#17 - Pardon

#17 - Pardon

Semaine 13.

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Idoine
  • Thème 2 : Une séparation
  • Thème 3 : 🐻 · 🪘 · 👖 · 🩳

Contrainte : Sans définir le lieu

Ça faisait un moment que j’avais pas écrit quelque chose d’un peu triste. C’est drôle, ça fait beaucoup d’effet de se plonger soi-même dans ce genre de mood. On pourrait croire que comme c’est moi aux commandes, je ne devrais pas trop subir, mais ça tabasse un peu quand même.

Mais quelque part, d’une certaine façon, ça fait du bien.


Musique d’ambiance : Sabali - Amadou & Mariam

#17 - Pardon

— Et ça dure depuis combien de temps ? demande-t-il d’une voix monotone.

Son regard se perd dans le sien, ses yeux cerclés de cernes violacés comme témoins d’une nuit sans sommeil. Elle ouvre la bouche, prête à répondre, puis elle hésite et laisse une larme perler.

— C’était juste une fois. Juste cette fois.

Il serre les dents. “Juste une fois”, comme si ce n’était qu’un évènement parmi les milliards d’autres qui se produisent chaque jour, une goutte d’eau dans l’océan de la vie. Pour lui, cette particule porte en elle la force d’une averse torrentielle, qui se transforme en orage grondant puis en tempête arrachant tout sur son passage.

Non loin, deux enfants en bas âge jouent ensemble en courant l’un après l’autre, prétextant que le ballon qu’ils se renvoient du pied fait partie du jeu. Les couettes de la petite fille volent derrière elle comme portées par le vent et le jeune garçon se lance dans des grandes enjambées pour tenter de la rattraper.

— Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant, après tout ce qu’on a vécu ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ?

— Ecoute moi, je t’en supplie. Ça ne voulait rien dire, c’était juste… C’est arrivé. J’avais trop bu, lui aussi. Je m’en souviens à peine. C’est la pire connerie de ma vie. Je l’ai tout de suite regretté, tu sais, et ça me ronge depuis.

— Tu aurais très bien pu aller te coucher, ou m’envoyer un message, ou m’appeler, ou n’importe quoi d’autre.

Un trou noir commence à se former dans son ventre, dévorant tout son corps de l’intérieur. Il la regarde mais ne la voit pas et bientôt il se sent loin de cette discussion, comme si les sensations avaient disparu. Bizarrement, il n’est pas triste. Pas encore, sûrement. Pas énervé, non plus. Déçu, un peu, peut-être, mais surtout abasourdi.

Les enfants se jettent tous les deux sur le ballon et leurs jambes s’entremêlent, le pied du garçon fait un croche-patte malencontreux à la petite fille qui trébuche et se rattrape sur les mains. Il tombe à ses côtés. Le silence étouffe les rires en se posant sur eux comme un duvet d’appréhension, dans l’attente de savoir s’ils se sont faits mal et s’ils auront des ennuis. Elle regarde ses mains égratignées et des sanglots l’envahissent, remplaçant ses rires par des pleurs entrecoupés de reniflements.

— Je sais, j’ai merdé. Je ne peux pas changer ce qui s’est passé, mais j’espère que tu trouveras en toi la force de me pardonner. C’est toi qui comptes pour moi. Ça a toujours été toi. Ça le sera toujours. Je ne peux pas te perdre. Dis-moi seulement ce que tu veux et je le ferais, n’importe quoi.

— J’aurais voulu que tout ça n’arrive pas. Tu le sais. Tu le savais. On en a déjà parlé plein de fois. Je…

Les mots lui manquent, comme s’il essayait d’exprimer quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même. Le trou noir se propage en lui, il sent son estomac dans sa gorge qui menace de s’échapper par sa bouche à la place des mots, et son esprit est embrumé par un bourdonnement assourdissant qui l’empêche de réfléchir et dans lequel tout se bouscule. Elle parle mais il ne l’entend pas. Une image lui apparaît, il la voit, elle, la prunelle de ses yeux, et lui, son collègue. Il essaye de chasser cette vision d’horreur, de la faire disparaître et même de prétendre qu’elle n’existe pas mais rien n’y fait.

Le petit garçon regarde son amie pleurer comme si on venait de lui arracher les dents, les yeux rivés sur ses paumes rougeâtres. La culpabilité se dessine sur son visage et il se redresse pour se rapprocher d’elle, ignorant ses propres genoux râpés qui le lancent. Il prend la main de son amie mais elle la retire vivement pour lui donner une tape sur l’épaule et lui jette un regard noir. Il recommence et elle se laisse faire, alors il s’entreprend à ôter délicatement les fragments de sol qui se sont glissés dans les blessures.

— Je ne sais pas si je peux vivre avec ça, reprend-il. Je ne sais pas si je peux passer à autre chose, si je peux prétendre que rien de tout ça n’est arrivé. Si je peux continuer de vivre avec toi. Je ne sais même pas si je peux vivre sans toi.

Elle le regarde et ses yeux implorants brillent, noyés dans les larmes.

— Je t’aime. S’il te plaît, ose-t-elle.

Et c’est ça le pire. Il l’aime encore, lui aussi. Plus que tout. Des années de vie et autant de souvenirs se pressent dans sa tête comme pour remplacer le bourdonnement incessant dans ses oreilles. Des éclats de rire, des voyages, des moments de tendresse, des passages à vide, des sourires, des pleurs. Tout est rongé par cet autre homme, une seule image fabulée qui dévore les autres comme un ver. La toile qu’ils ont passé des années à peindre ensemble est déchirée. Le trou noir continue de tout dévorer sur son chemin et il se sent complètement vide, comme s’il attendait que quelque chose se passe. N’importe quoi.

Et elle lui prend les mains.

— Réponds-moi, je t’en supplie.

Le petit garçon a fini de retirer les corps étrangers et les pleurs de la petite fille ont cessés pour laisser place à des reniflements intermittents, derniers témoins de ce moment de crise. Il la regarde avec un grand sourire pour la rassurer autant que possible, puis se penche en avant et lui dépose un bisou magique sur le front.

— Qu’est-ce que je vais devenir sans toi, lâche-t-il sans réfléchir.

— Je ne suis pas partie.

— Mais moi, je dois partir.

Il retire ses mains, et les bras de l’étrangère retombent doucement. Il ne reconnaît plus cette femme qui a partagé sa vie, qui est devenue toute sa vie. Une inconnue.

— Reste.

Il ne peut pas répondre. Son corps est secoué de sanglots silencieux. Plus rien n’a de sens, il n’y a plus d’avenir. Le monde est une terre brûlée et il a tout perdu en un instant. Le trou noir est devenu un abysse qui menace de l’engloutir.

La petite fille love sa tête dans le creux de l’épaule de son ami et ferme les yeux pour apprécier le calme après la tempête. Ses larmes ont séché sur ses joues et les sillons qu’elles ont laissé commencent déjà à disparaître. Dans quelques instants, ils se relèveront et le jeu continuera, comme si de rien n’était, et les rires reprendront le trône.

— S’il te plaît, ne pars pas. Parle-moi.

— Je ne peux pas. Je ne peux plus. Je ne veux plus.

— Alors… alors… prends le temps. Si ça te va. Prends le temps, réfléchis, et dis-moi quand tu seras prêt à parler.

— Et si je ne reviens jamais ? Si je ne suis jamais prêt à te parler à nouveau ?

— Alors embrasse-moi une dernière fois.

Il la regarde et le bourdonnement se dissipe. L’abysse recule de façon imperceptible, laissant entrevoir une toute petite lumière dans l’océan de velours noir et un regain d’énergie se diffuse dans son corps. Ses jambes reprennent vie. Sans dire un mot de plus, il jette un dernier regard à cette personne qu’il croyait connaître, et lui tourne le dos.