#15 - Ravissement

#15 - Ravissement

Semaine 11, ça avance vite pétard !

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Attention
  • Thème 2 : Hiératique
  • Thème 3 : 🐦 · 🦖 · 📑 · 🪗

Contrainte : Se passe durant un évènement historique

Cette semaine encore, je dois bien avouer que les thèmes ne me parlaient pas de zinzin. J’ai passé plusieurs jours à chercher une idée, je suis passé à 2 doigts d’écrire une fanfic Jesus x Judas le jour de sa crucifixion mais bon, quand même.

Finalement, je me suis dit que les théories de conspiration et les personnes hypervigilantes, c’est plutôt drôle comme sujet donc je suis parti sur le premier thème ✒️


Musique d’ambiance (sacré titre) : We Have to Leave This Town Because I Have Done Something Unforgivable - Peter Talisman, gorse panshawe, Samuel Organ

#15 - Ravissement

La cuisine est plongée dans une semi-pénombre, coincée entre le jour et la nuit. La lumière du soleil au zénith filtre à travers les plaques de polystyrène collées sur toutes les vitres de la maison pour empêcher quiconque d’espionner Didier, et tout particulièrement les caméras satellites du gouvernement qui épient le peuple depuis l’orbite. La tapisserie vieillie se décolle par endroit, laissant pendre des lambeaux ocres qui menacent de tomber au sol à tout instant. La poussière flottant dans l’air et l’odeur de renfermé isolent encore un peu plus la pièce du reste du monde. Il vit seul dans cette maison, porte pour la troisième journée consécutive le même t-shirt jauni qui était blanc autrefois, son jogging épuisé qui lui supplie de le jeter à la poubelle. Pour dégager son visage pâle parsemé de tâches rouges, Didier a attaché ses longs cheveux bruns en un chignon gras et luisant.

Il ouvre machinalement son frigo et récupère deux œufs pour son petit-déjeuner, les derniers. Les étagères habituellement remplie de conserves sont vides, il va être l’heure de partir en excursion au village pour faire quelques courses. Didier jette les œufs sur la poêle et les fait revenir, y ajouter un peu de sel et de poivre puis les place dans une assiette mal lavée avant de retourner dans le salon pour manger. Ici aussi, la lumière est étouffée et les fenêtres sont condamnées. Personne ne l’espionnera, ni ici, ni nulle part ailleurs. Il n’est pas dupe, il n’est pas un mouton, manipulé par la désinformation gouvernementale et les mensonges. Il est attentif. Aux aguets. Il les voit venir, insidieux et manipulateurs qu’ils sont.

D’une main, il repousse la version imprimée de Time Cube qu’il a passé la nuit précédente à éplucher ce qui lui a valu de gros cernes et un léger mal de crâne au réveil. La théorie est intéressante, mais trop farfelue, estime-t-il, et la logique qui y est présentée comporte des similitudes à celle de la théorie de la terre plate : une analyse complotiste volontairement exagérée qui permet de brouiller les pistes. Une méthode pour les grands de ce monde qui leur permet de s’immiscer dans les discussions des penseurs libres, d’y semer le doute et de les décrédibiliser aux yeux de leurs pairs en noyant leurs vraies théories sous des foutaises.

Le salon est chichement décoré, laissant la place à tout ce dont Didier a besoin pour mener ses réflexions. Il n’a presque rien gardé comme souvenirs des quarante années de sa vie, parce que rien n’est important. Tous ses proches lobotomisés par l’état, par la désinformation et par leurs beaux discours ont mis de la distance avec lui. Ils craignent la vérité, ont peur de découvrir que le monde leur ment, le traitent de fou à lier. Un grand tableau en liège est fixé au mur, recouvert de dizaines de photos de différents dirigeants et personnalités importantes, récupérées dans des journaux, des magazines ou sur internet. Elles sont regroupées par individu et triées par ordre chronologique, méticuleusement analysées et mesurées pour en extraire toutes les informations clés : l’angle du nez, la hauteur des oreilles relativement aux yeux, la largeur de la glabelle… Un jour, il le sait, il aura la preuve irréfutable qu’ils sont des reptiliens. Des hommes-lézard qui se font passer pour des humains et qui tirent les ficelles dans l’ombre pour manipuler les foules, contrôler la pensée et avoir à disposition un vivier d’êtres vivants à consommer. Mais leur façade n’est pas infaillible, et ils muent tous, un jour ou l’autre. Un jour, Didier aura la preuve que leur visage a changé de forme et il pourra prouver que cette société n’est qu’un large théâtre de marionnettes piloté par quelques personnes.

Il pose sa fourchette dans son assiette vide et se masse délicatement le rein gauche qui le lance depuis des mois. Didier retourne dans la cuisine pour se préparer une infusion de pissenlit afin de drainer les toxines qui le dévorent de l’intérieur. Hors de question de consommer des médicaments, il préfère s’en remettre aux bienfaits de la nature plutôt que de prendre des tranquillisants camouflés en antidouleurs. Le broc d’eau est vide, alors il attrape un seau pour aller au puits : la fluoration de l’eau mise en place par le gouvernement depuis des années l’empêche de se servir simplement du robinet, l’obligeant à renouveler régulièrement son stock d’eau pure. Il enfile un masque en silicone qui recouvre tout son visage comme un alter ego, un homme blond aux pommettes saillantes qui ne lui ressemble en aucun point et lui permet de cacher son identité aux satellites espions lorsque Didier a besoin de sortir de sa cachette.

La lourde porte d’entrée grince en s’ouvrant, donnant sur un jardin en friche où les mauvaises herbes lui atteignent les genoux, grimpant sur l’épave de voiture abandonnée et la balançoire qu’il n’a jamais pris le temps de désinstaller après avoir récupéré les clés de sa maison d’enfance. En se dirigeant vers le puits caché sous le seul arbre encore vivant, tout au bout du terrain, son regard se porte sur les vastes plaines qui entourent la maison isolée. De l’extérieur, on dirait un bâtiment abandonné et presque en ruines, avec toutes ses fenêtres calfeutrées et sa façade effritée qui n’a pas été entretenue depuis au moins vingt ans. Personne autour, personne pour l’espionner. Il se rappelle aussi que la région a pour projet de construire une antenne 5G dans les environs, et il ferait bien de trouver un moyen de faire capoter la construction, sinon quoi il devra déménager et trouver un autre antre. Ces ondes néfastes n’auront pas raison de sa vigilance, et il ne se laissera pas endormir par les études qui ne font état d’aucun impact sur la santé des personnes habitant à côté des émetteurs.

Didier ramène le seau dans la cuisine, prépare rapidement son infusion qu’il boit d’une traite avec une grimace, laissant le liquide âpre se glisser entre les lèvres du masque en silicone, puis attrape un sac et ressors de la maison. Il attrape ses clés, fermant une à une les 4 serrures puis il enfourche son vélo pour aller au village renouveler ses provisions. Depuis combien de temps n’est-il pas sorti du terrain ? Deux semaines, peut-être trois. Un mois ? Il limite au maximum ses excursions dans ce hameau désormais hostile qui a décidé de faire installer, à son grand dam, un système de surveillance en circuit clos. Circuit clos, si on les croit. Lui, il sait que toutes ces caméras de surveillance ne sont que le premier pas vers un suivi de chaque fait et geste de tout un chacun, plus précis encore que ces satellites.

Il pédale et remonte la grande route, sentant le vent frais caresser ses mains alors qu’il étouffe sous la chaleur du masque en silicone. Un jour, il aimerait terminer son projet de se construire un véhicule motorisé, mais il devient de plus en plus compliqué de trouver les pièces nécessaires à son entreprise car l’industrie automobile est totalement gangrénée par la surveillance, et on retrouve de l’électronique partout. Il en est sûr, le confort apporté par la technologie n’est qu’une bonne excuse pour truffer les voitures de caméras et de micros.

Des grandes trainées blanches dans le ciel indiquent le passage récent d’avions, diffusant des produits chimiques volatiles retombant lentement au sol qui seront naturellement absorbés par les habitants afin d’inhiber leur cognition et de les rendre bien dociles. Didier se note qu’il devra se préparer un détoxifiant en rentrant chez lui afin de se débarrasser au plus vite des toxines avant qu’elles ne s’accrochent à ses neurones. Cette combine non plus, elle ne marchera pas sur lui. Pour un mois de mars, la météo est étonnamment clémente et il fait presque chaud, bien plus que les moyennes de saison usuelles. L’état aurait construit un contrôleur de météo dans les parages ? Il devra enquêter, plus tard.

Arrivé au village, un sentiment inconfortable l’envahi peu à peu, comme si quelque chose clochait. Le silence. Le calme. Didier n’est plus très sûr de la date, mais la bourgade n’a pas pour habitude d’être aussi léthargique. Tous les commerces sont fermés, les restaurants et même le café du coin de la place. Seul le supermarché est ouvert, en témoigne la lumière des néons à l’intérieur, et une pharmacie au coin de la rue. L’enseigne clignote, la croix verte présentant une foule d’animations rapides, avant de donner la date. Vendredi 28 mars. Où sont-ils tous passés ?

Des théories se bousculent dans sa tête. Quelque chose se passe, quelque chose s’est passé, quelque chose qui lui échappe. Les reptiliens auraient déjà levé le filet pour récolter les humains et s’en nourrir ? Et il aurait échappé à la récolte ? Ou alors tout le monde est parti, mais où ? Le ravissement, comme le prédisait la bible ? Non, ça ne peut pas être ça. Les rues seraient jonchées de vêtements abandonnés, signe de la disparition des humains choisis par le Seigneur. Didier a besoin d’en savoir plus. Il doit en savoir plus, pour pouvoir se prémunir. Un chat traverse la route en miaulant, ce qui le fait sursauter. Tendant l’oreille, il cherche le bruit d’une voiture au loin mais n’entend rien de plus que des oiseaux qui chantent, probablement des robots qui se font passer pour des oiseaux et qui ont des caméras à la place des yeux, soit dit en passant.

Il pénètre dans le supermarché et sursaute à nouveau lorsque la caissière lui dit bonjour d’un ton incertain. Elle le regarde de haut en bas, son regard s’arrête sur son visage comme si elle le décortiquait. Est-ce vraiment une humaine ? Ou les reptiliens ont-ils déjà remplacés les humains, après les avoir dévorés ? Didier ne lui répond pas et se presse dans les rayons, attrapant quelques provisions qu’il fourre dans son sac sans ménagement. Son esprit bourdonne, retournant les indices dans sa tête pour trouver une explication plausible. Le vrai risque serait que la caissière reptilienne se rende compte qu’il n’est pas l’un d’eux et qu’elle le dénonce, ou pire qu’elle l’attaque. Elle, ou l’un des quelques clients qui flânent dans les rayons du supermarché affublés de masques en tissus qui recouvrent leur bouche, probablement pour cacher leur métamorphose inachevée. Il est en danger. Une musique satanique, qu’ils appellent pop, est diffusée par les haut-parleur et résonne dans le magasin. Probablement pour camoufler le bruit des sifflements que les reptiliens utilisent pour communiquer entre eux.

Certains rayons sont vides, comme s’ils avaient été dévalisés, ou peut-être que le remplacement des hommes par les hommes lézards a fait tomber certaines chaînes logistique ou de production. Peut-être que leur régime alimentaire est différent, alors ils ne s’embêtent pas à maintenir la production de pâtes ? Il se faufile dans les allées du supermarché, esquivant volontairement les autres clients quitte à revenir plus tard sur ses pas, une fois le rayon désert. Mieux vaut ne pas jouer avec le feu, garder la tête baissée et marcher vite, mais pas trop non plus. N’importe lequel d’entre eux pourrait se rendre compte qu’il n’est qu’un humain, d’autant plus qu’il se démarque vraiment par l’absence de masque sur sa bouche.

Une fois son sac rempli, il opte comme à son habitude pour les caisses en self-service afin d’éviter le plus possible de devoir interagir avec un des envahisseurs. La situation est critique, le moindre faux pas pourrait entraîner sa chute. Un présentoir mettant à disposition les journaux du jour attire son attention, la couverture mettant en valeur une photo du président et de sa femme, l’air sérieux. Il l’attrape et le jette dans le bac avec les dizaines de boîtes de conserve et les œufs, les photos lui serviront pour son analyse une fois qu’il sera rentré chez lui. S’il arrive à rentrer chez lui. D’ailleurs, il a vu quelque part sur internet que la femme du président serait en fait un homme qui a changé de genre, comme si le gouvernement voulait commencer à domestiquer les foules en normalisant les fausses identités, probablement pour mieux faire accepter leur vie d’hommes lézards.

Didier glisse des billets dans l’automate, la main tremblante. La machine se bloque puis lui intime d’attendre une hôtesse de caisse qui viendra l’aider. Il sent la sueur froide sur son front qui perle sous le masque et commence presque à suffoquer sous le silicone. Les reptiliens ne suent pas, il va se faire repérer. Un portique automatisé le sépare de la sortie, et il ne s’ouvrira qu’une fois qu’il aura terminé sa transaction. Il est en train de se demander s’il ne devrait pas s’enfuir, maintenant, sauter par-dessus le portique et prendre ses jambes à son cou quand la caissière de l’entrée se rapproche avec un sourire, fixe à nouveau son visage d’un regard étrange et lui demande s’il cherche des masques.

Cette fois, c’est sûr, elle voit clair à travers son jeu. Il fait non de la tête, et un long silence gêné flotte entre eux. La peur le paralyse, il est prêt à se jeter sur elle si elle montre la moindre animosité. L’instant se prolonge, comme deux prédateurs qui se font face à face en attendant que l’autre révèle sa main. Elle avance d’un pas, colle sa carte sur l’automate et déverrouille le paiement avant de retourner à son guichet en fronçant les sourcils, visiblement décontenancée.

Elle va appeler des renforts. Le temps presse. Il doit disparaître. Il fourre ses achats dans son sac, attrape le journal et en lit le grand titre.

28 mars 2020 – Le confinement est prolongé, au moins jusqu’au 15 avril.

Quelque chose s’est passé les dernières semaines, quelque chose dont il n’a pas eu connaissance. Il doit rentrer chez lui, et vite. Se mettre à l’abri. Barricader la maison. Ensuite seulement, il pourra feuilleter ce journal et décortiquer la désinformation dont il regorge à la recherche du vrai évènement. Le ravissement qui a fait disparaître les autres humains. Trouver comment les sauver, s’il n’est pas trop tard.