Slice of life
- 23 Aug, 2026
#23 - Fief
Semaine 19. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Marmoréen Thème 2 : Ulysse Thème 3 : 🎋 · 🦭 · 📻 · 🦯Contrainte : Avec humourMarmoréen : Qui est froid, dur, blanc comme le marbreParce que hein, personne ne connaît ce mot, faisez pas semblant. En tout cas, je ne l'avais vu de ma vie je crois. Et comme par hasard, je suis aussi tombé sur ce même mot dans le livre que je suis en train de lire, comme quoi on vit peut-être dans une simulation après tout.Musique d'ambiance : Cats - The Living Tombstone #23 - Fief Perché sur l’ilot central de la cuisine, Mochi regarde ses deux sujets traîner un grand objet rectangulaire sur le parquet. Le soleil est à son zénith et baigne le salon dans sa lumière chaleureuse, éclairant les murs aux tons pastel et créant de délicieuses tâches de chaleur sur le sol. Les deux femmes basculent le colis sur le côté, et l’une d’elle s’en va chercher un cutter pour l’ouvrir en profitant de son passage au comptoir pour caresser le chat royal. Instinctivement, il tend la tête vers la main de sa maîtresse avant de se ressaisir, de se rappeler de son statut bien au-delà de ces futiles broutilles. Elle ne mérite pas de toucher sa somptueuse fourrure, alors Mochi étouffe son ronronnement et saute du comptoir d’un bond. — Fbguja ? Hv aeuf aoiuy h’aywse ? demande l’humaine restée près du carton. — Mbayz, y’aiuehj, répond l’autre. Mochi se dirige vers le couloir, insensible à ces élucubrations aussi aléatoires qu’inintelligibles bien loin de la grâce des miaulements, et rejoins son petit cabinet pour se soulager. Cet infâme tintement de sonnette a encore résonné dans l’appartement il y a 5 minutes, lui hérissant les poils dans un sursaut incontrôlable et déclenchant une irrésistible envie de se délester. Comme à leur habitude, les deux manantes se sont précipitées à la porte interdite pour accueillir l’intrus. Par chance, elles lui ont refusé l’entrée pour aujourd’hui, sinon il aurait à nouveau incombé à Mochi de rappeler à l’étranger qu’il n’était définitivement pas le bienvenu dans son fief, quitte à user de ses griffes. A la place, elles ont récupéré ce paquet mystérieux contenant, espérons-le, une piètre offrande en l’honneur de leur altissime monarque. Le chat pousse la porte de la litière d’un coup de patte et est immédiatement assailli par l’odeur nauséabonde qui y règne. Les vilaines n’ont pas daigné faire leur part du ménage, et il est hors de question qu’il se rabaisse à poser ses coussinets sur ces copeaux viciés. Soit. Mochi sait comment les rappeler à l’ordre, il a développé une méthode qui fonctionne à coup sûr, instauré en elles un réflexe pavlovien qui les poussera au nettoyage. Les griffes du chat crissent sur le carrelage bleu qui couvre le sol de la salle de bain, puis sur les petits carreaux d’un gris terne et triste de la douche. Il abaisse sa croupe et laisse son corps se libérer du trop-plein. Ses méfaits accomplis, il retourne à la cuisine pour laper un peu d’eau de sa fontaine afin de se rafraîchir. — $°¤&ùµ ! dit l'une d'elle sur le ton qu'elle utilise quand Mochi renverse une plante. — Ģv §f ? répond l’autre dans une douceur qui rappelle au chat celle employé dans les rarissimes occurrences d’un saut mal jaugé qui s’ensuit d’une malencontreuse chute disgracieuse. Les serves ne font pas attention à lui, trop occupées à... ce qu’elles peuvent bien être en train de faire, avec tous ces objets cylindriques couverts de corde et autres plateaux arborant une étrange fourrure grisâtre. Mochi s’installe dans une des délicieuses piscines de soleil étalée au parquet et sent la douce chaleur se propager sur son pelage blanc. Il lève les pattes arrière et s’arc-boute pour s’adonner à sa toilette, maintenant qu’il a fait ses affaires. Un monarque de sa stature se doit d’entretenir une hygiène irréprochable et une allure fière, ainsi il prend le temps de se nettoyer l’arrière-train d’abord, puis lèche sa patte avant pour la faire glisser sur ses oreilles, et recommence avec ses moustaches. Il s’est déjà occupé du reste de son pelage aujourd’hui, à l’abri du regard de ses deux sujets car elles ont une fâcheuse tendance à sortir cette infame brosse mal lavée pour la passer dans sa fourrure quand elles le remarquent en train de faire sa toilette. Qui plus est, elles en profitent souvent pour le désarmer à l’aide d’un coupe-ongle, comme pour lui prouver qu’elles n’ont pas besoin de lui pour se défendre. — Kts ! s'exclame l’une d’elle, les mains sur les hanches. Tout porte à croire qu’elles ont fini leur affaire, et que le calme pourra enfin revenir dans le royaume. Un enchevêtrement de tours désordonnées se dresse au milieu du salon, offrant de multiples plateformes d’observation en hauteur, des hamacs et mêmes des petits cocons à l’abri des éléments. Elles déplacent le château-doux jusqu’à sa fenêtre fétiche. — Mochi ! Jaygf tbpl ! Pspspsps ! dit l’une d’elle. Ses oreilles se dressent en entendant ce mot qu’elles utilisent souvent pour attirer son attention, et le sifflement hachuré stimule en lui un instinct primal qui lui donne envie de se dandiner dans sa direction. On dirait qu’elle veut lui montrer le fruit de son travail pour obtenir une congratulation de sa part, peut-être l’honneur de pouvoir le caresser quelques instants, mais son Altesse sublime n’y tient pas. La boîte en carton semble, en revanche, être une merveilleuse offrande, et il saute à l’intérieur pour s’y lover.
- 16 Aug, 2026
#22 - Toyoko Kid
Semaine 18. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Lolita Thème 2 : Ascétique Thème 3 : 🐻 · 🪸 · 💉 · 🚬Contrainte : Un seul lieu J'ai pas mal hésité sur le sujet, et à vrai dire j'ai surtout douté de ma capacité à aborder quelque chose aussi lourd. Mais bon, faut oser sinon on progresse pas, et au pire c'est maladroit et je ferais un communiqué d'excuses. Les Toyoko Kids c'est un groupe de jeunes marginalisés, souvent des fugueurs, qui vivent dans un quartier de Tokyo. C'est un symptôme de tout plein de problématiques au Japon, et je ne peux que vous inciter à regarder un reportage si vous voulez vous renseigner. Mais pour ce qui est de ce blog, on peut se contenter de "cette nouvelle est (malheureusement) inspirée de faits réels".Musique d'ambiance : Yumeno Hajima Ring Ring - Kyary Pamyu Pamyu #22 - Toyoko Kid Sayaka rejoint le reste des Toyoko Kids au pied du bâtiment Toho alors que la nuit tombe sur le quartier de Kabukicho. Elle a passé l’après-midi à Harajuku avec une partie du groupe, passant leur temps dans les boutiques de niche aux styles criards à rêver de pouvoir s’offrir les nouvelles tenues aux imprimés enfantins. Peu importe l’heure, le quartier de Shinjuku où ils se retrouvent tous les soirs est baigné de lumière, que ce soit le soleil ou les enseignes lumineuses recouvrant chaque mètre carré des bâtiments, ou encore les écrans géants diffusant des publicités plus bruyantes les unes que les autres, comme si chacune se battait pour capter l’attention des passants. Elle dépose son sac à dos sur les pavés et s’assied avec les autres, prenant soin de placer une serviette sur le sol pour ne pas salir sa nouvelle robe aux tons pastel et recouverte de motifs imprimés représentants des cupcakes, des fraises et autres sucreries. L’espace d’un instant, elle repense à son ancienne vie à quelques heures à peine de Tokyo, dans ce village rural et arriéré, aux autres élèves du lycée qui se moquaient de sa passion pour la mode Sweet Lolita et aux professeures qui lui intimaient de se faire discrète afin de se fondre dans la masse pour mettre un terme au harcèlement qu’elle subissait. Sa main vient instinctivement caresser sa joue comme pour éponger une douleur fantôme quand elle repense à ses parents avant qu’une voix aigüe ne l’extirpe de ses pensées. — Sayaka ! Trop mignonne ta robe ! Attends, j’ai un ruban que je n’utilise plus, tiens. Prends-le. — Merci ! Elle sourit en prenant le ruban blanc et rose, parfaitement assorti à sa robe, et l’utilise pour attacher ses cheveux bruns. C’est vrai qu’il se marie très bien au reste de la tenue, il ne lui manquerait que des nouvelles plateformes, peut-être en trouvera-t-elle une paire dans des tons crème. Quand elle aura à nouveau un peu d’argent de poche. La vie en bas de cet immeuble n’est pas toujours facile, mais elle est agréable. Elle est vivable. Ici, les adolescents se rassemblent comme autant d’amis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains retournent chez leurs parents le soir, pour les plus chanceux, d’autres louent des chambres d’hôtel au rabais pour s’y entasser, ou dorment dans la rue. — Faisons un shooting, lance Rin en dégainant son téléphone. Sayaka se lève, réajuste son masque chirurgical décoré d’une mascotte et vérifie son maquillage. Rin dégaine un crayon et ajuste le trait sous les yeux de son amie pour mieux définir un petit bourrelet juste sous les cils inférieurs. La mode est à l’aegyo sal, cette tendance qui incite les filles à se dessiner une petite poche sous les yeux comme pour accentuer leur taille et les rendre plus globuleux. À côté d’elles, un autre groupe de jeunes complètement saouls s’amusent à se mettre un cône de chantier qu’ils ont piqué sur la tête et à se faire tourner jusqu’à perdre l’équilibre. Elle époussète sa robe, ajuste son sac sur son épaule et les peluches qui y sont accrochées puis enchaîne des poses de princesse sous les encouragements de Rin. Cette fille plus âgée est devenue comme une grande sœur pour elle. Quand Sayaka les a rejoints il y a quelques mois, Rin l’a intégré au reste du groupe et lui a même acheté de quoi manger. Elle lui a raconté qu'elle avait fugué depuis maintenant deux ans, et aura bientôt 17 ans. Contrairement à Sayaka, Rin préfère la mode Jirai Kei, un mélange mignon de dentelle et de larges jupons tout en noir et blanc agrémentés de grandes croix gothiques. Face à elle, Sayaka ne peut s’empêcher de penser que sa vraie sœur fait pâle figure. Elle regarde Rin trier les photos, retoucher le visage de Sayaka puis les poster sur X. Elle lui dit qu’elle s’est encore fait beaucoup d’argent aujourd’hui, 100 000 yens, alors elle lui a acheté de quoi manger au konbini du coin, et même pris un soda. Pendant le repas, le téléphone de Sayaka vibre dans sa poche. Une notification d’un message privé envoyé par un inconnu. Il est tombé sur la photo postée par Rin, et a retrouvé son profil en deux temps trois mouvements. Elle attend patiemment que sa grande sœur ait terminé de régler un problème entre un garçon et une autre fille. Sayaka n’aime pas vraiment les garçons chez les Toyoko Kids, parce qu’ils sont trop vieux, déjà, et qu’ils ne ramènent que rarement de l’argent. La plupart du temps, ils se contentent de boire du matin au soir, de prendre des médicaments du soir au matin et d’essayer de charmer les filles qui se font le plus d’argent pour pouvoir dormir avec elles, plutôt que dans la rue. — Qu’est-ce qu’il veut ? — Il me propose d’aller à un Love Hotel, répond Sayaka. Ce n’est pas la première fois. Elle aurait préféré un sugar daddy, un simple repas dans un restaurant avec un homme en manque de compagnie, mais son profil attire un autre genre de pervers, attirés par son apparence innocente, et surtout par son âge. — Vérifie bien les conditions qu’il donne. Ces radins essayent toujours de monnayer à la baisse. — Oui... — Dis-lui que c’est ta première fois, il sera prêt à payer 10 000 yens de plus, au moins. Il a parlé de protections ? — Il a dit... 15 000 yens avec, ou 30 000 yens sans... Mais je ne sais pas, Rin. Ce n’est quand même pas beaucoup d’argent et... — C'est normal au début. Tu verras, avec le bouche à oreille tu finiras par avoir des clients qui sont prêts à payer plus, toi aussi. Il faut bien commencer quelque part ! Peut-être qu’on devrait faire des collaborations toi et moi, je suis sûre qu’on pourrait se faire un sacré pactole. Sayaka fixe l’écran de son téléphone et les messages envoyés par cet inconnu. Elle lui dit qu’elle est vierge, et il accepte de monter le total à 40 000 yens, mais refuse de monter plus haut parce qu’il la trouve trop moche. Il lui envoie l’adresse d’un Love Hotel à quelques rues d’ici. — Tu réclames l’argent avant de faire quoi que ce soit, hein. Et s’il te demande de faire des choses supplémentaires, tu le fais payer d’abord, compris ? — Rin... Je sais faire, tu t’inquiètes trop pour moi. — J’ai un nouveau truc quand je suis trop stressée. Tu devrais essayer, prends un cachet de ça. Rin lui donne une boîte de somnifères Silece. — Tu en prends un, et s’il est vraiment moche tu peux en prendre un deuxième. Le moment passera plus vite. Attention, n’en prends pas plus sinon tu risques de t’endormir. Et bois de l’eau après, parce que ça peut rendre ta langue bleue. Sayaka regarde deux garçons en rattraper un troisième qui tombe à la renverse, ivre mort. Un passant appelle une ambulance en voyant la mousse qui coule de la bouche du jeune inconscient. C’est la troisième fois cette semaine, mais elle ne se fait pas trop de souci pour lui. Il finira à l’hôpital pour ce soir et sera de retour demain. Serrant la boîte de somnifères dans sa main, elle imagine déjà la paire de chaussures qu’elle pourra se dégoter demain, et le repas qu’elle offrira à Rin pour lui rendre la pareille, et se met en route.
- 02 Aug, 2026
#20 - Croisade
Semaine 16. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Picaresque Thème 2 : Don Quichotte Thème 3 : 💻 · 🦌 · 🐦 · 🪶Contrainte : Se passe durant un évènement historique On est d'accord que la définition d'un évènement historique, c'est très vague. J'en ai donc choisi un qui est historique pour moi, alors que c'est très probablement tombé aux oubliettes pour beaucoup de monde. J'y repense tous les jours tellement c'était stylé. Et c'est fou c'est déjà ma 20ème nouvelle ✨Musique d'ambiance : Le medley d'Aya Nakamura pour la cérémonie d'ouverture des JO 2024 #20 - Croisade Jacques était confortablement installé dans son fauteuil en cuir marron usé, duquel il n’avait pas décollé de l’après-midi. Il régnait dans le salon une odeur de poussière et de meuble en bois fatigué. Devant lui, la télévision diffusait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, un long spectacle enchaînant des tableaux mettant en valeur les trésors de la ville de Paris en liant le tout par des prestations musicales. Il était fier de regarder son pays mis à l’honneur, sa patrie qu’il adorait, content de revoir Zidane à la télé après toutes ces années et presque émoustillé par l’hommage au cabaret même s’il aurait préféré une chanteuse française pour “Mon truc en plumes”. Cette anglaise lui avait laissé un goût un peu amer en bouche, comme si elle avait emporté avec elle un morceau du prestige français. S’en est suivi un défilé de bateaux et d’athlètes venus des quatre coins du monde, et Jacques devait bien admettre que cela lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Des sauvages au nom incompréhensibles hurlaient devant la Conciergerie et il se leva pour aller fumer une cigarette à la fenêtre. Aya Nakamura, qui va faire justement le trait d’union de cette langue française qui vit, d’Aya Nakamura au Formidable de Charles Aznavour, annonce le présentateur. — Chéri, où t’as rangé les billets pour le Puy-du-Fou ? lui demanda sa femme depuis l'autre pièce. — J’en sais rien. Il se réinstalla dans son fauteuil fétiche et fut assailli par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. L’Académie française, entourée de feux d’artifices éclatant d’or sur la surface du bâtiment aux pierres blanches, et surtout cette femme vulgaire qui s’avance sur le pont en chantant. Les danseuses se pavanaient autour d’elle, traçant leurs silhouettes fines avec des gestes de main aussi sensuels que suaves. Les envahisseurs étaient aux portes de la culture, ils s’étaient immiscés parmi nous sans que nous ne le remarquions vraiment et étaient parés à se saisir de nos richesses. Cette malienne venue profiter de la France et se nourrir de son sein en était l’exemple parfait, juxtaposée ainsi au trésor architecturel et historique de l’institution en fond. Elle chantait comme si la vie lui était due et comme si les spectateurs méritaient de subir ses palabres crachant sur la sainteté de la langue française. — Ramène-moi un autre canon, cria Jacques à l’attention de sa femme qui faisait on ne sait quoi. Pire encore, cette “chanteuse” osait se réapproprier les couplets de Charles Aznavour comme pour se moquer de ses détracteurs, comme pour se moquer de lui. Il avait levé l’alerte, il avait crié au reste du peuple que le pays était assailli et qu’il était temps de se réveiller, mais personne ne l’entendait. Dans son village, oui, ils avaient su mettre au pouvoir des personnes censées, qui avaient conscience du danger qui approchait, mais ils n’étaient qu’une portion infime de cette belle patrie qui disparaissait année après année, oubliant sa culture et son histoire, sa façon de vivre, ses traditions et ses coutumes. Ces jeunes ignares qui pensaient tout savoir mieux que tout le monde, avec leurs cheveux bigarrés et leur manque de respect représentaient bien cette nouvelle France dans laquelle il refusait catégoriquement de vivre. Les vraies valeurs, le travail, le savoir-vivre, les codes sociaux, ils étaient prêts à tout brûler sous couvert d’un besoin d’accepter ces personnes étrangères qui venaient profiter du système, de laisser pousser les poils sur leurs jambes et dieu sait quelle autre connerie. Sa femme lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, plongé dans ses pensées. Jacques s’imaginait comme un chevalier aux portes de son château-fort, prêt à tout pour repousser l’envahisseur et sauver son royaume. Sous ses yeux ébahis, la Garde républicaine se ralliait sous la bannière de la chanteuse, oscillant derrière elle dans un pas incertain en tambourinant et fanfaronnant. Il était déjà trop tard pour ces traitres, leur allégeance avait changé de camp, mais pas celle de Jacques. Il serrait dans sa main son glaive, la bataille s’annonçait féroce mais il était résolu à mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner sa vie. Ses amis aussi étaient en train de s’armer sur la plage du village, à l’abri des murs fortifiés bientôt assaillis, alors que les envahisseurs aux armures de toutes les couleurs se pressaient aux portes. Une main posée sur son plastron décoré d'une croix rouge, il pria. Il ne laissera pas tomber la citadelle, il ne passera pas l’arme à gauche. Rien ni personne ne lui prendra son pays, ses traditions et sa culture. Son téléphone vibra, un message de son ami qui lui demandait quand est-ce qu’il penser se pointer au PMU le lendemain. Le samedi, c’était anis et pétanque. Arraché à son imagination, Jacques lui répondit qu’il serait là à l’ouverture, attrapa distraitement une rondelle de saucisson dans l’assiette que sa femme avait déposé sur la table basse, et éteint la télé.
- 19 Jul, 2026
#18 - Icare
Semaine 14. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Les Grandes Espérances Thème 2 : Iliade Thème 3 : 💳 · 🧮 · 🍀 · 🪽Contrainte : Un seul paragraphe Cette contrainte, doux jésus. Ok on parle de pavés de pam de terre mais un seul paragraphe, on est sur un mur de texte la. Un moellon, un parpaing qui peut soutenir la bâtisse toute entière. J'ai pris le thème 3 parce que ... les deux autres thèmes c'est des trucs que j'ai pas lu et que je connais très très superficiellement donc ça m'inspirait pas du tout.Musique d'ambiance : tower of memories - ivri #18 - Icare Dehors il pleut à verse, les trombes d’eau deviennent des rideaux grisâtres derrière les fenêtres du pub, celles qui donnent sur le carrefour principal de Windsor. Je suis assis devant la machine à sous, mal installé sur ce vieux tabouret rouge qui couine quand j’ai l’audace de bouger un peu. Je ne sais pas quelle heure il est, et à vrai dire je ne veux pas le savoir. Pas très tard, le pub est encore plutôt rempli, mais pas trop tôt non plus, j’ai déjà eu le temps de descendre 3 pintes. La soirée est comme toutes les autres parce que c’est ça, ma vie, maintenant. Je suis seul dans ce pub bondé, caché dans ce coin mal éclairé devant ma machine à sous, et j’appuie sur le bouton en continu. J’avais un job, avant, un bon job même. Un boulot honnête, qui ne payait pas énormément mais qui me suffisait pour vivre confortablement avec ma femme et mon fils. Et puis il y a eu ces satanés chinois, avec leur production moins chère, et ils savent tout mieux faire, et plus vite que tout le monde. Les patrons ont fermé l’usine de la ville pour délocaliser la production et je me suis retrouvé sur la paille, comme le jouet délaissé d’un enfant qui a trop grandi, alors j’ai essayé de trouver du taf ailleurs. N’importe où. Mais il n’y a rien. Je passe mes journées à moisir et rouiller, je me barre de la maison pour éviter son regard à elle, qui me juge, qui me toise, qui attend que je retrouve une place digne d’un père de famille. Mais rien n’y fait, il n’y a rien. La machine devant moi indique que mon solde est épuisé, et me demande si je veux le recharger donc je clique sur “oui”, puis sur “100£” et je fais passer ma carte bancaire sur le lecteur. La machine est chaude, ce soir, peut-être que c’est le bon soir. Peut-être que ça va être le jackpot, que je vais me refaire, que je vais récupérer la thune et emmener toute la petite famille en vacances. Les rouleaux se remettent en marche, et je continue d’appuyer sur ce fichu bouton qui grince à moitié et menace de rester coincé à chaque pression. Les symboles défilent, s’arrêtent pour m’afficher une cerise, un 7 et un BAR. Ils se relancent. La serveuse récupère mon verre vide et elle me jette un regard en coin comme si elle avait pitié de moi, alors je lui fais un petit hochement de tête et elle s’en va me chercher le prochain. J’aimerai bien savoir ce qu’elle pense de moi, à me voir ici tous les soirs. Probablement la même chose que ma femme, un truc du genre “quel déchet, ce mec est une cause perdue”, et elle a probablement raison. Mon téléphone vibre, c’est sûrement elle, pour me demander où je suis (comme si elle ne le savait pas déjà) et me dire de rentrer (comme si j’allais le faire). Je le laisse sonner dans le vide, si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à se trouver un taf. Je ne saurais même pas dire depuis quand je croupis sur ce siège, j’ai brûlé presque toutes nos économies, j’ai complètement décroché de tout. Mes potes ne me parlent plus, je les ai tous envoyés se faire foutre, eux et leurs leçons de morale. Je prends une gorgée de ma nouvelle bière, savoure la fraîcheur qui vient glacer ma gorge pendant quelques délicieux instants, et regarde les rouleaux défiler devant moi. Les symboles s’arrêtent. Un trèfle. Un deuxième. Un troisième. Une orgie de sons et lumière se déclenche, on dirait que cette vieille machine va exploser tellement elle vrombit. Une avalanche de trèfles à 4 feuilles remplit l’écran et le mot “LUCKY” clignote, puis est remplacé par un “500£”. Super. Je revois mon petit garçon qui trouve un de ces trèfles, à l’époque où je l’emmenais se balader en forêt, il était tellement content d’avoir trouvé un spécimen à quatre feuilles qu’il avait passé des jours à réfléchir au vœu qu’il voulait faire, tant et si bien que le trèfle avait flétri avant qu’il ne puisse le prononcer. D’autres souvenirs viennent s’entasser dans ma tête et j’en viens à oublier la machine devant moi qui me demande si je veux continuer la partie. Son premier jour à l’école, avec son cartable trop grand. Son premier match de foot, sur ce terrain boueux un samedi de pluie, il s'était fait laminer par l’équipe adverse et je m'étais battu avec le père d’un gamin qui avait fait un croche-patte à mon fils. Il a bien grandi depuis, il est presque au collège. Qu’est-ce que je me suis senti con, l’autre jour, quand il a essayé de m’expliquer la nouvelle technique de calcul mental à la mode. Il se représente un boulier dans sa tête, ce vieil outil de calcul chinois avec des rangées de perles, et il s’imagine les bouger avec ses doigts. On dirait qu’il fait une crise d’épilepsie quand il agite ses mains dans tous les sens, mais sa technique fonctionne du tonnerre. J’ai essayé, mais je n’ai rien compris, et quand il m’a dit qu’en plus ça venait d’un vieux truc chinois, c’en était fini pour moi. Son sourire plein de trous me manque, j’ai l’impression que je ne l’ai pas vu depuis des semaines. Ses bouclettes qui lui tombent devant les yeux et qu’il doit sans cesse écarter, mais qu’il veut garder parce que c’est la coupe cool du moment, à l’école. À l’époque, il me disait “quand je serais grand, je veux être comme toi, papa”. Eh bien crois-moi, mon petit, t’en a pas envie. Moi aussi, je prenais mon père pour un héros quand j’étais gosse. Maintenant, je le déteste. Est-ce qu'il se disait pareil, quand j'étais petit ? Je suis devenu tout ce que je lui reprochais, un raté qui n’est jamais à la maison, qui fuit ses responsabilités, son rôle, son devoir. Une merde. Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Il compte sur moi, ce gamin. Il a besoin de moi. Je peux niquer ma vie, tant pis pour moi, mais je vais le faire sombrer avec moi si je continue. C’est un génie ce mioche, je dois lui donner la chance de déployer ses ailes, de s’envoler vers les sommets comme il le mérite. Et tant pis s’il me déteste plus tard, j’aurais rempli mon rôle de père. Je suis en train de claquer tout notre argent dans ces conneries, plutôt que de mettre de côté pour payer ses études. Non. Stop. Peut-être que moi, je suis devenu une merde et que c’est trop tard pour moi. Peut-être que je peux me refaire, peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peu importe. Je dois me relever. Pour lui. Pour lui donner la chance de vivre la vie qu’il mérite, ce petit rayon de soleil qui m’aime malgré tous mes défauts, simplement parce que je suis son père. Et moi, je l’aime plus que tout, parce que c’est mon putain de fils. Je me lève, je crois que je ne vais même pas finir ma bière, et tant pis s’il pleut dehors. Je vais rentrer à la maison, et demain... Demain, je trouverais une solution. Pour lui.
- 06 Jun, 2026
#9 - Todatsu
Semaine 8 du challenge. Je change un peu de vibe, pour voir d'autres contrées ! Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Bruit Thème 2 : Alaska Thème 3 : 📦·🧪·🎹·🧽Contrainte : Sans chichis Vraiment pas simple ! J'ai pas mal galéré à trouver une idée qui me chauffait, mais au final je pense que je suis tombé sur quelque chose de pas trop mal 🗾 Musique d'ambiance : midnight cruisin' - Kingo Hamada #9 - Todatsu Tetsuo appuie sur le bouton “Éteindre” et ferme son ordinateur. Il range rapidement son bureau, poussant dans un coin les quelques dossiers qu’il n’a pas fini de traiter aujourd’hui. Dans un coin de l’open space, l’horloge accrochée au mur indique 21h. Il a assez travaillé pour aujourd’hui, le reste des tâches en suspens pourront attendre demain. Autour de lui, ses collègues continuent de tapoter sur leurs claviers, plongés dans leurs propres missions. La climatisation recouvre le bruit des touches dans un bourdonnement entêtant. Il se lève, ramasse sa mallette et enfile sa veste. — Désolé de partir avant vous, dit-il à l’attention de ses collaborateurs en s’inclinant par politesse. — Merci pour votre travail aujourd’hui, lui répond sa voisine de bureau en s’inclinant à son tour. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en émettant un tintement de cloche et il y découvre une autre employée qu’il croise de temps à autre, Yuka. Tetsuo ne la connaît pas vraiment, il ne saurait même pas dire dans quel service elle travaille, ni même à quel étage. D’un hochement de tête, il lui signifie qu’il a remarqué sa présence et entre dans la cabine. Comme chaque fois, il hésite, puis fini par se raviser et ne franchi pas la barrière sociale qui les sépare. Par respect, il ne lui propose pas d’aller se rencontrer autour d’un café. À cette heure tardive, les rues du quartier de Shinjuku sont bondées. D’autres employés de bureau comme Tetsuo sortent du travail et se dirigent vers le métro le plus proche. Certains sont entraînés par leur supérieur dans l’izakaya le plus proche pour partager quelques bières et manger un morceau. Peut-être qu’ils préféreraient rentrer chez eux, mais la politesse oblige, ils accompagnent leur patron dans la débauche et finiront probablement à dormir au bureau car ils auront raté le dernier train. D’autres encore, plus jeunes, viennent passer un bon moment avec leurs amis dans le quartier de Golden Gai, entassés dans les échoppes exiguës autour de quelques brochettes. Tetsuo se faufile entre les bâtiments éclairés par des grands néons et rejoint l’entrée du métro, pénétrant dans Shinjuku Subnade, la galerie commerciale attenante. Les magasins s’enchaînent dans des couloirs bas de plafonds, noyés dans une lumière blafarde. Une boulangerie propose un nouvel article limité, des mochis sakura. Il n’est pas très attiré par tous les produits au goût de pétales de cerisier, souvent une mode aux alentours de la période de floraison. Le goût ne lui revient pas, alors il passe son chemin et ignore le vendeur qui l’interpelle dans l’espoir de vider ses stocks avant de fermer boutique pour la journée. Bienvenu sur la ligne Yamanote, sens anti-horaire. Le train va bientôt arriver. Veuillez rester derrière la ligne jaune. La voix artificielle résonne dans les tunnels du métro. Les passagers sont alignés sur le quai, en rang d’oignon entre les lignes tracées au sol. La plupart sont plongés dans leurs téléphones, ignorant le monde qui les entoure. Il remarque qu’il est presque le seul sur le quai qui ne porte pas d’écouteurs. Le métro arrive et il se glisse à l’intérieur. A cette heure-ci, il n’y a pas de place assise donc il se contente de rester debout en se tenant aux poignées suspendues. Il apprécie le calme et le silence qui règne dans la rame malgré le monde. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Harajuku. Les portes s’ouvriront à droite. Du coin de l’œil, Tetsuo guette l’entrée d’un groupe de jeunes étrangers qui détonnent dans la foule. Probablement un groupe de touristes américains qui profitent de leurs vacances pour venir visiter Tokyo. Ils s’installent au milieu de la rame et continuent leur discussion à voix haute, venant disrupter le calme et déranger les autres voyageurs. L’un d’entre eux sort une cannette de soda de son sac, qui émet un pétillement sonore lorsqu’il tire sur la capsule. Il en prend une gorgée et déglutit bruyamment. Merci d’éteindre votre téléphone près des sièges prioritaires. Tetsuo, comme beaucoup d’autres, ne supporte pas ces étrangers qui n’ont aucun respect pour les coutumes locales. Ils se croient tout permis et viennent briser l’harmonie silencieuse qui règne entre les habitants de la ville, habitués à leur ensemble de règles secrètes. Mais il préfère ne rien dire. Il serait encore plus impoli de rentrer en conflit avec eux, et cela mettrait les autres passagers d’autant plus mal à l’aise. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Shibuya. Les portes s’ouvriront à droite. Il s’extirpe du wagon, laissant derrière lui le bruit pour retrouver le calme paradoxal du quai de métro. Des enceintes diffusent des piaillements d’oiseau pour indiquer aux passagers la sortie la plus proche. En sortant de la station, il retrouve le quartier de Shibuya, cœur du centre-ville. Des grands buildings s’élèvent tout autour de lui, couverts d’écrans plats diffusant des publicités. Une idole présente une nouvelle boisson infusée à la noix de coco, vantant ses bienfaits pour la santé. La publicité se termine par un court extrait musical du nouveau morceau de la star, apposé à une séquence vidéo dans laquelle elle court sur la plage. La plupart des bâtiments abritent une poignée de restaurants, sur les 5 ou 6 premiers étages. Des grands panneaux longent les devantures pour indiquer tout ce qui se cache à l’intérieur. Tetsuo rejoint le konbini le plus proche, un Family Mart. La boutique aux abords vert et bleu éclaire le trottoir dans une lumière diffuse. La porte s’ouvre automatiquement en déclenchant un carillon synthétique diffusé sur les enceintes de la supérette. — Bienvenu chez Family Mart, lance l’hôtesse de caisse d’un ton faussement enjoué. Des présentoirs mettent en avant les nouveaux produits disponibles dans la boutique. Les étalages s’étendent dans les allées, mettant à disposition des clients tout ce dont ils pourraient avoir besoin, de la nourriture aux sous-vêtements, en passant par les mangas et sans oublier les produits de beauté. Dans le coin de la pièce, deux employés sortent de la porte de service. Ils viennent de se passer le relais, et l’un d’entre eux ne porte plus son tablier. L’autre travaillera ici toute la nuit en attendant la prochaine relève, assurant un service 24/7 dans l’épicerie. Tetsuo ignore les annonces répétitives diffusées par les enceintes, annonçant des promotions sur les produits aux fleurs de cerisier et se dirige vers le rayon des bentos. La journée se termine, alors la plupart des plats sont bradés car ils ne pourront plus être vendus demain. Il prend une boîte avec du riz, quelques légumes en pickles et du curry. En chemin vers la caisse il attrape aussi un soda au raisin, dont il raffole. Il dépose ses articles et demande aussi un Famichiki, le poulet pané qui est exhibé dans un présentoir à côté de la caisse. La caissière en attrape un morceau et le glisse dans un sachet en papier. — Souhaitez-vous réchauffer votre bento ? — Oui, s’il vous plaît, répond-il machinalement. Elle le dépose dans le micro-ondes derrière elle. — Souhaitez-vous des baguettes ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous besoin d’un sac ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous la carte de fidélité ? — Oui, j’en ai une. — Comment souhaitez-vous payer ? — Par carte, s’il vous plaît. — Veuillez payer sur ce terminal, s’il vous plaît. Sans répondre, il pose sa carte sur la machine, récupère son sac et s’incline avant de s’éclipser. L’hôtesse de caisse lui répond en s’inclinant à son tour. En sortant de la supérette, le carillon retentit à nouveau. Tetsuo se dirige vers le Scramble Crossing, cet immense carrefour au centre du quartier qui relie tous les axes principaux. Il attend patiemment que le feu piéton passe au vert. Un son de cloche retentit, et les piétons envahissent le bitume, prenant possession des lieux pendant quelques dizaines de secondes avant de rendre la main aux voitures. Il traverse la marée humaine et rejoint le centre commercial de Miyashita Park. Sur le toit-terrasse, des petites étendues d’herbe ramènent un peu de nature dans la jungle urbaine. Quelques adolescents se disputent un match de basket sur un terrain de sport encadré par un haut filet. Tetsuo s’assied sur un banc, face à la rambarde. Il surplombe la ville. Il ouvre sa cannette de soda, essayant d’étouffer le bruit du gaz qui s’en échappe, et entame son bento. Il mange son repas distraitement, observant les citoyens qui s’activent en contrebas. Tetsuo pense à sa vie, si ennuyeuse et répétitive. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Le travail ne le stimule plus. L’a-t-il déjà stimulé ? Il a toujours suivi les consignes. Petit, à la campagne avec ses parents, il s’est plongé dans ses études avec sérieux. Il a réussi les concours d’entrée à l’université haut la main et obtenu son diplôme sans encombre. Depuis, il travaille pour cette entreprise dans laquelle il a grimpé les échelons lentement mais sûrement. 10 ans plus tard, il n’en voit toujours pas l’intérêt. Tous les dossiers sont similaires. Il se demande s’il finira sa carrière dans ce travail abrutissant. Peut-être qu’avec plus de responsabilités, il y trouverait du sens. De la marge de manœuvre. Le pouvoir de décider de ses propres tâches, plutôt que de récupérer celles dont voulait se débarrasser son supérieur. Est-ce que Yuka sait qu’il existe ? Est-ce qu’elle aussi, n’ose pas lui parler, bloquée par les obligations sociales ? A quand remonte sa dernière interaction sociale ? Et par là, Tetsuo entend sa dernière interaction significative. Intentionnée. Des jours. Des semaines peut-être, s’il ne compte pas les coups de téléphone qu’il passe à ses parents de temps à autre. Il regarde le carrefour en contrebas, et toutes les fourmis qui s’y activent. Il vit dans un océan humain, et pourtant il se sent déshydraté. Il repose son bento vide dans le sac plastique, avec la pochette en papier du poulet frit et la cannette. Il devra le jeter une fois qu’il sera rentré chez lui. Quel ennui. En se dirigeant vers la sortie du centre commercial, Tetsuo passe à côté d’une salle d’arcade bruyante. Toutes les bornes diffusent leur musique à plein volume, dans une tentative désespérée d’attirer le chaland. Plus loin, il passe à côté d’un parloir de pachinko, où résonnent des bruits de billes qui tombent en cascade dans les machines à sous, accompagnées de lumières criardes visant à stimuler le joueur. Un homme cinquantenaire en ressort, le visage fermé. Tetsuo le toise, observant ses habits usés, ses mains sales et son apparence négligée dans l’ensemble. Quelle tristesse de perdre ainsi la face, noyé dans son addiction aux jeux d’argent. Arrivé au Karaoke Kan de Shibuya, il s’inscrit sur la borne automatisée et réserve une salle solo pour 3h. L’écran lui indique l’étage, et il prend l’ascenseur. Une autre voix tente de lui annoncer les étages, mais les haut-parleurs grésillent et rendent la tonalité dissonante. Tetsuo s’installe dans la petite salle. Un canapé longe deux murs en faisant l’angle, et une petite table est posée au centre de la pièce avec un micro sans fil. Des néons cachés par le dossier du canapé diffusent une lumière rougeâtre, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée. Une tablette au mur attend les instructions du client. Les murs, insonorisés, laissent à peine supposer les voix qui chantent dans les salles voisines. Il dépose sa mallette dans un coin, avec son sac de déchets. Il pianote sur l’écran et commande un highball. Il se laisse tomber sur l’assise confortable, et retire sa veste de costume qui lui tient trop chaud. Il desserre un peu sa cravate et décroche le dernier bouton de sa chemise, retrouvant enfin la sensation de pouvoir respirer. Quelqu’un toque à la porte, se glisse dans la pièce et dépose le cocktail sur la table avant de s’échapper discrètement. Tetsuo prend une gorgée. L’eau pétillante chatouille sa gorge, accompagnée par le velours chaleureux du whisky. Il allume une cigarette, prend une bouffée et se détend. Pendant quelques heures, il pourra laisser tomber cette façade de businessman idéal, caché dans sa cabine de karaoké. Enfin débarrassé de toutes ces obligations de politesse, il pourra profiter de l’instant sans se soucier du regard des autres. Il bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Il pense à ces artistes étrangers qu’il voit parfois passer à la télé. Ces américains bruyants qui vivent comme bon leur semble, au rythme de leurs envies, libérés du poids des codes sociaux si étouffants. Tetsuo aurait adoré vivre comme un rebelle, roulant dans le désert sur une moto, cigare à la bouche. Les cheveux longs et une barbe hirsute. Peut-être même un tatouage sur le biceps. Il se relève et fait défiler l’interface sur la tablette. Son doigt flotte au-dessus de la section “USA Top Hits”. Des images de ces touristes dans le métro lui reviennent à l’esprit. Pas ce soir. Il continue de dérouler la liste, clique sur “Metal” et enfin sur “Babymetal - RATATATA”. Tetsuo attrape le micro et se lève. Il ferme les yeux, oublie la pièce exiguë et s’imagine sur une grande scène. Le Tokyo Dome, peut-être. La foule est en délire, elle est venue pour le voir et leurs cris emplissent le stade plein à craquer avant même que le concert ne commence. Ses danseurs sont prêts. Les projecteurs sont braqués sur lui. Yuka va s’occuper de la voix féminine, et il chantera l’autre partie. Ce concert sera le plus grand de sa carrière. La musique commence, il attend le premier couplet. Tetsuo hurle dans le micro.
- 03 May, 2026
#4 - Symphonie
C'est la semaine 3 du challenge, on s'accroche et c'est parti. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Symphonie Thème 2 : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Thème 3 : 🏈·🪙·🐸·🖌Contrainte : Uniquement des dialogues J'ai pris le thème 1 parce que les autres ne me parlaient pas de fou. La contrainte c'est complicado, mais c'est cool ça m'a obligé à tordre un peu comment je racontais mon truc. Musique d'ambiance : Merry-Go-Round of Life – Joe Hisashi #4 - Symphonie — Et voilà, tout ça fait qu’en ce moment, bah je me fais un peu chier dans ma vie quoi. J’ai l’impression de tourner en rond dans mon bocal, que tous les jours se ressemblent et de voir encore et encore les mêmes paysages. J’ai même plus cette petite étincelle le matin quand je me réveille, se plaignit Maxence. — Tant que ça ? Pourtant avec Lucille ça se passe bien, non ? — Ouais, ça se passe au top même. On va acheter ensemble d’ailleurs, je sais plus si je t’ai dit. On a signé pour un appart sympa vers le canal Saint-Martin. Elle va pouvoir aller claquer le compte joint dans des concept stores et nous ramener des vases moches et des bougies avec des descriptions mystiques genre “linge propre”. Je suis aux anges, répondit-il en riant. — Et toi tu vas t’empresser de claquer le reste dans les bars au moindre match de foot, lui répondit Sébastien. Du coup ça va, tu peux pas t’en plaindre. — Le foot j’y vais plus trop depuis qu’on est à Paris. J’ai plus le temps, en fait. Entre le boulot, le métro et le temps que je veux passer avec Lucille, je galère un peu à ranger les potes là-dedans. — Vous voulez reprendre quelque chose ? demanda un serveur. — Euh... ouais, deux pintes s’il te plaît, la même, et un bol de frites, répondit machinalement Maxence. T’as encore un peu de temps hein ? C’est ma tournée. — Je suis pas pressé t’inquiète, indiqua Sébastien. — Je vous amène ça tout de suite. — Mais du coup c’est peut-être pour ça que tu te fais chier, non ? J’en sais rien, ça me paraît chelou que tu laisses tomber le foot comme ça alors que ça fait 10 ans que t’essaye de me traîner au bar un soir de match, continua-t-il. Ça te manque même pas un petit peu ? — Ouais mais mec, si je vais au match, je la laisse toute seule à l’appart. C’est nul pour elle. — Arrête-toi un peu oh, c’est une grande hein. Elle sait s’occuper toute seule. Ça se trouve, elle aussi elle a envie d’avoir des soirées pour elle. C’est hyper important d’avoir son temps pour soi, sinon tu ne vis que pour les autres. — Ah ça y est, c’est la pinte de trop pour le Seb et il repart dans ses grands discours, ironisa Maxence en levant les mains. Je devrais peut-être annuler la commande avant que tu me psychanalyse. — Non mais Max, écoute ! T’as déjà vu un orchestre jouer une symphonie ? C’est ouf la puissance que ça dégage. La vie c’est pareil, frère. C’est comme ton petit orchestre à toi, qui joue ta propre symphonie. Au début, il n’y a que ta famille sur scène parce que t’es un bébé amorphe qui ne peux pas survivre sans eux. Tes parents, ta fratrie, ils ont le rôle des premiers violons. Et puis après tu grandis, tu vas à l’école, tu rencontres des potes. Tu découvres l’amitié, tu les à côté de tes violons, peut-être dans les bois. Un groupe d’altos de l’école primaire, un violoncelle que t’as rencontré au collège et qui est resté en contact. — Les deux pintes pour les messieurs, et les frites. — Merci, et du coup je disais, tu rajoutes tes instruments petit à petit. — Ouais ça j’avais compris, j’attends de voir où tu veux en venir. — Tes potes du foot, c’est les cuivres vu le boucan qu’ils font. Je te jure quand ils sont là, on est au courant, continua Sébastien en riant. Mais c’est important, ils rajoutent du corps au reste de la musique. — Puchin elles chont dégjeulach les fchitch, coupa Maxence. — Parle pas la bouche pleine, gros porc va. — Je disais, putain elles sont dégueulasses les frites. Fades et molles. — Ah, bon. Bref et après t’y rajoute des percussions. Des potes avec qui tu sors et tu fais la fête. Moi peut-être. Tu me vois plutôt grosse caisse ou cymbale ? Non, tu sais quoi en fait ne répond pas. C’est les instruments qui te secouent un peu la cage thoracique et qui te font vibrer. Dans un moment d’égarement tu vas peut-être rajouter un triangle, qui viendra jouer sa note de temps à autre. Pas indispensable, mais pas non plus sans intérêt. Juste un peu chiant quoi. — C’est marrant, Lulu je la vois pas dans ce genre d’instruments. Peut-être un piano, repris Maxence. — Ouais voilà ! Le piano ça va à côté des violons, et il joue quasiment tout le temps. Il est présent tout le long de ta symphonie. Tu vois comment ça fonctionne, une symphonie ? Je te la fais courte, parce qu’on s’en fout un peu, mais en gros il y a des mouvements. C’est un peu comme les chapitres d’un gros bouquin. — Excusez-moi les garçons, vous avez un briquet ? interrompit une jeune femme à la table voisine. — Non désolé meuf, j’ai arrêté, répondit Sébastien. — Je crois que la dernière fois que j’ai lu un livre, ça remonte au lycée, les vieux trucs pour le bac de Français. — Ok, euh, mauvaise analogie du coup. Vois plutôt ça comme des épisodes d’une série. Un coup, c’est le tour des violons de faire un solo. Le coup d’après, ils sont accompagnés des bois. Et le mouvement d’après sera plutôt dirigé par les percussions, et les cuivres se joindront plus tard. Ou l’inverse, c’est pas important. Il y a tout un rythme, plein de nuances. Des temps calmes, des moments plus intenses. Des instruments qui jouent ensemble pendant un temps, puis ils se fondent dans le décor et disparaissent un peu de ta vie. Peut-être qu’ils reviendront plus tard, peut-être pas. — Et des fois c’est mon anniversaire, et tous les instruments jouent en même temps. Sauf le triangle, parce que ça aurait été trop bizarre de la présenter au reste. T’es sûr que c’est vraiment de la bière dans ces verres ? — En général c’est plutôt le grand final où tout le monde joue en même temps, mais fait les choses à ta sauce. Tout ça pour dire que c’est à toi de le construire ton orchestre. C’est à toi de rédiger ta propre symphonie, continua Sébastien. — Et je suis qui là-dedans ? — En théorie, le chef d’orchestre. Là, j’ai plutôt l’impression que t’es devenu un spectateur et que tu te contentes de regarder ta vie t’arriver. Tu t’es perdu dans les symphonies des autres. Tu veux être là pour eux, mais t’oublie d’être là pour toi. Si tu te fais chier, peut-être qu’il manque un truc dans ta musique. Une symphonie, c’est un ensemble de voix. Peut-être que le mouvement actuel dure depuis trop longtemps, ou alors qu’il ne sonne plus très juste. Si c’est dissonant pour toi c’est parce que tu dois probablement virer une clarinette. Ou rajouter un hautbois. Ou que le gong, c’était superflu et c’est beaucoup trop fort. C’est dommage, ça fait longtemps que les cuivres sont sur scène en silence. Reprends ta place sur la scène mon gâté, et s’il n’y a plus de place pour toi, crée-la. Pousse les autres. C’est ta scène, ton orchestre, et ta symphonie. Vis au rythme de ton propre tambour. — Mais je crois que ma vie elle est bien comme ça, vraiment. J’ai mon taf, ma meuf. C’est confort. Je vois la vie des autres, franchement ça me fais pas envie, tu sais ? Même la tienne en vrai, t’es toujours en train de courir à gauche à droite, t’as pas de racines. A moitié dans la galère. No offense hein, mais moi je peux pas. J’ai besoin de stabilité. — Ouais mais c’est ma vie à moi ça, et elle me convient. J’aime bien vivre chaque jour comme il vient. Peut-être que demain je vais pouvoir jouer un concert dans un bar miteux, et je vais récupérer cent balles. Peut-être pas, et je vais bouffer des pâtes pour attendre la prochaine rentrée d’argent. C’est pas pour tout le monde, mais moi ça me convient. J’ai mon temps pour moi, du temps pour les potes, je respire. Plus que ça même, je vibre. — Peut-être. Faut que j’y réfléchisse je crois, mais c’est pas complètement perché ce que tu dis. Faudrait que j’en parle avec Lucille, je me demande si elle se sent étouffer aussi mais qu’elle n’ose pas m’en parler. T’en prendra une autre ? — Ce serait mal me connaître de penser que je refuserai, mon Maxou. Allez souris un peu, la vie est belle mec.