#30 - Enjeu Public

#30 - Enjeu Public

Troisième atelier d’écriture, sur un thème qui m’a beaucoup inspiré. Un exercice sur les moments d’interiorité.

L’idée était de construire un (court) récit en travaillant l’impact d’un mot/phrase sur le personnage. Un truc qui le laisse sans voix, un peu sur le cul et qui le renvoie à son monologue intérieur.

Plus facile d’explorer un voyage interne à travers la première personne, bien entendu.

#30 - Enjeu Public

Le printemps se fane pour laisser place à l’été, ni trop chaud pour se débarrasser de son pull, ni trop froid pour qu’il ne suffise pas. Nous sommes une bonne dizaine à être assis à une terrasse quelconque pour un afterwork. Pour être honnête je n’ai qu’à moitié envie d’être ici avec ces nouveaux collègues que je connais depuis à peine une semaine, mais ils sont plutôt sympas. Avec un peu de chance, on finira par se trouver des points communs, voire des sujets de conversation.

Le gars en face de moi, je n’ai pas retenu son prénom, me parle du weekend qu’il va passer en famille en Ardèche. Son monologue est interminable mais je garde espoir, on va finir par réussir à décoller de ces discussions bateau sur le train-train du quotidien. Une fois mon verre fini, je pourrais m’exfiltrer poliment pour rentrer chez moi, mais c’est long. Si long. Ma bière ne s’évapore pas assez vite.

Sa voisine se retourne vers nous et quelque chose dans ses mouvements me laisse penser qu’elle est déjà un peu saoule. Elle lui coupe la parole :

— Allez, le nouveau. Parle-nous un peu de toi ! T’as une copine ?

— Non, réponds-je simplement.

Elle fait une moue exagérée digne d’un clown triste tandis que son voisin la regarde, vexé d’avoir été coupé dans son élan.

— Oh ben pourquoi ?

Et j’hésite. Je ne réponds pas tout de suite, je ne sais pas pourquoi, mais je ne sors pas mon baratin habituel pour me tirer de là. Pitié que l’autre me reparle de l’Ardèche. Elle m’a pris de court. Ses yeux s’illuminent tandis qu’elle se penche en avant :

— Ah ! T’inquiète pas va, chuchote-t-elle. Raconte, quand est-ce que t’es devenu homo ?

Classique. Elle n’a sûrement pas de mauvaises intentions, enfin elle n’en a pas l’air, mais merde à la fin. Ce mot, devenu, comme si j’avais choisi quoi que ce soit. Comme si je m’étais levé un bon matin avec une brillante idée en tête : saupoudrer un peu de problèmes sur toutes les facettes de ma vie.

— Euh…

Je ne comprendrais jamais pourquoi c’est un sujet si important pour les autres. Ils n’en ont rien à faire de savoir si je préfère les fraises aux mirabelles, mais alors mes préférences sexuelles, ça c’est un enjeu public. Et ce mot, devenir, qui revient une fois sur deux. Par pitié qu’elle ne me demande pas si je préfère être l’homme ou la femme du couple, sinon je vais faire un malheur. Enfin non, c’est mes collègues, je ne peux pas les envoyer chier.

Et le mec me fixe, j’ai peur qu’il embraye sur une autre tradition : “je préfère te prévenir, avec moi faudra pas tenter hein, je suis pas intéressé”. Comme si j’avais la dalle à ce point. Il faut que je me calme, le pauvre n’a rien demandé et elle non plus, c’est juste de la curiosité mal placée.

— Eh bah je n’ai pas vraiment choisi de devenir quoi que ce soit, c’est juste comme ça et euh… bah me voilà, hein.

Qu’est-ce que c’est nul. Mais bon, elle a l’air satisfaite de ma réponse et hoche la tête en plissant les yeux. Je dois botter en touche avant qu’elle n’enchaîne sur l’histoire de mon coming out comme si ça la regardait.

— J’ai un pote comme toi ! Il faudrait que je te le présente, dit le gars avec un grand sourire.

Comme toi… Une cloche résonne dans ma tête, ding ding ding, jackpot. Pendant un instant j’hésite à renverser ma bière sur la table, créer une petite crise pour mettre un terme à cette discussion. Je dois trouver un truc à répondre, n’importe quoi, n’importe quel truc. Être patient avec eux, parce qu’ils pensent bien faire, les empêcher de revenir là-dessus et me laisser tranquille, qu’ils aillent s’occuper de leurs affaires.

— Ah ouais ? Cool. Ça fait longtemps que vous bossez ici ?

Il me sourit, et elle se lance dans sa biographie. Je prends une longue gorgée qui me rapproche de la fin de cette soirée.