Semaine 15 (un peu en retard).
Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):
- Thème 1 : Orgueil et Préjugés
- Thème 2 : « C’est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l’endroit même où je suis tombé. » La Promesse de l’aube (1960) - Romain Gary
- Thème 3 : 🐻 · 🪚 · 🔌 · 🥍
Contrainte : Un seul personnage
Eh beh décidément je suis pas culturé pour un sou. J’ai lu aucun de ces deux livres, mais la citation du Thème 2 me va bien. Je m’en suis servi comme incipit, et j’ai passé (longtemps) (très très longtemps) à rédiger cet énorme pavé qui n’a évidemment absolument rien à voir avec le livre original.
C’était très intéressant à mener comme réflexion, même si perturbant. Au final je crois que je suis plutôt fier du résultat, malgré cette espèce d’insatisfaction latente qui ne part jamais vraiment et qui me susurre à l’oreille que si, je pourrais tout à fait repasser encore une fois sur le texte et ajuster quelques bitoniaux. Je me suis même autorisé à caler 2-3 citations bien pompeuses pour étayer un peu mon propos, parce que je suis ce genre de mec.
Musique d’ambiance : Demon Haunt I - ATLUS Sound Team (pour Shin Megami Tensei V:Vengeance)
#19 - Récursion
Les gens ne réalisent pas que le moment présent est tout ce qui existe ; il n’y a pas de passé ou de futur, sauf en tant que souvenir ou anticipation dans votre esprit. - Eckhart Tolle
Occurence 19
C’est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l’endroit même où je suis tombé. Les vagues s’abandonnent sur le rivage à une dizaine de mètres de mes pieds dans un reflux continu qui me berce et le soleil au zénith me baigne de sa chaleur. Je reprends mes esprits et me relève alors que mes mains s’enfoncent dans les grains fins et chauds qui m’entourent. L’horizon s’efface derrière l’océan, je suis entouré d’une petite crique parsemée de quelques palmiers accompagnés de rochers gris. Je ne ramasse pas le pistolet.
Mes pieds nus s’enfoncent dans les dunes microscopiques tandis que je me rapproche de la caméra posée sur son trépied. Je désactive l’enregistrement et elle émet un bip pour me confirmer que ma commande est bien exécutée, puis je navigue dans les menus et lance la vidéo. À l’écran, je me vois debout sur la plage, seul. Mon regard est rivé sur l’objectif et je déglutis, articulant quelques mots que le micro ne capte pas avant de sortir le pistolet de ma poche. Je souris et fais un pouce à la caméra de ma main libre, puis porte l’arme ma tempe. On dirait que quelque chose est coincé dans ma gorge, autant celle du moi dans cette vidéo que celle du moi qui la regarde. Mon double appuie sur la détente, du sang jaillit de sa tête et il disparaît aussitôt en laissant le pistolet tomber sur la plage désormais déserte. Je regarde l’écran, incrédule, et la vidéo continue en diffusant seulement les vagues qui se heurtent inlassablement au rivage. Une longue minute s’écoule avec ce paysage tranquille, puis je me vois réapparaître à peine quelques centimètres au-dessus du sol avant de retomber doucement sur le sable. J’y reste une poignée de secondes et je reprends conscience, me lève et vient désactiver l’enregistrement.
Occurence 1
Le sable chaud se glisse entre mes doigts et j’ai l’impression de m’extirper d’un doux rêve, comme si j’avais à nouveau reçu la visite de cet être drapé de lumière opalescente. Ce n’était pas pour cette nuit, peut-être que ce sera demain. J’ouvre doucement les yeux, abasourdi par le paysage qui se dessine autour de moi. Les murs blafards éclairés des néons jaunes de ma chambre d’hôpital ainsi que les moniteurs électroniques, avec leurs bips incessants, ont laissé la place à une plage magnifique rutilante sous la lumière du soleil couchant. Je tourne la tête, à la recherche de ma femme qui est sur le lit jouxtant le mien, mais je ne la trouve nulle part. Je suis seul, ici. Et je me sens bien. Mieux que je ne me suis senti depuis des dizaines d’années, je crois. Par réflexe, je cherche d’une main la télécommande qui me permettrait de relever mon lit pour me redresser mais je ne trouve que des grains dorés qui s’égrènent entre mes doigts. Mon corps est léger et libéré de sa litanie de capteurs, mes mouvements sont plus simples et j’arrive même à me redresser sans aide. J’ai l’impression d’avoir perdu 60 ans, comme si j’étais revenu d’entre les morts, et je me lève. Je suis plus grand qu’hier. Plus musclé, aussi. Et mes mains ont perdu leurs tâches et leurs rides. En quelques enjambées, je rejoins l’eau et me penche en avant pour y contempler mon reflet. L’homme qui me regarde de l’autre côté du miroir ne m’est pas inconnu, mais il ne peut pas être moi. Ce jeune homme qui s’approche de la trentaine, avec ses cheveux bruns coupés courts, ses yeux marrons, sa fossette au menton et son sourire de travers, je l’ai vu vieillir pendant mes 89 longues années de vie. Mais ici, je le vois comme il était à 28 ans. Comme j’étais à 28 ans. Un Tim venu du passé, avec son goût douteux pour les chemises hawaïennes et les pantalons un peu trop courts.
Mes pensées se bousculent les unes contre les autres alors que je me redresse, essayant tant bien que mal de faire face à l’évidence. Mon corps qui me répond à nouveau et qui ne me fait plus mal, mon visage d’antan et mon audition qui est revenue ne laissent pas planer le doute. J’ai rajeuni, je suis revenu dans le passé grâce à on ne sait quel artifice. Cette plage, je la reconnais. Elle est le théâtre du plus grand mystère de ma vie. Je la quitte en pressant le pas et rejoint le chemin qui y mène. Si mes souvenirs sont bons, ce qui est peu probable, le sentier en terre devrait me ramener à un arrêt de bus et je pourrais rentrer chez moi, dans cet ancien appartement miteux qu’on louait avec ma femme — enfin, ma copine, à l’époque — dans la ville de Monterey, Californie. Les embruns me collent à la peau et mon corps s’emballe, excité à l’idée de sentir à nouveau le monde extérieur et la beauté qu’il abrite.
À peine quelques mètres plus loin, le chemin en terre s’arrête et est remplacé par une grande barrière cadenassée qui bloque l’accès à la crique. Je l’escalade, surpris par ma propre fougue et mes bras qui me répondent sans broncher lorsque je les contracte, et saute de l’autre côté. Un panneau indique “Lieu interdit au public pour préservation de la faune”. Plus loin, je ne trouve pas l’arrêt de bus non plus. Une grande autoroute est tracée en travers de mes souvenirs, écrasant le sentier sous des bandes d’aimants et le bruit des voitures qui filent à toute vitesse. Mon estomac s’effondre dans mon ventre quand je me rends compte que je n’ai pas remonté le temps. Ces autoroutes, je les connais. Ces voitures qui accélèrent par magnétisme aussi. Elles ont remplacé le paysage routier d’antan aux alentours de 2050, faisant disparaître les véhicules à essence ou électricité. Je suis revenu dans mon corps d’autrefois, mais le monde ne m’a pas suivi.
Je remonte la route sur quelques kilomètres et fini par trouver une aire de repos où je reste pendant de longues heures en demandant de l’aide aux quelques voyageurs qui s’y arrêtent, les suppliant de me prendre à bord pour me ramener à l’hôpital de San Francisco. Finalement, une femme âgée me laisse monter dans son véhicule et nous glissons en silence le long de l’autoroute en direction de la ville où je suis censé être alité en attendant ma propre fin.
Par chance, elle me dépose juste avant la fin des heures de visite et l’androïde à l’accueil de l’hôpital me laisse passer le portique. Je me précipite dans les couloirs, l’ascenseur et le dédale de chambres identiques pour finir devant la porte de la mienne. Sans prendre le temps de toquer, je l’ouvre et pénètre à l’intérieur. Ma femme est allongée sur son lit désormais solitaire, les yeux fermés, et nos deux enfants sont assis de part et d’autre, chacun lui tenant une main en retenant ses larmes. Ils me dévisagent, un mélange de choc, de tristesse et de détresse sur leur visage, avant de me demander de sortir. J’essaye de leur expliquer mais je n’ai moi-même pas d’explications à leur donner. J’essaye de leur dire quelque chose, de leur rappeler les vieilles photos de moi qu’ils ont sûrement vu dans un quelconque album. Je leur jure que c’est moi, que je voudrais embrasser ma femme une dernière fois, mais je ne fais qu’empirer la situation. Ils ne me reconnaissent pas. La sécurité me jette sur le trottoir, et je n’ai même pas le temps de lui dire au revoir.
J’erre dans la rue, privé de repères, et je fini sur le Golden Gate Bridge à regarder l’eau en contrebas.
Occurence 2
Le sable. La plage. Le vent frais de la nuit. Je me revois basculer en avant et plonger dans l’eau depuis le pont. Et je suis de retour ici.
Je passe la nuit seul sur cette plage déserte qui me retient prisonnier d’un monde où j’ai déjà vécu ma vie. Sans elle, sans mes enfants, à quoi bon continuer. Je devrais y retourner, essayer de leur parler à nouveau. Mais comment les convaincre que si, je suis bel et bien leur père, même si je suis maintenant plus jeune qu’eux ?
Ils croiront à une blague de mauvais goût, ou à une arnaque, ou que sais-je.
Je me relève, et m’avance dans les vagues qui tentent de me repousser en vain.
Occurence 10
Cette maudite plage me ramène encore dans ce cycle infernal dont je n’arrive pas à m’échapper. Cette fois-ci, c’est un peu moins douloureux et je me remémore le visage de mon autre femme, celle de ma vie précédente, qui me sourit chaleureusement. Un léger sentiment de trahison me pince le cœur, comme si je n’avais jamais vraiment réussi à faire le deuil de mon premier amour, et j’essaye tant bien que mal de me rassurer en me disant qu’elle est partie depuis plus d’un siècle maintenant, et qu’elle ne m’en veut pas. Cette tentative d’auto-conviction n’a jamais marché, et elle ne marche pas mieux aujourd’hui.
Malgré le tumulte, je dois me convaincre que je n’y peux rien et que la situation n’est pas sous mon contrôle, que je ne suis qu’un acteur sur cette scène gigantesque, qui s’en va et revient à chaque acte. Les autres personnages ne se souviennent jamais de moi, et c’est comme si je n’avais pas existé dans ce qui précédait. Je disparais des photos. Si je laisse une lettre, le papier est vierge à mon retour. Les systèmes d’identification numériques me reconnaissent toujours, eux, mais ma date de naissance se décale au fur et à mesure, comme s’ils réécrivaient eux-mêmes mon identité dans leur base de données. Plus le temps avance, et plus le monde devient illogique, mais personne ne semble s’en soucier. J’ai revu mes premiers enfants dans une autre vie. Ils étaient tous les deux mariés et heureux. J’ai suivi leur vie de loin, caché juste hors de leur vue. Un jour, j’ai suivi mon fils et ses enfants dans un parc, et ai interpellé le plus jeune en prétextant avoir besoin d’un renseignement, puis de fil en aiguille j’ai essayé de lui tirer les vers du nez en lui demandant où étaient ses parents — il les pointa du doigt — et lui ai demandé s’il avait des grands parents. Le petit s’est empressé de répondre que oui, il en avait deux du côté de sa maman, mais que son papa n’avait pas de papa. Je me suis enfui avant de fondre en larmes.
Occurence 11
Je grave une onzième strie dans un rocher au bord de la plage dès mon réveil. Je veux essayer le saut en parachute, cette fois.
Il y a un autre couple qui fait bronzette sur la plage, alors je leur demande depuis combien de temps ils sont là. L’un des deux me jette un regard étrange, et l’autre me dit qu’ils sont arrivés il y a quelques heures. Je leur demande s’ils m’ont remarqué, s’il s’est passé quelque chose de bizarre depuis qu’ils sont installés, mais ils me répondent que non et me demandent gentiment de les laisser tranquille.
Occurence 13
Je rajoute une autre strie et quitte la plage. Le base jump reste ce qui m’a donné le plus de sensations fortes. C’est la seule chose qui me fait me sentir vivant, désormais. Depuis quelques vies, je m’adonne à toutes les pratiques dangereuses puisque de toute façon, je ne cours pas vraiment de risque. Au pire, je meurs.
Occurence 18
Les sensations fortes m’ont lassées et je suis maintenant submergé par une curiosité presque malsaine. Le besoin de savoir ce qui m’arrive me dépasse et m’empêche de vivre une vie normale.
J’ai volé un pistolet et une caméra en ville. La première fois que j’ai essayé, je me suis fait rattraper par des policiers qui m’ont abattu au milieu de la rue. Mais la deuxième fois, j’ai réussi mon coup. Je vais me filmer, sur cette plage, et je vais voir ce qui m’arrive dans mes derniers instants.
Occurence 0
Nous nous sommes engueulés ce soir. Elle veut un enfant, mais je ne me sens pas prêt. Je veux dire, on a à peine la trentaine tous les deux et les deux bouts peinent à se joindre. On va pas se rajouter un gosse à charge par dessus le marché, dans notre piaule miteuse et humide. Et puis je veux encore vivre, moi. Sortir. Voir les potes. Faire des conneries. M’amuser.
Je me suis cassé de notre appartement en claquant la porte, pris la voiture et roulé jusqu’à cette petite crique. Quand tout allait bien, on y venait tous les deux et on restait sur cette plage isolée pendant des heures. On parlait de notre avenir ensemble, des artistes qu’on voulait voir en concert et des constellations qu’on pouvait apercevoir quand le ciel était dégagé.
Les heures filent et mon téléphone reste silencieux. Elle attend que je fasse le premier pas, que je revienne m’excuser, sûrement. Et je vais le faire. Elle me connaît bien. Elle sait que je sais qu’elle a raison, qu’il est l’heure pour nous de grandir et de nous responsabiliser, que je dois faire un trait sur les petites folies et me concentrer sur mon avenir. Parfois elle me dit que je suis trop coincé dans notre passé, dans notre ancienne vie. Je crois qu’elle a raison, mais je ne veux pas l’admettre. Je ne veux pas lâcher prise. J’aime vivre avec ce petit grain de folie, cette spontanéité qui donne à chaque jour son éclat. Mais plus que tout ça, je l’aime elle, et s’il faut trancher, c’est elle que je choisirai à chaque fois. Même si elle a toujours raison, et que ça m’agace profondément.
Un scintillement m’attire l’œil, comme un tissu opalescent au-dessus du sable qui vole au gré du vent. Je le suis distraitement du regard, me demandant quel déchet a réussi à capturer la lumière de… Il n’y a pas de lumière autour de moi, et le ciel est un drap en velours noir sur l’horizon. Je me lève et me rapproche de l’éclat de lumière qui disparaît de façon intermittente, réapparaissant sous une autre forme à chaque fois. Je tends la main et il me captive, cet objet aussi incongru qu’insaisissable. Mes doigts se referment sur lui et passent au travers mais j’ai l’impression d’apercevoir une forme humanoïde qui me regarde en souriant. Je perçois à peine cette autre personne et suis incapable de la voir vraiment, elle est comme un fantôme ou un fantasme. Une douce chaleur traverse mon corps et m’apaise, je ne me suis jamais senti aussi bien. Elle m’enlace dans ses bras et je la sens dans tout mon corps, comme un enfant qui ferait un câlin à sa mère après un cauchemar. J’ai l’impression qu’elle est en moi, dans mon corps et dans mon âme. Elle me demande mes désirs sans mots et je lui réponds en silence. Je m’attends à ce qu’elle me propose de faire un vœu mais elle s’évapore déjà et le froid de la nuit reprend sa place sur ma peau.
Je sors mon téléphone de ma poche, compose un message pour m’excuser et lui dire à quel point je l’aime, et que je ne vais pas tarder à rentrer si elle m’accepte.
Occurence 34
Le temps n’a plus d’emprise sur moi. Plus rien n’en a, je crois. Je joue au jeu de la vie comme si je pouvais tricher autant que je le souhaite, j’ai toutes les cartes en main et je peux recommencer le pli autant de fois que je le désire. J’ai essayé la plupart des sports les plus dangereux, une quantité innommable de drogues et autres substances illicites. Je me fous de vivre autant que de mourir car l’un comme l’autre m’est désormais impossible.
J’ai passé plusieurs cycles entiers à étudier tout ce qui pouvait m’intéresser de près ou de loin. Le problème, c’est que la science évolue bien plus vite que je n’arrive à l’appréhender. Si je passe une occurrence (car c’est ainsi que j’ai décidé de les appeler) à étudier la physique quantique, alors j’ai toute une vie à rattraper en histoire, en sociologie et en art. J’ai donc décidé de m’adonner à certaines disciplines, et j’alterne quand je m’ennuie. La biologie, la médecine, l’agronomie, l’histoire, parfois la cuisine ou même la loi. Il y a bientôt deux siècles de cela, je suis devenu un artiste relativement connu dans le monde de la peinture. Au prochain cycle, personne ne se souvenait de mon nom, mais tout le monde se souvenait de mes toiles, ces œuvres mystérieuses réalisées par un artiste qui n’aurait jamais dévoilé son identité. Même en montrant que je pouvais les reproduire à la perfection, je n’ai pas réussi à convaincre qui que ce soit que c’était moi, l’artiste original.
L’amour commence à s’estomper. J’ai vécu des centaines d’amourettes et des dizaines de grands amours. Avec des hommes, des femmes, et tout ce qui se trouve entre les deux et ailleurs. Ma descendance est éparpillée aux quatre coins de la planète et du temps. Rien n’arrive à la cheville du premier amour.
Bizarrement, je n’oublie rien. Ou presque. J’aurais cru que la capacité de stockage de mon cerveau serait limitée mais j’ai l’impression de me souvenir de tout ce qui compte. Peut-être que j’oublie les bribes de vie futiles, aussi nombreuses soient-elles. Je n’oublierai jamais mes regrets, mais j’arrive désormais à vivre avec.
Occurence 38
J’ai perdu l’intérêt que je portais à l’art. L’attrition en a eu raison. Toutes les œuvres semblent vouloir me crier quelque chose, comme si l’artiste voulait projeter en moi un fragment de son âme en me disant “Regarde ! C’est moi ! Perçois-moi !”, mais j’ai déjà vécu ce qu’il veut me raconter, et bien d’autres choses encore dont il n’aura jamais conscience. De toute façon, la quasi-totalité de ce qu’ils appellent l’art maintenant est en fait généré par l’intelligence artificielle qui a rallié notre espèce sous sa bannière. Les hommes se sont asservis eux-mêmes, au profit d’une vie confortable sans anicroches.
La seule chose qui m’époustoufle encore, c’est le monde qui m’entoure. Sa beauté naturelle et sincère, sans effort. Il évolue avec moi, change, se transforme pour devenir quelque chose d’autre. Les autres humains ne font que s’y adapter, moi je le vis.
Malgré cela, je suis dévoré par la panique et l’anxiété. Ce monde qui évolue est en proie à ceux qui l’habitent, qui le détériorent et l’usent pour leur bien-être transient et impermanent, sans se soucier des dégâts irréversibles qu’ils causent par inadvertance, ou consciemment. Des guerres de pacotilles remplacent des pays entiers par des terres brûlées et inhabitables. La planète se rapproche chaque jour d’une boule de feu hostile à toute forme de vie, mais ils continuent sans s’en soucier outre mesure. Ils s’en foutent, parce qu’ils ne seront plus là pour en subir les retombées.
Mais moi, si.
Occurence 42
L’orgueil des humains a fini par déborder de son récipient comme il fallait bien s’y attendre. Un fou furieux a appuyé sur le gros bouton rouge et déclenché l’envoi d’une première bombe, et les autres pays (enfin, les autres IA régentes) ont décidé de rendre la pareille en tirant à leur tour. Par chance, j’étais en ville à ce moment-là et j’ai pu être le spectateur de ce théâtre urbain qui s’embrase dans la panique. Tous les moniteurs qui hurlent des messages d’alertes, les cris des habitants qui ne sont pas prêts, les tentatives de fuite alors qu’il n’y a pas d’échappatoires. Je connais bien les entrailles de San Francisco, après y avoir passé plusieurs occurrences, et j’en ai donc profité pour me faufiler dans les couloirs du métro et aller me glisser dans un des abris cachés en sous-terrain. J’ai assommé le dernier gars qui allait y rentrer, un quidam comme un autre, et j’ai pris sa place, désolé pour lui. La porte s’est refermée derrière moi alors qu’une voix synthétique annonçait que l’abri avait atteint sa capacité maximale. La vision de cet innocent, inconscient juste derrière la porte, condamné par ma faute, me hantera sûrement.
Je suis coincé dans le bunker avec quelques autres personnes, et la radio nous liste les zones désormais inhabitables sur la planète. Une autre réfugiée ironise en disant qu’ils auraient pu lister les dernières zones habitables. La vérité, je pense, est que cette liste n’existe pas. La première attaque nucléaire a rasé un pays d’Europe, et s’en est suivi un cataclysme pire que ceux décrit dans la bible, effaçant de la planète toute trace de vie humaine en moins d’une journée. Je me demande combien nous sommes de survivants au total, cachés dans ces bunkers mal équipés.
Il n’y a avec moi qu’une poignée de vieillards, cette femme désagréable d’une trentaine d’années qui me lance des regards lubriques de temps à autres, et un enfant tellement malade qu’il ne passera pas la nuit. Nous ne savons pas ce qu’il a, et il n’y a pas de médecin avec nous pour nous aiguiller ni de médicaments “miracle” à disposition. Je suis le seul homme qui n’a pas déjà un pied dans la tombe.
La vérité est que je sais ce qu’il a. J’ai étudié la médecine dans une autre vie. Je pourrais le diagnostiquer. Ses nausées, sa fièvre et les rougeurs qui parsèment son corps indiquent clairement une exposition à des rayonnements radioactifs. Son corps d’enfant ne résiste pas autant que les nôtres alors il est devenu notre petit canari. Peut-être que pour nous aussi, il est trop tard, ou alors peut-être que nous arriverons à survivre malgré la courte exposition qui a eu lieu avant que nous scellions l’abri pour de bon. Je pense sincèrement qu’il vaut mieux rester dans l’ignorance plutôt que de devoir faire face à l’inévitable. Je pourrais coucher avec cette femme dans le seul but de procréer, et commencer à préparer l’avenir de l’humanité au sein de ce bunker. Si mes calculs sont bons, nous avons assez de nourriture pour tenir au moins un siècle, peut-être deux si nous ne nous développons pas trop rapidement, que nous nous débarassons rapidement des poids morts et si nous arrivons à diversifier assez nos croisements génétiques pour éviter des problèmes de consanguinité. En théorie, c’est possible. Elle et moi, nous serions comme Adam et Eve des temps modernes.
Mais je ne fais rien de tout ça.
Il y a quelque chose au fond de moi, quelque chose qui me retient, qui m’empêche de les aider. Nous ne sortirons jamais de ce bunker, alors à quoi bon prolonger notre enfermement dans ce clapier ? Le monde extérieur ne sera jamais plus habitable, en tout cas pas avant que nous soyons à court de nourriture. Est-ce qu’il ne vaut pas mieux, pour eux, que la souffrance ne dure pas trop longtemps ? Mais il y a aussi autre chose, je les tiens coupable, ces innocents qui sont tout autant victimes que moi, je les tiens responsable de l’annihilation du monde. Je leur en veux pour tout ce qui va m’arriver et pour ce qu’ils représentent. Je ne vois plus leur souffrance, je ne vois que leur égoïsme. Je ne les vois pas eux, je vois des humains.
J’ai volé quelques affaires en ville avant de venir me cacher ici, sans trop réfléchir. Un peu d’eau et de nourriture. Un pistolet. Une seule balle. Je vais m’en servir, et emmener avec moi tous leurs espoirs.
Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. - Blaise Pascal
Occurence 70
Je—
Occurence 300
Occurence 541
Occurence 781
Occurence 951
La pla—
Occurence 1586
Occurence 2843
Les occurrences commencent à être de plus en plus longues. J’ai passé des années à exister par intermittence, quelques secondes par ci, quelques minutes par là. Parfois, je pouvais subsister une heure environ avant de perdre connaissance ou de tomber malade. C’est la première fois que je vois un coucher de soleil en entier depuis que je suis parti du bunker. Je ne regrette pas mon geste, ni mon égoïsme. Je ne regrette plus rien.
Cette planète survivra sans les humains, pendant quelques temps. Elle se reconstruira, loin d’eux, et moi je subsisterai en attendant qu’elle m’accepte à nouveau.
Occurence 3415
J’ai pu vivre une journée entière avant de me sentir mal. Le temps s’allonge et ma vie reprends son cours. Bientôt, je pourrais aller en ville, peut-être.
Occurence 3501
J’ai essayé de remonter l’autoroute détruite jusqu’à San Francisco pendant la dernière occurrence, mais ma tentative s’est soldée par un échec. Bien sûr, il n’y a plus de véhicule en état de marche nulle part. J’allais mourir de soif, alors j’ai tenté le tout pour le tout, ai bu l’eau d’un ruisseau qui passait par là et je suis immédiatement tombé malade.
Je crois que j’ai vu quelqu’un, avant de tourner de l’œil. Je retrace mes pas, arpente à nouveau cette route qui n’en fini jamais, dans l’espoir de retourner là où je suis mort la dernière fois. Malgré ce que je pensais, malgré ce que je me suis dit, je regrette amèrement mes choix. Je donnerai tout pour voir un autre humain, pour partager ne serait-ce qu’un moment en compagnie de quelqu’un.
Je les détestais, et maintenant ils me manquent.
Occurence 3508
Je ne réussis pas à retrouver cet individu que j’ai cru apercevoir il y a quelques occurrences. Est-ce que je l’ai halluciné ? De toute façon, je n’ai rien de mieux à faire que de continuer à le chercher, coûte que coûte. Alors j’arpente cette route sans relâche. Des fois, je tiens 3 jours. Des fois, je ne tiens pas 24 heures.
C’est alors que je revois cette figure humaine, à peu près aussi grande que moi. J’ai envie de courir pour la rejoindre avant qu’elle ne me file encore entre les doigts, mais ma gorge me démange et mon estomac crie famine. Je me sens faible et desséché. Je crois qu’elle m’a vu, elle aussi, et je la vois se redresser.
Ma vision commence à vaciller et un rideau noir encadre mes yeux, ma tête est prise dans un étau qui se resserre. Mon corps est en train de s’éteindre, mais je le force à mettre ses dernières forces dans un pas, puis dans un autre. Soulever le pied est un supplice que je répète encore et encore, parcourant une infime partie des mètres qui me séparent de cet autre individu que je ne distingue plus bien. Elle est en train de se rapprocher de moi, elle aussi.
Je trébuche.
Occurence 3509
Je ne perds pas une seule seconde et me remet déjà en route. Je dois y retourner, le rattraper. Peut-être qu’elle sera toujours dans les parages. Elle aura oublié notre précédente rencontre, mais je n’oublie jamais.
Je suis revenu là où je suis mort lors de la dernière occurrence et mon cœur bondit dans ma poitrine quand je la vois, assise précisément là où je suis tombé. Je me précipite à sa rencontre et un désir brûlant m’emporte, je veux l’enlacer, peu m’importe qui il ou elle est. Je veux sentir la chaleur d’un autre être humain, voir un sourire, parler, tout simplement. Mais plus je me rapproche, plus je suis confus. La personne, si on peut l’appeler ainsi, ressemble plutôt à un épouvantail en métal, un ramassis de bouts de tuyaux de plastiques gris, de plaques de métal rouillées et de pistons hasardeusement branchés les uns aux autres dans une figure qui évoque vaguement, très vaguement, l’aspect d’un être humain. Son ersatz de tête est surplombé d’une caméra dont l’objectif est fixé sur moi, et un panneau solaire fait office de casquette.
À mon approche, le robot se lève et me fixe en silence, puis il lève une main (un disque avec 5 vis en éventail) qu’il secoue comme pour me faire coucou. Des cliquetis émanent de chacune de ses articulations et je me demande s’il ne va pas tout simplement s’effondrer sur place, emmenant avec lui mes derniers espoirs. J’essaye de dire bonjour et ma voix craque dans ma gorge. Il continue de me dévisager, ou plutôt de me filmer, ou je ne sais pas trop comment qualifier comment il m’observe, et pointe sa bouche, l’absence de bouche, et son oreille, absente aussi. Il fait non de la tête.
Je sens que la fatigue est en train de me gagner à nouveau et mon cerveau s’embrume. Dans un dernier geste, pour m’économiser le prochain voyage, je me pointe du doigt puis me retourne, pointant vaguement dans la direction de la plage de Big Sur.
Occurence 3514
Il se souvient de moi, malgré mes réapparitions. J’en suis presque sûr.
Petit à petit, le robot se rapproche de la plage. Je retourne à chaque fois là où je suis tombé à l’occurrence précédente, et je le croise en chemin. Je fais alors demi-tour, et nous parcourons ensemble le chemin en silence. Lorsque la fin approche, je lui donne une direction approximative et le laisse continuer le temps que je revienne.
J’ai l’impression qu’il ne fonctionne pas la nuit, probablement que son panneau solaire-casquette lui fait office de source d’énergie. Quand je le retrouve dans ces moments-là, il reste assis, immobile. Alors j’attends avec lui le lever du soleil, en espérant que je serais toujours là quand il se réveillera et j’essaye d’ignorer mon estomac qui crie famine, ma gorge sèche et ma tête qui tourne. Mes occurrences sont de plus en plus longues, je pense que la radiation commence à être plus supportable. Peut-être que je reverrais bientôt un chat ou un chien errant, quelque part.
Il se réveille avec le soleil et au lieu de me faire son coucou habituel, il tend sa main devant lui. Je tape dedans avec la mienne, comme je le lui ai appris à faire la dernière fois. Il se souvient bien de moi.
Occurence 3517
Le robot est sur la plage. Je ne sais pas trop pourquoi je l’ai ramené jusqu’ici. Nous passons nos journées en silence à regarder les vagues au loin. J’ai l’impression d’avoir de la compagnie, même si nous n’interagissons que par gestes.
Je voudrais lui poser des questions, savoir d’où il vient, ce qu’il est, où sont ses semblables, même si les réponses m’effraient. Je suis assis à côté de lui dans le sable que j’aplati avec ma main, puis j’y trace “TIM” et me pointe du doigt. Il regarde mon nom au sol, puis moi, et hoche la tête. Je dessine une flèche qui pointe dans sa direction, avec un point d’interrogation. Il dessine une croix dans le sable.
Est-ce qu’il a vraiment compris que je lui demandais son nom ? Ou est-ce qu’il pense que je lui demande s’il s’appelle Tim ? Je n’ai aucune idée de l’intelligence artificielle qui se cache dans ce robot, ni même d’où il vient. Ma théorie est que c’était un androïde quelconque, peut-être un robot de nettoyage, qui a survécu aux déflagrations et essaye de retrouver des humains à aider depuis, en se rafistolant avec ce qu’il trouve en chemin. La plupart des infrastructures ont dû tomber dès les premiers impacts, et je doute fort que le réseau électrique soit toujours sur pied. Il y a donc beaucoup à parier que les centres de données abritant les IA plus consommatrices en énergie sont éteints depuis belle lurette, et seuls subsistent les robots autonomes qui peuvent fonctionner avec un panneau solaire. Mais cela veut aussi dire que sa puissance de calcul est, selon toute logique, très limitée.
Il efface les dessins dans le sable, puis dessine un bonhomme en bâton, un crâne et une flèche qui fait une boucle. Sa caméra m’observe et je ne sais pas quoi lui répondre, ni dans le fond ni dans la forme. Je hausse les épaules. Je rigole. Je rigole comme je ne l’avais pas fait depuis des décennies, des siècles peut-être. Il dessine un bonhomme qui sourit dans le sable.
Nous continuons d’échanger pendant de longues heures que je ne vois pas passer. Ce besoin de compagnie qui me dévorait de l’intérieur est en train de se résorber doucement, même si ce n’est pas exactement comme je le voulais. J’ai essayé de lui demander la date ou même l’année, mais il m’a répondu par une série compliquée de symboles qui — je crois — avaient pour but de me faire comprendre qu’il ne savait pas vraiment. Je suppose que le dessin d’une batterie, d’une croix, et d’une horloge entourée d’une flèche voulait dire qu’il était resté hors service pendant longtemps, ou tout du moins pendant un temps indéterminé. Il me demande combien de fois je suis réapparu sur cette plage, et je ne sais pas quoi répondre. J’ai perdu le compte il y a longtemps. Enfin, pour être tout à fait honnête, je fais semblant de ne pas savoir parce que je préfère ne pas y penser. Le rocher couvert de stries reste dans mon dos, loin de mes yeux, il y a bien longtemps que j’ai abandonné ce décompte.
Je m’endors avec le sourire.
Occurence 3518
Il est assis à côté de moi quand je me réveille et me tend la main, et je tape dedans. J’ai trouvé un ami.
Nous reprenons nos discussions par dessins interposés, et j’essaye de lui demander s’il est connecté à un réseau. Je dessine un symbole évoquant vaguement des ondes qui émanent d’une représentation de sa tête, et se dirigent vers un satellite. Il fait non de la tête, mais reprends le dessin pour y ajouter une flèche vers l’arrière, assujettie d’une coche. Je commence à le comprendre de plus en plus facilement. Il était connecté à un réseau avant mais il ne l’est plus. Je le regarde en haussant les épaules, pensant qu’il les haussera à son tour, mais il se contente de me fixer sans bouger. Peut-être qu’il essaye de matérialiser comment me répondre ? Comment m’expliquer sa déconnexion ?
Il efface tout et dessine un ensemble de carrés reliés les uns aux autres par des pointillés dans une grande chaîne, en désigne un au bout puis se pointe lui-même. Puis, un par un, il efface les autres carrés, en commençant pas le carré à l’opposé de celui qui le représente. Juste avant d’arriver à sa propre représentation, il efface la ligne pointillée qui le relie aux autres blocs, et efface tout le reste. Si je ne me trompe pas, et cela expliquerait pourquoi aucun autre robot ne nous a rejoint, les IA étaient reliées entre elles par un réseau, sûrement à l’aide d’un satellite. Puis quelque chose les a supprimés, une par une, un virus peut-être. Ou elles se sont éteintes d’elles-mêmes. Il s’est déconnecté, je suppose, juste avant sa suppression ?
Mais cela veut aussi dire qu’il sait ce qui s’est passé entre la guerre qui m’a coupé du reste du monde, et sa déconnexion. Je vais pouvoir en apprendre plus, savoir ce qui est arrivé aux autres humains. Savoir comment rejoindre la société. La plupart des abris et bunkers étaient reliés à un réseau qui a dû enregistrer qui y était réfugié, peut-être qu’il a encore accès à quelques données sur les bunkers survivants juste avant sa déconnexion.
Je dessine une planète et un bonhomme en bâton debout à sa surface, je le baptise Tim, puis j’en dessine d’autres ailleurs avec des points d’interrogation à la place d’un nom. Il regarde le dessin. Il efface tous les personnages sauf le mien. J’ai l’impression que le sol se dérobe sous moi, que le monde est en train de s’effondrer, j’essaye de m’accrocher à ce qui m’entoure, au peu de courage qu’il me reste, au faible espoir que peut-être quelque part, n’importe où, un autre humain est vivant. Je dessine d’autres planètes et y ajoute des humains. Il les efface aussi.
Je me lève, marche jusqu’à l’eau.
Occurence 3519
Quand je me réveille, il a dessiné une grande carte des alentours, et je reconnais la plage, le tracé de l’autoroute que j’ai longtemps arpentée et la ville qu’il a dessinée. Il fait une croix sur la plage, marque “0:0:0”, puis il me pointe du doigt.
Je suis loin, très loin. A quoi bon essayer de comprendre ce qu’il essaye de me dire ? Je suis le dernier humain. Ici et ailleurs. Je suis condamné avec ce robot, jusqu’à ce qu’il finisse par casser et que je me retrouve à nouveau seul.
Occurence 3520
Il me secoue les épaules et le bruit de la ferraille qui cliquète atteint mes oreilles avant que je ne reprenne vraiment connaissance.
Je n’arrive pas à ouvrir les yeux, c’est trop m’en demander. Pourquoi vivre dans un monde sans avenir ?
Occurence 3527
Il me soulève de force et m’oblige à me lever, cette fois. Je crois que je n’ai pas bougé depuis plusieurs jours voire semaines, me laissant mourir de faim, ou de soif, ou de désespoir. Certains morceaux de son corps ont changé, il a dû partir chercher des pièces de rechange aux alentours. Ses jambes ne font plus la même taille et il se déplace en claudiquant.
Un énorme dessin recouvre la plage, j’y reconnais la Terre et quelques corps spatiaux disséminés sur le sable. Un peu plus loin, il a creusé un gros trou circulaire affublé d’une sorte de triangle comme un chapeau, peut-être qu’il essaye de représenter une comète ? Une flèche relie le tout à notre planète.
Je regarde le dessin, apathique, comprenant doucement ce qu’il va m’arriver. Il me regarde, j’ai presque l’impression de voir de la panique dans l’objectif de la caméra. Peut-être que ce n’est que mon propre reflet, peut-être que je suis enfin devenu fou. Il dessine une horloge, et une flèche. L’impact est pour bientôt ? Ou l’impact va arriver… Un jour ? Mais quand ? Et qu’est-ce qu’il attend de moi ? Je ne peux pas le sauver, malheureusement.
Occurence 3741
La plage est recouverte de calculs qui s’étendent jusqu’à la route derrière, gravés dans le métal, et qui continuent dans la terre brûlée. Je le laisse faire. Il ne vient plus me chercher pour me les montrer. Il m’a abandonné sans vraiment me quitter.
Parfois, il me pointe du doigt d’une façon un peu insistante et me montre la planète. Ça me fait rire, je vois un peu d’humanité dans ses mimiques et dans l’énervement qu’il imite face à mon inaction. Il me montre son “0:0:0”. Il me montre ses calculs incompréhensibles qui s’étendent bien au-delà de cette plage que je n’ai plus envie de quitter. Je suppose que sa puissance de calcul n’est pas suffisante pour les mener dans sa tête, alors il les étale sur ce monde voué à la destruction, espérant peut-être y trouver une réponse à l’inévitable. D’autres fois, il dessine des formes géométriques, un point, une ligne, un carré, un cube. Je comprends qu’il essaye de me parler de dimensions, mais je ne vois pas où il veut en venir. Je ne cherche pas vraiment à comprendre.
Il écrit 2658418471 au sol, attends quelques secondes en me regardant, puis il efface le nombre et le remplace par 2658418472. Une mesure temporelle ? Une durée avant la date de l’impact ? Je crois que je préfère ne pas savoir quand, le simple fait de savoir que ça va arriver m’est déjà insoutenable.
Occurence 3906
Le ciel se colore de vermeil et je regarde l’astéroïde qui se rapproche, doucement mais sûrement. Le robot est revenu s’asseoir à côté de moi. Je me demande s’il ressent aussi ce calme paradoxal, cette sensation de confort dans l’abandon. Nous ne pouvons rien y faire. Est-ce qu’il modélise la mort, dans ses circuits ? Ou est-ce qu’il voit ça comme “être éteint” ? J’aurais dû lui demander quand j’en avais encore le temps.
Il a fini ses calculs, je crois. Il m’a dessiné sur la plage, au centre de son dessin de la terre. Une flèche me relie, mon bonhomme en bâtons avec ma petite pancarte qui indique “TIM”, à d’autres chiffres. 0:0:0. Les coordonnées GPS de… l’impact, peut-être ? Je n’y comprends rien, cela fait longtemps que j’ai perdu le fil de ses calculs et que j’ai arrêté d’y prêter attention. Tout porte à croire que l’astéroïde finira sa course de l’autre côté de la planète.
Je le dessine à côté de mon personnage, un petit robot représenté par un carré et quelques segments. Sans vraiment réfléchir, je le prends dans mes bras et le serre contre moi. Il va me manquer.
La nuit tombe mais les cieux sont toujours éclairés, il fait de plus en plus chaud. Je dessine un cœur dans le sable, il en fait de même. Le sol tremble et les océans se soulèvent. Une vague nous engloutit.
L’avenir nous tourmente, le passé nous retient, c’est pour cela que le présent nous échappe. - Gustave Flaubert
Occurence ???
Je n’ai aucune idée de quand je suis, j’ai seulement l’impression d’émerger d’un long sommeil agité empli de rêves fiévreux. La sensation de me noyer dans les ténèbres et le froid qui me glace les entrailles. Parfois, rien. Depuis quelques temps, j’ai la chance d’apercevoir quelques rayons lumineux qui me rappellent que je peux voir. Je n’entends rien d’autre qu’un bourdonnement sourd dans mes oreilles.
Occurence ???
Je me réveille en apercevant à peine la lumière qui perce timidement la surface de l’eau au loin. Je flotte doucement vers elle mais je ne l’atteins pas à temps.
Occurence ???
Après des milliers d’essais, j’ai réussi à l’atteindre. Je suis au milieu de l’océan.
Occurence ???
J’ai arrêté d’essayer et je préfère vivre ce cycle perpétuel sans y réfléchir. La surface me paraît un tout petit peu plus proche à chaque occurrence. Un jour, je me réveillerai et pourrai respirer sans nager, sans paniquer, sans essayer désespérément de vivre quelques secondes avant de recommencer.
Occurence ???
Un petit banc de sable trône au milieu d’un océan s’étendant à l’infini dans toutes les directions. Mon banc de sable. Ma plage de Big Sur. Généralement, je ne peux pas rester ici très longtemps et je fini rapidement emporté par une vague, mais je savoure ces instants de calme après ces millénaires de souffrance. Chaque bouffée d’air, aussi douloureuse soit-elle, est un rappel que j’existe encore. Toujours.
Je ne peux pas vraiment mesurer la zone, mais j’ai l’impression qu’elle grandit petit à petit, comme si mon trône faisait surface au milieu de cette étendue aquatique. Le monde se reconstruit autour de moi.
Occurence ???
J’ai craché dans l’océan, en espérant y inculquer une quelconque bactérie qui serait réincarnée avec moi. Peut-être que cela pourrait aider à stimuler le développement de la vie à nouveau, et redémarrer la machine ?
Occurence ???
La plage est immense, désormais. Je crois que j’ai raté un pan entier de son développement, parce que je me suis à nouveau retrouvé à me réveiller sous l’eau. La force de toute cette eau qui m’entoure est sans pareille et je suis à sa merci. Mais elle m’a rendu ma plage, je suis à nouveau sur mon trône.
Occurence ???
La notion de temps m’est abstraite depuis bien longtemps, cela doit faire des millénaires que je regarde mon royaume se construire, millimètre par millimètre. La beauté de ce puzzle qui se construit pièce par pièce est absolue et je n’en suis qu’un piètre témoin. J’en oublie parfois tout ce qui a précédé, mes vies d’avant. Quand j’avais encore la chance de vivre avec d’autres humains. Avec ce robot. Puis il m’arrive d’apercevoir mon reflet dans une flaque d’eau et je me dévisage. Je regarde cet homme, qui me regarde en retour. Je me reconnais. C’est toujours moi.
Occurence ???
Mon fief doit faire, au bas mot, quelques hectares désormais. Je crois qu’il n’y a pas que du sable, et je voudrais même m’aventurer à croire qu’il y a de la terre.
Occurence ???
Un arbre. Une pousse qui sort de cette terre détrempée. Je reste assis à ses côtés à la regarder pousser pendant des mois.
Occurence ???
J’ai un petit jardin, avec quelques arbres. Je n’ai toujours pas trouvé de vie, mais j’imagine qu’elle existe sous une forme invisible à mes yeux. Il vaut mieux, pour mon mental. Je fais de mon mieux pour me contrôler, pour ne pas penser à la suite, ni à ce qui m’est arrivé. Je veux juste vivre, maintenant, ici.
J’ai un plan en tête, mais je dois m’armer de patience et seul le temps peut m’aider à le mener à bien.
Occurence ???
Les arbres sont suffisamment nombreux pour que je puisse en abattre un sans craindre de rompre l’équilibre précaire de mon île. Je n’ai évidemment rien pour m’aider à mener ma mission à bien, mais mon corps est un outil en soit. Je m’attaque à l’écorce avec les dents, mâchouille la base du tronc et entaille de quelque millimètres le bois. Lorsque mes mâchoires sont trop abîmées, ou mes dents trop usées, ou mes gencives trop pleines d’échardes, je me jette à l’eau et je recommence.
Occurence ???
J’ai réussi à couper l’arbre et à le faire tomber, je ne veux pas savoir en combien de temps. Il est à terre, désormais, et c’est tout ce qui compte. Il est magnifique.
Je continue de le mâchouiller pendant des années, taillant dans le tronc massif une planche qui me servira de radeau. Je vais aller explorer l’océan à la recherche d’une autre étendue de terre.
Pour me protéger de moi-même, je me force à croire que je vais trouver quelque chose. Quelqu’un. N’importe quoi. Je me dois de continuer, de tenir bon, parce que je n’ai pas le choix. Parce qu’il n’y a que ça. Malgré mes doutes. Malgré mes peurs. Malgré ma solitude. Malgré mes regrets. Malgré mes erreurs. Malgré malgré malgré.
Occurence ???
Le radeau a coulé.
Occurence ???
Je reste assis au pied d’un arbre jusqu’à l’épuisement. J’attends la prochaine vie, pendant laquelle je recommencerais cette attente perpétuelle. La nature m’embrasse, les embruns m’emplissent le nez, la chaleur du soleil réchauffe ma peau, le bruissement des feuilles dans le vent chante dans mes oreilles et le clapotis des vagues me berce tendrement.
Le monde m’aime et m’accorde l’honneur d’exister en son sein. Je l’aime en retour. J’existe.
Occurence ???
Je crois que j’ai revu ce scintillement étrange du coin de l’œil. Cette hallucination que j’avais eu sur la plage de Big Sur, autrefois. Depuis, je la pourchasse partout sur mon lopin de terre et de sable.
Je fini par la retrouver, au pied de l’arbre sous lequel je médite. La même brillance éphémère et opalescente que j’avais attrapé il y a si longtemps, cet être de lumière qui m’avait pris dans ses bras. Je tends la main et je l’attrape. Je suis arraché à moi-même.
Dérivation 2658418473
Je ne me sens plus dans mon corps, et je vois le monde de l’extérieur, sous toutes ses formes et avec tous ses changements. Le passé, le présent, le futur ne font plus qu’un pour se présenter à moi comme un tout. Ce monde que j’ai habité, que j’ai parcouru dans tous les sens et dans toutes les temporalités qu’il a voulu m’offrir. Je comprends enfin ce que voulait me dire le robot. Je n’étais qu’un être coincé dans un univers en 3 dimensions, incapable d’accéder à la quatrième, incapable d’appréhender le temps comme autre chose qu’une ligne droite. Je regarde cet univers qui m’a abrité, flottant dans une immensité de vide parsemée d’autres mondes isolés, tous identiques mais différents. Je me retourne et en imagine un autre.
J’imagine un monde vide, puis j’y ajoute la lumière, le ciel, l’eau, la terre ferme, le soleil et la lune. Je le peuple d’animaux marins, terrestres et d’oiseaux. Dans un jardin, j’y place un être humain, et je lui prends une côte pour lui créer une compagne, car nul ne devrait faire face à l’existence seul.
Ma création évolue d’elle-même sous mes yeux émerveillés et je regarde mon propre univers se développer. Devenir. Je l’observe en souriant, le voyant exister dans une temporalité infinie. Il ressemble en tout point à celui que j’habitais auparavant. Est-ce que c’est parce que je l’ai imaginé ainsi ?
Je regarde les humains coloniser la planète, s’unir et se séparer. Se battre pour mieux se retrouver. Se détruire pour se reconstruire. Mon monde entier en est recouvert, et je les aime tous malgré leurs défauts. Ils vont détruire leur domicile, comme je l’ai vécu. Je me vois moi-même naître, grandir et devenir adulte à l’intérieur de cette bulle.
Incursion
Je me vois âgé de 28 ans aller sur cette plage de Big Sur, seul, un soir après un conflit futile qui me paraissait alors monumental. Dans cet espace titanesque, ce petit être n’est qu’une poussière dans une infinité, mais il est tout pour moi. Il est mon reflet, que j’ai appris à aimer. Je me penche en avant sans m’en rendre compte, traversant à peine le voile qui me sépare de cette dimension inférieure, et il m’aperçoit. Je plonge en avant sans me retenir, sans réfléchir. Je le prends dans mes bras, le serre contre moi et lui promet la vie éternelle. Je fais de lui le centre du monde.
Je me sens disparaître, m’étioler et me dissiper sur cette dimension que j’ai créé de toute pièce à mon image. Mes dernières pensées sont absorbées par cet univers en tout point identique au mien, que j’aurais voulu changer mais qui existe au-delà de moi. Et je comprends. Je suis le 2658418472ème. Ce Tim sera le 2658418473ème. Je dédie mes dernières forces à changer infinitésimalement la trajectoire de ma création, en espérant changer son évolution pour qu’elle diffère de celle que j’ai vécue. Pour que les choses changent, un tout petit peu. Un effort de fourmi qui finira par s’accumuler avec le temps. Avant de m’évaporer pour de bon, je laisse une porte de sortie à mon successeur, quand il aura appris à aimer ce monde autant que moi je l’aime. Qu’il sera prêt, s’il échoue à changer la course du temps, à faire comme moi. Au dernier moment, je m’accroche à un robot ménager que je ne connais que trop bien. Je m’infiltre dans ses circuits et prend sa place, l’arrachant à son réseau.