#10 - EXO Mk.3
- 13 Jun, 2026
Semaine 9 du challenge.
C’est encore quelque chose de différent de ce que j’ai écrit les semaines précédentes, je trouve. L’idée de base m’est venue la semaine dernière (et on y retrouve quelques touches que j’ai gardé, notamment par rapport au thème Bruit et la contrainte Sans chichis), mais ça se prêtait quand même mieux aux thèmes de cette semaine :
- Thème 1 : Belliciste
- Thème 2 : Je ne t’aime plus
- Thème 3 : 💼·🦍·🌿·🪗
Contrainte : Deux personnages
Précision/mise en garde avant la lecture : je n’y suis pas allé de main morte sur la violence. Un lecteur avisé en vaut deux et tout ça.
Musique d’ambiance (et quelle ambiance) : Blade - D’Angello & Francis
ou credits song for my death but im the final boss - Astron
#10 - EXO Mk.3
Gideon remonte sa braguette et se secoue les mains. Jadis la capitale d’un pays au sommet de la chaîne alimentaire mondiale, la métropole tombe peu à peu en ruines. Autour de lui, les bâtiments délabrés de la ville se dressent vers le ciel. Celui devant lequel il se trouve n’a même plus de baie vitrée au niveau de la rue. Des éclats de verre gisent au sol et craquent sous ses bottes renforcées. Les particules blanches qui tombent du ciel nuageux, se déposent sur sa barbe hirsute déjà grisonnante. Il s’en débarrasse d’un revers de la main et retourne vers le robot qu’il a laissé à quelques mètres, profitant de ces derniers instants de silence.
L’EXO Mk.3 est inanimé, agenouillé au sol en attendant le retour de son pilote. Nommé après les exosquelettes qui permettaient initialement de faciliter les tâches physiques nécessaire au travail, le modèle Mk.3 a été repensé pour assister les humains au combat et à l’éradication de la menace des envahisseurs. Le robot anthropomorphe dispose de tous les outils nécessaires à une guerre sans merci. Un canon à plasma est accroché à l’une des épaules, et une épée sur l’autre. Chaque jambe est aussi large que le pilote, et les bras sont couverts d’une multitude de jointures aux articulations qui permettent de les faire pivoter à 360 degrés. Au milieu, un habitacle sphérique renforcé abrite l’humain qui y siège. Des plaques en fibres de carbone couvrent la surface du robot humanoïde, ternes et mates dans la lumière grisâtre qui émane du ciel couvert, et l’une d’entre elle est marquée d’une cinquantaine de stries gravées dans le métal. Pour démultiplier les capacités du robot, des milliers de nanomachines quasiment invisibles à l’œil nu fourmillent à sa surface, prêtes à se recombiner en différents appendices.
Gideon grimpe dans le dos de l’armure métallique et referme la trappe derrière lui. À l’intérieur du cockpit, il glisse ses jambes dans les trous prévus à cet effet, qui se prolongent dans les celles du robot comme une extension de son propre corps. Il accroche le harnais à sa taille, pianote sur le clavier devant lui et réactive la machine. Le moteur s’enclenche dans son dos en vrombissant, comme si l’EXO revenait à la vie. Il palpe l’arrière de sa nuque à la recherche du petit orifice qui y a été greffé et y branche le câble de synchronisation de l’armure, la reliant directement à son système nerveux. L’écran s’allume et le cockpit s’éclaire, projetant une image des environs capturée par les caméras à l’extérieur de l’habitacle. Le visage d’une petite fille aux yeux pétillants, le nez criblé de taches de rousseur, apparaît en souriant.
— Coucou Papa ! Qu’est-ce que tu faisais ?
— Rien qui ne te regarde. C’est l’heure, Sophy. Allons-y, répond-il.
À l’écran, une cartographie de la ville vue du dessus est projetée. Un point clignote à quelques rues d’ici, marquant une potentielle activité détectée. Le point de départ.
— J’ai l’impression qu’ils ne sont pas nombreux, c’est bizarre parce que c’était quand même une grande ville. Peut-être qu’on est loin de la source ? Fais attention, papounet.
Sans répondre, il glisse ses bras dans les manches du robot et agrippe les deux poignées lui permettant de manipuler à distance les mains de l’EXO, les siennes atteignant à peine l’ersatz de coude de l’armure. Un voyant s’allume à l’écran pour rappeler au pilote que le volume de carburant est relativement bas. “Ça devrait le faire”, se dit-il. Le robot se met en route, reproduisant les pas de Gideon à l’intérieur du cockpit. D’une hauteur de 3 mètres et pesant plusieurs tonnes, la machine se déplace pourtant avec agilité et légèreté. Des petits réacteurs dans les jambes associées à des micro-roulettes sous les pieds assurent des mouvements fluides, comme s’il glissait sur le sol à la manière d’un patineur artistique.
Au détour d’une rue, il aperçoit la forme qui correspond au point clignotant. Une figure humaine est debout au milieu de la rue, immobile et dos à Gideon. Elle est arquée vers l’arrière, laissant tomber sa tête à la renverse dans un équilibre instable, les bras ballants. Sans attendre de se faire repérer, il accélère et active les réacteurs du robot. Laissant les roulettes le faire glisser au sol, il continue de prendre de la vitesse jusqu’à arriver à la forme, qui n’entend que trop tard l’approche du prédateur. Gideon manie la main de l’EXO et lui agrippe la tête au passage avant de la plaquer au sol sans décélérer. Il la pousse vers le bas, écrasant le visage de son ennemi sur le bitume en le traînant sur une vingtaine de mètres à toute vitesse. La chair se délite en frottant contre la surface irrégulière du goudron, arrachant des lambeaux de peau, puis des fragments d’os éraflés. Arrivé au bout de la rue, il ne reste de la forme qu’une charpie inerte qui reste suspendue par des filaments précaires. Il la jette au sol, et elle s’étale dans un écho mouillé et visqueux.
— Bien joué ! Ça ne devrait pas tarder, l’encourage Sophy. Il n’a même pas eu le temps de crier !
— Trouve la terminaison la plus proche.
— Tout de suite, chef.
Il se redresse et comme attendu, un bruit s’élève dans la ville, secouant les vitres des bâtiments alentours. Une multitude de cris stridents semblent émaner de toutes les directions, à la fois effrayés et enragés. Sur l’écran, une croix apparaît sur la carte. Gideon s’y dirige et trouve au sol un amas sombre de chair. La masse pulse régulièrement, et étale des terminaisons nerveuses dans plusieurs directions à la manière d’une plante qui étale ses racines.
Les nanomachines sur le poing de l’EXO se réorganise, faisant apparaître un long appendice en forme de pic à glace. D’un geste sec, il le plante dans la masse informe, et les cris alentours redoublent d’intensité.
— Signal faible. Le cœur est loin d’ici. Il nous faut une autre terminaison, analyse Sophy.
Le pic chauffe, brûlant de l’intérieur le tissu informe qui noircit en quelques instants. Gidéon se redresse et se remet en chemin vers un autre point qui clignote sur sa carte.
— Attention, je perçois plusieurs signaux.
Il parcourt en quelques instants les blocs qui le séparent de sa prochaine cible, et rejoint une ruelle étroite au bout de laquelle est cachée une autre forme. Elle remarque l’EXO et pousse un cri avant de se retourner pour s’enfuir.
Gideon accélère à nouveau, s’engageant dans la ruelle.
— Deux autres ! Aux fenêtres !
— Occupe-t-en, répond Gideon.
Il retire ses bras des manettes, laissant Sophy prendre le contrôle de l’EXO. Avec le clavier devant lui, il calibre le canon qui se verrouille sur la forme qui s’enfuie au loin. Deux autres sautent des bâtiments alentours au passage du robot, essayant d’atterrir sur l’armure. Les deux bras se soulèvent d’eux-mêmes, les attrapant au vol. Gidéon valide son tir, et le canon se décharge sur le fuyard. Le choc oblitère la cible sans laisser de traces, à part un cratère fumant sur le lieu d’impact.
Les deux autres formes gesticulent, essayant de s’agripper aux bras du robot, griffant le carbone en essayant de libérer leurs têtes de l’emprise du géant.
— Je peux ? Je peux ?
Gideon hoche la tête. Le robot ramène les deux formes devant lui, serrant les têtes l’une contre l’autre. Ils se mettent à crier. De douleur, espère Gideon. L’étau se resserre de plus en plus et les crânes commencent à se déformer, coincés l’un contre l’autre. Les gesticulations se font plus intenses. Dans un dernier effort, les deux mains du robot se rapprochent un peu plus et les os finissent par céder dans un craquement sourd. Les paumes se rejoignent, broyant les deux têtes comme des pastèques dans une presse hydraulique. Un liquide rougeâtre vient éclabousser les caméras frontales, baignant l’habitacle dans une ambiance vermeil. Aussitôt, des nanorobots glissent à la surface de l’armure et commencent à nettoyer la zone pour rétablir la vision de Gideon. À l’écran, Sophy rigole.
— Ouais ! OUAIS ! Je leur ai niqué leur race !
— Sophy, gronde Gideon, pas de gros mots.
Une autre masse, plus grosse que la précédente, pulse à quelques mètres de là. Une fois encore, Gideon prend le contrôle des bras et plante une sonde.
— On n’est pas trop loin, mais il va nous falloir une autre mesure pour trianguler correctement, analyse Sophy.
Il brûle la terminaison, faisant retentir les cris stridents des autres formes qui se cachent au loin. Connectées ensemble, elles ressentent la douleur des autres comme un organisme unifié, mais celles qui étaient directement liées à cette terminaison sont mortes lorsqu’il l’a embrasée. D’une pierre deux coups, Gideon peut s’en servir comme exutoire pour la rage qui bouillonne en lui autant que d’un outil pour les affaiblir. La violence n’est pas gratuite, elle est méritée. Elle est due.
Il remonte l’artère principale de la ville pendant plus d’un kilomètre sans trouver de nouvelles proies. La large allée est jonchée de boutiques désormais désertes. Les vêtements attendent sur leurs portants d’être choisis par des humains qui ne viendront jamais. La nourriture, pourrie et en décomposition, ne trouve même pas d’insectes pour la consommer. La ville devait être bondée lors de l’émergence, mais elle n’est aujourd’hui plus que le fantôme d’elle-même. Il active la vision thermique de l’EXO, qui laisse apparaître quelque chose caché derrière le mur du bâtiment à sa droite. La grande voie est autrement déserte, même si la carte indique la présence de formes dans les alentours. Sans attendre, il fracasse le mur d’un coup de poing pour attraper la forme qui s’y cache. Il la tire vers lui, l’extirpant à travers le trou dans les briques. Un clic retentit.
— Papa ! C’est un piège !
A l’écran, Gideon regarde la forme agrippée par la main droite du robot. Le corps décharné est recouvert de charges explosives et de fils qui s’entremêlent. Ses yeux fixent la caméra et un rire dément lui échappe avant l’explosion.
L’EXO est propulsé sur le côté, rebondissant lourdement sur le bitume avant de rouler au sol et de s’écraser contre le bâtiment d’en face. L’écran se peuple d’une foule d’alertes et de notifications en tout genre. Carburant presque épuisé. Module Bras Droit non opérable. Canon endommagé. Secoué, Gideon essaye de reprendre ses esprits après le choc, pourtant amoindri par le harnais. Un goût de fer envahi sa bouche, et il recrache du sang au sol.
— Ça va ? Réponds, papa.
— Oui. Oui, ça va. Analyse l’étendue des dégâts.
— L’intégrité de l’armure semble suffisante pour être réparée. Pas de dommages irréversibles. Par contre, le bras droit… Il n’y a plus de bras droit.
Gideon tourne la tête et remarque que son propre bras est toujours en place. Cependant, l’extension du robot a été arrachée par le choc et sa main est à l’air libre au bout du manche. Quelques centimètres de plus et il l’aurait perdue. Machinalement, il active la manette mais rien ne se passe. Des pistons s’activent, sortant du robot par les pans déchirés de métal, sans pouvoir se brancher dans le bras droit qui gît au sol à quelques mètres de là.
Derrière lui, des rires retentissent. Il se retourne et aperçoit une vingtaine de formes qui le pointent du doigt, prises de folie et hurlant à gorge déployée. La pale imitation d’une réaction humaine fait bouillonner Gideon de rage autant que de dégout.
— On doit battre en retraite. Au moins le temps de réparer l’EXO.
— Non. Je vais les tuer. Tous. J’ai encore le bras gauche. Active l’épée.
— Le carburant est trop bas ! Tu n’as pas les ressources nécessaires. Bats en retraite.
— Désactive les limiteurs. Maintenant.
— J’ai dit non !
— Tu fais ce que je te dis, impose Gideon.
Il active un levier et l’image de Sophy disparaît de l’écran, remplacée par le texte “MODE MANUEL”. Il tourne des boutons, désactive les limites de consommation et autres broutilles techniques qui l’empêchent de se battre à sa guise. Il touche sa nuque, s’assurant que le câble est toujours bien vissé.
Une fois prêt, il remet son bras gauche dans la manche et agrippe l’épée dans son dos. De la main droite, il pousse un curseur à l’écran. Le moteur accélère, brûlant plus de carburant et transférant l’énergie le long du bras de l’EXO. La lame de l’épée, chauffée à vif, se met à émettre une lueur rougeâtre. L’aiguille du carburant vacille, se rapprochant doucement de la réserve. Il active le mode synthèse, et sent une décharge le long de sa propre colonne vertébrale quand la machine commence à ponctionner des ressources supplémentaires. Son champ de vision se resserre et il sent son visage se contracter. Son organisme s’inonde d’adrénaline, autant par le choc de l’explosion que par la stimulation de l’EXO qui en injecte pour remplacer les fluides prélevés.
Dans un cri de rage, il se lance sur le groupe de formes qui rient à s’en décrocher la mâchoire. Il saute, atterrissant sur deux d’entre eux en les écrasant. Sous le choc et la pression, ils éclatent au sol comme des fruits trop mûrs. Gideon se relève et en un large geste, il abat l’épée dans le tas. La lame percute les corps humains, traversant la chair tel un couteau dans du beurre. La chaleur du métal cautérise la plaie au passage, et les formes touchées s’effondrent au sol en deux morceaux. Une fumée s’échappe des boyaux cuits, et l’odeur de viande rappelle à Gideon des souvenirs de barbecue. Il revoit sa fille, Sophy, rire en jouant avec le fils du voisin. Sa femme qui lui intime de ne pas laisser Tomas s’occuper des saucisses, parce qu’il les fait brûler à chaque fois. Il serre les dents.
Les autres formes ayant évité le coup se jettent toutes en même temps sur le robot, s’agrippant à l’armature. Sous le poids, il tombe à la renverse et certains assaillants s’allongent sur l’épée, la plaquant au sol. La lame les brûle, mais ils s’entassent en profitant de leur nombre pour submerger Gideon. L’un d’eux grimpe sur l’habitacle et l’écran projette en grand le visage d’un homme lambda, le visage déformé par l’euphorie qu’il simule. Peut-être qu’il faisait simplement ses courses le jour de l’émergence.
En faisant pivoter le manche de l’épée d’un geste vif du poignet, le mode cisaillement s’active. La lame se sépare en deux morceaux complémentaires, les dents de l’un comblant les trous de l’autre. Les deux tranchants s’activent, alternant des mouvements de haut en bas. Les rangées de dents se croisent à toute vitesse, déchiquetant tout ce qui se trouve sur leur chemin comme un couteau électrique. Les formes entassées sur l’épée sont déchirées, libérant le bras de l’EXO. Le niveau de carburant frôle le niveau critique, se vidant de plus en plus vite pour maintenir le rythme de cisaillement malgré les obstacles sur le chemin. Il sent le branchement dans sa nuque qui le brûle, et son esprit qui commence à lui paraître de plus en plus lointain. Roulant sur le côté, Gideon se libère des formes encore entassées sur le cockpit et en écrase quelques-unes sous le poids de l’armure avant de se relever. L’épée s’abat de nouveau, pourfendant un autre ennemi à la verticale. Les deux moitiés d’humain tombent, répandant des viscères au sol dans un amas sanguinolent.
Prises de panique, les formes restantes s’enfuient. Il ne les poursuit pas, et essaye de reprendre son souffle. Il désactive le mode manuel et l’image de Sophy réapparaît à l’écran.
— Je te déteste !
— Ce n’est pas le moment. Trouve la terminaison.
— Carburant critique ! Je te l’avais dit ! On doit battre en retraite !
— Ne m’oblige pas à te déconnecter à nouveau.
A l’écran, l’image de sa fille vacille pendant qu’elle reprend ses marques et analyse les environs.
— Tu les a bien défoncés ces fils de pute.
— Sophy.
Faisant la moue, Sophy se remet à l’analyse. Gideon a le tournis et il sent la tension qui commence à redescendre après le combat. L’heure est venue d’en finir, et vite, avant que l’adrénaline ne quitte son corps et qu’il ne s’écroule sous la fatigue.
— Trouvé !
Il plante à nouveau une sonde dans la terminaison, encore plus grosses que les précédentes.
— Quelque chose ne… Papa ! Attention ! Derrière !
Une forme cachée dans le dos de l’EXO, restée accrochée pendant tout ce temps dans l’angle mort des caméras, se hisse sur le bras droit et colle sa tête dans le trou béant. Gideon la dévisage, elle est à peine à un mètre de lui. Le visage féminin ouvre la bouche et un filament s’en échappe, longeant la paroi intérieure de l’habitacle en se rapprochant de lui. La peur commence à le gagner et il sait que si elle l’atteint, c’en est fini pour lui. Il se décale pour s’éloigner mais l’intérieur claustrophobique du robot ne lui laisse pas beaucoup d’espace. Le harnais le gêne dans ses mouvements et il n’a pas le temps de se décrocher. Elle ouvre plus grand la bouche, désarticulant sa mâchoire dans un craquement, pour laisser s’échapper d’autres filaments du fond de sa gorge dans un râle grave. Ils se glissent à leur tour dans l’habitacle.
— PAPA !
Il tend son bras d’un coup et appuie sur les boutons de la poignée de contrôle du bras droit. Les pistons se déclenchent, sortant de l’armature brisée. La tête de la forme est placée juste devant l’un d’eux, et le cylindre métallique transperce le crâne de l’attaquant. Les filaments se rétractent et elle lâche prise, empalée sur le piston. Gideon la regarde en silence pendant de longues secondes, observant le sang couler sur le visage de l’inconnue avant de lâcher les commandes. Le piston se rétracte, et le cadavre de la femme tombe au sol comme un pantin désarticulé, rejoignant le bain de sang.
— Je… J’ai fini l’analyse. La triangulation est terminée.
— Finissons-en.
— Papa, je pense que…
— Finissons-en, coupe Gideon.
Aux alentours de la bouche de métro, le sol est recouvert par la masse visqueuse. Des longs filaments s’échappent dans tous les directions, se glissant dans les fissures du goudron et filant vers les quatre coins de la ville. L’hôte est ici, le cerveau de l’organisme qui a pris le contrôle de la capitale. Gideon essaye de retrouver sa concentration et de se calmer. Son sang palpite dans ses veines et il le sent dans sa carotide alors qu’il s’engage dans le sous-terrain. L’EXO passe à peine dans les couloirs étriqués, frôlant le plafond. Les nanomachines se recombinent au bout de la main gauche et formant une griffe qu’il laisse balader sur la fine couche de matière vivante qui recouvre les murs, déchirant le tissu de l’hôte. Il veut le faire souffrir. Il veut lui faire ressentir la peur alors qu’il s’approche. L’angoisse de l’inévitable.
Arrivé sur les quais, il saute sur les rails et s’engage dans le tunnel du métro, remontant la ligne pour retrouver l’origine du monstre. Une lampe sur l’EXO éclaire les murs et la substance noirâtre qui semble respirer dans la pénombre telle une immense membrane qui couvre désormais les souterrains de la ville. Une rame est à l’arrêt au milieu de la voie, et il arrache la porte arrière du wagon d’un geste.
A l’intérieur, à quelques mètres de l’entrée, une forme à peine reconnaissable est affalée sur la banquette. Gideon arrive à distinguer le buste d’un homme, surplombé de sa tête. A la place de ses bras et jambes, la masse vivante recouvre le corps et s’étire vers l’extérieur. Ce pauvre humain est la source de l’infection qui a pris cette ville, des années auparavant.
Il l’imagine, probablement en train de rentrer du travail après une longue journée, dans le métro. Sans crier gare, l’envahisseur se déclara en lui, prenant le contrôle de son corps et entamant la chute de la ville. Comme à chaque fois, les souvenirs de Gideon refont surface. Le jardin. L’incompréhension. La panique. Sophy, qui crie. Sa femme, le voisin, et son fils inertes au sol.
— Le niveau de carburant est vraiment critique, dépêche-toi avant que l’EXO ne s’éteigne.
L’hôte remarque la présence de Gideon et se met à hurler. Le flux audio du robot se coupe automatiquement pour protéger son opérateur. La théorie prépondérante des scientifiques de l’époque, ou du moins de ceux qui ont survécu aux premières émergences, est que les organismes racines sont capable d’émettre des fréquences audios à peine perceptible par l’humain. Ils imitent les ondes binaurales, simulant les fréquences du cerveau humain et forçant une désynchronisation des deux hémisphères, plongeant les auditeurs dans un état léthargique avant de commencer leur propagation et de les consommer un par un.
Sans le flux audio du robot, Gideon est plongé dans le silence étouffant. Sourd, il est naturellement immunisé aux attaques des hôtes. Heureusement. Ou malheureusement, peut-être. Il se demande parfois s’il n’aurait pas préféré périr dès le début de l’invasion, plutôt que passer le restant de ses jours à se battre, seul.
Un texte apparaît à l’écran.
Défonce-le, Papa. Fais vite, des formes sont en train de venir par le tunnel.
Gideon se rapproche de l’entrée de la rame du mieux qu’il peut, enjambant une excroissance visqueuse au sol. L’EXO est trop large pour rentrer à l’intérieur, et l’hôte est à peine hors de portée de sa griffe. La jauge de carburant clignote en rouge à toute vitesse.
Derrière-lui, des formes s’entassent dans le tunnel, hurlant de peur et se précipitant sur lui. Il ne les entend pas, mais il les voit sur la carte comme une nuée de petits points blancs qui remplissent le tunnel.
Il pousse l’EXO en avant, appuyant l’épaule contre la carcasse du wagon qui ploie sous la contrainte. La griffe se rapproche de quelques centimètres. Une forme s’agrippe à la jambe du robot et il l’éjecte d’un coup de pied. Le métro continue de se déformer sous le poids de l’armature du robot, rapprochant encore un peu plus sa main. L’hôte le dévisage, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte.
Cette simulation de l’horreur sur le visage de son ennemi rempli Gidéon de rage. Il repense à sa vie d’avant. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu de vrais humains ? Ces monstres manipulent les corps de leurs victimes dans une macabre imitation. Il repense au jour fatidique, dans le jardin. Ses mains sur le cou de Sophy. Il se sent crier dans le silence.
PAPA ! ILS SONT SUR TOI, DÉPÊCHE !
Une autre forme grimpe sur l’habitacle, se rapprochant du trou laissé dans le bras droit. Elle esquive habilement les pistons et laisse ses filaments glisser sur l’armure, pénétrant dans l’habitacle. Ils se rapprochent du pilote. La paroi du métro cède un peu plus et l’EXO parvient à planter les griffes dans le crâne de l’hôte. Les vrilles enlacent le cou de Gideon, remontant jusqu’à sa bouche. De sa main droite, il pousse tous les curseurs au maximum et envoie une décharge dans la gauche. L’onde ultrasonique remonte le bras du robot, secouant tout l’habitacle. Devant lui, l’hôte est pris de tremblements qui se répercutent à travers son corps et réverbèrent comme une vague sur le tissu moite qui couvre les murs du métro.
BUTE-LE !
Il tire d’un coup sec, arrachant le crâne qui vient avec la colonne vertébrale, accrochée comme les arêtes d’un poisson. Les formes tombent subitement au sol, la prise sur son cou se relâche et l’EXO s’éteint, en panne de carburant.
Gideon descend du robot, atterrissant sur un tas de pantins dont les fils ont été coupés. À bout de forces, il trébuche et s’effondre. Il se relève, essayant tant bien que mal de trouver son équilibre dans l’amas de chair au sol, avant de se hisser dans la rame de métro et d’attraper la colonne qui pend au bout de la main robotique. Il tire d’un coup sec, et elle se décroche du crâne en laissant échapper un liquide sombre. La prenant des deux mains, il l’arcboute et concentre le restant de ses forces pour essayer de la briser. Les vertèbres s’entrechoquent, se bloquant les unes aux autres. Il respire une dernière fois et serre encore plus fort. Dans le silence environnant, un craquement d’os brisés rebondit contre les murs.
Il extirpe du milieu des vertèbres un long fil rougeâtre, semblable à un gros lombric. L’hôte. L’envahisseur. Logé dans la colonne vertébrale de sa victime, il vampirise son corps comme un parasite avant d’arriver à maturité, après quoi il se révèle et prend les commandes, de sa victime d’abord puis de toute forme de vie environnante, ramenant tout sous son contrôle.
Il ouvre le réservoir de l’EXO et y jette le cadavre de son adversaire. Aussitôt, un nanorobot commence à broyer et déstructurer la matière pour la convertir en bio-carburant. Il prend un fragment de vertèbre et griffe une nouvelle strie sur l’armature du robot. 53.
Gideon remonte à l’intérieur et prépare la suite. D’abord, il doit modifier les paramètres de l’IA. Sa fille n’était pas aussi vulgaire. Et peut-être qu’il devrait la rendre un peu moins sanguinaire. Ensuite, récupérer les restes de son bras droit et réparer l’EXO. Et enfin, trouver sa prochaine cible.
Peu importe à Gideon de gagner. Pour autant qu’il sache, la guerre est déjà perdue et il est le dernier vrai humain sur Terre. Il emmènera l’envahisseur avec lui dans sa chute. Tout ce qui compte, c’est qu’ils perdent. Ils ont tué sa famille. Il les tuera tous. Coûte que coûte. Un par un. Jusqu’au dernier.