Stage

#13 - Remix

#13 - Remix

Troisième et dernier exercice du stage ! On part sur quelque chose de complètement différent, avec une approche centrée sur la reprise et la reinterprétation des textes d'autrui (en l'occurence les petits camarades de classe pour le stage). On voulait travailler sur le pastiche, à partir d'une scène banale et toute simple, remixée en quelque chose d'autre. Pas vraiment de limites sur le genre de remix, l'image proposée était "On prend un scénar, on le donne à 5 réalisateurs et ils vont nous sortir 5 films différents". Pas non plus de consigne stricte pour les propositions initiales, si ce n'est une scène de rue qui se passe à Lyon ou Marseille. Le temps imparti était un peu plus découpé, 10 minutes pour sortir notre proposition initiale qui sera reprise par les autres. Puis 30 minutes pour réinterpréter leurs propositions. Ci-dessous, toutes les propositions avec mes remix, et ma proposition (du coup je me suis pas auto remixé, vous avez capté). #13 - Remix Ma proposition Catastrophe sur les quais du Rhône dans une terrasse de péniche bondée. L’affaire s’est passée en plein Happy Hour, un vendredi soir. Les tables sont remplies autant de groupes d’amis que de collègues en afterwork qui partagent un verre frais dans la chaleur étouffante du début de l’été, à l’abri du soleil sous les parasols qui recouvrent la berge. Une serveuse sort de la péniche, un lourd plateau au bout des doigts qu’elle a calé sur son épaule, amenant une dizaines de pintes. La laisse d’un chien surexcité à la vue d’un autre animal se décroche, mal attachée à la chaise de sa maîtresse. Il se faufile entre les tables, zigzagant à travers la clientèle puis passe entre les jambes de la serveuse qui trébuche. Les verres s’éclatent au sol, le service prendra du retard.Proposition de Marion Place Antonin Poncet le 21 Juin 2025, 16h40 à l’arrêt du C9, devant l’immense bâtiment de La Poste. J’attends le bus direction Hôpitaux Est, comme une douzaine d’autres personnes. Je me tiens debout, un peu en retrait par rapport au bord du trottoir. A ma droite, un monsieur d’une quarantaine d’années, il regarde devant lui. Subitement, devant nous, un monsieur d’une trentaine d’années se met à faire un mouvement de balancier engageant tout son corps de gauche à droite, ses jambes qui montent successivement à l’horizontale, tendues, donnant l’élan. On dirait un métronome. Le monsieur à ma droite me jette un coup d’oeil. Oui, il a bien vu comme moi. On éclate de rire. Remix de pamdeterre Observation #2975 Lieu : Place Antonin Poncet, 69002 Lyon Date et Heure du fait : 21 Juin 2025. 16h40. Elements notables : Bus C9 en retard. 13ème jour consécutif. 12 passagers en attente. Affluence usuelle. Âges variés, moyenne 35. Comportement étrange : Un individu se balance de gauche à droite. Alternance de montées de jambes latérales. Conséquence notée : Pas d’inconfort physique sur les autres passants. Deux individus pris de rires. Criticité : Négligeable. Affaire classée.Proposition de Gaël Nous sommes chez nous. Lea prépare le dîner et je suis affalé dans le canapé. J’entends un tour de clef dans la serrure de notre appartement. Ni une ni deux, je m’approche de l’entrée et vois disparaître un homme descendant les escaliers. Très surpris, je décide de le rattraper. Dans la rue, je le vois et lui attrape le bras. Mauvaise pioche, il n’y avait rien dans cette manche. Je lui saisi donc la 2ème et découvre un trousseau de clef. Le chenapan tentait donc de nous voler. La police arrive. Demain, Le Progrès titrera “Le manchot à la fausse clé, au bras mangé par un lyon de cirque. 6 mois fermes”. Remix de pamdeterre Je m’affaire aux fourneaux, jongleant entre les légumes qui se trémoussent dans le wok et les nouilles qui dansent dans la casserolle bouillante. Derrière moi, Jérôme est allongé sur le canapé, plongé dans son téléphone. Le son assourdissant de la hotte coupe la cuisine du reste de l’appartement. D’une main, je secoue le manche et les morceaux de courgettes font un saut périlleux avant de retomber dans la sauce. — Chéri, tu penses que ça va suffire ? Tu veux que je fasse des oeufs brouillés en plus ? Il ne me répond pas. Je me retourne, et j’ai à peine le temps de le voir sortir de l’appartement à toute vitesse, sans prendre le temps d’enfiler son manteau. Bizarre, ça. Moins d’une minute après, je l’entends crier dans la rue en contrebas. — Reviens là ! Je me penche à la fenêtre et l’aperçoit attraper le bras d’un homme qui s’enfuie en courant. Puis l’autre. Il lui arrache quelque chose de la main. Le dîner est prêt, j’espère qu’il ne va pas trop tarder.Proposition de Sandrine Aujourd’hui, la vie de Mélanie est un peu chamboulée. Il y a grève de cantine à la maternelle. Donc elle a dû prendre sa journée en télétravail, pour pouvoir faire l’aller retour à l’école le midi. Bien sûr, Arthur lui ne pouvait pas, car lui avait une réunion importante, lui. Sans compter que lui la veille au soir, il avait escalade et s’était couché tardivement et fourbu. Comme d’habitude elle n’a rien dit, si ce n’est “je vais m’arranger” et pas sûr qu’il ait remarqué qu’elle n’avait pas ajouté “mon amour” pour une fois. Mais son n+1 Niccolo a tilté quand elle lui a fait sa demande de jour télétravaillé. Il a ajouté avec un sourire qui reluquait son chemisier “comment va-t-on faire sans toi au bureau demain ma douce ?” Mélanie se rend bien compte que tout cela frôle le harcèlement sexuel, tant cela se répète. Mais elle se gardera bien de le dénoncer ou de prononcer ce mot. Disons que c’est une situation banale à laquelle il faut bien s’habituer. Maintenant qu’il est 11h, Mélanie quitte son bureau, ferme la porte et se dirige vers la Poste avant l’ouverture de l’école. Au moins elle va poster ce fameux colis à Mamie, depuis le temps. Elle flâne, elle plane un peu, dans ses pensées, pas à pas. Il y a peu de monde aujourd’hui, on dirait, devant la porte coulissante. D’ailleurs elle est même fermée, on dirait ? Elle s’approche. Un écriteau “grève de la Poste”. Alors la, c’en est trop. Trop c’est trop. Vraiment trop. Elle pousse un cri de rage “Y'en a marre !”. Elle tourne les talons, elle est prête à tous les déchirer. Remix de pamdeterre Aujourd’hui, c’est une journée un peu spéciale. La cantine de l’école est en grève, alors c’est télétravail pour Mélanie, histoire qu’elle puisse faire l’aller retour entre midi et deux. Arthur ne pouvait pas, il avait une réunion. Mais qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion de rester tranquillement dans son salon, loin de son manager. Hier encore, il lui a glissé une remarque vieillote et ô combien problématique, accompagnée d’un regard lubrique. Mélanie a prétendu ne pas l’entendre, elle veut protéger son énergie des ondes négatives. Et puis finalement, c’est aussi, l’occasion de passer un peu de temps privilégié avec sa fille, en tête à tête ! Elles pourront continuer le jeu qu’elles ont commencé la veille, quand Arthur était à l’escalade. Il est 11h, et elle se dit qu’en chemin, elle pourrait aussi déposer le colis de Mamie à la Poste, tiens. Comme ça, c’est fait. Elle le prend sous le bras et sort dans la rue, profiter un peu des beaux jours et des rayons du soleil. Tiens, c’est étrange, on dirait que personne ne s’entasse devant la porte coulissante. Les employés doivent redoubler d’efficacité aujourd’hui ! Ah, ils sont en grève, eux aussi. Bon, tant pis pour cette fois. Ca lui donnera une bonne excuse pour rester en télétravail demain !Proposition de Marianne En haut de l’avenue St Charles, devant la gare du centre ville de Marseille, là où des hommes et des femmes viennent s’échouer sur les marches qui descendent vers la mer, un garçon pleure : on lui a volé son ballon. C’est un adolescent qui a fait le coup. Il s’est approché de l’enfant qui jouait à faire rebondir le ballon sur ses genoux, comme les joueurs professionnels. Le jeune a débarqué, entouré de ses copains et il a intercepté la balle au vol puis il s’est enfui, faisait s’envoler autour de lui une nuée de pigeons dans la lumière du soleil de midi. Sa petite soeur est assise à ses côtés. Ils se trouvent un peu éloignés de leurs parents, eux-même affalés sur des monceaux de bagages dont certains semblent fermés par miracle tant le volume qu’ils continennent tend la toile. Le petit garçon sanglote bruyamment, attirant l’attention des parents. Certains détournent le regard. Remix de pamdeterre Les pleurs de l’enfant m’énervent. Il me saoule à chialer, là, tout tristoune. Et puis ses parents qui foutent rien à côté, c’est quoi ces touristes. Ca va, c’est pas la mort, le petit s’est fait piquer son ballon par des ados. Bon. Ca lui apprendra à ne pas faire la star devant tout le monde, et à surveiller ses arrières. Il aurait dû les voir arriver, ces ados en bande qui errent dans le quartier. C’est pas comme s’ils étaient discrets, avec la musique sur leur téléphone. Ils peuvent déjà s’estimer heureux d’avoir toutes les valises, sans déconner qui à besoin de tout ça pour venir à Marseille. Les affaires de ski c’est pour l’hiver, hein. Au moins, les pigeons ne leur ont pas chié dessus.

#12 - Limérence

#12 - Limérence

Deuxième exercice du stage ! Pour ce deuxième module, le thème était bien plus complexe : le personnage. On voulait travailler la zone d'ombre d'un personnage, la petite noirceur qui sommeille en lui ou elle. Pour la consigne, le mot clé était récidive. Travailler sur la notion de dépendance, à quelque chose ou à quelqu'un. Une addiction dont le personnage n'arrive pas à se débarasser, et en aborder autant la source que le moment où ça devient problématique. Est-ce qu'il est lucide et en a conscience ? Pour la forme, deux possibilités :Deux instants en gros plan (avec des décennies d'écart) Un seul moment, celui où l'addiction passe à la vitesse supéreieure. Jusqu'ici, ça allait et les impacts sur la vie du personnage était modérés. Mais c'est l'océan qui déborde du vase.Le temps imparti était d'une heure (un poil plus long que le premier exercice, mais beaucoup plus complexe donc in fine c'était encore plus showtime). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #12 - Limérence D’une oreille distraite, Lucie écoute sa professeure principale leur donner ses dernières consignes avant les examens. Assurez-vous de venir avec tout le nécessaire. Relisez-vous, quand vous avez terminé. Ne partez pas avant la fin du temps imparti. Tout ça, elle le sait déjà et ça ne l’intéresse pas. Les examens blancs se sont relativement bien passés, et elle devrait s’en sortir sans trop de problème. Son regard se porte sur Jonathan, au premier rang. Ses cheveux noirs de jais, toujours impeccablement coiffés, l’opposé des siens et de leurs boucles rousses enchevêtrées. L’adolescence est difficile pour Lucie, entre les changements trop rapides de son corps, qu’elle n’arrive plus à appréhender quand elle se regarde dans le miroir, et sa peau pâle et grasse qui refuse de lui accorder un seul jour sans nouveau bouton d’acné. Lui, il est parfait. Il est jovial, gentil, attentionné. Drôle. Beau. Le voilà qui pose une question, sûrement intelligente, comme à son habitude. Elle ne l’écoute qu’à moitié, obnubilée par le timbre chantant de sa voix. La prof lui répond, et elle l’imagine sourire tandis qu’il hoche la tête, laissant ses fossettes se dessiner sur ses joues. Il est magnifique. Sa voisine lui met un coup de coude. – Eh Lucie, attention à ne pas baver hein, murmure Charlotte. Ancre bien son image dans ton esprit, je pense qu’on ne le reverra pas de sitôt. Elle a raison, bien sûr. Il fera une école prestigieuse, à sa hauteur. Elle n’oubliera jamais son visage, c’est comme s’il était gravé dans ses rétines. Et dans la myriade de portraits qu’elle a dessiné de lui en secret, dans ses cahiers. Malgré les années qu’ils ont passé dans la même classe, elle n’a jamais réussi à engager une conversation avec lui au-delà des politesses habituelles. Pour autant qu’elle sache, Jonathan l’oubliera dès demain, et c’est bien ça le pire. Et si elle lui demandait son adresse ? Pour garder contact ? Son numéro de téléphone, peut-être ? Ou alors, lui donner le sien. Mais la perspective du refus, qu’il lui rigole au nez, est beaucoup trop effrayante. Jonathan ? Avec Lucie ? Jamais. Pas le plus beau garçon du lycée avec une fille si terne, si ennuyeuse. Elle n’a même pas vraiment d’amis après toutes ces années, à part Charlotte. La sonnerie retentit dans la salle de classe, la professeure leur prodigue un dernier encouragement avant le bac, la semaine prochaine. Tout ira bien. Il se lève alors que Lucie est plongée dans ses souvenirs. Elle ressasse les bribes de moments partagés ensemble, aussi infimes soient-ils. Trois balbutiements devant les vestiaires après le cours de sport, un exposé d’anglais qu’ils ont fait ensemble. Enfin, qu’elle a fini par faire toute seule, mais avec plaisir. Le stylo qu’il a perdu, parce qu’elle lui avait volé comme une relique d’une divinité. Son dos s’éloigne pendant qu’elle cherche une accroche. Une tape dans le dos ? Trop familier. Lui rendre son stylo peut-être, inventer un bobard pour expliquer comment il s'est retrouvé en sa possession. Elle le regarde partir et reste seule, serrant le tube de plastique dans sa main. Autant le garder en souvenir. Si le destin le veut, elle le reverra. 20 ans après, Lucie regarde le minuteur sur la badgeuse qui affiche bientôt minuit. Elle passe sa carte et la machine lui répond avec un bip strident. C’en est fini pour ce soir, et tant mieux. Les samedis sont intenables dans ce restaurant, les clients affluent sans relâche, tous plus impatients les uns que les autres. L’un d’entre eux lui a encore fait des remarques salaces et déplacées, auxquelles elle s’est bien gardée de répondre. Dans sa tête, elle entend encore la pique qu’il lui a envoyé, apparemment vexé par l’absence de réponse. “A ton âge, tu devrais être heureuse qu’un homme s’intéresse à toi.”. Quel porc, elle aurait voulu lui jeter son café à la figure. Elle l’aurait fait, d’ailleurs, si elle n’avait pas besoin de son maigre salaire de serveuse pour manger. Peut-être qu’elle devrait laisser tomber ce job pourri. Sa boutique de fleurs n’avait pas rencontré de succès la première fois, mais les mœurs ont changé et le romantisme est de nouveau à la mode, alors ça marcherait ce coup-ci et les clients seront au rendez-vous. Lucie décroche son tablier dans la salle du personnel, le range dans le bac de linge sale et récupère ses effets personnels. Comme d’habitude, son téléphone n’a aucune notification pour elle. Personne ne lui a envoyé de message, ne serait-ce que pour prendre des nouvelles. Machinalement, elle ouvre Instagram et l’appareil lui sort une photo de Charlotte qu’elle like, parce que c’est la bonne chose à faire. Pourtant, elle ne lui a pas parlé depuis des années. 2 ? Ah non, plutôt 5. Voire 10. Après le lycée, elles ont gardé le contact et se voyaient souvent, puis moins souvent, puis rarement. Charlotte s’est trouvé un mari, Tristan, ou Thomas peut-être, et ils se sont enfuis à l’autre bout du monde, en Australie, laissant Lucie sur le carreau. Son esprit divague en pensant à son chat qui l’attend chez elle. Au moins, lui, sera content de la revoir quand elle rentrera, et pas seulement parce qu’il doit être en train de mourir de faim. Juste d’avant d’éteindre son téléphone, son regard se pose sur une recommandation d’amis. Aucun ami en commun, un pseudo incongru qui ne lui dit rien, mais la photo est accablante. Des cheveux noirs, un sourire radieux et des petites fossettes. Elle clique et le profil s’affiche, public, exhibant toute sa vie dans une foule de photos. Son autre main agrippe le stylo fétiche qu’elle garde dans la poche de son jean usé. Les années ont eu raison du plastique et il est désormais complètement décoloré et ébréché, mais il représente bien plus qu’un simple stylo pour elle. Est-ce que c’est vraiment comme ça que Jonathan revient dans sa vie ? Comme ces films de Noël niais, des retrouvailles 20 ans après, une confession d’un amour inavoué, des larmes de joie. Un autre post attire son attention, une photo d’un trousseau de clés avec la légende “Enfin propriétaire !”. La localisation est jointe à l’image. C’est à peine à 30 minutes d’ici. Qui expose toute sa vie sur la place publique ? Pour Lucie, c’est une évidence. C’est un signe, un appel. D’ailleurs, son horoscope en parlait ce matin, quelque chose à propos d’un fantôme du passé. Il a posté ça pour qu’elle le voit, donc elle doit y aller. La récompense après ces années de solitude, le retour tant attendu de son karma. Enfin, elle va retrouver Jonathan et ils pourront vivre ce qu’elle a toujours voulu vivre avec lui. Son ventre papillonne et le sang lui monte aux joues dans un élan d’excitation qu’elle parvient à peine à garder sous contrôle. Bien sûr, elle n’a pas passé toutes ces années accrochées à son espoir perdu. Sa psy lui a parlé de limérence et conseillé gentiment de passer à autre chose, mais Lucie pense qu’elle ne voit qu’une partie du tableau. La partie qu’elle a bien voulu lui montrer, une représentation à peine qualifiable de partielle de Jonathan. Elle en a vu d’autres mais ils se comptent sur les doigts d’une main, jamais plus longtemps que pour quelques soirées ci et là. Et toujours, en note finale de ces relations superficielles, la déception quand elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas à sa hauteur. Cet homme, c’est le bon pour elle. C’est celui qu’elle mérite, et il la mérite aussi, même s’il ne le sait pas encore. Le moteur de sa voiture vrombit à l’allumage tandis qu’elle tape les coordonnées GPS de son adresse. Cette fois, elle osera lui parler. Cette fois, c’est la bonne. Lucie se gare un peu en retrait et descend de sa voiture dans la nuit noire. Le quartier résidentiel est calme et ses maisons blanches qui se ressemblent toutes sont endormies. Toutes, sauf une qui laisse échapper une lumière orangée sur le bitume. Est-ce vraiment sage de le déranger si tard ? Il est bientôt une heure du matin, mais bon, il n’est pas encore couché, et elle est déjà là. Le chat attendra. Elle se rapproche du parvis devant la maison en enjambant la barrière en bois pour se faufiler à travers la pelouse tondue à la perfection et finir sa course dans le buisson au pied du mur. Par la fenêtre, elle aperçoit un homme, grand, les cheveux bruns. Il dit quelque chose que Lucie n’entend pas et rigole, dévoilant des fossettes à travers sa barbe naissante. Après toutes ces années, elle se retrouve à nouveau à quelques mètres de lui à peine. Une autre femme rentre dans la pièce et se jette dans les bras de Jonathan, qui l’embrasse. Un instinct primal prend possession de Lucie. Cette garce lui a volé l’homme qui lui est promis. Elle le récupérera. Sa main se crispe sur le stylo dans sa poche, ses yeux rivés sur le cou de sa proie. Pas ce soir, mais un jour, elle prendra sa place. Elle la tuera, s’il le faut.

#11 - La porte de la grange

#11 - La porte de la grange

Premier exercice du stage ! Pour ce premier module, le thème était simple : la porte. Symbolique de la rupture, du passage d'un endroit à un autre etc... L'idée était de prendre un personnage, dans un endroit précis, qui passe le seuil d'une porte. Quelques points à prendre en compte : veiller à la caractérisation du personnage et à définir son identité en quelques lignes. Pourquoi cette porte est-elle importante pour lui ? Qu'est-ce qu'elle signifie ? D'autre part, essayer de centrer le récit sur l'ouverture de la porte en elle-même, quitte à faire un ralenti sur image au moment du passage. Le temps imparti était de 50 minutes (c'est très très short pour arriver jusqu'au premier jet). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #11 - La porte de la grange Le vent frais porte l’odeur de l’herbe fraîchement coupée au nez de Nathan. Il regarde la grange devant lui, imposante, un bloc de pierre en plein milieu de la ferme. Autour d’elle, on y retrouve une serre, l’enclos des poules qui sont toutes rentrées à la maison, et la bâtisse principale, juste à côté du large chapiteau installé pour l’occasion. Le soleil termine son cycle, épousant bientôt la ligne d’horizon en embrasant le ciel. A l’intérieur, il entend le pianiste qui joue une reprise d’une musique qu’ils ont choisi ensemble et par-dessus l’instrument se joignent les murmures des invités, heureux de partager ce moment avec leurs amis, ou peut-être impatients du temps qui se fait long. Il est seul face à cette porte, terrifié. Ça devrait être le plus grand jour de sa vie, mais il ne ressent que de la panique. Par réflexe, il sort son téléphone de sa poche, comme pour envoyer un message à quelqu’un, puis se ravise : ce n’est pas le bon moment, et de toute façon, son correspondant n'est pas disponible. Il observe son reflet dans la dalle noire inanimée et en profite pour replacer une mèche poivre et sel qui se dégage sur le côté puis réajuster son nœud papillon noir tacheté de pois blancs, choisi par Isaac. La porte massive en bois semble le séparer de son avenir. N’importe quel autre jour, il aurait trouvé dans cette ferme le confort et le calme qui lui manquaient tant, le silence qui remplace l’agitation de la ville. Les autres weekends qu’il a passé ici, chez ses futurs beaux-parents, restent dans ses souvenirs comme des instants de tranquillité douillets et chaleureux. Aujourd’hui, il y trouve un obstacle insurmontable. Une décision irréversible. Les dernières notes du piano s’évaporent avec la fin de la musique. C’est maintenant, ou jamais. Les murmures s’étiolent, et Nathan peut presque sentir la tension dans l’air. Et s’il se trompe ? Et si l’amour qu’il pense lui porter n’est qu’une mauvaise interprétation de ses sentiments ? Et si la personne qu’il aime n’est qu’une idéalisation, un fantasme qu’il surimpose sur quelqu’un d’autre ? Hier encore, ils en riaient ensemble. Savoir prendre une décision et s’y tenir n’est pas sa plus grande force. Il lui a fallu des années pour accepter d’emménager officiellement dans le même appartement, alors qu’ils vivaient l’un chez l’autre depuis des mois et ne se quittaient jamais. Il avait déjà pris sa décision, et il avait déjà dit oui le jour de la demande, alors qu’est-ce qui pouvait bien le bloquer le jour J ? C’est le dernier instant pour faire marche arrière et s’enfuir. N’importe où ailleurs. Ses collègues lui viennent à l’esprit, eux qui ignorent tout de sa vie privée, et qui ne manqueraient pas de poser mille et une questions en voyant sa nouvelle alliance. Ses amis du foot, le mardi soir, à qui il n’oserait jamais parler de tout ça. Aucun d’eux n’est invité aujourd’hui, ni même ne sont au courant de ce qui se passe, alors s’il s’enfuit maintenant il pourrait prétendre que rien n’est arrivé et reprendre son train-train quotidien à l’abri des railleries et des injures. Il repense à sa mère, il aurait voulu qu’elle lui tienne la main pour l’accompagner en remontant l’allée, à l’intérieur de la grange, et qu’elle l’emmène jusqu’à l’autel comme le veut la tradition. Mais elle n’est pas là. Son père non plus. Ils ont refusé l’invitation. Il retourne encore dans sa tête leur refus, froid et catégorique. Nathan attrape maladroitement la poignée en métal, qui glisse au contact de sa main moite. Il la fait basculer, à peine. Il perd les rênes de son esprit qui se met à tourbillonner dans un brouhaha anxieux. Il sent son cœur palpiter, le sang qui frappe dans ses tempes à chaque tour de circuit. La poignée fini sa rotation en émettant un clic et la porte se décroche. Il tire. Elle pivote sur ses gonds. A l’intérieur, une centaine d’yeux se posent sur lui. Les siens sont rivés au sol tandis qu'il essuie la goutte de sueur qui perle sur son front d’un revers de la main. Dans un effort qui lui paraît surhumain, il soulève son pied droit et le place sur le pas de la porte. Puis il recommence avec le pied gauche, un peu plus loin. Il lève la tête. Il le voit. Isaac se tient droit, au bout de l’allée, souriant. Ses cheveux blonds, bien brossés, capturent les quelques rayons du soleil qui filtrent à travers les fenêtres. Il porte le nœud papillon bleu marine que Nathan a choisi pour lui. C’est lui qu’il choisit, et tant pis pour tous les autres. Dans un soupir de soulagement, il sourit et laisse ses larmes lui monter aux yeux. Il remonte l’allée. Il dira oui.