#31 - Guerre Intestine

#31 - Guerre Intestine

Une autre approche sur le même thème que la nouvelle précédente.

J’ai eu l’idée en rentrant de l’atelier, l’exercice n’est pas évident (on n’a qu’une heure pour trouver une idée et écrire quelque chose, ça laisse pas trop de marge pour cogiter). Après discussion avec la coach, on s’est dit que ce sujet est trop clivant pour être partagé “direct en atelier”, en tout cas pas aussi tôt dans l’année.

Mais elle m’a aussi dit qu’écrire en étant engagé est pertinent. Primordial en tant qu’auteur.

Alors j’ai écrit, de mon côté, libre des contraintes d’un quelconque exercice. C’est un sujet qui me tord les boyaux et me dégoûte profondément. Et me déçois aussi. Je ne suis pas bête, je comprends bien qu’on a tous un point de vue différent, que je ne vois probablement qu’un morceau de l’ensemble et que je suis biaisé par ma posture. Mais c’est mon point de vue. Ma vision de ce qui se passe.

Et putain, réveillons-nous.


Musique : To Ashes and Blood - Woodkid

#31 - Guerre Intestine

Le verre brisé crisse sous mes semelles quand je piétine. Hier des mecs que je ne connaissais pas ont jeté des bouteilles sur les flics et ça a dégénéré, tout le monde s’est barré en courant. Mais on est de retour pour un quatrième jour. On est de plus en plus nombreux, difficile de compter vu qu’on ne fait pas l’appel pour des raisons évidentes, mais aujourd’hui la foule a rempli la place du marché. Certains profs nous ont même rejoint aujourd’hui et j’entends la voix de crécelle de Mme Jancel, ma prof de physique avec son horrible chandail à fleurs. C’est trop chelou de la voir ici, on dirait une autre personne quand elle est avec ses autres potes profs, rien à voir avec la boomeuse qui m’engueule au tableau pour me dire que je fais aucun effort et que si je continue comme ça, je n’aurais jamais mon bac. Je suis en seconde, tranquille, j’ai le temps. Ma mère m’a interdit d’aller au blocus aujourd’hui, mais de toute façon je n’ai pas cours de l’après-midi parce que la prof de Maths a accouché et sera absente pendant 4 mois, le cours d’anglais saute pour moi parce qu’on alterne entre les demi-groupes faute de bureaux dispo : pas ma semaine, pas cours, et pas possible d’aller en salle de perm parce qu’il y a un problème d’amiante ou je sais pas quoi.

— Mec c’est zarb, je reconnais pas certains visages dans la foule, me dit Yassine. Pas moyen qu’ils soient lycéens, ils ont l’air grave vieux.

— Tu crois c’est des schmitts ?

— C’est des conneries ça, me répond-il.

Je suis le regard de mon pote et j’aperçois une tête qui dépasse de la foule, mâchoire carrée et barbe bien rasée, sweatshirt un peu usé. Il y a un autre type dans son genre un peu plus loin. Un cordon de CRS s’est formé en marge du groupe il y a une heure et il se rapproche petit à petit. Nous on recule, mais on finit par s’entasser les uns sur les autres comme des sardines, mais avec de la transpi à la place de l’huile, et ça bloque derrière parce qu’ils veulent pas bouger, peut-être qu’ils se sont assis par terre. Maintenant, les flics sont plantés juste devant nous et me voilà à peine à 1 mètre d’un golgoth qui fait 2 têtes de plus que moi, équipé de la tête aux pieds. Son bouclier anti-émeutes m’arrive au front, sa veste est recouverte de ceintures auxquelles sont accrochées des grenades anti-émeutes, du gaz lacrymo et dieu sait quoi d’autre. Il nous dit de reculer de temps en temps, et on essaye mais on peut pas pousser plus que ça, ils ont qu’à arrêter de se rapprocher j’en sais rien moi. Ça me fait un peu rire, en vrai, ce titan qui pourrait me plier en deux, armé jusqu’aux dents. Ses bras font la taille de ma tête, il a peur de quoi ? Aucune aura. Il me toise du regard, je ne vois que ses yeux noirs parce que le reste de son visage est couvert par son casque et une cagoule qui serre le bas de son visage. J’aimais trop la police quand j’étais petit mais maintenant ils me font un peu peur, on est loin du gentil cochon policier des livres de gosses. Il jette un regard à son collègue, tripote la caméra sur son torse et la diode verte s’éteint. Elle est accrochée sur son plastron à côté d’une batterie de patchs et blasons de drapeau français, un truc avec une torche, une sorte de bouclier que je ne reconnais pas et le logo du Punisher qui recouvre un numéro sur son uniforme. Cringe. Pourquoi ils sont là, avec nous, plutôt qu’avec les quelques débiles qui sont partis brûler des poubelles ? Les journalistes sont là-bas, eux, pour bien récupérer les images choc que mes parents verront à la télé ce soir. Nous on agite nos pancartes en carton depuis des heures, tranquilles, on mange un sandwich ou on filme un snap, ça fait pas de la bonne info ça.

— Mec, ça pue, il y a un truc qui cloche, on devrait…

La foule se bouscule dans une vague qui remonte jusqu’à nous et Yassine est coupé dans sa phrase. Je perds l’équilibre et tombe en avant mais le golgoth me rattrape au vol pour me repousser d’un coup de bouclier. Le plastique frappe ma mâchoire et le choc me secoue le crâne alors que je bascule pour atterrir sur le cul. J’essaye d’amortir la chute avec mes mains qui s’entaillent en frottant sur le goudron et les bouts de verre de la veille.

— On t’avait prévenu. Recule, petite merde, jappe le CRS.

Il file son bouclier à son voisin et décroche un LBD de son dos puis commence à le caler sur son épaule. Petite merde. Les mots rebondissent dans ma tête alors que le temps s’arrête. J’ai l’impression d’être seul face à lui, seul face à ce monstre qui va m’exploser parce que quelqu’un m’a poussé. J’ai vu ce qui est arrivé à d’autre lycéens comme moi, c’est comme si je savais déjà comment tout ça allait se finir. Il pose la crosse du lanceur de balles de défense contre son épaule et je jurerai voir sa cagoule se déformer comme s’il souriait, il se défend de quoi là ? Je suis pas une petite merde, putain. Je veux juste qu’on me donne ce qu’on m’a promis. On m’a dit de bien bosser, d’être sérieux à l’école pour avoir un diplôme et un bon taf, mais la moitié du temps j’ai pas de prof, ou alors il n’y a pas assez de bureaux dans la salle de classe pour que tout le monde puisse s’asseoir. On me fait miroiter un bête d’avenir dans un monde qui sera déjà détruit quand j’aurais enfin l’âge d’en profiter parce que des vieux croûtons l’ont ruiné pour s’empiffrer, et tant pis pour les gamins d’après. La boîte de mon père l’a jeté pour des raisons financières et il en chie pour trouver du taf, il dit qu’il n’y a plus rien. La crise, ou je sais pas quoi. Ce sera sûrement pire quand ce sera à moi de jouer. Tout se pète la gueule avant même que ce soit mon tour, alors pourquoi jouer tout court ?

Le flic redresse l’arme pour la braquer sur moi. Le canon est énorme, facile la taille de ma paume. Pendant une fraction de seconde qui semble durer infiniment longtemps, je me demande si c’est ça la dernière chose que je verrais avec cet œil. Ce lance-patates rivé sur moi, un trou noir qui m’absorbe. Forces de l’ordre, on a sacrément bien choisi le mot force. Qu’est-ce que je lui ai fait ? J’ai juste voulu réclamer mes droits, crier que j’existe et exiger qu’on me respecte. Mais non, je suis trop jeune pour avoir un avis. Assez vieux pour me faire brutaliser par des armes de guerre. Mes parents m’ordonnent de respecter la loi, d’écouter les consignes et derrière ils essayent de me faire croire que voter pour une meuf avec un bracelet à la cheville, c’est ok. Ma main glisse sur un grand tesson de verre triangulaire au sol et je referme instinctivement mes doigts. Il me tranche la paume et la chaleur de la douleur se diffuse en remontant le long de mon bras tandis que je baisse les yeux. Il a mal attaché sa genouillère ce con, un côté de sa jambe est exposé. Dans un flash, je revois mon prof d’histoire qui nous parle de Mandela, un truc sur l’oppresseur qui détermine la forme de la lutte, pas l’opprimé. Pas le temps de réfléchir, même dans cette faille spatio-temporelle boostée à l’adrénaline. Je ne vois plus ce géant comme juste un flic, il prendra pour tout le reste, lui et tous ses potes qui nous tabassent. Lui, l’établissement, ce monde de merde qui nous promet tout sans rien nous donner, qui nous démolit pour nous obliger à la fermer quand on ose leur dire que c’est abusé. Ils nous déciment parce qu’ils ont peur de nous, et ils ont bien raison. On arrachera notre putain d’avenir de leurs mains s’il le faut, la Bastille sera à nous. S’il ne peut plus marcher, il ne pourra plus venir taper des gosses pour se défouler tout en sachant qu’il ne subira aucune conséquence. Il ne pourra pas taper Yassine. L’avantage d’être jeune c’est que je ne peux pas encore finir en taule, alors les conséquences m’importent peu. Je verrais après. On est des milliers, peut-être plus, beaucoup plus nombreux qu’eux. Je vais lui niquer ses ligaments croisés, les déchirer avec le tesson. Œil pour œil et dent pour dent. Je sens mes doigts qui se resserrent sur le bout de verre en même temps que ma mâchoire se contracte, je visualise le fragment de verre se planter dans son uniforme de merde et j’imagine le bruit des tendons qui se déchirent. Juste avant que je ne puisse prendre appui sur mon autre main pour me projeter en avant, quelque chose se jette devant moi et mon champ de vision s’assombrit d’un coup.

— TOUCHEZ PAS AUX GAMINS !

Je relève la tête et Mme Jancel est devant moi, avec son chandail à fleurs hideux. Elle s’est jetée devant la montagne, minuscule devant ce type massif, et elle écarte les bras. Sa voix de crécelle part dans les tours quand elle se met à engueuler le flic qui la regarde, pris au dépourvu. Non, c’est pas qu’elle l’engueule, pas comme moi pendant les cours. Elle lui hurle dessus, on dirait une banshee. Elle est en train de me défendre ? C’est quoi ce bordel… Quelque chose m’attrape par le col pour me tirer vers le haut et je me redresse.

— Ça va Nathan ? me dit Yassine.

— O-Ouais…

Le fragment de verre me glisse des mains et retombe au sol dans un tintement étouffé par les cris de ma prof qui continue de s’insurger en ignorant les balbutiements du CRS qui n’arrive pas à l’interrompre. La foule derrière moi est toujours secouée par des remous. Je récupère la pancarte en carton que Yassine serre dans sa main sans trop savoir pourquoi et on recule un peu. Un par un, les poulets baissent la visière de leur casque.

— Tu pisse le sang mec, faut qu’on se barre d’ici et qu’on aille te désinfecter.

Mme Jancel continue de beugler et elle pointe le flic du doigt, comme elle le fait avec nous quand elle nous choppe en train de faire une connerie. Sauf que lui, il ne détourne pas le regard. Il redresse son arme et j’entends un bruit sourd, un truc étouffé. La balle rebondit contre le torse de ma prof et elle tombe à la renverse juste devant moi, sa tête heurte le sol. Je n’ai jamais vu son visage comme ça : ses yeux sont écarquillés et elle a la bouche grande ouverte mais elle ne fait pas de bruit, on dirait qu’elle galère à respirer. Yassine me regarde, la regarde elle. Putain putain putain putain. Un truc vole au-dessus de ma tête et je pivote pour regarder la grenade tomber au milieu de la foule avant de diffuser un nuage grisâtre. C’est un cauchemar, les gens de mon lycée qui crient et essayent de se barrer en courant dans tous les sens, mais on est encerclés par les CRS. Tout le monde se fait canaliser dans la même direction, la foule se déplace comme un bloc et moi je suis paralysé sur place.

— EN AVANT ! hurle une voix rauque.

Je me retourne juste à temps pour voir le golgoth commencer à me foncer dessus, sa botte écrase le bras de Mme Jancel qui se recroqueville au sol et j’entends un craquement dégueulasse suivi d’un cri suraigu qui finit de me glacer le sang. Son bras se tord dans un angle interdit mais le soldat continue d’avancer.

— Nathan ! Bouge !

Yassine m’attrape le bras et m’entraîne, on se met à courir après les autres en laissant notre prof derrière nous. Il me lâche pour lever son t-shirt d’une main, le cale au-dessus de son nez et je l’imite, on est obligés de traverser le nuage de gaz lacrymogène et nous voilà en train de taper le sprint de notre vie. Je ferme les yeux pour éviter le pire. J’arrête de respirer, je cours, j’avance, je fuis. Je flanque la pancarte sous mon bras et je trace. Avec tout leur bordel d’équipement, ils sont plus lents que nous et petit à petit j’ai l’impression qu’on arrive à creuser l’écart, mais c’est peut-être parce que je ne me suis jamais senti aussi léger. C’est comme si je volais au-dessus du sol, moi qui suis d’habitude nul à chier en sport, je détale comme un lapin. Yassine me met une distance, cours mec, cours tout droit et m’attends pas. Samantha, une fille de ma classe, se vautre et il l’aide à se relever avant de continuer.

Le gaz me ronge le visage, ça fait putain de mal, j’ai les yeux qui piquent et j’arrive à peine à les ouvrir même si je ne suis plus dans le nuage. Le mouvement de foule a provoqué une espèce de vent qui l’entraîne à nos trousses dans cette rue quittant la place, le gaz continue d’avancer avec nous, coincé entre les rangées de bâtiment. J’ose jeter un regard en arrière et je vois les flics qui continuent leur charge, je ne peux pas m’arrêter mais je commence à galérer à respirer. Mon asthme. L’air est irrespirable et mes poumons sont en chien. Au loin, j’aperçois un tas de trucs entassés qui brûlent, avec un drapeau Français planté en haut, et bien sûr, sur le trottoir d’en face, une armada de journalistes qui filment les gamins qui s’enfuient. Ils sont servis, ça c’est de la bonne télé comme on les aime, de la violence et des images qu’on peut tourner comme on veut, regardez tous ces jeunes délinquants qui s’enfuient après avoir brûlé le pays.

Bande d’enfoirés. Ils en ont rien à foutre de ce qu’on dit, rien à branler de ce qu’on raconte, tout ce qu’ils veulent c’est des séquences chocs pour montrer sur les plateaux télés, suffit de rajouter quelques fachos pour les commenter en s’insurgeant contre nous et les chiffres explosent. Chaque pas est une souffrance, je n’arrive plus à respirer et ça me brûle, genre fort. J’ai jamais eu aussi peur, jamais eu aussi mal. Mes yeux chialent, j’ai envie de gerber et tousser en même temps, besoin de respirer mais c’est impossible, mon cœur va imploser, j’en peux plus. Je me pousse à bout, jusqu’au tas d’ordures en feu, c’est la fin de la course pour moi. Les caméras sont tournées vers mes potes qui sont plus loin mais un type me remarque et il me pointe du doigt en parlant à son collègue caméraman. Vous voulez une image, c’est ça ? Une jolie vidéo ?

Allez-y. Filmez moi. Regardez-moi. Jugez-moi. Ne m’aidez pas. Une caméra se tourne vers moi et je lui fais face, bientôt une autre la rejoint et petit à petit le tas d’objectifs abandonne le peloton pour se concentrer sur moi, le gamin tout seul à côté du feu en train de suffoquer. Je garde mon t-shirt sur mon nez, l’odeur de brûlé se mélange avec celle du gaz lacrymogène et mon corps me hurle de me tirer d’ici malgré la douleur. La voilà, votre séquence, brûlez dans vos putains de rétines ma tronche de gosse, la petite merde devant ces ordures en feu et le drapeau qui flotte au-dessus du nuage de lacrymo. Vous allez me couper au montage, probablement, parce que vous ne pourrez pas tourner ça à votre sauce, mais j’espère qu’au moins l’un d’entre vous aura les couilles de montrer ce qui se passe.

Le tambour des bottes de mes prédateurs qui s’abattent sur les pavés se rapproche tandis que j’essaye de chasser l’image de ma prof au sol de mon esprit. Je continue de fixer les objectifs, le visage tordu par la douleur et déformé par la rage, la haine, la peur et le désespoir. J’essaye de me tenir droit même si j’ai les jambes qui tremblent et je lève ma pancarte froissée par mes doigts crispés. Un bout de carton que j’ai récupéré dans le garage de mes parents et sur lequel j’ai gribouillé un truc au feutre hier soir. Il a absorbé le sang qui dégouline de mes mains et est parsemé de tâches pourpres. J’entends l’avalanche qui se rapproche de sa proie, de moi. Je tiens mon écriteau au-dessus de ma tête, aussi haut que je peux.

NOTRE AVENIR SERA BIENTÔT LE VOTRE

Au moins, moi, je n’ai que mon propre sang sur les mains.