#24 - Fantasmagorie

#24 - Fantasmagorie

Semaine 20. Semaine 20 oh ! Bientôt la moitié !

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Les Enfants de minuit
  • Thème 2 : Les Démons
  • Thème 3 : 🐆 · 🪆 · 📍 · 🛒

Contrainte : Se passe avant le 19ème siècle

J’ai lu tout un recueil de Mariana Enriquez cette semaine (Un lieu ensoleillé pour personnes sombres). C’est son troisième recueil que je lis et je ne suis pas déçu. J’adore son style, j’adore l’ambiance, et vraiment je ne peux que vous recommander d’y jeter un oeil si vous voulez un savoureux mélange d’horreur, de féminisme et de folklore argentin.

Forcément ça m’a beaucoup inspiré pour la nouvelle de cette semaine, et les thèmes s’y prêtaient bien (enfin surtout les deux premiers, mais j’ai favorisé le numero uno). L’idée de base/le message de fond, c’était quelque chose que j’avais en tête depuis quelques temps (jours, semaines, dur à dire), donc il ne restait plus qu’à le mettre en forme de récit 👻


Musique d’ambiance : Time to Die - Chris Vrenna

#24 - Fantasmagorie

Mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes et m’extirpent d’un demi-sommeil agité. La fenêtre laisse filtrer la lueur argentée de la lune tandis que la flammèche d’une lampe à huile posée à même le sol vacille doucement, j’espère qu’elle brûlera jusqu’au lever du jour. Je me sens engourdi, comme si mon corps pesait une tonne, mais j’en ai l’habitude. Depuis quelques semaines maintenant, la marée-chaussée m’a enlevé de la place du village, sur laquelle je mendiais, pour me mettre au travail et transformer mes journées vides de sens en journées pleines de souffrance. Les autres corvéables et moi nous adonnons à la construction d’une chaussée qui reliera mon petit hameau à un autre, offrant en pâture à l’état nos corps affaiblis par des mois passés à la rue le jour, et dormons dans ce dortoir mal aménagé la nuit.

Les insomnies ne me sont pas inconnues, à dire vrai elles sont plutôt une habitude. Mais cette nuit, cette fois, quelque chose cloche. Je voudrais me lever mais mes jambes ne me répondent pas. Mon buste, mes bras, même ma tête, aucune partie de mon corps ne semble vouloir abdiquer à mes ordres. Seuls mes yeux restent résolument ouverts. Un frisson glacial me traverse le corps, comme un sentiment prémonitoire d’une catastrophe imminente. Mon corps ne veut pas bouger, mais il me hurle qu’il est en danger. Et moi, je suis tétanisé.

Du coin de l’œil, j’aperçois une figure à peine en dehors de mon champ de vision, debout — en tout cas, il me semble qu’elle est debout — à côté de la fenêtre. J’essaye de redresser ma tête pour mieux le voir mais rien n’y fait. Au pied de mon lit, deux enfants me regardent fixement.

— Il est réveillé, dit simplement la petite fille aux cheveux bouclés.

— Tu crois qu’il nous voit ? lui répond le petit garçon.

J’essaye de leur répondre, mais ma bouche ne s’ouvre pas et ma réplique se noie dans mon cerveau. Dans les autres lits, personne ne bouge ni ne semble perturbé dans son sommeil. Qui êtes-vous ?

— Il nous entend ! s’exclame la petite fille en joignant ses mains.

Le garçon se rapproche et s’appuie sur mon lit. Il porte une culotte longue et un gilet trop grand pour lui, ses cheveux bruns sont coupés courts et il manque plusieurs dents à son sourire. Il est trempé, et l’eau qui dégouline de sa peau imbibe mes draps, je sens une fraîcheur répugnante se diffuser sur mon corps déjà glacé d’effroi devant ce spectacle.

— Quand est-ce que tu es devenu grand ? me demande le garçon.

— Quel idiot tu fais, François. On ne devient pas grand du jour au lendemain, répond la petite fille.

— Pourtant regarde, c’est bien lui !

François tend sa main vers mon visage que je n’arrive pas à éloigner malgré tous mes efforts et pose son index sur mon front, indiquant la balafre qui le parcourt. Son doigt visqueux glisse sur ma peau en laissant une trace humide.

— Regarde, Madeleine, il a toujours sa cicatrice.

Je veux hurler, appeler au secours, m’enfuir d’ici, disparaître. Tout, sauf voir cette apparition démoniaque. Je ne vais plus à la messe depuis quelques temps, parce que j’en ai eu assez des sermons et des leçons de morale, et me voilà maintenant sujet aux suppôts de Satan, qui viennent punir mon manque de piété. Me faire souffrir, m’obliger à me repentir de mes erreurs que je n’ai jamais réussi à outrepasser. Je revois François, mon petit frère, la peau grise et les lèvres bleutés. Ses yeux bouffis. Les cris. La peur.

Madeleine tousse et laisse échapper un râle en se raclant la gorge, puis elle se masse la poitrine. Je la reconnais aussi, bien sûr. Elle porte sa jolie robe du dimanche qu’elle adorait, enfant, bleu clair avec de beaux détails en dentelle. Ma douce Madeleine, qui a grandi à mes côtés jusqu’à devenir ma femme lorsque nous avons eu la majorité. Jamais je n’ai aimé quelqu’un comme je l’ai aimé, sa douceur, son affection sans bornes et son amour pour les jolis cailloux. Elle ne toussait pas encore quand elle avait l’âge de celle qui se présente devant moi. La figure tapie au coin de la pièce bouge à peine mais reste silencieuse, je jurerai voir le rideau s’animer alors que la fenêtre est bien fermée.

— Dis, Jacques, on part toujours à l’aventure tous les trois ? demande mon petit frère en s’appuyant sur mes draps désormais trempés.

Mon cœur se brise, et j’aimerai lui répondre que oui, oui, nous partons à l’aventure. Tous les jours, comme nous le faisions à l’époque, tous les trois, insouciants et heureux. Nous allons nous promener, nous mangeons sur la place du village, nous repoussons des envahisseurs imaginaires, nous cherchons des jolis cailloux pour Madeleine — qui tousse à nouveau, et je remarque les tâches roses qui parsèment maintenant son visage — et nous revenons juste avant le coucher du soleil, pour ne pas nous faire gronder. La flamme de la bougie vacille dans un courant d’air, et je veux pleurer.

— Depuis quand pleures-tu ? demande Madeleine.

Je la revois, beaucoup plus grande, dans notre petit appartement. Alitée. Malade. L’apothicaire qui prononce la sentence : elle est atteinte de typhus. Mieux vaut pour moi que je me tienne à distance si je tiens à ma vie, de préférence même que je ne rentre plus dans l’appartement. Elle me supplie de rester auprès d’elle, de ne pas la laisser seule, elle ajoute qu’elle se sent fiévreuse et faible mais qu’elle va s’en remettre. Peut-être que ce n’est pas le typhus, et qu’elle va guérir, et que tout redeviendra comme avant. Elle me dit qu’elle pense être enceinte.

Et je fuis. Comme le lâche que je suis. Je ne l’ai jamais revue. Elle est dans une fosse commune, désormais.

L’enfant tousse à nouveau et s’agenouille à côté du lit, prise d’une quinte qui secoue son corps frêle comme une tempête. François lui jette un regard curieux.

— Tu as une amoureuse ?

Je n’en ai plus eu, depuis. Parce que j’ai trop peur. La douleur après Madeleine était telle que je n’ai jamais osé reparler à une femme. Je ne veux plus jamais vivre ça, cet abysse dévorant et inexorable qui semble ne jamais se terminer. Je ne peux plus vivre ça.

— Je croyais que les adultes étaient courageux, dit François.

Moi aussi, je le croyais, à ton âge. Je nous revois jouer sur cette butte qui surplombait la rivière, téméraires et intrépides. Un combat de chevalier, malgré les interdictions de s’approcher de l’eau, parce que le lieu s’y prêtait bien. La colline se terminait en une petite falaise. Et je te vois glisser sur l’herbe humide, tomber à la renverse, rouler le long de la pente et tomber dans l’eau. L’aplomb de la terre au-dessus de la rivière n’était guère plus qu’un monticule, mais pour des enfants de notre taille il aurait tout aussi bien pu être une montagne. Tu te débats dans l’eau, et tu m’appelles à l’aide, et je vois ton visage qui émerge par intermittence. Je reste debout, incapable de bouger. Tétanisé. Une seconde, nous étions en train de jouer, celle d’après, le monde s’effondrait.

Je n’ai pas bougé, jusqu’à ce que toi tu ne bouges plus à ton tour. J’ai prétendu avoir joué seul l’après-midi, et ne pas t’avoir vu. Ils t’ont trouvé 3 jours plus tard. Je n’ai jamais raconté la vérité à quiconque, même pas Madeleine. Je crois que Maman savait que je mentais.

Les deux enfants me fixent, sans mot. J’ai l’impression de presque voir à travers, comme s’ils étaient en train de se dissiper alors que la flammèche vacille à nouveau. Même adulte, je suis toujours aussi lâche, mais la peur a changé. Enfant, j’avais peur de choses abstraites. Ce qui se cache dans le noir, ce qui pourrait m’arriver quand j’étais seul, des sorcières qui vivent dans les forêts, des orages qui grondent. J’avais peur de monstres imaginaires mais pas de l’inconnu et la vie n’était que découvertes, aventures et curiosité. Adulte, j’ai peur de ce que je connais, de ce qui est réel. J’ai peur de souffrir, parce que je sais maintenant que c’est douloureux à en mourir de perdre quelqu’un. J’ai peur d’être à nouveau tétanisé, de fuir, d’abandonner, de ne pas être à la hauteur. Alors je ne vis plus, par peur de souffrir. Je préfère ne rien faire, ne plus aimer, ne plus partager, parce que tout se termine et que la fin sera terrible. Avoir, c’est prendre le risque de perdre.

La troisième figure bouge à peine, et j’essaye de tourner la tête pour mieux la voir, mais mon corps ne me répond toujours pas. François et Madeleine disparaissent. Je suis seul avec elle, et elle se rapproche. Elle quitte la fenêtre et se dirige vers mon lit, doucement, le pas lourd. Et je reconnais cet enfant. C’est moi. Son visage blême et potelé, marqué d’une cicatrice sur le front. Ses lèvres sont recourbées dans un rictus figé qui souligne son regard impassible dans un simulacre de sourire sans émotion.

Je m’attends à ce que cet enfant me tourmente, à son tour, me rappelle à quel point j’ai chuté, à quel point je suis devenu un échec, que j’avais toute la vie devant moi et que toutes les portes m’étaient ouvertes, mais que j’ai préféré ne rien faire et attendre la fin plutôt que d’oser vivre. Mais il ne fait rien de tout ça. Il grimpe sur le lit et m’enjambe pour s’asseoir à califourchon sur mon ventre. Je sens un poids sur mes organes, comme si on y avait déposé quelque chose de si lourd que je vais en être broyé. Ses yeux sont vides, deux trous noirs rivés sur les miens, et son expression dénuée de vie reste figée. Il tend les bras et pose ses petites mains sur mon cou, et malgré leur taille je sens qu’elles font le tour de ma gorge dans une étreinte glaciale.

La flamme vacille à nouveau, la lampe est bientôt à court d’huile, et l’enfant resserre son étreinte. Mon instinct me hurle de me débattre et de me dégager de cette emprise, mais je n’arrive pas à bouger. J’ai peur. Ma trachée est compressée et mes respirations deviennent de plus en plus difficiles. Son visage change, il ne sourit plus et il arque les sourcils en plissant le front. Il a peur, comme moi. Il se penche en avant, rapproche ses épaules pour avoir un meilleur appui et l’étau se resserre.

Dans un effort qui me semble surhumain j’arrive à lever un bras. Puis l’autre. Je pose une main sur la tête de ce démon qui se fait passer pour moi et agrippe ses cheveux. C’est froid. Je pose l’autre sur son épaule, et il ne bouge pas. Des gouttes perlent dans le noir de ses yeux et me tombent dessus. Il continue de m’étrangler et son visage se déforme sous l’effort, ses lèvres se retroussent pour laisser apparaître ses dents serrées, son front se plisse quand ses sourcils se rapprochent. Un voile noir encadre ma vision. Mes jambes tressautent dans un réflexe. Mes mains se crispent sur ce petit corps qui me broie le ventre sous son poids.

Je le tire vers moi, le colle contre mon torse et cale sa tête au creux de mon épaule. Il est glacé et je suis pris d’effroi mais je persévère. Son souffle se répand dans ma nuque, chaud, et je sens que son étreinte se relâche. Une larme coule sur ma joue, puis une autre. Son cœur bat contre le mien, unis dans un rythme qui ralentit. Je le serre encore plus fort contre moi. Je lui pardonne. Je me pardonne.

J’ai toujours peur, et j’aurais toujours peur. Mais peut-être que je peux vivre malgré l’effroi, avancer angoissé, faire en étant tétanisé, exister en dépit de la terreur.