#26 - Chemin

#26 - Chemin

J’ai commencé à prendre des vrais cours ✨

Alors en vrai c’est pas des leçons à proprement parler, mais plutôt un atelier d’écriture qui va s’étaler sur l’année. C’est la suite du stage, on se retrouve entre débutants avec notre guide spirituelle (mais elle a une forme physique) et on planche sur un sujet. Chacun écrit un petit quelque chose et après on le partage (à l’oral) (ouais c’est gênant de fou), puis chacun y va de ses retours, ce qui marche, ce qui marche pas…

Pour cette première séance, le thème était “Restituer un trajet”, et deux choix possibles :

  • Un trajet exceptionnel (atypique, unique)
  • Un trajet banal (qu’on a fait des dizaines de fois)

Après une lecture d’un exemple (un extrait de Taormine par Yves Ravey), je me suis lancé et voici le résultat (après quelques changements judicieux suite aux retours).

Ndlr : Une autre consigne était de partir sur de l’inspiration autobiographique, ce que j’ai fait, mais j’ai changé/rajouté/enlevé certains morceaux. Donc c’est autobiographique dans les grandes lignes, avec un poil plus d’épices. Vous croyiez que lire son premier jet à l’oral c’était cringe ? Imaginez raconter un morceau de votre vie à 7 inconnus.

#26 - Chemin

Je fini de lacer mes nouvelles chaussures juste à temps, ma montre indique 7h25. Je suis levé depuis déjà deux heures, histoire d’avoir un peu de temps pour lire avant de devoir me préparer. Je n’ai pas envie d’aller au collège, comme d’hab, et je n’ai pas fait mes devoirs, comme d’hab aussi. Je me demande si ça changera, un jour. Probablement pas. J’enfourne un petit-déjeuner comme tous les autres composé d’un bol de lait froid, un kiwi trop acide et 2 tartines de pain de mie avec du Nutella, sans la croûte, merci Maman. Elle me dépose un bisou sur la joue et je me laisse faire parce que je sais bien qu’il est impossible d’y échapper, faut croire qu’elle a peur de ne pas me revoir ce soir. Je hisse mon sac trop rempli sur mes épaules et je sens mon dos qui pleure sous le poids de tous ces livres de cours qu’on ne me demandera pas d’utiliser aujourd’hui, mais que je dois prendre quand même. Juste au cas où.

En claquant la porte d’entrée derrière moi, je retrouve la cour plongée dans la pénombre du petit matin et son brouillard épais qui s’étale dans les environs. Il fait terriblement froid et je sens déjà rougir les quelques centimètres carrés de mon visage qui dépassent de mon emmitouflage capuche-écharpe. Je monte dans la grosse voiture de Papa qu’il a déjà démarré pour que le chauffage tourne un peu et revoilà cette odeur de cuir renfermé qui me donne la nausée de bon matin, rance et entêtante. J’ai envie de rendre mes tartines, non merci je n’en veux plus. Sur la route, il ne me dit pas grand-chose, ou alors peut-être qu’il me parle et que je ne m’entends pas lui répondre. Oui, je vais sûrement aller au CDI ce midi. Non, je n’ai pas de petite copine. Oui, je sais que je dois rentrer à pied ce soir. La radio inonde l’habitacle d’une discussion entre deux ringards qui parlent d’infrastructure où je ne sais quoi, ça intéresse vraiment quelqu’un, ça ? Pourquoi on ne met pas de la musique, comme tout le monde ? Remarque, si c’est pour devoir subir les vieilleries qu’il écoute…

La voiture roule et on fait notre grand détour habituel du mardi matin, tout est toujours pareil. Les lampadaires resteront des lucioles orangées noyées dans le brouillard pendant les 4 prochains mois, et en mars seulement j’aurais le droit de voir le soleil avant un tableau blanc. 7h40, on s’arrête devant l’immense maison de Caroline et mon cœur accélère. Un peu. Un tout petit peu. Je m’en fous. Pourquoi est-ce qu’il accélère comme ça ? Elle descend les marches du perron en sautillant, arrache presque la portière et saute à l’intérieur de la voiture en disant bonjour d’une voix déraillante. Sa frange blonde encadre son visage rond, avec ses yeux pétillants et son sourire qui laisse voir ses dents un peu trop écartées. Et mon père lui répond. “Bonjour, Céline”. Encore loupé, un jour il arrivera à se souvenir de son prénom. Après tout, on ne se connaît que depuis la maternelle elle et moi. 10 ans, c’est peu pour retenir un prénom, non ? Au moins, il a presque visé juste aujourd’hui, la grande sœur de Caroline c’est moins pire ma grand-mère.

Elle me fait un petit sourire et sors un téléphone portable de sa poche, puis elle commence à pianoter comme si je n’existais plus. Si j’en avais un, moi aussi, est-ce qu’elle m’enverrait des textos ? Mon père peste à cause des feux rouges, rouspète ces piétons qui ne regardent pas avant de traverser là, oh et ces travaux je te jure ça n’en fini jamais. Il a toujours quelque chose qui ne va pas, mais apparemment c’est moi qui ne suis jamais content. La ville défile par la fenêtre, morte, amorphe, transie par le froid et peinant à s’extirper du sommeil. Vivement que je me casse d’ici. Toujours ces mêmes arbres plantés n’importe où, ces bâtiments à la devanture qui s’effrite parce que personne ne les entretient, et ah tiens, l’arrêt de bus est bondé. Il n’est pas passé ce matin, tant pis pour eux !

7h50, mon père se gare devant le collège, pas juste devant parce que c’est gênant, mais pas trop loin non plus. Il m’a dit que c’était plus pratique pour lui de me laisser là, mais je crois qu’il le fait pour moi. À travers la brume je distingue près du portail la silhouette de ce garçon, avec ses potes beaucoup trop grands pour leur âge. On dirait qu’il sort quelque chose de sa poche pour leur montrer et les voilà qui rigolent. Mon sang se glace et ma gorge se resserre, je préfère regarder ailleurs comme une autruche qui ignore son prédateur. Caroline s’envole pour aller rejoindre ses amies en disant à peine merci, et moi j’aimerai rester avec mon père. Je descends de la voiture en lui disant “à tout à l’heure”, et j’espère que c’est vrai.