#11 - La porte de la grange

#11 - La porte de la grange

Premier exercice du stage !

Pour ce premier module, le thème était simple : la porte. Symbolique de la rupture, du passage d’un endroit à un autre etc…

L’idée était de prendre un personnage, dans un endroit précis, qui passe le seuil d’une porte. Quelques points à prendre en compte : veiller à la caractérisation du personnage et à définir son identité en quelques lignes. Pourquoi cette porte est-elle importante pour lui ? Qu’est-ce qu’elle signifie ? D’autre part, essayer de centrer le récit sur l’ouverture de la porte en elle-même, quitte à faire un ralenti sur image au moment du passage.

Le temps imparti était de 50 minutes (c’est très très short pour arriver jusqu’au premier jet).

Je vous mets ici la version Director’s Cut, que j’ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j’ai eu ✒️

#11 - La porte de la grange

Le vent frais porte l’odeur de l’herbe fraîchement coupée au nez de Nathan. Il regarde la grange devant lui, imposante, un bloc de pierre en plein milieu de la ferme. Autour d’elle, on y retrouve une serre, l’enclos des poules qui sont toutes rentrées à la maison, et la bâtisse principale, juste à côté du large chapiteau installé pour l’occasion. Le soleil termine son cycle, épousant bientôt la ligne d’horizon en embrasant le ciel.

A l’intérieur, il entend le pianiste qui joue une reprise d’une musique qu’ils ont choisi ensemble et par-dessus l’instrument se joignent les murmures des invités, heureux de partager ce moment avec leurs amis, ou peut-être impatients du temps qui se fait long.

Il est seul face à cette porte, terrifié. Ça devrait être le plus grand jour de sa vie, mais il ne ressent que de la panique. Par réflexe, il sort son téléphone de sa poche, comme pour envoyer un message à quelqu’un, puis se ravise : ce n’est pas le bon moment, et de toute façon, son correspondant n’est pas disponible. Il observe son reflet dans la dalle noire inanimée et en profite pour replacer une mèche poivre et sel qui se dégage sur le côté puis réajuster son nœud papillon noir tacheté de pois blancs, choisi par Isaac.

La porte massive en bois semble le séparer de son avenir. N’importe quel autre jour, il aurait trouvé dans cette ferme le confort et le calme qui lui manquaient tant, le silence qui remplace l’agitation de la ville. Les autres weekends qu’il a passé ici, chez ses futurs beaux-parents, restent dans ses souvenirs comme des instants de tranquillité douillets et chaleureux. Aujourd’hui, il y trouve un obstacle insurmontable. Une décision irréversible.

Les dernières notes du piano s’évaporent avec la fin de la musique. C’est maintenant, ou jamais. Les murmures s’étiolent, et Nathan peut presque sentir la tension dans l’air.

Et s’il se trompe ? Et si l’amour qu’il pense lui porter n’est qu’une mauvaise interprétation de ses sentiments ? Et si la personne qu’il aime n’est qu’une idéalisation, un fantasme qu’il surimpose sur quelqu’un d’autre ?

Hier encore, ils en riaient ensemble. Savoir prendre une décision et s’y tenir n’est pas sa plus grande force. Il lui a fallu des années pour accepter d’emménager officiellement dans le même appartement, alors qu’ils vivaient l’un chez l’autre depuis des mois et ne se quittaient jamais. Il avait déjà pris sa décision, et il avait déjà dit oui le jour de la demande, alors qu’est-ce qui pouvait bien le bloquer le jour J ?

C’est le dernier instant pour faire marche arrière et s’enfuir. N’importe où ailleurs. Ses collègues lui viennent à l’esprit, eux qui ignorent tout de sa vie privée, et qui ne manqueraient pas de poser mille et une questions en voyant sa nouvelle alliance. Ses amis du foot, le mardi soir, à qui il n’oserait jamais parler de tout ça. Aucun d’eux n’est invité aujourd’hui, ni même ne sont au courant de ce qui se passe, alors s’il s’enfuit maintenant il pourrait prétendre que rien n’est arrivé et reprendre son train-train quotidien à l’abri des railleries et des injures.

Il repense à sa mère, il aurait voulu qu’elle lui tienne la main pour l’accompagner en remontant l’allée, à l’intérieur de la grange, et qu’elle l’emmène jusqu’à l’autel comme le veut la tradition.

Mais elle n’est pas là. Son père non plus. Ils ont refusé l’invitation. Il retourne encore dans sa tête leur refus, froid et catégorique.

Nathan attrape maladroitement la poignée en métal, qui glisse au contact de sa main moite. Il la fait basculer, à peine. Il perd les rênes de son esprit qui se met à tourbillonner dans un brouhaha anxieux. Il sent son cœur palpiter, le sang qui frappe dans ses tempes à chaque tour de circuit. La poignée fini sa rotation en émettant un clic et la porte se décroche. Il tire. Elle pivote sur ses gonds.

A l’intérieur, une centaine d’yeux se posent sur lui. Les siens sont rivés au sol tandis qu’il essuie la goutte de sueur qui perle sur son front d’un revers de la main. Dans un effort qui lui paraît surhumain, il soulève son pied droit et le place sur le pas de la porte. Puis il recommence avec le pied gauche, un peu plus loin. Il lève la tête. Il le voit.

Isaac se tient droit, au bout de l’allée, souriant. Ses cheveux blonds, bien brossés, capturent les quelques rayons du soleil qui filtrent à travers les fenêtres. Il porte le nœud papillon bleu marine que Nathan a choisi pour lui. C’est lui qu’il choisit, et tant pis pour tous les autres.

Dans un soupir de soulagement, il sourit et laisse ses larmes lui monter aux yeux. Il remonte l’allée. Il dira oui.