Slice of life
- 08 Oct, 2026
#31 - Guerre Intestine
Une autre approche sur le même thème que la nouvelle précédente. J'ai eu l'idée en rentrant de l'atelier, l'exercice n'est pas évident (on n'a qu'une heure pour trouver une idée et écrire quelque chose, ça laisse pas trop de marge pour cogiter). Après discussion avec la coach, on s'est dit que ce sujet est trop clivant pour être partagé "direct en atelier", en tout cas pas aussi tôt dans l'année. Mais elle m'a aussi dit qu'écrire en étant engagé est pertinent. Primordial en tant qu'auteur. Alors j'ai écrit, de mon côté, libre des contraintes d'un quelconque exercice. C'est un sujet qui me tord les boyaux et me dégoûte profondément. Et me déçois aussi. Je ne suis pas bête, je comprends bien qu'on a tous un point de vue différent, que je ne vois probablement qu'un morceau de l'ensemble et que je suis biaisé par ma posture. Mais c'est mon point de vue. Ma vision de ce qui se passe. Et putain, réveillons-nous.Musique : To Ashes and Blood - Woodkid #31 - Guerre Intestine Le verre brisé crisse sous mes semelles quand je piétine. Hier des mecs que je ne connaissais pas ont jeté des bouteilles sur les flics et ça a dégénéré, tout le monde s'est barré en courant. Mais on est de retour pour un quatrième jour. On est de plus en plus nombreux, difficile de compter vu qu'on ne fait pas l'appel pour des raisons évidentes, mais aujourd'hui la foule a rempli la place du marché. Certains profs nous ont même rejoint aujourd'hui et j'entends la voix de crécelle de Mme Jancel, ma prof de physique avec son horrible chandail à fleurs. C'est trop chelou de la voir ici, on dirait une autre personne quand elle est avec ses autres potes profs, rien à voir avec la boomeuse qui m'engueule au tableau pour me dire que je fais aucun effort et que si je continue comme ça, je n'aurais jamais mon bac. Je suis en seconde, tranquille, j'ai le temps. Ma mère m'a interdit d'aller au blocus aujourd'hui, mais de toute façon je n'ai pas cours de l'après-midi parce que la prof de Maths a accouché et sera absente pendant 4 mois, le cours d'anglais saute pour moi parce qu'on alterne entre les demi-groupes faute de bureaux dispo : pas ma semaine, pas cours, et pas possible d'aller en salle de perm parce qu'il y a un problème d'amiante ou je sais pas quoi. — Mec c'est zarb, je reconnais pas certains visages dans la foule, me dit Yassine. Pas moyen qu'ils soient lycéens, ils ont l'air grave vieux. — Tu crois c'est des schmitts ? — C'est des conneries ça, me répond-il. Je suis le regard de mon pote et j'aperçois une tête qui dépasse de la foule, mâchoire carrée et barbe bien rasée, sweatshirt un peu usé. Il y a un autre type dans son genre un peu plus loin. Un cordon de CRS s'est formé en marge du groupe il y a une heure et il se rapproche petit à petit. Nous on recule, mais on finit par s'entasser les uns sur les autres comme des sardines, mais avec de la transpi à la place de l'huile, et ça bloque derrière parce qu'ils veulent pas bouger, peut-être qu'ils se sont assis par terre. Maintenant, les flics sont plantés juste devant nous et me voilà à peine à 1 mètre d'un golgoth qui fait 2 têtes de plus que moi, équipé de la tête aux pieds. Son bouclier anti-émeutes m'arrive au front, sa veste est recouverte de ceintures auxquelles sont accrochées des grenades anti-émeutes, du gaz lacrymo et dieu sait quoi d'autre. Il nous dit de reculer de temps en temps, et on essaye mais on peut pas pousser plus que ça, ils ont qu'à arrêter de se rapprocher j'en sais rien moi. Ça me fait un peu rire, en vrai, ce titan qui pourrait me plier en deux, armé jusqu'aux dents. Ses bras font la taille de ma tête, il a peur de quoi ? Aucune aura. Il me toise du regard, je ne vois que ses yeux noirs parce que le reste de son visage est couvert par son casque et une cagoule qui serre le bas de son visage. J'aimais trop la police quand j'étais petit mais maintenant ils me font un peu peur, on est loin du gentil cochon policier des livres de gosses. Il jette un regard à son collègue, tripote la caméra sur son torse et la diode verte s'éteint. Elle est accrochée sur son plastron à côté d'une batterie de patchs et blasons de drapeau français, un truc avec une torche, une sorte de bouclier que je ne reconnais pas et le logo du Punisher qui recouvre un numéro sur son uniforme. Cringe. Pourquoi ils sont là, avec nous, plutôt qu'avec les quelques débiles qui sont partis brûler des poubelles ? Les journalistes sont là-bas, eux, pour bien récupérer les images choc que mes parents verront à la télé ce soir. Nous on agite nos pancartes en carton depuis des heures, tranquilles, on mange un sandwich ou on filme un snap, ça fait pas de la bonne info ça. — Mec, ça pue, il y a un truc qui cloche, on devrait... La foule se bouscule dans une vague qui remonte jusqu'à nous et Yassine est coupé dans sa phrase. Je perds l'équilibre et tombe en avant mais le golgoth me rattrape au vol pour me repousser d'un coup de bouclier. Le plastique frappe ma mâchoire et le choc me secoue le crâne alors que je bascule pour atterrir sur le cul. J'essaye d'amortir la chute avec mes mains qui s'entaillent en frottant sur le goudron et les bouts de verre de la veille. — On t'avait prévenu. Recule, petite merde, jappe le CRS. Il file son bouclier à son voisin et décroche un LBD de son dos puis commence à le caler sur son épaule. Petite merde. Les mots rebondissent dans ma tête alors que le temps s'arrête. J'ai l'impression d'être seul face à lui, seul face à ce monstre qui va m'exploser parce que quelqu'un m'a poussé. J'ai vu ce qui est arrivé à d'autre lycéens comme moi, c'est comme si je savais déjà comment tout ça allait se finir. Il pose la crosse du lanceur de balles de défense contre son épaule et je jurerai voir sa cagoule se déformer comme s'il souriait, il se défend de quoi là ? Je suis pas une petite merde, putain. Je veux juste qu'on me donne ce qu'on m'a promis. On m'a dit de bien bosser, d'être sérieux à l'école pour avoir un diplôme et un bon taf, mais la moitié du temps j'ai pas de prof, ou alors il n'y a pas assez de bureaux dans la salle de classe pour que tout le monde puisse s'asseoir. On me fait miroiter un bête d'avenir dans un monde qui sera déjà détruit quand j'aurais enfin l'âge d'en profiter parce que des vieux croûtons l'ont ruiné pour s'empiffrer, et tant pis pour les gamins d'après. La boîte de mon père l'a jeté pour des raisons financières et il en chie pour trouver du taf, il dit qu'il n'y a plus rien. La crise, ou je sais pas quoi. Ce sera sûrement pire quand ce sera à moi de jouer. Tout se pète la gueule avant même que ce soit mon tour, alors pourquoi jouer tout court ? Le flic redresse l'arme pour la braquer sur moi. Le canon est énorme, facile la taille de ma paume. Pendant une fraction de seconde qui semble durer infiniment longtemps, je me demande si c'est ça la dernière chose que je verrais avec cet œil. Ce lance-patates rivé sur moi, un trou noir qui m'absorbe. Forces de l'ordre, on a sacrément bien choisi le mot force. Qu'est-ce que je lui ai fait ? J'ai juste voulu réclamer mes droits, crier que j'existe et exiger qu'on me respecte. Mais non, je suis trop jeune pour avoir un avis. Assez vieux pour me faire brutaliser par des armes de guerre. Mes parents m'ordonnent de respecter la loi, d'écouter les consignes et derrière ils essayent de me faire croire que voter pour une meuf avec un bracelet à la cheville, c'est ok. Ma main glisse sur un grand tesson de verre triangulaire au sol et je referme instinctivement mes doigts. Il me tranche la paume et la chaleur de la douleur se diffuse en remontant le long de mon bras tandis que je baisse les yeux. Il a mal attaché sa genouillère ce con, un côté de sa jambe est exposé. Dans un flash, je revois mon prof d'histoire qui nous parle de Mandela, un truc sur l'oppresseur qui détermine la forme de la lutte, pas l'opprimé. Pas le temps de réfléchir, même dans cette faille spatio-temporelle boostée à l'adrénaline. Je ne vois plus ce géant comme juste un flic, il prendra pour tout le reste, lui et tous ses potes qui nous tabassent. Lui, l'établissement, ce monde de merde qui nous promet tout sans rien nous donner, qui nous démolit pour nous obliger à la fermer quand on ose leur dire que c'est abusé. Ils nous déciment parce qu'ils ont peur de nous, et ils ont bien raison. On arrachera notre putain d'avenir de leurs mains s'il le faut, la Bastille sera à nous. S'il ne peut plus marcher, il ne pourra plus venir taper des gosses pour se défouler tout en sachant qu'il ne subira aucune conséquence. Il ne pourra pas taper Yassine. L'avantage d'être jeune c'est que je ne peux pas encore finir en taule, alors les conséquences m'importent peu. Je verrais après. On est des milliers, peut-être plus, beaucoup plus nombreux qu'eux. Je vais lui niquer ses ligaments croisés, les déchirer avec le tesson. Œil pour œil et dent pour dent. Je sens mes doigts qui se resserrent sur le bout de verre en même temps que ma mâchoire se contracte, je visualise le fragment de verre se planter dans son uniforme de merde et j'imagine le bruit des tendons qui se déchirent. Juste avant que je ne puisse prendre appui sur mon autre main pour me projeter en avant, quelque chose se jette devant moi et mon champ de vision s'assombrit d'un coup. — TOUCHEZ PAS AUX GAMINS ! Je relève la tête et Mme Jancel est devant moi, avec son chandail à fleurs hideux. Elle s'est jetée devant la montagne, minuscule devant ce type massif, et elle écarte les bras. Sa voix de crécelle part dans les tours quand elle se met à engueuler le flic qui la regarde, pris au dépourvu. Non, c'est pas qu'elle l'engueule, pas comme moi pendant les cours. Elle lui hurle dessus, on dirait une banshee. Elle est en train de me défendre ? C'est quoi ce bordel... Quelque chose m'attrape par le col pour me tirer vers le haut et je me redresse. — Ça va Nathan ? me dit Yassine. — O-Ouais... Le fragment de verre me glisse des mains et retombe au sol dans un tintement étouffé par les cris de ma prof qui continue de s'insurger en ignorant les balbutiements du CRS qui n'arrive pas à l'interrompre. La foule derrière moi est toujours secouée par des remous. Je récupère la pancarte en carton que Yassine serre dans sa main sans trop savoir pourquoi et on recule un peu. Un par un, les poulets baissent la visière de leur casque. — Tu pisse le sang mec, faut qu'on se barre d'ici et qu'on aille te désinfecter. Mme Jancel continue de beugler et elle pointe le flic du doigt, comme elle le fait avec nous quand elle nous choppe en train de faire une connerie. Sauf que lui, il ne détourne pas le regard. Il redresse son arme et j'entends un bruit sourd, un truc étouffé. La balle rebondit contre le torse de ma prof et elle tombe à la renverse juste devant moi, sa tête heurte le sol. Je n'ai jamais vu son visage comme ça : ses yeux sont écarquillés et elle a la bouche grande ouverte mais elle ne fait pas de bruit, on dirait qu'elle galère à respirer. Yassine me regarde, la regarde elle. Putain putain putain putain. Un truc vole au-dessus de ma tête et je pivote pour regarder la grenade tomber au milieu de la foule avant de diffuser un nuage grisâtre. C'est un cauchemar, les gens de mon lycée qui crient et essayent de se barrer en courant dans tous les sens, mais on est encerclés par les CRS. Tout le monde se fait canaliser dans la même direction, la foule se déplace comme un bloc et moi je suis paralysé sur place. — EN AVANT ! hurle une voix rauque. Je me retourne juste à temps pour voir le golgoth commencer à me foncer dessus, sa botte écrase le bras de Mme Jancel qui se recroqueville au sol et j'entends un craquement dégueulasse suivi d'un cri suraigu qui finit de me glacer le sang. Son bras se tord dans un angle interdit mais le soldat continue d'avancer. — Nathan ! Bouge ! Yassine m'attrape le bras et m'entraîne, on se met à courir après les autres en laissant notre prof derrière nous. Il me lâche pour lever son t-shirt d'une main, le cale au-dessus de son nez et je l'imite, on est obligés de traverser le nuage de gaz lacrymogène et nous voilà en train de taper le sprint de notre vie. Je ferme les yeux pour éviter le pire. J'arrête de respirer, je cours, j'avance, je fuis. Je flanque la pancarte sous mon bras et je trace. Avec tout leur bordel d'équipement, ils sont plus lents que nous et petit à petit j'ai l'impression qu'on arrive à creuser l'écart, mais c'est peut-être parce que je ne me suis jamais senti aussi léger. C'est comme si je volais au-dessus du sol, moi qui suis d'habitude nul à chier en sport, je détale comme un lapin. Yassine me met une distance, cours mec, cours tout droit et m'attends pas. Samantha, une fille de ma classe, se vautre et il l'aide à se relever avant de continuer. Le gaz me ronge le visage, ça fait putain de mal, j'ai les yeux qui piquent et j'arrive à peine à les ouvrir même si je ne suis plus dans le nuage. Le mouvement de foule a provoqué une espèce de vent qui l'entraîne à nos trousses dans cette rue quittant la place, le gaz continue d'avancer avec nous, coincé entre les rangées de bâtiment. J'ose jeter un regard en arrière et je vois les flics qui continuent leur charge, je ne peux pas m'arrêter mais je commence à galérer à respirer. Mon asthme. L'air est irrespirable et mes poumons sont en chien. Au loin, j'aperçois un tas de trucs entassés qui brûlent, avec un drapeau Français planté en haut, et bien sûr, sur le trottoir d'en face, une armada de journalistes qui filment les gamins qui s'enfuient. Ils sont servis, ça c'est de la bonne télé comme on les aime, de la violence et des images qu'on peut tourner comme on veut, regardez tous ces jeunes délinquants qui s'enfuient après avoir brûlé le pays. Bande d'enfoirés. Ils en ont rien à foutre de ce qu'on dit, rien à branler de ce qu'on raconte, tout ce qu'ils veulent c'est des séquences chocs pour montrer sur les plateaux télés, suffit de rajouter quelques fachos pour les commenter en s'insurgeant contre nous et les chiffres explosent. Chaque pas est une souffrance, je n'arrive plus à respirer et ça me brûle, genre fort. J'ai jamais eu aussi peur, jamais eu aussi mal. Mes yeux chialent, j'ai envie de gerber et tousser en même temps, besoin de respirer mais c'est impossible, mon cœur va imploser, j'en peux plus. Je me pousse à bout, jusqu'au tas d'ordures en feu, c'est la fin de la course pour moi. Les caméras sont tournées vers mes potes qui sont plus loin mais un type me remarque et il me pointe du doigt en parlant à son collègue caméraman. Vous voulez une image, c'est ça ? Une jolie vidéo ? Allez-y. Filmez moi. Regardez-moi. Jugez-moi. Ne m'aidez pas. Une caméra se tourne vers moi et je lui fais face, bientôt une autre la rejoint et petit à petit le tas d'objectifs abandonne le peloton pour se concentrer sur moi, le gamin tout seul à côté du feu en train de suffoquer. Je garde mon t-shirt sur mon nez, l'odeur de brûlé se mélange avec celle du gaz lacrymogène et mon corps me hurle de me tirer d'ici malgré la douleur. La voilà, votre séquence, brûlez dans vos putains de rétines ma tronche de gosse, la petite merde devant ces ordures en feu et le drapeau qui flotte au-dessus du nuage de lacrymo. Vous allez me couper au montage, probablement, parce que vous ne pourrez pas tourner ça à votre sauce, mais j'espère qu'au moins l'un d'entre vous aura les couilles de montrer ce qui se passe. Le tambour des bottes de mes prédateurs qui s'abattent sur les pavés se rapproche tandis que j'essaye de chasser l'image de ma prof au sol de mon esprit. Je continue de fixer les objectifs, le visage tordu par la douleur et déformé par la rage, la haine, la peur et le désespoir. J'essaye de me tenir droit même si j'ai les jambes qui tremblent et je lève ma pancarte froissée par mes doigts crispés. Un bout de carton que j'ai récupéré dans le garage de mes parents et sur lequel j'ai gribouillé un truc au feutre hier soir. Il a absorbé le sang qui dégouline de mes mains et est parsemé de tâches pourpres. J'entends l'avalanche qui se rapproche de sa proie, de moi. Je tiens mon écriteau au-dessus de ma tête, aussi haut que je peux. NOTRE AVENIR SERA BIENTÔT LE VOTRE Au moins, moi, je n'ai que mon propre sang sur les mains.
- 08 Oct, 2026
#30 - Enjeu Public
Troisième atelier d'écriture, sur un thème qui m'a beaucoup inspiré. Un exercice sur les moments d'interiorité. L'idée était de construire un (court) récit en travaillant l'impact d'un mot/phrase sur le personnage. Un truc qui le laisse sans voix, un peu sur le cul et qui le renvoie à son monologue intérieur. Plus facile d'explorer un voyage interne à travers la première personne, bien entendu. #30 - Enjeu Public Le printemps se fane pour laisser place à l'été, ni trop chaud pour se débarrasser de son pull, ni trop froid pour qu'il ne suffise pas. Nous sommes une bonne dizaine à être assis à une terrasse quelconque pour un afterwork. Pour être honnête je n'ai qu'à moitié envie d'être ici avec ces nouveaux collègues que je connais depuis à peine une semaine, mais ils sont plutôt sympas. Avec un peu de chance, on finira par se trouver des points communs, voire des sujets de conversation. Le gars en face de moi, je n'ai pas retenu son prénom, me parle du weekend qu'il va passer en famille en Ardèche. Son monologue est interminable mais je garde espoir, on va finir par réussir à décoller de ces discussions bateau sur le train-train du quotidien. Une fois mon verre fini, je pourrais m'exfiltrer poliment pour rentrer chez moi, mais c'est long. Si long. Ma bière ne s'évapore pas assez vite. Sa voisine se retourne vers nous et quelque chose dans ses mouvements me laisse penser qu'elle est déjà un peu saoule. Elle lui coupe la parole : — Allez, le nouveau. Parle-nous un peu de toi ! T'as une copine ? — Non, réponds-je simplement. Elle fait une moue exagérée digne d'un clown triste tandis que son voisin la regarde, vexé d'avoir été coupé dans son élan. — Oh ben pourquoi ? Et j'hésite. Je ne réponds pas tout de suite, je ne sais pas pourquoi, mais je ne sors pas mon baratin habituel pour me tirer de là. Pitié que l'autre me reparle de l'Ardèche. Elle m'a pris de court. Ses yeux s'illuminent tandis qu'elle se penche en avant : — Ah ! T'inquiète pas va, chuchote-t-elle. Raconte, quand est-ce que t'es devenu homo ? Classique. Elle n'a sûrement pas de mauvaises intentions, enfin elle n'en a pas l'air, mais merde à la fin. Ce mot, devenu, comme si j'avais choisi quoi que ce soit. Comme si je m'étais levé un bon matin avec une brillante idée en tête : saupoudrer un peu de problèmes sur toutes les facettes de ma vie. — Euh... Je ne comprendrais jamais pourquoi c'est un sujet si important pour les autres. Ils n'en ont rien à faire de savoir si je préfère les fraises aux mirabelles, mais alors mes préférences sexuelles, ça c'est un enjeu public. Et ce mot, devenir, qui revient une fois sur deux. Par pitié qu'elle ne me demande pas si je préfère être l'homme ou la femme du couple, sinon je vais faire un malheur. Enfin non, c'est mes collègues, je ne peux pas les envoyer chier. Et le mec me fixe, j'ai peur qu'il embraye sur une autre tradition : "je préfère te prévenir, avec moi faudra pas tenter hein, je suis pas intéressé". Comme si j'avais la dalle à ce point. Il faut que je me calme, le pauvre n'a rien demandé et elle non plus, c'est juste de la curiosité mal placée. — Eh bah je n'ai pas vraiment choisi de devenir quoi que ce soit, c'est juste comme ça et euh... bah me voilà, hein. Qu'est-ce que c'est nul. Mais bon, elle a l'air satisfaite de ma réponse et hoche la tête en plissant les yeux. Je dois botter en touche avant qu'elle n'enchaîne sur l'histoire de mon coming out comme si ça la regardait. — J'ai un pote comme toi ! Il faudrait que je te le présente, dit le gars avec un grand sourire. Comme toi... Une cloche résonne dans ma tête, ding ding ding, jackpot. Pendant un instant j'hésite à renverser ma bière sur la table, créer une petite crise pour mettre un terme à cette discussion. Je dois trouver un truc à répondre, n'importe quoi, n'importe quel truc. Être patient avec eux, parce qu'ils pensent bien faire, les empêcher de revenir là-dessus et me laisser tranquille, qu'ils aillent s'occuper de leurs affaires. — Ah ouais ? Cool. Ça fait longtemps que vous bossez ici ? Il me sourit, et elle se lance dans sa biographie. Je prends une longue gorgée qui me rapproche de la fin de cette soirée.
- 05 Oct, 2026
#29 - Réveil difficile
Semaine 23, c'est presque la moitié c'est ça ? Ca en fait du chemin, et ça en fait tout autant qui reste à parcourir (voire plus) mais on lâche rien. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Colombie-Britannique Thème 2 : Impromptu Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡Contrainte : Ecrit au passé simple Seul Dieu pourra protéger vos yeux de mes fautes de temps, je suis vraiment pas bon en passé simple et tout ça. Mais bon faut bien apprendre. En tout cas je me suis sacrément marré à écrire ce texte, peut-être que c'est un signe que je devrais me rapprocher d'un professionnel de santé mentale avant qu'il ne soit trop tard. #29 - Réveil difficile Je me suis réveillé dans son lit, le cerveau embrumé et les paupières collées. Il m'a fallu une bonne minute pour recoller les morceaux et comprendre ce que je faisais ici et qui m'interpellait depuis le couloir. Cette voix d'homme tout juste familière qui me parvenait de la salle de bains attenante pour me demander si j'étais réveillé et si je me sentais prêt à décoller, il avait besoin de partir au travail et ça le dérangeait un peu de me jeter comme ça mais il n'avait pas vraiment d'autre solution. Les murs de la chambre étaient, comme pour la plupart de ces hommes trentenaires sans appétence pour la décoration, blancs et aucunement décoré. Une pauvre plante bien fatiguée portait la lourde charge de la couleur dans un coin de la pièce, entourée de fringues sales jetées à la va-vite. Mon estomac s'est contracté d'un coup quand il a passé la tête par la porte entrebâillée et j'ai vomi à côté du lit. Pas parce que j'avais trop bu, même si j'avais bien forcé le trait, mais parce que je me suis senti dégoûté de moi-même. On a couché ensemble — c'était nul, si vous voulez tout savoir — et j'ai dormi chez lui. Il a pitié de moi, ce con, et ça rend tout ce bordel encore pire. — Bon écoute euh... prends ton temps, et claque la porte en partant, ok ? C'était cool quand même, cette soirée, dit-il. Il a rapidement nettoyé le petit cadeau que j'ai laissé sur le parquet usé avant de partir, moi je suis resté une bonne heure dans son lit à réfléchir à la suite. Il a laissé le loup entrer dans la bergerie, et il m'a même abandonné seul à l'intérieur. Mais est-ce que je n'en avais pas déjà fait assez ? Est-ce que j'avais vraiment besoin d'aller plus loin, où est-ce que j'avais juste la mort ? J'ai fini par me lever pour me traîner jusqu'à la cuisine en quête d'une cafetière et j'y ai trouvé le même café que dans son coffee shop, un peu trop acide à mon goût. Soit il avait des goûts de chiotte, soit c'était une pince et il volait le café à son taf. J'y allais de temps en temps dans son boui-boui, je prenais ce qu'il me recommandait pour lui faire plaisir, oui super le lait de chanvre, Julien, un régal ! Et je m'installais sur un tabouret dans un coin, un peu mystérieux mais accessible et toujours dans son champ de vision. Je me faisais une petite place dans sa tête, un petit sourire par-ci, un clin d'œil par-là, juste de quoi le titiller, puis je me tirais et je prenais le RER dans l'autre sens pour rentrer chez moi parce que je n'avais rien à foutre dans Paris à part venir prendre un café. La cafetière s'ébroua en finissant de faire couler un breuvage qui finira sûrement de me détruire l'estomac et l'écran s'alluma pour signaler que le réservoir d'eau était vide. Je décrochai le réceptacle, ouvris ma braguette et pissa à l'intérieur. Un bruit me fit sursauter depuis le couloir, j'ai failli en foutre à côté, puis le miaulement se répéta plus fort. Le chat entra dans la cuisine et se figea en me regardant, son poil se hérissa et il courba l'échine pour se faire paraître plus imposant qu'il ne l'était vraiment. Sa queue était devenue un véritable plumeau, ou plutôt un écouvillon comme ceux qu'on utilise pour déboucher un évier. On est restés tous les deux à se regarder comme des cons, le silence brisé par le bruit des gouttes intermittentes, puis il s'est calmé et s'est rassis pendant que je finissais mon travail. Pas jusqu'au trait du réservoir, malheureusement, mais bon. Si je devais passer un interrogatoire, très franchement, je n'aurais pas su justifier mon geste. Dans cet appartement à la fois familier et alien, je ne ressentais que de la haine, de la rage et de la jalousie pour ce Julien, même s'il ne méritait pas tout ça. Je pris une gorgée de café pour me détendre, et je dû admettre qu'il n'était pas si mauvais que ça. Au point où j'en étais, autant aller au bout des choses. Peut-être que ça me fera du bien, qui sait. Mon cerveau désormais boosté à la caféine se réveillait petit à petit, parvenant à peine à réaligner les fragments de la soirée de la veille alors que je m'attelais à dévisser les raccordements du lave-linge. Pas entièrement, mais juste assez pour qu'ils se désaxent. Dans quelques cycles, ils finiront par se débrancher et la cuisine sera inondé, je me demande ce que le chat en pensera. La veille, je suis allé fouiner dans le profil Insta de Julien — public, je vous ai déjà dit que ce type n'était pas bien malin ? — et j'ai vu dans sa story qu'il comptait aller à une soirée électro dans Paris le soir même. Je me suis pris une place à contrecœur, je déteste ces trucs, et je suis allé le chercher dans la foule. Il était avec ses potes, et surtout il était sans son mec. J'ai joué la carte de la surprise, oh tiens quel hasard de te croiser par ici ! Je te paye un verre ? Et il a accepté. Ces soirées, c'est infâme et blindé de monde, tellement qu'il m'a suffi de l'emmener avec moi jusqu'au bar pour être quasiment sûr qu'il ne retrouverait jamais ses amis dans la foule, et donc je suis devenu par défaut son pote pour la soirée. On a enchaîné les verres et j'ai fini par prétendre être trop mal pour rentrer seul. Julien avait l'air un peu gêné, le pauvre, mais ça n'a pas duré, il m'a ramené chez lui, et là je sais que vous vous dites que c'est moi l'enculé et lui c'est mon sauveur, mais il m'a mis dans son lit. Pas sur le canapé, non, dans son lit alors que je jouais parfaitement mon rôle du mec trop bourré pour consentir à quoi que ce soit. Et il est venu avec moi, alors qu'il aurait pu lui-même aller sur le canapé. Il y a même une chambre d'amis. Comme par hasard, c'est fou ce timing, j'ai arrêté de jouer la comédie et prétendu un regain d'énergie. Nous avons couché ensemble. Après avoir rejoint le salon, en laissant le chat se faufiler entre mes jambes, je regardais son vieux canapé gris que je connaissais bien et je sirotais mon café en pensant à la suite. Les trous laissés par des cendres de clope, les griffures du chat, le tissu fatigué par les frottements et ces vieilles housses qu'ils n'ont jamais lavé, en témoignent les tâches suspectes. Eureka. Je suis retourné dans la cuisine prendre un œuf que j'ai cassé dans un bol avant de revenir dans le salon, j'ai dézippé un coussin du dossier et j'ai versé le liquide sur la mousse à l'intérieur. Je rigolais en refermant la fermeture éclair, ça allait puer la mort et ils ne trouveraient jamais la source. Julien avait pris soin de me dire qu'il était en couple libre, qu'il tenait à ce que je sois au courant. Bon, son mec n'était pas en ville donc il pouvait m'héberger pour la nuit mais il faudrait que je me casse dans la journée parce que ledit gars reviendrait dans la soirée. J'ai fait semblant de le croire, mais je savais très bien que c'était des conneries et qu'il me disait juste ça pour pouvoir coucher avec moi sans que je ne lui fasse de remarques sur les photos éparpillées de partout dans l'appartement. J'ai quitté le salon pour aller dans la dernière pièce, le bureau-chambre d'amis-fourretout où il aurait dû me laisser dormir s'il était un mec bien. Peut-être que je me disais ça pour me convaincre moi-même qu'il méritait tout ça, parce que le mec pas bien dans cette histoire c'était moi. Le chat se frotta à ma cheville tandis que j'attrapais le fer à repasser dans un placard pour le brancher. En attendant qu'il chauffe, je me suis accroupi et il est venu renifler la main que je tendais vers lui, puis il y a frotté sa joue. Je l'ai laissé faire, j'ai passé mes doigts dans sa fourrure, sa nuque, le long de son dos, j'ai gratté un peu son menton et je me suis relevé. Il était mignon ce petit bout. Les tiroirs du bureau de mon ex étaient toujours aussi bien rangés, alors j'ai dû tout fouiller pour trouver son passeport puis j'ai récupéré le fer à repasser qui fumait. Vous saviez que les passeports biométriques ont une puce électronique dans la couverture arrière ? Maintenant, oui, et à l'avenir vous saurez qu'on peut la détruire en la chauffant à fond, par exemple avec un fer à repasser. Je l'ai plaqué sur le passeport et je l'ai laissé là quelques secondes pour m'assurer que les circuits étaient détruits. — Tu diras rien à tes papas, hein minou ? Cadeau surprise pour son prochain passage à un aéroport. Pour être parfaitement honnête, ça m'arrangeait bien que la puce soit dans la couverture parce que je n'avais pas envie de devoir l'ouvrir au risque de voir la tête de mon ex, et c'était déjà bien assez difficile de détourner le regard pour éviter la myriade de selfies de Julien et lui qui jonchaient l'appartement. Comme je le disais, j'ai commencé à stalker son mec il y a quelques mois, sans vraiment de raison. De la jalousie, sûrement. Il ne me plaît même pas, le Julien, ni physiquement ni intellectuellement. Je ne comptais rien faire, en tout cas pas tout ça. Mais hier, j'ai croisé mon ex à Gare du Nord, moi je descendais du RER pour aller me faire servir un café par le gars qui avait pris ma place dans son cœur, et lui avait une grosse valise qui m'a laissé comprendre qu'il allait s'absenter au moins pour la nuit. Ça ne s'est pas super bien fini entre lui et moi, en fait il m'a lâché comme une merde pour partir avec ce Julien qui n'était même pas au courant de tout ce bazar. Le pauvre, une victime collatérale. Bref j'ai fait un signe de tête à mon ex en le croisant, je me suis dit qu'en bons adultes on arriverait à rester cordiaux. Et il m'a ignoré, ce bâtard. Il a détourné le regard puis est passé à côté de moi comme si j'étais un pot de fleurs, et j'ai vrillé. C'était la goutte d'eau en trop, j'ai eu l'impression de ne plus être vraiment moi-même et me suis laissé emporté par ce torrent de conneries imprévues. Et maintenant que j'ai fait tout ça, je ne le regrette pas. Ignore ça, connard. J'ai claqué la porte de son appartement, j'en avais fait assez. J'avais pris soin de ne pas laisser de traces qui m'inculperaient directement, rangé le passeport et même nettoyé la tasse que j'ai utilisé pour mon café ainsi que le bol utilisé pour l'œuf. C'était moi qui lui avais offert cette tasse, d'ailleurs. Julien ne connaissait pas mon vrai prénom. Je crois que j'ai vraiment pété les plombs, peut-être que j'aurais dû prendre un moment pour respirer un bon coup et aller prendre l'air, plutôt que de me laisser emporter comme ça, mais au point où j'en étais ça me démangeait trop. J'ai débloqué le numéro de mon ex pour lui envoyer un dernier message, 2 ans après. Le goût de la vengeance est terriblement addictif quand le plat est bien froid. J'ai pas l'impression de te manquer, mais au cas où je me trompe : embrasse ton mec en rentrant chez toi ce soir, le goût de mes lèvres est peut-être encore sur les siennes ✌🏻
- 27 Sep, 2026
#28 - Jacqueline
Semaine 22, mais aussi le résultat de mon deuxième cours ! 2-for-1 special ✨ Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Vie Thème 2 : République Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡Contrainte : Ecrit au présent A la base ce texte est le résultat de mon deuxième cours/atelier/je sais pas comment appeler ça. Le sujet était "Le Portrait", au choix de quelqu'un qu'on connaît ou de quelqu'un d'imaginaire. J'ai préféré partir sur du neuf, quelqu'un que je ne connais pas mais qui, je pense, est un patchwork de choses que j'ai remarqué chez des gens que j'ai croisé. C'est un instant T, pas l'histoire de sa vie ni la conclusion. Si vous voulez tout savoir, mon pitch initial était "une baddie dans les toilettes d'une boîte de nuit 💅🏻", mais j'ai un peu pivoté.Musique d'ambiance : DANCE... - Slayyyter #28 - Jacqueline Jacqueline observe son reflet dans le miroir de la salle de bains faiblement éclairée. La lumière bleue des spots, savamment choisis pour empêcher la clientèle de se piquer les veines dans les toilettes de cette boîte de nuit, lui permet à peine de distinguer son visage. Elle allume le flash de son téléphone et observe ses cils qui forment déjà de petits paquets, collés ensemble par le vieux mascara qu’elle utilise depuis des années. Se maquiller n’est pas une habitude, plutôt une exception pour les occasions qui le méritent. Un fard à paupière émeraude surplombe ses yeux noisette dans un accent qui les fait scintiller. — Oh et puis merde à la fin, murmure-t-elle dans sa frustration. Elle pose sa pochette sur la vasque mal lavée et en extirpe un petit tube d’highlighter volé dans la salle de bains de sa fille. Elle le remettra à sa place en rentrant, et personne n’en saura rien. Après avoir enlevé le capuchon, elle tapote le produit sur le bout de son nez aquilin qu’elle a toujours détesté pour y laisser une petite tâche nacrée. Un button nose, lui disait Mélodie, toutes les filles font ça sur Tiktok. Les poches foncées sous ses yeux trahissent sa fatigue et rejoignent les pattes d’oie qui s’étirent vers ses tempes. Ses lèvres aussi, fines et droites comme un trait tracé à la règle, sont encadrées de sillons en forme de parenthèses. Elle les a barbouillées maladroitement de vermeil qui déborde de sa bouche par endroit, tentative désespérée de les rendre pulpeuses. Jacqueline repose le produit de beauté dans sa pochette, se recule un peu du miroir et se recoiffe pour ajuster ses cheveux bruns qui tombent en cascade sur ses épaules dénudées dans un rideau de nuit. Quelques étoiles filantes laissent une trace blanche sur leur chemin et elle les compte chaque matin. Quand elle en aura 100, elle ira se teindre les cheveux pour unifier leur couleur. Pour le moment, elle les laisse retomber juste au-dessus de sa robe bustier verte, qu’elle avait achetée pour le mariage de sa sœur et qu’elle a pris sans trop réfléchir pour ce soir. Elle est beaucoup trop habillée, à en croire les tenues des autres femmes qu’elle a vu circuler pendant la demi-heure passée dans les toilettes et qui l’ont jaugé de haut en bas. Elle oscille et alterne, basculant son poids de gauche à droite pour relâcher alternativement la pression sur l’un ou l’autre pied coincé dans des escarpins bien trop serrés. La dernière fois qu’elle les a mis, c’était pour une réunion importante avec son supérieur pendant laquelle elle voulait paraître irréprochable, alors elle avait accepté de les porter et tant pis si ses pieds en étaient sortis endoloris et couverts d’ampoules. Elle aurait préféré être en baskets, mais le dress-code des boîtes de nuit d’aujourd’hui ne lui était pas familier, alors Jacqueline a préféré viser haut. Pas beaucoup plus haut que pour ses tenues usuelles de travail, juste assez pour souligner sa présence dans cette soirée. La journée, elle incarne son poste de responsable juridique, un monde normé, bien rangé, où tout à une place et chaque question une réponse précise. Elle mène son équipe du bout d’une baguette magique comme une cheffe d’orchestre et ils obéissent. Le soir, une fois qu’elle ne peut plus faire durer sa journée de travail, elle rentre pour s’occuper de sa maison toujours un peu trop sale et jamais assez rangée, préparer le dîner pour sa fille qu’elle adore et qui l’épuise, et pour son mari qui est au chômage depuis plusieurs mois et qui semble lentement entrer dans un état végétatif en symbiose avec son canapé. Il s’occupe des courses, et c’est déjà trop pour lui, alors Jacqueline ne lui en demande pas plus parce que le travail serait mal fait. Elle n’est plus amoureuse depuis longtemps et cet homme n’existe plus dans le foyer, comme s’il n’était qu’un autre meuble, une plante à arroser de temps en temps. Le désamour est une chose, mais il ne serait pas sage de déstabiliser sa fille dans le cas d’un divorce. Elle rentre au collège l’année prochaine alors tout doit être parfait. Mais pas ce soir. Ce soir, tant pis pour la perfection. La jeune fille s’est encore plainte du repas parce qu’elle n’aime pas le céleri, et au lieu d’épauler Jacqueline son mari a préféré se joindre à Mélodie pour ajouter que oui, le céleri c’est trop amer et écœurant. Une fois l'enfant couchée et le mari déposé devant la télé, la mère de famille s’est habillée sur son 31 et est sortie sans un mot pour venir dans cette boîte de nuit mal famée qu’elle fréquentait 30 ans plus tôt, dans l’espoir de s’échapper du quotidien et de revivre une soirée comme à l’époque. C’est ici qu’elle a rencontré son premier mari, il y a tant d’années, alors elle espérait y trouver quelqu’un d’autre. A défaut, elle veut passer un bon moment. Mais devant ce miroir, elle se regarde en silence. Les musiques diffusées sur la piste de danse, qui lui parviennent dans un murmure étouffé, ne lui sont pas familières, plus bruit que mélodie. Peut-être que Mélodie la connaît. Est-ce qu’elle viendra dans ce trou à rats, quand elle en aura l’âge ? Est-ce qu’elle sera habillée comme ces gamines dévergondées qui haussent les sourcils en voyant cette cinquantenaire immobile devant le miroir ? Jacqueline rigole, laissant la peau de son visage se strier de rides d’expression qui viennent craqueler son fond de teint depuis longtemps périmé et elle se rend compte qu’elle court après des fragments d’une vie perdue qu’elle ne pourra jamais reproduire à l’identique. Le monde a changé, il a avancé et elle est restée sur la touche.
- 20 Sep, 2026
#27 - Ascot
Semaine 21, c'est reparti après une courte pause publicitaire. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Faust Thème 2 : Divine Comédie Thème 3 : 🌲 · 🗃 · 🐈 · 🦌Contrainte : Sous forme de lettre Les thèmes m'inspiraient peu (comment ça, je dis toujours la même chose ?!). Mais les emojis m'ont rappelé globalement plein de souvenirs avec le chien qui m'a accompagné pendant mon enfance. Je vous passe les violons et mon cheminement de pensée, je crois que j'ai aussi voulu continuer sur ma lancée autobiographique de la #26, et j'ai décidé de lui écrire une lettre. Et tant pis si ça peut paraître stupide, parce que moi ça m'a fait du bien.Musique d'ambiance : Petit Nuage - LÜNE #27 - Ascot Cher Ascot, J'avoue ne pas trop savoir comment commencer cette lettre, ni même si elle a vraiment du sens. Ecrire à son animal de compagnie c'est probablement un bon moyen de finir dans une chambre capitonnée, mais bon, je ne t'ai jamais dit au revoir en bonne et due forme. Je ne me souviens pas de la toute dernière fois que je t'ai vu, mais je crois que c'est mieux ainsi parce qu'à la place d'adieux déchirants qui m'auraient anéanti, tu ne me reviens que dans une foule de souvenirs qui me rendent nostalgiques. J'étais un gamin haut comme trois pommes quand on t'a adopté et que tu as rejoint notre belle famille. On avait promis, oh oui ne vous inquiétez pas, on s'occupera de ramasser les crottes dans le jardin et on le promènera. Je pense que je peux compter sur mes doigts le nombre de fois où j'ai respecté la première promesse. Pour les promenades j'ai fait mieux, surtout pendant les vacances au ski où tu tirais sur la laisse comme un forcené, surexcité à la vue de la neige qui recouvrait le sol. C'était toi qui me promenais et je devais tout donner pour ne pas glisser sur le sol verglacé. Et je riais. Tu as grandi tellement vite pour devenir ce gros chien, comme Papa t'appelait affectueusement, avec ta truffe toute carrée et tes poils qui doraient le long de ton dos. Parfois, il te disait d'aller voir tes frères, et Maman n'aimait pas du tout. Tu étais un chien, pas son fils, non mais oh ! Pour moi, tu étais plus que juste un chien. Un repère dans cette grande maison, facile à trouver parce que tu étais soit couché dans la cuisine, soit dans la buanderie sous cette étagère que tu avais choisie comme tanière même si tu rentrais à peine dessous. Quand je venais te chercher tu levais à peine la tête de ton tapis mais ta queue s'agitait d'elle-même, trahissant ta joie. Parfois tu venais chercher des caresses, d'autres tu restais allongé en me regardant et tu savais très bien que j'allais venir m'affaler sur toi pour te gratouiller. Quand tu avais bien rompiché, ton corps était bouillant et tu sentais un peu le pop-corn pour une raison qui m'échappe. J'ai gardé pendant des années le réflexe de te chercher du regard dans la cuisine quand j'y entrais, même si je savais au fond de moi que tu n'y étais plus. Je ne peux plus venir sécher mes larmes dans ta fourrure mais j'en ai moins besoin maintenant. Je vais mieux. Je me demande toujours ce qui se passait dans ta tête quand tu venais me chercher dans ma chambre, alors que tu savais pertinemment que tu n'avais pas le droit de venir. J'entendais tes griffes sur le carrelage, tu te rapprochais et tu passais à peine ta tête dans l'encadrement de la porte en attendant que je te réponde, que je te fasse signe d'entrer et que je te pose un bisou sur le front. Et tant pis si Maman l'a interdit. Ta queue s'agitait aussi, battant contre le mur dans un vacarme que tu ignorais, et quand je te laissais entrer c'était tout ton arrière-train qui était secoué par ton engouement. Est-ce que tu te sentais seul et que tu cherchais de la compagnie ? Parfois, j'aime croire que dans tes songes tu avais pensé à moi et que tu avais décidé d'arrêter ta sieste pour venir me chercher, simplement parce que tu voulais être en ma compagnie. Maintenant que je suis grand, je crois que c'est ça la vraie définition de l'amour, c'est apprécier de passer du temps avec la personne qu'on aime, savourer sa présence sans avoir besoin de plus. On parle toujours de toi, tu sais. Régulièrement, quand on se retrouve tous les cinq, tu deviens le sujet de discussion à table et on se remémore ensemble tous les souvenirs que tu nous as laissé. Beaucoup trop pour les lister ici mais ils n'en restent pas moins d'une préciosité inestimable, et je sais au fond de moi qu'il en va de même pour le reste de la famille dont tu faisais partie. Alors merci de m'avoir accompagné sur ce tronçon de ma vie, merci d'avoir laissé une empreinte en forme de patoune sur mon cœur, et de l'avoir remplie de tellement de bonheur qu'elle ne me donne pas cette sensation de vide terrible. Merci d'avoir été là quand j'avais besoin de pleurer, ou de jouer, ou de t'utiliser comme un oreiller tout doux. Je n'attends pas de réponse de ta part, je ne suis pas fou à ce point, mais le silence m'ira bien, comme quand tu étais allongé à côté de moi. Ta présence me suffit, et tu seras toujours dans mon cœur. Je t'emmènerai partout où j'irai.
- 20 Sep, 2026
#26 - Chemin
J'ai commencé à prendre des vrais cours ✨ Alors en vrai c'est pas des leçons à proprement parler, mais plutôt un atelier d'écriture qui va s'étaler sur l'année. C'est la suite du stage, on se retrouve entre débutants avec notre guide spirituelle (mais elle a une forme physique) et on planche sur un sujet. Chacun écrit un petit quelque chose et après on le partage (à l'oral) (ouais c'est gênant de fou), puis chacun y va de ses retours, ce qui marche, ce qui marche pas... Pour cette première séance, le thème était "Restituer un trajet", et deux choix possibles : Un trajet exceptionnel (atypique, unique) Un trajet banal (qu'on a fait des dizaines de fois)Après une lecture d'un exemple (un extrait de Taormine par Yves Ravey), je me suis lancé et voici le résultat (après quelques changements judicieux suite aux retours). Ndlr : Une autre consigne était de partir sur de l'inspiration autobiographique, ce que j'ai fait, mais j'ai changé/rajouté/enlevé certains morceaux. Donc c'est autobiographique dans les grandes lignes, avec un poil plus d'épices. Vous croyiez que lire son premier jet à l'oral c'était cringe ? Imaginez raconter un morceau de votre vie à 7 inconnus. #26 - Chemin Je fini de lacer mes nouvelles chaussures juste à temps, ma montre indique 7h25. Je suis levé depuis déjà deux heures, histoire d'avoir un peu de temps pour lire avant de devoir me préparer. Je n'ai pas envie d'aller au collège, comme d'hab, et je n'ai pas fait mes devoirs, comme d'hab aussi. Je me demande si ça changera, un jour. Probablement pas. J'enfourne un petit-déjeuner comme tous les autres composé d'un bol de lait froid, un kiwi trop acide et 2 tartines de pain de mie avec du Nutella, sans la croûte, merci Maman. Elle me dépose un bisou sur la joue et je me laisse faire parce que je sais bien qu'il est impossible d'y échapper, faut croire qu'elle a peur de ne pas me revoir ce soir. Je hisse mon sac trop rempli sur mes épaules et je sens mon dos qui pleure sous le poids de tous ces livres de cours qu'on ne me demandera pas d'utiliser aujourd'hui, mais que je dois prendre quand même. Juste au cas où. En claquant la porte d'entrée derrière moi, je retrouve la cour plongée dans la pénombre du petit matin et son brouillard épais qui s'étale dans les environs. Il fait terriblement froid et je sens déjà rougir les quelques centimètres carrés de mon visage qui dépassent de mon emmitouflage capuche-écharpe. Je monte dans la grosse voiture de Papa qu'il a déjà démarré pour que le chauffage tourne un peu et revoilà cette odeur de cuir renfermé qui me donne la nausée de bon matin, rance et entêtante. J'ai envie de rendre mes tartines, non merci je n'en veux plus. Sur la route, il ne me dit pas grand-chose, ou alors peut-être qu'il me parle et que je ne m'entends pas lui répondre. Oui, je vais sûrement aller au CDI ce midi. Non, je n'ai pas de petite copine. Oui, je sais que je dois rentrer à pied ce soir. La radio inonde l'habitacle d'une discussion entre deux ringards qui parlent d'infrastructure où je ne sais quoi, ça intéresse vraiment quelqu'un, ça ? Pourquoi on ne met pas de la musique, comme tout le monde ? Remarque, si c'est pour devoir subir les vieilleries qu'il écoute... La voiture roule et on fait notre grand détour habituel du mardi matin, tout est toujours pareil. Les lampadaires resteront des lucioles orangées noyées dans le brouillard pendant les 4 prochains mois, et en mars seulement j'aurais le droit de voir le soleil avant un tableau blanc. 7h40, on s'arrête devant l'immense maison de Caroline et mon cœur accélère. Un peu. Un tout petit peu. Je m'en fous. Pourquoi est-ce qu'il accélère comme ça ? Elle descend les marches du perron en sautillant, arrache presque la portière et saute à l'intérieur de la voiture en disant bonjour d'une voix déraillante. Sa frange blonde encadre son visage rond, avec ses yeux pétillants et son sourire qui laisse voir ses dents un peu trop écartées. Et mon père lui répond. "Bonjour, Céline". Encore loupé, un jour il arrivera à se souvenir de son prénom. Après tout, on ne se connaît que depuis la maternelle elle et moi. 10 ans, c'est peu pour retenir un prénom, non ? Au moins, il a presque visé juste aujourd'hui, la grande sœur de Caroline c'est moins pire ma grand-mère. Elle me fait un petit sourire et sors un téléphone portable de sa poche, puis elle commence à pianoter comme si je n'existais plus. Si j'en avais un, moi aussi, est-ce qu'elle m'enverrait des textos ? Mon père peste à cause des feux rouges, rouspète ces piétons qui ne regardent pas avant de traverser là, oh et ces travaux je te jure ça n'en fini jamais. Il a toujours quelque chose qui ne va pas, mais apparemment c'est moi qui ne suis jamais content. La ville défile par la fenêtre, morte, amorphe, transie par le froid et peinant à s'extirper du sommeil. Vivement que je me casse d'ici. Toujours ces mêmes arbres plantés n'importe où, ces bâtiments à la devanture qui s'effrite parce que personne ne les entretient, et ah tiens, l'arrêt de bus est bondé. Il n'est pas passé ce matin, tant pis pour eux ! 7h50, mon père se gare devant le collège, pas juste devant parce que c'est gênant, mais pas trop loin non plus. Il m'a dit que c'était plus pratique pour lui de me laisser là, mais je crois qu'il le fait pour moi. À travers la brume je distingue près du portail la silhouette de ce garçon, avec ses potes beaucoup trop grands pour leur âge. On dirait qu'il sort quelque chose de sa poche pour leur montrer et les voilà qui rigolent. Mon sang se glace et ma gorge se resserre, je préfère regarder ailleurs comme une autruche qui ignore son prédateur. Caroline s'envole pour aller rejoindre ses amies en disant à peine merci, et moi j'aimerai rester avec mon père. Je descends de la voiture en lui disant "à tout à l'heure", et j'espère que c'est vrai.
- 23 Aug, 2026
#23 - Fief
Semaine 19. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Marmoréen Thème 2 : Ulysse Thème 3 : 🎋 · 🦭 · 📻 · 🦯Contrainte : Avec humourMarmoréen : Qui est froid, dur, blanc comme le marbreParce que hein, personne ne connaît ce mot, faisez pas semblant. En tout cas, je ne l'avais vu de ma vie je crois. Et comme par hasard, je suis aussi tombé sur ce même mot dans le livre que je suis en train de lire, comme quoi on vit peut-être dans une simulation après tout.Musique d'ambiance : Cats - The Living Tombstone #23 - Fief Perché sur l’ilot central de la cuisine, Mochi regarde ses deux sujets traîner un grand objet rectangulaire sur le parquet. Le soleil est à son zénith et baigne le salon dans sa lumière chaleureuse, éclairant les murs aux tons pastel et créant de délicieuses tâches de chaleur sur le sol. Les deux femmes basculent le colis sur le côté, et l’une d’elle s’en va chercher un cutter pour l’ouvrir en profitant de son passage au comptoir pour caresser le chat royal. Instinctivement, il tend la tête vers la main de sa maîtresse avant de se ressaisir, de se rappeler de son statut bien au-delà de ces futiles broutilles. Elle ne mérite pas de toucher sa somptueuse fourrure, alors Mochi étouffe son ronronnement et saute du comptoir d’un bond. — Fbguja ? Hv aeuf aoiuy h’aywse ? demande l’humaine restée près du carton. — Mbayz, y’aiuehj, répond l’autre. Mochi se dirige vers le couloir, insensible à ces élucubrations aussi aléatoires qu’inintelligibles bien loin de la grâce des miaulements, et rejoins son petit cabinet pour se soulager. Cet infâme tintement de sonnette a encore résonné dans l’appartement il y a 5 minutes, lui hérissant les poils dans un sursaut incontrôlable et déclenchant une irrésistible envie de se délester. Comme à leur habitude, les deux manantes se sont précipitées à la porte interdite pour accueillir l’intrus. Par chance, elles lui ont refusé l’entrée pour aujourd’hui, sinon il aurait à nouveau incombé à Mochi de rappeler à l’étranger qu’il n’était définitivement pas le bienvenu dans son fief, quitte à user de ses griffes. A la place, elles ont récupéré ce paquet mystérieux contenant, espérons-le, une piètre offrande en l’honneur de leur altissime monarque. Le chat pousse la porte de la litière d’un coup de patte et est immédiatement assailli par l’odeur nauséabonde qui y règne. Les vilaines n’ont pas daigné faire leur part du ménage, et il est hors de question qu’il se rabaisse à poser ses coussinets sur ces copeaux viciés. Soit. Mochi sait comment les rappeler à l’ordre, il a développé une méthode qui fonctionne à coup sûr, instauré en elles un réflexe pavlovien qui les poussera au nettoyage. Les griffes du chat crissent sur le carrelage bleu qui couvre le sol de la salle de bain, puis sur les petits carreaux d’un gris terne et triste de la douche. Il abaisse sa croupe et laisse son corps se libérer du trop-plein. Ses méfaits accomplis, il retourne à la cuisine pour laper un peu d’eau de sa fontaine afin de se rafraîchir. — $°¤&ùµ ! dit l'une d'elle sur le ton qu'elle utilise quand Mochi renverse une plante. — Ģv §f ? répond l’autre dans une douceur qui rappelle au chat celle employé dans les rarissimes occurrences d’un saut mal jaugé qui s’ensuit d’une malencontreuse chute disgracieuse. Les serves ne font pas attention à lui, trop occupées à... ce qu’elles peuvent bien être en train de faire, avec tous ces objets cylindriques couverts de corde et autres plateaux arborant une étrange fourrure grisâtre. Mochi s’installe dans une des délicieuses piscines de soleil étalée au parquet et sent la douce chaleur se propager sur son pelage blanc. Il lève les pattes arrière et s’arc-boute pour s’adonner à sa toilette, maintenant qu’il a fait ses affaires. Un monarque de sa stature se doit d’entretenir une hygiène irréprochable et une allure fière, ainsi il prend le temps de se nettoyer l’arrière-train d’abord, puis lèche sa patte avant pour la faire glisser sur ses oreilles, et recommence avec ses moustaches. Il s’est déjà occupé du reste de son pelage aujourd’hui, à l’abri du regard de ses deux sujets car elles ont une fâcheuse tendance à sortir cette infame brosse mal lavée pour la passer dans sa fourrure quand elles le remarquent en train de faire sa toilette. Qui plus est, elles en profitent souvent pour le désarmer à l’aide d’un coupe-ongle, comme pour lui prouver qu’elles n’ont pas besoin de lui pour se défendre. — Kts ! s'exclame l’une d’elle, les mains sur les hanches. Tout porte à croire qu’elles ont fini leur affaire, et que le calme pourra enfin revenir dans le royaume. Un enchevêtrement de tours désordonnées se dresse au milieu du salon, offrant de multiples plateformes d’observation en hauteur, des hamacs et mêmes des petits cocons à l’abri des éléments. Elles déplacent le château-doux jusqu’à sa fenêtre fétiche. — Mochi ! Jaygf tbpl ! Pspspsps ! dit l’une d’elle. Ses oreilles se dressent en entendant ce mot qu’elles utilisent souvent pour attirer son attention, et le sifflement hachuré stimule en lui un instinct primal qui lui donne envie de se dandiner dans sa direction. On dirait qu’elle veut lui montrer le fruit de son travail pour obtenir une congratulation de sa part, peut-être l’honneur de pouvoir le caresser quelques instants, mais son Altesse sublime n’y tient pas. La boîte en carton semble, en revanche, être une merveilleuse offrande, et il saute à l’intérieur pour s’y lover.
- 16 Aug, 2026
#22 - Toyoko Kid
Semaine 18. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Lolita Thème 2 : Ascétique Thème 3 : 🐻 · 🪸 · 💉 · 🚬Contrainte : Un seul lieu J'ai pas mal hésité sur le sujet, et à vrai dire j'ai surtout douté de ma capacité à aborder quelque chose aussi lourd. Mais bon, faut oser sinon on progresse pas, et au pire c'est maladroit et je ferais un communiqué d'excuses. Les Toyoko Kids c'est un groupe de jeunes marginalisés, souvent des fugueurs, qui vivent dans un quartier de Tokyo. C'est un symptôme de tout plein de problématiques au Japon, et je ne peux que vous inciter à regarder un reportage si vous voulez vous renseigner. Mais pour ce qui est de ce blog, on peut se contenter de "cette nouvelle est (malheureusement) inspirée de faits réels".Musique d'ambiance : Yumeno Hajima Ring Ring - Kyary Pamyu Pamyu #22 - Toyoko Kid Sayaka rejoint le reste des Toyoko Kids au pied du bâtiment Toho alors que la nuit tombe sur le quartier de Kabukicho. Elle a passé l’après-midi à Harajuku avec une partie du groupe, passant leur temps dans les boutiques de niche aux styles criards à rêver de pouvoir s’offrir les nouvelles tenues aux imprimés enfantins. Peu importe l’heure, le quartier de Shinjuku où ils se retrouvent tous les soirs est baigné de lumière, que ce soit le soleil ou les enseignes lumineuses recouvrant chaque mètre carré des bâtiments, ou encore les écrans géants diffusant des publicités plus bruyantes les unes que les autres, comme si chacune se battait pour capter l’attention des passants. Elle dépose son sac à dos sur les pavés et s’assied avec les autres, prenant soin de placer une serviette sur le sol pour ne pas salir sa nouvelle robe aux tons pastel et recouverte de motifs imprimés représentants des cupcakes, des fraises et autres sucreries. L’espace d’un instant, elle repense à son ancienne vie à quelques heures à peine de Tokyo, dans ce village rural et arriéré, aux autres élèves du lycée qui se moquaient de sa passion pour la mode Sweet Lolita et aux professeures qui lui intimaient de se faire discrète afin de se fondre dans la masse pour mettre un terme au harcèlement qu’elle subissait. Sa main vient instinctivement caresser sa joue comme pour éponger une douleur fantôme quand elle repense à ses parents avant qu’une voix aigüe ne l’extirpe de ses pensées. — Sayaka ! Trop mignonne ta robe ! Attends, j’ai un ruban que je n’utilise plus, tiens. Prends-le. — Merci ! Elle sourit en prenant le ruban blanc et rose, parfaitement assorti à sa robe, et l’utilise pour attacher ses cheveux bruns. C’est vrai qu’il se marie très bien au reste de la tenue, il ne lui manquerait que des nouvelles plateformes, peut-être en trouvera-t-elle une paire dans des tons crème. Quand elle aura à nouveau un peu d’argent de poche. La vie en bas de cet immeuble n’est pas toujours facile, mais elle est agréable. Elle est vivable. Ici, les adolescents se rassemblent comme autant d’amis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains retournent chez leurs parents le soir, pour les plus chanceux, d’autres louent des chambres d’hôtel au rabais pour s’y entasser, ou dorment dans la rue. — Faisons un shooting, lance Rin en dégainant son téléphone. Sayaka se lève, réajuste son masque chirurgical décoré d’une mascotte et vérifie son maquillage. Rin dégaine un crayon et ajuste le trait sous les yeux de son amie pour mieux définir un petit bourrelet juste sous les cils inférieurs. La mode est à l’aegyo sal, cette tendance qui incite les filles à se dessiner une petite poche sous les yeux comme pour accentuer leur taille et les rendre plus globuleux. À côté d’elles, un autre groupe de jeunes complètement saouls s’amusent à se mettre un cône de chantier qu’ils ont piqué sur la tête et à se faire tourner jusqu’à perdre l’équilibre. Elle époussète sa robe, ajuste son sac sur son épaule et les peluches qui y sont accrochées puis enchaîne des poses de princesse sous les encouragements de Rin. Cette fille plus âgée est devenue comme une grande sœur pour elle. Quand Sayaka les a rejoints il y a quelques mois, Rin l’a intégré au reste du groupe et lui a même acheté de quoi manger. Elle lui a raconté qu'elle avait fugué depuis maintenant deux ans, et aura bientôt 17 ans. Contrairement à Sayaka, Rin préfère la mode Jirai Kei, un mélange mignon de dentelle et de larges jupons tout en noir et blanc agrémentés de grandes croix gothiques. Face à elle, Sayaka ne peut s’empêcher de penser que sa vraie sœur fait pâle figure. Elle regarde Rin trier les photos, retoucher le visage de Sayaka puis les poster sur X. Elle lui dit qu’elle s’est encore fait beaucoup d’argent aujourd’hui, 100 000 yens, alors elle lui a acheté de quoi manger au konbini du coin, et même pris un soda. Pendant le repas, le téléphone de Sayaka vibre dans sa poche. Une notification d’un message privé envoyé par un inconnu. Il est tombé sur la photo postée par Rin, et a retrouvé son profil en deux temps trois mouvements. Elle attend patiemment que sa grande sœur ait terminé de régler un problème entre un garçon et une autre fille. Sayaka n’aime pas vraiment les garçons chez les Toyoko Kids, parce qu’ils sont trop vieux, déjà, et qu’ils ne ramènent que rarement de l’argent. La plupart du temps, ils se contentent de boire du matin au soir, de prendre des médicaments du soir au matin et d’essayer de charmer les filles qui se font le plus d’argent pour pouvoir dormir avec elles, plutôt que dans la rue. — Qu’est-ce qu’il veut ? — Il me propose d’aller à un Love Hotel, répond Sayaka. Ce n’est pas la première fois. Elle aurait préféré un sugar daddy, un simple repas dans un restaurant avec un homme en manque de compagnie, mais son profil attire un autre genre de pervers, attirés par son apparence innocente, et surtout par son âge. — Vérifie bien les conditions qu’il donne. Ces radins essayent toujours de monnayer à la baisse. — Oui... — Dis-lui que c’est ta première fois, il sera prêt à payer 10 000 yens de plus, au moins. Il a parlé de protections ? — Il a dit... 15 000 yens avec, ou 30 000 yens sans... Mais je ne sais pas, Rin. Ce n’est quand même pas beaucoup d’argent et... — C'est normal au début. Tu verras, avec le bouche à oreille tu finiras par avoir des clients qui sont prêts à payer plus, toi aussi. Il faut bien commencer quelque part ! Peut-être qu’on devrait faire des collaborations toi et moi, je suis sûre qu’on pourrait se faire un sacré pactole. Sayaka fixe l’écran de son téléphone et les messages envoyés par cet inconnu. Elle lui dit qu’elle est vierge, et il accepte de monter le total à 40 000 yens, mais refuse de monter plus haut parce qu’il la trouve trop moche. Il lui envoie l’adresse d’un Love Hotel à quelques rues d’ici. — Tu réclames l’argent avant de faire quoi que ce soit, hein. Et s’il te demande de faire des choses supplémentaires, tu le fais payer d’abord, compris ? — Rin... Je sais faire, tu t’inquiètes trop pour moi. — J’ai un nouveau truc quand je suis trop stressée. Tu devrais essayer, prends un cachet de ça. Rin lui donne une boîte de somnifères Silece. — Tu en prends un, et s’il est vraiment moche tu peux en prendre un deuxième. Le moment passera plus vite. Attention, n’en prends pas plus sinon tu risques de t’endormir. Et bois de l’eau après, parce que ça peut rendre ta langue bleue. Sayaka regarde deux garçons en rattraper un troisième qui tombe à la renverse, ivre mort. Un passant appelle une ambulance en voyant la mousse qui coule de la bouche du jeune inconscient. C’est la troisième fois cette semaine, mais elle ne se fait pas trop de souci pour lui. Il finira à l’hôpital pour ce soir et sera de retour demain. Serrant la boîte de somnifères dans sa main, elle imagine déjà la paire de chaussures qu’elle pourra se dégoter demain, et le repas qu’elle offrira à Rin pour lui rendre la pareille, et se met en route.
- 02 Aug, 2026
#20 - Croisade
Semaine 16. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Picaresque Thème 2 : Don Quichotte Thème 3 : 💻 · 🦌 · 🐦 · 🪶Contrainte : Se passe durant un évènement historique On est d'accord que la définition d'un évènement historique, c'est très vague. J'en ai donc choisi un qui est historique pour moi, alors que c'est très probablement tombé aux oubliettes pour beaucoup de monde. J'y repense tous les jours tellement c'était stylé. Et c'est fou c'est déjà ma 20ème nouvelle ✨Musique d'ambiance : Le medley d'Aya Nakamura pour la cérémonie d'ouverture des JO 2024 #20 - Croisade Jacques était confortablement installé dans son fauteuil en cuir marron usé, duquel il n’avait pas décollé de l’après-midi. Il régnait dans le salon une odeur de poussière et de meuble en bois fatigué. Devant lui, la télévision diffusait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, un long spectacle enchaînant des tableaux mettant en valeur les trésors de la ville de Paris en liant le tout par des prestations musicales. Il était fier de regarder son pays mis à l’honneur, sa patrie qu’il adorait, content de revoir Zidane à la télé après toutes ces années et presque émoustillé par l’hommage au cabaret même s’il aurait préféré une chanteuse française pour “Mon truc en plumes”. Cette anglaise lui avait laissé un goût un peu amer en bouche, comme si elle avait emporté avec elle un morceau du prestige français. S’en est suivi un défilé de bateaux et d’athlètes venus des quatre coins du monde, et Jacques devait bien admettre que cela lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Des sauvages au nom incompréhensibles hurlaient devant la Conciergerie et il se leva pour aller fumer une cigarette à la fenêtre. Aya Nakamura, qui va faire justement le trait d’union de cette langue française qui vit, d’Aya Nakamura au Formidable de Charles Aznavour, annonce le présentateur. — Chéri, où t’as rangé les billets pour le Puy-du-Fou ? lui demanda sa femme depuis l'autre pièce. — J’en sais rien. Il se réinstalla dans son fauteuil fétiche et fut assailli par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. L’Académie française, entourée de feux d’artifices éclatant d’or sur la surface du bâtiment aux pierres blanches, et surtout cette femme vulgaire qui s’avance sur le pont en chantant. Les danseuses se pavanaient autour d’elle, traçant leurs silhouettes fines avec des gestes de main aussi sensuels que suaves. Les envahisseurs étaient aux portes de la culture, ils s’étaient immiscés parmi nous sans que nous ne le remarquions vraiment et étaient parés à se saisir de nos richesses. Cette malienne venue profiter de la France et se nourrir de son sein en était l’exemple parfait, juxtaposée ainsi au trésor architecturel et historique de l’institution en fond. Elle chantait comme si la vie lui était due et comme si les spectateurs méritaient de subir ses palabres crachant sur la sainteté de la langue française. — Ramène-moi un autre canon, cria Jacques à l’attention de sa femme qui faisait on ne sait quoi. Pire encore, cette “chanteuse” osait se réapproprier les couplets de Charles Aznavour comme pour se moquer de ses détracteurs, comme pour se moquer de lui. Il avait levé l’alerte, il avait crié au reste du peuple que le pays était assailli et qu’il était temps de se réveiller, mais personne ne l’entendait. Dans son village, oui, ils avaient su mettre au pouvoir des personnes censées, qui avaient conscience du danger qui approchait, mais ils n’étaient qu’une portion infime de cette belle patrie qui disparaissait année après année, oubliant sa culture et son histoire, sa façon de vivre, ses traditions et ses coutumes. Ces jeunes ignares qui pensaient tout savoir mieux que tout le monde, avec leurs cheveux bigarrés et leur manque de respect représentaient bien cette nouvelle France dans laquelle il refusait catégoriquement de vivre. Les vraies valeurs, le travail, le savoir-vivre, les codes sociaux, ils étaient prêts à tout brûler sous couvert d’un besoin d’accepter ces personnes étrangères qui venaient profiter du système, de laisser pousser les poils sur leurs jambes et dieu sait quelle autre connerie. Sa femme lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, plongé dans ses pensées. Jacques s’imaginait comme un chevalier aux portes de son château-fort, prêt à tout pour repousser l’envahisseur et sauver son royaume. Sous ses yeux ébahis, la Garde républicaine se ralliait sous la bannière de la chanteuse, oscillant derrière elle dans un pas incertain en tambourinant et fanfaronnant. Il était déjà trop tard pour ces traitres, leur allégeance avait changé de camp, mais pas celle de Jacques. Il serrait dans sa main son glaive, la bataille s’annonçait féroce mais il était résolu à mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner sa vie. Ses amis aussi étaient en train de s’armer sur la plage du village, à l’abri des murs fortifiés bientôt assaillis, alors que les envahisseurs aux armures de toutes les couleurs se pressaient aux portes. Une main posée sur son plastron décoré d'une croix rouge, il pria. Il ne laissera pas tomber la citadelle, il ne passera pas l’arme à gauche. Rien ni personne ne lui prendra son pays, ses traditions et sa culture. Son téléphone vibra, un message de son ami qui lui demandait quand est-ce qu’il penser se pointer au PMU le lendemain. Le samedi, c’était anis et pétanque. Arraché à son imagination, Jacques lui répondit qu’il serait là à l’ouverture, attrapa distraitement une rondelle de saucisson dans l’assiette que sa femme avait déposé sur la table basse, et éteint la télé.
- 19 Jul, 2026
#18 - Icare
Semaine 14. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Les Grandes Espérances Thème 2 : Iliade Thème 3 : 💳 · 🧮 · 🍀 · 🪽Contrainte : Un seul paragraphe Cette contrainte, doux jésus. Ok on parle de pavés de pam de terre mais un seul paragraphe, on est sur un mur de texte la. Un moellon, un parpaing qui peut soutenir la bâtisse toute entière. J'ai pris le thème 3 parce que ... les deux autres thèmes c'est des trucs que j'ai pas lu et que je connais très très superficiellement donc ça m'inspirait pas du tout.Musique d'ambiance : tower of memories - ivri #18 - Icare Dehors il pleut à verse, les trombes d’eau deviennent des rideaux grisâtres derrière les fenêtres du pub, celles qui donnent sur le carrefour principal de Windsor. Je suis assis devant la machine à sous, mal installé sur ce vieux tabouret rouge qui couine quand j’ai l’audace de bouger un peu. Je ne sais pas quelle heure il est, et à vrai dire je ne veux pas le savoir. Pas très tard, le pub est encore plutôt rempli, mais pas trop tôt non plus, j’ai déjà eu le temps de descendre 3 pintes. La soirée est comme toutes les autres parce que c’est ça, ma vie, maintenant. Je suis seul dans ce pub bondé, caché dans ce coin mal éclairé devant ma machine à sous, et j’appuie sur le bouton en continu. J’avais un job, avant, un bon job même. Un boulot honnête, qui ne payait pas énormément mais qui me suffisait pour vivre confortablement avec ma femme et mon fils. Et puis il y a eu ces satanés chinois, avec leur production moins chère, et ils savent tout mieux faire, et plus vite que tout le monde. Les patrons ont fermé l’usine de la ville pour délocaliser la production et je me suis retrouvé sur la paille, comme le jouet délaissé d’un enfant qui a trop grandi, alors j’ai essayé de trouver du taf ailleurs. N’importe où. Mais il n’y a rien. Je passe mes journées à moisir et rouiller, je me barre de la maison pour éviter son regard à elle, qui me juge, qui me toise, qui attend que je retrouve une place digne d’un père de famille. Mais rien n’y fait, il n’y a rien. La machine devant moi indique que mon solde est épuisé, et me demande si je veux le recharger donc je clique sur “oui”, puis sur “100£” et je fais passer ma carte bancaire sur le lecteur. La machine est chaude, ce soir, peut-être que c’est le bon soir. Peut-être que ça va être le jackpot, que je vais me refaire, que je vais récupérer la thune et emmener toute la petite famille en vacances. Les rouleaux se remettent en marche, et je continue d’appuyer sur ce fichu bouton qui grince à moitié et menace de rester coincé à chaque pression. Les symboles défilent, s’arrêtent pour m’afficher une cerise, un 7 et un BAR. Ils se relancent. La serveuse récupère mon verre vide et elle me jette un regard en coin comme si elle avait pitié de moi, alors je lui fais un petit hochement de tête et elle s’en va me chercher le prochain. J’aimerai bien savoir ce qu’elle pense de moi, à me voir ici tous les soirs. Probablement la même chose que ma femme, un truc du genre “quel déchet, ce mec est une cause perdue”, et elle a probablement raison. Mon téléphone vibre, c’est sûrement elle, pour me demander où je suis (comme si elle ne le savait pas déjà) et me dire de rentrer (comme si j’allais le faire). Je le laisse sonner dans le vide, si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à se trouver un taf. Je ne saurais même pas dire depuis quand je croupis sur ce siège, j’ai brûlé presque toutes nos économies, j’ai complètement décroché de tout. Mes potes ne me parlent plus, je les ai tous envoyés se faire foutre, eux et leurs leçons de morale. Je prends une gorgée de ma nouvelle bière, savoure la fraîcheur qui vient glacer ma gorge pendant quelques délicieux instants, et regarde les rouleaux défiler devant moi. Les symboles s’arrêtent. Un trèfle. Un deuxième. Un troisième. Une orgie de sons et lumière se déclenche, on dirait que cette vieille machine va exploser tellement elle vrombit. Une avalanche de trèfles à 4 feuilles remplit l’écran et le mot “LUCKY” clignote, puis est remplacé par un “500£”. Super. Je revois mon petit garçon qui trouve un de ces trèfles, à l’époque où je l’emmenais se balader en forêt, il était tellement content d’avoir trouvé un spécimen à quatre feuilles qu’il avait passé des jours à réfléchir au vœu qu’il voulait faire, tant et si bien que le trèfle avait flétri avant qu’il ne puisse le prononcer. D’autres souvenirs viennent s’entasser dans ma tête et j’en viens à oublier la machine devant moi qui me demande si je veux continuer la partie. Son premier jour à l’école, avec son cartable trop grand. Son premier match de foot, sur ce terrain boueux un samedi de pluie, il s'était fait laminer par l’équipe adverse et je m'étais battu avec le père d’un gamin qui avait fait un croche-patte à mon fils. Il a bien grandi depuis, il est presque au collège. Qu’est-ce que je me suis senti con, l’autre jour, quand il a essayé de m’expliquer la nouvelle technique de calcul mental à la mode. Il se représente un boulier dans sa tête, ce vieil outil de calcul chinois avec des rangées de perles, et il s’imagine les bouger avec ses doigts. On dirait qu’il fait une crise d’épilepsie quand il agite ses mains dans tous les sens, mais sa technique fonctionne du tonnerre. J’ai essayé, mais je n’ai rien compris, et quand il m’a dit qu’en plus ça venait d’un vieux truc chinois, c’en était fini pour moi. Son sourire plein de trous me manque, j’ai l’impression que je ne l’ai pas vu depuis des semaines. Ses bouclettes qui lui tombent devant les yeux et qu’il doit sans cesse écarter, mais qu’il veut garder parce que c’est la coupe cool du moment, à l’école. À l’époque, il me disait “quand je serais grand, je veux être comme toi, papa”. Eh bien crois-moi, mon petit, t’en a pas envie. Moi aussi, je prenais mon père pour un héros quand j’étais gosse. Maintenant, je le déteste. Est-ce qu'il se disait pareil, quand j'étais petit ? Je suis devenu tout ce que je lui reprochais, un raté qui n’est jamais à la maison, qui fuit ses responsabilités, son rôle, son devoir. Une merde. Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Il compte sur moi, ce gamin. Il a besoin de moi. Je peux niquer ma vie, tant pis pour moi, mais je vais le faire sombrer avec moi si je continue. C’est un génie ce mioche, je dois lui donner la chance de déployer ses ailes, de s’envoler vers les sommets comme il le mérite. Et tant pis s’il me déteste plus tard, j’aurais rempli mon rôle de père. Je suis en train de claquer tout notre argent dans ces conneries, plutôt que de mettre de côté pour payer ses études. Non. Stop. Peut-être que moi, je suis devenu une merde et que c’est trop tard pour moi. Peut-être que je peux me refaire, peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peu importe. Je dois me relever. Pour lui. Pour lui donner la chance de vivre la vie qu’il mérite, ce petit rayon de soleil qui m’aime malgré tous mes défauts, simplement parce que je suis son père. Et moi, je l’aime plus que tout, parce que c’est mon putain de fils. Je me lève, je crois que je ne vais même pas finir ma bière, et tant pis s’il pleut dehors. Je vais rentrer à la maison, et demain... Demain, je trouverais une solution. Pour lui.
- 06 Jun, 2026
#9 - Todatsu
Semaine 8 du challenge. Je change un peu de vibe, pour voir d'autres contrées ! Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Bruit Thème 2 : Alaska Thème 3 : 📦·🧪·🎹·🧽Contrainte : Sans chichis Vraiment pas simple ! J'ai pas mal galéré à trouver une idée qui me chauffait, mais au final je pense que je suis tombé sur quelque chose de pas trop mal 🗾 Musique d'ambiance : midnight cruisin' - Kingo Hamada #9 - Todatsu Tetsuo appuie sur le bouton “Éteindre” et ferme son ordinateur. Il range rapidement son bureau, poussant dans un coin les quelques dossiers qu’il n’a pas fini de traiter aujourd’hui. Dans un coin de l’open space, l’horloge accrochée au mur indique 21h. Il a assez travaillé pour aujourd’hui, le reste des tâches en suspens pourront attendre demain. Autour de lui, ses collègues continuent de tapoter sur leurs claviers, plongés dans leurs propres missions. La climatisation recouvre le bruit des touches dans un bourdonnement entêtant. Il se lève, ramasse sa mallette et enfile sa veste. — Désolé de partir avant vous, dit-il à l’attention de ses collaborateurs en s’inclinant par politesse. — Merci pour votre travail aujourd’hui, lui répond sa voisine de bureau en s’inclinant à son tour. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en émettant un tintement de cloche et il y découvre une autre employée qu’il croise de temps à autre, Yuka. Tetsuo ne la connaît pas vraiment, il ne saurait même pas dire dans quel service elle travaille, ni même à quel étage. D’un hochement de tête, il lui signifie qu’il a remarqué sa présence et entre dans la cabine. Comme chaque fois, il hésite, puis fini par se raviser et ne franchi pas la barrière sociale qui les sépare. Par respect, il ne lui propose pas d’aller se rencontrer autour d’un café. À cette heure tardive, les rues du quartier de Shinjuku sont bondées. D’autres employés de bureau comme Tetsuo sortent du travail et se dirigent vers le métro le plus proche. Certains sont entraînés par leur supérieur dans l’izakaya le plus proche pour partager quelques bières et manger un morceau. Peut-être qu’ils préféreraient rentrer chez eux, mais la politesse oblige, ils accompagnent leur patron dans la débauche et finiront probablement à dormir au bureau car ils auront raté le dernier train. D’autres encore, plus jeunes, viennent passer un bon moment avec leurs amis dans le quartier de Golden Gai, entassés dans les échoppes exiguës autour de quelques brochettes. Tetsuo se faufile entre les bâtiments éclairés par des grands néons et rejoint l’entrée du métro, pénétrant dans Shinjuku Subnade, la galerie commerciale attenante. Les magasins s’enchaînent dans des couloirs bas de plafonds, noyés dans une lumière blafarde. Une boulangerie propose un nouvel article limité, des mochis sakura. Il n’est pas très attiré par tous les produits au goût de pétales de cerisier, souvent une mode aux alentours de la période de floraison. Le goût ne lui revient pas, alors il passe son chemin et ignore le vendeur qui l’interpelle dans l’espoir de vider ses stocks avant de fermer boutique pour la journée. Bienvenu sur la ligne Yamanote, sens anti-horaire. Le train va bientôt arriver. Veuillez rester derrière la ligne jaune. La voix artificielle résonne dans les tunnels du métro. Les passagers sont alignés sur le quai, en rang d’oignon entre les lignes tracées au sol. La plupart sont plongés dans leurs téléphones, ignorant le monde qui les entoure. Il remarque qu’il est presque le seul sur le quai qui ne porte pas d’écouteurs. Le métro arrive et il se glisse à l’intérieur. A cette heure-ci, il n’y a pas de place assise donc il se contente de rester debout en se tenant aux poignées suspendues. Il apprécie le calme et le silence qui règne dans la rame malgré le monde. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Harajuku. Les portes s’ouvriront à droite. Du coin de l’œil, Tetsuo guette l’entrée d’un groupe de jeunes étrangers qui détonnent dans la foule. Probablement un groupe de touristes américains qui profitent de leurs vacances pour venir visiter Tokyo. Ils s’installent au milieu de la rame et continuent leur discussion à voix haute, venant disrupter le calme et déranger les autres voyageurs. L’un d’entre eux sort une cannette de soda de son sac, qui émet un pétillement sonore lorsqu’il tire sur la capsule. Il en prend une gorgée et déglutit bruyamment. Merci d’éteindre votre téléphone près des sièges prioritaires. Tetsuo, comme beaucoup d’autres, ne supporte pas ces étrangers qui n’ont aucun respect pour les coutumes locales. Ils se croient tout permis et viennent briser l’harmonie silencieuse qui règne entre les habitants de la ville, habitués à leur ensemble de règles secrètes. Mais il préfère ne rien dire. Il serait encore plus impoli de rentrer en conflit avec eux, et cela mettrait les autres passagers d’autant plus mal à l’aise. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Shibuya. Les portes s’ouvriront à droite. Il s’extirpe du wagon, laissant derrière lui le bruit pour retrouver le calme paradoxal du quai de métro. Des enceintes diffusent des piaillements d’oiseau pour indiquer aux passagers la sortie la plus proche. En sortant de la station, il retrouve le quartier de Shibuya, cœur du centre-ville. Des grands buildings s’élèvent tout autour de lui, couverts d’écrans plats diffusant des publicités. Une idole présente une nouvelle boisson infusée à la noix de coco, vantant ses bienfaits pour la santé. La publicité se termine par un court extrait musical du nouveau morceau de la star, apposé à une séquence vidéo dans laquelle elle court sur la plage. La plupart des bâtiments abritent une poignée de restaurants, sur les 5 ou 6 premiers étages. Des grands panneaux longent les devantures pour indiquer tout ce qui se cache à l’intérieur. Tetsuo rejoint le konbini le plus proche, un Family Mart. La boutique aux abords vert et bleu éclaire le trottoir dans une lumière diffuse. La porte s’ouvre automatiquement en déclenchant un carillon synthétique diffusé sur les enceintes de la supérette. — Bienvenu chez Family Mart, lance l’hôtesse de caisse d’un ton faussement enjoué. Des présentoirs mettent en avant les nouveaux produits disponibles dans la boutique. Les étalages s’étendent dans les allées, mettant à disposition des clients tout ce dont ils pourraient avoir besoin, de la nourriture aux sous-vêtements, en passant par les mangas et sans oublier les produits de beauté. Dans le coin de la pièce, deux employés sortent de la porte de service. Ils viennent de se passer le relais, et l’un d’entre eux ne porte plus son tablier. L’autre travaillera ici toute la nuit en attendant la prochaine relève, assurant un service 24/7 dans l’épicerie. Tetsuo ignore les annonces répétitives diffusées par les enceintes, annonçant des promotions sur les produits aux fleurs de cerisier et se dirige vers le rayon des bentos. La journée se termine, alors la plupart des plats sont bradés car ils ne pourront plus être vendus demain. Il prend une boîte avec du riz, quelques légumes en pickles et du curry. En chemin vers la caisse il attrape aussi un soda au raisin, dont il raffole. Il dépose ses articles et demande aussi un Famichiki, le poulet pané qui est exhibé dans un présentoir à côté de la caisse. La caissière en attrape un morceau et le glisse dans un sachet en papier. — Souhaitez-vous réchauffer votre bento ? — Oui, s’il vous plaît, répond-il machinalement. Elle le dépose dans le micro-ondes derrière elle. — Souhaitez-vous des baguettes ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous besoin d’un sac ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous la carte de fidélité ? — Oui, j’en ai une. — Comment souhaitez-vous payer ? — Par carte, s’il vous plaît. — Veuillez payer sur ce terminal, s’il vous plaît. Sans répondre, il pose sa carte sur la machine, récupère son sac et s’incline avant de s’éclipser. L’hôtesse de caisse lui répond en s’inclinant à son tour. En sortant de la supérette, le carillon retentit à nouveau. Tetsuo se dirige vers le Scramble Crossing, cet immense carrefour au centre du quartier qui relie tous les axes principaux. Il attend patiemment que le feu piéton passe au vert. Un son de cloche retentit, et les piétons envahissent le bitume, prenant possession des lieux pendant quelques dizaines de secondes avant de rendre la main aux voitures. Il traverse la marée humaine et rejoint le centre commercial de Miyashita Park. Sur le toit-terrasse, des petites étendues d’herbe ramènent un peu de nature dans la jungle urbaine. Quelques adolescents se disputent un match de basket sur un terrain de sport encadré par un haut filet. Tetsuo s’assied sur un banc, face à la rambarde. Il surplombe la ville. Il ouvre sa cannette de soda, essayant d’étouffer le bruit du gaz qui s’en échappe, et entame son bento. Il mange son repas distraitement, observant les citoyens qui s’activent en contrebas. Tetsuo pense à sa vie, si ennuyeuse et répétitive. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Le travail ne le stimule plus. L’a-t-il déjà stimulé ? Il a toujours suivi les consignes. Petit, à la campagne avec ses parents, il s’est plongé dans ses études avec sérieux. Il a réussi les concours d’entrée à l’université haut la main et obtenu son diplôme sans encombre. Depuis, il travaille pour cette entreprise dans laquelle il a grimpé les échelons lentement mais sûrement. 10 ans plus tard, il n’en voit toujours pas l’intérêt. Tous les dossiers sont similaires. Il se demande s’il finira sa carrière dans ce travail abrutissant. Peut-être qu’avec plus de responsabilités, il y trouverait du sens. De la marge de manœuvre. Le pouvoir de décider de ses propres tâches, plutôt que de récupérer celles dont voulait se débarrasser son supérieur. Est-ce que Yuka sait qu’il existe ? Est-ce qu’elle aussi, n’ose pas lui parler, bloquée par les obligations sociales ? A quand remonte sa dernière interaction sociale ? Et par là, Tetsuo entend sa dernière interaction significative. Intentionnée. Des jours. Des semaines peut-être, s’il ne compte pas les coups de téléphone qu’il passe à ses parents de temps à autre. Il regarde le carrefour en contrebas, et toutes les fourmis qui s’y activent. Il vit dans un océan humain, et pourtant il se sent déshydraté. Il repose son bento vide dans le sac plastique, avec la pochette en papier du poulet frit et la cannette. Il devra le jeter une fois qu’il sera rentré chez lui. Quel ennui. En se dirigeant vers la sortie du centre commercial, Tetsuo passe à côté d’une salle d’arcade bruyante. Toutes les bornes diffusent leur musique à plein volume, dans une tentative désespérée d’attirer le chaland. Plus loin, il passe à côté d’un parloir de pachinko, où résonnent des bruits de billes qui tombent en cascade dans les machines à sous, accompagnées de lumières criardes visant à stimuler le joueur. Un homme cinquantenaire en ressort, le visage fermé. Tetsuo le toise, observant ses habits usés, ses mains sales et son apparence négligée dans l’ensemble. Quelle tristesse de perdre ainsi la face, noyé dans son addiction aux jeux d’argent. Arrivé au Karaoke Kan de Shibuya, il s’inscrit sur la borne automatisée et réserve une salle solo pour 3h. L’écran lui indique l’étage, et il prend l’ascenseur. Une autre voix tente de lui annoncer les étages, mais les haut-parleurs grésillent et rendent la tonalité dissonante. Tetsuo s’installe dans la petite salle. Un canapé longe deux murs en faisant l’angle, et une petite table est posée au centre de la pièce avec un micro sans fil. Des néons cachés par le dossier du canapé diffusent une lumière rougeâtre, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée. Une tablette au mur attend les instructions du client. Les murs, insonorisés, laissent à peine supposer les voix qui chantent dans les salles voisines. Il dépose sa mallette dans un coin, avec son sac de déchets. Il pianote sur l’écran et commande un highball. Il se laisse tomber sur l’assise confortable, et retire sa veste de costume qui lui tient trop chaud. Il desserre un peu sa cravate et décroche le dernier bouton de sa chemise, retrouvant enfin la sensation de pouvoir respirer. Quelqu’un toque à la porte, se glisse dans la pièce et dépose le cocktail sur la table avant de s’échapper discrètement. Tetsuo prend une gorgée. L’eau pétillante chatouille sa gorge, accompagnée par le velours chaleureux du whisky. Il allume une cigarette, prend une bouffée et se détend. Pendant quelques heures, il pourra laisser tomber cette façade de businessman idéal, caché dans sa cabine de karaoké. Enfin débarrassé de toutes ces obligations de politesse, il pourra profiter de l’instant sans se soucier du regard des autres. Il bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Il pense à ces artistes étrangers qu’il voit parfois passer à la télé. Ces américains bruyants qui vivent comme bon leur semble, au rythme de leurs envies, libérés du poids des codes sociaux si étouffants. Tetsuo aurait adoré vivre comme un rebelle, roulant dans le désert sur une moto, cigare à la bouche. Les cheveux longs et une barbe hirsute. Peut-être même un tatouage sur le biceps. Il se relève et fait défiler l’interface sur la tablette. Son doigt flotte au-dessus de la section “USA Top Hits”. Des images de ces touristes dans le métro lui reviennent à l’esprit. Pas ce soir. Il continue de dérouler la liste, clique sur “Metal” et enfin sur “Babymetal - RATATATA”. Tetsuo attrape le micro et se lève. Il ferme les yeux, oublie la pièce exiguë et s’imagine sur une grande scène. Le Tokyo Dome, peut-être. La foule est en délire, elle est venue pour le voir et leurs cris emplissent le stade plein à craquer avant même que le concert ne commence. Ses danseurs sont prêts. Les projecteurs sont braqués sur lui. Yuka va s’occuper de la voix féminine, et il chantera l’autre partie. Ce concert sera le plus grand de sa carrière. La musique commence, il attend le premier couplet. Tetsuo hurle dans le micro.
- 03 May, 2026
#4 - Symphonie
C'est la semaine 3 du challenge, on s'accroche et c'est parti. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Symphonie Thème 2 : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Thème 3 : 🏈·🪙·🐸·🖌Contrainte : Uniquement des dialogues J'ai pris le thème 1 parce que les autres ne me parlaient pas de fou. La contrainte c'est complicado, mais c'est cool ça m'a obligé à tordre un peu comment je racontais mon truc. Musique d'ambiance : Merry-Go-Round of Life – Joe Hisashi #4 - Symphonie — Et voilà, tout ça fait qu’en ce moment, bah je me fais un peu chier dans ma vie quoi. J’ai l’impression de tourner en rond dans mon bocal, que tous les jours se ressemblent et de voir encore et encore les mêmes paysages. J’ai même plus cette petite étincelle le matin quand je me réveille, se plaignit Maxence. — Tant que ça ? Pourtant avec Lucille ça se passe bien, non ? — Ouais, ça se passe au top même. On va acheter ensemble d’ailleurs, je sais plus si je t’ai dit. On a signé pour un appart sympa vers le canal Saint-Martin. Elle va pouvoir aller claquer le compte joint dans des concept stores et nous ramener des vases moches et des bougies avec des descriptions mystiques genre “linge propre”. Je suis aux anges, répondit-il en riant. — Et toi tu vas t’empresser de claquer le reste dans les bars au moindre match de foot, lui répondit Sébastien. Du coup ça va, tu peux pas t’en plaindre. — Le foot j’y vais plus trop depuis qu’on est à Paris. J’ai plus le temps, en fait. Entre le boulot, le métro et le temps que je veux passer avec Lucille, je galère un peu à ranger les potes là-dedans. — Vous voulez reprendre quelque chose ? demanda un serveur. — Euh... ouais, deux pintes s’il te plaît, la même, et un bol de frites, répondit machinalement Maxence. T’as encore un peu de temps hein ? C’est ma tournée. — Je suis pas pressé t’inquiète, indiqua Sébastien. — Je vous amène ça tout de suite. — Mais du coup c’est peut-être pour ça que tu te fais chier, non ? J’en sais rien, ça me paraît chelou que tu laisses tomber le foot comme ça alors que ça fait 10 ans que t’essaye de me traîner au bar un soir de match, continua-t-il. Ça te manque même pas un petit peu ? — Ouais mais mec, si je vais au match, je la laisse toute seule à l’appart. C’est nul pour elle. — Arrête-toi un peu oh, c’est une grande hein. Elle sait s’occuper toute seule. Ça se trouve, elle aussi elle a envie d’avoir des soirées pour elle. C’est hyper important d’avoir son temps pour soi, sinon tu ne vis que pour les autres. — Ah ça y est, c’est la pinte de trop pour le Seb et il repart dans ses grands discours, ironisa Maxence en levant les mains. Je devrais peut-être annuler la commande avant que tu me psychanalyse. — Non mais Max, écoute ! T’as déjà vu un orchestre jouer une symphonie ? C’est ouf la puissance que ça dégage. La vie c’est pareil, frère. C’est comme ton petit orchestre à toi, qui joue ta propre symphonie. Au début, il n’y a que ta famille sur scène parce que t’es un bébé amorphe qui ne peux pas survivre sans eux. Tes parents, ta fratrie, ils ont le rôle des premiers violons. Et puis après tu grandis, tu vas à l’école, tu rencontres des potes. Tu découvres l’amitié, tu les à côté de tes violons, peut-être dans les bois. Un groupe d’altos de l’école primaire, un violoncelle que t’as rencontré au collège et qui est resté en contact. — Les deux pintes pour les messieurs, et les frites. — Merci, et du coup je disais, tu rajoutes tes instruments petit à petit. — Ouais ça j’avais compris, j’attends de voir où tu veux en venir. — Tes potes du foot, c’est les cuivres vu le boucan qu’ils font. Je te jure quand ils sont là, on est au courant, continua Sébastien en riant. Mais c’est important, ils rajoutent du corps au reste de la musique. — Puchin elles chont dégjeulach les fchitch, coupa Maxence. — Parle pas la bouche pleine, gros porc va. — Je disais, putain elles sont dégueulasses les frites. Fades et molles. — Ah, bon. Bref et après t’y rajoute des percussions. Des potes avec qui tu sors et tu fais la fête. Moi peut-être. Tu me vois plutôt grosse caisse ou cymbale ? Non, tu sais quoi en fait ne répond pas. C’est les instruments qui te secouent un peu la cage thoracique et qui te font vibrer. Dans un moment d’égarement tu vas peut-être rajouter un triangle, qui viendra jouer sa note de temps à autre. Pas indispensable, mais pas non plus sans intérêt. Juste un peu chiant quoi. — C’est marrant, Lulu je la vois pas dans ce genre d’instruments. Peut-être un piano, repris Maxence. — Ouais voilà ! Le piano ça va à côté des violons, et il joue quasiment tout le temps. Il est présent tout le long de ta symphonie. Tu vois comment ça fonctionne, une symphonie ? Je te la fais courte, parce qu’on s’en fout un peu, mais en gros il y a des mouvements. C’est un peu comme les chapitres d’un gros bouquin. — Excusez-moi les garçons, vous avez un briquet ? interrompit une jeune femme à la table voisine. — Non désolé meuf, j’ai arrêté, répondit Sébastien. — Je crois que la dernière fois que j’ai lu un livre, ça remonte au lycée, les vieux trucs pour le bac de Français. — Ok, euh, mauvaise analogie du coup. Vois plutôt ça comme des épisodes d’une série. Un coup, c’est le tour des violons de faire un solo. Le coup d’après, ils sont accompagnés des bois. Et le mouvement d’après sera plutôt dirigé par les percussions, et les cuivres se joindront plus tard. Ou l’inverse, c’est pas important. Il y a tout un rythme, plein de nuances. Des temps calmes, des moments plus intenses. Des instruments qui jouent ensemble pendant un temps, puis ils se fondent dans le décor et disparaissent un peu de ta vie. Peut-être qu’ils reviendront plus tard, peut-être pas. — Et des fois c’est mon anniversaire, et tous les instruments jouent en même temps. Sauf le triangle, parce que ça aurait été trop bizarre de la présenter au reste. T’es sûr que c’est vraiment de la bière dans ces verres ? — En général c’est plutôt le grand final où tout le monde joue en même temps, mais fait les choses à ta sauce. Tout ça pour dire que c’est à toi de le construire ton orchestre. C’est à toi de rédiger ta propre symphonie, continua Sébastien. — Et je suis qui là-dedans ? — En théorie, le chef d’orchestre. Là, j’ai plutôt l’impression que t’es devenu un spectateur et que tu te contentes de regarder ta vie t’arriver. Tu t’es perdu dans les symphonies des autres. Tu veux être là pour eux, mais t’oublie d’être là pour toi. Si tu te fais chier, peut-être qu’il manque un truc dans ta musique. Une symphonie, c’est un ensemble de voix. Peut-être que le mouvement actuel dure depuis trop longtemps, ou alors qu’il ne sonne plus très juste. Si c’est dissonant pour toi c’est parce que tu dois probablement virer une clarinette. Ou rajouter un hautbois. Ou que le gong, c’était superflu et c’est beaucoup trop fort. C’est dommage, ça fait longtemps que les cuivres sont sur scène en silence. Reprends ta place sur la scène mon gâté, et s’il n’y a plus de place pour toi, crée-la. Pousse les autres. C’est ta scène, ton orchestre, et ta symphonie. Vis au rythme de ton propre tambour. — Mais je crois que ma vie elle est bien comme ça, vraiment. J’ai mon taf, ma meuf. C’est confort. Je vois la vie des autres, franchement ça me fais pas envie, tu sais ? Même la tienne en vrai, t’es toujours en train de courir à gauche à droite, t’as pas de racines. A moitié dans la galère. No offense hein, mais moi je peux pas. J’ai besoin de stabilité. — Ouais mais c’est ma vie à moi ça, et elle me convient. J’aime bien vivre chaque jour comme il vient. Peut-être que demain je vais pouvoir jouer un concert dans un bar miteux, et je vais récupérer cent balles. Peut-être pas, et je vais bouffer des pâtes pour attendre la prochaine rentrée d’argent. C’est pas pour tout le monde, mais moi ça me convient. J’ai mon temps pour moi, du temps pour les potes, je respire. Plus que ça même, je vibre. — Peut-être. Faut que j’y réfléchisse je crois, mais c’est pas complètement perché ce que tu dis. Faudrait que j’en parle avec Lucille, je me demande si elle se sent étouffer aussi mais qu’elle n’ose pas m’en parler. T’en prendra une autre ? — Ce serait mal me connaître de penser que je refuserai, mon Maxou. Allez souris un peu, la vie est belle mec.