#14 - Prestige
- 21 Jun, 2026
Semaine 10, vous connaissez la rengaine depuis le temps.
Sans plus attendre, les thèmes :
- Thème 1 : Loisible
- Thème 2 : Latitudinaire
- Thème 3 : 👠 · 🪄 · 🎩 · 🚪
Contrainte : Écrit au présent
Autant dire que je ne connaissais même pas les deux premiers mots, et que leur définition ne m’inspirait pas beaucoup plus. Et puis j’avais jamais tenté de partir sur les emojis, alors pourquoi pas !
Musique d’ambiance : Clock Tower Stage - ElevenWAV
#14 - Prestige
La Promesse
Le musicien rapproche le saxophone de ses lèvres et un air de jazz en jaillit, souligné par le piano et la contrebasse pour baigner la salle de réception dans une ambiance calfeutrée. Les talons hauts de Veronica lui font mal, mais Bertrand a insisté pour qu’elle les porte ce soir et elle ne pouvait pas dire non. Elle a aussi accepté de porter la splendide robe de soirée rouge qu’il lui a acheté le mois dernier, et elle sent ses longs cheveux blond platine tomber sur son dos nu.
Les murs de la salle sont décorés de splendides moulures encadrant des fenêtres ouvertes de part et d’autre de la pièce, pour laisser filer un léger courant d’air en cette nuit d’été. Les draperies striées de fils d’or sont tirées sur les côtés, nouées d’un cordon en velours pour laisser place à la vue du jardin qui entoure les abords du palais. Elle ne sait pas à qui ou quoi correspondent les statues qu’elle aperçoit au loin, ni celles qui sont représentées au mur en se dressant jusqu’au plafond mais elle n’a pas prévu de l’apprendre ce soir. Au bout de la pièce, une grande scène fait office de théâtre pour le commissaire-priseur qui anime la vente aux enchères. Des bijoux étincelants sont mis en vente les uns après les autres, issus d’anciennes collections de luxe ou vendus par des héritiers qui n’en ont plus l’utilité. Les pierres précieuses attirent le regard Veronica, comme si elle était appelée par ce défilé continu, mais Bertrand lui a bien fait comprendre qu’ils n’étaient pas là pour faire du shopping. Il l’a emmené à l’opposé, à côté du buffet et des mange-debout car c’est ici que les relations se tissent et les liens commerciaux se construisent.
Elle le regarde revenir des toilettes, dans son costume qu’il a fait faire sur mesure et qui met quand même en avant son ventre bedonnant. Les lumières des chandeliers se reflètent sur son crâne dégarni, lui donnant l’apparence d’un œuf dans sa coque qui aurait pris le temps de mettre sa chevalière et de glisser sa montre à gousset dans la poche de sa veste. Un œuf Fabergé à taille humaine. Veronica le déteste, lui, sa personnalité, son apparence, et tout ce qui va avec. Mais il est riche, et il laisse passer presque tous ses caprices alors elle est prête à faire l’effort d’une soirée mondaine de temps à autre, si c’est le prix à payer pour continuer à vivre à ses frais. Supporter les regards hautains des autres convives, les ignorer quand ils se murmurent dieu sait quoi au creux de l’oreille en la fixant. Elle n’est pas une escort, ça non. L’argent, oui, mais jamais contre du sexe et Bertrand l’accepte sans broncher. Il est uniquement intéressé par elle pour son apparence et l’image qu’elle renvoie. Il est tout à fait normal et attendu qu’un homme de son calibre, businessman au succès retentissant, se permette la compagnie d’une belle femme d’une trentaine d’années même s’il en a bientôt soixante.
— Vous reprendrez une coupe de champagne ? demande un serveur qui passait par là.
— Volontiers, répond Bertrand en saisissant deux coupes.
Il tend une des coupes à Veronica, qui l’attrape en prenant soin de ne pas toucher ses mains flétries. Au loin, le commissaire-priseur annonce le prochain objet en vente : une paire de boucles d’oreilles qui auraient appartenues à une impératrice d’un pays dont elle n’a jamais entendu parler.
— Ce soir, je dois m’entretenir avec le monsieur en blanc, là-bas. Et aussi cette femme avec le chapeau. Et après…
Elle ne l’écoute déjà plus, complètement désintéressée par la longue liste d’inconnus qu’il va énumérer avant de lui demander de le suivre et laisse son regard se balader dans la foule d’invités qui se ressemblent tous, avant de tomber sur un homme de son âge, le seul de la pièce il faut croire. Plutôt grand et élancé, sa silhouette est d’autant plus allongée par son haut-de-forme un peu cliché qui surplombe son costume trois pièces noir affublé d’une cape au revers rouge.
— Ils ont invité un magicien ? coupe Veronica.
— Pfft. Aucune classe. Quel cliché. Il est bientôt l’heure de faire notre tour, je compte sur toi pour faire comme je te l’ai demandé, c’est à dire rien, reprend Bertrand en regardant sa montre à gousset. Laisse-moi gérer et contente-toi de sourire.
Le jeune homme se retourne et son regard croise celui de Veronica. Il maintient le contact et un sourire carnassier traverse son visage alors qu’il se rapproche.
— Monsieur, madame, dit-il en s’inclinant. Jack, magicien extraordinaire à votre service.
— Déblayez, nous n’avons pas le temps, dit Bertrand.
— Le temps, nous en avons tous. L’important c’est de ne pas le perdre, reprend Jack en faisant un clin d’œil à Veronica.
Elle sent une main glaciale se glisser dans son dos, touchant sa peau comme pour y marquer son territoire. Est-il possible que Bertrand se sente menacé ? Par ce magicien ?
— Faites-nous un tour de magie, je vous en prie, dit Veronica.
— Adjugé vendu ! Prochain objet : une splendide tiare ornée de tant de saphirs qu’on pourrait croire y voir l’océan, annonce le commissaire-priseur.
— Bien entendu, chère madame.
Jack glisse sa main gantée à l’intérieur de sa veste et en extrait une baguette noir aux embouts blancs. Ses yeux noisette ne quittent pas Veronica du regard et elle jurerait y voir briller une étincelle. Du désir, peut-être ? Il agite le bâton et en tapote le bout sur sa main libre. Des fleurs jaillissent de l’extrémité en un bouquet de roses en papier, qu’il tend à Veronica.
— Je ne peux pas croire qu’une telle beauté ne soit affublée de fleurs en cette belle soirée ! Sûrement que vous les avez laissées au vestiaire pour ne pas vous encombrer ?
— Je vous ai déjà dit de dégager, répond Bertrand dans un sifflement.
Elle sait très bien qu’il n’en fera rien. Il ne sait qu’aboyer, pas mordre.
— Mes excuses, cher monsieur, peut-être une offrande pour la paix ?
Jack ôte son chapeau, dévoilant ses cheveux châtains en bataille. Il y plonge la baguette et la fait tourner, comme une sorcière qui touille son chaudron de soupe, avant de l’extraire d’un coup.
— Alakazam !
Une colombe s’échappe du chapeau en émettant un roucoulement sonore qui interpelle les invités alentours. Tous les regards sont tournés vers l’oiseau blanc qui s’envole et se pose en haut des moulures sur les murs. Les invités sont partagés entre curiosité et peur de recevoir une fiente sur leurs costumes hors de prix, ou pire, dans leur coupe de champagne. Jack s’incline, tirant sa révérence.
— Je vous souhaite une bonne soirée à tous les deux. Peut-être nous reverrons-nous plus tard.
— Certainement pas.
— Bonne soirée, Jack, dit Veronica en souriant.
Il ne l’intéresse pas tant que ça, mais tout est bon à prendre pour provoquer Bertrand. Plus vite il sera énervé, plus vite il aura envie de mettre un terme à cette soirée et lui proposera de rentrer chez eux en écourtant ainsi le supplice de Veronica.
— Méfie-toi de ces saltimbanques, lui intime Bertrand une fois Jack parti, ils ne sont rien de plus que des voleurs et des chenapans. Il faut surveiller leurs mains et surtout ne jamais les écouter. Ils savent redoubler d’artifices pour faire passer inaperçu leurs vulgaires tours de passe-passe.
Le temps s’écoule au ralenti pour elle, les conversations avec les personnes d’intérêt identifiées par Bertrand s’enchaînent et elle n’en écoute pas un traître mot, préférant regarder du coin de l’œil cet énigmatique magicien qui papillonne entre les invités, répétant des tours de magie aussi classiques que prévisibles mais néanmoins spectaculaires. Une proposition commerciale par-ci, des compliments par-là. Oh, j’ai suivi vos exploits sur le marché du pétrole ! Tout simplement époustouflant. Quel visionnaire ! Nous devrions faire affaire ensemble, j’ai justement la possibilité d’investir dans le transport maritime, qu’en pensez-vous ? Et les réponses sont toutes les mêmes, bien sûr, des hochements de tête convenus et des compliments en retour, un échange de politesses et la promesse d’un appel dans les prochains jours pour étudier le sujet plus en profondeur.
Entre deux discussions, Veronica propose d’aller chercher quelques petits fours sur le buffet, car la faim commence à la tenailler. Bertrand met la main à sa poche, pour en tirer la montre à gousset, mais elle a disparu. Il tâte son costume, palpe ses poches et fouille le sol du regard.
— Donne-moi ma montre, s’il te plaît.
— Je ne l’ai pas, tu te doutes bien que je n’ai pas de poches dans cette robe, répond Veronica.
— Ce petit con, je vais lui faire sa peau.
Son crâne rougit un peu plus à chaque seconde qui s’écoule, pour le plus grand bonheur de Veronica. Il est hors de lui, c’est parfait. La soirée touche à sa fin, et elle pourra bientôt retrouver le calme de leur grand appartement et se retrancher seule dans ses quartiers pour éviter de devoir le supporter une seconde de plus. Elle le regarde fondre sur Jack en furie avec sa démarche dandinante.
— Petit voleur ! Tu as cru que tu allais t’échapper avec les biens de tous les invités, c’est ça ? Rends-moi ma montre sur le champ avant que je n’appelle la police.
— Monsieur, voyons, il n’y a pas besoin d’employer un tel langage ! Je vous en prie, calmez-vous et dites-moi comment je peux vous aider, répond Jack.
—Ne joue pas au petit con avec moi, gamin. Je connais des gens, je peux te faire disparaître en un claquement de doigt.
— Disparaître en un claquement de doigt, n’est-ce pas là le rêve de n’importe quel magicien ?
Jack laisse un rire lui échapper avant de reprendre son sourire tranchant, fixant Bertrand. Veronica se perd dans ses yeux brillants et plein de passion. Est-ce qu’elle serait en train de ressentir quelque chose pour ce garçon ? Ou alors, est-ce qu’elle s’ennuie ? Il déborde de charisme, ça, c’est sûr. Un petit je-ne-sais-quoi qui attire l’attention.
— Sécurité ! hurle Bertrand.
Sur la scène, le commissaire-priseur se tait, interrompant sa description d’un bracelet et les personnes assises se retournent. La salle entière se concentre sur l’altercation en retenant sa respiration alors qu’un agent de sécurité se glisse dans la foule.
— Que se passe-t-il ? dit le colosse.
— Ma montre à gousset a mystérieusement disparu de ma poche. J’en mettrais ma main à couper qu’il me l’a volé pendant un de ses tours de magie à la noix. Fouillez-le, et sortez-le d’ici.
— Allons bon, les accusations sont faciles mais quelles preuves avez-vous de ma culpabilité ? Je ne suis qu’un humble magicien, ici pour vous servir et égayer la soirée.
— Je ne me rappelle pas avoir vu mention d’un magicien dans les instructions concernant la soirée, menace le colosse.
L’agent de sécurité attrape le poignet de Jack sans prévenir et fourre l’autre main dans les poches de sa veste, puis de son pantalon, avant d’en sortir une montre à gousset. Le magicien lève la main et un claquement de doigts vient se mêler à la surprise des invités.
— Quelle surprise ! Un splendide tour de magie, monsieur, tellement plus captivant que de faire apparaître une pièce de monnaie derrière mon oreille, dit Jack en riant.
Le Tour
Il est bientôt minuit et la nuit s’annonce encore très, très longue. Une fois n’est pas coutume, Gauthier a été assigné au tri et à la surveillance des détenus avant la garde à vue car c’est lui le petit nouveau, et comme d’habitude pour un mercredi soir, les policiers sont en sous-effectifs et les créneaux pour les interrogatoires se font attendre. Parfois, il se demande s’ils sont vraiment sous l’eau ou si ses collègues profitent de leur grade et de l’absence des supérieurs pour se la couler douce dans leur bureau, et dans combien d’années il aura ce privilège, lui. Dans cette pièce sans fenêtre, en enfilade entre un couloir et les bureaux des policiers, la nuit semble s’éterniser et le temps est à l’arrêt, d’autant plus qu’il n’y a rien pour se divertir ou se changer les idées. Les murs sont blancs, éclairés par des néons tout aussi clairs, et le seul mobilier qui répond à l’appel est un banc métallique pour les détenus en attente et un bureau pour le policier en poste. Il fait chaud ici, faute de climatisation, et il sent une goutte de sueur perler sur son front. Il passe une main potelée sur son visage jeune comme pour l’éponger, repoussant ensuite en arrière une mèche blonde qui lui tombe devant les yeux. Un bip retentit et la porte s’ouvre pour laisser entre son chef.
— Gauthier, un autre hurluberlu pour toi. Il a essayé de voler une montre à un des richoux de la vente aux enchères. J’y retourne pour m’assurer que rien d’autre n’a disparu et que la situation est sous contrôle, mais on a déjà fouillé ce gars et il n’a rien. Tout ce qu’il avait sur lui est dans le carton. Thomas m’a dit qu’il avait un créneau pour l’interroger dans quelques heures, il viendra le chercher.
Il est accompagné d’un gamin d’une trentaine d’années portant un costume très chic qui détonne beaucoup avec la paire de menottes à ses poignets. Son supérieur le fait s’asseoir sur le banc, dépose sur le bureau de Gauthier une boîte contenant les effets personnels du détenu ainsi que le dossier préliminaire avant de quitter la pièce en scannant son badge à la porte, pour en déclencher l’ouverture.
— Très sympa, votre petit bureau. Chichement décoré, mais le minimalisme a son charme, dit l’homme.
— T’es un marrant, toi, répond Gauthier.
Quelques heures ? Là, c’est sûr, ils se foutent de sa gueule. Ce n’est pas comme si la ville était débordée par le crime et que les clients affluaient, non, il est presque sûr qu’il va devoir se farcir la soirée en tête à tête avec ce petit blagueur. Bon, au moins, se rassure-t-il, c’est mieux qu’un drogué ou un alcoolique. Gauthier le dévisage, puis ouvre la chemise du dossier avant d’attraper une feuille et un stylo pour y noter les effets personnels du potentiel détenu.
— Vous m’excuserez, j’ai été un peu pris de court et je n’ai pas eu le temps de faire ma valise ! N’oubliez pas de noter qu’il y a une paire de gants, ce serait dommage que je n’en retrouve qu’un seul à la sortie. D’ailleurs, je vous recommande de ranger la cape, les gants et la baguette dans le chapeau, comme ça ce sera plus facile à transporter.
On dirait un animateur pour un anniversaire d’enfants ou la kermesse du coin avec son costume de pacotille. Il se tient droit sur le banc, tout sourire comme s’il n’avait pas trop compris ce qui allait lui arriver. Gauthier remarque sa main droite, couverte de cicatrices profondes qui en enlace le dos et rejoignent son petit doigt.
— Nom ? Occupation ?
— Jack Houdini. Magicien. Et vous ?
— Écoute-moi mon coco, je t’invite à ne pas te foutre de ma gueule si tu ne veux pas empirer ton cas.
— C’est mon vrai nom ! Je n’y peux rien si le hasard fait bien les choses. Vous m’excuserez, je n’ai pas ma carte d’identité sous la main, répond-il en agitant les menottes.
Le policier s’affaire à noter les informations dans le dossier, maudissant l’absence d’un ordinateur dans cette pièce et son obligation à y rester pour surveiller le détenu. Qu’il le prenne pour un con, tiens, il s’assurera qu’il finisse dans une cellule où le sol colle et les murs sont couverts de pisse, ça lui apprendra. Ses yeux glissent sur le papier, rien de bien intéressant n’y est encore indiqué et la plupart des cases du formulaire sont vides. Même la personne en poste à l’accueil n’a pas l’air d’avoir envie de se fouler ce soir, et elle s’est contentée d’indiquer “tentative de vol, pas d’altercations physiques ni agression notable”.
— Vous n’avez rien trouvé de moins voyant comme costume ? Ce n’est pas le plus malin pour commettre un vol, on vous voit de loin.
— Je vous jure monsieur, je n’ai rien fait. C’est une conspiration, tout le monde m’en veut. En fait, vous savez quoi, je ne veux pas m’exprimer sans mon avocat. Oubliez ce que j’ai dit.
Il reporte ses paroles tout en maugréant, à l’évidence il ne pourra pas lui tirer les vers du nez. Fraîchement diplômé, Gauthier commence à se demander si la carrière de policier est bien celle qui est faite pour lui. Ce genre de soirées lui font grincer les dents, et il préfèrerait largement être à la maison avec sa copine plutôt que coincé avec ce cinglé.
— Excusez-moi, monsieur le policier, reprend Jack, auriez-vous un mouchoir ? J’ai le nez qui coule. Les allergies, vous savez.
Gauthier lui tend un mouchoir, frustré de devoir se plier aux demandes de Jack mais contraint d’y répondre pour assurer un minimum de décence au détenu. Et puis, c’est toujours mieux que de devoir l’entendre renifler pendant des heures. Il reprend la rédaction de son rapport, qui sera bref au vu des discussions, et puis son collègue n’aura qu’à se débrouiller pour l’interrogatoire, merde. Il sera d’ailleurs en forme, étant donné qu’il est sûrement en train de roupiller tranquillement en prétextant du retard sur d’autres dossiers. Tout compte fait, la vie de magicien doit être beaucoup plus excitante que celle d’un secrétaire en uniforme.
— Vous savez ce qu’il y a au menu ce soir ? Je commence à avoir faim. Vous entendez mon ventre qui gargouille ?
— C’est pas l’hôtel ici. Si tu fini en cellule, et crois-moi ce sera le cas, t’aura ton assiette de riz comme tout le monde. Peut-être un bout de pain, s’il en reste.
— C’est bien dommage, j’ai connu des établissements plus accueillants que celui-ci.
— Et fais disparaître ce sourire d’abruti avant que je ne m’en occupe.
Gauthier ferme la chemise en papier, n’ayant plus rien à griffonner dans les cases du formulaire, s’empare de son téléphone qui n’a pas de réseau et qui est donc réduit à ses fonctions les plus basiques. Il regarde quelques photos de sa copine et en prend une de l’énergumène devant lui pour avoir un souvenir. Le cliquètement des menottes résonne contre les murs alors que Jack essaye de trouver une position confortable sur le banc, se tortillant sur place.
— C’est quoi, les cicatrices sur ta main ? Un accident ? demande Gauthier pour combler l’ennui.
— Tout dépend de votre définition d’un accident. S’il est auto-infligé, parle-t-on vraiment d’accident ?
— Fais-moi un tour de magie, au lieu de dire des conneries.
— Un peu compliqué, vu la situation, vous comprendrez que je n’ai pas forcément les outils nécessaires.
— Alors expliques-en un.
— Voyons, monsieur le policier, vous savez bien qu’un magicien ne révèle jamais ses secrets. C’est la base même de notre métier, et le cœur de la magie ! Magie, qui n’existe pas d’ailleurs, et qui n’est vraiment qu’écran de fumée et tour de passe-passe. Ah, si, je peux vous parler de quelque chose ! Cela devrait nous occuper pendant les heures qui nous restent, c’est bien ce qu’a dit votre chef ? J’ai un peu peur que le temps se fasse long. M’enfin ! L’important, si vous voulez découvrir les secrets d’un magicien, c’est de regarder ce qu’il ne vous montre pas. Ne suivez pas la main qui gigote avec la baguette, portez votre regard sur l’autre qui se glisse dans votre poche.
Gauthier ne se rend compte que trop tard de son erreur. Le voilà parti dans un monologue qui ne veut plus en finir, avec son petit sourire en coin. Il lève les yeux au ciel en se demandant comment il pourra bien l’arrêter, puis se dit que le mieux reste de le remettre à sa place.
— Elle risque pas trop de gigoter, ta main.
Il repose un instant son regard sur sa main droite et n’y compte que 4 doigts. Le petit doigt n’est plus là et ne reste que les cicatrices qui s’arrêtent autour d’un petit moignon surplombé de quelque chose qui s’apparente à un pas de vis. Il a à peine le temps d’ouvrir la bouche que Jack se lève et se jette sur Gauthier. Pris de surprise, il recule sa chaise pour se lever à son tour mais trop tard, son assaillant lui met les mains au cou et il sent un picotement dans sa nuque avant de sentir sa conscience vaciller.
— Bonne nuit, monsieur le policier.
Le Prestige
Jack accompagne la tête du policier en la posant délicatement sur le bureau. Il regarde en souriant l’aiguille imbibée de morphine dans sa main gauche au bout de laquelle perle une goutte de sang. Le produit en très faible dose ne fera pas effet longtemps, ne laissant que peu de temps à perdre pour le magicien qui s’entreprend à enlever les vêtements de Gauthier, puis les siens. Il enfile l’uniforme de policier, un peu trop large pour lui et moite de transpiration mais tant pis.
Il utilise le mouchoir pour essuyer l’aiguille avant de la glisser dans la serrure des menottes, tendant l’oreille pour déceler les cliquetis des barillets individuels suivi du clic libérateur. Jack récupère le doigt en silicone qu’il a laissé sur le banc. La prothèse creuse n’est rien de plus qu’une armature pour y ranger les outils d’un véritable maître de la disparition. La préparation de cette petite cachette était douloureuse et il y a beaucoup perdu en dextérité, mais elle fait toujours son effet quand bien même elle manque de finesse à son goût. De ses mains désormais libres, il y glisse l’aiguille dans la cavité prévue à cet effet puis la revisse au bout du moignon. La bordure de la prothèse vient épouser le reste de sa main, disparaissant quasiment à l’œil nu dans les cicatrices qui zèbrent la zone. Une aiguille, c’est suffisant pour s’échapper de n’importe quoi. Peu importe comment la police est organisée, peu importe leur processus, il y a toujours un moment de faiblesse qui peut être transformé en opportunité. Comme tout bon tour de magie, l’essentiel est d’attendre cet imperceptible moment d’inattention de l’auditoire et de le saisir.
Jack jette un dernier coup d’œil à ce jeune policier qui était beaucoup trop prétentieux à son goût avant de se dire qu’après tout, autant aller au bout du spectacle. Il fait enfiler sa tenue de magicien à Gauthier qui se retrouve un peu à l’étroit, de toute façon il ne pourra pas l’emporter en partant, et l’assied sur le banc avant de le menotter. Ensuite, il prend le dossier sur la table, qu’il glisse entre son torse et la chemise, puis remonte son pantalon pour plaquer le papier contre lui.
Fouillant les poches de son nouvel accoutrement, il dresse une liste mentale des outils à sa disposition : des clés de voiture, un portefeuille, un badge et un paquet de cigarettes. Rien de très intéressant, même pas de cash mais il n’a pas besoin de grand-chose de plus. Le lecteur de badge émet un bip en scannant celui du policier et la porte se débloque pour laisser sortir Jack. Il se glisse dans le couloir, la tête basse, et se répète dans sa tête le chemin qu’il a parcouru à son arrivée au poste de police. Gauche, puis droite, puis tout droit. Le problème, c’est que certains de ces couloirs étaient flanqués de baies vitrées donnant sur des bureaux, autant éviter de prendre des risques inutiles. La solution, c’est le plan d’évacuation qu’il a remarqué sur le mur à côté de la salle d’attente du cabinet de garde à vue.
Par chance, une sortie de secours n’est qu’à quelques mètres et il s’y dirige en accélérant le pas, pressé de retrouver l’air frais de la nuit.
— Tu fous quoi ? dit quelqu’un derrière lui.
— Je vais juste fumer une clope et je reviens, répond Jack en sortant le paquet de sa poche.
Continuant son chemin sans se retourner, il étouffe un rire qui grandi en lui. La meilleure façon de passer n’importe où, c’est de faire croire qu’on sait où on va, comme pour cette vente aux enchères où il lui a suffi de passer par l’entrée de service en prétextant avoir été employé pour l’animation. Personne ne s’est posé de question, et ils l’ont laissé rentrer sans broncher. Jack trouve la porte de secours, en pousse le battant et se retrouve sur le parking.
Le bip de la clé de voiture déclenche un flash d’un véhicule noir à quelques mètres de là, et il monte dans la citadine comme si elle lui appartenait. Il attrape un chewing-gum qui traîne dans le vide-poches, met le contact et sort du parking sans bruit en choisissant une direction au hasard. Les bâtiments défilent sur les côtés et Jack remonte quelques rues avant de garer la voiture sur une place réservée aux livraisons. Avant de descendre, il prend soin de modifier les réglages de la console du tableau de bord pour changer la langue en chinois, puis il modifie les orientations des rétroviseurs et triture tous les leviers du siège du conducteur pour en changer la position. Il recrache le chewing-gum dans sa main et le pousse dans le contact en finissant de l’y tasser avec la clé. Ça, c’est cadeau, se dit-il.
Dans la rue, il reste à l’affut des sirènes, même s’il est peu probable que les policiers n’aient découvert sa disparition pour le moment. Pour le moment, tout se passe comme sur des roulettes, c’est trop facile. Il trouve un vélo accroché à une barrière, fait sauter le cadenas en utilisant la selle comme levier et l’enfourche, faisant marche arrière sur quelques blocs avant de bifurquer.
La ville dort et Jack savoure ces moments de calme après tant de péripéties, il repense à ce gros tas prétentieux et sa compagne qu’il doit payer une fortune, vu sa beauté. Il est toujours si facile de provoquer des gens prétentieux comme lui, qui se croient supérieurs à tous les autres et pensent mériter toute l’attention du monde. A peine avait-il donné un peu de mordant à la fille qui se tenait à ses côtés que le vieux crouton s’était offusqué. D’ailleurs, il avait mis beaucoup de temps à se rendre compte que sa montre avait disparu et pendant un moment, Jack avait bien cru que son plan allait tomber à l’eau. Mais tout était rentré en ordre, il avait crié assez fort pour attirer l’attention de toute la salle et enclencher la suite.
Il laisse le vélo sur trottoir, se débarrasse du dossier de police et des clés de voiture en les jetant dans une bouche d’égout avant de se faufiler dans une petite ruelle qui donne sur un square emprisonné entre 4 grands bâtiments de bureaux, déserts à l’heure qu’il est. Jack s’installe sur un banc en bois surplombé d’un arbre, à l’abri des regards indiscrets.
— Et maintenant, le prestige, murmure-t-il en souriant.
Il porte deux doigts à sa bouche et un sifflement strident s’en échappe, rebondissant entre les murs des bâtiments puis s’évanouissant dans le calme de la nuit. Les secondes passent, sans réponse, puis un roucoulement se fait entendre et une colombe plonge en piqué dans le square, serrant dans ses griffes une tiare sertie de saphirs. Elle la dépose dans les mains de Jack avant d’atterrir sur son épaule et de frotter sa tête contre son cou en roucoulant à nouveau. Il la caresse d’un doigt et lui gratte le ventre.
— Bon travail, Kiki. Je n’ai pas de petits encas pour toi sous la main, mais nous aurons bientôt de quoi vivre comme des rois. On va devoir filer d’ici assez vite, autant ne pas prendre de risques inutiles. J’ai entendu dire que Venise était splendide en cette période de l’année, qu’en penses-tu ? Si nous avons un peu de chance, on devrait même avoir assez d’argent pour s’acheter une jolie villa dans la campagne italienne et se la couler douce. Il faut juste que l’on se débarrasse de cette tiare, on ira voir tonton avant de prendre le train.
Il a passé des années à dresser son oiseau de compagnie pour leur plus grand tour de magie. D’abord, lui apprendre à répondre au mot-clé alakazam pour qu’elle sorte du chapeau, repère les objets les plus brillants de la pièce et aille se nicher en hauteur. Ensuite, qu’elle attende que Jack claque des doigts, une fois l’attention attirée sur lui, pour sortir de sa cachette et aller récupérer son butin à l’abri des regards indiscrets. Et enfin, qu’elle s’échappe par le fenêtre et attende son sifflement dans la nuit. Un pari osé, mais tout bon magicien qui se respecte se doit d’avoir confiance en ses talents.