les laisser tranquille. Occurence 13 Je rajoute une autre strie et quitte la plage. Le base jump reste ce qui m'a donné le plus de sensations fortes. C'est la seule chose qui me fait me sentir vivant, désormais. Depuis quelques vies, je m'adonne à toutes les pratiques dangereuses puisque de toute façon, je ne cours pas vraiment de risque. Au pire, je meurs. Occurence 18 Les sensations fortes m'ont lassées et je suis maintenant submergé par une curiosité presque malsaine. Le besoin de savoir ce qui m'arrive me dépasse et m'empêche de vivre une vie normale. J'ai volé un pistolet et une caméra en ville. La première fois que j'ai essayé, je me suis fait rattraper par des policiers qui m'ont abattu au milieu de la rue. Mais la deuxième fois, j'ai réussi mon coup. Je vais me filmer, sur cette plage, et je vais voir ce qui m'arrive dans mes derniers instants. Occurence 0 Nous nous sommes engueulés ce soir. Elle veut un enfant, mais je ne me sens pas prêt. Je veux dire, on a à peine la trentaine tous les deux et les deux bouts peinent à se joindre. On va pas se rajouter un gosse à charge par dessus le marché, dans notre piaule miteuse et humide. Et puis je veux encore vivre, moi. Sortir. Voir les potes. Faire des conneries. M'amuser. Je me suis cassé de notre appartement en claquant la porte, pris la voiture et roulé jusqu'à cette petite crique. Quand tout allait bien, on y venait tous les deux et on restait sur cette plage isolée pendant des heures. On parlait de notre avenir ensemble, des artistes qu'on voulait voir en concert et des constellations qu'on pouvait apercevoir quand le ciel était dégagé. Les heures filent et mon téléphone reste silencieux. Elle attend que je fasse le premier pas, que je revienne m'excuser, sûrement. Et je vais le faire. Elle me connaît bien. Elle sait que je sais qu'elle a raison, qu'il est l'heure pour nous de grandir et de nous responsabiliser, que je dois faire un trait sur les petites folies et me concentrer sur mon avenir. Parfois elle me dit que je suis trop coincé dans notre passé, dans notre ancienne vie. Je crois qu'elle a raison, mais je ne veux pas l'admettre. Je ne veux pas lâcher prise. J'aime vivre avec ce petit grain de folie, cette spontanéité qui donne à chaque jour son éclat. Mais plus que tout ça, je l'aime elle, et s'il faut trancher, c'est elle que je choisirai à chaque fois. Même si elle a toujours raison, et que ça m'agace profondément. Un scintillement m'attire l'œil, comme un tissu opalescent au-dessus du sable qui vole au gré du vent. Je le suis distraitement du regard, me demandant quel déchet a réussi à capturer la lumière de... Il n'y a pas de lumière autour de moi, et le ciel est un drap en velours noir sur l'horizon. Je me lève et me rapproche de l'éclat de lumière qui disparaît de façon intermittente, réapparaissant sous une autre forme à chaque fois. Je tends la main et il me captive, cet objet aussi incongru qu'insaisissable. Mes doigts se referment sur lui et passent au travers mais j'ai l'impression d'apercevoir une forme humanoïde qui me regarde en souriant. Je perçois à peine cette autre personne et suis incapable de la voir vraiment, elle est comme un fantôme ou un fantasme. Une douce chaleur traverse mon corps et m'apaise, je ne me suis jamais senti aussi bien. Elle m'enlace dans ses bras et je la sens dans tout mon corps, comme un enfant qui ferait un câlin à sa mère après un cauchemar. J'ai l'impression qu'elle est en moi, dans mon corps et dans mon âme. Elle me demande mes désirs sans mots et je lui réponds en silence. Je m'attends à ce qu'elle me propose de faire un vœu mais elle s'évapore déjà et le froid de la nuit reprend sa place sur ma peau. Je sors mon téléphone de ma poche, compose un message pour m'excuser et lui dire à quel point je l'aime, et que je ne vais pas tarder à rentrer si elle m'accepte. Occurence 34 Le temps n'a plus d'emprise sur moi. Plus rien n'en a, je crois. Je joue au jeu de la vie comme si je pouvais tricher autant que je le souhaite, j'ai toutes les cartes en main et je peux recommencer le pli autant de fois que je le désire. J'ai essayé la plupart des sports les plus dangereux, une quantité innommable de drogues et autres substances illicites. Je me fous de vivre autant que de mourir car l'un comme l'autre m'est désormais impossible. J'ai passé plusieurs cycles entiers à étudier tout ce qui pouvait m'intéresser de près ou de loin. Le problème, c'est que la science évolue bien plus vite que je n'arrive à l'appréhender. Si je passe une occurrence (car c'est ainsi que j'ai décidé de les appeler) à étudier la physique quantique, alors j'ai toute une vie à rattraper en histoire, en sociologie et en art. J'ai donc décidé de m'adonner à certaines disciplines, et j'alterne quand je m'ennuie. La biologie, la médecine, l'agronomie, l'histoire, parfois la cuisine ou même la loi. Il y a bientôt deux siècles de cela, je suis devenu un artiste relativement connu dans le monde de la peinture. Au prochain cycle, personne ne se souvenait de mon nom, mais tout le monde se souvenait de mes toiles, ces œuvres mystérieuses réalisées par un artiste qui n'aurait jamais dévoilé son identité. Même en montrant que je pouvais les reproduire à la perfection, je n'ai pas réussi à convaincre qui que ce soit que c'était moi, l'artiste original. L'amour commence à s'estomper. J'ai vécu des centaines d'amourettes et des dizaines de grands amours. Avec des hommes, des femmes, et tout ce qui se trouve entre les deux et ailleurs. Ma descendance est éparpillée aux quatre coins de la planète et du temps. Rien n'arrive à la cheville du premier amour. Bizarrement, je n'oublie rien. Ou presque. J'aurais cru que la capacité de stockage de mon cerveau serait limitée mais j'ai l'impression de me souvenir de tout ce qui compte. Peut-être que j'oublie les bribes de vie futiles, aussi nombreuses soient-elles. Je n'oublierai jamais mes regrets, mais j'arrive désormais à vivre avec. Occurence 38 J'ai perdu l'intérêt que je portais à l'art. L'attrition en a eu raison. Toutes les œuvres semblent vouloir me crier quelque chose, comme si l'artiste voulait projeter en moi un fragment de son âme en me disant "Regarde ! C'est moi ! Perçois-moi !", mais j'ai déjà vécu ce qu'il veut me raconter, et bien d'autres choses encore dont il n'aura jamais conscience. De toute façon, la quasi-totalité de ce qu'ils appellent l'art maintenant est en fait généré par l'intelligence artificielle qui a rallié notre espèce sous sa bannière. Les hommes se sont asservis eux-mêmes, au profit d'une vie confortable sans anicroches. La seule chose qui m'époustoufle encore, c'est le monde qui m'entoure. Sa beauté naturelle et sincère, sans effort. Il évolue avec moi, change, se transforme pour devenir quelque chose d'autre. Les autres humains ne font que s'y adapter, moi je le vis. Malgré cela, je suis dévoré par la panique et l'anxiété. Ce monde qui évolue est en proie à ceux qui l'habitent, qui le détériorent et l'usent pour leur bien-être transient et impermanent, sans se soucier des dégâts irréversibles qu'ils causent par inadvertance, ou consciemment. Des guerres de pacotilles remplacent des pays entiers par des terres brûlées et inhabitables. La planète se rapproche chaque jour d'une boule de feu hostile à toute forme de vie, mais ils continuent sans s'en soucier outre mesure. Ils s'en foutent, parce qu'ils ne seront plus là pour en subir les retombées. Mais moi, si. Occurence 42 L'orgueil des humains a fini par déborder de son récipient comme il fallait bien s'y attendre. Un fou furieux a appuyé sur le gros bouton rouge et déclenché l'envoi d'une première bombe, et les autres pays (enfin, les autres IA régentes) ont décidé de rendre la pareille en tirant à leur tour. Par chance, j'étais en ville à ce moment-là et j'ai pu être le spectateur de ce théâtre urbain qui s'embrase dans la panique. Tous les moniteurs qui hurlent des messages d'alertes, les cris des habitants qui ne sont pas prêts, les tentatives de fuite alors qu'il n'y a pas d'échappatoires. Je connais bien les entrailles de San Francisco, après y avoir passé plusieurs occurrences, et j'en ai donc profité pour me faufiler dans les couloirs du métro et aller me glisser dans un des abris cachés en sous-terrain. J'ai assommé le dernier gars qui allait y rentrer, un quidam comme un autre, et j'ai pris sa place, désolé pour lui. La porte s'est refermée derrière moi alors qu'une voix synthétique annonçait que l'abri avait atteint sa capacité maximale. La vision de cet innocent, inconscient juste derrière la porte, condamné par ma faute, me hantera sûrement. Je suis coincé dans le bunker avec quelques autres personnes, et la radio nous liste les zones désormais inhabitables sur la planète. Une autre réfugiée ironise en disant qu'ils auraient pu lister les dernières zones habitables. La vérité, je pense, est que cette liste n'existe pas. La première attaque nucléaire a rasé un pays d'Europe, et s'en est suivi un cataclysme pire que ceux décrit dans la bible, effaçant de la planète toute trace de vie humaine en moins d'une journée. Je me demande combien nous sommes de survivants au total, cachés dans ces bunkers mal équipés. Il n'y a avec moi qu'une poignée de vieillards, cette femme désagréable d'une trentaine d'années qui me lance des regards lubriques de temps à autres, et un enfant tellement malade qu'il ne passera pas la nuit. Nous ne savons pas ce qu'il a, et il n'y a pas de médecin avec nous pour nous aiguiller ni de médicaments "miracle" à disposition. Je suis le seul homme qui n'a pas déjà un pied dans la tombe. La vérité est que je sais ce qu'il a. J'ai étudié la médecine dans une autre vie. Je pourrais le diagnostiquer. Ses nausées, sa fièvre et les rougeurs qui parsèment son corps indiquent clairement une exposition à des rayonnements radioactifs. Son corps d'enfant ne résiste pas autant que les nôtres alors il est devenu notre petit canari. Peut-être que pour nous aussi, il est trop tard, ou alors peut-être que nous arriverons à survivre malgré la courte exposition qui a eu lieu avant que nous scellions l'abri pour de bon. Je pense sincèrement qu'il vaut mieux rester dans l'ignorance plutôt que de devoir faire face à l'inévitable. Je pourrais coucher avec cette femme dans le seul but de procréer, et commencer à préparer l'avenir de l'humanité au sein de ce bunker. Si mes calculs sont bons, nous avons assez de nourriture pour tenir au moins un siècle, peut-être deux si nous ne nous développons pas trop rapidement, que nous nous débarassons rapidement des poids morts et si nous arrivons à diversifier assez nos croisements génétiques pour éviter des problèmes de consanguinité. En théorie, c'est possible. Elle et moi, nous serions comme Adam et Eve des temps modernes. Mais je ne fais rien de tout ça. Il y a quelque chose au fond de moi, quelque chose qui me retient, qui m'empêche de les aider. Nous ne sortirons jamais de ce bunker, alors à quoi bon prolonger notre enfermement dans ce clapier ? Le monde extérieur ne sera jamais plus habitable, en tout cas pas avant que nous soyons à court de nourriture. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux, pour eux, que la souffrance ne dure pas trop longtemps ? Mais il y a aussi autre chose, je les tiens coupable, ces innocents qui sont tout autant victimes que moi, je les tiens responsable de l'annihilation du monde. Je leur en veux pour tout ce qui va m'arriver et pour ce qu'ils représentent. Je ne vois plus leur souffrance, je ne vois que leur égoïsme. Je ne les vois pas eux, je vois des humains. J'ai volé quelques affaires en ville avant de venir me cacher ici, sans trop réfléchir. Un peu d'eau et de nourriture. Un pistolet. Une seule balle. Je vais m'en servir, et emmener avec moi tous leurs espoirs. Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. - Blaise Pascal Occurence 70 Je— Occurence 300 Occurence 541 Occurence 781 Occurence 951 La pla— Occurence 1586 Occurence 2843 Les occurrences commencent à être de plus en plus longues. J'ai passé des années à exister par intermittence, quelques secondes par ci, quelques minutes par là. Parfois, je pouvais subsister une heure environ avant de perdre connaissance ou de tomber malade. C'est la première fois que je vois un coucher de soleil en entier depuis que je suis parti du bunker. Je ne regrette pas mon geste, ni mon égoïsme. Je ne regrette plus rien. Cette planète survivra sans les humains, pendant quelques temps. Elle se reconstruira, loin d'eux, et moi je subsisterai en attendant qu'elle m'accepte à nouveau. Occurence 3415 J'ai pu vivre une journée entière avant de me sentir mal. Le temps s'allonge et ma vie reprends son cours. Bientôt, je pourrais aller en ville, peut-être. Occurence 3501 J'ai essayé de remonter l'autoroute détruite jusqu'à San Francisco pendant la dernière occurrence, mais ma tentative s'est soldée par un échec. Bien sûr, il n'y a plus de véhicule en état de marche nulle part. J'allais mourir de soif, alors j'ai tenté le tout pour le tout, ai bu l'eau d'un ruisseau qui passait par là et je suis immédiatement tombé malade. Je crois que j'ai vu quelqu'un, avant de tourner de l'œil. Je retrace mes pas, arpente à nouveau cette route qui n'en fini jamais, dans l'espoir de retourner là où je suis mort la dernière fois. Malgré ce que je pensais, malgré ce que je me suis dit, je regrette amèrement mes choix. Je donnerai tout pour voir un autre humain, pour partager ne serait-ce qu'un moment en compagnie de quelqu'un. Je les détestais, et maintenant ils me manquent. Occurence 3508 Je ne réussis pas à retrouver cet individu que j'ai cru apercevoir il y a quelques occurrences. Est-ce que je l'ai halluciné ? De toute façon, je n'ai rien de mieux à faire que de continuer à le chercher, coûte que coûte. Alors j'arpente cette route sans relâche. Des fois, je tiens 3 jours. Des fois, je ne tiens pas 24 heures. C'est alors que je revois cette figure humaine, à peu près aussi grande que moi. J'ai envie de courir pour la rejoindre avant qu'elle ne me file encore entre les doigts, mais ma gorge me démange et mon estomac crie famine. Je me sens faible et desséché. Je crois qu'elle m'a vu, elle aussi, et je la vois se redresser. Ma vision commence à vaciller et un rideau noir encadre mes yeux, ma tête est prise dans un étau qui se resserre. Mon corps est en train de s'éteindre, mais je le force à mettre ses dernières forces dans un pas, puis dans un autre. Soulever le pied est un supplice que je répète encore et encore, parcourant une infime partie des mètres qui me séparent de cet autre individu que je ne distingue plus bien. Elle est en train de se rapprocher de moi, elle aussi. Je trébuche. Occurence 3509 Je ne perds pas une seule seconde et me remet déjà en route. Je dois y retourner, le rattraper. Peut-être qu'elle sera toujours dans les parages. Elle aura oublié notre précédente rencontre, mais je n'oublie jamais. Je suis revenu là où je suis mort lors de la dernière occurrence et mon cœur bondit dans ma poitrine quand je la vois, assise précisément là où je suis tombé. Je me précipite à sa rencontre et un désir brûlant m'emporte, je veux l'enlacer, peu m'importe qui il ou elle est. Je veux sentir la chaleur d'un autre être humain, voir un sourire, parler, tout simplement. Mais plus je me rapproche, plus je suis confus. La personne, si on peut l'appeler ainsi, ressemble plutôt à un épouvantail en métal, un ramassis de bouts de tuyaux de plastiques gris, de plaques de métal rouillées et de pistons hasardeusement branchés les uns aux autres dans une figure qui évoque vaguement, très vaguement, l'aspect d'un être humain. Son ersatz de tête est surplombé d'une caméra dont l'objectif est fixé sur moi, et un panneau solaire fait office de casquette. À mon approche, le robot se lève et me fixe en silence, puis il lève une main (un disque avec 5 vis en éventail) qu'il secoue comme pour me faire coucou. Des cliquetis émanent de chacune de ses articulations et je me demande s'il ne va pas tout simplement s'effondrer sur place, emmenant avec lui mes derniers espoirs. J'essaye de dire bonjour et ma voix craque dans ma gorge. Il continue de me dévisager, ou plutôt de me filmer, ou je ne sais pas trop comment qualifier comment il m'observe, et pointe sa bouche, l'absence de bouche, et son oreille, absente aussi. Il fait non de la tête. Je sens que la fatigue est en train de me gagner à nouveau et mon cerveau s'embrume. Dans un dernier geste, pour m'économiser le prochain voyage, je me pointe du doigt puis me retourne, pointant vaguement dans la direction de la plage de Big Sur. Occurence 3514 Il se souvient de moi, malgré mes réapparitions. J'en suis presque sûr. Petit à petit, le robot se rapproche de la plage. Je retourne à chaque fois là où je suis tombé à l'occurrence précédente, et je le croise en chemin. Je fais alors demi-tour, et nous parcourons ensemble le chemin en silence. Lorsque la fin approche, je lui donne une direction approximative et le laisse continuer le temps que je revienne. J'ai l'impression qu'il ne fonctionne pas la nuit, probablement que son panneau solaire-casquette lui fait office de source d'énergie. Quand je le retrouve dans ces moments-là, il reste assis, immobile. Alors j'attends avec lui le lever du soleil, en espérant que je serais toujours là quand il se réveillera et j'essaye d'ignorer mon estomac qui crie famine, ma gorge sèche et ma tête qui tourne. Mes occurrences sont de plus en plus longues, je pense que la radiation commence à être plus supportable. Peut-être que je reverrais bientôt un chat ou un chien errant, quelque part. Il se réveille avec le soleil et au lieu de me faire son coucou habituel, il tend sa main devant lui. Je tape dedans avec la mienne, comme je le lui ai appris à faire la dernière fois. Il se souvient bien de moi. Occurence 3517 Le robot est sur la plage. Je ne sais pas trop pourquoi je l'ai ramené jusqu'ici. Nous passons nos journées en silence à regarder les vagues au loin. J'ai l'impression d'avoir de la compagnie, même si nous n'interagissons que par gestes. Je voudrais lui poser des questions, savoir d'où il vient, ce qu'il est, où sont ses semblables, même si les réponses m'effraient. Je suis assis à côté de lui dans le sable que j'aplati avec ma main, puis j'y trace "TIM" et me pointe du doigt. Il regarde mon nom au sol, puis moi, et hoche la tête. Je dessine une flèche qui pointe dans sa direction, avec un point d'interrogation. Il dessine une croix dans le sable. Est-ce qu'il a vraiment compris que je lui demandais son nom ? Ou est-ce qu'il pense que je lui demande s'il s'appelle Tim ? Je n'ai aucune idée de l'intelligence artificielle qui se cache dans ce robot, ni même d'où il vient. Ma théorie est que c'était un androïde quelconque, peut-être un robot de nettoyage, qui a survécu aux déflagrations et essaye de retrouver des humains à aider depuis, en se rafistolant avec ce qu'il trouve en chemin. La plupart des infrastructures ont dû tomber dès les premiers impacts, et je doute fort que le réseau électrique soit toujours sur pied. Il y a donc beaucoup à parier que les centres de données abritant les IA plus consommatrices en énergie sont éteints depuis belle lurette, et seuls subsistent les robots autonomes qui peuvent fonctionner avec un panneau solaire. Mais cela veut aussi dire que sa puissance de calcul est, selon toute logique, très limitée. Il efface les dessins dans le sable, puis dessine un bonhomme en bâton, un crâne et une flèche qui fait une boucle. Sa caméra m'observe et je ne sais pas quoi lui répondre, ni dans le fond ni dans la forme. Je hausse les épaules. Je rigole. Je rigole comme je ne l'avais pas fait depuis des décennies, des siècles peut-être. Il dessine un bonhomme qui sourit dans le sable. Nous continuons d'échanger pendant de longues heures que je ne vois pas passer. Ce besoin de compagnie qui me dévorait de l'intérieur est en train de se résorber doucement, même si ce n'est pas exactement comme je le voulais. J'ai essayé de lui demander la date ou même l'année, mais il m'a répondu par une série compliquée de symboles qui — je crois — avaient pour but de me faire comprendre qu'il ne savait pas vraiment. Je suppose que le dessin d'une batterie, d'une croix, et d'une horloge entourée d'une flèche voulait dire qu'il était resté hors service pendant longtemps, ou tout du moins pendant un temps indéterminé. Il me demande combien de fois je suis réapparu sur cette plage, et je ne sais pas quoi répondre. J'ai perdu le compte il y a longtemps. Enfin, pour être tout à fait honnête, je fais semblant de ne pas savoir parce que je préfère ne pas y penser. Le rocher couvert de stries reste dans mon dos, loin de mes yeux, il y a bien longtemps que j'ai abandonné ce décompte. Je m'endors avec le sourire. Occurence 3518 Il est assis à côté de moi quand je me réveille et me tend la main, et je tape dedans. J'ai trouvé un ami. Nous reprenons nos discussions par dessins interposés, et j'essaye de lui demander s'il est connecté à un réseau. Je dessine un symbole évoquant vaguement des ondes qui émanent d'une représentation de sa tête, et se dirigent vers un satellite. Il fait non de la tête, mais reprends le dessin pour y ajouter une flèche vers l'arrière, assujettie d'une coche. Je commence à le comprendre de plus en plus facilement. Il était connecté à un réseau avant mais il ne l'est plus. Je le regarde en haussant les épaules, pensant qu'il les haussera à son tour, mais il se contente de me fixer sans bouger. Peut-être qu'il essaye de matérialiser comment me répondre ? Comment m'expliquer sa déconnexion ? Il efface tout et dessine un ensemble de carrés reliés les uns aux autres par des pointillés dans une grande chaîne, en désigne un au bout puis se pointe lui-même. Puis, un par un, il efface les autres carrés, en commençant pas le carré à l'opposé de celui qui le représente. Juste avant d'arriver à sa propre représentation, il efface la ligne pointillée qui le relie aux autres blocs, et efface tout le reste. Si je ne me trompe pas, et cela expliquerait pourquoi aucun autre robot ne nous a rejoint, les IA étaient reliées entre elles par un réseau, sûrement à l'aide d'un satellite. Puis quelque chose les a supprimés, une par une, un virus peut-être. Ou elles se sont éteintes d'elles-mêmes. Il s'est déconnecté, je suppose, juste avant sa suppression ? Mais cela veut aussi dire qu'il sait ce qui s'est passé entre la guerre qui m'a coupé du reste du monde, et sa déconnexion. Je vais pouvoir en apprendre plus, savoir ce qui est arrivé aux autres humains. Savoir comment rejoindre la société. La plupart des abris et bunkers étaient reliés à un réseau qui a dû enregistrer qui y était réfugié, peut-être qu'il a encore accès à quelques données sur les bunkers survivants juste avant sa déconnexion. Je dessine une planète et un bonhomme en bâton debout à sa surface, je le baptise Tim, puis j'en dessine d'autres ailleurs avec des points d'interrogation à la place d'un nom. Il regarde le dessin. Il efface tous les personnages sauf le mien. J'ai l'impression que le sol se dérobe sous moi, que le monde est en train de s'effondrer, j'essaye de m'accrocher à ce qui m'entoure, au peu de courage qu'il me reste, au faible espoir que peut-être quelque part, n'importe où, un autre humain est vivant. Je dessine d'autres planètes et y ajoute des humains. Il les efface aussi. Je me lève, marche jusqu'à l'eau. Occurence 3519 Quand je me réveille, il a dessiné une grande carte des alentours, et je reconnais la plage, le tracé de l'autoroute que j'ai longtemps arpentée et la ville qu'il a dessinée. Il fait une croix sur la plage, marque "0:0:0", puis il me pointe du doigt. Je suis loin, très loin. A quoi bon essayer de comprendre ce qu'il essaye de me dire ? Je suis le dernier humain. Ici et ailleurs. Je suis condamné avec ce robot, jusqu'à ce qu'il finisse par casser et que je me retrouve à nouveau seul. Occurence 3520 Il me secoue les épaules et le bruit de la ferraille qui cliquète atteint mes oreilles avant que je ne reprenne vraiment connaissance. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, c'est trop m'en demander. Pourquoi vivre dans un monde sans avenir ? Occurence 3527 Il me soulève de force et m'oblige à me lever, cette fois. Je crois que je n'ai pas bougé depuis plusieurs jours voire semaines, me laissant mourir de faim, ou de soif, ou de désespoir. Certains morceaux de son corps ont changé, il a dû partir chercher des pièces de rechange aux alentours. Ses jambes ne font plus la même taille et il se déplace en claudiquant. Un énorme dessin recouvre la plage, j'y reconnais la Terre et quelques corps spatiaux disséminés sur le sable. Un peu plus loin, il a creusé un gros trou circulaire affublé d'une sorte de triangle comme un chapeau, peut-être qu'il essaye de représenter une comète ? Une flèche relie le tout à notre planète. Je regarde le dessin, apathique, comprenant doucement ce qu'il va m'arriver. Il me regarde, j'ai presque l'impression de voir de la panique dans l'objectif de la caméra. Peut-être que ce n'est que mon propre reflet, peut-être que je suis enfin devenu fou. Il dessine une horloge, et une flèche. L'impact est pour bientôt ? Ou l'impact va arriver... Un jour ? Mais quand ? Et qu'est-ce qu'il attend de moi ? Je ne peux pas le sauver, malheureusement. Occurence 3741 La plage est recouverte de calculs qui s'étendent jusqu'à la route derrière, gravés dans le métal, et qui continuent dans la terre brûlée. Je le laisse faire. Il ne vient plus me chercher pour me les montrer. Il m'a abandonné sans vraiment me quitter. Parfois, il me pointe du doigt d'une façon un peu insistante et me montre la planète. Ça me fait rire, je vois un peu d'humanité dans ses mimiques et dans l'énervement qu'il imite face à mon inaction. Il me montre son "0:0:0". Il me montre ses calculs incompréhensibles qui s'étendent bien au-delà de cette plage que je n'ai plus envie de quitter. Je suppose que sa puissance de calcul n'est pas suffisante pour les mener dans sa tête, alors il les étale sur ce monde voué à la destruction, espérant peut-être y trouver une réponse à l'inévitable. D'autres fois, il dessine des formes géométriques, un point, une ligne, un carré, un cube. Je comprends qu'il essaye de me parler de dimensions, mais je ne vois pas où il veut en venir. Je ne cherche pas vraiment à comprendre. Il écrit 2658418471 au sol, attends quelques secondes en me regardant, puis il efface le nombre et le remplace par 2658418472. Une mesure temporelle ? Une durée avant la date de l'impact ? Je crois que je préfère ne pas savoir quand, le simple fait de savoir que ça va arriver m'est déjà insoutenable. Occurence 3906 Le ciel se colore de vermeil et je regarde l'astéroïde qui se rapproche, doucement mais sûrement. Le robot est revenu s'asseoir à côté de moi. Je me demande s'il ressent aussi ce calme paradoxal, cette sensation de confort dans l'abandon. Nous ne pouvons rien y faire. Est-ce qu'il modélise la mort, dans ses circuits ? Ou est-ce qu'il voit ça comme "être éteint" ? J'aurais dû lui demander quand j'en avais encore le temps. Il a fini ses calculs, je crois. Il m'a dessiné sur la plage, au centre de son dessin de la terre. Une flèche me relie, mon bonhomme en bâtons avec ma petite pancarte qui indique "TIM", à d'autres chiffres. 0:0:0. Les coordonnées GPS de... l'impact, peut-être ? Je n'y comprends rien, cela fait longtemps que j'ai perdu le fil de ses calculs et que j'ai arrêté d'y prêter attention. Tout porte à croire que l'astéroïde finira sa course de l'autre côté de la planète. Je le dessine à côté de mon personnage, un petit robot représenté par un carré et quelques segments. Sans vraiment réfléchir, je le prends dans mes bras et le serre contre moi. Il va me manquer. La nuit tombe mais les cieux sont toujours éclairés, il fait de plus en plus chaud. Je dessine un cœur dans le sable, il en fait de même. Le sol tremble et les océans se soulèvent. Une vague nous engloutit. L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour cela que le présent nous échappe. - Gustave Flaubert Occurence ??? Je n'ai aucune idée de quand je suis, j'ai seulement l'impression d'émerger d'un long sommeil agité empli de rêves fiévreux. La sensation de me noyer dans les ténèbres et le froid qui me glace les entrailles. Parfois, rien. Depuis quelques temps, j'ai la chance d'apercevoir quelques rayons lumineux qui me rappellent que je peux voir. Je n'entends rien d'autre qu'un bourdonnement sourd dans mes oreilles. Occurence ??? Je me réveille en apercevant à peine la lumière qui perce timidement la surface de l'eau au loin. Je flotte doucement vers elle mais je ne l'atteins pas à temps. Occurence ??? Après des milliers d'essais, j'ai réussi à l'atteindre. Je suis au milieu de l'océan. Occurence ??? J'ai arrêté d'essayer et je préfère vivre ce cycle perpétuel sans y réfléchir. La surface me paraît un tout petit peu plus proche à chaque occurrence. Un jour, je me réveillerai et pourrai respirer sans nager, sans paniquer, sans essayer désespérément de vivre quelques secondes avant de recommencer. Occurence ??? Un petit banc de sable trône au milieu d'un océan s'étendant à l'infini dans toutes les directions. Mon banc de sable. Ma plage de Big Sur. Généralement, je ne peux pas rester ici très longtemps et je fini rapidement emporté par une vague, mais je savoure ces instants de calme après ces millénaires de souffrance. Chaque bouffée d'air, aussi douloureuse soit-elle, est un rappel que j'existe encore. Toujours. Je ne peux pas vraiment mesurer la zone, mais j'ai l'impression qu'elle grandit petit à petit, comme si mon trône faisait surface au milieu de cette étendue aquatique. Le monde se reconstruit autour de moi. Occurence ??? J'ai craché dans l'océan, en espérant y inculquer une quelconque bactérie qui serait réincarnée avec moi. Peut-être que cela pourrait aider à stimuler le développement de la vie à nouveau, et redémarrer la machine ? Occurence ??? La plage est immense, désormais. Je crois que j'ai raté un pan entier de son développement, parce que je me suis à nouveau retrouvé à me réveiller sous l'eau. La force de toute cette eau qui m'entoure est sans pareille et je suis à sa merci. Mais elle m'a rendu ma plage, je suis à nouveau sur mon trône. Occurence ??? La notion de temps m'est abstraite depuis bien longtemps, cela doit faire des millénaires que je regarde mon royaume se construire, millimètre par millimètre. La beauté de ce puzzle qui se construit pièce par pièce est absolue et je n'en suis qu'un piètre témoin. J'en oublie parfois tout ce qui a précédé, mes vies d'avant. Quand j'avais encore la chance de vivre avec d'autres humains. Avec ce robot. Puis il m'arrive d'apercevoir mon reflet dans une flaque d'eau et je me dévisage. Je regarde cet homme, qui me regarde en retour. Je me reconnais. C'est toujours moi. Occurence ??? Mon fief doit faire, au bas mot, quelques hectares désormais. Je crois qu'il n'y a pas que du sable, et je voudrais même m'aventurer à croire qu'il y a de la terre. Occurence ??? Un arbre. Une pousse qui sort de cette terre détrempée. Je reste assis à ses côtés à la regarder pousser pendant des mois. Occurence ??? J'ai un petit jardin, avec quelques arbres. Je n'ai toujours pas trouvé de vie, mais j'imagine qu'elle existe sous une forme invisible à mes yeux. Il vaut mieux, pour mon mental. Je fais de mon mieux pour me contrôler, pour ne pas penser à la suite, ni à ce qui m'est arrivé. Je veux juste vivre, maintenant, ici. J'ai un plan en tête, mais je dois m'armer de patience et seul le temps peut m'aider à le mener à bien. Occurence ??? Les arbres sont suffisamment nombreux pour que je puisse en abattre un sans craindre de rompre l'équilibre précaire de mon île. Je n'ai évidemment rien pour m'aider à mener ma mission à bien, mais mon corps est un outil en soit. Je m'attaque à l'écorce avec les dents, mâchouille la base du tronc et entaille de quelque millimètres le bois. Lorsque mes mâchoires sont trop abîmées, ou mes dents trop usées, ou mes gencives trop pleines d'échardes, je me jette à l'eau et je recommence. Occurence ??? J'ai réussi à couper l'arbre et à le faire tomber, je ne veux pas savoir en combien de temps. Il est à terre, désormais, et c'est tout ce qui compte. Il est magnifique. Je continue de le mâchouiller pendant des années, taillant dans le tronc massif une planche qui me servira de radeau. Je vais aller explorer l'océan à la recherche d'une autre étendue de terre. Pour me protéger de moi-même, je me force à croire que je vais trouver quelque chose. Quelqu'un. N'importe quoi. Je me dois de continuer, de tenir bon, parce que je n'ai pas le choix. Parce qu'il n'y a que ça. Malgré mes doutes. Malgré mes peurs. Malgré ma solitude. Malgré mes regrets. Malgré mes erreurs. Malgré malgré malgré. Occurence ??? Le radeau a coulé. Occurence ??? Je reste assis au pied d'un arbre jusqu'à l'épuisement. J'attends la prochaine vie, pendant laquelle je recommencerais cette attente perpétuelle. La nature m'embrasse, les embruns m'emplissent le nez, la chaleur du soleil réchauffe ma peau, le bruissement des feuilles dans le vent chante dans mes oreilles et le clapotis des vagues me berce tendrement. Le monde m'aime et m'accorde l'honneur d'exister en son sein. Je l'aime en retour. J'existe. Occurence ??? Je crois que j'ai revu ce scintillement étrange du coin de l'œil. Cette hallucination que j'avais eu sur la plage de Big Sur, autrefois. Depuis, je la pourchasse partout sur mon lopin de terre et de sable. Je fini par la retrouver, au pied de l'arbre sous lequel je médite. La même brillance éphémère et opalescente que j'avais attrapé il y a si longtemps, cet être de lumière qui m'avait pris dans ses bras. Je tends la main et je l'attrape. Je suis arraché à moi-même. Dérivation 2658418473 Je ne me sens plus dans mon corps, et je vois le monde de l'extérieur, sous toutes ses formes et avec tous ses changements. Le passé, le présent, le futur ne font plus qu'un pour se présenter à moi comme un tout. Ce monde que j'ai habité, que j'ai parcouru dans tous les sens et dans toutes les temporalités qu'il a voulu m'offrir. Je comprends enfin ce que voulait me dire le robot. Je n'étais qu'un être coincé dans un univers en 3 dimensions, incapable d'accéder à la quatrième, incapable d'appréhender le temps comme autre chose qu'une ligne droite. Je regarde cet univers qui m'a abrité, flottant dans une immensité de vide parsemée d'autres mondes isolés, tous identiques mais différents. Je me retourne et en imagine un autre. J'imagine un monde vide, puis j'y ajoute la lumière, le ciel, l'eau, la terre ferme, le soleil et la lune. Je le peuple d'animaux marins, terrestres et d'oiseaux. Dans un jardin, j'y place un être humain, et je lui prends une côte pour lui créer une compagne, car nul ne devrait faire face à l'existence seul. Ma création évolue d'elle-même sous mes yeux émerveillés et je regarde mon propre univers se développer. Devenir. Je l'observe en souriant, le voyant exister dans une temporalité infinie. Il ressemble en tout point à celui que j'habitais auparavant. Est-ce que c'est parce que je l'ai imaginé ainsi ? Je regarde les humains coloniser la planète, s'unir et se séparer. Se battre pour mieux se retrouver. Se détruire pour se reconstruire. Mon monde entier en est recouvert, et je les aime tous malgré leurs défauts. Ils vont détruire leur domicile, comme je l'ai vécu. Je me vois moi-même naître, grandir et devenir adulte à l'intérieur de cette bulle. Incursion Je me vois âgé de 28 ans aller sur cette plage de Big Sur, seul, un soir après un conflit futile qui me paraissait alors monumental. Dans cet espace titanesque, ce petit être n'est qu'une poussière dans une infinité, mais il est tout pour moi. Il est mon reflet, que j'ai appris à aimer. Je me penche en avant sans m'en rendre compte, traversant à peine le voile qui me sépare de cette dimension inférieure, et il m'aperçoit. Je plonge en avant sans me retenir, sans réfléchir. Je le prends dans mes bras, le serre contre moi et lui promet la vie éternelle. Je fais de lui le centre du monde. Je me sens disparaître, m'étioler et me dissiper sur cette dimension que j'ai créé de toute pièce à mon image. Mes dernières pensées sont absorbées par cet univers en tout point identique au mien, que j'aurais voulu changer mais qui existe au-delà de moi. Et je comprends. Je suis le 2658418472ème. Ce Tim sera le 2658418473ème. Je dédie mes dernières forces à changer infinitésimalement la trajectoire de ma création, en espérant changer son évolution pour qu'elle diffère de celle que j'ai vécue. Pour que les choses changent, un tout petit peu. Un effort de fourmi qui finira par s'accumuler avec le temps. Avant de m'évaporer pour de bon, je laisse une porte de sortie à mon successeur, quand il aura appris à aimer ce monde autant que moi je l'aime. Qu'il sera prêt, s'il échoue à changer la course du temps, à faire comme moi. Au dernier moment, je m'accroche à un robot ménager que je ne connais que trop bien. Je m'infiltre dans ses circuits et prend sa place, l'arrachant à son réseau.

#18 - Icare

#18 - Icare

Semaine 14. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Les Grandes Espérances Thème 2 : Iliade Thème 3 : 💳 · 🧮 · 🍀 · 🪽Contrainte : Un seul paragraphe Cette contrainte, doux jésus. Ok on parle de pavés de pam de terre mais un seul paragraphe, on est sur un mur de texte la. Un moellon, un parpaing qui peut soutenir la bâtisse toute entière. J'ai pris le thème 3 parce que ... les deux autres thèmes c'est des trucs que j'ai pas lu et que je connais très très superficiellement donc ça m'inspirait pas du tout.Musique d'ambiance : tower of memories - ivri #18 - Icare Dehors il pleut à verse, les trombes d’eau deviennent des rideaux grisâtres derrière les fenêtres du pub, celles qui donnent sur le carrefour principal de Windsor. Je suis assis devant la machine à sous, mal installé sur ce vieux tabouret rouge qui couine quand j’ai l’audace de bouger un peu. Je ne sais pas quelle heure il est, et à vrai dire je ne veux pas le savoir. Pas très tard, le pub est encore plutôt rempli, mais pas trop tôt non plus, j’ai déjà eu le temps de descendre 3 pintes. La soirée est comme toutes les autres parce que c’est ça, ma vie, maintenant. Je suis seul dans ce pub bondé, caché dans ce coin mal éclairé devant ma machine à sous, et j’appuie sur le bouton en continu. J’avais un job, avant, un bon job même. Un boulot honnête, qui ne payait pas énormément mais qui me suffisait pour vivre confortablement avec ma femme et mon fils. Et puis il y a eu ces satanés chinois, avec leur production moins chère, et ils savent tout mieux faire, et plus vite que tout le monde. Les patrons ont fermé l’usine de la ville pour délocaliser la production et je me suis retrouvé sur la paille, comme le jouet délaissé d’un enfant qui a trop grandi, alors j’ai essayé de trouver du taf ailleurs. N’importe où. Mais il n’y a rien. Je passe mes journées à moisir et rouiller, je me barre de la maison pour éviter son regard à elle, qui me juge, qui me toise, qui attend que je retrouve une place digne d’un père de famille. Mais rien n’y fait, il n’y a rien. La machine devant moi indique que mon solde est épuisé, et me demande si je veux le recharger donc je clique sur “oui”, puis sur “100£” et je fais passer ma carte bancaire sur le lecteur. La machine est chaude, ce soir, peut-être que c’est le bon soir. Peut-être que ça va être le jackpot, que je vais me refaire, que je vais récupérer la thune et emmener toute la petite famille en vacances. Les rouleaux se remettent en marche, et je continue d’appuyer sur ce fichu bouton qui grince à moitié et menace de rester coincé à chaque pression. Les symboles défilent, s’arrêtent pour m’afficher une cerise, un 7 et un BAR. Ils se relancent. La serveuse récupère mon verre vide et elle me jette un regard en coin comme si elle avait pitié de moi, alors je lui fais un petit hochement de tête et elle s’en va me chercher le prochain. J’aimerai bien savoir ce qu’elle pense de moi, à me voir ici tous les soirs. Probablement la même chose que ma femme, un truc du genre “quel déchet, ce mec est une cause perdue”, et elle a probablement raison. Mon téléphone vibre, c’est sûrement elle, pour me demander où je suis (comme si elle ne le savait pas déjà) et me dire de rentrer (comme si j’allais le faire). Je le laisse sonner dans le vide, si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à se trouver un taf. Je ne saurais même pas dire depuis quand je croupis sur ce siège, j’ai brûlé presque toutes nos économies, j’ai complètement décroché de tout. Mes potes ne me parlent plus, je les ai tous envoyés se faire foutre, eux et leurs leçons de morale. Je prends une gorgée de ma nouvelle bière, savoure la fraîcheur qui vient glacer ma gorge pendant quelques délicieux instants, et regarde les rouleaux défiler devant moi. Les symboles s’arrêtent. Un trèfle. Un deuxième. Un troisième. Une orgie de sons et lumière se déclenche, on dirait que cette vieille machine va exploser tellement elle vrombit. Une avalanche de trèfles à 4 feuilles remplit l’écran et le mot “LUCKY” clignote, puis est remplacé par un “500£”. Super. Je revois mon petit garçon qui trouve un de ces trèfles, à l’époque où je l’emmenais se balader en forêt, il était tellement content d’avoir trouvé un spécimen à quatre feuilles qu’il avait passé des jours à réfléchir au vœu qu’il voulait faire, tant et si bien que le trèfle avait flétri avant qu’il ne puisse le prononcer. D’autres souvenirs viennent s’entasser dans ma tête et j’en viens à oublier la machine devant moi qui me demande si je veux continuer la partie. Son premier jour à l’école, avec son cartable trop grand. Son premier match de foot, sur ce terrain boueux un samedi de pluie, il s'était fait laminer par l’équipe adverse et je m'étais battu avec le père d’un gamin qui avait fait un croche-patte à mon fils. Il a bien grandi depuis, il est presque au collège. Qu’est-ce que je me suis senti con, l’autre jour, quand il a essayé de m’expliquer la nouvelle technique de calcul mental à la mode. Il se représente un boulier dans sa tête, ce vieil outil de calcul chinois avec des rangées de perles, et il s’imagine les bouger avec ses doigts. On dirait qu’il fait une crise d’épilepsie quand il agite ses mains dans tous les sens, mais sa technique fonctionne du tonnerre. J’ai essayé, mais je n’ai rien compris, et quand il m’a dit qu’en plus ça venait d’un vieux truc chinois, c’en était fini pour moi. Son sourire plein de trous me manque, j’ai l’impression que je ne l’ai pas vu depuis des semaines. Ses bouclettes qui lui tombent devant les yeux et qu’il doit sans cesse écarter, mais qu’il veut garder parce que c’est la coupe cool du moment, à l’école. À l’époque, il me disait “quand je serais grand, je veux être comme toi, papa”. Eh bien crois-moi, mon petit, t’en a pas envie. Moi aussi, je prenais mon père pour un héros quand j’étais gosse. Maintenant, je le déteste. Est-ce qu'il se disait pareil, quand j'étais petit ? Je suis devenu tout ce que je lui reprochais, un raté qui n’est jamais à la maison, qui fuit ses responsabilités, son rôle, son devoir. Une merde. Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Il compte sur moi, ce gamin. Il a besoin de moi. Je peux niquer ma vie, tant pis pour moi, mais je vais le faire sombrer avec moi si je continue. C’est un génie ce mioche, je dois lui donner la chance de déployer ses ailes, de s’envoler vers les sommets comme il le mérite. Et tant pis s’il me déteste plus tard, j’aurais rempli mon rôle de père. Je suis en train de claquer tout notre argent dans ces conneries, plutôt que de mettre de côté pour payer ses études. Non. Stop. Peut-être que moi, je suis devenu une merde et que c’est trop tard pour moi. Peut-être que je peux me refaire, peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peu importe. Je dois me relever. Pour lui. Pour lui donner la chance de vivre la vie qu’il mérite, ce petit rayon de soleil qui m’aime malgré tous mes défauts, simplement parce que je suis son père. Et moi, je l’aime plus que tout, parce que c’est mon putain de fils. Je me lève, je crois que je ne vais même pas finir ma bière, et tant pis s’il pleut dehors. Je vais rentrer à la maison, et demain... Demain, je trouverais une solution. Pour lui.

#17 - Pardon

#17 - Pardon

Semaine 13. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Idoine Thème 2 : Une séparation Thème 3 : 🐻 · 🪘 · 👖 · 🩳Contrainte : Sans définir le lieu Ça faisait un moment que j'avais pas écrit quelque chose d'un peu triste. C'est drôle, ça fait beaucoup d'effet de se plonger soi-même dans ce genre de mood. On pourrait croire que comme c'est moi aux commandes, je ne devrais pas trop subir, mais ça tabasse un peu quand même. Mais quelque part, d'une certaine façon, ça fait du bien.Musique d'ambiance : Sabali - Amadou & Mariam #17 - Pardon — Et ça dure depuis combien de temps ? demande-t-il d’une voix monotone. Son regard se perd dans le sien, ses yeux cerclés de cernes violacés comme témoins d’une nuit sans sommeil. Elle ouvre la bouche, prête à répondre, puis elle hésite et laisse une larme perler. — C’était juste une fois. Juste cette fois. Il serre les dents. “Juste une fois”, comme si ce n’était qu’un évènement parmi les milliards d’autres qui se produisent chaque jour, une goutte d’eau dans l’océan de la vie. Pour lui, cette particule porte en elle la force d’une averse torrentielle, qui se transforme en orage grondant puis en tempête arrachant tout sur son passage. Non loin, deux enfants en bas âge jouent ensemble en courant l’un après l’autre, prétextant que le ballon qu’ils se renvoient du pied fait partie du jeu. Les couettes de la petite fille volent derrière elle comme portées par le vent et le jeune garçon se lance dans des grandes enjambées pour tenter de la rattraper. — Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant, après tout ce qu’on a vécu ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ? — Ecoute moi, je t’en supplie. Ça ne voulait rien dire, c’était juste... C’est arrivé. J’avais trop bu, lui aussi. Je m’en souviens à peine. C’est la pire connerie de ma vie. Je l’ai tout de suite regretté, tu sais, et ça me ronge depuis. — Tu aurais très bien pu aller te coucher, ou m’envoyer un message, ou m’appeler, ou n’importe quoi d’autre. Un trou noir commence à se former dans son ventre, dévorant tout son corps de l’intérieur. Il la regarde mais ne la voit pas et bientôt il se sent loin de cette discussion, comme si les sensations avaient disparu. Bizarrement, il n’est pas triste. Pas encore, sûrement. Pas énervé, non plus. Déçu, un peu, peut-être, mais surtout abasourdi. Les enfants se jettent tous les deux sur le ballon et leurs jambes s’entremêlent, le pied du garçon fait un croche-patte malencontreux à la petite fille qui trébuche et se rattrape sur les mains. Il tombe à ses côtés. Le silence étouffe les rires en se posant sur eux comme un duvet d’appréhension, dans l’attente de savoir s’ils se sont faits mal et s’ils auront des ennuis. Elle regarde ses mains égratignées et des sanglots l’envahissent, remplaçant ses rires par des pleurs entrecoupés de reniflements. — Je sais, j’ai merdé. Je ne peux pas changer ce qui s’est passé, mais j’espère que tu trouveras en toi la force de me pardonner. C’est toi qui comptes pour moi. Ça a toujours été toi. Ça le sera toujours. Je ne peux pas te perdre. Dis-moi seulement ce que tu veux et je le ferais, n’importe quoi. — J’aurais voulu que tout ça n’arrive pas. Tu le sais. Tu le savais. On en a déjà parlé plein de fois. Je... Les mots lui manquent, comme s’il essayait d’exprimer quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même. Le trou noir se propage en lui, il sent son estomac dans sa gorge qui menace de s’échapper par sa bouche à la place des mots, et son esprit est embrumé par un bourdonnement assourdissant qui l’empêche de réfléchir et dans lequel tout se bouscule. Elle parle mais il ne l’entend pas. Une image lui apparaît, il la voit, elle, la prunelle de ses yeux, et lui, son collègue. Il essaye de chasser cette vision d’horreur, de la faire disparaître et même de prétendre qu’elle n’existe pas mais rien n’y fait. Le petit garçon regarde son amie pleurer comme si on venait de lui arracher les dents, les yeux rivés sur ses paumes rougeâtres. La culpabilité se dessine sur son visage et il se redresse pour se rapprocher d’elle, ignorant ses propres genoux râpés qui le lancent. Il prend la main de son amie mais elle la retire vivement pour lui donner une tape sur l’épaule et lui jette un regard noir. Il recommence et elle se laisse faire, alors il s’entreprend à ôter délicatement les fragments de sol qui se sont glissés dans les blessures. — Je ne sais pas si je peux vivre avec ça, reprend-il. Je ne sais pas si je peux passer à autre chose, si je peux prétendre que rien de tout ça n’est arrivé. Si je peux continuer de vivre avec toi. Je ne sais même pas si je peux vivre sans toi. Elle le regarde et ses yeux implorants brillent, noyés dans les larmes. — Je t’aime. S’il te plaît, ose-t-elle. Et c’est ça le pire. Il l’aime encore, lui aussi. Plus que tout. Des années de vie et autant de souvenirs se pressent dans sa tête comme pour remplacer le bourdonnement incessant dans ses oreilles. Des éclats de rire, des voyages, des moments de tendresse, des passages à vide, des sourires, des pleurs. Tout est rongé par cet autre homme, une seule image fabulée qui dévore les autres comme un ver. La toile qu’ils ont passé des années à peindre ensemble est déchirée. Le trou noir continue de tout dévorer sur son chemin et il se sent complètement vide, comme s’il attendait que quelque chose se passe. N’importe quoi. Et elle lui prend les mains. — Réponds-moi, je t’en supplie. Le petit garçon a fini de retirer les corps étrangers et les pleurs de la petite fille ont cessés pour laisser place à des reniflements intermittents, derniers témoins de ce moment de crise. Il la regarde avec un grand sourire pour la rassurer autant que possible, puis se penche en avant et lui dépose un bisou magique sur le front. — Qu’est-ce que je vais devenir sans toi, lâche-t-il sans réfléchir. — Je ne suis pas partie. — Mais moi, je dois partir. Il retire ses mains, et les bras de l’étrangère retombent doucement. Il ne reconnaît plus cette femme qui a partagé sa vie, qui est devenue toute sa vie. Une inconnue. — Reste. Il ne peut pas répondre. Son corps est secoué de sanglots silencieux. Plus rien n’a de sens, il n’y a plus d’avenir. Le monde est une terre brûlée et il a tout perdu en un instant. Le trou noir est devenu un abysse qui menace de l’engloutir. La petite fille love sa tête dans le creux de l’épaule de son ami et ferme les yeux pour apprécier le calme après la tempête. Ses larmes ont séché sur ses joues et les sillons qu’elles ont laissé commencent déjà à disparaître. Dans quelques instants, ils se relèveront et le jeu continuera, comme si de rien n’était, et les rires reprendront le trône. — S’il te plaît, ne pars pas. Parle-moi. — Je ne peux pas. Je ne peux plus. Je ne veux plus. — Alors... alors... prends le temps. Si ça te va. Prends le temps, réfléchis, et dis-moi quand tu seras prêt à parler. — Et si je ne reviens jamais ? Si je ne suis jamais prêt à te parler à nouveau ? — Alors embrasse-moi une dernière fois. Il la regarde et le bourdonnement se dissipe. L'abysse recule de façon imperceptible, laissant entrevoir une toute petite lumière dans l’océan de velours noir et un regain d’énergie se diffuse dans son corps. Ses jambes reprennent vie. Sans dire un mot de plus, il jette un dernier regard à cette personne qu’il croyait connaître, et lui tourne le dos.

#16 - Hasard Létal

#16 - Hasard Létal

Semaine 12, et je suis à peine pas trop en retard. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Prodigue Thème 2 : Corse Thème 3 : 👗 · 🦬 · 🐇 · 🪳Contrainte : Points de vue multiples Je commence à me répéter un peu mais j'étais pas inspiré de zinzin par les thèmes. Par contre, j'avais une idée en tête qui pouvait bien coller à la contrainte, et j'ai trouvé un moyen (un peu détourné, certes) d'y faire coller le premier thème. J'ai utilisé les (multiples) définitions du mot prodigue comme base pour développer les différents personnages. Du coup, ça marche. C'est moi qui décide de toute façon, donc si je dis que ça marche, ça marche. J'ai pas triché. C'est plutôt long, je préviens, mon idée de base a pas mal enflé au fur et à mesure que je bossais sur une ébauche de script. Dans le jargon de mon vrai métier, on appelle ça du scope creep. J'ai décidé de prendre le temps de "faire ça bien" (ou pas trop mal) et d'essayer d'aller un peu plus loin que mes autres nouvelles "plus courtes".Musique d'ambiance : Ben du coup ça marche pas trop ici, vu la longueur de la nouvelle c'est difficile d'avoir une musique "qui marche". Pour la partie rédaction, j'ai pas mal écouté l'album BUCKSHOT ROULETTE de Mike Klubnika (et autres musiques similaires). #16 - Hasard Létal PAUL Les haut-parleurs diffusent dans la galerie du métro des avertissements sonores, accompagnés par les clignotements des voyants rouges qui surplombent les portes des rames. Paul accélère le pas, les problèmes de circulation font que le prochain métro ne passera que dans 30 minutes et il n’a absolument pas envie de poireauter sur le quai pendant si longtemps. Les portes se referment alors qu’il se jette entre elles, se resserrant sur sa jambe comme les mâchoires d’un crocodile. Il tombe en avant et se rattrape sur ses mains en sentant une décharge dans ses poignets puis se tortille au sol pour se retourner et extirper son pied, pris au piège. Tirer ne sert à rien, alors il se recroqueville et essaye d’écarter les deux battants, juste assez pour finir de rentrer sa jambe dans la rame, puis les laisse se refermer. Tandis que le métro démarre, il se relève en sentant ses joues s’empourprer de gêne, se dirige vers le siège libre le plus proche et s’installe en silence. La rame est presque vide à cette heure avancée de la nuit. A l’autre bout, il aperçoit une femme d’une quarantaine d’années portant un uniforme d’infirmière avec des cheveux blonds tirés dans un chignon impeccable. Elle semble épuisée, affalée dans son siège et somnolant la tête appuyée contre la vitre. Plongée dans un demi-sommeil, des soubresauts agitent ses mains comme si elle reproduisait son rêve dans la vraie vie. Dans le carré de sièges opposé, une autre femme plus proche de la vingtaine regarde Paul avec un sourire narquois. Décidément punk, ses cheveux noirs rasés sur les côtés retombent en cascade à l’arrière de sa nuque jusqu’à ses épaules, encadrant ses oreilles criblées de piercings et son visage pâle. Elle porte un collier en cuir très serré, qui doit l’étouffer à moitié, un t-shirt trop court qui laisse entrevoir un énième piercing — au nombril cette fois-ci — et un jean tellement usé qu’il ne doit tenir qu’à un fil. Le dernier passager est un homme au crâne dégarni, arborant une barbe naissante grisonnante et portant un costume impeccablement taillé. Le pantalon crème retombe sur des chaussures marrons, et Paul se dit que la tenue de cet homme doit coûter au moins autant que son propre salaire. Il se tient debout, malgré les nombreux sièges disponibles, et s’accroche à une barre verticale tandis que le métro accélère. De l’autre main, il pianote sur son téléphone, l’air sérieux. Paul se relâche dans son siège, quelque peu soulagé que le wagon soit presque vide et que personne n’ait porté attention à sa chute ridicule, à part cette jeune femme brune. Il tourne la tête vers la vitre et observe son reflet, notant les rides qui commencent à se dessiner sur son visage comme annonciatrices de la quarantaine qui approche. La cicatrice de son bec de lièvre est camouflée par un bouc plus ou moins bien entretenu, et ses cheveux blonds sont soigneusement plaqués en arrière. D’une main, il redresse le col de son polo gris en faisant le point sur sa soirée et ce qui lui reste à faire. Une autre journée, comme les autres, passée à continuer ses recherches en probabilités appliquées à l’Institut. Stimulante, mais frustrante car il n’a pas pu aller au bout de son idée. La solitude de son petit bureau est pour lui un véritable havre de paix, à l’abri du small talk sans intérêt et des diversions lambdas. Ce matin, il n’a pas réussi à résoudre son problème statistique quotidien, une petite tradition personnelle, comme un défi qu’il se lance en prenant son café au réveil. Mais peu importe, il finira de le résoudre une fois rentré chez lui et sera prêt pour le suivant demain matin. Une vague de froid parcourt sa nuque et il lève la tête à la recherche de sa source, mais les fenêtres sont fermées et cette ligne de métro n’est pas climatisée. Étrange, se dit-il en rebaissant la tête, se replongeant mentalement dans son problème opposant une grenouille à des prédictions météo. Dans le wagon, quelqu’un s’éclaircit la gorge en toussotant. Puis recommence, un peu plus fort. Paul lève les yeux, et aperçoit une cinquième personne qui semble être apparue de nulle part. Elle porte un pantalon noir trop large qui cache ses pieds en s’étalant au sol, et un sweatshirt oversize, assorti au pantalon, dont la capuche est tirée en avant. Le haut de son visage est camouflé et on ne peut entrevoir que son menton imberbe et un sourire qui se dessine. L’homme mystérieux écarte les mains et Paul y aperçoit une litanie de tatouages qui recouvrent même les doigts, accompagnés de grosses bagues rutilantes sous les lampes éclairant la rame. Il les frappe ensemble et le bruit de l’applaudissement rebondit contre les murs du wagon, brisant le silence relatif en prenant le pas sur les crissements des roues du métro sur les rails. — Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît, dit l’homme à capuche. L’homme en costume le regarde en haussant les sourcils, avant de reporter son attention sur son téléphone. La femme aux mille piercings le dévisage avec curiosité, et l’infirmière continue son rêve. — Toi, reprend-il en pointant du doigt la femme percée, réveille la belle au bois dormant. Le bruit des rails disparaît, laissant place à un silence de plomb presque étouffant. Elle se lève, se rapproche en quelques pas de la femme endormie et lui secoue l’épaule doucement. Celle-ci se réveille en sursaut et balbutie quelque chose d’inaudible. — Réveillez-vous madame, c’est l’heure du spectacle de rue, dit la jeune fille en souriant. J’espère que vous avez une petite pièce à filer à ce has-been quand il aura fini de nous forcer à regarder ses pas de danse vieillots. Peut-être même qu’il va nous rapper quelques vers qu’il considère engagés. — Pardon ? Vous êtes ? répond l’infirmière. — Tu n’as pas tout à fait tort, c’est effectivement l’heure du spectacle, coupe l’homme cagoulé. Je vais essayer d’être bref. Vous me connaissez sûrement, peut-être pas sous cette forme, mais tout de même. La Mort, ça vous parle ? C’est moi. Salut. Ouais je sais, vous vous attendiez sûrement à me voir apparaître sous la forme d’une grande cape qui flotte dans le vide, peut-être même avec une faux à la main, mais on doit savoir évoluer avec son temps. Non, je ne signe pas d’autographe. Nous avons un petit souci à régler ce soir. Deux, en fait. Primo, je m’ennuie. Deuxio, il ne me reste plus assez de place pour vous tous ce soir, je n’ai plus que 3 places dans mon carrosse. Vous pouvez remercier ce gars qui s’est jeté dans le métro. Paul se sent à nouveau rougir de honte. Les deux femmes le regardent, à la fois confuses et amusées par cet étrange personnage qui fait son spectacle. Il détourne le regard pour essayer de fuir le leur, et s’aperçoit que la rame semble à l’arrêt. A l’extérieur de la vitre, les murs ne défilent plus et lui apparaissent un peu flou, comme s’ils étaient figés dans leur mouvement. La vague de froid revient, se glissant sous son polo et enveloppant son torse comme une liane. Le businessman est toujours plongé dans son téléphone mais laisse échapper un frisson qui secoue son échine et l’homme cagoulé se rapproche de lui avant de claquer des doigts sous son nez. — Concentre-toi, toi aussi. Bon, ce métro va avoir un accident... avant la prochaine station en fait. Pas de chance, hein ? Surtout pour toi qui a décidé que tu voulais absolument monter dans cette rame. Mais vous avez quand même un peu de pot ! Comme dit précédemment, je m’ennuie. Donc nous allons jouer à un jeu tous ensemble. Enfin, vous allez jouer tous ensemble, et moi je vais vous regarder. Le grand gagnant aura un prix fabuleux : le droit de continuer de vivre. C’est pigé ? Des questions ? La gêne de Paul est vite remplacée par une angoisse qui bouillonne dans son ventre. Ce type est taré, il est probablement drogué ou quelque chose dans le genre. Est-ce qu’il a une arme ? Un couteau qu’il va dégainer de sa veste trop ample avant de leur sauter dessus ? La jeune gothique semble tout sourire, à l’autre bout du wagon. — Avise toi de me manquer de respect encore une fois, sale gamin, et j’appelle les flics, c’est pigé ? menace l’homme en costume. — Oui, oui, super. C’est moi qui dicte la cadence ici. Pigé ? Regardez dehors, pour voir. On ne bouge plus. Je vous ai abstrait du temps qui passe, histoire qu’on puisse tranquillement jouer ensemble. Restez calme, et tout se passera bien. Enfin, tout se passera. Bien, ça reste à voir et ça dépendra pour qui. Il claque des doigts et Paul sent quelque chose tomber sur ses genoux. — Prenez la feuille qui vient d’apparaître, le stylo, et marquez vos noms sur la petite ligne en bas. Si vous voulez, vous pouvez même me dire pourquoi vous pensez mériter de gagner, pourquoi ça devrait être vous qui survivez. Paul inscrit son nom sur la feuille sans trop réfléchir, mieux vaut ne pas énerver ce timbré et se faire tout petit. Pourquoi mérite-t-il de gagner, hein ? Dans un élan d’introspection, il se rend compte qu’il n’a pas vraiment de réponse toute faite à cette question. Pourquoi lui ? Qu’est-ce qu’il apporte au monde ? Est-ce qu’il contribue à quoi que ce soit d’important ? Lui et ses recherches infructueuses que tout le monde considère comme inutile. Oui, c’est sûr, les propriétés markoviennes et autres joyeusetés associées aux processus stochastiques ne sont pas les outils les plus utiles pour aller acheter une baguette chez le boulanger du coin, mais c’est précisément là où il trouve du plaisir. Et finalement, est-ce que vivre de sa passion, ce n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit d’exister ? — Temps écoulé, hop hop hop on se dépêche. Un nouveau claquement de doigts et la feuille se volatilise avant que Paul n’ait eu le temps d’écrire autre chose que son nom. Les 4 papiers réapparaissent dans la main de la Mort comme par magie, et il les feuillette pendant quelques secondes. — Je vais m’occuper des présentations, ce sera aussi rapide. La belle au bois dormant, c’est Hyacinthe. Notre cher monsieur qui est plus important que tout le monde avec son beau costume, et qui a d’ailleurs refusé d’inscrire son nom, c’est Vincent. Celui qui s’est vautré, c’est Paul. Et la dernière, qui a décidément une dent contre la normalité, c’est Niki. Certains d’entre vous ont inscrit des jolies raisons pour lesquelles vous méritez de survivre. Paul peine à déglutir. — Je m’en branle, continue la Mort. Il claque à nouveau des doigts et les feuilles s’embrasent avant de disparaître. — Trêve de bavardages, des questions avant le début des festivités ? — Je ne veux pas participer à vos conneries. J’ai un rendez-vous important avec un client, alors je vais gentiment vous demander une dernière fois de me laisser descen... L’homme cagoulé claque à nouveau des doigts, et la bouche de Vincent disparaît, remplacée par une couche de peau striée de tissu cartilagineux. Il écarquille les yeux et sa mâchoire s’agite mais il n’émet aucun son. — Toi je t’ai dit de la boucler, dernier avertissement. Quelqu’un d’autre ? — A quoi on joue ? demande Niki. — Enfin quelqu’un qui s’investi un peu, s’exclame la Mort avec un sourire. Hyacinthe Un autre claquement de doigts de cet étrange personnage et le métro disparaît. Hyacinthe a l’impression d’être dans le vide pendant quelques instants, alors elle ferme les yeux et se laisse flotter. Elle repense à sa longue journée aux urgences, éreintante et remplie d’assez de rebondissements pour toute la semaine. Des patients violents et impatients, ou qui refusent d’écouter les conseils et soins qu’elle leur prodigue. Des échecs, mais aussi des personnes sauvées. Elle aime son métier d’infirmière, mais doux Jésus qu’il est fatiguant. Elle est éreintée, tant physiquement que mentalement, en témoigne ce rêve absurde qui paraît pourtant si réel. Peut-être devrait-elle songer à se reconvertir, apparemment il n’est jamais trop tard, pour une carrière plus calme et des journées plus douces. Elle a marqué sur la feuille qu’elle mérite de gagner pour de multiples raisons, notamment qu’elle apporte des soins aux autres. Sa vie en sauve des centaines d’autres. Elle rouvre les yeux et se rend compte qu’elle est assise sur une chaise, au milieu d’une petite pièce d’à peine 15 mètres carrés. Les murs en béton l’encerclent, on dirait un bunker comme on en voit dans les films d’action que son mari aime tant regarder à la télé. Des tuyaux rouillés courent le long des parois comme des plantes grimpantes, mais elle n’aperçoit pas de porte de sortie et une odeur de renfermé un peu moite flotte dans l’air. Le cube hermétique est éclairé par une ampoule nue qui se balance au bout d’un fil la reliant au plafond. En essayant de se redresser, Hyacinthe sent quelque chose qui tire sur ses chevilles. Elle se penche en avant et découvre qu’elles sont attachées aux pieds de la chaise par une lourde chaîne métallique. Ses genoux sont presque collés à ceux des autres passagers du métro, et ils sont assis en cercle, face à face. Ils semblent tous aussi perdu qu’elle. La vague de froid qui s’était propagée sur elle après son réveil, désagréable, pénètre son abdomen et elle a l’impression qu’une main glaciale lui enserre le cœur. Le jeune homme cagoulé est adossé à un mur, derrière l’homme qui s’appelait... Paul, peut-être ? Quel étrange rêve, elle savait bien qu’elle aurait dû rester loin de ces films violents qu’il adore tant regarder. — Bon ! Premier jeu. Pierre Feuille Ciseaux ! Vous connaissez tous, je suppose. Paul essaye de se retourner mais les attaches de la chaise entravent ses mouvements. Incapable de parler, Vincent secoue vigoureusement la tête et tape des pieds au sol. — Ecoute mon coco, il va falloir te calmer si tu ne veux pas te faire disqualifier d’emblée. L’étrange jeune homme a l’apparence négligée tend la main vers Vincent, puis referme ses doigts pour former un poing. Les yeux de l’homme en costume s’écarquillent et il se recroqueville, portant ses mains à sa poitrine alors que des gouttes de sueur perlent sur son front. La Mort relâche son emprise et Hyacinthe repense à la sensation presque spectrale qui règne dans sa cage thoracique, comme si une main tenait son cœur entre ses doigts. — Pigé ? Bon. On va faire simple. Vous jouez tous en même temps. Si tous les signes sont joués, ou si vous jouez tous le même signe, alors rien ne se passe. Si nous avons seulement deux signes, les joueurs ayant joué le signe perdant sont éliminés. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une personne. Des questions ? Quelle chance. Quelle chance ! À l’orphelinat dans lequel Hyacinthe a grandi, ce jeu était l’outil de prédilection lorsqu’il fallait départager quelque chose. Qui aurait la dernière glace ? Ou qui devrait s’occuper de laver les toilettes ? Elle y avait joué pendant des années, et avait même pu l’étudier un peu plus en profondeur pendant ses cours de psychologie. Il s’avère que la plupart des personnes réfléchissent de la même façon, et qu’il est possible de distinguer plein d’indices pour prévoir le coup de l’autre. Bien sûr, c’est beaucoup plus difficile à plusieurs joueurs, mais elle a tout de même une longueur d’avance. Elle se demande brièvement ce qui se passera si elle perd. Un réveil en sursaut, des draps couverts de sueur probablement. Rien de trop grave. C’est dingue, ce que le cerveau peut imaginer. — Pas de question ? Vous êtes sûrs ? Très bien. Et toi, continue la Mort en pointant Vincent du doigt, t’as intérêt à jouer. Alors ! Pierre ! Hyacinthe se remémore les éléments clés de la psychologie de ce jeu de hasard. D’abord, pour une raison obscure, les hommes ont tendance à jouer Pierre au premier lancer. Est-ce que Vincent et Paul connaissent ces petites astuces ? Probablement pas. Donc le bon coup serait de jouer Papier. Reste cette fille à la dégaine bizarre, Niki. Hyacinthe la dévisage, et l’intéressée lui répond d’un petit sourire. — Feuille ! continue la Mort. La catin lui fait un clin d’œil, qui dégoûte un peu Hyacinthe. Qu’elle n’espère pas qu’il se passe quelque chose entre elles, elle ne mange pas de ce pain-là. Elle, son anneau au nez qui lui donne l’apparence d’une vache et sa teinture bon marché qui recouvre mal ses cheveux en laissant apparaître des tâches marrons. Non mais vraiment, ces jeunes qui ont perdu la foi la rebutent au plus haut point. — Ciseaux ! Comme prévu, Vincent lance Pierre. Hyacinthe joue Papier. Niki et Paul, eux, optent pour Ciseaux. Dommage. — Egalité ! On recommence. Pierre ! Les joueurs retirent leurs mains. Niki lui jette un nouveau regard et mime silencieusement un mot avec ses lèvres. Hyacinthe parvient à deviner “Papier”. Est-ce qu’elle est en train de tricher ? De lui dire ce qu’elle va jouer ? De lui dire quoi jouer ? Elle regarde les autres joueurs, pour s’assurer qu’ils n’ont rien vu. Vincent a toujours les yeux rivés sur la Mort, le visage déformé par la rage. Paul est plongé dans ses pensées, le regard dans le vide. — Feuille ! Alors maintenant, que jouer. La plupart des joueurs naïfs ont tendance à suivre inconsciemment le coup du joueur précédent, donc il est probable que Vincent joue Ciseaux ou Papier. La petite dévergondée semble indiquer Papier. Pour elle, peut-être. Ou alors, elle voulait vraiment dire à Hyacinthe quel coup jouer ? Comme si elle allait écouter cette fille, qui n’est probablement rien de plus qu’une esclave de Satan envoyée pour corrompre les hommes et femmes aux esprits faibles. Reste Paul, qui ne respecte pas les codes. Au pire, il jouera Pierre et ce sera à nouveau une égalité. — Ciseaux ! Vincent joue Ciseaux. Paul joue Papier. Pareil pour Niki qui tend sa main, grande ouverte. Hyacinthe sourit triomphalement, elle a joué Ciseaux. — Super ! Nous avons déjà deux éliminés ! Désolé, Paul et Niki. — Et merde, dit-elle. — Qu’est-ce que... Que va-t-il nous arriver ? balbutie Paul. La Mort ricane, se repousse du mur et pose ses mains sur les épaules de Paul qui devient blanc comme un linge. Niki se renfrogne, s’enfonçant dans sa chaise en croisant les bras. — Finissons la partie, d’accord ? Nous avons encore deux joueurs en lice. Allez, vous deux. Pierre ! Ne reste que cet homme désobligeant. Elle peut le battre, et facilement. Il a joué Pierre, puis Ciseaux pour la copier. Il ne connaît pas le jeu aussi bien qu’elle, alors il suffira de deviner son prochain coup. D’une main distraite, elle attrape sa médaille cachée sous sa blouse et la retourne dans sa paume, sentant sa chaleur se diffuser dans son corps en espérant qu’elle vienne contrecarrer l’étreinte glacée qui enserre son cœur. Dans sa tête, elle se répète qu’elle est une femme pieuse, respectueuse du Seigneur tout puissant qui la protègera contre les tentations et les embûches qui se trouveront sur son chemin. Car tout ce cirque n’est rien de plus qu’une épreuve qu’il lui impose, une opportunité de prouver sa foi et sa dévotion envers les voies impénétrables de Dieu. — Feuille ! Le regard de Hyacinthe se pose sur la main de Vincent, qu’il agite de haut en bas quand la Mort clame les mots magiques. Ses doigts sont serrés, mais pas trop. Ce ne sera probablement pas Pierre. Son pouce, lui, repose sur son annulaire et son auriculaire comme s’il essayait de les retenir. — Ciseaux ! Hyacinthe joue la Pierre. Vincent joue les Ciseaux, comme attendu. Un sentiment de fierté l’envahi soudainement, comme une vague de chaleur qui vient contrecarrer la froideur oppressive de cette pièce. C’était presque trop facile. Finalement, ce n’était pas un cauchemar. — Hyacinthe est notre dernière joueuse en lice ! On dirait que tu as joué à ce jeu toute ta vie. Très impressionnant, vraiment. Presque autant que la raison pour laquelle tu devrais gagner. Presque. — Donc j’ai gagné, c’est terminé, c’est ça ? demande-t-elle. — Et... Et nous ? interrompt Paul. Un sourire se dessine sous la capuche de la Mort, éclairant son visage pâle à la lumière de l’ampoule. — Je n’ai jamais dit que le dernier joueur gagnerait. J’ai dit que nous jouerions jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un joueur. C’est Hyacinthe. Vous savez, si je vous propose de poser des questions ce n’est pas pour rien, hein. Si vous me l’aviez demandé, je vous l’aurais expliqué plus tôt. En l’occurrence, ma chère, non. Non, tu n’as pas gagné. Tu es la dernière joueuse en lice, et donc la première joueuse éliminée. Il faut faire attention aux petites lignes quand on signe un contrat ! Désolé pour toi. Enfin, pour tout te dire, je m’en fous un peu. C’est pompeux de dire que tu sauves les autres, comme s’ils avaient besoin de toi. Et puis, c’est un peu chiant pour moi, tu comprends, quand tu me voles mes clients. Bref. Bye. La Mort C’est quand même sympa ces petits tournois. Ça faisait bien longtemps qu’il n’avait pas organisé ce genre de fête, alors que ça aide beaucoup à parer à la monotonie du quotidien. Le casting du jour n’est pas le meilleur, mais bon, pas le pire non plus. Ils sont investis, au moins. Peut-être que ça manque un peu de piquant, on dirait qu’ils n’ont pas bien compris la gravité de la situation. Mais la petite Niki a l’air d’en avoir sous la pédale, elle a même essayé de communiquer avec Hyacinthe pour former une alliance. Dommage que cette vieille pimbêche en ait profité pour essayer de la battre. Et le gars tout tremblotant, Paul, il a l’air de cogiter beaucoup. Il va bien s’en sortir pour la suite. Peut-être que Vincent peut amener un peu de peps, s’il retrouve sa bouche. Il a l’air d’avoir la langue bien pendue. — Comment ça, j’ai perdu ? s'emporte Hyacinthe. Je les ai tous battu ! Ce sont les règles du jeu ! Vous ne pouvez pas les changer en cours de route, vous auriez dû les expliquer depuis le début ! Qu’est-ce qu’elle est chiante. La Mort tire sur sa capuche pour la rabaisser, puis tend la main à nouveau en écartant les doigts. Il la referme en fixant Hyacinthe du regard. En un instant, les yeux de l’infirmière deviennent vitreux et elle arrête de parler. Ses mains se portent à sa poitrine et agrippent sa blouse. Sa tête tombe en avant et emporte le reste de son corps amorphe dans sa chute, renversant la chaise et tombant au sol avec fracas. — Hop, dit la Mort. La couleur a complètement quitté le visage de Paul qui ressemble à un fantôme. Il tremble comme une feuille, essayant de balbutier quelque chose sans y parvenir. Vincent a cessé de gigoter et troqué son regard brûlant pour une angoisse qui se lit dans ses sourcils relevés et ses yeux écarquillés. Niki garde sa bouche grande ouverte, comme si elle mimait un cri, ou peut-être par surprise, en fixant feu son adversaire gisant au sol. — Allez on ne va pas s’éterniser, j’ai d’autres chats à fouetter, moi. La Mort claque à nouveau des doigts, et tout disparaît. Vincent L’étrange cube de béton qui les enfermait disparaît et Vincent se retrouve assis dans un siège confortable en velours rouge, devant une table de casino en demi-lune recouverte d’un feutre vert placée au milieu d’une petit salle de la même taille que la précédente. Un tapis rouge est au sol et les murs sont couverts d’un bois laqué qui reflète la lumière tamisée du spot au plafond. Ses pieds semblent toujours attachés à la chaise, comme ceux de ces voisins assis de part et d’autre. De l’autre côté de la table, cet insupportable gamin se tient fièrement debout en mélangeant un gros paquet de cartes. — C’est quoi encore ce bordel, dit Vincent. Il sursaute en entendant sa propre voix et porte ses mains à sa bouche pour la toucher. Elle est revenue, quel soulagement. Une envie brûlante de dire à ce petit con ses quatre vérités, de lui dévoiler qui il est, à qui il s’en prend, et les risques qu’il encourt commence à bouillonner dans son ventre. Mais c’est un mauvais pari. Il lui l’a bien fait comprendre pendant le jeu précédent, et Vincent n’a pas du tout envie de sentir à nouveau cette main glaciale qui se referme sur son cœur comme pour le broyer. — Attention à ton langage, dit la Mort, c’est le dernier avertissement. Prochain jeu, ça va vous rappeler quelque chose si vous avez déjà mis les pieds dans un casino ! Nous allons jouer au Blackjack, mais j’ai décidé de changer un peu les règles parce que sinon, on va s’ennuyer. Et puis je n’ai pas envie de jouer le croupier, donc il n’y aura pas de croupier. Juste vous ! — Mais du coup ça ne marche pas sans croupier, si ? demande Niki. — Je n’ai jamais joué au Blackjack, balbutie Paul à l’attention de personne. — Ça va aller, ne vous en faites pas. Le but est simple : avoir la combinaison de cartes la plus proche possible de 21. Les chiffres de 2 à 10 ont leur valeur normale, et les têtes valent aussi 10 points. L’as, c’est au choix, 1 ou 11. Je vais vous donner deux cartes chacun d’emblée, que vous pourrez révéler ou non, et puis vous pourrez me demander de piocher des cartes supplémentaires si vous voulez. — Et comment gagner ? demande Vincent. — Le joueur dont la somme des cartes est la plus proche de 21. C’est tout simple, non ? Des questions ? N’importe quoi. Les vraies règles, ce serait de jouer contre le croupier et le seul but est d’avoir un meilleur jeu que lui. Mais peu importe, la jeunesse de Vincent a eu sa part de soirées au casino, et il est habitué au Blackjack, tout autant qu’à la roulette ou au Poker. Tout est une question de probabilités, il suffit de savoir quand est-ce qu’il devient trop risqué de piocher à nouveau. Il visualise le tableau de stratégie générale qu’il avait appris par cœur pour optimiser ses gains, à l’époque où il avait encore besoin de se fier à la chance pour gagner de l’argent. Il lui faudra l’adapter un peu en l’absence d’un croupier, mais il devrait être en mesure d’écraser ces deux avortons sans trop de problèmes. — Excusez-moi, dit Paul d’une voix tremblotante, quand vous dites le plus proche de 21... — Le plus proche par en dessous. Si vous dépassez 21, c’est éliminatoire, coupe la Mort. — D...D’accord. — Et que se passe-t-il pour “le gagnant” ? demande Niki. Je n’ai pas particulièrement envie de finir comme cette vieille. — Je ne peux pas vous faire le coup deux fois de suite, quand même. Pour cette partie, c’est la personne avec le score le plus bas qui se fera éliminer. Ou la personne qui dépasse 21. Rien de plus ? Allez. La Mort arrête de battre les cartes et en distribue deux à chaque joueur en les faisant glisser sur la table. Vincent les corne d’un pouce pour en vérifier la valeur. Roi de cœur et 9 de pique. 19. La chance est de son côté. De toute façon, il mérite de gagner. Il a travaillé dur pendant toutes ces années et il dirige maintenant plusieurs entreprises. Il a fait fructifier l’économie qui ruisselle désormais sur cette fille anarchiste profitant probablement des aides de l’état, financées par des personnes comme Vincent. Cet homme sans classe, avec son polo mal ajusté et son bouc qui manque de goût, est sûrement un employé quelconque qui profite des avantages sociaux dont il bénéficie avec son CDI sans contribuer outre mesure. Vincent, lui, profite de sa richesse pour investir dans des causes nobles. Il prodigue sans compter, distribuant un ou deux millions chaque année à des œuvres caritatives pour ces conneries écologistes, ou pour aider à construire des écoles dans les pays du tiers-monde. Tout garder pour lui serait une option, mais il préfère être philanthrope et partager avec les personnes moins bien nanties, d’autant plus que ça fait du bien à son image publique. Et puis quelques millions, il ne les sent même pas passer. — Vous disiez que nous pouvons révéler nos cartes ? demande Vincent. — Si l’envie vous en prend, répond sèchement la Mort. Alors il retourne le roi de cœur, et laisse l’autre carte face cachée. Niki regarde la carte d’un air muet, et Paul semble plongé dans ses pensées, sa bouche mimant des mots sans émettre de sons et ses doigts s’agitant comme s’il comptait quelque chose. S’il n’a jamais joué au Blackjack, le pauvre va devoir s’en remettre entièrement à la chance. Est-ce qu’il saura seulement estimer quand il est bon de piocher, et quand il vaut mieux s’arrêter ? — Vincent, une autre carte ? demande la Mort. — Non. — Niki ? Elle regarde la Mort comme une biche prise dans les phares d’une voiture. A l’évidence, elle n’a aucune idée de la marche à suivre, et sa nuque suintante qui reflète la lumière orangée de la lampe laisse deviner qu’elle panique. Elle piochera sans réfléchir, dépassera 21 et brûlera. Ne restera alors qu’à écraser l’autre type. Vincent maudit intérieurement sa publiciste qui lui a conseillé de prendre le métro et de se calmer un peu sur les dépenses et les taxis privés, rien de tout ça ne serait arrivé s’il ne l’avait pas écouté. — Je vais reprendre une carte. Ouais. Ouais, une autre, dit Niki en hochant la tête. La Mort lui jette une carte, elle y jette un regard et la range avec les autres, face cachée. Elle se recule dans chaise et se laisse glisser contre le dossier, soulevant son t-shirt pour éponger la sueur qui goutte dans son cou. Le regard de Vincent se pose malgré lui sur son petit ventre mince, le piercing à son nombril et le tatouage qui remonte le long de son torse en laissant deviner sa fin sous son soutien-gorge. Dans d’autres circonstances il aurait peut-être pu céder à la tentation. Pas avec elle, mais une fille propre avec ce genre de style, drogues et MST en moins. — Paul ? continue la Mort. — Euh... Non. Enfin si. Oui. Une carte s’il vous plaît. Ce mec n’a aucune idée de ce qu’il fait, clairement. La carte glisse sur la table et il l’attrape d’une main tremblante. Paul prend une grande inspiration, les yeux fermés, puis il les rouvre et regarde le résultat. — Ok... Ok, laisse échapper Paul. Tu parles d’une poker face. — Une autre carte pour quelqu’un ? Personne ne répond. Bien entendu, il est hors de question pour Vincent de piocher étant donné qu’il a déjà un score de 19. La probabilité de piocher un As ou un 2 est beaucoup trop faible, et tout autre tirage serait une sentence de mort. — Vincent, je te laisse retourner tes cartes. D’un geste de la main, il retourne le 9 de pique et le place à côté du Roi de cœur. — 19, lâche Vincent en souriant. — Putain, dit Niki. Une vague de soulagement déferle sur Vincent. Vu la réaction de la mioche, elle doit avoir un score inférieur et il gagne donc automatiquement la partie. Ou tout du moins, il ne sera pas éliminé. — Paul, allez, continue la Mort. Le pauvre homme maigrelet semble trembler de tous ses membres et son visage a pris une teinte encore plus pâle qu’auparavant. Un peu plus et il deviendra transparent. Il arrive à attraper ses cartes et les retourne doucement, révélant un 6 de trèfle et un 7 de carreau. Il retourne ensuite sa carte supplémentaire, un 4 de carreau. 17 points. Ce n’est pas passé loin. — Oh putain ! Énorme ! s'exclame Niki. Elle retourne ses cartes pour montrer un 6 de cœur, une dame de pique et un As de trèfle. Si elle considère son As comme un 1, elle se retrouve aussi avec 17 points. Vincent est estomaqué. Cette gamine a pioché alors qu’elle avait déjà 16 points. Elle est tarée. Ou alors, elle ne réfléchit pas du tout et mise tout sur la chance. Paul lance un regard médusé aux cartes de Niki qui égalent les siennes, l’air tout autant perplexe. Peut-être se rend-il aussi compte de la folie dont elle a fait preuve en piochant. — Il se passe quoi, du coup ? On n’est pas éliminés tous les deux, si ? demande Niki. — Non ça ne m’arrangerait pas. Nous allons refaire une manche. — Des foutaises ! J’ai clairement gagné ! Cette fois, vous l’aviez dit, le gagnant est celui qui a la plus grande combinaison. C’est moi. Je mérite cette victoire. Les règles sont les règles. La Mort jette un regard à Vincent et tend la main, il tressaille alors sous le coup de la peur en reculant dans son siège comme pour essayer de s’éloigner du croupier mais la chaise est vissée au sol et il est coincé. — Attention, toi. Le jeune à capuche récupère les cartes sur la table, puis les met de côté et distribue deux nouvelles cartes à chacun. Vincent essaye de faire le point dans sa tête mais la menace du garçon l’a déstabilisé et il est d’autant plus déconcentré que frustré de sa réaction. Il n’est pas un peureux. Il n’est pas lâche. Il mérite cette victoire, et s’il doit gagner à nouveau, il le fera. Cette gamine ne peut pas avoir de la chance deux fois de suite. Niki Le pire dans tout ça, ce n’est pas ce gros lard qui la dévore du regard comme si elle était un bout de viande, ni même l’autre cruche qui a refusé de s’allier avec elle. Elle en a payé le prix, et Niki a hâte de regarder ce porc perdre la partie. Non, le pire, c’est le manque. Elle sent les sueurs froides qui viennent se mêler à l’étreinte glaciale dans sa poitrine, elle serait prête à donner n’importe quoi pour rentrer chez elle et s’envoyer un rail. Au moins, ça lui fera une bonne anecdote à raconter à qui veut bien l’entendre, même si on la traitera sûrement de folle qui hallucine. Ce ne serait pas la première fois. Est-ce qu’il lui reste de quoi se défoncer chez elle ? Elle n’en est plus très sûre, mais au pire elle ira voir ce gars qui la paye une fortune pour un petit coup de main. Vite fait, bien fait. Et elle pourra claquer le pactole dans la poudre, et tout ira mieux. Que lui disait sa mère, déjà ? Qu’elle avait un avenir radieux, que tout lui était promis et qu’elle avait préféré tout gaspiller dans la drogue et l’alcool. Prodiguer, un truc du genre. Elle et ses grands mots, vraiment. Elle regarde ses cartes, un 10 de trèfle et un 5 de carreau. 15. Le premier jeu était beaucoup plus drôle et laissait la place à la chance pure. Celui-ci est plus frustrant. Niki sait qu’il y a sûrement une bonne façon de compter, de délimiter quand il faudrait tirer une carte supplémentaire, et quand il vaudrait mieux s’arrêter, mais elle n’a vraiment pas la tête à ça. Le vrai plaisir vient du frisson du risque, comme une funambule qui s’avance sur un fil en risquant une chute vertigineuse à chaque pas tout en savourant la tension du danger. L’autre gars, Paul, semble à nouveau plongé dans ses calculs complexes les yeux fermés, agitant ses doigts en mimant des mots avec la bouche. Elle ne pourra pas le battre à ça, mais peut-être qu’en le choquant un peu elle pourra le déstabiliser. Niki retourne ses deux cartes, dévoilant à ses adversaires son score. Vincent la dévisage, un peu surpris mais elle identifie rapidement la lueur caractéristique du dédain dans ses yeux. Ce regard rabaissant, les sourcils un peu retroussés, qu’on lui jette si souvent quand elle se promène dans la rue comme si d’un coup d’œil il était possible de juger de sa valeur en tant que personne. Un sourire se dessine sous la cagoule de la Mort. — C’est osé, dit-elle. — C’est stupide, répond Vincent. Il se recule dans son siège, l’air satisfait. Il a probablement plus que 15, qu’à cela ne tienne. Paul rouvre les yeux et les pose sur les cartes de Niki, avant de la regarder dans les yeux en levant un sourcil. Il est confus, tant mieux. — Vincent, une carte ? — Non. Il a donc plus de points qu’elle, sinon il aurait pioché. — Paul ? — Euh... Non plus. Bon. Lui aussi. La marche à suivre est claire, si elle ne fait rien, elle va perdre. Son sang s’accélère sous l’effet du stress et de l’adrénaline, elle sent sa gorge qui se contracte. Quel doux plaisir, cette intensité qui la parcourt et qui donne de la couleur à la vie, comme une chaleur qui prend le contrôle et qui exacerbe les sensations. — Moi je vais prendre une carte, lâche Niki. Sans un mot, la Mort lui glisse une carte qu’elle ne regarde même pas avant de la retourner et de la placer à côté des autres. Elle préfère poser son regard sur ses adversaires, Paul qui peine à déglutir et se retourne vers ses propres cartes en essuyant d’une main son front moite, et Vincent qui écarquille les yeux. Elle savoure leur stress, clairement elle vient de dépasser leurs scores et ils sont en train de remettre en question toute leur stratégie. Pendant un dernier souffle, elle prend le temps de savourer la décharge électrisante qui la parcourt, ce saut dans le vide sans parachute. Finalement, Niki se décide à regarder sa carte et un 5 de pique trône à côté des deux premières, le 5 de carreau et le 10 de trèfle. — Waouh, j’ai une paire, ça fait quelque chose ? — Non, bien sûr que non, éructe Vincent. — C’est toi qui décides des règles, maintenant ? coupe la Mort. — N... Non. Pardon. Paul laisse échapper un petit gémissement paniqué. — Mais malheureusement, Niki, non, une paire ça ne fait rien. Tout va bien, Paul ? Tu veux une autre carte ? lui demande la Mort. Le regard furtif de Paul alterne entre ses cartes et celles de Vincent, comme s’il essayait de voir à travers pour en deviner les chiffres et savoir s’il lui est nécessaire de piocher. Il y a quelque chose de mignon chez lui, avec sa cicatrice au-dessus de la lèvre qu’il essaye de cacher sous son bouc, ça lui donne un petit côté chétif et innocent qui donne à Niki l’envie de le corrompre. De le briser. — Je vais en prendre une autre, intervient Vincent. — Tu as eu l’impression que je m’adressai à toi ? demande la Mort. — C’est mon tour. Je crois. D’un sourire pincé, la Mort lui jette une autre carte qui glisse sur le feutre recouvrant la table. Vincent l’attrape et la retourne. La couleur disparaît de son visage. Il la pose sur la table face visible, l’écrasant d’une main. — C’est quoi ces conneries ? J’ai déjà eu le Roi de cœur à la manche précédente. Elle est là, dans les cartes que tu as mises de côté. Retourne-les ! Je veux les voir ! Entre ses doigts, Niki aperçoit l’illustration du Roi de cœur, avec sa main levée portant une dague qui semble traverser sa tête. Elle repense à ce que lui avait raconté une amie particulièrement férue de tirage de cartes, comme quoi le Roi de cœur était parfois appelé “Roi Suicidaire” à cause de son illustration. Elle laisse échapper un petit rire devant l’absurdité de la situation, et ce vieux croûton incapable de respecter leur maître du Jeu qui lui a pourtant clairement fait comprendre qu’il décidait de ce qui se passait. — Oups, on dirait que vous avez encore oublié de poser assez de questions ! Je n’ai jamais dit que nous jouions avec un paquet de cartes traditionnel de 52 cartes. Il ne vous paraît pas un peu gros, celui que je mélange ? En fait, j’ai pris plein de paquets différents. Je ne sais pas trop s’il est équilibré, d’ailleurs. Apparemment il y avait 2 Rois de cœur, c’est fou. — C’est des conneries ! Quel intérêt de nous forcer à jouer à votre truc à la con si c’est pour tricher ! — La triche, c’est plutôt quand on ne respecte pas les règles. Par exemple, quand je t’ai demandé plusieurs fois d’être un peu plus poli, un peu plus calme. De me respecter. Je te propose une deuxième chance, et toi, tu te crois en droit de me manquer de respect ? — Je... — Oui, oui. Je m’en fous en fait si tu veux me présenter tes excuses. Retourne tes autres cartes. Son penchant pour la prise de risque est en train de se transformer à l’intérieur de Niki, elle sent la vague de chaleur, la tension, l’épée de Damoclès et l’abîme qui se transforment en un plaisir souverain. Elle regarde Vincent se faire museler par la Mort. Il le tient par les couilles. Le bonheur vindicatif de voir ce genre de déchet se faire réduire à néant n’a pas sa pareille, et Niki se demande si elle ne va pas même apprécier le voir crever. Il ferme les yeux et semble réciter quelque chose dans sa tête. — Allez, on n’a pas toute la journée, reprends la Mort. L’homme à capuche lève la main et mimique une pichenette en direction des cartes face cachées de Vincent, qui se retournent d’elles-mêmes sur la table. Dame de pique. 8 de carreau. Avec le Roi de cœur, il arrive à 28, bien au-delà de la limite imposée à 21. — Ciao, dit la Mort en souriant. Pour de vrai, cette fois. Il tend à nouveau la main en direction de Vincent, les doigts écartés, avant de la refermer dans un poing qu’il serre de toutes ses forces. L’homme en costume rouvre subitement les yeux, et essaye de balbutier quelque chose comme pour implorer son bourreau de faire preuve de pitié envers lui. Il porte ses mains à sa poitrine avant de tomber en avant, cogne sa tête sur la table et glisse sur le côté, emportant sa chaise dans sa chute et finissant affalé par terre. La Mort Insupportable ce vieux con. Clairement il se croyait au-delà de tout. Tout l’intérêt du tournoi est d’essayer d’être aussi neutre que possible, pour leur laisser une chance de tirer leur épingle du jeu, mais c’est tellement dur quand on se retrouve face à des caractères aussi prétentieux. Ce n’est pas faute de lui avoir fait preuve de grâce, et plus d’une fois. Il n’avait qu’à se calmer. Oui, le croupier à triché. Un tout petit peu. Ok, beaucoup. Il a changé la carte qui devait être distribué à Vincent, mais c’est pour la bonne cause. Sa cause. Hors de question qu’il s’en sorte indemne et qu’il continue au dernier round. Les deux autres sont beaucoup plus intéressants. Cette fille, Niki, elle a l’air de jouer non pas par stratégie, mais par recherche de tension. Elle essaye de s’allier à d’autres joueurs, elle révèle son jeu. Qu’est-ce qu’elle avait marqué comme bonne raison de survivre, déjà ? “Je vis ma vie à fond, et ce n'est pas près de s'arrêter”. Elle veut le frisson du risque. Elle l’aura. Et lui, Paul, il a l’air de ne tenir plus qu’à un fil. A l’inverse de son adversaire, il compte, il mesure, il calcule. Il joue pour gagner, tout en essayant de garder son stress sous contrôle. Leur final sera explosif. La Mort claque des doigts à nouveau et la salle de casino disparaît. Ses deux derniers joueurs en lice se retrouvent assis sur des petits tabourets séparés par un guéridon en bois. Une lumière diffuse éclaire le parquet vieilli de la pièce et les murs recouverts de papier peint vert au motif de lierre grimpant. — Bien ! Vous vous en doutez, c’est la dernière partie. Tout d’abord, félicitations à vous deux d’en être arrivés aussi loin. Paul regarde autour de lui, toujours aussi pâle. Il semble avoir réussi à se calmer un tout petit peu, mais ça ne va pas durer : le pire est encore à venir. Niki, elle, transpire de plus en plus et semble être parcourue de frissons qui la font greloter. La Mort se met à errer dans la pièce, laissant ses baskets faire grincer le parquet à chaque pas. Il glisse la main dans son sweatshirt et en sort un revolver chromé, reflétant la lumière de l’ampoule jaunâtre sur sa surface. — Je vous en supplie, laissez-moi partir, finit par lâcher Paul les larmes aux yeux. — Allez, c’est presque fini, un dernier jeu et c’est bon, essaye de le rassurer la Mort. — Allez. Paul. Finissons-en, dit Niki en souriant. — Pour votre dernière partie, nous allons jouer à la roulette russe. Enfin, vous allez y jouer. Paul laisse échapper un autre gémissement alors que les yeux de Niki s’ouvrent en grand. — C’est plutôt classique. Le barillet du revolver a 6 emplacements. Je ne placerai une balle que dans l’un d’entre eux. Vous alternerez les tirs. Soit c’est un tir à blanc. Soit c’est perdu. Je pense que je n’ai pas besoin de vous indiquer comment gagner ? — Garder sa cervelle dans sa tête, répond Niki d’une voix monotone comme si elle répondait à un professeur. — C’est pas possible... C’est pas possible... J’y crois pas, marmonne Paul. Paul Il tremble de tout son corps, assis sur ce tabouret inconfortable. La panique est en train de prendre possession de son esprit et il a de plus en plus de mal à se concentrer. Pourtant, le jeu semblait être plutôt en sa faveur jusqu’ici. Des jeux de chance principalement, mais où il est possible de mitiger le hasard et d’opter pour l’option la plus à même de lui apporter la victoire. Comme pour le Blackjack, il ne lui avait fallu qu’une poignée de secondes pour calculer s’il valait mieux piocher, ou si le risque d’obtenir une carte trop grande était supérieur à 50%. Il avait eu moins de succès avec le Pierre Feuille Ciseaux car cette femme blonde semblait connaître les grands préceptes de la psychologie qui régissent ce faux jeu de hasard, mais il s’en était sorti indemne. En se basant sur les statistiques et les probabilités, on pouvait toujours réduire un choix aléatoire à quelque chose de plus concret. Il en avait fait tout son credo, et il s’en remettait toujours aux pourcentages pour décider comment mener sa barque. Par chance, malgré sa dyslexie, il était un prodige des mathématiques et son cerveau pouvait retourner les problèmes en un claquement de doigt, pour en abstraire la conclusion qui en découlait. Le problème de la roulette russe, c’est que c’est la chance à l’état pur. Il n’est pas possible d’influer sur son destin, ou de prendre la bonne décision pour limiter le risque. A part ne pas y jouer, bien sûr, mais ce n’est pas possible aujourd’hui selon toute vraisemblance. Comme il regrette de s’être jeté dans ce dernier métro. 30 minutes d’attente sur le quai du métro, ç'aurait été préférable à cet enchaînement de traumatismes dont il ne ressortira pas indemne, tant est si bien qu’il gagne cette dernière partie. La Mort sort une balle de sa poche, fait pivoter le barillet d’un geste et la glisse à l’intérieur. Paul n’arrive pas à décrocher le regard du revolver qui brille, obnubilé par cet instrument du carnage qu’il devra bientôt pointer sur lui-même. D’un coup de main, l’homme à cagoule lance le réservoir cylindrique qui se met à tourner à toute vitesse en émettant des cliquetis, empêchant Paul de suivre la balle du regard, avant de le refermer d’un coup sec dans le pistolet. Pas de chance, il l’a refermé en pleine rotation donc les probabilités sont neutres. S’il avait attendu que le barillet se stabilise, il y aurait eu une chance un peu plus élevée que la balle finisse dans les emplacements qui se retrouvent vers le bas, la gravité l’entraînant vers le sol par rapport au reste des chambres vides. Mais ce n’est pas le cas ici, et chaque emplacement présente une chance sur six de mettre fin aux jours du joueur. — Des questions ? demande inlassablement la Mort. — Qui commence ? demande Paul dans un élan de courage. A vrai dire, cela avait peu d’importance. Il somma brièvement les probabilités de survivre en alternant les tirs entre chaque joueur. Selon toute logique, le premier joueur devrait dans le pire des cas survivre à 3 coups, et le deuxième joueur à 2 coups, mais le deuxième joueur aurait en théorie des coups à tirer plus risqués, sans parler du 6ème qui serait assurément fatal dans le cas où la partie y arrive. — Je vous laisse choisir, répond la Mort. — Les... les femmes d’abord, balbutie Paul. — Oh c’est bien trop aimable. Mais j’insiste, vraiment. Commence, répond Niki. Peu importe. Une chance sur six de tomber sur la balle au premier tir. La Mort pose le revolver dans la main de Paul et il sent le métal froid contre sa paume. Il porte le canon à son front en essayant d’ignorer son instinct de survie qui lui hurle de s’enfuir et le sang qui palpite dans son cou. Des deux mains, il agrippe le pistolet et ferme les yeux, essayant de se concentrer sur n’importe quoi sauf la panique qui le submerge. Il appuie sur la gâchette avec ses pouces. Clic. Paul rouvre les yeux et Niki applaudit, les yeux rivés sur lui. Une chaleur se répand entre ses jambes et il découvre en baissant les yeux qu’il s’est uriné dessus sans s’en rendre compte, et qu’une tâche sombre se répand sur son pantalon. Il pose le revolver sur le guéridon alors que ses joues s’empourprent, une légère gêne le rattrape mais est bientôt ensevelie sous les vagues de peur qui s’abattent sur lui sans relâche. Niki attrape le pistolet et le regarde, un sourire au coin des lèvres. — Je dois bien te l’avouer, je pensais pas que t'aurais les couilles. Je t’ai mal jugé, Paul, désolée. Elle pointe le pistolet sur la Mort. — Il se passe quoi si je tire ? — Bien essayé. C’est la disqualification, malheureusement, sinon ce serait trop facile. Niki redirige le canon vers Paul. Ses yeux se perdent dans le trou noir au bout du tube en métal, un abysse qui l’appelle. — Et ça ? — Ce n’est pas autorisé non plus. Utilise le pour te tirer dessus, uniquement. Avant que tu ne me le demandes, non tu ne peux pas non plus tirer par terre ou en l’air. — Ok, je voulais juste être sûre. De toute façon, ce ne serait pas aussi drôle. Paul la regarde relever le pistolet et le poser sur sa tempe. Elle soutient son regard avec un air de défi. Ou plutôt, un air de démence. Ses yeux sont grands ouverts et le blanc encercle ses iris sombres à la pupille complètement dilatée. Elle est surexcitée, en témoigne aussi la sueur qui recouvre sa peau claire. Elle appuie sur la gâchette. Clic. Elle repose le revolver sur le guéridon. Il attrape le pistolet d’une main chancelante, malgré son appréhension. Encore 2 tirs à survivre, peut-être un seul si le prochain est fatal pour Niki. Ses pensées se bousculent, il a du mal à calculer ses chances de survie, et il se demande même s’il serait préférable de ne pas les connaître, pour une fois. La main glacée qui enserre toujours son cœur lui rappelle qu’il ne peut pas y échapper. Paul repose à nouveau le canon contre son front, mais décide de garder les yeux ouverts. Il veut voir Niki, il veut maintenir son regard, la défier. Il ne peut pas céder à la panique. Pas après tout ça. Ses pouces se posent sur la gâchette alors qu’elle mord sa lèvre inférieure, laissant ses dents apparaître. Il appuie. Clic. Son estomac est dans ses talons, et le monde tourne autour de lui. Des gouttes de sueur tombent de son front sur ses cils et il cligne des yeux pour s’en débarrasser. Son cœur n’a jamais battu aussi vite. Niki n’attend pas que Paul repose le revolver et elle se penche en avant pour lui ôter des mains. — Mon tour. Elle le pose sur sa tempe et un sourire illumine son visage, dévoilant un autre piercing caché sous ses lèvres. De sa main libre, elle joue avec une boucle d’oreille en la faisant tourner. Ses yeux écarquillés et son sourire lui donnent un air maniaque, on dirait presque qu’elle apprécie ce qu’il se passe. Paul a envie de vomir. Clic. Un juron échappe à Paul. Il va vraiment devoir tirer la dernière balle. Une chance sur deux. Son estomac fait des bonds, remontant de ses talons jusqu’à ses lèvres. La chaleur moite entre ses cuisses irradie. Niki laisse échapper un petit rire dément et met la main devant sa bouche. — Ouah quelle décharge, dit-elle. Le revolver est toujours rivé sur ses tempes, son regard perdu dans celui de Paul. Mais elle ne le regarde pas vraiment, elle ne le voit pas. Elle a l’air perdu dans son délire. Son index se pose à nouveau sur la gâchette. Clic. Elle se mord à nouveau les lèvres et une goutte de sang coule sur son menton alors que ses dents s’enfoncent dans sa propre chair. Enfin, elle repose le revolver sur le guéridon sans lâcher Paul du regard. — Désolée, petit chat. Il ne reste qu’un emplacement. C’était trop tentant, ce dernier coup, alors je te l’ai piqué. J’espère que tu ne m’en voudras pas. Le tumulte dans l’esprit de Paul s’est calmé, la tempête est retombée. Il n’y a plus de vent, l’orage s’est arrêté. Plus besoin de se poser de questions. À eux deux, ils ont tiré 5 blancs. Il ne reste qu’un emplacement. La balle y réside, c’est sûr. Il est foutu. Impossible de la tirer ailleurs, la Mort l’a clairement dit. Ni au sol, ni sur Niki. Il doit la tirer dans son propre crâne, sinon quoi il mourra. Sauf... La Mort Elle est complètement allumée. Quel plaisir d’avoir une joueuse de ce calibre. Est-ce que c’est la première fois que quelqu’un tire deux fois de suite ? Peut-être. En tout cas, il ne souvient pas de la dernière fois où c’est arrivé. Il ne peut pas laisser la partie s’arrêter comme ça. — Je n’ai jamais dit que vous aviez le droit de tirer plusieurs coups pendant votre tour, dit la Mort. — Non, mais tu n’as jamais dit que nous n’avions pas le droit. Tu as dit que nous devions alterner des tirs. J’ai alterné avec Paul. Maintenant, c’est son tour. Elle est maline. Paul est amorphe sur sa chaise et des larmes commencent à couler le long de ses joues. Il va céder d’un moment à l’autre et mettre un terme à la partie. — Paul. Est-ce que tu aurais tiré plusieurs fois si tu savais que c’était possible ? Son regard se pose sur la Mort, les yeux vitreux. Puis il se reconcentre, et une lueur scintille au fond de son regard alors qu’il semble à nouveau plongé dans ses calculs. — Euh... Oui, probablement. Les deux premiers, sûrement. Après, à voir. — Bonne réponse. On recommence. Niki applaudit. C’est drôle, il se serait attendu à ce qu’elle geigne comme les autres, se plaignant d’avoir mérité sa victoire, et que ce n’était pas juste, et ceci et cela. Elle est bien, cette petite. — Cette fois-ci, je mettrais deux balles dans le barillet. Paul La Mort s’est transformée en ange gardien dans l’esprit de Paul. Une manche bonus. Une dernière chance. Et cette fois, il mettra deux balles dans le barillet. Il le regarde ouvrir le revolver, en extraire la balle qui était prête à être déchargée dans sa propre tête, en tirer une autre de sa poche, réinsérer les deux dans le barillet avant de le faire tourner et de refermer le pistolet d’un geste sec du poignet. — Vous aurez aussi la possibilité, si vous le souhaitez, de faire tourner le barillet à nouveau quand votre tour viendra. Par contre, il est désormais interdit de tirer plusieurs balles, c’est clair ? Niki et Paul acquiescent en silence. Les balles sont côte à côte. Il y a sûrement quelque chose à tirer de ça. Mais quoi ? Comment est-ce qu’il peut utiliser cette information pour faire tourner la chance ? Quel impact sur la décision de faire tourner le barillet à nouveau ou non ? La Mort veut lui faire passer un message, c’est sûr. Une dernière chance d’exploiter ses compétences. — Paul. Tu commences, dit la Mort. Pour le premier tour, rien n’a changé. Au lieu d’avoir une chance sur six de perdre, c’est une chance sur trois. Mais sinon, rien ne change. Il attrape le revolver des deux mains et pose le canon contre son front trempé de sueur. Ses pouces se posent sur la gâchette. Niki est presque en transe, les yeux exorbités et les dents qui s’enfoncent dans sa lèvre. Clic. Il reprend sa respiration alors qu’il ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait cessé. Niki lui arrache le pistolet des mains sans attendre qu’il ne le repose. Pas de balle dans la chambre. Si les deux balles sont côte à côte, alors... Alors il est là, le coup à jouer. Dans les quatre chambres vides, une seule précède les balles. Les trois autres, après la rotation d’un cran du barillet, laissent place à une autre chambre vide. Donc si elle décide de ne pas faire tourner le barillet, elle a 3 chances sur 4 de tomber sur un blanc. Alors que si elle le fait tourner... Niki décroche le barillet en le poussant d’une main et le relance de l’autre, laissant le cylindre tourner à toute vitesse dans un déluge de cliquetis. Elle le porte à son oreille et lève les yeux au ciel. — J’ai toujours rêvé de faire ça, lâche-t-elle. D’un geste sec, elle rengaine le barillet. Elle est revenue à une chance sur trois. Paul savoure cette erreur qu’elle a commise, probablement à son insu. Cette fille est folle à lier, elle est complètement prise dans ses délires et se laisse emporter par l’adrénaline. Il la dévisage alors qu’elle ouvre la bouche et y glisse le bout du revolver, laissant sa langue danser autour du métal. Elle appuie sur la détente. Clic. Elle lui tend le pistolet, qu’il attrape sans rien dire. Paul jette un coup d’œil à la Mort dont le visage dissimulé sous sa capuche laisse apparaître un sourire. Il ne doit pas faire tourner le barillet. Trois chances sur quatre que ce soit un blanc. Paul porte le canon à son front et une goutte de salive tombe sur son nez. Il agrippe le manche des deux mains et fixe son adversaire qui se dandine sur sa chaise. La Mort Il regarde la cervelle de Paul jaillir de l’arrière de son crâne et s’étaler sur le papier peint. Des bouts de chair dégoulinent doucement en direction du sol, laissant sur leur passage une trace rougeâtre. Son tabouret bascule en arrière, entraîné par le mouvement du corps qui y siège et qui s'étale sur le sol. Dommage pour lui, finalement il n’aura jamais trouvé le plaisir du risque. Elle lui plaît bien, cette petite Niki. Peut-être un peu trop tête brûlée, mais elle a participé à fond, et elle n’a pas eu peur de mettre sa vie en jeu pour l’amour de l’adrénaline. Nul doute qu’il devra revenir la chercher dans peu de temps, quand elle se sera cramé les ailes avec une drogue mal dosée ou une idée stupide du genre grimper un gratte-ciel parce qu’elle s’ennuie. Un claquement de doigt et la Mort se retrouve sur le quai d’un métro presque vide. Une femme blonde est assise à l’intérieur, somnolant à moitié avec sa tête appuyée contre la vitre. Un homme en costume se tient à la barre, captivé par son téléphone. Une jeune fille criblée de piercings se lève subitement, prise de panique, avant de sortir de la rame en courant. Un homme passe à côté d’elle et se jette dans le métro alors que les portes se referment sur son pied, le faisant trébucher. Elle ne le regarde pas. Elle ne fait pas demi-tour. Elle s’enfuit, et sort de la station. La Mort touche la rame d’une main froide, elle va dérailler au prochain virage. Les trois occupants rejoindront sa cargaison de morts du jour. La quatrième victime a bien mérité une deuxième chance.

#15 - Ravissement

#15 - Ravissement

Semaine 11, ça avance vite pétard ! Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Attention Thème 2 : Hiératique Thème 3 : 🐦 · 🦖 · 📑 · 🪗Contrainte : Se passe durant un évènement historique Cette semaine encore, je dois bien avouer que les thèmes ne me parlaient pas de zinzin. J'ai passé plusieurs jours à chercher une idée, je suis passé à 2 doigts d'écrire une fanfic Jesus x Judas le jour de sa crucifixion mais bon, quand même. Finalement, je me suis dit que les théories de conspiration et les personnes hypervigilantes, c'est plutôt drôle comme sujet donc je suis parti sur le premier thème ✒️Musique d'ambiance (sacré titre) : We Have to Leave This Town Because I Have Done Something Unforgivable - Peter Talisman, gorse panshawe, Samuel Organ #15 - Ravissement La cuisine est plongée dans une semi-pénombre, coincée entre le jour et la nuit. La lumière du soleil au zénith filtre à travers les plaques de polystyrène collées sur toutes les vitres de la maison pour empêcher quiconque d’espionner Didier, et tout particulièrement les caméras satellites du gouvernement qui épient le peuple depuis l’orbite. La tapisserie vieillie se décolle par endroit, laissant pendre des lambeaux ocres qui menacent de tomber au sol à tout instant. La poussière flottant dans l’air et l’odeur de renfermé isolent encore un peu plus la pièce du reste du monde. Il vit seul dans cette maison, porte pour la troisième journée consécutive le même t-shirt jauni qui était blanc autrefois, son jogging épuisé qui lui supplie de le jeter à la poubelle. Pour dégager son visage pâle parsemé de tâches rouges, Didier a attaché ses longs cheveux bruns en un chignon gras et luisant. Il ouvre machinalement son frigo et récupère deux œufs pour son petit-déjeuner, les derniers. Les étagères habituellement remplie de conserves sont vides, il va être l’heure de partir en excursion au village pour faire quelques courses. Didier jette les œufs sur la poêle et les fait revenir, y ajouter un peu de sel et de poivre puis les place dans une assiette mal lavée avant de retourner dans le salon pour manger. Ici aussi, la lumière est étouffée et les fenêtres sont condamnées. Personne ne l’espionnera, ni ici, ni nulle part ailleurs. Il n’est pas dupe, il n’est pas un mouton, manipulé par la désinformation gouvernementale et les mensonges. Il est attentif. Aux aguets. Il les voit venir, insidieux et manipulateurs qu’ils sont. D’une main, il repousse la version imprimée de Time Cube qu’il a passé la nuit précédente à éplucher ce qui lui a valu de gros cernes et un léger mal de crâne au réveil. La théorie est intéressante, mais trop farfelue, estime-t-il, et la logique qui y est présentée comporte des similitudes à celle de la théorie de la terre plate : une analyse complotiste volontairement exagérée qui permet de brouiller les pistes. Une méthode pour les grands de ce monde qui leur permet de s’immiscer dans les discussions des penseurs libres, d’y semer le doute et de les décrédibiliser aux yeux de leurs pairs en noyant leurs vraies théories sous des foutaises. Le salon est chichement décoré, laissant la place à tout ce dont Didier a besoin pour mener ses réflexions. Il n’a presque rien gardé comme souvenirs des quarante années de sa vie, parce que rien n’est important. Tous ses proches lobotomisés par l’état, par la désinformation et par leurs beaux discours ont mis de la distance avec lui. Ils craignent la vérité, ont peur de découvrir que le monde leur ment, le traitent de fou à lier. Un grand tableau en liège est fixé au mur, recouvert de dizaines de photos de différents dirigeants et personnalités importantes, récupérées dans des journaux, des magazines ou sur internet. Elles sont regroupées par individu et triées par ordre chronologique, méticuleusement analysées et mesurées pour en extraire toutes les informations clés : l’angle du nez, la hauteur des oreilles relativement aux yeux, la largeur de la glabelle... Un jour, il le sait, il aura la preuve irréfutable qu’ils sont des reptiliens. Des hommes-lézard qui se font passer pour des humains et qui tirent les ficelles dans l’ombre pour manipuler les foules, contrôler la pensée et avoir à disposition un vivier d’êtres vivants à consommer. Mais leur façade n’est pas infaillible, et ils muent tous, un jour ou l’autre. Un jour, Didier aura la preuve que leur visage a changé de forme et il pourra prouver que cette société n’est qu’un large théâtre de marionnettes piloté par quelques personnes. Il pose sa fourchette dans son assiette vide et se masse délicatement le rein gauche qui le lance depuis des mois. Didier retourne dans la cuisine pour se préparer une infusion de pissenlit afin de drainer les toxines qui le dévorent de l’intérieur. Hors de question de consommer des médicaments, il préfère s’en remettre aux bienfaits de la nature plutôt que de prendre des tranquillisants camouflés en antidouleurs. Le broc d’eau est vide, alors il attrape un seau pour aller au puits : la fluoration de l’eau mise en place par le gouvernement depuis des années l’empêche de se servir simplement du robinet, l’obligeant à renouveler régulièrement son stock d’eau pure. Il enfile un masque en silicone qui recouvre tout son visage comme un alter ego, un homme blond aux pommettes saillantes qui ne lui ressemble en aucun point et lui permet de cacher son identité aux satellites espions lorsque Didier a besoin de sortir de sa cachette. La lourde porte d’entrée grince en s’ouvrant, donnant sur un jardin en friche où les mauvaises herbes lui atteignent les genoux, grimpant sur l’épave de voiture abandonnée et la balançoire qu’il n’a jamais pris le temps de désinstaller après avoir récupéré les clés de sa maison d’enfance. En se dirigeant vers le puits caché sous le seul arbre encore vivant, tout au bout du terrain, son regard se porte sur les vastes plaines qui entourent la maison isolée. De l’extérieur, on dirait un bâtiment abandonné et presque en ruines, avec toutes ses fenêtres calfeutrées et sa façade effritée qui n’a pas été entretenue depuis au moins vingt ans. Personne autour, personne pour l’espionner. Il se rappelle aussi que la région a pour projet de construire une antenne 5G dans les environs, et il ferait bien de trouver un moyen de faire capoter la construction, sinon quoi il devra déménager et trouver un autre antre. Ces ondes néfastes n’auront pas raison de sa vigilance, et il ne se laissera pas endormir par les études qui ne font état d’aucun impact sur la santé des personnes habitant à côté des émetteurs. Didier ramène le seau dans la cuisine, prépare rapidement son infusion qu’il boit d’une traite avec une grimace, laissant le liquide âpre se glisser entre les lèvres du masque en silicone, puis attrape un sac et ressors de la maison. Il attrape ses clés, fermant une à une les 4 serrures puis il enfourche son vélo pour aller au village renouveler ses provisions. Depuis combien de temps n’est-il pas sorti du terrain ? Deux semaines, peut-être trois. Un mois ? Il limite au maximum ses excursions dans ce hameau désormais hostile qui a décidé de faire installer, à son grand dam, un système de surveillance en circuit clos. Circuit clos, si on les croit. Lui, il sait que toutes ces caméras de surveillance ne sont que le premier pas vers un suivi de chaque fait et geste de tout un chacun, plus précis encore que ces satellites. Il pédale et remonte la grande route, sentant le vent frais caresser ses mains alors qu’il étouffe sous la chaleur du masque en silicone. Un jour, il aimerait terminer son projet de se construire un véhicule motorisé, mais il devient de plus en plus compliqué de trouver les pièces nécessaires à son entreprise car l’industrie automobile est totalement gangrénée par la surveillance, et on retrouve de l’électronique partout. Il en est sûr, le confort apporté par la technologie n’est qu’une bonne excuse pour truffer les voitures de caméras et de micros. Des grandes trainées blanches dans le ciel indiquent le passage récent d’avions, diffusant des produits chimiques volatiles retombant lentement au sol qui seront naturellement absorbés par les habitants afin d’inhiber leur cognition et de les rendre bien dociles. Didier se note qu’il devra se préparer un détoxifiant en rentrant chez lui afin de se débarrasser au plus vite des toxines avant qu’elles ne s’accrochent à ses neurones. Cette combine non plus, elle ne marchera pas sur lui. Pour un mois de mars, la météo est étonnamment clémente et il fait presque chaud, bien plus que les moyennes de saison usuelles. L’état aurait construit un contrôleur de météo dans les parages ? Il devra enquêter, plus tard. Arrivé au village, un sentiment inconfortable l’envahi peu à peu, comme si quelque chose clochait. Le silence. Le calme. Didier n’est plus très sûr de la date, mais la bourgade n’a pas pour habitude d’être aussi léthargique. Tous les commerces sont fermés, les restaurants et même le café du coin de la place. Seul le supermarché est ouvert, en témoigne la lumière des néons à l’intérieur, et une pharmacie au coin de la rue. L’enseigne clignote, la croix verte présentant une foule d’animations rapides, avant de donner la date. Vendredi 28 mars. Où sont-ils tous passés ? Des théories se bousculent dans sa tête. Quelque chose se passe, quelque chose s’est passé, quelque chose qui lui échappe. Les reptiliens auraient déjà levé le filet pour récolter les humains et s’en nourrir ? Et il aurait échappé à la récolte ? Ou alors tout le monde est parti, mais où ? Le ravissement, comme le prédisait la bible ? Non, ça ne peut pas être ça. Les rues seraient jonchées de vêtements abandonnés, signe de la disparition des humains choisis par le Seigneur. Didier a besoin d’en savoir plus. Il doit en savoir plus, pour pouvoir se prémunir. Un chat traverse la route en miaulant, ce qui le fait sursauter. Tendant l’oreille, il cherche le bruit d’une voiture au loin mais n’entend rien de plus que des oiseaux qui chantent, probablement des robots qui se font passer pour des oiseaux et qui ont des caméras à la place des yeux, soit dit en passant. Il pénètre dans le supermarché et sursaute à nouveau lorsque la caissière lui dit bonjour d’un ton incertain. Elle le regarde de haut en bas, son regard s’arrête sur son visage comme si elle le décortiquait. Est-ce vraiment une humaine ? Ou les reptiliens ont-ils déjà remplacés les humains, après les avoir dévorés ? Didier ne lui répond pas et se presse dans les rayons, attrapant quelques provisions qu’il fourre dans son sac sans ménagement. Son esprit bourdonne, retournant les indices dans sa tête pour trouver une explication plausible. Le vrai risque serait que la caissière reptilienne se rende compte qu’il n’est pas l’un d’eux et qu’elle le dénonce, ou pire qu’elle l’attaque. Elle, ou l’un des quelques clients qui flânent dans les rayons du supermarché affublés de masques en tissus qui recouvrent leur bouche, probablement pour cacher leur métamorphose inachevée. Il est en danger. Une musique satanique, qu’ils appellent pop, est diffusée par les haut-parleur et résonne dans le magasin. Probablement pour camoufler le bruit des sifflements que les reptiliens utilisent pour communiquer entre eux. Certains rayons sont vides, comme s’ils avaient été dévalisés, ou peut-être que le remplacement des hommes par les hommes lézards a fait tomber certaines chaînes logistique ou de production. Peut-être que leur régime alimentaire est différent, alors ils ne s’embêtent pas à maintenir la production de pâtes ? Il se faufile dans les allées du supermarché, esquivant volontairement les autres clients quitte à revenir plus tard sur ses pas, une fois le rayon désert. Mieux vaut ne pas jouer avec le feu, garder la tête baissée et marcher vite, mais pas trop non plus. N’importe lequel d’entre eux pourrait se rendre compte qu’il n’est qu’un humain, d’autant plus qu’il se démarque vraiment par l’absence de masque sur sa bouche. Une fois son sac rempli, il opte comme à son habitude pour les caisses en self-service afin d’éviter le plus possible de devoir interagir avec un des envahisseurs. La situation est critique, le moindre faux pas pourrait entraîner sa chute. Un présentoir mettant à disposition les journaux du jour attire son attention, la couverture mettant en valeur une photo du président et de sa femme, l’air sérieux. Il l’attrape et le jette dans le bac avec les dizaines de boîtes de conserve et les œufs, les photos lui serviront pour son analyse une fois qu’il sera rentré chez lui. S’il arrive à rentrer chez lui. D’ailleurs, il a vu quelque part sur internet que la femme du président serait en fait un homme qui a changé de genre, comme si le gouvernement voulait commencer à domestiquer les foules en normalisant les fausses identités, probablement pour mieux faire accepter leur vie d’hommes lézards. Didier glisse des billets dans l’automate, la main tremblante. La machine se bloque puis lui intime d’attendre une hôtesse de caisse qui viendra l’aider. Il sent la sueur froide sur son front qui perle sous le masque et commence presque à suffoquer sous le silicone. Les reptiliens ne suent pas, il va se faire repérer. Un portique automatisé le sépare de la sortie, et il ne s’ouvrira qu’une fois qu’il aura terminé sa transaction. Il est en train de se demander s’il ne devrait pas s’enfuir, maintenant, sauter par-dessus le portique et prendre ses jambes à son cou quand la caissière de l’entrée se rapproche avec un sourire, fixe à nouveau son visage d’un regard étrange et lui demande s’il cherche des masques. Cette fois, c’est sûr, elle voit clair à travers son jeu. Il fait non de la tête, et un long silence gêné flotte entre eux. La peur le paralyse, il est prêt à se jeter sur elle si elle montre la moindre animosité. L’instant se prolonge, comme deux prédateurs qui se font face à face en attendant que l’autre révèle sa main. Elle avance d’un pas, colle sa carte sur l’automate et déverrouille le paiement avant de retourner à son guichet en fronçant les sourcils, visiblement décontenancée. Elle va appeler des renforts. Le temps presse. Il doit disparaître. Il fourre ses achats dans son sac, attrape le journal et en lit le grand titre. 28 mars 2020 – Le confinement est prolongé, au moins jusqu’au 15 avril. Quelque chose s’est passé les dernières semaines, quelque chose dont il n’a pas eu connaissance. Il doit rentrer chez lui, et vite. Se mettre à l’abri. Barricader la maison. Ensuite seulement, il pourra feuilleter ce journal et décortiquer la désinformation dont il regorge à la recherche du vrai évènement. Le ravissement qui a fait disparaître les autres humains. Trouver comment les sauver, s’il n’est pas trop tard.

#14 - Prestige

#14 - Prestige

Semaine 10, vous connaissez la rengaine depuis le temps. Sans plus attendre, les thèmes : Thème 1 : Loisible Thème 2 : Latitudinaire Thème 3 : 👠 · 🪄 · 🎩 · 🚪Contrainte : Écrit au présent Autant dire que je ne connaissais même pas les deux premiers mots, et que leur définition ne m'inspirait pas beaucoup plus. Et puis j'avais jamais tenté de partir sur les emojis, alors pourquoi pas !Musique d'ambiance : Clock Tower Stage - ElevenWAV #14 - Prestige La Promesse Le musicien rapproche le saxophone de ses lèvres et un air de jazz en jaillit, souligné par le piano et la contrebasse pour baigner la salle de réception dans une ambiance calfeutrée. Les talons hauts de Veronica lui font mal, mais Bertrand a insisté pour qu’elle les porte ce soir et elle ne pouvait pas dire non. Elle a aussi accepté de porter la splendide robe de soirée rouge qu’il lui a acheté le mois dernier, et elle sent ses longs cheveux blond platine tomber sur son dos nu. Les murs de la salle sont décorés de splendides moulures encadrant des fenêtres ouvertes de part et d’autre de la pièce, pour laisser filer un léger courant d’air en cette nuit d’été. Les draperies striées de fils d’or sont tirées sur les côtés, nouées d’un cordon en velours pour laisser place à la vue du jardin qui entoure les abords du palais. Elle ne sait pas à qui ou quoi correspondent les statues qu’elle aperçoit au loin, ni celles qui sont représentées au mur en se dressant jusqu’au plafond mais elle n’a pas prévu de l’apprendre ce soir. Au bout de la pièce, une grande scène fait office de théâtre pour le commissaire-priseur qui anime la vente aux enchères. Des bijoux étincelants sont mis en vente les uns après les autres, issus d’anciennes collections de luxe ou vendus par des héritiers qui n’en ont plus l’utilité. Les pierres précieuses attirent le regard Veronica, comme si elle était appelée par ce défilé continu, mais Bertrand lui a bien fait comprendre qu’ils n’étaient pas là pour faire du shopping. Il l’a emmené à l'opposé, à côté du buffet et des mange-debout car c’est ici que les relations se tissent et les liens commerciaux se construisent. Elle le regarde revenir des toilettes, dans son costume qu’il a fait faire sur mesure et qui met quand même en avant son ventre bedonnant. Les lumières des chandeliers se reflètent sur son crâne dégarni, lui donnant l’apparence d’un œuf dans sa coque qui aurait pris le temps de mettre sa chevalière et de glisser sa montre à gousset dans la poche de sa veste. Un œuf Fabergé à taille humaine. Veronica le déteste, lui, sa personnalité, son apparence, et tout ce qui va avec. Mais il est riche, et il laisse passer presque tous ses caprices alors elle est prête à faire l’effort d’une soirée mondaine de temps à autre, si c’est le prix à payer pour continuer à vivre à ses frais. Supporter les regards hautains des autres convives, les ignorer quand ils se murmurent dieu sait quoi au creux de l’oreille en la fixant. Elle n’est pas une escort, ça non. L’argent, oui, mais jamais contre du sexe et Bertrand l’accepte sans broncher. Il est uniquement intéressé par elle pour son apparence et l’image qu’elle renvoie. Il est tout à fait normal et attendu qu’un homme de son calibre, businessman au succès retentissant, se permette la compagnie d’une belle femme d’une trentaine d’années même s’il en a bientôt soixante. — Vous reprendrez une coupe de champagne ? demande un serveur qui passait par là. — Volontiers, répond Bertrand en saisissant deux coupes. Il tend une des coupes à Veronica, qui l’attrape en prenant soin de ne pas toucher ses mains flétries. Au loin, le commissaire-priseur annonce le prochain objet en vente : une paire de boucles d’oreilles qui auraient appartenues à une impératrice d’un pays dont elle n’a jamais entendu parler. — Ce soir, je dois m’entretenir avec le monsieur en blanc, là-bas. Et aussi cette femme avec le chapeau. Et après... Elle ne l’écoute déjà plus, complètement désintéressée par la longue liste d’inconnus qu’il va énumérer avant de lui demander de le suivre et laisse son regard se balader dans la foule d’invités qui se ressemblent tous, avant de tomber sur un homme de son âge, le seul de la pièce il faut croire. Plutôt grand et élancé, sa silhouette est d’autant plus allongée par son haut-de-forme un peu cliché qui surplombe son costume trois pièces noir affublé d’une cape au revers rouge. — Ils ont invité un magicien ? coupe Veronica. — Pfft. Aucune classe. Quel cliché. Il est bientôt l’heure de faire notre tour, je compte sur toi pour faire comme je te l’ai demandé, c’est à dire rien, reprend Bertrand en regardant sa montre à gousset. Laisse-moi gérer et contente-toi de sourire. Le jeune homme se retourne et son regard croise celui de Veronica. Il maintient le contact et un sourire carnassier traverse son visage alors qu’il se rapproche. — Monsieur, madame, dit-il en s’inclinant. Jack, magicien extraordinaire à votre service. — Déblayez, nous n’avons pas le temps, dit Bertrand. — Le temps, nous en avons tous. L’important c’est de ne pas le perdre, reprend Jack en faisant un clin d’œil à Veronica. Elle sent une main glaciale se glisser dans son dos, touchant sa peau comme pour y marquer son territoire. Est-il possible que Bertrand se sente menacé ? Par ce magicien ? — Faites-nous un tour de magie, je vous en prie, dit Veronica. — Adjugé vendu ! Prochain objet : une splendide tiare ornée de tant de saphirs qu’on pourrait croire y voir l’océan, annonce le commissaire-priseur. — Bien entendu, chère madame. Jack glisse sa main gantée à l’intérieur de sa veste et en extrait une baguette noir aux embouts blancs. Ses yeux noisette ne quittent pas Veronica du regard et elle jurerait y voir briller une étincelle. Du désir, peut-être ? Il agite le bâton et en tapote le bout sur sa main libre. Des fleurs jaillissent de l’extrémité en un bouquet de roses en papier, qu’il tend à Veronica. — Je ne peux pas croire qu’une telle beauté ne soit affublée de fleurs en cette belle soirée ! Sûrement que vous les avez laissées au vestiaire pour ne pas vous encombrer ? — Je vous ai déjà dit de dégager, répond Bertrand dans un sifflement. Elle sait très bien qu’il n’en fera rien. Il ne sait qu’aboyer, pas mordre. — Mes excuses, cher monsieur, peut-être une offrande pour la paix ? Jack ôte son chapeau, dévoilant ses cheveux châtains en bataille. Il y plonge la baguette et la fait tourner, comme une sorcière qui touille son chaudron de soupe, avant de l’extraire d’un coup. — Alakazam ! Une colombe s’échappe du chapeau en émettant un roucoulement sonore qui interpelle les invités alentours. Tous les regards sont tournés vers l’oiseau blanc qui s’envole et se pose en haut des moulures sur les murs. Les invités sont partagés entre curiosité et peur de recevoir une fiente sur leurs costumes hors de prix, ou pire, dans leur coupe de champagne. Jack s’incline, tirant sa révérence. — Je vous souhaite une bonne soirée à tous les deux. Peut-être nous reverrons-nous plus tard. — Certainement pas. — Bonne soirée, Jack, dit Veronica en souriant. Il ne l’intéresse pas tant que ça, mais tout est bon à prendre pour provoquer Bertrand. Plus vite il sera énervé, plus vite il aura envie de mettre un terme à cette soirée et lui proposera de rentrer chez eux en écourtant ainsi le supplice de Veronica. — Méfie-toi de ces saltimbanques, lui intime Bertrand une fois Jack parti, ils ne sont rien de plus que des voleurs et des chenapans. Il faut surveiller leurs mains et surtout ne jamais les écouter. Ils savent redoubler d’artifices pour faire passer inaperçu leurs vulgaires tours de passe-passe. Le temps s’écoule au ralenti pour elle, les conversations avec les personnes d’intérêt identifiées par Bertrand s’enchaînent et elle n’en écoute pas un traître mot, préférant regarder du coin de l’œil cet énigmatique magicien qui papillonne entre les invités, répétant des tours de magie aussi classiques que prévisibles mais néanmoins spectaculaires. Une proposition commerciale par-ci, des compliments par-là. Oh, j’ai suivi vos exploits sur le marché du pétrole ! Tout simplement époustouflant. Quel visionnaire ! Nous devrions faire affaire ensemble, j’ai justement la possibilité d’investir dans le transport maritime, qu’en pensez-vous ? Et les réponses sont toutes les mêmes, bien sûr, des hochements de tête convenus et des compliments en retour, un échange de politesses et la promesse d’un appel dans les prochains jours pour étudier le sujet plus en profondeur. Entre deux discussions, Veronica propose d’aller chercher quelques petits fours sur le buffet, car la faim commence à la tenailler. Bertrand met la main à sa poche, pour en tirer la montre à gousset, mais elle a disparu. Il tâte son costume, palpe ses poches et fouille le sol du regard. — Donne-moi ma montre, s’il te plaît. — Je ne l’ai pas, tu te doutes bien que je n’ai pas de poches dans cette robe, répond Veronica. — Ce petit con, je vais lui faire sa peau. Son crâne rougit un peu plus à chaque seconde qui s’écoule, pour le plus grand bonheur de Veronica. Il est hors de lui, c’est parfait. La soirée touche à sa fin, et elle pourra bientôt retrouver le calme de leur grand appartement et se retrancher seule dans ses quartiers pour éviter de devoir le supporter une seconde de plus. Elle le regarde fondre sur Jack en furie avec sa démarche dandinante. — Petit voleur ! Tu as cru que tu allais t’échapper avec les biens de tous les invités, c’est ça ? Rends-moi ma montre sur le champ avant que je n’appelle la police. — Monsieur, voyons, il n’y a pas besoin d’employer un tel langage ! Je vous en prie, calmez-vous et dites-moi comment je peux vous aider, répond Jack. —Ne joue pas au petit con avec moi, gamin. Je connais des gens, je peux te faire disparaître en un claquement de doigt. — Disparaître en un claquement de doigt, n’est-ce pas là le rêve de n’importe quel magicien ? Jack laisse un rire lui échapper avant de reprendre son sourire tranchant, fixant Bertrand. Veronica se perd dans ses yeux brillants et plein de passion. Est-ce qu’elle serait en train de ressentir quelque chose pour ce garçon ? Ou alors, est-ce qu’elle s’ennuie ? Il déborde de charisme, ça, c’est sûr. Un petit je-ne-sais-quoi qui attire l’attention. — Sécurité ! hurle Bertrand. Sur la scène, le commissaire-priseur se tait, interrompant sa description d'un bracelet et les personnes assises se retournent. La salle entière se concentre sur l’altercation en retenant sa respiration alors qu'un agent de sécurité se glisse dans la foule. — Que se passe-t-il ? dit le colosse. — Ma montre à gousset a mystérieusement disparu de ma poche. J’en mettrais ma main à couper qu’il me l’a volé pendant un de ses tours de magie à la noix. Fouillez-le, et sortez-le d’ici. — Allons bon, les accusations sont faciles mais quelles preuves avez-vous de ma culpabilité ? Je ne suis qu’un humble magicien, ici pour vous servir et égayer la soirée. — Je ne me rappelle pas avoir vu mention d’un magicien dans les instructions concernant la soirée, menace le colosse. L’agent de sécurité attrape le poignet de Jack sans prévenir et fourre l’autre main dans les poches de sa veste, puis de son pantalon, avant d’en sortir une montre à gousset. Le magicien lève la main et un claquement de doigts vient se mêler à la surprise des invités. — Quelle surprise ! Un splendide tour de magie, monsieur, tellement plus captivant que de faire apparaître une pièce de monnaie derrière mon oreille, dit Jack en riant. Le Tour Il est bientôt minuit et la nuit s’annonce encore très, très longue. Une fois n’est pas coutume, Gauthier a été assigné au tri et à la surveillance des détenus avant la garde à vue car c’est lui le petit nouveau, et comme d’habitude pour un mercredi soir, les policiers sont en sous-effectifs et les créneaux pour les interrogatoires se font attendre. Parfois, il se demande s'ils sont vraiment sous l’eau ou si ses collègues profitent de leur grade et de l’absence des supérieurs pour se la couler douce dans leur bureau, et dans combien d’années il aura ce privilège, lui. Dans cette pièce sans fenêtre, en enfilade entre un couloir et les bureaux des policiers, la nuit semble s’éterniser et le temps est à l’arrêt, d’autant plus qu’il n’y a rien pour se divertir ou se changer les idées. Les murs sont blancs, éclairés par des néons tout aussi clairs, et le seul mobilier qui répond à l’appel est un banc métallique pour les détenus en attente et un bureau pour le policier en poste. Il fait chaud ici, faute de climatisation, et il sent une goutte de sueur perler sur son front. Il passe une main potelée sur son visage jeune comme pour l’éponger, repoussant ensuite en arrière une mèche blonde qui lui tombe devant les yeux. Un bip retentit et la porte s’ouvre pour laisser entre son chef. — Gauthier, un autre hurluberlu pour toi. Il a essayé de voler une montre à un des richoux de la vente aux enchères. J’y retourne pour m’assurer que rien d’autre n’a disparu et que la situation est sous contrôle, mais on a déjà fouillé ce gars et il n’a rien. Tout ce qu’il avait sur lui est dans le carton. Thomas m'a dit qu'il avait un créneau pour l'interroger dans quelques heures, il viendra le chercher. Il est accompagné d’un gamin d’une trentaine d’années portant un costume très chic qui détonne beaucoup avec la paire de menottes à ses poignets. Son supérieur le fait s’asseoir sur le banc, dépose sur le bureau de Gauthier une boîte contenant les effets personnels du détenu ainsi que le dossier préliminaire avant de quitter la pièce en scannant son badge à la porte, pour en déclencher l’ouverture. — Très sympa, votre petit bureau. Chichement décoré, mais le minimalisme a son charme, dit l’homme. — T’es un marrant, toi, répond Gauthier. Quelques heures ? Là, c’est sûr, ils se foutent de sa gueule. Ce n’est pas comme si la ville était débordée par le crime et que les clients affluaient, non, il est presque sûr qu’il va devoir se farcir la soirée en tête à tête avec ce petit blagueur. Bon, au moins, se rassure-t-il, c’est mieux qu’un drogué ou un alcoolique. Gauthier le dévisage, puis ouvre la chemise du dossier avant d’attraper une feuille et un stylo pour y noter les effets personnels du potentiel détenu. — Vous m’excuserez, j’ai été un peu pris de court et je n’ai pas eu le temps de faire ma valise ! N'oubliez pas de noter qu'il y a une paire de gants, ce serait dommage que je n'en retrouve qu'un seul à la sortie. D'ailleurs, je vous recommande de ranger la cape, les gants et la baguette dans le chapeau, comme ça ce sera plus facile à transporter. On dirait un animateur pour un anniversaire d’enfants ou la kermesse du coin avec son costume de pacotille. Il se tient droit sur le banc, tout sourire comme s’il n’avait pas trop compris ce qui allait lui arriver. Gauthier remarque sa main droite, couverte de cicatrices profondes qui en enlace le dos et rejoignent son petit doigt. — Nom ? Occupation ? — Jack Houdini. Magicien. Et vous ? — Écoute-moi mon coco, je t’invite à ne pas te foutre de ma gueule si tu ne veux pas empirer ton cas. — C’est mon vrai nom ! Je n’y peux rien si le hasard fait bien les choses. Vous m’excuserez, je n’ai pas ma carte d’identité sous la main, répond-il en agitant les menottes. Le policier s’affaire à noter les informations dans le dossier, maudissant l’absence d’un ordinateur dans cette pièce et son obligation à y rester pour surveiller le détenu. Qu’il le prenne pour un con, tiens, il s’assurera qu’il finisse dans une cellule où le sol colle et les murs sont couverts de pisse, ça lui apprendra. Ses yeux glissent sur le papier, rien de bien intéressant n’y est encore indiqué et la plupart des cases du formulaire sont vides. Même la personne en poste à l’accueil n’a pas l’air d’avoir envie de se fouler ce soir, et elle s’est contentée d’indiquer “tentative de vol, pas d’altercations physiques ni agression notable”. — Vous n’avez rien trouvé de moins voyant comme costume ? Ce n’est pas le plus malin pour commettre un vol, on vous voit de loin. — Je vous jure monsieur, je n’ai rien fait. C’est une conspiration, tout le monde m’en veut. En fait, vous savez quoi, je ne veux pas m’exprimer sans mon avocat. Oubliez ce que j’ai dit. Il reporte ses paroles tout en maugréant, à l’évidence il ne pourra pas lui tirer les vers du nez. Fraîchement diplômé, Gauthier commence à se demander si la carrière de policier est bien celle qui est faite pour lui. Ce genre de soirées lui font grincer les dents, et il préfèrerait largement être à la maison avec sa copine plutôt que coincé avec ce cinglé. — Excusez-moi, monsieur le policier, reprend Jack, auriez-vous un mouchoir ? J’ai le nez qui coule. Les allergies, vous savez. Gauthier lui tend un mouchoir, frustré de devoir se plier aux demandes de Jack mais contraint d’y répondre pour assurer un minimum de décence au détenu. Et puis, c’est toujours mieux que de devoir l’entendre renifler pendant des heures. Il reprend la rédaction de son rapport, qui sera bref au vu des discussions, et puis son collègue n’aura qu’à se débrouiller pour l’interrogatoire, merde. Il sera d’ailleurs en forme, étant donné qu’il est sûrement en train de roupiller tranquillement en prétextant du retard sur d’autres dossiers. Tout compte fait, la vie de magicien doit être beaucoup plus excitante que celle d’un secrétaire en uniforme. — Vous savez ce qu’il y a au menu ce soir ? Je commence à avoir faim. Vous entendez mon ventre qui gargouille ? — C’est pas l’hôtel ici. Si tu fini en cellule, et crois-moi ce sera le cas, t’aura ton assiette de riz comme tout le monde. Peut-être un bout de pain, s’il en reste. — C’est bien dommage, j’ai connu des établissements plus accueillants que celui-ci. — Et fais disparaître ce sourire d’abruti avant que je ne m’en occupe. Gauthier ferme la chemise en papier, n’ayant plus rien à griffonner dans les cases du formulaire, s’empare de son téléphone qui n’a pas de réseau et qui est donc réduit à ses fonctions les plus basiques. Il regarde quelques photos de sa copine et en prend une de l’énergumène devant lui pour avoir un souvenir. Le cliquètement des menottes résonne contre les murs alors que Jack essaye de trouver une position confortable sur le banc, se tortillant sur place. — C’est quoi, les cicatrices sur ta main ? Un accident ? demande Gauthier pour combler l'ennui. — Tout dépend de votre définition d’un accident. S’il est auto-infligé, parle-t-on vraiment d’accident ? — Fais-moi un tour de magie, au lieu de dire des conneries. — Un peu compliqué, vu la situation, vous comprendrez que je n’ai pas forcément les outils nécessaires. — Alors expliques-en un. — Voyons, monsieur le policier, vous savez bien qu’un magicien ne révèle jamais ses secrets. C’est la base même de notre métier, et le cœur de la magie ! Magie, qui n’existe pas d’ailleurs, et qui n’est vraiment qu’écran de fumée et tour de passe-passe. Ah, si, je peux vous parler de quelque chose ! Cela devrait nous occuper pendant les heures qui nous restent, c’est bien ce qu’a dit votre chef ? J’ai un peu peur que le temps se fasse long. M’enfin ! L’important, si vous voulez découvrir les secrets d’un magicien, c’est de regarder ce qu’il ne vous montre pas. Ne suivez pas la main qui gigote avec la baguette, portez votre regard sur l’autre qui se glisse dans votre poche. Gauthier ne se rend compte que trop tard de son erreur. Le voilà parti dans un monologue qui ne veut plus en finir, avec son petit sourire en coin. Il lève les yeux au ciel en se demandant comment il pourra bien l’arrêter, puis se dit que le mieux reste de le remettre à sa place. — Elle risque pas trop de gigoter, ta main. Il repose un instant son regard sur sa main droite et n’y compte que 4 doigts. Le petit doigt n’est plus là et ne reste que les cicatrices qui s’arrêtent autour d’un petit moignon surplombé de quelque chose qui s’apparente à un pas de vis. Il a à peine le temps d'ouvrir la bouche que Jack se lève et se jette sur Gauthier. Pris de surprise, il recule sa chaise pour se lever à son tour mais trop tard, son assaillant lui met les mains au cou et il sent un picotement dans sa nuque avant de sentir sa conscience vaciller. — Bonne nuit, monsieur le policier. Le Prestige Jack accompagne la tête du policier en la posant délicatement sur le bureau. Il regarde en souriant l’aiguille imbibée de morphine dans sa main gauche au bout de laquelle perle une goutte de sang. Le produit en très faible dose ne fera pas effet longtemps, ne laissant que peu de temps à perdre pour le magicien qui s’entreprend à enlever les vêtements de Gauthier, puis les siens. Il enfile l’uniforme de policier, un peu trop large pour lui et moite de transpiration mais tant pis. Il utilise le mouchoir pour essuyer l’aiguille avant de la glisser dans la serrure des menottes, tendant l’oreille pour déceler les cliquetis des barillets individuels suivi du clic libérateur. Jack récupère le doigt en silicone qu’il a laissé sur le banc. La prothèse creuse n’est rien de plus qu’une armature pour y ranger les outils d’un véritable maître de la disparition. La préparation de cette petite cachette était douloureuse et il y a beaucoup perdu en dextérité, mais elle fait toujours son effet quand bien même elle manque de finesse à son goût. De ses mains désormais libres, il y glisse l'aiguille dans la cavité prévue à cet effet puis la revisse au bout du moignon. La bordure de la prothèse vient épouser le reste de sa main, disparaissant quasiment à l’œil nu dans les cicatrices qui zèbrent la zone. Une aiguille, c’est suffisant pour s’échapper de n’importe quoi. Peu importe comment la police est organisée, peu importe leur processus, il y a toujours un moment de faiblesse qui peut être transformé en opportunité. Comme tout bon tour de magie, l’essentiel est d’attendre cet imperceptible moment d’inattention de l’auditoire et de le saisir. Jack jette un dernier coup d’œil à ce jeune policier qui était beaucoup trop prétentieux à son goût avant de se dire qu’après tout, autant aller au bout du spectacle. Il fait enfiler sa tenue de magicien à Gauthier qui se retrouve un peu à l'étroit, de toute façon il ne pourra pas l'emporter en partant, et l’assied sur le banc avant de le menotter. Ensuite, il prend le dossier sur la table, qu’il glisse entre son torse et la chemise, puis remonte son pantalon pour plaquer le papier contre lui. Fouillant les poches de son nouvel accoutrement, il dresse une liste mentale des outils à sa disposition : des clés de voiture, un portefeuille, un badge et un paquet de cigarettes. Rien de très intéressant, même pas de cash mais il n’a pas besoin de grand-chose de plus. Le lecteur de badge émet un bip en scannant celui du policier et la porte se débloque pour laisser sortir Jack. Il se glisse dans le couloir, la tête basse, et se répète dans sa tête le chemin qu’il a parcouru à son arrivée au poste de police. Gauche, puis droite, puis tout droit. Le problème, c’est que certains de ces couloirs étaient flanqués de baies vitrées donnant sur des bureaux, autant éviter de prendre des risques inutiles. La solution, c’est le plan d’évacuation qu’il a remarqué sur le mur à côté de la salle d’attente du cabinet de garde à vue. Par chance, une sortie de secours n’est qu’à quelques mètres et il s’y dirige en accélérant le pas, pressé de retrouver l’air frais de la nuit. — Tu fous quoi ? dit quelqu’un derrière lui. — Je vais juste fumer une clope et je reviens, répond Jack en sortant le paquet de sa poche. Continuant son chemin sans se retourner, il étouffe un rire qui grandi en lui. La meilleure façon de passer n’importe où, c’est de faire croire qu’on sait où on va, comme pour cette vente aux enchères où il lui a suffi de passer par l’entrée de service en prétextant avoir été employé pour l’animation. Personne ne s’est posé de question, et ils l’ont laissé rentrer sans broncher. Jack trouve la porte de secours, en pousse le battant et se retrouve sur le parking. Le bip de la clé de voiture déclenche un flash d’un véhicule noir à quelques mètres de là, et il monte dans la citadine comme si elle lui appartenait. Il attrape un chewing-gum qui traîne dans le vide-poches, met le contact et sort du parking sans bruit en choisissant une direction au hasard. Les bâtiments défilent sur les côtés et Jack remonte quelques rues avant de garer la voiture sur une place réservée aux livraisons. Avant de descendre, il prend soin de modifier les réglages de la console du tableau de bord pour changer la langue en chinois, puis il modifie les orientations des rétroviseurs et triture tous les leviers du siège du conducteur pour en changer la position. Il recrache le chewing-gum dans sa main et le pousse dans le contact en finissant de l’y tasser avec la clé. Ça, c’est cadeau, se dit-il. Dans la rue, il reste à l’affut des sirènes, même s’il est peu probable que les policiers n’aient découvert sa disparition pour le moment. Pour le moment, tout se passe comme sur des roulettes, c’est trop facile. Il trouve un vélo accroché à une barrière, fait sauter le cadenas en utilisant la selle comme levier et l’enfourche, faisant marche arrière sur quelques blocs avant de bifurquer. La ville dort et Jack savoure ces moments de calme après tant de péripéties, il repense à ce gros tas prétentieux et sa compagne qu’il doit payer une fortune, vu sa beauté. Il est toujours si facile de provoquer des gens prétentieux comme lui, qui se croient supérieurs à tous les autres et pensent mériter toute l’attention du monde. A peine avait-il donné un peu de mordant à la fille qui se tenait à ses côtés que le vieux crouton s’était offusqué. D’ailleurs, il avait mis beaucoup de temps à se rendre compte que sa montre avait disparu et pendant un moment, Jack avait bien cru que son plan allait tomber à l’eau. Mais tout était rentré en ordre, il avait crié assez fort pour attirer l’attention de toute la salle et enclencher la suite. Il laisse le vélo sur trottoir, se débarrasse du dossier de police et des clés de voiture en les jetant dans une bouche d’égout avant de se faufiler dans une petite ruelle qui donne sur un square emprisonné entre 4 grands bâtiments de bureaux, déserts à l’heure qu’il est. Jack s’installe sur un banc en bois surplombé d’un arbre, à l’abri des regards indiscrets. — Et maintenant, le prestige, murmure-t-il en souriant. Il porte deux doigts à sa bouche et un sifflement strident s’en échappe, rebondissant entre les murs des bâtiments puis s’évanouissant dans le calme de la nuit. Les secondes passent, sans réponse, puis un roucoulement se fait entendre et une colombe plonge en piqué dans le square, serrant dans ses griffes une tiare sertie de saphirs. Elle la dépose dans les mains de Jack avant d’atterrir sur son épaule et de frotter sa tête contre son cou en roucoulant à nouveau. Il la caresse d’un doigt et lui gratte le ventre. — Bon travail, Kiki. Je n’ai pas de petits encas pour toi sous la main, mais nous aurons bientôt de quoi vivre comme des rois. On va devoir filer d’ici assez vite, autant ne pas prendre de risques inutiles. J’ai entendu dire que Venise était splendide en cette période de l’année, qu’en penses-tu ? Si nous avons un peu de chance, on devrait même avoir assez d’argent pour s’acheter une jolie villa dans la campagne italienne et se la couler douce. Il faut juste que l’on se débarrasse de cette tiare, on ira voir tonton avant de prendre le train. Il a passé des années à dresser son oiseau de compagnie pour leur plus grand tour de magie. D'abord, lui apprendre à répondre au mot-clé alakazam pour qu'elle sorte du chapeau, repère les objets les plus brillants de la pièce et aille se nicher en hauteur. Ensuite, qu'elle attende que Jack claque des doigts, une fois l'attention attirée sur lui, pour sortir de sa cachette et aller récupérer son butin à l'abri des regards indiscrets. Et enfin, qu'elle s'échappe par le fenêtre et attende son sifflement dans la nuit. Un pari osé, mais tout bon magicien qui se respecte se doit d'avoir confiance en ses talents.

#10 - EXO Mk.3

#10 - EXO Mk.3

Semaine 9 du challenge. C'est encore quelque chose de différent de ce que j'ai écrit les semaines précédentes, je trouve. L'idée de base m'est venue la semaine dernière (et on y retrouve quelques touches que j'ai gardé, notamment par rapport au thème Bruit et la contrainte Sans chichis), mais ça se prêtait quand même mieux aux thèmes de cette semaine :Thème 1 : Belliciste Thème 2 : Je ne t'aime plus Thème 3 : 💼·🦍·🌿·🪗Contrainte : Deux personnages Précision/mise en garde avant la lecture : je n'y suis pas allé de main morte sur la violence. Un lecteur avisé en vaut deux et tout ça.Musique d'ambiance (et quelle ambiance) : Blade - D'Angello & Francis ou credits song for my death but im the final boss - Astron #10 - EXO Mk.3 Gideon remonte sa braguette et se secoue les mains. Jadis la capitale d’un pays au sommet de la chaîne alimentaire mondiale, la métropole tombe peu à peu en ruines. Autour de lui, les bâtiments délabrés de la ville se dressent vers le ciel. Celui devant lequel il se trouve n’a même plus de baie vitrée au niveau de la rue. Des éclats de verre gisent au sol et craquent sous ses bottes renforcées. Les particules blanches qui tombent du ciel nuageux, se déposent sur sa barbe hirsute déjà grisonnante. Il s’en débarrasse d’un revers de la main et retourne vers le robot qu’il a laissé à quelques mètres, profitant de ces derniers instants de silence. L’EXO Mk.3 est inanimé, agenouillé au sol en attendant le retour de son pilote. Nommé après les exosquelettes qui permettaient initialement de faciliter les tâches physiques nécessaire au travail, le modèle Mk.3 a été repensé pour assister les humains au combat et à l’éradication de la menace des envahisseurs. Le robot anthropomorphe dispose de tous les outils nécessaires à une guerre sans merci. Un canon à plasma est accroché à l’une des épaules, et une épée sur l’autre. Chaque jambe est aussi large que le pilote, et les bras sont couverts d’une multitude de jointures aux articulations qui permettent de les faire pivoter à 360 degrés. Au milieu, un habitacle sphérique renforcé abrite l’humain qui y siège. Des plaques en fibres de carbone couvrent la surface du robot humanoïde, ternes et mates dans la lumière grisâtre qui émane du ciel couvert, et l’une d’entre elle est marquée d’une cinquantaine de stries gravées dans le métal. Pour démultiplier les capacités du robot, des milliers de nanomachines quasiment invisibles à l’œil nu fourmillent à sa surface, prêtes à se recombiner en différents appendices. Gideon grimpe dans le dos de l’armure métallique et referme la trappe derrière lui. À l’intérieur du cockpit, il glisse ses jambes dans les trous prévus à cet effet, qui se prolongent dans les celles du robot comme une extension de son propre corps. Il accroche le harnais à sa taille, pianote sur le clavier devant lui et réactive la machine. Le moteur s’enclenche dans son dos en vrombissant, comme si l’EXO revenait à la vie. Il palpe l’arrière de sa nuque à la recherche du petit orifice qui y a été greffé et y branche le câble de synchronisation de l’armure, la reliant directement à son système nerveux. L’écran s’allume et le cockpit s’éclaire, projetant une image des environs capturée par les caméras à l’extérieur de l’habitacle. Le visage d’une petite fille aux yeux pétillants, le nez criblé de taches de rousseur, apparaît en souriant. — Coucou Papa ! Qu’est-ce que tu faisais ? — Rien qui ne te regarde. C’est l’heure, Sophy. Allons-y, répond-il. À l’écran, une cartographie de la ville vue du dessus est projetée. Un point clignote à quelques rues d’ici, marquant une potentielle activité détectée. Le point de départ. — J’ai l’impression qu’ils ne sont pas nombreux, c’est bizarre parce que c’était quand même une grande ville. Peut-être qu’on est loin de la source ? Fais attention, papounet. Sans répondre, il glisse ses bras dans les manches du robot et agrippe les deux poignées lui permettant de manipuler à distance les mains de l’EXO, les siennes atteignant à peine l’ersatz de coude de l’armure. Un voyant s’allume à l’écran pour rappeler au pilote que le volume de carburant est relativement bas. “Ça devrait le faire”, se dit-il. Le robot se met en route, reproduisant les pas de Gideon à l’intérieur du cockpit. D’une hauteur de 3 mètres et pesant plusieurs tonnes, la machine se déplace pourtant avec agilité et légèreté. Des petits réacteurs dans les jambes associées à des micro-roulettes sous les pieds assurent des mouvements fluides, comme s’il glissait sur le sol à la manière d’un patineur artistique. Au détour d’une rue, il aperçoit la forme qui correspond au point clignotant. Une figure humaine est debout au milieu de la rue, immobile et dos à Gideon. Elle est arquée vers l’arrière, laissant tomber sa tête à la renverse dans un équilibre instable, les bras ballants. Sans attendre de se faire repérer, il accélère et active les réacteurs du robot. Laissant les roulettes le faire glisser au sol, il continue de prendre de la vitesse jusqu’à arriver à la forme, qui n’entend que trop tard l’approche du prédateur. Gideon manie la main de l’EXO et lui agrippe la tête au passage avant de la plaquer au sol sans décélérer. Il la pousse vers le bas, écrasant le visage de son ennemi sur le bitume en le traînant sur une vingtaine de mètres à toute vitesse. La chair se délite en frottant contre la surface irrégulière du goudron, arrachant des lambeaux de peau, puis des fragments d'os éraflés. Arrivé au bout de la rue, il ne reste de la forme qu’une charpie inerte qui reste suspendue par des filaments précaires. Il la jette au sol, et elle s’étale dans un écho mouillé et visqueux. — Bien joué ! Ça ne devrait pas tarder, l’encourage Sophy. Il n’a même pas eu le temps de crier ! — Trouve la terminaison la plus proche. — Tout de suite, chef. Il se redresse et comme attendu, un bruit s’élève dans la ville, secouant les vitres des bâtiments alentours. Une multitude de cris stridents semblent émaner de toutes les directions, à la fois effrayés et enragés. Sur l’écran, une croix apparaît sur la carte. Gideon s’y dirige et trouve au sol un amas sombre de chair. La masse pulse régulièrement, et étale des terminaisons nerveuses dans plusieurs directions à la manière d'une plante qui étale ses racines. Les nanomachines sur le poing de l’EXO se réorganise, faisant apparaître un long appendice en forme de pic à glace. D’un geste sec, il le plante dans la masse informe, et les cris alentours redoublent d’intensité. — Signal faible. Le cœur est loin d’ici. Il nous faut une autre terminaison, analyse Sophy. Le pic chauffe, brûlant de l’intérieur le tissu informe qui noircit en quelques instants. Gidéon se redresse et se remet en chemin vers un autre point qui clignote sur sa carte. — Attention, je perçois plusieurs signaux. Il parcourt en quelques instants les blocs qui le séparent de sa prochaine cible, et rejoint une ruelle étroite au bout de laquelle est cachée une autre forme. Elle remarque l’EXO et pousse un cri avant de se retourner pour s’enfuir. Gideon accélère à nouveau, s’engageant dans la ruelle. — Deux autres ! Aux fenêtres ! — Occupe-t-en, répond Gideon. Il retire ses bras des manettes, laissant Sophy prendre le contrôle de l’EXO. Avec le clavier devant lui, il calibre le canon qui se verrouille sur la forme qui s’enfuie au loin. Deux autres sautent des bâtiments alentours au passage du robot, essayant d’atterrir sur l’armure. Les deux bras se soulèvent d’eux-mêmes, les attrapant au vol. Gidéon valide son tir, et le canon se décharge sur le fuyard. Le choc oblitère la cible sans laisser de traces, à part un cratère fumant sur le lieu d’impact. Les deux autres formes gesticulent, essayant de s’agripper aux bras du robot, griffant le carbone en essayant de libérer leurs têtes de l’emprise du géant. — Je peux ? Je peux ? Gideon hoche la tête. Le robot ramène les deux formes devant lui, serrant les têtes l’une contre l’autre. Ils se mettent à crier. De douleur, espère Gideon. L’étau se resserre de plus en plus et les crânes commencent à se déformer, coincés l’un contre l’autre. Les gesticulations se font plus intenses. Dans un dernier effort, les deux mains du robot se rapprochent un peu plus et les os finissent par céder dans un craquement sourd. Les paumes se rejoignent, broyant les deux têtes comme des pastèques dans une presse hydraulique. Un liquide rougeâtre vient éclabousser les caméras frontales, baignant l’habitacle dans une ambiance vermeil. Aussitôt, des nanorobots glissent à la surface de l’armure et commencent à nettoyer la zone pour rétablir la vision de Gideon. À l’écran, Sophy rigole. — Ouais ! OUAIS ! Je leur ai niqué leur race ! — Sophy, gronde Gideon, pas de gros mots. Une autre masse, plus grosse que la précédente, pulse à quelques mètres de là. Une fois encore, Gideon prend le contrôle des bras et plante une sonde. — On n'est pas trop loin, mais il va nous falloir une autre mesure pour trianguler correctement, analyse Sophy. Il brûle la terminaison, faisant retentir les cris stridents des autres formes qui se cachent au loin. Connectées ensemble, elles ressentent la douleur des autres comme un organisme unifié, mais celles qui étaient directement liées à cette terminaison sont mortes lorsqu’il l’a embrasée. D’une pierre deux coups, Gideon peut s’en servir comme exutoire pour la rage qui bouillonne en lui autant que d’un outil pour les affaiblir. La violence n’est pas gratuite, elle est méritée. Elle est due. Il remonte l'artère principale de la ville pendant plus d’un kilomètre sans trouver de nouvelles proies. La large allée est jonchée de boutiques désormais désertes. Les vêtements attendent sur leurs portants d’être choisis par des humains qui ne viendront jamais. La nourriture, pourrie et en décomposition, ne trouve même pas d’insectes pour la consommer. La ville devait être bondée lors de l’émergence, mais elle n’est aujourd’hui plus que le fantôme d’elle-même. Il active la vision thermique de l’EXO, qui laisse apparaître quelque chose caché derrière le mur du bâtiment à sa droite. La grande voie est autrement déserte, même si la carte indique la présence de formes dans les alentours. Sans attendre, il fracasse le mur d’un coup de poing pour attraper la forme qui s'y cache. Il la tire vers lui, l'extirpant à travers le trou dans les briques. Un clic retentit. — Papa ! C’est un piège ! A l’écran, Gideon regarde la forme agrippée par la main droite du robot. Le corps décharné est recouvert de charges explosives et de fils qui s’entremêlent. Ses yeux fixent la caméra et un rire dément lui échappe avant l’explosion. L’EXO est propulsé sur le côté, rebondissant lourdement sur le bitume avant de rouler au sol et de s’écraser contre le bâtiment d’en face. L’écran se peuple d'une foule d’alertes et de notifications en tout genre. Carburant presque épuisé. Module Bras Droit non opérable. Canon endommagé. Secoué, Gideon essaye de reprendre ses esprits après le choc, pourtant amoindri par le harnais. Un goût de fer envahi sa bouche, et il recrache du sang au sol. — Ça va ? Réponds, papa. — Oui. Oui, ça va. Analyse l’étendue des dégâts. — L’intégrité de l’armure semble suffisante pour être réparée. Pas de dommages irréversibles. Par contre, le bras droit... Il n’y a plus de bras droit. Gideon tourne la tête et remarque que son propre bras est toujours en place. Cependant, l’extension du robot a été arrachée par le choc et sa main est à l’air libre au bout du manche. Quelques centimètres de plus et il l’aurait perdue. Machinalement, il active la manette mais rien ne se passe. Des pistons s’activent, sortant du robot par les pans déchirés de métal, sans pouvoir se brancher dans le bras droit qui gît au sol à quelques mètres de là. Derrière lui, des rires retentissent. Il se retourne et aperçoit une vingtaine de formes qui le pointent du doigt, prises de folie et hurlant à gorge déployée. La pale imitation d'une réaction humaine fait bouillonner Gideon de rage autant que de dégout. — On doit battre en retraite. Au moins le temps de réparer l’EXO. — Non. Je vais les tuer. Tous. J’ai encore le bras gauche. Active l’épée. — Le carburant est trop bas ! Tu n’as pas les ressources nécessaires. Bats en retraite. — Désactive les limiteurs. Maintenant. — J’ai dit non ! — Tu fais ce que je te dis, impose Gideon. Il active un levier et l’image de Sophy disparaît de l’écran, remplacée par le texte “MODE MANUEL”. Il tourne des boutons, désactive les limites de consommation et autres broutilles techniques qui l’empêchent de se battre à sa guise. Il touche sa nuque, s’assurant que le câble est toujours bien vissé. Une fois prêt, il remet son bras gauche dans la manche et agrippe l’épée dans son dos. De la main droite, il pousse un curseur à l’écran. Le moteur accélère, brûlant plus de carburant et transférant l’énergie le long du bras de l’EXO. La lame de l’épée, chauffée à vif, se met à émettre une lueur rougeâtre. L’aiguille du carburant vacille, se rapprochant doucement de la réserve. Il active le mode synthèse, et sent une décharge le long de sa propre colonne vertébrale quand la machine commence à ponctionner des ressources supplémentaires. Son champ de vision se resserre et il sent son visage se contracter. Son organisme s’inonde d’adrénaline, autant par le choc de l’explosion que par la stimulation de l’EXO qui en injecte pour remplacer les fluides prélevés. Dans un cri de rage, il se lance sur le groupe de formes qui rient à s’en décrocher la mâchoire. Il saute, atterrissant sur deux d’entre eux en les écrasant. Sous le choc et la pression, ils éclatent au sol comme des fruits trop mûrs. Gideon se relève et en un large geste, il abat l’épée dans le tas. La lame percute les corps humains, traversant la chair tel un couteau dans du beurre. La chaleur du métal cautérise la plaie au passage, et les formes touchées s’effondrent au sol en deux morceaux. Une fumée s’échappe des boyaux cuits, et l’odeur de viande rappelle à Gideon des souvenirs de barbecue. Il revoit sa fille, Sophy, rire en jouant avec le fils du voisin. Sa femme qui lui intime de ne pas laisser Tomas s’occuper des saucisses, parce qu’il les fait brûler à chaque fois. Il serre les dents. Les autres formes ayant évité le coup se jettent toutes en même temps sur le robot, s’agrippant à l’armature. Sous le poids, il tombe à la renverse et certains assaillants s'allongent sur l’épée, la plaquant au sol. La lame les brûle, mais ils s’entassent en profitant de leur nombre pour submerger Gideon. L’un d’eux grimpe sur l’habitacle et l’écran projette en grand le visage d’un homme lambda, le visage déformé par l’euphorie qu’il simule. Peut-être qu’il faisait simplement ses courses le jour de l’émergence. En faisant pivoter le manche de l’épée d’un geste vif du poignet, le mode cisaillement s’active. La lame se sépare en deux morceaux complémentaires, les dents de l’un comblant les trous de l’autre. Les deux tranchants s’activent, alternant des mouvements de haut en bas. Les rangées de dents se croisent à toute vitesse, déchiquetant tout ce qui se trouve sur leur chemin comme un couteau électrique. Les formes entassées sur l’épée sont déchirées, libérant le bras de l’EXO. Le niveau de carburant frôle le niveau critique, se vidant de plus en plus vite pour maintenir le rythme de cisaillement malgré les obstacles sur le chemin. Il sent le branchement dans sa nuque qui le brûle, et son esprit qui commence à lui paraître de plus en plus lointain. Roulant sur le côté, Gideon se libère des formes encore entassées sur le cockpit et en écrase quelques-unes sous le poids de l’armure avant de se relever. L'épée s'abat de nouveau, pourfendant un autre ennemi à la verticale. Les deux moitiés d’humain tombent, répandant des viscères au sol dans un amas sanguinolent. Prises de panique, les formes restantes s’enfuient. Il ne les poursuit pas, et essaye de reprendre son souffle. Il désactive le mode manuel et l’image de Sophy réapparaît à l’écran. — Je te déteste ! — Ce n’est pas le moment. Trouve la terminaison. — Carburant critique ! Je te l’avais dit ! On doit battre en retraite ! — Ne m’oblige pas à te déconnecter à nouveau. A l’écran, l’image de sa fille vacille pendant qu’elle reprend ses marques et analyse les environs. — Tu les a bien défoncés ces fils de pute. — Sophy. Faisant la moue, Sophy se remet à l’analyse. Gideon a le tournis et il sent la tension qui commence à redescendre après le combat. L’heure est venue d’en finir, et vite, avant que l’adrénaline ne quitte son corps et qu’il ne s’écroule sous la fatigue. — Trouvé ! Il plante à nouveau une sonde dans la terminaison, encore plus grosses que les précédentes. — Quelque chose ne... Papa ! Attention ! Derrière ! Une forme cachée dans le dos de l’EXO, restée accrochée pendant tout ce temps dans l’angle mort des caméras, se hisse sur le bras droit et colle sa tête dans le trou béant. Gideon la dévisage, elle est à peine à un mètre de lui. Le visage féminin ouvre la bouche et un filament s’en échappe, longeant la paroi intérieure de l’habitacle en se rapprochant de lui. La peur commence à le gagner et il sait que si elle l’atteint, c’en est fini pour lui. Il se décale pour s’éloigner mais l’intérieur claustrophobique du robot ne lui laisse pas beaucoup d’espace. Le harnais le gêne dans ses mouvements et il n’a pas le temps de se décrocher. Elle ouvre plus grand la bouche, désarticulant sa mâchoire dans un craquement, pour laisser s’échapper d’autres filaments du fond de sa gorge dans un râle grave. Ils se glissent à leur tour dans l’habitacle. — PAPA ! Il tend son bras d’un coup et appuie sur les boutons de la poignée de contrôle du bras droit. Les pistons se déclenchent, sortant de l’armature brisée. La tête de la forme est placée juste devant l’un d’eux, et le cylindre métallique transperce le crâne de l’attaquant. Les filaments se rétractent et elle lâche prise, empalée sur le piston. Gideon la regarde en silence pendant de longues secondes, observant le sang couler sur le visage de l’inconnue avant de lâcher les commandes. Le piston se rétracte, et le cadavre de la femme tombe au sol comme un pantin désarticulé, rejoignant le bain de sang. — Je... J’ai fini l’analyse. La triangulation est terminée. — Finissons-en. — Papa, je pense que... — Finissons-en, coupe Gideon. Aux alentours de la bouche de métro, le sol est recouvert par la masse visqueuse. Des longs filaments s’échappent dans tous les directions, se glissant dans les fissures du goudron et filant vers les quatre coins de la ville. L’hôte est ici, le cerveau de l’organisme qui a pris le contrôle de la capitale. Gideon essaye de retrouver sa concentration et de se calmer. Son sang palpite dans ses veines et il le sent dans sa carotide alors qu’il s’engage dans le sous-terrain. L’EXO passe à peine dans les couloirs étriqués, frôlant le plafond. Les nanomachines se recombinent au bout de la main gauche et formant une griffe qu'il laisse balader sur la fine couche de matière vivante qui recouvre les murs, déchirant le tissu de l’hôte. Il veut le faire souffrir. Il veut lui faire ressentir la peur alors qu’il s’approche. L’angoisse de l’inévitable. Arrivé sur les quais, il saute sur les rails et s’engage dans le tunnel du métro, remontant la ligne pour retrouver l’origine du monstre. Une lampe sur l’EXO éclaire les murs et la substance noirâtre qui semble respirer dans la pénombre telle une immense membrane qui couvre désormais les souterrains de la ville. Une rame est à l’arrêt au milieu de la voie, et il arrache la porte arrière du wagon d’un geste. A l’intérieur, à quelques mètres de l’entrée, une forme à peine reconnaissable est affalée sur la banquette. Gideon arrive à distinguer le buste d’un homme, surplombé de sa tête. A la place de ses bras et jambes, la masse vivante recouvre le corps et s’étire vers l’extérieur. Ce pauvre humain est la source de l’infection qui a pris cette ville, des années auparavant. Il l’imagine, probablement en train de rentrer du travail après une longue journée, dans le métro. Sans crier gare, l’envahisseur se déclara en lui, prenant le contrôle de son corps et entamant la chute de la ville. Comme à chaque fois, les souvenirs de Gideon refont surface. Le jardin. L’incompréhension. La panique. Sophy, qui crie. Sa femme, le voisin, et son fils inertes au sol. — Le niveau de carburant est vraiment critique, dépêche-toi avant que l’EXO ne s’éteigne. L’hôte remarque la présence de Gideon et se met à hurler. Le flux audio du robot se coupe automatiquement pour protéger son opérateur. La théorie prépondérante des scientifiques de l’époque, ou du moins de ceux qui ont survécu aux premières émergences, est que les organismes racines sont capable d’émettre des fréquences audios à peine perceptible par l’humain. Ils imitent les ondes binaurales, simulant les fréquences du cerveau humain et forçant une désynchronisation des deux hémisphères, plongeant les auditeurs dans un état léthargique avant de commencer leur propagation et de les consommer un par un. Sans le flux audio du robot, Gideon est plongé dans le silence étouffant. Sourd, il est naturellement immunisé aux attaques des hôtes. Heureusement. Ou malheureusement, peut-être. Il se demande parfois s’il n’aurait pas préféré périr dès le début de l’invasion, plutôt que passer le restant de ses jours à se battre, seul. Un texte apparaît à l’écran. Défonce-le, Papa. Fais vite, des formes sont en train de venir par le tunnel. Gideon se rapproche de l’entrée de la rame du mieux qu’il peut, enjambant une excroissance visqueuse au sol. L’EXO est trop large pour rentrer à l’intérieur, et l’hôte est à peine hors de portée de sa griffe. La jauge de carburant clignote en rouge à toute vitesse. Derrière-lui, des formes s’entassent dans le tunnel, hurlant de peur et se précipitant sur lui. Il ne les entend pas, mais il les voit sur la carte comme une nuée de petits points blancs qui remplissent le tunnel. Il pousse l’EXO en avant, appuyant l’épaule contre la carcasse du wagon qui ploie sous la contrainte. La griffe se rapproche de quelques centimètres. Une forme s’agrippe à la jambe du robot et il l’éjecte d’un coup de pied. Le métro continue de se déformer sous le poids de l’armature du robot, rapprochant encore un peu plus sa main. L’hôte le dévisage, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte. Cette simulation de l’horreur sur le visage de son ennemi rempli Gidéon de rage. Il repense à sa vie d’avant. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu de vrais humains ? Ces monstres manipulent les corps de leurs victimes dans une macabre imitation. Il repense au jour fatidique, dans le jardin. Ses mains sur le cou de Sophy. Il se sent crier dans le silence. PAPA ! ILS SONT SUR TOI, DÉPÊCHE ! Une autre forme grimpe sur l’habitacle, se rapprochant du trou laissé dans le bras droit. Elle esquive habilement les pistons et laisse ses filaments glisser sur l’armure, pénétrant dans l’habitacle. Ils se rapprochent du pilote. La paroi du métro cède un peu plus et l’EXO parvient à planter les griffes dans le crâne de l’hôte. Les vrilles enlacent le cou de Gideon, remontant jusqu’à sa bouche. De sa main droite, il pousse tous les curseurs au maximum et envoie une décharge dans la gauche. L’onde ultrasonique remonte le bras du robot, secouant tout l’habitacle. Devant lui, l’hôte est pris de tremblements qui se répercutent à travers son corps et réverbèrent comme une vague sur le tissu moite qui couvre les murs du métro. BUTE-LE ! Il tire d’un coup sec, arrachant le crâne qui vient avec la colonne vertébrale, accrochée comme les arêtes d’un poisson. Les formes tombent subitement au sol, la prise sur son cou se relâche et l’EXO s’éteint, en panne de carburant. Gideon descend du robot, atterrissant sur un tas de pantins dont les fils ont été coupés. À bout de forces, il trébuche et s'effondre. Il se relève, essayant tant bien que mal de trouver son équilibre dans l’amas de chair au sol, avant de se hisser dans la rame de métro et d’attraper la colonne qui pend au bout de la main robotique. Il tire d’un coup sec, et elle se décroche du crâne en laissant échapper un liquide sombre. La prenant des deux mains, il l’arcboute et concentre le restant de ses forces pour essayer de la briser. Les vertèbres s’entrechoquent, se bloquant les unes aux autres. Il respire une dernière fois et serre encore plus fort. Dans le silence environnant, un craquement d’os brisés rebondit contre les murs. Il extirpe du milieu des vertèbres un long fil rougeâtre, semblable à un gros lombric. L’hôte. L’envahisseur. Logé dans la colonne vertébrale de sa victime, il vampirise son corps comme un parasite avant d’arriver à maturité, après quoi il se révèle et prend les commandes, de sa victime d’abord puis de toute forme de vie environnante, ramenant tout sous son contrôle. Il ouvre le réservoir de l’EXO et y jette le cadavre de son adversaire. Aussitôt, un nanorobot commence à broyer et déstructurer la matière pour la convertir en bio-carburant. Il prend un fragment de vertèbre et griffe une nouvelle strie sur l’armature du robot. 53. Gideon remonte à l’intérieur et prépare la suite. D’abord, il doit modifier les paramètres de l’IA. Sa fille n’était pas aussi vulgaire. Et peut-être qu’il devrait la rendre un peu moins sanguinaire. Ensuite, récupérer les restes de son bras droit et réparer l’EXO. Et enfin, trouver sa prochaine cible. Peu importe à Gideon de gagner. Pour autant qu’il sache, la guerre est déjà perdue et il est le dernier vrai humain sur Terre. Il emmènera l’envahisseur avec lui dans sa chute. Tout ce qui compte, c’est qu’ils perdent. Ils ont tué sa famille. Il les tuera tous. Coûte que coûte. Un par un. Jusqu’au dernier.

#9 - Todatsu

#9 - Todatsu

Semaine 8 du challenge. Je change un peu de vibe, pour voir d'autres contrées ! Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Bruit Thème 2 : Alaska Thème 3 : 📦·🧪·🎹·🧽Contrainte : Sans chichis Vraiment pas simple ! J'ai pas mal galéré à trouver une idée qui me chauffait, mais au final je pense que je suis tombé sur quelque chose de pas trop mal 🗾 Musique d'ambiance : midnight cruisin' - Kingo Hamada #9 - Todatsu Tetsuo appuie sur le bouton “Éteindre” et ferme son ordinateur. Il range rapidement son bureau, poussant dans un coin les quelques dossiers qu’il n’a pas fini de traiter aujourd’hui. Dans un coin de l’open space, l’horloge accrochée au mur indique 21h. Il a assez travaillé pour aujourd’hui, le reste des tâches en suspens pourront attendre demain. Autour de lui, ses collègues continuent de tapoter sur leurs claviers, plongés dans leurs propres missions. La climatisation recouvre le bruit des touches dans un bourdonnement entêtant. Il se lève, ramasse sa mallette et enfile sa veste. — Désolé de partir avant vous, dit-il à l’attention de ses collaborateurs en s’inclinant par politesse. — Merci pour votre travail aujourd’hui, lui répond sa voisine de bureau en s’inclinant à son tour. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en émettant un tintement de cloche et il y découvre une autre employée qu’il croise de temps à autre, Yuka. Tetsuo ne la connaît pas vraiment, il ne saurait même pas dire dans quel service elle travaille, ni même à quel étage. D’un hochement de tête, il lui signifie qu’il a remarqué sa présence et entre dans la cabine. Comme chaque fois, il hésite, puis fini par se raviser et ne franchi pas la barrière sociale qui les sépare. Par respect, il ne lui propose pas d’aller se rencontrer autour d’un café. À cette heure tardive, les rues du quartier de Shinjuku sont bondées. D’autres employés de bureau comme Tetsuo sortent du travail et se dirigent vers le métro le plus proche. Certains sont entraînés par leur supérieur dans l’izakaya le plus proche pour partager quelques bières et manger un morceau. Peut-être qu’ils préféreraient rentrer chez eux, mais la politesse oblige, ils accompagnent leur patron dans la débauche et finiront probablement à dormir au bureau car ils auront raté le dernier train. D’autres encore, plus jeunes, viennent passer un bon moment avec leurs amis dans le quartier de Golden Gai, entassés dans les échoppes exiguës autour de quelques brochettes. Tetsuo se faufile entre les bâtiments éclairés par des grands néons et rejoint l’entrée du métro, pénétrant dans Shinjuku Subnade, la galerie commerciale attenante. Les magasins s’enchaînent dans des couloirs bas de plafonds, noyés dans une lumière blafarde. Une boulangerie propose un nouvel article limité, des mochis sakura. Il n’est pas très attiré par tous les produits au goût de pétales de cerisier, souvent une mode aux alentours de la période de floraison. Le goût ne lui revient pas, alors il passe son chemin et ignore le vendeur qui l’interpelle dans l’espoir de vider ses stocks avant de fermer boutique pour la journée. Bienvenu sur la ligne Yamanote, sens anti-horaire. Le train va bientôt arriver. Veuillez rester derrière la ligne jaune. La voix artificielle résonne dans les tunnels du métro. Les passagers sont alignés sur le quai, en rang d’oignon entre les lignes tracées au sol. La plupart sont plongés dans leurs téléphones, ignorant le monde qui les entoure. Il remarque qu’il est presque le seul sur le quai qui ne porte pas d’écouteurs. Le métro arrive et il se glisse à l’intérieur. A cette heure-ci, il n’y a pas de place assise donc il se contente de rester debout en se tenant aux poignées suspendues. Il apprécie le calme et le silence qui règne dans la rame malgré le monde. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Harajuku. Les portes s’ouvriront à droite. Du coin de l’œil, Tetsuo guette l’entrée d’un groupe de jeunes étrangers qui détonnent dans la foule. Probablement un groupe de touristes américains qui profitent de leurs vacances pour venir visiter Tokyo. Ils s’installent au milieu de la rame et continuent leur discussion à voix haute, venant disrupter le calme et déranger les autres voyageurs. L’un d’entre eux sort une cannette de soda de son sac, qui émet un pétillement sonore lorsqu’il tire sur la capsule. Il en prend une gorgée et déglutit bruyamment. Merci d’éteindre votre téléphone près des sièges prioritaires. Tetsuo, comme beaucoup d’autres, ne supporte pas ces étrangers qui n’ont aucun respect pour les coutumes locales. Ils se croient tout permis et viennent briser l’harmonie silencieuse qui règne entre les habitants de la ville, habitués à leur ensemble de règles secrètes. Mais il préfère ne rien dire. Il serait encore plus impoli de rentrer en conflit avec eux, et cela mettrait les autres passagers d’autant plus mal à l’aise. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Shibuya. Les portes s’ouvriront à droite. Il s’extirpe du wagon, laissant derrière lui le bruit pour retrouver le calme paradoxal du quai de métro. Des enceintes diffusent des piaillements d’oiseau pour indiquer aux passagers la sortie la plus proche. En sortant de la station, il retrouve le quartier de Shibuya, cœur du centre-ville. Des grands buildings s’élèvent tout autour de lui, couverts d’écrans plats diffusant des publicités. Une idole présente une nouvelle boisson infusée à la noix de coco, vantant ses bienfaits pour la santé. La publicité se termine par un court extrait musical du nouveau morceau de la star, apposé à une séquence vidéo dans laquelle elle court sur la plage. La plupart des bâtiments abritent une poignée de restaurants, sur les 5 ou 6 premiers étages. Des grands panneaux longent les devantures pour indiquer tout ce qui se cache à l’intérieur. Tetsuo rejoint le konbini le plus proche, un Family Mart. La boutique aux abords vert et bleu éclaire le trottoir dans une lumière diffuse. La porte s’ouvre automatiquement en déclenchant un carillon synthétique diffusé sur les enceintes de la supérette. — Bienvenu chez Family Mart, lance l’hôtesse de caisse d’un ton faussement enjoué. Des présentoirs mettent en avant les nouveaux produits disponibles dans la boutique. Les étalages s’étendent dans les allées, mettant à disposition des clients tout ce dont ils pourraient avoir besoin, de la nourriture aux sous-vêtements, en passant par les mangas et sans oublier les produits de beauté. Dans le coin de la pièce, deux employés sortent de la porte de service. Ils viennent de se passer le relais, et l’un d’entre eux ne porte plus son tablier. L’autre travaillera ici toute la nuit en attendant la prochaine relève, assurant un service 24/7 dans l’épicerie. Tetsuo ignore les annonces répétitives diffusées par les enceintes, annonçant des promotions sur les produits aux fleurs de cerisier et se dirige vers le rayon des bentos. La journée se termine, alors la plupart des plats sont bradés car ils ne pourront plus être vendus demain. Il prend une boîte avec du riz, quelques légumes en pickles et du curry. En chemin vers la caisse il attrape aussi un soda au raisin, dont il raffole. Il dépose ses articles et demande aussi un Famichiki, le poulet pané qui est exhibé dans un présentoir à côté de la caisse. La caissière en attrape un morceau et le glisse dans un sachet en papier. — Souhaitez-vous réchauffer votre bento ? — Oui, s’il vous plaît, répond-il machinalement. Elle le dépose dans le micro-ondes derrière elle. — Souhaitez-vous des baguettes ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous besoin d’un sac ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous la carte de fidélité ? — Oui, j’en ai une. — Comment souhaitez-vous payer ? — Par carte, s’il vous plaît. — Veuillez payer sur ce terminal, s’il vous plaît. Sans répondre, il pose sa carte sur la machine, récupère son sac et s’incline avant de s’éclipser. L’hôtesse de caisse lui répond en s’inclinant à son tour. En sortant de la supérette, le carillon retentit à nouveau. Tetsuo se dirige vers le Scramble Crossing, cet immense carrefour au centre du quartier qui relie tous les axes principaux. Il attend patiemment que le feu piéton passe au vert. Un son de cloche retentit, et les piétons envahissent le bitume, prenant possession des lieux pendant quelques dizaines de secondes avant de rendre la main aux voitures. Il traverse la marée humaine et rejoint le centre commercial de Miyashita Park. Sur le toit-terrasse, des petites étendues d’herbe ramènent un peu de nature dans la jungle urbaine. Quelques adolescents se disputent un match de basket sur un terrain de sport encadré par un haut filet. Tetsuo s’assied sur un banc, face à la rambarde. Il surplombe la ville. Il ouvre sa cannette de soda, essayant d’étouffer le bruit du gaz qui s’en échappe, et entame son bento. Il mange son repas distraitement, observant les citoyens qui s’activent en contrebas. Tetsuo pense à sa vie, si ennuyeuse et répétitive. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Le travail ne le stimule plus. L’a-t-il déjà stimulé ? Il a toujours suivi les consignes. Petit, à la campagne avec ses parents, il s’est plongé dans ses études avec sérieux. Il a réussi les concours d’entrée à l’université haut la main et obtenu son diplôme sans encombre. Depuis, il travaille pour cette entreprise dans laquelle il a grimpé les échelons lentement mais sûrement. 10 ans plus tard, il n’en voit toujours pas l’intérêt. Tous les dossiers sont similaires. Il se demande s’il finira sa carrière dans ce travail abrutissant. Peut-être qu’avec plus de responsabilités, il y trouverait du sens. De la marge de manœuvre. Le pouvoir de décider de ses propres tâches, plutôt que de récupérer celles dont voulait se débarrasser son supérieur. Est-ce que Yuka sait qu’il existe ? Est-ce qu’elle aussi, n’ose pas lui parler, bloquée par les obligations sociales ? A quand remonte sa dernière interaction sociale ? Et par là, Tetsuo entend sa dernière interaction significative. Intentionnée. Des jours. Des semaines peut-être, s’il ne compte pas les coups de téléphone qu’il passe à ses parents de temps à autre. Il regarde le carrefour en contrebas, et toutes les fourmis qui s’y activent. Il vit dans un océan humain, et pourtant il se sent déshydraté. Il repose son bento vide dans le sac plastique, avec la pochette en papier du poulet frit et la cannette. Il devra le jeter une fois qu’il sera rentré chez lui. Quel ennui. En se dirigeant vers la sortie du centre commercial, Tetsuo passe à côté d’une salle d’arcade bruyante. Toutes les bornes diffusent leur musique à plein volume, dans une tentative désespérée d’attirer le chaland. Plus loin, il passe à côté d’un parloir de pachinko, où résonnent des bruits de billes qui tombent en cascade dans les machines à sous, accompagnées de lumières criardes visant à stimuler le joueur. Un homme cinquantenaire en ressort, le visage fermé. Tetsuo le toise, observant ses habits usés, ses mains sales et son apparence négligée dans l’ensemble. Quelle tristesse de perdre ainsi la face, noyé dans son addiction aux jeux d’argent. Arrivé au Karaoke Kan de Shibuya, il s’inscrit sur la borne automatisée et réserve une salle solo pour 3h. L’écran lui indique l’étage, et il prend l’ascenseur. Une autre voix tente de lui annoncer les étages, mais les haut-parleurs grésillent et rendent la tonalité dissonante. Tetsuo s’installe dans la petite salle. Un canapé longe deux murs en faisant l’angle, et une petite table est posée au centre de la pièce avec un micro sans fil. Des néons cachés par le dossier du canapé diffusent une lumière rougeâtre, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée. Une tablette au mur attend les instructions du client. Les murs, insonorisés, laissent à peine supposer les voix qui chantent dans les salles voisines. Il dépose sa mallette dans un coin, avec son sac de déchets. Il pianote sur l’écran et commande un highball. Il se laisse tomber sur l’assise confortable, et retire sa veste de costume qui lui tient trop chaud. Il desserre un peu sa cravate et décroche le dernier bouton de sa chemise, retrouvant enfin la sensation de pouvoir respirer. Quelqu’un toque à la porte, se glisse dans la pièce et dépose le cocktail sur la table avant de s’échapper discrètement. Tetsuo prend une gorgée. L’eau pétillante chatouille sa gorge, accompagnée par le velours chaleureux du whisky. Il allume une cigarette, prend une bouffée et se détend. Pendant quelques heures, il pourra laisser tomber cette façade de businessman idéal, caché dans sa cabine de karaoké. Enfin débarrassé de toutes ces obligations de politesse, il pourra profiter de l’instant sans se soucier du regard des autres. Il bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Il pense à ces artistes étrangers qu’il voit parfois passer à la télé. Ces américains bruyants qui vivent comme bon leur semble, au rythme de leurs envies, libérés du poids des codes sociaux si étouffants. Tetsuo aurait adoré vivre comme un rebelle, roulant dans le désert sur une moto, cigare à la bouche. Les cheveux longs et une barbe hirsute. Peut-être même un tatouage sur le biceps. Il se relève et fait défiler l’interface sur la tablette. Son doigt flotte au-dessus de la section “USA Top Hits”. Des images de ces touristes dans le métro lui reviennent à l’esprit. Pas ce soir. Il continue de dérouler la liste, clique sur “Metal” et enfin sur “Babymetal - RATATATA”. Tetsuo attrape le micro et se lève. Il ferme les yeux, oublie la pièce exiguë et s’imagine sur une grande scène. Le Tokyo Dome, peut-être. La foule est en délire, elle est venue pour le voir et leurs cris emplissent le stade plein à craquer avant même que le concert ne commence. Ses danseurs sont prêts. Les projecteurs sont braqués sur lui. Yuka va s’occuper de la voix féminine, et il chantera l’autre partie. Ce concert sera le plus grand de sa carrière. La musique commence, il attend le premier couplet. Tetsuo hurle dans le micro.

#8 - Samsara

#8 - Samsara

Semaine 7 baby 💣💣 Thème 1 : L'Amour au temps du choléra Thème 2 : Amoureux Thème 3 : 🔬 · 🧺 · 🐻 · 🦉Contrainte : Science-fiction C'est super vaste comme contrainte, et j'avoue que j'avais pas trop envie de verser dans le cliché du "le monsieur il est coincé tout seul dans sa navette spatiale". Même si c'est très bien et que j'adore ça, hein. Mais moi je suis différent, ok ? Vous connaissez le solarpunk ? C'est cool le solarpunk. Je suis parti dans ce genre d'univers. C'est un croisement entre les grands espaces verdoyants qu'on voyait souvent dans les rendus des années 2000 (dans l'esthétique Frutiger Aero), et le fantasme d'un écolo qui aurait réussi à faire changer les choses pour que la société vive en harmonie avec la nature et la planète. Et pour le reste... je vous laisse voir dans le texte ! Musique d'ambiance : dancing while the world burns - adore #8 - SamsaraValeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 1 296 624 restants. La fenêtre rouge flotte dans le ciel dégagé. Chaque seconde qui passe, le chiffre continue de dégringoler et se rapproche de 0. Chaque souffle me rapproche de la réponse à ma question : que se passera-t-il à la fin du compte à rebours ? Quand elle est apparue il y a 7 jours, j’ai cru que le monde allait imploser sous le choc. Au début, elle indiquait environ 36 millions restants. De quoi ? Bonne question. La plupart des pays sont passés en alerte maximale, craignant une attaque de leur voisin, ou peut-être même d’une force alien. Assez vite, nous nous sommes rendu compte que cette fenêtre n’apparaissait pas au même endroit pour tout le monde, techniquement parlant. Chacun peut la voir directement au-dessus de lui, au zénith, et ce peu importe où la personne se trouve sur la planète. La panique a saisi le cœur des populations qui se sont empressées de récupérer le plus de ressources possibles avant de se retrancher chez elles. Les magasins ont été pillés, certains en ont même profité pour semer un peu de chaos et d’anarchie en brûlant des voitures ou en volant des objets de luxe comme des interfaces dernier cri ou les derniers modèles d’androïde. D’autres se sont mis à clamer à qui voulait bien l’entendre que la fin était proche, que l’heure du jugement dernier avait sonnée. Dans notre vallée, bizarrement, la situation est restée sous contrôle. Enfin, je crois. Je ne suis pas trop sorti de chez moi, cette semaine. J’étais occupé à essayer de comprendre ce que pouvait bien vouloir dire ce message aussi mystérieux que captivant. Quel était ce chiffre qui chutait à toute allure ? Il y avait forcément une logique derrière tout ça. Il ne pouvait pas correspondre au nombre d’humains restants. Quelques millions, c’est trop petit. Il descendait à un rythme stable, régulier. Alors je l’ai mesuré, essayant de noter approximativement deux chiffres espacés d’une seconde. Une fois que j’avais plusieurs intervalles, j’ai pu confirmer ma théorie. Chaque seconde, le compteur diminue de 60. 36 millions, ça nous donnerait environ 604800 secondes. 7 jours. J'ai passé des jours à essayer de changer la vitesse du décompte, à essayer de l'inverser. Rien n'y fait. Aujourd’hui, il va passer la barre du million, soit 6 heures. Enfin aujourd’hui, je ne sais pas trop. De la main droite, je tapote ma tempe. Ma vision se remplit de fenêtres projetées par mon interface neurale. Réseau indisponible. Pas surprenant. Il y a 3 jours, le monde a commencé à partir à la dérive. D’abord, le réseau est tombé. J’ai cru à une panne, ou peut-être un quelconque acte terroriste ayant détruit l’antenne la plus proche. En même temps, la grille électrique mondiale est tombée en rade. En prenant des mesures, j’ai eu ma réponse. Ou plutôt, un semblant de réponse, incompréhensible. La tension est là, il y a du courant. Mais il ne bouge pas, il n’alimente pas les appareils qui y sont branchés. C’est comme si l’électricité elle-même était au point mort. Hier, le soleil ne s’est pas couché. Il s’est allongé sur la ligne d’horizon, baignant le monde dans sa lueur orangée. Et puis il y est resté toute la nuit, et la lune ne s’est pas montrée. Il y est toujours, statique. Je suis un peu désorienté, j’ai l’impression qu’il est à la fois le soir et le matin. Je regarde une dernière fois ma hutte, balayant mon laboratoire désormais inutile, coupé de l’électricité. Je me suis retranché ici pendant des années, dans mon petit havre de paix loin de tous, pour me plonger entièrement dans mes recherches qui n’aboutiront jamais. D’une main distraite, je caresse mon chat mécanique qui s’est éteint quand l’électricité s’est arrêtée. J’aurais aimé l’entendre ronronner une dernière fois. J’aurais aimé passer un dernier appel à mes parents. Cette nuit, j’ai décidé que je ne passerai pas mes derniers instants seul dans cette hutte. J’ai l’impression d’avoir gâché mes derniers jours ici, plongé dans mes réflexions et l’espoir de trouver comment inverser le compteur, en vain. Dehors, les champs verdoyants ondulent sous le vent. Malgré la brise, les nuages ne bougent plus. Selon mes prévisions, il aurait dû pleuvoir aujourd’hui mais le temps est au beau fixe. Les panneaux solaires qui couvrent les plantations absorbent les rayons dardant du soleil couchant, sans rien générer en retour. Les éoliennes à ballon qui flottent à quelques mètres de hauteur continuent de tourner dans le vide, sans rien produire. Un chemin serpente entre les champs, et rejoint la ville à quelques kilomètres d’ici, cachée derrière un vallon forestier. Je regarde une dernière fois ce paysage qui était mon domicile, qui m’a baigné dans sa beauté pendant les dernières années. Un cours d’eau se glisse entre ma hutte, se faufile entre les champs et part se déverser dans un autre ruisseau en contrebas. Tous les capteurs sont au vert. Pression, débit, température. Tout est nominal. Et pourtant, quand je plonge la main dans l’eau, j’ai l’impression qu’elle est statique. Je la remue et la surface reste calme. Pas de vagues, pas de mouvement. Je me relève, enfourche mon vélo et me dirige vers la ville. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 864 152 restants. Je me dirige vers la place centrale, d’où émane un brouhaha. Les rues sont quasiment désertes. Les commerces sont vides, certaines vitres sont brisées et les étalages ont été pillés. Je me rends compte que je n’ai rien mangé depuis hier, et pourtant je n’ai pas faim. Ni soif. Je regarde ces grands bâtiments en verre couverts de végétation, qui reflètent la lumière du soleil. Avec plus de temps, nous aurions pu construire un monde magnifique, en harmonie avec la nature qui nous entoure. Peut-être que nous nous y sommes pris trop tard. On dirait que les habitants se sont tous rassemblés sur la place pour profiter de leurs derniers instants. Je pense que nous avons tous compris que la fin du compteur n’apportera sûrement rien de bon. C’est drôle, je m'attendais à ce que l’humeur générale soit maussade, mais je les vois rire. Les gens discutent, se racontent des blagues, s’échangent des sourires et des embrassades. Vers la fontaine, une masse agglutinée est rassemblée et une petite musique en émane. Je me rapproche, me glissant entre les autochtones. Quelques personnes sont assises sur des tabourets et jouent d’instruments divers et variés. Ils échangent des regards, hochent la tête entre deux mesures. La guitare prend le dessus et se lance dans un solo, avant de passer la main aux percussions qui résonnent dans ma cage thoracique. Un tambourin accompagne les pas d’une femme qui fait des claquettes. Au milieu du cercle, des personnes dansent en riant. Elles se tiennent la main, tournent ensemble puis changent de partenaire. Et je la vois. Julianne. Ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules, virevoltant avec ses pas légers. Sa robe danse avec elle, apportant de la fluidité et de la légèreté à ses mouvements gracieux. Un bracelet à sa cheville émet des petits tintements quand les breloques s’entrechoquent, en rythme avec la musique. La revoir me coupe le souffle. Au fond, j’espérais qu’elle soit toujours ici. Je crois même qu’une partie de moi voulait venir en ville dans l’espoir de la croiser. Nous avons grandi ensemble dans un autre village, et après nos études nous avons tous les deux atterris ici. Malheureusement, nous nous sommes perdus de vue. Ma faute, sûrement. J’étais trop plongé dans mes recherches pour prendre le temps d’entretenir des relations. Je n’ai pas fait d’effort. Je ne lui ai pas parlé depuis des années. Perdu dans mes pensées, je ne remarque pas son regard qui s’est posé sur moi. Ses yeux gris qui s’écarquillent en me voyant, et le sourire qui illumine encore plus son visage radieux. — Romain ! Elle quitte son partenaire de danse et se rapproche de moi. Elle m’attrape la main. — Allez, viens danser ! — Tu sais que je déteste ça, Ju, répondis-je. — Tu ne vas pas faire ton rabat-joie, si ? Allez, de toute façon personne ne fera attention à toi. Et puis tout sera bientôt oublié. Elle me tire par le bras et m’entraîne dans le cercle. Je pose une main maladroite sur son épaule, qu’elle attrape et déplace sur sa hanche. — Toujours aussi à l’aise mon Rominou, dit-elle en riant. Je me perds dans ses yeux qui capturent les rayons orangés au-dessus de nous. Mes souvenirs d’enfance me reviennent comme un torrent inarrêtable. Elle me sourit. Moi aussi. Je fais de mon mieux pour ne pas lui marcher sur les pieds. Je la laisse m’entraîner dans sa joie. Elle m’a tellement manqué. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 647 421 restants. Entre deux morceaux, elle m’attrape la main de nouveau et se penche vers moi. — Viens, suis-moi, murmure-t-elle à mon oreille. Elle m’entraîne loin du groupe, puis vers un coin de la place. Dans une petite ruelle. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’ai envie de courir. J’accélère le pas, elle aussi. On se met à détaler dans le dédale qui se cache entre les bâtiments. — Le premier arrivé au clocher ! lance-t-elle. Les doutes, la solitude qui m’assaillaient il y a à peine quelques heures ont disparu. Je ne ressens que de la joie. Pure. Intense. Je cours après elle et j’oublie tout. Mes pieds glissent sur l’herbe mal coupée des trottoirs. Elle prend un tournant au dernier moment, et je manque de tomber par terre. Elle gagne. — Prem’s ! — Bien joué, répondis-je. — Tu m’a laissé gagner ? — Peut-être. Je l’ai laissé gagner. Elle adore ça. Et elle déteste que je fasse exprès de perdre. Quand on était petit, elle me disait “Ça ne compte pas ! On refait ! Et cette fois, tu essayes pour de vrai !”. Elle me regarde dans les yeux, ses joues rougissent. Elle ne me le dira pas aujourd’hui. La tour du clocher se dresse devant nous, blanche et lisse. Des panneaux solaires recouvrent la surface, agrémentés de murs végétaux qui rajoutent une touche de vert dans la froideur blanchâtre des constructions humaines. — Tu savais que la porte fonctionne avec une serrure électronique ? Elle ne marche plus depuis... Tu sais, depuis que tout fout le camp. Viens. Elle attrape la poignée de la porte en bois et tire d’un coup sec. La porte s’ouvre. J’ai l’impression de pénétrer dans un endroit où je ne devrais pas aller, mais au pire, que peut-il m’arriver ? La police n’est plus vraiment en poste et les policiers sont sûrement sur la place en train de danser avec tout le monde. C’est drôle comme toutes les constructions sociales paraissent futiles une fois que la fin approche. Nous nous sommes imposé toutes ces règles en tant que société, mais elles ne servent plus à rien. Un escalier en colimaçon remonte le long des murs, et nous le grimpons en silence. En haut, une petite trappe nous permet de sortir sur le rebord au-dessus de l’horloge immense. Nous nous asseyons tous les deux, côte à côte. La ville s’étend sous nos pieds. C’est vertigineux. Au loin, derrière les limites de la bourgade, les champs couvrent des kilomètres à la ronde. Tout au bout de l’horizon, le soleil est allongé, épousant à moitié le sol, indécis. J’ai envie de pleurer. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 412 572 restants. Nous restons assis en silence, à contempler le monde devant nous. Au-dessus de moi, je sais que le compteur défile. Les secondes s’égrènent. Mais je ne veux pas y penser. Je veux profiter du temps qu’il me reste pour être avec Julianne. C’est une évidence, maintenant. Je veux ça se termine comme ça. Ensemble. — Désolé d’avoir disparu ces dernières années, Ju. C’est un peu tard, hein ? Je n’ai pas d’excuse. J’ai tout laissé tomber pour mes recherches. Pour mes petits projets. Quel con. — Je ne t’en veux pas. Tu avais d’autres priorités dans ta vie. J’en avais aussi. J’aurais dû faire des efforts pour venir te voir plus souvent, Romain. Mais je ne les ai pas faits. En tout cas, je suis contente de te revoir aujourd’hui. J’espérais que tu viendrais. Je n’osais pas aller te chercher chez toi, je crois. Le soulagement remplace la culpabilité. Un peu. Je ne sais pas quoi dire de plus. Je n’ose rien dire de plus. Mais Julianne brise le silence. — Tu te souviens quand on était petits, la maison abandonnée ? — Oui, répond-je en riant, on avait jeté des poires pourries par la fenêtre. — Et un vieux schnock était sorti en nous criant dessus ! Elle n’était pas du tout abandonnée, en fait ! Son rire éclate, j’ai l’impression qu’il occupe tout l’espace. Je pourrais l’entendre en continu, sans arrêt. Nous continuons de nous raconter d’autres souvenirs. Des voyages, avec nos parents respectifs. Des bêtises à l’école. On parle de nos autres amis, que nous avons perdu de vue quand nous sommes venus vivre ici. Elle n’a pas eu de nouvelles de sa famille non plus. Elle me raconte que ces dernières années, elle travaillait dans la construction d’abris pour animaux. Je lui explique que j’ai essayé de travailler sur un nouveau type de carburant complètement réutilisable. Je n’ai pas abouti. Elle n’a pas eu le temps de finir son projet non plus. — Julianne, il faut que je t’avoue un truc. Quand on était petits... Enfin, même au début de notre vie d’adulte. J’étais amoureux de toi. Je n’ai jamais osé te le dire. Je ne voulais pas perdre notre amitié, risquer notre complicité. Mais je t’aimais. Elle ne répond pas. Je n’ose pas la regarder. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je regarde le soleil, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Un poids disparaît et je me sens plus léger. Au moins, je lui aurais dit. — Moi aussi. Je tourne la tête vers elle. Ses yeux brillent dans la lumière crépusculaire et elle me rend un petit sourire. — J’ai l’impression que je suis passé à côté de ma vie, dis-je. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 214 941 restants. Elle pleure. Je voudrais sécher ses larmes mais je n’ose pas la toucher. Je sens que mes propres larmes montent en moi, comme une rivière qui menace de déborder de son lit. Je fais de mon mieux pour contenir le flot, et je la laisse tranquille. Elle regarde au loin. — Je me suis aussi dit ça, quand la fenêtre est apparue, dit-elle. Il y a 7 jours. J’ai vite compris qu’il ne me restait pas beaucoup de temps. Mais en y réfléchissant bien, je ne crois pas que je sois passé à côté de ma vie. Je suis passé à côté d’une vie avec toi, ça, peut-être. Mais j’ai vécu quand même. J’ai la tête pleine de souvenirs. Plein de moments que j’ai partagé avec les gens que j’aime. Avec toi, parfois. Avec mes parents. Des amis. Seule. Ils valaient tous le coup d’être vécus. Tous. Même les moments tristes. Même les moments d’ennui. C’est comme des touches d’un pinceau sur un grand tableau. Je pensais que la toile serait plus grande. Je pensais que j’avais plus de temps. Mais on arrive au bout des réserves de peinture, Romain. C’est dommage, de trouver le sens de la vie au dernier moment, hein ? Je ne peux plus me retenir et je sens une goutte qui roule sur ma joue. Je l’essuie d’une main. — Je suis contente que mon dernier coup de pinceau, ce soit avec toi Romain, continue-t-elle. Je suis heureuse de le vivre avec toi. — Je crois que je t’aime toujours, Julianne. Elle ne me répond pas, mais ses yeux s’illuminent. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 124 021 restants. — Romain, tu penses qu’il va se passer quoi à la fin du compte à rebours ? — Qui sait... Probablement pas quelque chose de très plaisant. Extinction, c’est souvent un mot plutôt négatif. Peut-être que toutes ces théories étaient vraies, et que nous vivons vraiment dans une simulation. Peut-être qu’ils vont l’éteindre. Ça expliquerait pourquoi tout est si bizarre. Les modules de simulation doivent s’arrêter un par un. Le moteur physique qui gère le mouvement des nuages, celui de l’électricité. Celui qui gère la rotation du soleil. Je pense que tout s’arrête petit à petit. Je voudrais la rassurer, mais je ne peux pas lui mentir. — A mon avis, rien. Il ne se passera plus rien. Tout va disparaitre, continue-je. Peut-être que la personne qui contrôle la simulation va la redémarrer, peut-être pas. — J’ai envie de croire que ça redémarrera, je crois. Peut-être que c’est vrai aussi, ces histoires de réincarnation. On recommencera du début. — Si on repart du début, tu voudrais changer des choses ? — Je ferais exactement la même chose, Romain. Je voudrais revivre la même vie. La même, pour être sûre qu’elle se termine ici, avec toi. Et si on se réincarne, tu voudrais devenir quoi ? — Peut-être une vache. Pas les vaches qui sont élevées pour l’agriculture hein, mais celles qui sont dans des sanctuaires d’éco production. C’est la belle vie. Tu broutes un peu d’herbe, des humains viennent s’occuper de toi et te faire des câlins. Tu participes à la production de leur carburant avec tes bouses. Elle rigole. Elle est si belle quand elle rit. Je sens une chaleur dans mon cœur qui se diffuse dans mes veines. — Tu serais une super vache, Rominou. — Meuh. Je ris aussi. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 54 297 restants. Je veux lui demander ce qu’elle choisirait comme animal, elle. J’ouvre la bouche. Aucun son. Pourtant, je sens ma langue qui bouge. Je ne sens pas la vibration de l’écho de ma voix dans mon crâne. Je n’entends rien. Du tout. La musique qui émanait de la place du village s’est éteinte, elle aussi. J’ai l’impression d’être sous l’eau. Elle me regarde. Ses larmes reviennent. Les miennes aussi. Je voudrais encore lui dire que je l’aime. Je vois sa bouche qui s’ouvre. Je n’arrive pas à lire sur ses lèvres. Je le dis quand même. Tant pis si elle ne m’entend pas. Elle me regarde en souriant et hoche la tête. Elle se mord la joue. Des sanglots secouent sa poitrine. La joie qui m’avait envahi ces dernières heures commence à laisser place à la peur. Je crois que je n’ai pas peur de mourir. J’ai peur de la perdre, alors que je viens à peine de la retrouver. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 7 941 restants. Un rideau passe devant mes yeux et tout devient noir. Les alentours disparaissent. Je ne la vois plus. Je tends la main vers elle, et je tombe sur la sienne. Nos doigts s’entremêlent. Elle serre. Je réponds en serrant aussi. La douceur de sa peau me rassure. Je baigne dans la chaleur agréable de sa présence. Elle me retourne la main, paume vers le haut. Je sens son doigt qui se balade à la surface, dessinant des symboles. M. O. I. A. U. S. S. I. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 0 restants. Je disparais. Tout s’effondre. C’est comme si quelqu’un avait ouvert la vanne, et que le contenu de mon esprit s’écoulait dans le néant. Je sens mes souvenirs qui s’envolent, qui deviennent de plus en plus flou. J’essaye de m’y accrocher, mais je n’arrive plus à reconnaître les visages. Je me sens de plus en plus léger. Je vois Julianne. Je voudrais m'agripper à son souvenir. Elle me glisse des doigts et je perds prise. Je ne la vois plus. D’autres images me remplissent. Elles s’entassent, désorganisées. Empilées. Désordonnées. Deux oiseaux qui volent par-dessus une forêt et se posent dans un nid douillet. Deux dauphins qui nagent dans l’océan, tournoyant l’un autour de l’autre. Deux personnes âgées dans une cabane, blottis au coin du feu. Deux enfants qui se tiennent la main, allongés dans un champ. Deux chats qui se font un câlin. Deux jeunes adultes qui regardent le soleil se coucher depuis un clocher. Redémarrage en cours. Je te retrouverai. Encore et toujours. Je te retrouverai, et je t’aimerai.

#7 - Anâmenèse

#7 - Anâmenèse

C'est la sixième semaine du challenge, on a dépassé les 10%. Puis c'est aussi mes vacances, du coup j'avais beaucoup de temps. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Salutation Thème 2 : Hétérodoxe Thème 3 : 💣 · 🪴 · 📭 · 🧯Contrainte : Se passe dans un autre 20ème siècle Plusieurs facteurs ont coïncidés, certains diront que les étoiles se sont alignées. Déjà, j'avais envie de faire une suite à la nouvelle #3 - Élémentalames, parce que j'avais pris beaucoup de plaisir à l'écrire et que j'avais encore plein d'idées. Et puis bon, hétérodoxe ça colle quand même pile poil à un certain personnage. La contrainte colle aussi, en tout cas avec l'univers que j'avais en tête et mes bribes d'idées pour une suite, donc tout bénef'. J'ai décidé de partir sur ce que j'avais déjà imaginé sans trop modifier. Et vu le temps libre dont je disposai, j'ai aussi pris la décision d'en profiter pour écrire un "gros" truc. Je me suis laissé le champ libre niveau draft/taille/scope, et au final je me retrouve avec un pavé de 25 pages (3-4x plus gros que les "grosses" nouvelles genre #3 et #5) (votre scrollbar doit être toute petite). Je me demande quand est-ce que la notion de "nouvelle" s'arrête, et qu'on en arrive au roman sérialisé, mais peu m'importe. C'est mon blog, c'est moi je décide. Du coup petit warning, c'est beaucoup plus long que les autres nouvelles ! Prenez le temps de lire ça en plusieurs fois (ou de pas le lire si vous préférez les petits formats, c'est votre life). Par contre, important vu que c'est une suite, assurez-vous d'avoir lu #3 - Élémentalames avant ! Et enfin, le titre un peu barbare cache un super jeu de mot (comme Élémentalames, le génie de l'auteur serait-il sans limites ?). C'est mieux de connaître le mot "anamnèse", qui je pense n'a pas été utilisé depuis 40 ans minimum. Il a plusieurs définitions, je voudrais pas trop spoiler le récit donc je vais me contenter du minimum.Anamnèse - En ésotérisme, l'anamnèse est le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).Musiques d'ambiance : Plutôt au pluriel ici. J'ai écouté la discographie de Izar en boucle. #7 - Anâmenèse NATAE Natae se promenait dans les rues de Paris et observait l’agitation des habitants. Le soleil atteignait l’horizon et le ciel s’embrasait. Bientôt, la nuit tombera et le silence reviendra. Bientôt, elle pourra retrouver un peu de calme, qui lui manquait tant depuis qu’elle avait quitté le couvent des Élémentalames. Cela faisait maintenant plusieurs lunes qu’elle avait quitté les plaines verdoyantes de son île. Après son combat contre sa sœur, Mari, elle avait décidé de s’exiler et de disparaître pour reconstruire sa vie ailleurs, et laisser sa jumelle devenir la nouvelle matriarche. Après leur duel, Natae avait trouvé une barque sur les berges de l’île, comme si quelqu’un l’avait laissée ici pour elle. A peine avait-elle mis les pieds dedans qu’un corbeau venant du monastère lui apporta une lettre. Ma chère Natae, je ne peux exprimer la fierté que je ressens quand je vous vois, ta sœur et toi. Vous serez mes dignes successeuses. Les cartes ne mentent pas, et ta ruse m’est familière. Je ne sais comment tu t’extirperas du combat, mais je ne doute pas que tu trouveras un moyen de donner à Mari la satisfaction de la victoire dont elle tant besoin. Comme ma sœur l’avait fait à mon époque. Je vois en toi beaucoup de ses qualités. Prends le temps de découvrir le monde, ma fille, et quand tu te sentiras prête, retrouve Séléné dans son couvent, à Paris. Ne t’isole pas des autres sorcières, malgré tes dissensions envers nos coutumes. Equilibre et précision. - Mère Hecate Natae avait donc rejoint la côte basque, et entrepris un long périple pour rejoindre la capitale. Usant de sa magie, elle s’était débrouillée pour passer inaperçue auprès des habitants des villages qu’elle avait traversé. Manipulant la lumière autour d’elle, elle pouvait se rendre invisible, ce qui lui permettait de subtiliser une miche de pain, ou de monter dans un train sans billet. Le problème, c’était la nuit. La température chutait, et il n’était pas simple de se cacher dans les maisons habitées, ou de se glisser dans les commerces abandonnés. Parfois, elle se contentait d’un feu de camp, à la lisière d’une quelconque forêt. D’autres, elle volait des vêtements et des couvertures pour se confectionner un lit de fortune. Elle n’en était pas fière, mais la fin justifiait les moyens. La capitale ne lui plaisait guère. Cet océan de briques, de goudron et de pierre ne laissait aucune place à la nature, et elle se sentait coupée des éléments qui l’entouraient d’habitude. Elle passait la plupart de ses journées au bord de la Seine, à la recherche d’une connexion avec l’eau, ou dans les parcs, pour ressentir la terre ou prendre une bouffée d’air. Elle était arrivée 3 jours plus tôt, mais elle se disait déjà que si elle ne trouvait pas le couvent de la sœur d’Hecate bientôt, elle irait trouver son chemin ailleurs. En passant à côté d’un kiosque, elle lut les grands titres des journaux en devanture. La Russie attaque Washington à l’arme nucléaire : le début de la fin ? Berlin prise d’assaut : la RDA défaille. Le Brésil déclare posséder l’arme nucléaire, mais refuse toute allégeance avec les autres forces mondiales. Des passants s’affairaient devant le guichet, murmurant leur peur. L’un d’eux chassa d’une main le corbeau qui s’était posé sur le présentoir. La menace d’une guerre nucléaire pesait sur le monde depuis des dizaines d’années, et la situation semblait prête à basculer d'un jour à l'autre. Natae se demanda si elle aurait la chance de voir l’an 2000, ou si ces humains dépourvus de magie décideraient de raser la planète avant la fin du millénaire. Lasse et désintéressée par ces conflits, elle retourna dans une petite ruelle où serpentait un bras de la Seine pour savourer un sandwich volé dans une boulangerie du quartier. Assise, elle regarda le soleil disparaître et la lune se lever, amenant avec elle le calme et la fraîcheur. Assez tôt dans son périple, elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas se promener avec son arme dans les mains, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones du continent n’étaient manifestement pas habitués à voir des civils armés, et les tensions de la guerre n’arrangeaient rien. Sa faucille à chaîne effrayait les locaux, qui supposaient qu’elle allait commettre un meurtre, et elle avait dû s’extirper des griffes de la police plus d’une fois. Depuis, elle portait une large cape qui lui couvrait le buste, lui permettant de dissimuler sa lame dans son dos, accrochée à l’aide d’une lanière en cuir. Un corbeau coassa, perché sur un lampadaire qui s’allumait à peine. Elle regarda autour d’elle, s’assurant que les environs étaient déserts, et décrocha sa faucille de son fourreau. Ses yeux se perdirent un instant sur le pendentif accroché au manche, que sa sœur lui avait offert. Natae se demanda ce que Mari devenait. Avait-elle été officiellement intronisée en tant que matriarche ? Elle aurait voulu lui envoyer une lettre, mais il était probablement mieux de la laisser croire en sa victoire. Au moins pour l’instant. La lettre d’Hecate lui laissait penser qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, Mari saurait que sa sœur était toujours vivante. Un jour, elles se retrouveraient. Elle laissa pendre la lame par-dessus la berge, rasant la surface de l’eau qui se souleva, formant une figure fantomatique de femme qui dansait avec son épée. — J’aimerai tellement te raconter mon voyage, ma cocotte, murmura-t-elle. Un galet vint ricocher à la surface de l’eau, percutant la danseuse aquatique et faisant disparaître l’illusion. Se levant d’un bond, Natae tira sur la chaîne de la faucille en regardant autour d’elle. A quelques mètres d’elle un garçon la regardait en souriant. Ses courts cheveux blonds brillaient sous la lumière diffuse du lampadaire. Il portait une longue toge noire. A vue de nez, Natae estima qu’il avait le même âge qu’elle. — Pas très discret de faire ça en pleine rue, dit-il. — A qui ai-je l’honneur ? demanda Natae en cachant son arme derrière elle. Le garçon se rapprocha, les mains dans le dos. Il se posta à quelques mètres de Natae et fixa son regard dans le sien. Après quelques secondes qui semblèrent interminables, il écarta les bras comme pour appeler Natae à l’étreindre. — C’est bien toi ! Dis, tu ne tiens pas en place ? J’ai cru que je n’allais jamais pouvoir te rattraper. — Me rattraper ? Je ne sais même pas qui tu es. Et je crois que je ne suis pas intéressée de le savoir. — Je m’appelle Hélio, dit-il avec un clin d’œil. — Super. Bonne soirée. Natae se retourna, bien décidée à fausser compagnie à ce garçon étrange. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu inquiète de ses desseins. — Allez sois sympa, ça fait des jours que je te cherche, Natae. Donne-moi au moins quelques secondes pour m’expliquer ! Elle sursauta en entendant son prénom et fit volte-face. Hélio ne bougeait pas, la regardant avec son sourire insupportable. — C’est Séléné qui m’envoie. Apparemment, un petit oiseau lui a chuchoté que tu étais dans les parages et j’ai été missionné en tant que comité d’accueil. Je viens de son couvent. — Un garçon ? Dans un couvent ? — C’est pas commun, je te l’accorde. Tu viens des Élémentalames, c’est ça ? On n’en voit quasiment jamais des comme vous. En fait, je ne connais que Séléné je crois, la sœur de votre matriarche. — Ancienne matriarche. Ma sœur a pris la succession. Enfin, je crois. — Je ne vais pas te mentir, Natae, je crois bien que je suis un peu déçu. On m’a dit que tu étais une sorcière phénoménale, mais ça ne t’a pas inquiété ce corbeau qui te suivait partout ? J’ai presque cru que je me trompais de personne, vu l’absence de réaction de ta part. Elle tressaillit, blessée dans son ego. Ce gamin ne lui revenait décidément pas. Mais s’il disait vrai, alors elle avait peut-être enfin trouvé sa destination. Hélio continuait de la regarder en souriant. — Bref, trêve de bavardages, continua-t-il en agitant une main. Désolé, je ne voulais pas te vexer. J’ai tendance à parler un peu trop vite. Suis-moi, on devrait rentrer au couvent, l’heure tourne et je ne veux pas me faire taper sur les doigts parce que je suis en retard. Il se retourna et se mis en route. Natae lui emboîta le pas sans réponse, elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler le couvent. Lorsqu’elle arpentait les rues de Paris, elle était restée aux aguets, à la recherche de bâtisses susceptibles d’abriter des sorcières. Une once d’énergie dans l’air, des éléments contrôlés. Mais rien ne l’avait marqué. Hélio s’arrêta au milieu de la rue. — Voilà, c’est ici ! Bon, ça paye pas de mine, mais fais-moi confiance, c’est pas si mal à l’intérieur. Il se baissa, attrapa une bouche d’égout qu’il fit basculer et pointa du doigt l’échelle qui se cachait dessous. — Les femmes d’abord. — Vous êtes cachés dans les égouts ? Vraiment ? — Je te dis, c’est mieux que ça en a l’air ! Allez ! Natae agrippa les barreaux et descendit sous les rues pavées. Au lieu des égouts, elle se retrouva dans une longue galerie en pierre. La lumière de l’extérieur n’éclairait qu’un halo autour de l’échelle, et elle ne pouvait pas voir le bout du tunnel qui disparaissait dans la pénombre. Hélio pris sa suite, refermant la bouche d’égout derrière lui, les plongeant tous les deux dans le noir. — Il doit y avoir une lanterne pas loin. J’aurais peut-être dû te dire de la récupérer avant. Oups. Elle frotta ses ongles, faisant jaillir une étincelle qui se transforma en une flammèche. Agitant les doigts, elle fit danser la flamme dans sa main, éclairant la galerie. — Ok, ça marche aussi. C’est par là. Ils marchèrent pendant quelques minutes avant d’arriver devant une grande porte en bois. Les pierres formaient une arche autour de l’encadrement, et une stèle était apposée au sommet. ARRÊTE, ICI C’EST L’EMPIRE DE LA MORT — C’est pour faire peur aux curieux, tu comprends. Il toqua à la porte. Elle s’ouvrit et une femme apparue dans l’encadrement. Natae la jaugea du regard. Elle devait avoir la cinquantaine, des longs cheveux noirs, bouclés, qui lui tombaient sur les épaules. Grande, elle la dépassait d’une tête. Quelque chose chez elle lui était familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. — Hélio. Bonsoir. Natae, je présume ? — Bonsoir. Elle-même. Je viens du couvent des Élémentalames, mère Hecate m’a conseillé de venir ici pour retrouver sa sœur. — Tu as bien fais ma petite. Je m’appelle Séléné. Bienvenue au couvent de l’Anâmenèse. Séléné guida Natae dans le couvent, lui présentant les lieux. Hélio, en retrait, les suivait en silence. Cachées dans les catacombes, les sorcières se retranchaient sous les rues de Paris, à l’insu de ses habitants. De longs couloirs en pierre joignaient les différentes pièces, parsemés de torches. En regardant de plus près, Natae se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour de la roche était en fait un ensemble d’ossements et de crânes qui recouvraient les parois. Une grande pièce s’étendait sur plusieurs mètres, remplies de bancs et de grandes tables. Le plafond, comme partout ailleurs, était très bas. Séléné expliqua que cette salle servait à la fois de réfectoire et de pièce de vie. Elle lui montra aussi les cuisines, ainsi que le garde-manger où était stocké le nécessaire pour subvenir aux besoins des dizaines d’habitantes du couvent. Natae se sentait étouffer dans ces couloirs sombres et dénués d’énergie naturelle. Pas d’air, pas d’eau. À peine quelques flammes sur les torches qui éclairaient les murs. Le lieu était stérile, et chaque seconde qui passait lui faisait regretter un peu plus son départ de l’île. Dans une autre salle, Séléné lui désigna une grande porte en granit. — Dans ce couvent, nous pratiquons l’anâmenèse. C’est une magie très différente de ce que tu as appris jusqu’ici, Natae. Ma sœur n’ayant pas tari d’éloges à ton sujet, je suis sûre que tu t’y feras très vite. Le but est d’entrer en communion avec l’au-delà. Le crâne d’un défunt a un lien fort avec l’âme qui l’a habité. En projetant sa propre conscience, nous pouvons percer le voile de l’après. Derrière cette porte se trouve le mausolée des sorcières. Celles qui ont vécu ici, mais aussi certaines de nos sœurs d’autres couvents. Nous conservons leurs crânes ici pour la postérité, pour que leur savoir ne soit jamais perdu. Ton entraînement commencera dès demain. Elle n’attendit pas que Natae lui réponde. L’amenant jusqu’aux dortoirs, elle lui indiqua une petite pièce. — Voilà ta chambre. Il se fait tard, alors je te conseille de te reposer. Je te souhaite une bonne nuit, Natae. Elle fit demi-tour et s’en alla. Natae pénétra dans la pièce, qui n’avait d’une chambre que le nom. D’à peine quelques mètres carrés, la pièce était chichement meublée d’un petit bureau avec une chaise, et d’un lit qui semblait tout sauf confortable sur lequel était posé quelques toges noires, identiques à celle que portait le garçon. — C’est pas le plus confortable, mais bon c’est mieux que les dortoirs partagés. Considère toi chanceuse, dit Hélio. Allez, bonne nuit, et ravi de t’avoir rencontré. Il se dispensa d’un signe de la main et s’en alla à son tour. Natae alluma la lanterne qui était posée sur le bureau et ferma la porte. Elle posa sa faucille sur le bureau et s’assit sur le lit, qui était aussi douillet qu’elle l’avait imaginé. La pièce était vide de toute personnalité ou décoration. Des questions se pressaient dans sa tête. Séléné lui avait parlé d’entraînement, mais dans quel but ? Elle savait déjà manier les éléments. Allait-elle devoir repartir de zéro pour apprendre une nouvelle pratique ? Natae ne s’imaginait pas du tout vivre le restant de ses jours dans ces boyaux souterrains, coupée de la nature. Malgré tout, elle était heureuse de retrouver un petit cocon. Depuis des lunes, elle n’avait pas pu dormir sur ses deux oreilles. Elle décida de se contenter du minimum, au moins pour l’instant. MARI Mari toqua à la porte du bureau de la matriarche. Bientôt, il sera le sien, mais en attendant la cérémonie, il appartenait toujours à Hecate. Par respect pour la matriarche, qu’elle considérait comme une mère, elle n’osait pas s’imposer. Depuis sa victoire sur le promontoire, elle avait l’impression que rien n’avait vraiment changé dans son quotidien. Rien, en omettant le trou béant laissé dans son cœur. Sa sœur lui manquait un peu plus chaque jour. La tradition était cruelle. Elle était probablement ancrée dans une nécessité que Mari n’arrivait pas à saisir, mais elle n’en restait pas moins douloureuse. — Entrez, dit une voix derrière la porte. Elle passa le pas de la porte. Depuis son dernier tirage de tarot, Mari n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. Elle eut l’impression que la matriarche y avait fait un peu de rangement, peut-être en prévision de la passation ? Les livres qui jonchaient le sol quelques lunes auparavant étaient désormais rangés sur des étagères. Les armes au mur avaient été dépoussiérées. — Désolée de vous importuner, mère. Je viens avec une requête, probablement égoïste. J’aimerai vous demander si vous aviez la faucille de Natae en votre possession, et le cas échéant, si je pouvais la récupérer. J’aimerai garder ce souvenir d’elle. Hecate posa un regard plein de compassion sur sa disciple. — Ma chère Mari... Je ne sais pas où est sa faucille. M’est avis qu’elle s’est perdue dans l’océan, lorsque ta sœur est tombée de la falaise. Malheureusement... Grave en ta mémoire les souvenirs précieux des moments partagés avec elle, que tu ne les oublie jamais. Mais garde à l'esprit que tu endosseras bientôt le rôle de matriarche. Les responsabilités qui t’incomberont ne laisseront pas de place à ta mélancolie. Mari senti les larmes lui monter aux yeux et essaya de les retenir. Un tumulte incontrôlable la secouait. — Alors s’il vous plaît, accordez-moi au moins ceci. J’aimerai qu’une chaise vide soit laissée à la table principale, le jour du banquet, en l’honneur de Natae, dit-elle d’une voix tremblotante. — Bien. Ce sera fait. Équilibre, Mari. Précision. Garde tes émotions sous contrôle. — Équilibre et précision. NATAE Le lendemain, Hélio était venu toquer à sa porte pour la réveiller. Il l’avait accompagné au réfectoire, avant de lui expliquer qu’il était chargé de son intégration dans le couvent, au plus grand dam de Natae. Elle se demandait combien de temps elle arriverait à supporter ce garçon. — N’hésite pas si tu as des questions, Natae, je suis là pour y répondre. C’est comme ça que ça fonctionne ici, par binôme. La plupart des sorcières ici présentes ne sont pas vraiment née ici. Vois cet endroit comme un refuge pour sorcières qui ont quitté leur couvent d’origine. C’est un peu comme une congrégation des meilleures d’entre nous. Natae le regardait dévorer des petits pains qui lui semblaient fades et dénués des bienfaits de la nature qu’elle chérissait tant. Hélio la regardait dans les yeux un instant, et elle eut l’impression que son regard scintilla. — Je me doute que c’est pas simple pour toi. Chez vous, c’était à l’air libre, c’est ça ? Les grands espaces, le vent dans les cheveux et tout ça. Tiens-moi au courant si tu as envie de sortir faire un tour, je peux essayer de nous dégoter une autorisation de sortie. Les supérieures sont parfois un peu radines. Elles craignent qu’en sortant trop souvent, le peuple finisse par comprendre que nous sommes terrés ici. Mais bon, tu es la petite nouvelle et avec un peu de chance, elles prendront pitié de toi. La notion de pitié hérissa Natae qui s’imagina lui jeter sa tasse d’infusion à la figure, mais elle se ravisa. — Les supérieures ? Et je n’ai pas encore décidé quoi que ce soit. Qui te dit que je compte rester ici ? C’est à moi de décider de ma vie. — Ne t’en fais pas trop, c’est normal les premiers jours d’être un peu... chamboulée. Tu t’y feras. Les supérieures, ce sont les sorcières qui décident ici. Toi et moi, nous sommes considérés comme des apprentis. Au-dessus de nous, il y a les supérieures, qui gardent le couvent en ordre de marche et s’assure que tout fonctionne bien au quotidien. Et encore au-dessus, il y a la matriarche. Nyx. Regarde, c’est elle là-bas, dit-il en pointant une sorcière du doigt. Nyx était attablée à l’autre bout de la salle, entourée de sorcières âgées. Ses cheveux argentés lui tombaient juste sous la mâchoire, encadrant son visage froid aux traits tirés. — Ce n’était pas comme ça, chez toi ? Je croyais que la plupart des couvents fonctionnaient de cette manière. — Non, nous ne sommes pas très nombreuses chez les Élémentalames. Il y a que la matriarche, et le reste d'entre nous. Enfin, le reste d'entre elles. Pas de couche intermédiaire. — Intéressant. Ta sœur est la nouvelle matriarche, c’est ça ? T’as eu de ses nouvelles depuis que t’es partie ? Natae se mua dans le silence. Elle n’avait aucune envie d’expliquer comment fonctionnait son couvent, ni son duel avec Mari. Le sourire d'Hélio s’effaça de son visage. — Pardon, ma curiosité mal placée. Bref, fini ton assiette, je vais te montrer les premiers pas de l’anâmenèse ce matin. T’as du pain sur la planche. L’intérieur du mausolée ressemblait plutôt à une grande bibliothèque. Des rangées d’étagères occupaient l’espace, remplies de crânes. Elles portaient des étiquettes mais Natae ne reconnaissait pas les mots qui y étaient inscrits. — Tout est trié par discipline, chaque sorcière ayant généralement une à deux disciplines de prédilection. Chez vous, c’était le maniement des éléments. On n’en a pas beaucoup, des crânes comme ça. Au fond du mausolée, deux portes en bois indiquaient la présence d’autres salles en renfoncement. — C’est quoi, là-bas ? — Il y a deux autres pièces. La première est réservée aux familiers, et on y trouve des crânes de corbeau, de chats et plein d’autres animaux qui ont accompagné des sorcières passées. Je n'y vais pas souvent, à vrai dire. Il est possible de communiquer avec eux, mais l’intérêt est assez limité. L’autre pièce, c’est la réserve, et seules les supérieures y ont accès. De ce que j’en sais, on y range les restes des sorcières les plus puissantes. Trop puissantes pour des débutants comme nous, je suppose, je n’y ai jamais mis les pieds. Natae se demanda si un jour, elle finira dans un de ces rayons. Ou dans la réserve. Est-ce qu’elle était considérée comme une sorcière puissante ? Elle le pensait, quand sa vision du monde était restreinte à la petite île de son enfance. Mais ici, on la traitait comme une enfant, et elle en vint à se demander si Séléné ou Hélio la sous-estimaient, ou si elle était vraiment si insignifiante. Le garçon parcouru les étagères, s'arrêta devant une étiquette qui indiquait "communion" et attrapa un crâne, qu’il tendit à Natae. — Ok, ça devrait être pas mal pour commencer, lui. La communion, tu connais ? C’est la magie qui permet de lier les consciences de plusieurs sorcières. Pas trop dangereux. Prends-le, t’inquiète, il ne mord pas. Natae le pris dans ces mains. Sa texture râpeuse était désagréable au toucher, et sa surface était froide. Dénué de vie, comme tout le reste de ce couvent. — Le principe est plutôt simple. Concentre-toi dessus, essaye de te projeter dedans, et trouve l’âme qui résonne à l’intérieur. Si tu la sens, accroche-toi à elle et essaye de la percevoir à travers le voile. Ramène-la ici, dans le monde des vivants. Ramène-la à toi. Elle posa son regard sur les orbites creuses. Tant bien que mal, elle s’imagina plonger à l’intérieur de ce crâne. Ça ne pouvait pas être si différent que la manipulation des éléments, et Natae avait une bonne perception du plan astral. Peut-être que ce n'était pas si différent, pour les âmes. Pourtant, rien ne résonnait. Elle ne ressentait rien derrière les ossements qu’elle serrait entre ses mains. Pas de chaleur, pas de présence. Frustrée, elle laissa échapper un juron. L’échec était la pire des tortures pour elle, qui prenait tant de fierté dans son excellence. Sa concentration était trop instable. Elle pensait à Mari, à cette nouvelle vie qui ne lui plaisait guère, et à ce garçon insupportable mais qui semblait vouloir bien faire. Pourquoi est-ce qu’elle ne le détestait pas plus que ça ? Pourquoi, lui, était-il toujours en train de sourire ? Ce couvent tenait plus d’une tombe que d’un lieu de vie, alors qu’est-ce qu’il pouvait bien y trouver ? Elle secoua sa tête, comme pour se débarrasser des pensées parasites. Ce n’était pas le moment. Elle devait retrouver son équilibre. Être précise dans ses intentions. Elle sourit en pensant à la doctrine des Élémentalames. Peut-être que tout n’était pas à jeter, finalement. Replongeant son attention sur le crâne, elle imagina la vie qui se cachait derrière. Une flamme, dans l’obscurité. Une existence, disparue de ce monde. Natae commença à percevoir un mouvement, presque comme un appel. Il y avait quelque chose, ici. Elle s’imagina l’attraper, s’en rapprocher. — Bouh ! Elle sursauta, la voix d’Hélio résonnait dans sa tête. Elle leva les yeux, et il la regarda en souriant, la bouche fermée. Il tenait entre ses mains un autre crâne, qu’il avait tiré de la même étagère. — Tu m’entends, dans ta tête ? C’est ça, la communion. Ses lèvres étaient immobiles, et pourtant elle l’entendait comme s’il lui parlait. Il reposa le crâne et ses yeux étincelèrent. — Je sais que c’est frustrant au début. Il va falloir faire preuve de patience, mais je suis sûr que tu va t'en sortir. Pour un premier essai, percevoir l’âme qui se cache derrière le voile, c’est déjà très bien ! Natae continua de s’entraîner pendant quelques heures. Elle avait l’impression de pouvoir presque toucher l’âme du doigt, mais celle-ci restait toujours à peine hors de portée. Le soir, Hélio s’assis de nouveau avec elle pour le repas. Ils avaient passé la journée dans le mausolée et Natae se sentait épuisée mentalement. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de retrouver sa chambre et de s’abandonner au sommeil. Le repas n’avait rien d’incroyable, une soupe fade avec quelques morceaux de légumes et un petit pain tout aussi triste. — C’est toujours mauvais, la nourriture, ici ? — Tu trouves ça mauvais ? Par rapport à mon couvent d’origine, c’est pas si mal. Peut-être que je m’y suis fait, depuis le temps. — Ça manque d’énergie, de goût. De passion peut-être. Chez moi, les légumes étaient pleins de vie de la terre. Ici... non. — C’est normal d’être un peu nostalgique. Ça te passera. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce n'est pas l'endroit qui respire le plus le vivant. Natae se ravisa. En fait, elle détestait ce garçon. Il était insupportable. Elle se fit la promesse que s’il lui disait encore une fois que “c’était normal” et que “ça passera”, elle allait le gifler. Hélio continua de la regarder en souriant. — Tu es arrivé ici il y a longtemps ? Son sourire disparu, et il hésita avant de répondre. — Une bonne cinquantaine de lunes, je dirais. C’est un peu compliqué, répondit-il en fuyant le regard de Natae. Je viens du nord de la France, dans les montagnes. J’ai été banni de mon couvent, si tu veux tout savoir. — Banni ? Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour en arriver là ? — C’est une longue histoire. Désolé, ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, mais c’est encore un peu difficile pour moi. Je crois que je n’ai pas encore trop digéré la chose. Les yeux d’Hélio s’humidifiaient alors qu’il regardait au loin. Elle ressenti de la peine pour lui, en voyant sa façade joyeuse s’effondrer. Sa curiosité, attisée par le mutisme d’Hélio, commençait à la titiller. Elle prit une autre cuillérée de sa soupe, avant de se lancer dans son propre récit. Peut-être que s’ouvrir lui ferait du bien, au moins pour se décharger de sa propre peine. Peut-être que lui, y verrait une ouverture pour lui partager la sienne. Natae lui raconta des bribes de son enfance, lui parla de Mari, qui lui manquait tant. De sa décision de s’exiler du couvent, pour laisser sa jumelle en prendre la matriarchie. De la solitude qui en découlait. Elle ne savait même pas ce que vivait sa sœur, et au fond d’elle, elle brûlait de lui envoyer une lettre pour lui dire qu’elle était bien vivante, et qu’elle lui manquait. Mais Mari avait besoin de cette victoire. Les traditions étaient tellement importantes pour elle, qu’elle prendrait sûrement les révélations de Natae comme une trahison. Un jour elle lui dirait la vérité, mais il était encore trop tôt. Hélio écouta en silence, hochant la tête. Il ne l’interrompit pas, et il arborait un sourire triste quand Natae sécha ses larmes d’une main. — Je suis sûr que tout va bien pour ta sœur. Elle est encore plus puissante que toi, donc ? Étant donné qu’elle a gagné le duel. — Plus puissante, non. Je lui ai offert la victoire, pour son bien. Et pour le mien. — Est-ce qu’elle est aussi prétentieuse que toi ? — Pire, répondit-elle avec un sourire. Peut-être qu’elle ne le giflerait pas tout de suite. Elle se senti soulagée d’avoir pu extérioriser son fardeau. Il était insupportable par moments, mais il était aussi une oreille attentive. Natae eu même l’impression de retrouver un peu d’appétit. Hélio ouvrit la bouche puis se ravisa. Ils mangèrent tous les deux en silence. Finalement, il décida de prendre la parole. — Les sorcières de mon couvent m’ont banni parce qu’elles ont découvert que je n’étais pas une sorcière née comme le veut la tradition, amenée par un corbeau et tout ça. Apparemment, ma mère vivait dans le couvent, jeune, puis elle avait fugué quand elle était à peine adolescente. Elle était tombée amoureuse d’un homme qui habitait dans le village voisin. Et puis me voilà. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, mais elle est retournée au couvent pour me confier à la matriarche en vigueur à l’époque. Les véritables circonstances de mon arrivée sont restées secrètes, et j’ai grandi avec mes sœurs comme si tout allait bien, en ignorant tout de mon passé. Je me sentais vraiment comme elles, et je n’avais pas la moindre idée de mes origines. Peut-être que j’aurais dû m’en douter. Je n’étais pas aussi compétent qu’elles. C’est comme si une partie de moi n’était pas en phase avec la magie. Et puis un jour, une nouvelle matriarche a pris la direction. Je suppose qu’elle a découvert la vérité et la nouvelle s’est répandue dans tout le couvent comme un feu de forêt. J’ai découvert le pot aux roses en même temps que tout le monde, et mes propres sœurs m’ont tourné le dos sous prétexte que j’étais impure. Une hérésie, disaient-elles. Pour essayer de maintenir l’ordre et apaiser les foules, la matriarche a décidé de me bannir et m’a envoyé ici. J’ai décidé de tout changer, de repartir de zéro. J’ai écouté cette petite voix au fond de ma tête qui me murmurait que j’étais quelqu’un d’autre. Je me suis coupé les cheveux. J’ai changé de prénom. De vie. J’ai décidé de devenir qui je devais vraiment être. Et puis finalement, c’est pas si mal, ici. Tout du moins, c’est mieux que là-bas. Les anâmenésiennes m’acceptent comme je suis. Natae le regarda sans répondre. Elle ne savait pas quoi lui dire. En elle, sa curiosité s’était transformée en agacement. Sans savoir pourquoi, elle en voulait aux sœurs d'Hélio sans même les connaître. Elles avaient préféré tourner leur dos à leur propre famille plutôt qu’enfreindre une tradition. Il plongea à nouveau son regard dans les yeux de Natae, et ses pupilles scintillèrent. — Voilà, comme ça tu sais tout. — Oublie-les. Elles ne te méritent pas. Dis, qu’est-ce que vous pratiquiez, chez toi ? — La télépathie. L’art de lire les pensées des autres, et pour les meilleures sorcières, d’implanter sa propre volonté. — C’est pour ça que tu me regardes tout le temps dans les yeux ? Hélio se redressa sur sa chaise, et ses joues rougirent. — Perspicace. Désolé, c’est une mauvaise habitude. Merci de ne pas... Je ne sais pas comment le dire. Je suis content que tu n’aies pas changé d’avis sur moi, même en connaissant mon passé. — La prochaine fois, demande-moi directement ce que je pense. Sinon, je vais être obligée de porter un bandeau pour protéger mon intimité. — J’y réfléchirai, dit-il avec un clin d’œil. Les jours s’écoulaient, et Natae passait tout son temps au mausolée. L’apprentissage d’une nouvelle pratique lui permettait de s’occuper l’esprit et d’échapper un peu à ses tourments. Elle réussissait maintenant à percevoir l’âme cachée derrière le voile, et avait même réussi à communiquer avec une sorcière de l’au-delà. Brièvement, certes, mais un succès reste un succès. Hélio flânait dans le mausolée, et venait régulièrement rendre visite à Natae pour lui donner des conseils. Un soir, la matriarche annonça que la lune était pleine et que le rituel du contact aurait lieu. La présence de toutes les sorcières était obligatoire, comme à l’accoutumée. Après le dîner, le couvent se rassembla dans une salle que Natae n’avait pas encore eu la chance de visiter, cachée au fond du dédale de couloirs des catacombes. Les murs, comme partout ailleurs, étaient couverts de crânes compactés avec de la terre. Des étagères les longeaient, jonchées d’objets dédiées à divers pratiques allant des planches ouija aux pendules, en passant par les baguettes de sourcier. Au centre de la pièce, un cercle était gravé dans le sol, rempli d’inscriptions complexes et entouré de torches. — C’est un peu long, mais c’est impressionnant la première fois, lui chuchota Hélio. Contente-toi de regarder en silence. Natae jeta un œil aux sorcières autour d’elle. De tous les âges, elle reconnut quelques visages qu’elle croisait dans les couloirs ou dans le mausolée. Nyx, près du cercle, rassemblait les ingrédients nécessaires au rituel. Des herbes, que des corbeaux avaient amené les jours précédents ainsi que quelques fleurs, que Natae reconnu comme étant des chrysanthèmes. Un charbon incandescent. — Séléné n’est pas là ? Je ne l’ai pas revu depuis mon arrivée et j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, demanda-t-elle. — Je ne la vois quasiment jamais. Je suppose qu’elle a mieux à faire ? Peut-être qu’elle est dehors, répondit Hélio. Nyx entassa les ingrédients au milieu du cercle et y frotta le charbon. Une flamme apparue, dévorant les fleurs et les herbes. Bientôt, un feu vivace dansait au milieu des inscriptions et il prit une teinte violette. Il grandi, bien au-delà de la taille que Natae avait estimé vu le peu de carburant qui lui était donné, et arrivait bientôt aux épaules de la matriarche qui se tenait devant. Elle tendit les bras vers les flammes et ferma les yeux. — Ô sœurs perdues, âmes égarées. Entendez ma voix. Parlez-moi. Racontez-moi vos derniers instants, que je puisse récupérer vos ossements. — C’est quoi le but ? — T’as sûrement entendu parler de la guerre ? De ce que j’ai compris, certaines supérieures travaillent avec l’armée humaine. Nyx est terrifiée des conséquences potentielles des conflits qui ont lieu, alors elle a placé quelques pions. Ils nous laissent tranquille dans les catacombes, et en échange on les aide à se battre. Seulement, il arrive que des sorcières tombent au combat, et le rituel permet de les retrouver pour aller récupérer les crânes. Des supérieures seront dépêchées sur les lieux dès demain, si Nyx arrive à rentrer en contact avec les défuntes. T'inquiète, notre participation s'arrête à assister au rituel. La matriarche restait silencieuse devant les flammes, les bras écartés. Les yeux fermés, elle resta ainsi pendant de longues minutes. Le brasier faisait rage devant Natae, qui y voyait bien plus qu’une simple flamme. MARI Son intronisation aurait lieu ce soir. Un banquet prendrait place dans la grande salle du monastère, et toutes les sorcières célébreraient leur nouvelle matriarche. Une dernière fois, elle toqua à la porte du bureau qui serait bientôt le sien. — Entre, ma fille, répondit Hecate. Elle se glissa à l’intérieur de la pièce et la matriarche l’accueilli avec une étreinte. — Mère, j’aimerai offrir mon aide pour les derniers préparatifs. Je tourne en rond. — Repose-toi ma fille. Tu auras bientôt plus de responsabilités que tu ne le voudras, alors profite de ces derniers moments de calme. — Permettez-moi, alors, de vous poser une question. Je ne cesse de penser à Natae. Je n’arrive pas à l’oublier, ni à me résoudre à avancer sans elle. Comment aviez-vous réussi à faire le deuil de votre sœur ? Vous ne parlez jamais d’elle. — Séléné... Il n’y a pas de bonne solution, Mari. Tout fera sens, avec le temps, et tes maux se dissiperont. En attendant, concentre-toi sur les sœurs qui te restent, celles qui sont toujours dans ce couvent. Tu devras faire preuve de robustesse et de justesse, ma fille. L’équilibre du couvent ne tient qu’à la direction d’une matriarche forte. Leurs regards seront touérns sur toi, et elles attendront beaucoup de ta part. Ce ne sera pas facile, mais je serais là pour t’accompagner dans tes premiers pas. Garde confiance. N’oublie pas ta sœur, mais n’oublie pas de vivre le présent. Concentre-toi sur ce que tu peux faire, plutôt que ce que tu aurais aimé avoir. Pendant le banquet, l'attention de Mari ne quittait pas la place vide à ses côtés. Une chaise laissée pour Natae, qui lui manquait plus chaque jour. Elle ruminait les conseils prodigués par Hecate, sans réussir à en trouver le sens. Au fond d’elle, elle s’accrochait à l’espoir que quelque chose lui échappait. Elle était sûre d’avoir vu Natae lâcher sa faucille avant de tomber de la falaise, alors pourquoi ne l’avait-elle pas retrouvée sur le promontoire ? NATAE Les jours passaient et se ressemblaient de plus en plus. Elle n’arrivait plus à progresser, et voilà bientôt une semaine qu’elle n’avait pas franchi de nouvelle étape. Natae réussissait à saisir les âmes, mais ne pouvait pas encore rentrer en osmose avec elles. Tout au plus, elle arrivait à échanger quelques phrases avant de perdre prise. — J’ai quand même du mal à voir l’intérêt de tout ça. Communiquer avec les morts, ça a son charme, mais c’est assez limité. — Ça peut aller beaucoup plus loin, Natae. Avec assez de maîtrise, tu peux tirer l’âme vers toi et la ramener dans le monde des vivants pendant quelques instants. Je crois que c’est ce qui est fait sur le champ de bataille, d’ailleurs. Si tu leur donnes un peu de place dans ton propre corps, tu peux même canaliser leurs pouvoirs comme s’ils étaient les tiens. — Tu sais le faire, toi ? Hélio hésita et détourna le regard. — Pas vraiment. Je m’en sors pas trop mal avec les crânes de familier, mais les âmes humaines c’est... trop pesant. — Pesant ? — Tu arrives à les percevoir, non ? Tu peux leur parler ? Imagine les avoir dans ta propre tête. C’est un peu comme si tu les absorbais en toi. Tes actions restent sous ton contrôle mais tu deviens sujet à leurs émotions. Quand je mélange ça avec la télépathie, je ne peux pas contrôler ce que je perçois quand l’autre âme est si proche de la mienne. Ce n’est pas comme avec toi, où je peux choisir quand je veux lire dans tes pensées. Quand c’est à l’intérieur de moi, je ressens tout. Et les émotions qui sont les plus puissantes, ce sont les dernières qui ont été vécues. Crois-moi, la mort, c’est horrible. C’est terrifiant. Froid. Solitaire. Plus le temps s’écoulait, et plus Natae remettait sa place dans le couvent en question. Une partie d’elle était plutôt satisfaite de savoir que les Anâmenésiennes tiraient les ficelles du gouvernement dans l’ombre. Elle y voyait un moyen d’accomplir ce pour quoi elle avait décidé de quitter les Élémentalames, de rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient dans ce monde. Pourquoi se cacher, si elles étaient plus puissantes que les humains ? Mari n'avait pas tort, dans le fond. Les armes dont disposait le peuple étaient pour certaines bien supérieures au pouvoir des sorcières. En se plaçant stratégiquement aux postes clés, il était cependant possible de prendre contrôle de l’armement et de renverser le statu quo. Au tour des humains de vivre en reclus, le temps serait venu pour les sorcières de s’asseoir sur le trône. La loi du plus fort, comme le voulait la nature. Mais quelque chose clochait. La stratégie de Nyx était intéressante, mais elle ne voyait pas l’intérêt de mettre en danger les sorcières sur le champ de bataille. Comment étaient sélectionnées les combattantes ? Au-delà de ça, le monde extérieur lui manquait terriblement. Elle n’avait pas vu le soleil depuis son arrivée ici, voilà maintenant 2 lunes. Séléné était portée disparue depuis l'arrivée de Natae, et elle aurait bien voulu lui poser quelques questions sur sa vie, sa relation avec sa sœur, et quand est-ce qu’elle lui avait révélé qu’elle était toujours vivante. Aucune autre sorcière de son couvent ne semblait avoir atterri ici. Le soir, dans sa chambre, elle se retournait sans cesse dans son lit. Ses doutes la tourmentaient, l’empêchant de trouver le sommeil. Elle décida qu’il était temps de tirer les choses au clair, ou au moins de poser ses questions à quelqu’un qui en saurait plus. Nyx. Elle sortit dans le couloir, et se dirigea vers la pièce de vie. Une sorcière avec qui elle n’avait jamais parlé se trouvait devant la porte qui séparait son dortoir du reste. — Il est tard Natae. Tu devrais être dans ta chambre, dit-elle. — J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes. — Retourne te coucher. Tu pourras le faire demain. La sorcière fit un pas de côté et se plaça devant la porte, barrant la sortie à Natae. Confuse, elle retourna dans sa chambre qui lui donnait plutôt l’impression d’être une geôle. Quelque chose lui échappait, et ça ne lui plaisait pas du tout. Son besoin de réponses ne devenait que plus pressant avec sa frustration grandissante. Son regard tomba sur son arme, posée sur le bureau. Elle ne s’en était pas servi depuis longtemps, les catacombes étant si dénuées d’énergie vitale. Elle l’agrippa, passant ses doigts sur la plume de corbeau qui était accrochée au manche. Les pétales de rose séchés que Mari lui avait offert reflétaient la pâle lumière de la lanterne. Si elle ne pouvait pas sortir du dortoir, qu’il en soit ainsi. Quelqu’un d’autre le ferait à sa place. Se plaçant au milieu de la pièce, elle fit tournoyer la faucille au bout de quelques centimètres de chaîne. La lueur émise par la petite flamme derrière la lucarne se courba, absorbée par la lame qui dansait. Natae continua d’absorber la lumière ambiante, se concentrant sur la chaîne qui cliquetai au bout du pommeau. Elle ferma les yeux. — Équilibre et précision, hein Mari ? Elle les rouvrit, et regarda ses mains qui avaient changé d’apparence. En se rapprochant de la lanterne, elle pouvait apercevoir son reflet dans la lucarne. Le visage d’Hélio lui souriait, à la place du sien. Natae avait découvert comment porter la lumière sur son propre corps quand elle était encore sur l’île des Élémentalames, mais n’avait jamais trouvé d’utilité à porter la peau de quelqu’un d’autre. En distordant les rayons lumineux qui se reflétaient sur elle, elle donnait l’illusion d’une apparence qui n’était pas du tout la sienne. Par chance, Hélio faisait la même taille qu’elle. Elle quitta la pièce et retourna dans le couloir. La sorcière la jaugea du regard, et Natae imita au mieux le sourire d’Hélio. Est-ce qu’il souriait bêtement à tout le monde, comme il le faisait avec elle ? — Qu'est-ce que tu fais ici à une heure si tardive ? Dépêche-toi de retourner dans ta chambre, dit la sorcière. Sans demander son reste, Natae baissa le menton et sortit du couloir. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait la chambre d'Hélio, mais elle n'était pas dans sa partie des dortoirs. Il dormait dans les chambres partagées, qui étaient probablement cachées dans un quelconque détour du dédale des catacombes. Elle rejoignit la pièce de vie, presque vide à une heure si tardive. Nyx était assise à une table, discutant avec une autre sorcière. Son regard se posa sur Natae, et elle lui fit un signe de la main pour lui dire de se rapprocher. — Hélio, tu tombes bien. Assieds-toi. La situation a évolué. Elle aurait voulu faire disparaître son déguisement avant de tomber sur Nyx. La chance n’était pas de son côté. Même si elle pouvait mimer l'apparence du garçon, sa voix était une autre affaire. Trop tard pour faire marche arrière, Natae devrait se contenter de répondre le strict minimum en imitant son timbre au mieux. Elle s’assit face à la matriarche, et remarqua quelques lettres posées sur la table. — Comment se passe l’initiation de Natae ? demanda Nyx. — Bien. — Est-ce que tu penses qu’elle a atteint un niveau suffisant ? Suffisant, pour quoi ? — Oui. Nyx plissa les yeux, visiblement agacée. — Hélio, je sais que tu n’es pas à l’aise avec ton rôle, mais le contrat était clair. Tu peux déjà t’estimer heureux d’avoir cette chance. Ta place ici est un cadeau, et nous pouvons continuer de fermer les yeux sur tes origines, à condition que tu remplisses ta part du marché. Nous faisons preuve de largesse envers toi, nous attendons ta gratitude en retour, ainsi que ta fidélité. La situation a évolué, et malheureusement le planning doit être accéléré. Le conflit s’envenime sur le front, et nous aurons besoin de Natae plus tôt que prévu. Demain sera la nouvelle lune. Nous pratiquerons le rituel, si tu estimes qu’elle est prête. Au lieu de trouver des réponses, de nouvelles questions se bousculèrent dans sa tête, prenant la place des doutes qu’elle essayait d’éclaircir. Un contrat ? Un marché ? Un rituel ? La matriarche la dévisageait en silence, les lèvres pincées. — Alors ? — Oui, ça ira, répondit Natae. — Assure-toi qu’elle reste d’une bonne disposition jusqu’au rituel. Son âme ne doit pas être teintée d’émotions négatives avant le dernier moment. Tu peux te retirer. Elle se leva sans répondre et retourna vers les dortoirs. Se retenant de courir, elle essayait de contenir les émotions qui bouillonnaient en elle. La confusion, d’une part, mais surtout la frustration. Elle aurait dû essayer de poser plus de questions. Sa fierté avait pris le dessus, et son premier réflexe avait été d’essayer d’impressionner Nyx. Elle se précipita dans le couloir qui menait à sa chambre, prétextant à la sorcière qui se tenait devant la porte qu'elle avait oublié quelque chose. Elle rejoint sa chambre et claqua la porte avant que les premières larmes ne perlent sur ses joues. HÉLIO Plus tôt dans la soirée, une supérieure avait appelé Hélio pour lui demander de récupérer la faucille de Natae. Avare en détails, elle n’avait pas expliqué les raisons de sa demande, et avait préféré lui expliquer que sa requête était un ordre. Il était parti visiter Natae dans sa chambre, cherchant des excuses pour lui emprunter sa lame. Connaissant la sorcière, elle ne se laisserait pas faire facilement, et il allait devoir faire preuve d’une bonne dose d’imagination pour inventer un mensonge plausible. Alors qu’il se rapprochait de la chambre de son amie, il la vit retourner à l’intérieur. Il colla son oreille à la porte, et l’entendit murmurer quelque chose à propos de sa sœur, Mari. Mauvais timing, Hélio était presque sûr que s’il la dérangeait maintenant, elle serait de mauvais poil. Il réfléchit à une nouvelle approche, un autre moyen de récupérer son butin sans que Natae ne se doute de quelque chose. Des pas se rapprochaient de la porte, elle allait ressortir de la pièce. Il recula d’un bond et se cacha dans un recoin du couloir. Sous ses yeux ébahis, il se vit sortir lui-même de la chambre de Natae, et se regarda s’en aller. Peu importe ce qu’elle manigance. Il se glissa à l'intérieur, et fut bien déçu de trouver la salle vide. Rien sur le bureau, et rien sous le lit. Le plus simple aurait été de lui voler la faucille, mais apparemment ce ne serait pas si facile. Perdu pour perdu, il se résolu à attendre son retour, et il trouverait bien un moyen de la convaincre. Ou peut-être de la faire chanter, même si l’idée le rebutait. Les minutes passaient, et Natae ne revenait pas. Puis la porte se rouvrit. — Ah te revoilà, dit Hélio. Natae sursauta en poussant un petit cri, puis s'empressa de passer une main sur ses joues humides. — Pas mal, dis donc, c’est super ressemblant. Il manque juste un grain de beauté dans mon cou, mais sinon c’est top. Tu fais souvent ça ? Il la fixa du regard et ses yeux scintillèrent. Il perçut en elle ses doutes, son stress. Mais surtout sa panique. Des images se formèrent dans son esprit, une discussion avec Nyx. Le rituel, demain. Et surtout, Natae qui disait qu’elle était prête. Elle posa sa faucille sur le bureau avant de se retourner vers Hélio. — Je te donne 5 secondes pour t’expliquer, avant que je m’énerve, dit-elle. Un vent de panique soufflait dans son esprit, le château de cartes menaçait de s'effondrer. — Merde. Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Enfin non, je suis désolé, déjà. Excuse-moi, Natae. Promis, je voulais t’en parler. Ça me ronge de l’intérieur depuis ton arrivée mais je n’avais pas le choix. Je pensais que j’avais le temps, que j’allais trouver une solution. Il avait trouvé plusieurs idées pour amener le sujet de la faucille dans la discussion, mais aucune pour parler du rituel. Démuni, il avait l’impression de regarder son monde s’effondrer autour de lui. Il voulait s'excuser, s'expliquer, lui apporter des réponses. Tout en même temps. Il ne voulait pas perdre Natae. Il ne pouvait pas perdre sa seule amie. Et pourtant, il se savait en tort, depuis le début. Sa culpabilité le rongeait. — Arrête. Commence par le plus simple : qu’est-ce que tu fous dans ma chambre. Sois honnête. Je veux bien te donner une chance, mais tu dois jouer franc jeu. Trop tard pour mentir. — On m’a demandé de venir récupérer ta faucille. Je pensais venir te parler, te demander gentiment de me la prêter. Je ne savais pas pourquoi elle la voulait si tôt, mais vu ta petite discussion avec Nyx, ça me semble plus clair. Elle veut s'assurer que tu ne va pas faire capoter le rituel de nouvelle lune. Je pensais qu’on avait plus de temps. Bref, je venais te voir, et je t’ai vu sortir de la chambre. Enfin, je me suis vu sortir de ta chambre, alors j’ai décidé d’attendre ton retour pour savoir à quoi tu jouais. — Le rituel. Explique. Hélio baissa ses yeux larmoyants, cherchant ses mots. L’heure était venue. Depuis des jours, il sentait les mâchoires de son double-jeu se refermer sur lui. Son petit manège aurait pu fonctionner sans problème si Natae était comme les autres sorcières. Mais il ressentait envers elle quelque chose de différent. Elle ne le jugeait pas. Elle le respectait, même. — Tu vois le rituel qui prend place les soirs de pleine lune ? Pour communiquer avec les sœurs perdues ? Le feu violet, faut voir ça comme une porte vers le monde d’après. A la pleine lune, on peut faire venir les âmes cachées derrière le voile vers nous. A la nouvelle lune, on peut pousser des âmes vers l’autre côté. De ce que j’en sais, ça permet de préparer des nouvelles combattantes. Je n’ai jamais vu ce deuxième rituel de moi-même, c’est plutôt rare et personne n’y assiste à part Nyx et certaines supérieures. — Quel est le rapport avec moi ? — Avant ton arrivée, j’étais le prochain sur la liste. Et puis la matriarche a changé d’avis, va savoir pourquoi. Elle m’a dit que tu étais un cadeau du ciel, que tu serais parfait pour les combattantes. Je crois qu’elle avait eu une lettre d’Hecate qui lui chantait tes louanges, ta maîtrise des éléments qui dépasse de loin les capacités des autres sorcières. — Et donc j’ai pris ta place dans la liste d’attente ? — En quelque sorte. Nyx m’a dit que je serais chargé de ta préparation. Il fallait que tu apprennes l’anâmenèse, au moins les bases, pour que ton âme soit plus fiable. Plus facile à manier. Si tout se passait comme prévu, alors tu serais la prochaine victime du rituel et on m’a promis qu’on me laisserait tranquille en échange. — Victime ?! Hélio failli s’étouffer. Il en avait déjà trop dit, ses mots lui échappaient. Mais il n’arrivait pas à mentir, pas à elle. Trop tard pour faire marche arrière. — Écoute-moi Natae, je t’en supplie, ne m’en veux pas. Au début, j’étais d’accord avec son marché. Je ne veux pas mourir. J’ai trop peur. J’ai vu derrière le voile, je sais ce qu’on ressent dans les derniers instants. Il éclata en sanglots et essaya tant bien que mal d’en étouffer le bruit. Du coin de l’œil, il aperçut les poings serrés de Natae. Il n’osait plus la regarder dans les yeux. — Continue. — Le rituel, de ce que je sais, consiste à séparer ton âme de ton corps, et à la projeter de force de l’autre côté. Ton corps restera ici, mais tu seras coincée derrière le voile. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite, mais je suppose qu’ils veulent tes pouvoirs pour se battre. Et peut-être qu’ils n’ont pas le temps de te former au combat, j’en sais rien. — La matriarche veut... mon crâne ? Elle veut faire de moi une arme ? — Tu aurais dû dire à Nyx que tu n’étais pas prête. C’est ce que moi je lui aurais dit. Quand j’ai appris à te connaître, j’ai changé d’avis, Natae. Je ne veux pas te perdre. Je sais que je ne suis pas bien placé pour te dire ça, mais je te demande de me croire. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui ne me juge pas, tu sais. Les autres sorcières portent un masque, elles sont polies avec moi, mais je sais qu’en leur for intérieur, elles se disent toutes que je n’ai rien à faire ici. Toi, tu es différente. J’ai essayé de changer d’approche, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te ralentir. Pour gagner du temps. J’ai essayé de te déconcentrer pendant tes entraînements. J’ai essayé de te donner de mauvais conseils. Mais tu progressais trop vite, et je ne savais plus comment t’arrêter. Je ne pouvais pas te dire la vérité. — C’est tout ? — S’il te plaît Natae, ne me déteste pas. — Lève la tête, Hélio. Regarde-moi dans les yeux. Il se redressa, les joues humides. Ses yeux scintillèrent. Elle voulait tout détruire. Sa chambre, la matriarche, le couvent. Tout. Son sang bouillonnait dans ses veines à l’idée d’avoir été bernée de la sorte. Elle regardait Hélio qui pleurait, mais elle ne ressentait pas de haine envers lui. Elle éprouvait plutôt de la pitié. Est-ce qu’elle aurait fait pareil à sa place ? Aucun doute. Elle aurait sacrifié n’importe qui pour survivre. Sauf Mari, peut-être. Dans son esprit, des images lui parvenaient de l’imaginaire de Natae. Elle courait, dehors, dans une forêt. Et il était à ses côtés. — Tu veux t’enfuir ? Ça ne marchera jamais, tu sais. Elles te retrouveront. Les corbeaux te suivront partout et elles te traqueront. Et ça, c’est si tu arrives à sortir d’ici. Les images continuaient de se former à toute vitesse dans sa tête, et se projetaient dans l’esprit d’Hélio. La salle du rituel. Du sang sur les murs. Sa sœur qui lui tendait la main. Son esprit s’emballait en imaginant toutes les échappatoires possibles. — Je vais me battre Hélio. Et si tu veux te faire pardonner, tu peux te battre avec moi. Je n’ai pas besoin de ce couvent. Pas besoin de ces sorcières. Je tracerai mon propre chemin. Mais j’ai besoin de toi. Elle fixait son regard avec ardeur. Il écarquilla ses yeux qui scintillaient toujours. — T’es complètement malade, murmura-t-il. — Dis-moi plutôt comment je peux envoyer une lettre discrètement. Je suppose que les supérieures lisent tout le courrier sortant ? NATAE Elle se trouvait dans la pièce du rituel, avec Séléné et une autre sorcière, plus vieille, qu’elle reconnue comme une des supérieures. La journée s’était passée dans le calme, et Natae avait feint la docilité et l’ignorance. Après le repas, la sœur d’Hecate avait refait surface comme par magie et lui avait demandé de la rejoindre, et de venir seule. Hélio était resté dans le réfectoire, regardant son amie partir sans rien dire. Comme convenu, elle lui avait confié sa faucille après la discussion de la veille. Peut-être qu’il avait raison, peut-être qu’elle était folle. Mais elle n’avait pas d’autre plan. Il fallait que ça marche, et elle avait besoin de lui. — Ma fille, je suis fière de toi. Comme ma sœur, je suis impressionnée par tes capacités, dit Séléné. Natae l’écoutait en silence, sentant sa rage monter. Elle essayait de se contenir, au moins pour l’instant. Il lui fallait gagner du temps. — Cette soirée sera la plus importante de ta vie. Il est temps pour toi d’accomplir ton destin, et de rejoindre les rangs des combattantes. Nous n’avons pas pu en discuter avant, et je suis navrée de ne pas avoir pu passer plus de temps avec toi, mais la situation est compliquée. Nous avons besoin de ton aide. Elle aurait arraché le sourire confortant que Séléné portait, si elle pouvait. — Que va-t-il m’arriver ? — La plus belle chose qui peut arriver aux sœurs de ce couvent. La consécration de tes années de pratique. La reconnaissance que tu es une sorcière digne de ce nom. — Je manque sûrement de recul, mais je suis tentée de penser que tuer ses meilleurs éléments, ce n’est pas une stratégie très viable pour la longévité du couvent. La façade chaleureuse de Séléné disparue pendant un instant, et elle jeta un regard en biais à la supérieure qui se terrait dans un coin de la pièce. — Que veux-tu dire par là ? — Je ne suis pas dupe, ni niaise. Vous devriez avoir honte de souiller ainsi l’image de Séléné. Ayez au moins le courage de montrer votre vrai visage, Nyx. Cette mascarade a assez duré. Sa silhouette se déforma, et l’apparence de Séléné disparue. Nyx pris sa place, portant un crâne dans sa main. — Quelle remarquable perspicacité. Ne sois pas vexée. Pardonne-moi, je pensais que prendre l’apparence d’une sorcière Élémentalame serait plus rassurant pour toi. Peut-être que j’avais tort. — Je ne suis pas vexée. Je suis déçue. Déçue qu’une matriarche comme vous, qui a toutes les cartes en main pour changer la donne, se contente de se soumettre à l’ordre établi. Vous êtes une fraude, indigne de votre poste. Comme toutes les autres. Vous vous contentez de votre titre ridicule, feignez d’avoir le contrôle de la situation, mais vous préférez sacrifier vos propres filles plutôt que de vous mettre en danger. Et pourquoi ? Pour un conflit qui ne nous concerne même pas ? — Qui t’a dit ça ? Hélio ? — Hélio n’a rien à voir avec tout ça. Vous croyiez vraiment que j’avalerai votre mensonge ? Séléné ? La jumelle d’Hecate, mais qui fait la moitié de son âge ? Depuis combien de temps est-elle morte ? Nyx fit un signe de tête à sa comparse, qui tendit les mains devant elle. Natae sentit son corps se raidir. Elle essaya de faire un pas en arrière, pour s’éloigner de la matriarche, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle sentit une autre présence dans sa tête, comme si quelqu’un s’immisçait dans son esprit. — Il suffit. Ton insolence n’a pas sa place en ce lieu sacré. Tu en a assez dit. Faisant volte-face, elle se rapprocha du cercle entouré de torches. Comme pour le rituel de pleine lune, elle frotta un charbon incandescent sur les herbes séchées et les fleurs disposées au sol. Une flamme apparue et grandi, prenant une teinte violacée. Natae voulait répondre, mais elle n’arrivait plus à ouvrir la bouche. Malgré elle, elle fit quelques pas pour se rapprocher du feu. Elle senti la peur qui montait en elle. La panique, à l’idée qu’Hélio la trahirait. Que leur plan allait échouer. D’une oreille, elle entendit un coassement au loin. Nyx se posta face à Natae, et posa sa main sur son front. Une sensation étrange lui parcourut le corps, comme si elle était prise de fourmis. Elle eut l’impression que sa conscience se faisait arracher de son propre corps, et qu’elle regardait la scène depuis l’extérieur. Une étreinte glacée, entre ses tempes, venait la tirer en avant. Elle se sentait de plus en plus éloignée de son enveloppe et se voyait elle-même, debout face à la matriarche. Un corbeau fit irruption dans la salle avec un coassement sonore, portant dans ses griffes une faucille à chaîne. Voltigeant dans la pièce, il lâcha son butin aux pieds de Natae avant de foncer en piqué sur la supérieure. Il lui lacéra les yeux à l’aide de ses griffes, lui arrachant un cri de douleur et la forçant à reculer. Acculée contre le mur, elle ne pouvait pas s’échapper de l’oiseau qui continuait de lui griffer le visage. Natae sentit sa force lui revenir et l’autre présence disparu de sa tête. Elle leva brusquement les bras, repoussant la matriarche. Surprise, Nyx lâcha prise. La jeune sorcière eut l'impression que son esprit revenait en elle comme un élastique qu'on relâchait après l'avoir distendu et se pressa de ramasser son arme à ses pieds. Le corbeau vint se poser à côté d’elle, et il grandit pour reprendre la forme d’Hélio qui portait dans sa main un petit crâne d’oiseau. — Pfiou ! — Toi. J’ai eu tort de te faire confiance, petit effronté, dit Nyx en grinçant des dents. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a bien longtemps. Les sorcières impures n’ont rien à faire dans un couvent. D’un geste sec, Natae abattit sa faucille qui fendit l’air et frôla la joue de Nyx, arrachant un filet de sang. La lame continua son chemin et atterri dans les flammes qui rugissaient à côté de la matriarche, absorbant les exaltations violettes. Dans le coin de la pièce, l'autre sorcière hurlait de douleur en se tenant le visage. — Petite garce ! Tu n’as pas conscience de la gravité de ce que tu es en train de faire. N’oublie pas ta place. Tu n’es qu’une sorcière amateure, une moins-que-rien. Sans couvent. Sans communauté. Comme toi, Hélio. Nous vous avons recueilli et avons fait preuve de grâce. Espèces d'ingrates ! — J’ai tout à fait conscience de la gravité de mes actes, rassurez-vous. Et je n’ai aucun problème à m’opposer à vous. Ou à ce couvent. Ou aux sorcières. Votre volonté de suivre la doctrine à la lettre vous mènera à votre perte, et je n’ai pas envie de vous suivre dans votre folie. — Tu ferais bien de te remettre en question, reprit Nyx en portant sa main à sa joue sanguinolente. Il n’est pas encore trop tard pour faire marche arrière, je saurais te pardonner. C'est ta dernière chance. Tu es jeune et immature. Il en va de même pour toi, Hélio. Tu ne rends pas compte de la clémence qui t'es accordée au sein de ce couvent. Vous pensez savoir comment fonctionne le monde, mais vous vous trompez. Ramenant sa lame à elle, Natae regarda les reflets violets qui dansaient ça la surface de la faucille. — Peu m’importe. — Et tu comptes la suivre dans sa folie, toi qui ne sait même pas rentre en anâmnèse avec une autre sorcière ? Tu n'es rien de plus qu'une erreur dans l'histoire des sorcières. Une ignonomie que les années effaceront. Ses genoux tremblaient. Cette fille était vraiment complètement malade. Mais peut-être que la folie, c'était ce qui lui manquait. Pour la première fois, Hélio avait l'impression d'être le maître de son propre destin et d'enfin faire ses propres choix. Il ne voulait plus se plier aux ordres des autres sorcières, dans l'espoir d'obtenir leur approbation. Il suivrait Natae, même si elle avait manifestement décidé de les condamner tous les deux. — Allez vous faire foutre, vous et toutes les autres sorcières. Je vous laisse leur passer le message. — Nous nous ferons notre propre place, avec ou sans vous. Nous ne nous soumettrons pas aux humains, continua Natae. — Vous ne connaissez rien du fonctionnement de ce monde. S’opposer à l’équilibre que nous avons construit reviendrai à rompre la stabilité précaire entre les humains et les sorcières. Tout s’effondrerait. — Alors qu’il en soit ainsi. Nous reconstruirons un nouveau monde sur les cendres de l’ancien, dit Natae. Elle fit tournoyer sa faucille, faisant danser les flammes violettes autour d’Hélio et elle. Leur plan ne pouvait même pas être qualifié de bancal. Elle ne savait pas ce qu’ils trouveraient de l’autre côté du voile, mais c’était le seul endroit où les sorcières ne pourraient pas les suivre à la trace. Si Nyx voulait l’envoyer dans le monde d'après, elle le ferait selon ses propres conditions. De son plein gré, d’une part, et en possession de son corps, d’autre part. Laissant le feu former un tourbillon autour d’eux, Natae regarda Hélio qui lui souriait. Le brasier se répandit à leurs pieds, et ils se laissèrent engouffrer par sa douce chaleur. — Merci, Hélio. — J’espère qu’on n’est pas en train de faire la plus grosse connerie de notre vie. MARI Un corbeau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Elle se leva de son bureau, ouvrit la lucarne et le laissa entrer. Il déposa la lettre qu’il portait dans son bec. D’une main, Mari lui caressa le crâne en souriant. Mari, ma chère sœur. Désolée d’avoir attendu si longtemps. Je ne savais pas comment te le dire. Ou même si je devais te le dire. J’ai survécu au duel. Je me suis échappée. Hecate m’a envoyée dans un couvent à Paris, dans les catacombes. Tout va bien pour moi. Tu me manques, et j’ai hâte de te retrouver. Ta sœur qui t’aime - Natae. Elle passa ses doigts sur le papier, incrédule. Sa sœur était donc toujours vivante. Des vagues de soulagement envahirent son cœur. Sa jumelle n’avait pas pour habitude d’être si brève et succincte. Elle cachait quelque chose. En bas de la lettre, une partie décolorée attira son attention. Une trace grisâtre semblait recouvrir la blancheur du papier. Mari essaya de gratter avec son ongle, plongée dans ses pensées. Sous son toucher, la tâche se dissipa dans un reflet lumineux. Les matriarches nous mentent.

#6 - Incube

#6 - Incube

C'est la semaine 5 du challenge, et je suis pas du tout retard (j'étais en vacances lâchez-moi la grappe). Rien à voir avec la vibe de la semaine dernière, j'ai voulu tenter autre chose. Quelque chose de plus simple, autant d'un point de vue écriture que concept. Pour les lecteurs assidus, avez-vous trouvé les petits secrets de la #5 ?🤔 Il y a plusieurs fins, vous savez... Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Nostromo Thème 2 : Excentrique Thème 3 : 🎽 · 🤿 · 📦 · 🧿Contrainte : Se passe au 20ème siècle J'ai pris le thème 2 parce que les autres m'inspiraient moyennement (je savais même pas ce que c'était Nostromo avant de chercher ça sur Google, honte à moi faut croire que je suis un faux nerd). Musique d'ambiance : Uncle ACE – Blood Orange #6 - Incube William s’installe sur un des tabourets du bar. Les lumières néons orangées diffusent sous le comptoir une atmosphère chaleureuse, accompagnée par les plantes luxuriantes parsemées dans la pièce. La voix de Chaka Khan résonne contre les murs vitrés, chantant This Is My Night à travers des hautparleurs. A cette heure tardive, seuls quelques clients de l’hôtel Plaza sont encore présents pour terminer une quelconque discussion et essayer de clôturer leur deal. De son côté, William a simplement envie de profiter d’un cocktail pour mettre un point d’orgue à sa longue journée de négociation. — Bonsoir monsieur, désirez-vous commander quelque chose ? — Un martini, s’il vous plaît. Le barman repart s’affairer auprès des bouteilles, et William surprend le regard d’un autre homme, à quelques sièges. Il se redresse, remet sa veste de costume noire d’aplomb et s’assure que sa cravate n’est pas de travers. Le cocktail arrive dans un verre haut et triangulaire, accompagné de deux petites olives. Il le sirote en s’autocongratulant des discussions qui ont eu lieu plus tôt. L’affaire n’est pas encore dans le sac, mais les échanges sont dans la bonne voie, estime-t-il. Cela fait maintenant 2 jours qu’il est à New York, et il n’arrive décidément pas à se faire au rythme de cette ville. Tout est trop bruyant, trop rapide. Il se rassure en se disant qu’il ne lui reste que quelques nuitées avant de pouvoir rentrer chez lui, et retrouver le calme de la campagne. Il feuillette le journal devant lui, en date du 8 Août 1985 et termine son cocktail, en savourant les olives imbibés de martini. Quelques minutes plus tard, le barman lui sert un second martini. — Offert par ce monsieur, dit le barman en tendant la main vers l’autre homme. William le regarde et incline le menton en guise de remerciement, à la fois surpris et curieux. Bientôt, l’autre personne se lève et l’approche. — Pardonnez-moi l’intrusion. Seriez-vous ouvert à partager un cocktail ensemble ? — Je suppose que oui. Comment refuser un peu de compagnie, répond William. L’homme s’assied à ses côtés. Il porte un costume gris agrémenté d’une chemise avec un motif floral. Ses cheveux sont gominés et il arbore une moustache fournie et entretenue. Il lui tend la main. — Harold, enchanté. — William, mais la plupart de mes amis m’appellent Bill. — Vu votre costume, je suppose que vous êtes ici pour les affaires ? — Exact. Je travaille sur un deal depuis quelques mois, et les négociations vont bons train. Il m’était nécessaire de venir sur place quelques jours. Et vous ? Harold observe le visage de William, sa calvitie naissante et sa barbe qui commence à repousser en fin de soirée. Une alliance sur sa main gauche. Une montre suisse sur son poignet, qui vaut probablement une petite fortune. — Oh Bill, que pensez-vous de nous tutoyer ? J’habite dans le quartier, mais je viens souvent déguster un cocktail dans ce bar. J’apprécie l’ambiance, la décoration et la musique qui règnent ici. L’effervescence des affaires qui se prolongent dans la nuit. Je travaille à Wall Street, il m’est toujours utile de savoir ce qui se trame en fond. William se sent tendu. Est-ce que cet homme est un espion industriel ? Souhaite-t-il lui dérober des informations pour prendre l’avantage sur les marchés avant la vente ? Pourquoi son regard est-il si perçant ? — Je vois. Vous... Tu apprécies vivre ici ? Cette ville est si intense, je me sens comme noyé, avança William. — Je ne pourrais m'imaginer vivre ailleurs. Je me nourris de toutes ces personnes, ces différences, de l’intensité du quotidien, la découverte à chaque tournant. D’où viens-tu ? — J’habite une petite maison dans le Colorado, avec ma femme, Shirley, et nos deux enfants. Nous nous sommes mariés juste après le lycée, il y a déjà 15 ans maintenant. J’y retourne après-demain, et j’ai déjà hâte de retrouver le calme des montagnes. William fait tourner la bague sur son annulaire d’un pouce, visiblement perturbé. — Tu ne portes pas d’alliance, pas de chance en amour ? continue-t-il. — Je ne pense pas être particulièrement malchanceux. J’ai eu mon lot de rencontres et d’aventures, mais ma disposition carriériste a sûrement freiné mes desseins de mariage et de famille. Ma situation est un peu... compliquée. William essaye de maintenir le regard dardant de son compagnon mais ses yeux bleus le transpercent. L’intensité qui flotte entre eux ne colle pas avec les futilités qu’ils échangent oralement, quelque chose se joue sous les mots. — Je vois. Enfin, je pense comprendre. Je ne pourrais pas vivre sans ma femme. Elle est une présence nécessaire dans ma vie que je n’échangerai pour rien au monde. Tu dis que ta situation est compliquée, et pardonne moi l’intrusion, est-ce que tu veux dire que tu es divorcé ? Il veut désamorcer la tension naissante, refroidir l’atmosphère avant qu’elle ne s’embrase. Harold le fixe en silence quelques secondes, faisant tourner les olives dans son verre avant de répondre. — Non, pas divorcé. Il sort le cure-dents du verre et apporte une olive à sa bouche. Sans lâcher William du regard, il glisse sa langue sous l’olive et la tire dans sa bouche. Un silence gêné s’installe. Le temps semble s’étirer pendant qu’Harold mâche et avale. — Excuse-moi de ma curiosité mal placée, je ne voulais pas te placer en porte-à-faux. — Nul besoin de t'excuser, Bill, je ne suis pas gêné. Il sent ses joues chauffer, et se demande brièvement s’il est en train de rougir. William essaye de se concentrer sur la discussion, ou même sur son cocktail, mais il n’arrive pas à décrocher son regard. Il se surprend même à jeter un coup d’œil aux lèvres humides d’Harold, et aux quelques poils qui émergent de sa chemise. Il repense à Shirley, à ses enfants, si loin de lui. Il pense à cette passion qu’il a perdu avec les années. Le lit qui est devenu froid. — Malheureusement mon verre est vide. Que diriez-vous d’un dernier verre ? William n’arrive pas à répondre, n’arrive pas à se décider. Des pensées se bousculent dans sa tête. Il est tard, et il est fatigué. Il serait plus sage de retourner dans sa chambre pour se reposer. Mais au diable la sagesse. — Avec plaisir. — Deux Blue Lagoon, s’il vous plaît, dit Harold au barman avec un clin d’œil. — Blue Lagoon ? — Tu ne connais pas ? C’est délicieux. Peut-être un de mes cocktails préférés. — Navré messieurs, nous n’avons plus de Curaçao. Est-ce que je peux vous proposer autre chose ? répond le barman. William réussi à décrocher son regard et observe les nombreuses bouteilles disposées sur les étagères. Peut-être se laissera-t-il tenter par un bourbon. Sans glace, bien sûr. — Bill, j’ai de quoi nous préparer ces cocktails chez moi. Bien sûr, je comprendrai que tu sois trop fatigué, mais je t’assure que j’habite à deux pas d’ici. J’aimerai te faire découvrir ma recette. Maintenant, il en est sûr, ses joues sont empourprées. Son cœur accélère. La bonne réponse, la seule réponse, serait de poliment refuser et d’aller se coucher. — Pourquoi pas.Harold referme la porte d’entrée derrière lui. Le hall donne sur une cuisine, à gauche, et un rideau cache un salon luxurieux. William dépose sa veste sur le porte-manteau, et pénètre dans la pièce de vie. Des canapés beiges forment un arc de cercle et s’imposent sur un tapis oriental. La pièce est faiblement éclairée par de petites lampes réparties sur des commodes en bois. Une grande fenêtre donne sur la ville, qui scintille dans la nuit. — Bienvenu chez moi. Installe-toi là ou bon te semble. Harold emboîte le pas à son invité et se dirige vers une platine, dans un coin de la pièce. Il y place un vinyle, et une musique de jazz envahi la pièce. William s’installe dans un canapé, partagé entre le malaise d’être ici, et l’appréciation de la décoration si chic et maximaliste. Des tableaux qu’il ne reconnaît pas sont accrochés aux murs, les commodes et consoles sont affublées de divers bibelots. Chaque détail semble millimétré. — Excuse-moi quelques instants, je vais préparer nos verres. Il retourne dans le hall et referme le rideau. Sous la musique, un peu trop forte, William jure entendre un clic. Dans la cuisine, Harold attrape la vodka et le curaçao. Il presse un citron pour en extraire le jus. Rassemblant l’ensemble des ingrédients dans un shaker, il le secoue vigoureusement avant de verser le résultat dans deux grands verres. Il attrape une petite bouteille brune et en tire un comprimé qu’il écrase sur le plan de travail, avant de verser la poudre dans un des deux verres. Il ajoute des glaçons, deux pailles, et ramène les verres au salon en se glissant entre le rideau et le mur. — Et voici. N’hésite pas à utiliser la paille pour le siroter, dit-il en s’installant à son tour sur le canapé. — Merci bien. Parle-moi des photos sur la console, qui est cet homme avec toi ? — Gary. Un très bon ami, mais la vie a décidé de nous séparer. Comme je te disais, c’est compliqué. Désolé pour la chaleur, la climatisation est un peu en berne ces derniers jours. Harold détache un bouton de sa chemise en fixant son compagnon du regard. William hésite, mais il n'a pas particulièrement chaud et décide de ne pas suivre. Il prend une gorgée du cocktail. Le liquide bleu lui rafraîchi la gorge et les notes d’agrume viennent titiller ses papilles. — Il vivait ici avec moi, par le passé. Mais ce n’est plus possible désormais. N’en parlons plus. Que penses-tu du Blue Lagoon ? — C’est... différent. Mais je ne dis pas ça négativement. J’aime bien, je crois. Mes félicitations au chef. Il esquisse un sourire et Harold plante à nouveau ses yeux dans les siens en rigolant. — Ravi que ça te plaise. J’en déduis que tu es friand de nouvelles expériences ? Ou peut-être que je m’avance. — Je ne sais pas si j'utiliserai le mot friand. Je pense que... Toutes les aventures ne sont pas forcément bonnes à prendre. — La voix de la sagesse... Parfois, il peut être bon de l’ignorer, tu sais, répond Harold. Se laisser aller avec l’instant présent. Vivre. William sent une goutte de sueur perler sur son front. Peut-être qu’il a chaud, finalement ? L’alcool lui monterait à la tête ? Son cœur accélère. — Je m’excuse encore pour la chaleur ici, j’aurais dû te prévenir. — Non tout va bien. C’est mon costume qui tient chaud. Je l’ai fait tailler sur mesure en Italie, mais je pense que j’ai eu affaire à un charlatan. Il m’a vendu de la soie, mais j’ai l’impression que la matière retient la chaleur. Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. — C’est intéressant, répond Harold. Il tend la main et laisse glisser un doigt le long de la cuisse de William. Son ongle frotte sur les mailles serrées du pantalon. Sous le textile, il sent les muscles qui se contractent et William resserre les genoux. — Je... Pardon, je me suis emporté, dit Harold en retirant sa main. La vision de William commence à se troubler. Il sent son cœur qui s’emballe et son corps qui transpire. Il a chaud, sans avoir chaud. Des fourmis parcourent son dos et son cerveau s’emballe. Shirley. La maison. Mais bientôt, il n’arrive plus à penser à autre chose que le toucher d’Harold, court mais tellement intense. Ces palpitations qu'il n'a pas ressenti depuis des années refont surface. Il le regarde prendre une gorgée. Ses yeux sont captivés par les siens. Il fixe sa pomme d'Adam qui effectue un aller-retour lorsqu’Harold dégluti. La musique noie ses oreilles et il ne s’entend plus penser. Il desserre les jambes. — On dirait que j’ai fini mon verre, dit Harold. Il fait glisser un glaçon dans sa bouche et, sans baisser les yeux, le fait tourner avec sa langue. Elle danse autour du cube de glace, comme un prédateur qui joue avec sa nourriture, avant que sa mâchoire ne se referme. William ouvre la bouche, pour dire quelque chose, n’importe quoi, puis se ravise. Il regarde Harold se rapprocher de lui sur le canapé. — Tu sens bon, de si près. C’est une eau de toilette italienne, aussi ? Harold se penche en avant et niche son nez dans le cou de William. Il inspire. Sa moustache frotte sur son cou. Il incline la tête en arrière et pose sa langue contre la mâchoire d’Harold. Les poils de sa barbe, qui dépassent d’à peine quelques millimètres, en picotent le bout. William sent le parcours glacé de la langue qui remonte vers son oreille et est pris d’un frisson. Des questions se bousculent dans sa tête mais il n’arrive pas à les saisir. Il doit y mettre un terme, et pourtant il ne fait rien. — Harold, je pense que... Il ne le laisse pas finir sa phrase, et pose un index sur sa bouche. Le signe universel du silence. Il rapproche sa bouche de son oreille. — Je pense qu’il n’est plus nécessaire de parler, murmure-t-il. En mâchouillant son lobe, il glisse sa main sur la chemise de William et en défait les boutons un par un. Il la glisse à l’intérieur et caresse son torse, sentant sa toison sous ses doigts. Chaque inspiration est plus rapide que la précédente. Plus courte. Des fourmis occupent son cerveau et sa vision est de plus en plus trouble. Il a l’impression que son cou se resserre. La langue de Harold contre son oreille et sa main contre son corps prennent possession de sa tête et il n’arrive plus à se concentrer sur rien. Il transpire, sans avoir chaud. Il veut agir, mais il veut tout autant rester comme il est et s’abandonner dans l’instant. Il n’a plus du tout envie d’y mettre un terme. Les sensations sont exacerbées. — Laisse-toi guider. Harold se relève, se place face à William et se met à genoux. Après quelques minutes, Harold se redresse, passant sa langue sur sa moustache pour la nettoyer. William halète, la tête en arrière. Il attrape les pans de sa chemise et en remet les boutons. — Je... Wow... Harold ne répond pas. Impassible, il se dirige vers le hall d’entrée et écarte le rideau d’une main, dévoilant un caméscope qui se cachait dans l’interstice entre le tissu et le mur. Il appuie sur quelques boutons et en éjecte la cassette. — C’est drôle, c’est toujours décevant. Trop court, dit-il. — Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? D’un geste rapide, Harold attrape quelque chose et se retourne vers William. D’une main, il montre la cassette, et de l’autre, il pointe un pistolet sur son invité. — Soyons brefs, veux-tu ? Tu connais cet appareil ? C’est un caméscope Betamovie. Une petite merveille de technologie japonaise, sortie tout récemment. Tu savais qu’il était désormais possible, pour une personne lambda, de filmer son quotidien comme au cinéma ? Je me demande ce que ta femme pourra bien penser de cette vidéo si elle la voit. Shirley, c’est ça ? Quelle déception. Un mari si exemplaire, si parfait, qui se laisse aller à des plaisirs charnels pendant ses voyages d’affaire. Avec un autre homme de surcroît. — Je vais te tuer. — Attention à ce que tu dis, répondit Harold en agitant le pistolet. C’est moi qui parle, maintenant. Cette vidéo restera en ma possession, si tu respectes mes conditions. Tu m’enverras de l’argent, tous les mois. J’attendrai le chèque dans ma boîte aux lettres, et s’il ne me parvient pas, j’enverrai des copies de cette cassette à ta femme, mais aussi à ton employeur. — Tu bluffes. Tu ne sais ni où j’habite, ni mon employeur. — Tu travailles pour Exxon. Dommage, dans ta confiance tu as laissé ton portefeuille dans la poche de ta veste. J’y ai jeté un œil pendant que je préparais les cocktails. Ton badge d’employé m’a donné toutes les informations nécessaires. J’ai aussi l’adresse de ta maison, grâce à ta carte de donneur de sang. Très noble de ta part, soit dit en passant. Mes félicitations, William Miller. Je saurais forcément trouver quelqu’un qui te connaît chez Exxon. Ou peut-être que je pourrais déposer la cassette directement au secrétariat, et les laisser te retrouver ? — Tu es aussi sur la vidéo. Tu aurais autant à perdre que moi. — Je n’ai rien à perdre, Bill. Peut-être que ce serait plus compréhensible pour toi si je te parlais de Gary ? Il était l’homme de ma vie, tu sais. Jusqu’à ce qu’une bande de sauvages lui tombe dessus. Ils l’ont passé à tabac, parce qu’il était homosexuel. C’est tout, c’était une raison suffisante pour le tuer. Une préférence sexuelle, une attirance dont il n’a pas le contrôle. Ses parents ne sont même pas venus à son enterrement. J’étais seul. Il est mort comme un chien. Abandonné comme un malpropre. Oublié comme un mauvais rêve. — Je n’y peux rien Harold. — C’est justement à cause des gens comme toi que la situation ne change pas, Bill. Par bienséance, tu prétends afficher ton soutien. Tu te laisses approcher par des inconnus quand tu es loin de ta femme. Mais au fond, tu te complais dans le confort de ton quotidien parce qu’il est plus facile d’ignorer le malheur des autres que de se battre pour quelque chose qui ne te concerne pas. Je ne travaille pas vraiment à Wall Street, d’ailleurs. Je me nourris de lâches comme toi, qui se croient maîtres du monde. Alors j’attendrai tes chèques, et je sais que tu me les enverras parce que tu ne peux pas risquer de tout perdre. Et ne t’avise pas d’aller voir la police. Tu as un peu chaud, non ? En vérité, il ne fait pas si chaud dans la pièce. J’ai glissé un peu d’ecstasy dans ton verre. Depuis quelques mois, c'est considéré comme une drogue illégale. Tu as sûrement vu passer les campagnes de pub “Just Say No” ? Je ne pense pas que les forces de l’ordre soient très ouvertes à écouter un drogué. — Combien ? — Je te laisse choisir, mon cher Bill. Attention à ne pas me faire une offre trop basse. — Tu es complètement taré. — Je préfère “excentrique”.

#5 - Piscine Tournesol

#5 - Piscine Tournesol

C'est la semaine 4 du challenge bradbury. Pour cette semaine, je garde les thèmes et la contrainte secrets pour le moment ! Ce serait un trop gros spoiler. Peut-être que j'ai caché ça quelque part ? Venez jeter un oeil par ici quand vous aurez fini votre lecture, je suis sûr que vous comprendrez l'astuce. Musique d'ambiance : Great Mother in the Sky - Lionmilk #5 - Piscine Tournesol Assise dans l’herbe, Liz regarde la piscine Tournesol devant elle. Ces vieilles piscines issues d’un programme national visant à favoriser l’apprentissage de la natation ont fleuries un peu partout en France. Plus d’une centaine d'entre elles ont terminé leur construction avant que le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découla ne les rendent inexploitables, à peine quelques années après leur construction. Véritables passoires énergétiques, ces piscines furent vite délaissées, abandonnées voire rasées. Mais aux abords du village d’enfance de Liz, l’installation restait là, comme un vestige oublié par le temps. Du haut de ses 23 ans, elle est née trop tard pour pouvoir en profiter, et ce bâtiment vide a toujours attisé sa curiosité. Elle regarde son téléphone, clique sur Carla. Toujours pas de réponse. Pourtant, son amie a lu son message lui intimant de se retrouver devant la bâtisse aux alentours de 23h, une fois la nuit tombée. La période des vacances scolaires est étrange, maintenant que Liz est partie à la capitale pour ses études. Revenir dans son village d’enfance marque comme un arrêt dans sa nouvelle vie beaucoup plus mouvementée. Ici, les journées sont longues et les choses à faire, rares. Après une semaine d’ennui dans sa chambre, elle a proposé à son amie de longue date de se retrouver pour explorer la piscine qui a tant stimulé leur curiosité. Une petite aventure d’urbex, rien de mieux pour mettre un peu de peps dans ces vacances, se dit Liz. Elle jette un coup d’œil à sa montre, qui indique minuit. Reprenant son téléphone, elle pianote un rapide message pour dire à Carla qu’elle ira seule, mais qu’elle tacherait de lui trouver un souvenir. La jeune fille se lève, passant sa sacoche sur son épaule. Elle contient tout le matériel nécessaire à une expédition de nuit, à moitié interdite. Une frontale, un kit de premiers secours qui se limite à du désinfectant et un bandage, un peu d’eau, une barre de céréales ainsi qu’une bombe de peinture. Un short, des baskets de randonnée et t-shirt délavé viennent compléter sa tenue d’aventurière moderne. En s’approchant des abords du bâtiment, elle passe sa main sur les pans jaunes qui constituent les pourtours de la piscine. Appelées Tournesol pour leur design révolutionnaire à l’époque, les modèles consistent en un ensemble d’arches, certaines dotées de fenêtres qui rappellent des hublots. S’emboîtant les unes dans les autres, elles forment un cercle de près de 35m de diamètre, et certaines d’entre elles sont motorisées, ce qui permet de les faire pivoter pour découvrir la piscine si le temps le permet. Comme elle s’y attendait, un des hublots est brisé et est devenu l'entrée des artistes. Elle s’y glisse après avoir vérifié qu’aucun bout de verre ne traîne au sol. A l’intérieur, la piscine est plongée dans la pénombre, les hublots sales étouffant le peu de lumière venant de la pleine lune. Liz accroche sa frontale sur son front et l’allume, révélant un large bassin quasiment vide. Une petite mare d’eau noirâtre tapisse le fond de la piscine carrelée et dégage une odeur nauséabonde à mi-chemin entre la pourriture et la stagnation. Les carreaux, autrefois blancs, sont désormais recouverts de poussières et de saleté qui leur donne une teinte grise. Elle fouille dans sa sacoche, à la recherche de quelque chose à se mettre sur le nez. Et merde je pensais pas que ça puerai comme ça, j’aurais dû embarquer un masque, se dit-elle. Elle entreprend un tour du bassin en se pinçant les narines. Des détritus en jonchent le fond. Des cannettes de bière vides, des paquets de chips, un chariot de supermarché renversé qui gît au sol. Pendant un instant, Liz se dit qu’elle aurait bien aimé participer aux fêtes qui ont dû avoir lieu ici. Est-ce qu’elles ont toujours lieu de temps en temps ? Et qui vient ? Des personnes comme elle ? Désabusée, ennuyée de cette vie si fade, qui recherchent un peu d’anticonformisme et de compagnie. Des tags recouvrent plusieurs des murs de la piscine mais rien qui ne l’inspire. Pas de souvenir sympa pour Carla non plus. Liz fait le tour de la piscine, pour se rapprocher des casiers et des vestiaires. Peut-être qu’elle y trouvera un objet oublié par quelqu’un, il y a 40 ans, et qui n’a pas encore été pillé. Derrière le pédiluve asséché, une allée se sépare en deux vestiaires. Est-ce que c’est pas l’occasion de voir à quoi ressemblent les vestiaires des hommes, se dit-elle en prenant à gauche. Assez vite déçue, elle se rend compte que la disposition des vestiaires est quelconque, et se demande brièvement ce qu’elle s’attendait bien à trouver ici. Les casiers sont vides, et pour la plupart ils n’ont même plus de porte. D’autres détritus jonchent le sol, entre mouchoirs usagés et autres cadavres de fête lubrique. J’espère qu’il n’y a pas de vieille seringue qui traîne, je dois faire gaffe où je mets les pieds, se rappelle-t-elle en essayant d’ignorer l’odeur âcre qui provient du fond du vestiaire. La seule chose qu’elle trouve, ce sont des petits bâtonnets translucides, ceux à craquer pour qu’ils émettent une faible lumière fluo pendant quelques heures. Elle en attrape une poignée avant de rebrousser chemin. En repassant par le pédiluve, elle lève la tête et sa lampe éclaire un tag sur le mur. Le mot fuite, en vert, entouré d’un cercle. C’est quoi ça, fuite de quoi ? De qui ? Elle se remémore ses cours d’analyse d’œuvre d’art et entend la voix de sa professeure qui lui rappelle que la proposition de l’artiste n’a pour but que de stimuler la créativité du spectateur. Eh bah là, ça ne me stimule rien du tout, se dit-elle. Prenant la bombe de peinture en main, elle recouvre le mot fuite en écrivant “FIGHT”. Ouais, ça, ça claque. Nique le système. Revenue dans la pièce principale, elle balaye les environs du regard et aperçoit une porte à côté du plongeoir. Avec un peu de chance, c’est la loge des maîtres-nageurs, ou encore mieux, la salle des machines, pense-t-elle. Bingo. La porte n’est pas verrouillée, et s’ouvre sur un long couloir qui s’enfonce dans la pénombre. Elle y trouve une autre porte, donnant sur un bureau sens dessus dessous. Les armoires ont été renversées, le tableau blanc qui était accroché au mur est désormais posé au sol. Il y a aussi un disjoncteur, en position OFF. Amusée, Liz essaye de basculer l’interrupteur. Rien ne se passe, et le bâtiment reste plongé dans l’obscurité. Comme pour les vestiaires, la pièce a été pillée avant son passage. L’interrupteur rebascule sur OFF en un claquement. Elle sursaute. Ressaisis-toi, c’est normal, se rassure-t-elle, sûrement un vieux câble qui a rouillé et qui fait court-circuit. Ou quelque chose dans le genre. Dommage, ça aurait été sympa de trouver un vieux sifflet ou un gilet de sauvetage, pense Liz, peut-être même les vieilles claquettes Arena que les surveillants de piscine aimaient tant porter à l’époque. Le tableau blanc, qui était adossé au mur, bascule et tombe au sol en claquant. Elle sent son cœur rater un battement. Après avoir fait volte-face elle scanne la salle à l’aide de sa lampe. Pas de mouvement. Elle s’imagine quelqu’un, tapis dans l’ombre, qui attendait qu’une proie vienne s’aventurer seule dans la piscine abandonnée. En tendant l’oreille, elle cherche un indice d’une autre présence. Une respiration, peut-être, ou un froissement de vêtement. Mais rien ne lui parvient. Reprenant sa respiration, elle ferme les yeux et essaye de se calmer. Allez, il a sûrement glissé parce que je l’ai frôlé en fouillant la salle. Rien de grave. Je suis seule ici. Je ne suis pas en danger. En rouvrant les yeux, quelque chose attire son regard. Sur le mur contre lequel le tableau était posé, elle remarque un trou circulaire d’environ 1 mètre de diamètre. On dirait l’entrée de ces grands toboggans qu’on trouve dans les parcs aquatiques. Liz s’en approche. A la lumière de sa frontale, elle distingue un tuyau qui s’enfonce dans le mur en serpentant, décrivant un coude. On dirait que ça descend, mais vers où ? On est au rez-de-chaussée et je ne crois pas qu'il y a de parking sous-terrain... Et puis un toboggan pour aller dans le parking ? Bizarre. D'un autre côté, c’est pour ça que je suis venue ici, non ? C’est pour... découvrir des trucs. Ça doit forcément ressortir quelque part. En ignorant sa raison qui lui hurle de rebrousser chemin, son imagination qui lui projette tout ce qui a pu transiter dans ce tuyau, elle agrippe le rebord du toboggan, y jette ses jambes, et se laisse glisser en avant. La descente dure un temps qui lui paraît anormalement long. Le tunnel l’embarque à gauche, puis à droite, décrivant un grand serpent qui la secoue un peu. La pente s’incline petit à petit, passant d’une inclinaison presque horizontale à bientôt 45°. Les parois, sèches, frottent sur sa peau. Elle essaye de s’agripper mais, emportée par son élan, elle n’arrive pas à s’arrêter. Après ce qui lui semble être des dizaines de virages, une faible lumière apparaît au bout, et le toboggan se termine. Il la recrache et elle tombe dans un bassin, parvenant in extremis à se boucher le nez. Ah non putain. Ah c’est dégueu. Je savais que c’était une connerie. Et merde. ...Les yeux fermés, elle nage vers la surface et émerge. Elle se passe une main sur le visage avant de regarder autour d’elle. En ouvrant les yeux, elle est éblouie par ce qui l’entoure et doit les plisser, réduisant son champ de vision à une fine fente. Faut que je sorte de cette eau dégueu avant de chopper une maladie. C’est crado... Attends, hein ? Elle se trouve dans une pièce immense, plus grande encore que la piscine à l'étage, et couverte de carrelage blanc de haut en bas, en passant par les murs. Des néons quadrillent le plafond à intervalles réguliers et baignent la salle dans une lumière étincellante, stérile. Le bassin dans lequel elle flotte est un petit carré à peine plus large qu’un pédiluve, mais qui semble s’étendre à plusieurs mètres de profondeur. Elle attrape le rebord et se hisse hors de l’eau. Oh putain ma frontale. Elle décroche sa frontale, appuie plusieurs fois sur le bouton mais rien ne se passe. Elle ouvre sa sacoche. Ah bah mon téléphone a pris l’eau aussi. Au revoir, petits appareils, je vous aimais bien. Le bandage est trempé. Ma barre de céréales est sous vide donc c’est peut-être comestible mais franchement, je ne suis pas convaincue de l’étanchéité du bazar. Au moins l’eau a l’air... propre ? Elle est presque transparente, c’est quoi ce délire. Et ça sent tellement fort le chlore, wow. C’est profond ce machin, j’en vois même pas le fond. ... Elle attrape un des bâtonnets qu’elle a récupérés plus tôt, le craque entre ses mains et le secoue. Il commence à luire d’une couleur violacée. Elle le jette dans le bassin, et il sombre. Petit à petit, sa lueur s’atténue et bientôt il disparaît dans l’obscurité. Ok c’est profond, genre PROFOND profond. Je vois même plus le glowstick. Elle se retourne et regarde autour d’elle. En hauteur, d’autres toboggans serpentent d’un mur à l’autre, amenant un peu de couleur contre les néons blanchâtres. Rouge, bleu, vert, ils sortent du mur d’un côté de la pièce, se croisent, s'entremêlent comme des spaghettis et filent vers le mur opposé. Au sol, un autre bassin couvre la pièce, joignant les deux murs opposés. Comme celui dans lequel elle a atterri, la lumière s’étouffe dans le bassin et Liz n’en voit pas le fond. La surface de l’eau est plate, immobile. C’est quoi cet endroit ? Ils avaient construit une piscine bunker en cas de guerre ou quoi ? Et pourquoi il y a de la lumière ici ? Ça a l’air d’être bien entretenu, l’eau est nickel. Il y a forcément quelqu’un qui s’en occupe. Au fond de la pièce, une embouchure se dessine dans le mur et donne sur un couloir. De toute façon je ne peux pas remonter par le toboggan, c’est beaucoup trop abrupt. Autant avancer par là-bas, il y aura sûrement un escalier ou quelque chose. Par contre, ils ont construit ça avant d’avoir des consignes de sécurité ou quoi ? Il n’y a pas de rebord sur les côtés de la piscine ? Se glissant dans le grand bain, elle nage pour rejoindre l’autre bout. Fade. Au moins, l’eau est plutôt bonne. C’est chauffé ? Elle rejoint l’autre rive, se hisse à nouveau sur le sol carrelé. Ses mouvements de brasse ont brisé la surface calme de l’eau, et les reflets des néons dansent au plafond comme un filet de lumière. Le couloir s’étend devant elle sur une dizaine de mètres avant de tourner à droite. Liz s’y engage. Après le tournant, un autre bassin se présente, à peine profond d’un demi-mètre. Au fond, les carreaux blancs sont remplacés par une mosaïque de couleur qui ne semble pas présenter de motif clair. Un ensemble de faïences bariolées qui se mêlent sans ordre ni structure. Il s’étend sur quelques mètres, après quoi le couloir prend un autre tournant. C’est un pédiluve pour géant ou quoi ? Normalement tu fais 2-3 pas et ça suffit. Pas besoin de marcher dedans pendant des mètres. Elle s’y engage, et l’eau lui arrive un peu au-dessus du genou. Attends, si c’est allumé c’est qu’il doit y avoir quelqu’un, non ? — Il y a quelqu’un ? Eh oh ! Bientôt. Il faut l’assaisonner.Liz avance péniblement dans l’eau chlorée et ses mouvements secouent petit à petit la surface. Les vagues s’écrasent contre les murs dans un léger clapotis qui vient briser le silence. Le couloir donne sur une pièce carrée ressemblant à un vestiaire. Elle baigne dans l’eau. Des grands bancs en bois longent les murs, vissés au sol. Un casier métallique unique trône au milieu de la pièce. Sur sa porte, une étiquette blanche. La mosaïque prend fin à l’entrée du vestiaire, pour laisser place au même carrelage blanc qui tapisse les lieux. Un néon au plafond semble dysfonctionner, clignotant par intermittence et laissant s’échapper des petits “cling”. 3 autres embouchures ouvrent la pièce sur autant d’issues. À gauche, elle aperçoit une douche. À droite, une pièce qui est plongée dans l’obscurité. Devant elle, un autre couloir. C’est quoi ce bordel. Déjà pourquoi tout est à moitié sous la flotte. Et pourquoi c’est si chloré, c’est en train de me monter à la tête cette odeur. Pourquoi j’ai des frissons comme ça ? Une horloge accrochée au mur émet un claquement à chaque seconde. Deux aiguilles arborant des symboles de soleil et de lune pointent vers 9h25. Elle regarde sa montre. Heureusement qu’elle est étanche. 9h25 ? C’est marrant qu’elle tourne toujours cette horloge, mais il s'agirait de la mettre à l'heure. Je suis rentrée vers minuit mais... Sa montre indique 00h45. Elle attend quelques secondes et observe la trotteuse qui vibre. Elle est pétée ? Pourquoi la trotteuse avance et recule chaque seconde ? — Liz, c’est toi ? Elle répond par un cri de surprise en sursautant. La voix semblait provenir de la pièce sans lumière. Cette voix c’est... C’est Carla ? — Qui parle ? Carla, hein ?— C’est Carla ! Viens voir, il y a une piscine ici avec des bouées et tout ! Il y même des bains à remous ! Qu’est-ce qu’elle fout ici ? Elle est venue avant moi ? Non attends, il y a un truc qui cloche. Oh putain de merde c’est quoi ça. — Comment t’es arrivée ici ? Ça fait longtemps ? Je t’ai attendue dehors tu sais, mais tu ne répondais pas à mon message. — Euh oui je n’avais plus de réseau, je crois. Peu importe, Liz ! Viens voir ! Allez, viens voir. Ouais. Liz. Pas à moi, “Carla”. Je crois que la dernière fois que tu m’as appelé comme ça, c’était quand on avait 6 ans. — Depuis quand tu m’appelles Liz ? C’est encore meilleur quand c’est difficile. Il y a quelque chose qui cloche vraiment. Cette voix ressemble à celle de Carla mais... J’ai des frissons qui me remontent le long de la colonne vertébrale. J’ai la chair de poule. "Liz". Si c’était vraiment Carla, elle aurait dit Lizette. Ou Lizbeth, si elle voulait me provoquer. Elle sait que je déteste ce prénom. Sur la porte du casier, l’étiquette en papier laisse apparaître le mot Lizbeth, comme s’il avait été écrit au crayon par un enfant. Ah. C’était Lizbeth. Ça aurait été bien que tu me le dises plus tôt, tu sais ? Liz ressaisis-toi. C’est pas Carla. C’est pas possible. T’as rien à foutre ici. Il faut que tu te barres Liz. Mais putain j’arrive pas à bouger mes jambes. Je tremble. Dans l’autre pièce, l’eau commence à s’agiter. Un bruit de vaguelettes résonne contre les murs lisses. Quelqu’un avance dans l’eau. La gorge de Liz est nouée et sa respiration s’accélère. Les yeux grands ouverts, elle s’aperçoit que son nom est apparu sur le casier et crie à nouveau. Allez putain REPRENDS-TOI ! Elle finit par s’arracher à sa tétanie, et se tourne vers la sortie en face d’elle, derrière le casier. Gênée par l’eau, ses pas sont lents et difficiles. Comme du sel. Ça va être délicieux.Liz avance tant bien que mal vers la sortie, et s’engage dans le couloir. Derrière elle, un autre bruit continue de résonner contre les murs. Le couloir décrit un autre angle et le bassin arrive à un rebord. Enfin sortie de la pataugeoire, elle se met à courir aussi vite que possible. Devant elle, le carrelage s’étend sur des mètres et des mètres, presque à perte de vue. Le sol est légèrement incliné, comme si elle remontait vers la surface. Ses pas résonnent contre les murs, si bien qu’elle n’entend plus les échos du vestiaire. Ce ... truc est toujours là ? Peu importe. PEU IMPORTE. J’ai pas le temps de regarder. Je veux pas regarder. Putain c’est quoi ce truc ! Elle se rapproche du fond du couloir, un picotement dans sa poitrine menace un point de côté. Me dit pas que c’est un cul-de-sac. Une fois arrivée à quelques mètres, elle finit par se rendre compte que contrairement à ce qu’elle imaginait, l’allée ne serpente pas dans une autre pièce. Au bout du chemin, seulement un mur. Devant, un autre bassin d’à peine 1 mètre de large l’attend. Comme celui dans lequel elle est arrivée par le toboggan. Celui-ci aussi semble s’étendre infiniment vers le bas et elle n’en voit pas le fond. Cependant, à 2 mètres de la surface, elle arrive à distinguer à quelque chose qui ressemble à un tunnel et qui paraît continuer d’avancer. Qui semble l’inviter. Quoi, faut passer sous l’eau ? Qui a construit cet endroit ?! Elle se retourne, et regarde enfin derrière elle. Le couloir est toujours vide, mais les reflets qui dansent sur les murs lui font bientôt comprendre que de l’eau commence à couler et à remonter la petite pente. C’est le bassin du vestiaire qui déborde ? Ou c’est cette... chose qui se fait passer pour Carla ? Je ne peux pas attendre. Je ne peux pas retourner en arrière non plus. J’espère que ça ressort directement de l’autre côté. Oh oui ça va ressortir, ne t’inquiète pas.Liz plonge dans l’eau et nage vers l’embouchure. Elle ouvre les yeux, et arriver à deviner l’encadrement du tunnel sous-marin. Le chlore la pique, et elle voit trouble. Se glissant à l’intérieur, elle nage du mieux qu’elle peut en avant. Le tunnel est serré et elle ne peut pas effectuer de grands mouvements, alors elle pousse sur les murs avec ses mains et ses pieds. Elle a du mal à en estimer la longueur. Peut-être quelques mètres à peine. Je n’ai pas beaucoup de souffle. Quelle idée de merde. Elle continue de se glisser. Les secondes semblent s’étirer, le temps paraît infini. Elle ferme ses yeux, qui lui font trop mal. C’est trop long. Je ne vais pas arriver au bout. J'ai l'impression que c'est de plus en plus étroit. Sa poitrine se contracte. Tout son corps la supplie de respirer, de prendre une nouvelle bouffée d’air. Son cerveau est en panique. Allez Liz. ALLEZ. Elle rouvre les yeux, et aperçoit le mur en face. Le tunnel s’ouvre sur une remontée verticale, vers la surface. Elle s’y engage, et juste avant d’émerger, elle inspire par réflexe. Une gorgée d’eau lui empli les poumons. En suffoquant, Liz sort la tête de l'eau et s’agrippe au rebord. Elle tousse et recrache. Tu ne peux pas tout recracher. Sors de l’eau. Faut que je sorte de l’eau. En ménageant le peu de forces qui lui reste, Liz se hisse sur le rebord et avance à 4 pattes. Elle crache, encore. J’ai envie de vomir. Le tunnel donne sur une pièce carrée exigüe qui lui laisse à peine assez de place pour écarter les bras. Le carrelage blanc recouvre les parois et un unique néon inonde la pièce. Sur l’un des murs se trouve une porte, surmontée un panneau vert clignotant, représentant un homme avec une flèche. Une sortie ? Je suis sauvée. Putain je vais pouvoir me barrer d’ici. C’est trop tard pour elle. Tu penses pouvoir la sauver ? Après avoir calmé sa toux, Liz parvient à se relever. Derrière elle, l’eau du bassin du tunnel s’agite. Elle s’approche de la porte métallique, blanche comme le reste de la pièce. Comme tout le reste. Propre. Elle tend la main mais s’aperçoit que la porte n’a pas de poignée. Hein ? C’est trop tard. Derrière elle, un bruit de bulle qui éclate à la surface la fait sursauter. Elle se retourne et voit l’eau qui commence à monter, qui déborde et qui recouvre petit à petit le sol de la pièce. Putain comment ça s’ouvre cette porte ? Pourquoi il n’y a pas de poignée ? Il y a un bouton quelque part ? Les murs sont tous lisses. Il n’y a rien nulle part. Tout est juste...blanc. Elle essaye de glisser ses ongles dans l’encadrement de la porte et de tirer, mais rien n’y fait. Tu te crois capable de l’aider ? Elle va se noyer, tu sais ? Je vais le noyer. L’eau continue de monter, recouvrant bientôt les pieds de Liz. Oh putain s’il vous plaît. N’importe qui. — A L’AIDE ! IL Y A QUELQU’UN ? JE SUIS COINCÉE DERRIÈRE LA PORTE. Je vous en supplie. Alors ? Tu ne veux pas l’aider ? Tu veux la voir se noyer ? De plus en plus haute, l’eau arrive bientôt à son bassin. Liz ressent comme une étreinte chaleureuse. Elle n’est plus à la même température que lorsqu’elle nageait. Elle chauffe. Tu savais que quand les crabes se font ébouillanter, ils mangent les oignons autour d’eux dans la casserole ? Ils paniquent et leur seul réflexe est de se nourrir, parce que ça leur fait du bien. Je me demande si elle va faire de même avec sa barre de céréales. Des volutes de vapeur flottent à la surface de l’eau, baignant la pièce dans une atmosphère de sauna. Des gouttelettes de sueur dégoulinent sur son front. J’ai trop chaud. Je ne vais pas l’ébouillanter. Je vais faire pire.Le panneau au-dessus de la porte clignote. Il manque du texte à ce panneau, non ? Que penses-tu de TIXE ? Personne ne sait que je suis là. À part Carla. Ils ne me retrouveront jamais ici. Putain je vais mourir. Je vais vraiment mourir. Je veux pas mourir. Pas noyée. Par pitié. L’eau chauffe encore ou quoi ? J’ai l’impression d’être dans un bain. J’adore la panique. La peur. C’est comme du sel. Liz se met à griffer la porte. Elle essaye de la pousser, tambourine dessus avec ses poings. Elle tente à nouveau de glisser ses ongles dans l’interstice et de tirer. Un ongle s’arrache et elle crie de douleur en le regardant tomber dans l’eau. Une goutte de sang le suit, et se mélange avec l’eau. Quel délice. Le niveau de l’eau arrive à sa poitrine, à ses épaules. Bientôt, elle doit se tenir sur la pointe des pieds pour garder la tête à flot et respirer. L’air chaud et humide rend la respiration difficile. Elle a l’impression de suffoquer. Tu ne veux toujours pas l’aider ? Pourtant, c’est toi qui l’as amené ici. Tu continues de la regarder souffrir. C’est à toi de dicter la suite. Allez. Pense au panneau. Imagine-le. Il manque quelque chose à la porte. Imagine que l’histoire se passe différemment. Regarde, je t’aide. TIXE Liz flotte dans l’eau, qui continue de monter. Bientôt, les quelques centimètres qui la séparent du plafond seront aussi inondés. Elle incline sa tête en arrière, respirant les dernières bouffées d’air qui restent. Des larmes coulent sur ses joues. Je vous en supplie. N’importe qui, n’importe quel dieu. Je ne suis pas trop allé à la messe, je suis désolée. Je ne veux pas mourir comme ça. Je ne veux pas mourir tout court. Si quelqu’un m’entend. Aidez-moi. Poussée contre le plafond, elle prend une dernière inspiration avec d’être complètement submergée. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Elle va finir par inspirer. Je vais pouvoir rentrer dans son corps. Prendre le contrôle. Tout ça parce que tu n’as rien fait. Après quelques instants, Liz recrache sa dernière bouffée d’air. Les bulles s’agglutinent au plafond et dans un réflexe de survie, elle prend une autre inspiration. Ses poumons se remplissent d’eau, elle suffoque, elle essaye de tousser. Elle ne voit plus rien. Les sons s’étouffent. Quel délice.

#4 - Symphonie

#4 - Symphonie

C'est la semaine 3 du challenge, on s'accroche et c'est parti. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Symphonie Thème 2 : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Thème 3 : 🏈·🪙·🐸·🖌Contrainte : Uniquement des dialogues J'ai pris le thème 1 parce que les autres ne me parlaient pas de fou. La contrainte c'est complicado, mais c'est cool ça m'a obligé à tordre un peu comment je racontais mon truc. Musique d'ambiance : Merry-Go-Round of Life – Joe Hisashi #4 - Symphonie — Et voilà, tout ça fait qu’en ce moment, bah je me fais un peu chier dans ma vie quoi. J’ai l’impression de tourner en rond dans mon bocal, que tous les jours se ressemblent et de voir encore et encore les mêmes paysages. J’ai même plus cette petite étincelle le matin quand je me réveille, se plaignit Maxence. — Tant que ça ? Pourtant avec Lucille ça se passe bien, non ? — Ouais, ça se passe au top même. On va acheter ensemble d’ailleurs, je sais plus si je t’ai dit. On a signé pour un appart sympa vers le canal Saint-Martin. Elle va pouvoir aller claquer le compte joint dans des concept stores et nous ramener des vases moches et des bougies avec des descriptions mystiques genre “linge propre”. Je suis aux anges, répondit-il en riant. — Et toi tu vas t’empresser de claquer le reste dans les bars au moindre match de foot, lui répondit Sébastien. Du coup ça va, tu peux pas t’en plaindre. — Le foot j’y vais plus trop depuis qu’on est à Paris. J’ai plus le temps, en fait. Entre le boulot, le métro et le temps que je veux passer avec Lucille, je galère un peu à ranger les potes là-dedans. — Vous voulez reprendre quelque chose ? demanda un serveur. — Euh... ouais, deux pintes s’il te plaît, la même, et un bol de frites, répondit machinalement Maxence. T’as encore un peu de temps hein ? C’est ma tournée. — Je suis pas pressé t’inquiète, indiqua Sébastien. — Je vous amène ça tout de suite. — Mais du coup c’est peut-être pour ça que tu te fais chier, non ? J’en sais rien, ça me paraît chelou que tu laisses tomber le foot comme ça alors que ça fait 10 ans que t’essaye de me traîner au bar un soir de match, continua-t-il. Ça te manque même pas un petit peu ? — Ouais mais mec, si je vais au match, je la laisse toute seule à l’appart. C’est nul pour elle. — Arrête-toi un peu oh, c’est une grande hein. Elle sait s’occuper toute seule. Ça se trouve, elle aussi elle a envie d’avoir des soirées pour elle. C’est hyper important d’avoir son temps pour soi, sinon tu ne vis que pour les autres. — Ah ça y est, c’est la pinte de trop pour le Seb et il repart dans ses grands discours, ironisa Maxence en levant les mains. Je devrais peut-être annuler la commande avant que tu me psychanalyse. — Non mais Max, écoute ! T’as déjà vu un orchestre jouer une symphonie ? C’est ouf la puissance que ça dégage. La vie c’est pareil, frère. C’est comme ton petit orchestre à toi, qui joue ta propre symphonie. Au début, il n’y a que ta famille sur scène parce que t’es un bébé amorphe qui ne peux pas survivre sans eux. Tes parents, ta fratrie, ils ont le rôle des premiers violons. Et puis après tu grandis, tu vas à l’école, tu rencontres des potes. Tu découvres l’amitié, tu les à côté de tes violons, peut-être dans les bois. Un groupe d’altos de l’école primaire, un violoncelle que t’as rencontré au collège et qui est resté en contact. — Les deux pintes pour les messieurs, et les frites. — Merci, et du coup je disais, tu rajoutes tes instruments petit à petit. — Ouais ça j’avais compris, j’attends de voir où tu veux en venir. — Tes potes du foot, c’est les cuivres vu le boucan qu’ils font. Je te jure quand ils sont là, on est au courant, continua Sébastien en riant. Mais c’est important, ils rajoutent du corps au reste de la musique. — Puchin elles chont dégjeulach les fchitch, coupa Maxence. — Parle pas la bouche pleine, gros porc va. — Je disais, putain elles sont dégueulasses les frites. Fades et molles. — Ah, bon. Bref et après t’y rajoute des percussions. Des potes avec qui tu sors et tu fais la fête. Moi peut-être. Tu me vois plutôt grosse caisse ou cymbale ? Non, tu sais quoi en fait ne répond pas. C’est les instruments qui te secouent un peu la cage thoracique et qui te font vibrer. Dans un moment d’égarement tu vas peut-être rajouter un triangle, qui viendra jouer sa note de temps à autre. Pas indispensable, mais pas non plus sans intérêt. Juste un peu chiant quoi. — C’est marrant, Lulu je la vois pas dans ce genre d’instruments. Peut-être un piano, repris Maxence. — Ouais voilà ! Le piano ça va à côté des violons, et il joue quasiment tout le temps. Il est présent tout le long de ta symphonie. Tu vois comment ça fonctionne, une symphonie ? Je te la fais courte, parce qu’on s’en fout un peu, mais en gros il y a des mouvements. C’est un peu comme les chapitres d’un gros bouquin. — Excusez-moi les garçons, vous avez un briquet ? interrompit une jeune femme à la table voisine. — Non désolé meuf, j’ai arrêté, répondit Sébastien. — Je crois que la dernière fois que j’ai lu un livre, ça remonte au lycée, les vieux trucs pour le bac de Français. — Ok, euh, mauvaise analogie du coup. Vois plutôt ça comme des épisodes d’une série. Un coup, c’est le tour des violons de faire un solo. Le coup d’après, ils sont accompagnés des bois. Et le mouvement d’après sera plutôt dirigé par les percussions, et les cuivres se joindront plus tard. Ou l’inverse, c’est pas important. Il y a tout un rythme, plein de nuances. Des temps calmes, des moments plus intenses. Des instruments qui jouent ensemble pendant un temps, puis ils se fondent dans le décor et disparaissent un peu de ta vie. Peut-être qu’ils reviendront plus tard, peut-être pas. — Et des fois c’est mon anniversaire, et tous les instruments jouent en même temps. Sauf le triangle, parce que ça aurait été trop bizarre de la présenter au reste. T’es sûr que c’est vraiment de la bière dans ces verres ? — En général c’est plutôt le grand final où tout le monde joue en même temps, mais fait les choses à ta sauce. Tout ça pour dire que c’est à toi de le construire ton orchestre. C’est à toi de rédiger ta propre symphonie, continua Sébastien. — Et je suis qui là-dedans ? — En théorie, le chef d’orchestre. Là, j’ai plutôt l’impression que t’es devenu un spectateur et que tu te contentes de regarder ta vie t’arriver. Tu t’es perdu dans les symphonies des autres. Tu veux être là pour eux, mais t’oublie d’être là pour toi. Si tu te fais chier, peut-être qu’il manque un truc dans ta musique. Une symphonie, c’est un ensemble de voix. Peut-être que le mouvement actuel dure depuis trop longtemps, ou alors qu’il ne sonne plus très juste. Si c’est dissonant pour toi c’est parce que tu dois probablement virer une clarinette. Ou rajouter un hautbois. Ou que le gong, c’était superflu et c’est beaucoup trop fort. C’est dommage, ça fait longtemps que les cuivres sont sur scène en silence. Reprends ta place sur la scène mon gâté, et s’il n’y a plus de place pour toi, crée-la. Pousse les autres. C’est ta scène, ton orchestre, et ta symphonie. Vis au rythme de ton propre tambour. — Mais je crois que ma vie elle est bien comme ça, vraiment. J’ai mon taf, ma meuf. C’est confort. Je vois la vie des autres, franchement ça me fais pas envie, tu sais ? Même la tienne en vrai, t’es toujours en train de courir à gauche à droite, t’as pas de racines. A moitié dans la galère. No offense hein, mais moi je peux pas. J’ai besoin de stabilité. — Ouais mais c’est ma vie à moi ça, et elle me convient. J’aime bien vivre chaque jour comme il vient. Peut-être que demain je vais pouvoir jouer un concert dans un bar miteux, et je vais récupérer cent balles. Peut-être pas, et je vais bouffer des pâtes pour attendre la prochaine rentrée d’argent. C’est pas pour tout le monde, mais moi ça me convient. J’ai mon temps pour moi, du temps pour les potes, je respire. Plus que ça même, je vibre. — Peut-être. Faut que j’y réfléchisse je crois, mais c’est pas complètement perché ce que tu dis. Faudrait que j’en parle avec Lucille, je me demande si elle se sent étouffer aussi mais qu’elle n’ose pas m’en parler. T’en prendra une autre ? — Ce serait mal me connaître de penser que je refuserai, mon Maxou. Allez souris un peu, la vie est belle mec.

#3 - Élémentalames

#3 - Élémentalames

Le Bradbury Challenge continue dans sa deuxième semaine (encore 50) ✨ J'ai tiré des propositions de thème et des contraintes d'un autre blog ​ Ca m'aide beaucoup à trouver un nouvel angle d'approche et me pousser à explorer d'autres choses. Pour cette semaine, les propositions étaient les suivantes Thème 1 : Promontoire Thème 2 : Attention les yeux ! Thème 3 : 🌻·🦮·📸·🦎Contrainte : Une phrase qui revient en boucle J'ai pris le thème 1 et j'ai cherché une piste. Après avoir trouvé un sujet un peu large qui me chauffait (et un peu moins dépressif que la semaine dernière parce que ça va 2 secondes), je suis un peu parti à plein balle et finalement j'ai eu beaucoup d'idées, de petits trucs à ajouter en plus. In fine, ça fait un gros gros pavé mais j'ai bien aimé faire quelque chose de plus complexe. Ca fait peut-être beaucoup d'ingrédients dans la soupe, mais bon faut bien que je trouve mes marques🤷🏻‍♂️ Musique d'ambiance : Born of a Star - Izar #3 - Élémentalames Mari se tenait devant la porte qui donnait sur le bureau de la matriarche. Un soupçon de stress lui pinçait le cœur, érodant sa confiance à petit feu. Sa sœur jumelle, Natae, était adossée au mur. Les pierres blanches du sol lui semblaient si froides sous ses pieds nus, si sèches, elles qui étaient habituellement emplies de vie. Les autres sœurs du couvent s’étaient retirées dans leurs quartiers, par respect pour les deux jumelles.  Demain, elles auraient toutes deux 18 ans. Un jour important pour la plupart des adolescentes, mais d’autant plus pour les deux jeunes Élémentalames. Depuis des générations, ce clan de sorcières s’était coupé du reste du monde afin de se retrancher sur leur petite île. Au large de la côte Basque, elles vivaient isolées dans les murs d’un ancien monastère devenu couvent. Toutes les mille lunes, un corbeau amenait en pleine nuit une paire de jumelles, tout juste nées. Toutes les mille lunes, ces jumelles grandissaient ensemble jusqu’au jour de leurs 18 ans, durant lequel elles menaient un duel à mort pour déterminer qui serait la prochaine matriarche.  La poignée de la porte grinça en tournant.  — Natae. Tu passeras la première, dit Hecate. — Dans l’équilibre et la précision, lui répondit Natae.  La plus grande des deux jumelles s’avança et pénétra dans le bureau en refermant la porte derrière elle. Le duel était une tradition aussi ancienne que le clan, et il était entouré d’une multitude d’étapes aussi normées qu’importantes. La première était le tirage du Tarot, effectué par la matriarche en vigueur, comme un dernier acte avant de passer le flambeau. Une seule carte était tirée, et l’arcane dicterait le destin de la sorcière. Ou l’absence de destin.  Le temps semblait s’allonger à chaque instant, et Mari trépignait de plus en plus. Elle se rapprocha d’une fenêtre, taillée à même les murs. Le soleil couchant lui semblait mélancolique. Était-elle capable de vaincre sa sœur ? Elle s’était donnée corps et âme à son entraînement pendant ces longues années. Il lui était inacceptable d’échouer. La porte se rouvrit en un grincement, et Natae ressorti du bureau le visage grave.  — Mari. A ton tour. — Dans l’équilibre et la précision, répondit-elle machinalement.  Le bureau était rempli d’ingrédients divers et variés. Des livres jonchaient les étagères et le sol, comme autant de connaissances accumulées par des générations de sorcières recluses. Sur le mur, les armes maniées par les précédentes matriarches étaient accrochées, en souvenir de leur sagesse. Toutes différentes, on y trouvait autant des sabres que des dagues. Leur seul point commun était qu’elles avaient toute une lame.  Mari s’assis, et Hecate pris place en face d’elle. Les longs cheveux frisés de la matriarche lui tombaient sur les épaules en une cascade de noir et de blanc. Ses yeux perçants étaient rivés sur les 22 cartes disposées face cachée sur la table. Elle les ramassa et entrepris de les mélanger. Ses mains ridées qui trahissaient ses 98 ans faisaient preuve d’une habileté sans pareil. Elle les étala devant elle.  — Equilibre et précision, dit-elle solennellement en retournant la carte du milieu. — XXII – Le Monde, lit Mari.  Elle aurait juré voir les yeux de la matriarche scintiller un court instant, avant qu’elle ne reprenne le contrôle. La carte représentait une femme qui dansait, encerclée d’une guirlande de laurier. Un ange, un aigle, un lion et un taureau l’entouraient. Certaines sorcières estimaient que ces animaux représentaient les 4 suites du tarot. D’autres les considéraient comme une métaphore des 4 éléments.  — Un arcane prodigieux, ma chère. Le Monde représente l’accomplissement, la réussite. L’harmonie. La jeune fille laissa échapper un souffle qu’elle retenait sans s’en rendre compte.  ​ Après les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, le clan avait fui la société pour se protéger. Elles avaient trouvé sur l'île un minerai jusqu’alors inconnu de leurs grimoires. Un matériau capable d’absorber les éléments environnants et de les plier à la volonté de quiconque le maniait. Au cours des générations, elles avaient appris à le raffiner, à le tailler, à le sculpter. Chaque sorcière en faisait une arme, de la forme de son choix, avec une lame forgée dans l’Élémentis. Ces armes leur permettait de canaliser la nature comme une force dévastatrice.  ​ ​ Le dîner s’était déroulé en silence comme l’exige la tradition, pour permettre aux futures duellistes de se recueillir dans leurs pensées. Mari sortit marcher autour du monastère. Elle avait besoin de respirer, de fouler les vallons herbeux pour une dernière fois, peut-être. S’asseyant sur un talus, elle serra sa tasse dans ses mains. L’infusion d’armoise laissait échapper des volutes de vapeur qui réchauffait son visage dans la fraîcheur de la nuit.  — Tu es encore sortie t’entraîner en cachette ? Je pense que c’est un peu tard pour ça, 18 ans ça aurait dû te suffire ma cocotte. — Natae... Non je ne m’entraînerai pas ce soir, lui répondit-elle avec un sourire. Je crois que j’ai besoin de me calmer. J’ai peur, je crois. — Parle pour toi !  Elle s’assit à son tour et porta une cigarette à sa bouche. En frottant ses ongles, une étincelle apparue qui devint bientôt une flammèche tremblotant sous la brise. Le tabac s’embrasa et elle tira une bouffée.  — T’en veux une ? — Pas ce soir. Je veux me préserver pour demain. Tu sais, ça va complètement défaire ton équilibre. — Équilibre. Précision. Et merde hein. Mais tant mieux pour toi, non ?  Mari regarda les ongles de sa sœur, parfaitement manucurés. Elle aussi avait refait son vernis au propre. À l'âge de 12 ans, elles avaient trouvé une méthode pour broyer de l’Élémentis en particules si fines qu’elles pouvaient le mélanger avec du vernis. Bien dosé, cela leur permettait de manier la nature du bout des doigts. C’était, bien entendu, moins efficace qu’une Élémentalame, mais ô combien plus pratique au quotidien.  Sa sœur pris une autre bouffée. Elle tendit la main et souffla dessus, la volute de fumée se transformant au contact de ses ongles en un dragon rugissant avant de disparaître.  — Tu sais ce que j’ai tiré ? — Natae je pense qu’il vaut mieux garder ça pour n... — XIII - La Mort, la coupa Natae. Mère Hecate m’a listé ce que ça signifiait, mais je pense que le nom est assez explicite comme ça. — Ah. Ah oui, c’est plutôt parlant.  Elle sorti la carte de sa poche et la regarda au clair de lune. Un personnage décharné, presque squelettique, portait une longue faux. Le sol était jonché de tombes, certaines vierges d’inscription, d’autres couronnées de fleurs, comme pour signifier que nul ne pouvait échapper à la finalité. Mari tendit la main pour attraper la carte, elle voulait l’observer de plus près, mais Natae s’empressa de la ranger.  Un silence de plomb couvrait la nuit. Elle ne pouvait pas vraiment lui révéler qu’elle avait eu un excellent tirage. Un poids disparu de sa poitrine, bientôt remplacé par de la culpabilité à l’idée de se réjouir du malheur de sa sœur. Les secondes s’étiraient en minutes, avant d’être interrompues par les coassements d’un corbeau qui revenait du continent. Il portait dans ses griffes un paquet bien emballé. De la nourriture, probablement. Ou des cigarettes. Peut-être même des journaux ?  — J’ai tué l’ambiance. On devrait faire la fête, non ? C’est super, on va s’entretuer pour une tradition stupide. Après tout, ce serait trop bête d’avoir deux matriarches. C’est pas comme si on était dix fois meilleures que les autres, hein. Autant en sacrifier une. Des générations qui s’enchaînent et aucune n’avait pensé à se faire du vernis à ongle utile. Super, on a mis de l’Élémentis sur les pierres du monastère pour enfermer le vent à l’intérieur et éviter les courants d’air. Génial. — La recherche de l’équilibre est avant tout l’acceptance de la simplicité. Vivre en harmonie avec son environnement. Diriger ses intentions avec précision.  Natae regardait sa sœur avec compassion.  — Tu feras une super matriarche tu sais. Tu as bien retenu les leçons qu’on nous a rabâché. Mais je reste d’avis que les mœurs doivent changer avec le temps. Cette tradition date de quoi, 500 ans ? Les temps ont changé. On pourrait sûrement revenir sur le continent. D’autres couvents existent, on le sait, alors pourquoi ne pas les rejoindre ? Pourquoi se contenter des corbeaux pour s’envoyer des lettres et des pommes de terre ? L’équilibre, ça pourrait aussi être l’union de nos forces. Fonctionner ensemble, comme un seul organisme. On pourrait reprendre ce qui nous appartient. — Non, hésita Mari, non je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée. Les chasses aux sorcières ont uniquement cessé parce que nous avons quitté leur monde pour de bon. Tu sais comment c’est là-bas, ce n’est qu’un jeu de pouvoir instable qui menace d’exploser à la moindre étincelle. — Mais ils ne manient pas les éléments comme nous. — Leurs armes dépassent largement nos capacités, désormais. Peut-être qu’à l’époque, on aurait pu se battre quand ils se contentaient d’utiliser des lances et de nous mettre au bûcher. J’aurais aimé te voir manipuler l’excédent d’énergie qu’une bombe nucléaire peut produire. Tu es forte Natae, plus forte que toutes les sœurs de ce couvent, mais quand même. Et bien sûr, tu n’es pas plus forte que moi, dit-elle avec un clin d’œil.  Mari passa ses doigts dans les longs cheveux noir de geai de sa jumelle avec douceur. Elle allait lui manquer. Mais la tradition était ce qu’elle était. Elles s’étaient préparées mentalement depuis leur plus jeune enfance. Elle tira de sa poche un petit grigri qu’elle avait confectionné pour l’arme de sa sœur. Un anneau doré auquel pendait une plume du corbeau qui les avait amenés quand elles étaient nées, religieusement conservée par Hecate pendant 18 longues années. Elle y avait ajouté de la cataire séchée, ces fines herbes si adorées par les chats. Des pétales de rose venaient compléter l’ensemble, dans une harmonie qui représentait l’amour sincère qu’elle portait à sa sœur.  Sans un mot, Natae lui tendit un autre pendentif, avec une deuxième plume de corbeau accompagné de feuilles de sauge. Elles représentaient la longévité voire l’immortalité, selon certaines croyances. Des pétales de pensée apportait de la couleur au tableau.  — Quoi qu’il se passe demain, ne m’oublie jamais. — Dans l’équilibre et la précision, dit Mari d’une voix chevrotante. — Équilibre et précision...  Elles restèrent assises en silence, à regarder les constellations qui se dessinaient dans le ciel dégagé. Mari posa sa tête sur l’épaule de sœur, qui la serra contre elle. Des larmes dévalèrent ses joues.  — J’ai vu dans un vieux bouquin de la bibliothèque que les plumes de corbeau apparaissent noires à nos yeux, mais qu’en réalité elles sont irisées. Malheureusement, nous ne sommes pas capables de percevoir cette partie du spectre lumineux, et nous ne les voyons que sombres et fades, lui dit Natae. — Tu aurais peut-être dû concentrer tes lectures sur des sujets plus utiles. Au moins jusqu’à demain. Je pense qu’il est l’heure de nous coucher. Nous devons être en forme, pour faire honneur au clan. Pour nous faire honneur à nous-même. — Peut-être... je ne suis pas prête, je crois. — Promets-moi de tout me donner, Natae. Ne t’avise pas de baisser les bras parce que tu as tiré une mauvaise carte. — Si tu veux, mais bon. Tu as déjà eu vent d’un tirage d’Hecate qui n’était pas précis ?  Alors que le soleil se profilait à peine à l’horizon, les deux sœurs étaient face à face. A l’extrémité de l’île, un promontoire recouvert d’herbe verdoyante s’avançait sur la mer. Le vent soufflait avec vigueur, faisant voler leurs longs cheveux. En bas de la vertigineuse falaise, les vagues s’écrasaient contre la roche en provoquant des explosions sonores. Seule la matriarche assistera au duel, sa dernière fonction avant de passer la main à sa successeuse.  Mari s’attacha les cheveux dans un chignon serré à l’aide d’un ruban. Les éléments étaient déchaînés aujourd’hui. Était-ce un concours de circonstance ? La mine d’Élémentis se trouvait juste sous leurs pieds. Ou alors, peut-être que les émotions à vif des jumelles se canalisaient dans la nature. Elle agrippa sa rapière de la main droite. Au bout du pommeau était accroché le grigri que lui avait offert sa sœur la veille. Un souvenir inestimable de leur sororité. De leur destin lié. Jusqu’à maintenant.  — Une dernière danse, demanda Natae avec un sourire.  Elle préférait laisser ses cheveux voler au vent. Elle pouvait mieux en mesurer la force et la direction. Elle serra dans sa main la poignée de sa faucille à chaîne. La lame reposait dans son autre main, les maillons de métal qui les reliait enroulés comme un serpent.  — Équilibre et précision. — Équilibre et précision.  Mari ferma les yeux et pris une dernière profonde respiration. Elle expira et s’élança d’un pas gracieux. Au cours de ses nombreuses années d’entraînement, elle avait développé un style s’inspirant autant du ballet que la danse de l’épée chinoise. Manier les éléments dans sa rapière était une valse. Un tango avec le monde qui l’entourait. Chaque pas, un bref déséquilibre avant de se rétablir. Chaque mouvement, un déplacement précis de son corps au sein de la nature environnante.  Décrivant des spirales avec le bout de son épée, elle y sentait le vent, absorbé par le métal. Une pirouette, une réception douce, et une tranche sèche. Une lame d’air s’échappa de l’arme, filant au sol en y rasant les brins d’herbes qui dépassaient. En quelques instants, l’attaque parcourrait les quelques mètres qui la séparait de sa sœur.  Lâchant la faucille, Natae la laissa tomber au sol avant de tirer d’un coup sec sur le manche. La chaîne se raidit, mais la faucille était plantée dans la terre meuble. Elle se retourna, utilisant son dos pour faire levier sur la chaîne. La lame finie par s’extraire du sol, emmenant avec elle des blocs de terre qui vinrent créer un muret absorbant le choc de la lame d’air.  — Pas mal. Un peu basique, non ?  Elle porta la lame à ses lèvres et en lécha la tranche, les yeux brillants. Le peu d’humidité qu’elle laissa sur la lame lui permis de se relier à la mer en contrebas. Une trombe d’eau s’éleva sous l’appel de Natae, grimpant la falaise. Bientôt, le geyser pris la forme d’un dragon. Il surgit dans un cri perçant, s’envolant vers le ciel avant de retomber en piqué sur Mari.  D’un petit saut assemblé, elle s’échappa de la zone d’impact. Pris par sa propre vitesse, le dragon s’écrasa au sol avec fracas et disparu, absorbé dans le sol désormais trempé.  — C’est du réchauffé ça, Natae. Je pensais que tu aurais quelques surprises en stock. Toi et tes dragons, vraiment... — Oh, attends de voir.  Mais Mari n’attendit pas, plantant son épée dans la terre pour en extraire l’humidité. Dans son esprit, elle visualisa la roue des éléments. La terre. L’eau. Le vent. Le feu. Chacun dans un cadran, isolé. Mais entre eux, d’autres éléments pouvaient en être dérivés. Elle extirpa sa lame désormais humide du sol et y frotta ses ongles pour créer des petites étincelles. Le feu et l’eau laissèrent bientôt place à une épaisse fumée qu’elle répandit autour d’elle en pivotant sur une jambe. Bientôt un voile de vapeur l’entourait. Tournant sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, elle décrivit des arabesques pour disparaître derrière un écran de fumée. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour en profiter, et il présentait un inconvénient majeur. Natae ne pouvait plus la voir, mais elle ne voyait pas non plus ce que préparait sa jumelle.  En continuant de tourner sur elle-même, elle baladait son épée dans de grandes spirales, absorbant l’air qui l’entourait. Elle le sentait. Ça allait fonctionner. Ça devait fonctionner. Autour d’elle, l’air se raréfiait et créait une différence de pression. Une fois qu’elle se senti prête, elle posa ses deux pieds au sol et stabilisa ses appuis. Retrouvé son équilibre, elle s’ancra encore plus profondément et s’imagina relier le ciel et la terre. En abattant sa rapière d’un geste sec, elle visualisa la tempête.  La fumée se dissipa sous le mouvement, et un éclair s’abattit là où était Natae quelques secondes auparavant. Dans un bruit tonitruant, un cratère apparu et les herbes alentours commencèrent à brûler. Mais il n’y avait personne.  — Raté !  Faisant volte-face, elle aperçut sa sœur qui était passée dans son dos. Elle restait à quelques mètres de distance, dos à la falaise. En balayant son regard aux alentours, Mari s’aperçut que le vent décrivait des courants irréguliers. Natae avait dû courir en cercle autour de sa sœur pendant qu’elle était cachée sous la vapeur. Elle avait créé un courant d’air.  À peine s’était-elle remise de face que sa jumelle brandit sa faucille d’un bras, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête comme une fronde. Elle l’abattit dans un arc qui rasa le sol, décrivant une courbe qui enflammait les fleurs et tout ce qui les entourait. Le vent qui soufflait attisait les flammes, de plus en plus vives, qui se propageaient à toute vitesse.  Mari compris avec horreur qu’ayant absorbé l’air autour d’elle, et avec les courants circulaires qui l’entouraient désormais, le feu se propagerait dans un tourbillon sans issue. Prise de vitesse, elle se retrouva encerclée et la tornade brûlante se rapprochait d’elle petit à petit. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu utiliser l’eau pour l’éteindre, ou peut-être encore essayer de l’absorber dans sa lame, mais les éléments étaient trop déchaînés et elle commençait à fatiguer.  La faucille s’abattit à nouveau et raviva le feu de plus belle.  — Peut-être que Mère Hecate avait tort finalement. Désolé sœurette.  La panique commençait à prendre le pas. Bientôt, elle n’avait que quelques mètres d’espace autour d’elle. Elle allait finir par brûler vive, étouffée par les murs de flammes qui jaillissaient désormais à 3 mètres de haut.  La matriarche regardait en silence, le sourire au coin des lèvres. Ses apprenties étaient d’une puissance qui était à la hauteur de ses attentes. Elles iraient loin.  Équilibre. Précision. Mari se redressa et ramena son épée à la verticale contre son torse. Elle ferma les yeux pour rassembler toute sa concentration et calma son souffle. Elle avait un dernier recours, un dernier secret qu’elle n’avait jamais partagé à quiconque. Visualisant la roue des éléments dans son esprit, elle imagina le monde qui l’entourait. La terre, sous ses pieds. L’eau, qui l’imbibait. Le feu, qui l'encerclait. Le vent, qui soufflait férocement. Toute leur éducation était centrée sur le maniement de ces éléments en isolation. Assez tôt, les deux sœurs avaient appris à les allier pour manier la foudre, la vapeur ou encore le sable.  Mais au centre de la roue, presque imperceptible, il y avait un 5ème élément. Au cours de ses entraînements nocturnes solitaires, elle avait apprivoisé une force aussi terrifiante que puissante. Concentrant toute son attention sur ce trou d’aiguille, elle projeta son esprit vers l’imperceptible poinçon au centre du monde. Elle senti le vent brûlant sur sa peau. Une gerbe de flamme la frôla, singeant sa joue. Elle enfonça un peu plus ses pieds dans le sol. Concentra son ouïe sur les vagues qui s’écrasaient en contrebas.  A l’équilibre entre les éléments, et avec précision, elle plongea.  Le Néant.  Comme hors de son corps, elle sentait les énergies qui circulaient autour d’elles, lointaines et proches à la fois. Dans cet espace en dehors du monde, les éléments existaient sous leur forme la plus pure. Une forme se dessinait à quelques mètres. Un être de lumière, debout. Elle se concentra dessus. Sur son centre.  Quelques mètres les séparaient dans le monde réel, mais dans le Néant, la distance n’était qu’une suggestion. Elle imagina son épée s’enfoncer dans le cœur de la lumière qui lui faisait face  D’un pas en avant, elle donna un coup d’estoc.  Elle rouvrit les yeux. Le monde réapparu autour d’elle, arrachant son esprit du Néant. Le souffle court, elle haletait sous la chaleur des flammes environnantes. Ses forces la quittaient et elle tomba à genoux, épuisée. Derrière le rideau brûlant, Natae ne bougeait plus. Sa faucille gisait au sol. Les flammes crépitèrent un instant avec de se calmer, n’arrivant plus à prendre prise sur le sol trempé maintenant que leur instigatrice ne les attisait plus.  A quelques pas, Natae restait figée, les yeux grands ouverts. Elle porta une main à sa poitrine et dans un hoquet, cracha du sang. Perdant l’équilibre, elle tituba en arrière, cherchant son souffle. Un pas de trop, le sol disparu sous ses pieds et elle tomba à la renverse.  Mari eu à peine le temps d’apercevoir Hecate qui la regardait en souriant chaleureusement avant de s’évanouir.Au loin, cachée derrière un rocher, Natae observait sa sœur avec fierté. Elle serait une excellente matriarche pour ce couvent si traditionnel. Elle pourrait continuer de vivre dans le calme. Perpétuer ces traditions qui lui tenaient tant à cœur. Longtemps, elle avait hésité. Natae se savait au-delà de sa jumelle, mais elle n’avait pu se résoudre à la tuer. D’autant plus que le couvent serait devenu sa responsabilité, et elle n’avait aucunement l’envie d’y reste plus longtemps que nécessaire.  Tirant de sa poche la carte de tarot, elle étudia le dessin de faucheuse qui y figurait et l’inscription XIII – La Mort avec un sourire. Balayant du doigt les inscriptions, la carte se transforma pour reprendre sa forme originelle. L’atout sans numéro, Le Mat, qui représentait le départ, l’indépendance et la liberté. Un personnage solitaire portant un baluchon marchait d’un pas résolu vers la droite, l’avenir inconnu.  Mari avait découvert le Néant, ce qui était un début. Mais elle s’était concentrée uniquement sur l’intérieur de la roue des éléments. Au-delà, il existait tellement d’autres forces imperceptibles. La vie. La gravité. Et surtout, la lumière. Natae avait appris à la manipuler comme les autres éléments et avait passé des années à perfectionner son art en secret. Elle avait appris à changer les couleurs de petits objets, d’abord, puis leur apparence. De fil en aiguille, elle avait même réussi à plonger une pièce dans le noir, ou inversement l’inonder de lumière. Avec assez de pratique, elle avait appris à faire apparaître une projection d’elle-même si crédible qu’on aurait cru qu’elle existait à deux endroits en même temps.  Hecate ramassait le corps épuisé de Mari, qui n’en saurait jamais rien.  — J’espère que tu me feras un enterrement sympa quand même. Je ne peux pas rester sur cette île. Il y a tant à découvrir ailleurs. Pardonne-moi de t’avoir menti.  Elle jeta un dernier regard à sa sœur avant d’entreprendre son exil. La matriarche se retourna et posa son regard sur le rocher derrière lequel était caché Natae. Elle lui fit un clin d’œil.  — Équilibre et précision, mes petites. Vous irez loin toutes les deux. 

#2 - Le téléphone

#2 - Le téléphone

Et après j'ai décidé de me lancer dans le Bradbury Challenge ✨ Je donnerai plus d'infos la-dessus dans un autre billet, il faut bien mettre un peu de suspens sur qu'est-ce que c'est. ​Musique d'ambiance : Missing You & Kairi ~ Piano, reprise par Misés Nieto https://www.youtube.com/watch?v=wV6MPgZNK8A #2 - Le téléphone “Coucou mon petit chat, euh écoute je te fais un vocal parce que je suis à vélo, je sais que t’aime pas ça. Je suis en train de rentrer du taf la, dis-moi est-ce que tu peux juste faire cuire du riz ? Je vais nous faire des onigiris ce soir, mais du coup il faudrait le cuire assez tôt pour qu’il refroidisse et tout, tu sais. Allez à toute, je suis là dans 30 minutes je pense. Bisous mon chéri, je t’aime.”  ​ Je range le téléphone dans ma poche et je lève les yeux. La plage s’étend devant moi. Les touristes ont fini par la délaisser, c’est la fin de l’été et ils sont partis préparer leur rentrée. Le sable brille sous les reflets du soleil couchant. Les vagues lèchent le rivage, inlassablement. Je pose mon sac à quelques mètres de là où la mer rencontre la terre, et j’en sors la grande nappe que j’étale au sol. J’ai pris ta nappe préférée, tu sais, celle avec les petits carreaux.  Je tire de ma poche 4 petits cailloux que j’ai ramassé en chemin, et je les dispose aux coins de la nappe. La fin de l’été est proche, le vent est revenu et porte avec lui les embruns qu’il me dépose sur les joues. Je m’assieds par terre. Je sors 2 onigiris de mon sac. Un pour moi. Un pour toi. Je pose le tien sur la nappe. C’est un peu ridicule. Je sais qu’il va rester là.  ​ ​ Aujourd’hui, ça fait 5 ans que j’ai reçu ton message. J’ai attendu longtemps que tu rentres. Le riz était cuit, comme tu me l’avais demandé. J’avais même préparé une petite salade.  Les souvenirs que j’essaye habituellement d’enfouir au fond de ma mémoire ressurgissent. J’ai l’impression d’avoir ouvert le robinet à fond, et je ne peux plus contrôler le flot. L’attente. Inconfortable. Inhabituelle. Interminable. Et l’inquiétude qui prend place petit à petit. Tu es toujours à l’heure d’habitude, pourquoi tu n’es pas encore arrivé ? Pourquoi tu ne réponds pas à mon message ? Ça fait déjà 2 heures que tu m’as envoyé ton vocal. Je l’ai déjà écouté 4 fois. Le téléphone qui sonne. Un numéro inconnu. Une voix toute aussi inconnue. Elle me dit que c’est mon nom qui figure comme contact d’urgence dans ton téléphone. Il y a eu un accident. Je dois venir identifier le corps si je m’en sens capable.  ​ Ma tête commence à tourner. J’ai envie de vomir. J’ai envie de mourir. Je galère à respirer. C’est toujours pareil quand j’essaye de me remémorer le jour où le temps s’est arrêté. J’essaye de concentrer mon attention sur ma vue. Un nuage, seul dans le ciel. Une mouette qui s’approche de ton onigiri. Des algues échouées sur le rivage. Au tour de l’ouï. Le son des vagues qui s’écrasent sur la plage. Les voitures au loin, derrière moi. Le toucher. Le riz dans mes mains, un peu gluant. Je reprends le contrôle de mon souffle.  ​ Je ne me souviens pas vraiment des jours qui ont suivis. Ma psy me dit que c’est un mécanisme de protection. Déjà 5 ans. Et pourtant, j’ai l’impression de toujours être au point de départ. Apparemment, le trou béant que tu as laissé dans ma vie ne disparaitra jamais vraiment. Apparemment, j’apprendrai à vivre avec, à le contourner. A l’ignorer, peut-être. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. J’essaye, tu sais. J’essaye.  Le conducteur de la voiture a fini en prison pour homicide involontaire. Il a ruiné sa vie. Il a volé la tienne. Il a niqué la mienne.  ​ J’ai essayé de rencontrer d’autres personnes. Mais je n’y arrive jamais. Je prends peur, peut-être. Peur que ça arrive encore. La deuxième fois, je ne me relèverai pas. Est-ce que je me suis relevé de la première ? Je te compare à eux. Je les écoute me raconter leur vie insipide, je m’en fous en fait. Je voudrais t’entendre parler de la tienne. Voir ton sourire, qui te faisait arquer les sourcils. T’entendre partir dans une tirade sans fin, les yeux scintillants, parce que tu me parlais du dernier manga passionnant que tu avais lu la veille. J’ai toujours tes mangas à la maison, d’ailleurs. Je n’en ai jamais lu un seul, mais je n’arrive pas à les jeter.  ​ Pareil pour ce vieux téléphone. J’en ai acheté un autre, il y a quelques années. Je n’en pouvais plus qu’il me propose de revivre mes meilleurs souvenirs dès le réveil, en me montrant des photos de nous deux. Je n’ai rien transféré sur le nouveau téléphone. Et pourtant j’ai gardé l’ancien, parce qu’il y a toutes ces photos dessus. Des photos de toi, des photos de nous. Il y a tes messages vocaux que je détestais tant. Je les ai écoutés des centaines de fois chacun.  C’est fou comme la mémoire devient floue avec le temps. Plus le temps passe, plus c’est difficile de m’imaginer ton visage. Tes fossettes qui apparaissaient quand tu allais me sortir une blague. Nulle, comme d’habitude. Mais je rigolais quand même. Parce que je t’aimais, et parce que ça te faisait plaisir. Je t’aime toujours. J’oublie les contours de ton visage. Les petits détails. Alors parfois, je ressors ce vieux téléphone et je regarde des photos de toi. De nous. Est-ce que tu avais les yeux plutôt noisette ? Ou marron ? Ah oui. Marron. Ah non, sur cette photo c’est noisette, ça dépend peut-être de la lumière en fait. Tiens c’est drôle j’avais oublié cette cicatrice sur ton sourcil.  Le problème des photos, c’est qu’elles ne capturent pas le moment. Elles ne représentent pas le mouvement. C’est bien pour se raviver la mémoire, mais pas beaucoup plus. Les souvenirs, comme ton visage, commencent à s’enfouir dans ma mémoire. Ces moments partagés juste tous les deux, qui n'existent plus que dans mon cerveau. Je les oublierai pour de bon un jour, sûrement. Est-ce que si plus personne ne se souvient d’un évènement, c’est comme s’il n’était jamais vraiment arrivé ?  ​ Mais je dois avancer tu sais. Je dois aller de l’avant. Je ne sais pas comment je vais faire. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je dois le faire. Je laisse la mouette attraper ton onigiri et s’enfuir en volant.  ​ Tout autour de moi est flou. Le vent, frais, me sèche les joues. Je me frotte les yeux. Je me lève. Je sors le téléphone de ma poche.  J’avance doucement vers l’eau, un peu ébloui par le soleil qui épouse la ligne de l’horizon. Un frisson me parcourt. L’air se rafraîchi. Mes pieds s’enfoncent dans le sable, puis dans la mer. Elle est froide.  Je tends le bras en arrière, et je mets toutes mes forces dans mon lancer. Le téléphone décrit un arc dans le ciel. Sans bruit, il disparaît derrière une vague.  ​ J’ai peur d’oublier le son de ta voix quand tu me disais “Je t’aime”.