#16 - Hasard Létal

#16 - Hasard Létal

Semaine 12, et je suis à peine pas trop en retard.

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Prodigue
  • Thème 2 : Corse
  • Thème 3 : 👗 · 🦬 · 🐇 · 🪳

Contrainte : Points de vue multiples

Je commence à me répéter un peu mais j’étais pas inspiré de zinzin par les thèmes. Par contre, j’avais une idée en tête qui pouvait bien coller à la contrainte, et j’ai trouvé un moyen (un peu détourné, certes) d’y faire coller le premier thème. J’ai utilisé les (multiples) définitions du mot prodigue comme base pour développer les différents personnages. Du coup, ça marche. C’est moi qui décide de toute façon, donc si je dis que ça marche, ça marche. J’ai pas triché.

C’est plutôt long, je préviens, mon idée de base a pas mal enflé au fur et à mesure que je bossais sur une ébauche de script. Dans le jargon de mon vrai métier, on appelle ça du scope creep. J’ai décidé de prendre le temps de “faire ça bien” (ou pas trop mal) et d’essayer d’aller un peu plus loin que mes autres nouvelles “plus courtes”.


Musique d’ambiance : Ben du coup ça marche pas trop ici, vu la longueur de la nouvelle c’est difficile d’avoir une musique “qui marche”. Pour la partie rédaction, j’ai pas mal écouté l’album BUCKSHOT ROULETTE de Mike Klubnika (et autres musiques similaires).

#16 - Hasard Létal

PAUL

Les haut-parleurs diffusent dans la galerie du métro des avertissements sonores, accompagnés par les clignotements des voyants rouges qui surplombent les portes des rames. Paul accélère le pas, les problèmes de circulation font que le prochain métro ne passera que dans 30 minutes et il n’a absolument pas envie de poireauter sur le quai pendant si longtemps. Les portes se referment alors qu’il se jette entre elles, se resserrant sur sa jambe comme les mâchoires d’un crocodile. Il tombe en avant et se rattrape sur ses mains en sentant une décharge dans ses poignets puis se tortille au sol pour se retourner et extirper son pied, pris au piège. Tirer ne sert à rien, alors il se recroqueville et essaye d’écarter les deux battants, juste assez pour finir de rentrer sa jambe dans la rame, puis les laisse se refermer. Tandis que le métro démarre, il se relève en sentant ses joues s’empourprer de gêne, se dirige vers le siège libre le plus proche et s’installe en silence. La rame est presque vide à cette heure avancée de la nuit.

A l’autre bout, il aperçoit une femme d’une quarantaine d’années portant un uniforme d’infirmière avec des cheveux blonds tirés dans un chignon impeccable. Elle semble épuisée, affalée dans son siège et somnolant la tête appuyée contre la vitre. Plongée dans un demi-sommeil, des soubresauts agitent ses mains comme si elle reproduisait son rêve dans la vraie vie.

Dans le carré de sièges opposé, une autre femme plus proche de la vingtaine regarde Paul avec un sourire narquois. Décidément punk, ses cheveux noirs rasés sur les côtés retombent en cascade à l’arrière de sa nuque jusqu’à ses épaules, encadrant ses oreilles criblées de piercings et son visage pâle. Elle porte un collier en cuir très serré, qui doit l’étouffer à moitié, un t-shirt trop court qui laisse entrevoir un énième piercing — au nombril cette fois-ci — et un jean tellement usé qu’il ne doit tenir qu’à un fil.

Le dernier passager est un homme au crâne dégarni, arborant une barbe naissante grisonnante et portant un costume impeccablement taillé. Le pantalon crème retombe sur des chaussures marrons, et Paul se dit que la tenue de cet homme doit coûter au moins autant que son propre salaire. Il se tient debout, malgré les nombreux sièges disponibles, et s’accroche à une barre verticale tandis que le métro accélère. De l’autre main, il pianote sur son téléphone, l’air sérieux.

Paul se relâche dans son siège, quelque peu soulagé que le wagon soit presque vide et que personne n’ait porté attention à sa chute ridicule, à part cette jeune femme brune. Il tourne la tête vers la vitre et observe son reflet, notant les rides qui commencent à se dessiner sur son visage comme annonciatrices de la quarantaine qui approche. La cicatrice de son bec de lièvre est camouflée par un bouc plus ou moins bien entretenu, et ses cheveux blonds sont soigneusement plaqués en arrière. D’une main, il redresse le col de son polo gris en faisant le point sur sa soirée et ce qui lui reste à faire. Une autre journée, comme les autres, passée à continuer ses recherches en probabilités appliquées à l’Institut. Stimulante, mais frustrante car il n’a pas pu aller au bout de son idée. La solitude de son petit bureau est pour lui un véritable havre de paix, à l’abri du small talk sans intérêt et des diversions lambdas. Ce matin, il n’a pas réussi à résoudre son problème statistique quotidien, une petite tradition personnelle, comme un défi qu’il se lance en prenant son café au réveil. Mais peu importe, il finira de le résoudre une fois rentré chez lui et sera prêt pour le suivant demain matin. Une vague de froid parcourt sa nuque et il lève la tête à la recherche de sa source, mais les fenêtres sont fermées et cette ligne de métro n’est pas climatisée. Étrange, se dit-il en rebaissant la tête, se replongeant mentalement dans son problème opposant une grenouille à des prédictions météo.

Dans le wagon, quelqu’un s’éclaircit la gorge en toussotant. Puis recommence, un peu plus fort. Paul lève les yeux, et aperçoit une cinquième personne qui semble être apparue de nulle part. Elle porte un pantalon noir trop large qui cache ses pieds en s’étalant au sol, et un sweatshirt oversize, assorti au pantalon, dont la capuche est tirée en avant. Le haut de son visage est camouflé et on ne peut entrevoir que son menton imberbe et un sourire qui se dessine. L’homme mystérieux écarte les mains et Paul y aperçoit une litanie de tatouages qui recouvrent même les doigts, accompagnés de grosses bagues rutilantes sous les lampes éclairant la rame. Il les frappe ensemble et le bruit de l’applaudissement rebondit contre les murs du wagon, brisant le silence relatif en prenant le pas sur les crissements des roues du métro sur les rails.

— Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît, dit l’homme à capuche.

L’homme en costume le regarde en haussant les sourcils, avant de reporter son attention sur son téléphone. La femme aux mille piercings le dévisage avec curiosité, et l’infirmière continue son rêve.

— Toi, reprend-il en pointant du doigt la femme percée, réveille la belle au bois dormant.

Le bruit des rails disparaît, laissant place à un silence de plomb presque étouffant. Elle se lève, se rapproche en quelques pas de la femme endormie et lui secoue l’épaule doucement. Celle-ci se réveille en sursaut et balbutie quelque chose d’inaudible.

— Réveillez-vous madame, c’est l’heure du spectacle de rue, dit la jeune fille en souriant. J’espère que vous avez une petite pièce à filer à ce has-been quand il aura fini de nous forcer à regarder ses pas de danse vieillots. Peut-être même qu’il va nous rapper quelques vers qu’il considère engagés.

— Pardon ? Vous êtes ? répond l’infirmière.

— Tu n’as pas tout à fait tort, c’est effectivement l’heure du spectacle, coupe l’homme cagoulé. Je vais essayer d’être bref. Vous me connaissez sûrement, peut-être pas sous cette forme, mais tout de même. La Mort, ça vous parle ? C’est moi. Salut. Ouais je sais, vous vous attendiez sûrement à me voir apparaître sous la forme d’une grande cape qui flotte dans le vide, peut-être même avec une faux à la main, mais on doit savoir évoluer avec son temps. Non, je ne signe pas d’autographe. Nous avons un petit souci à régler ce soir. Deux, en fait. Primo, je m’ennuie. Deuxio, il ne me reste plus assez de place pour vous tous ce soir, je n’ai plus que 3 places dans mon carrosse. Vous pouvez remercier ce gars qui s’est jeté dans le métro.

Paul se sent à nouveau rougir de honte. Les deux femmes le regardent, à la fois confuses et amusées par cet étrange personnage qui fait son spectacle. Il détourne le regard pour essayer de fuir le leur, et s’aperçoit que la rame semble à l’arrêt. A l’extérieur de la vitre, les murs ne défilent plus et lui apparaissent un peu flou, comme s’ils étaient figés dans leur mouvement. La vague de froid revient, se glissant sous son polo et enveloppant son torse comme une liane. Le businessman est toujours plongé dans son téléphone mais laisse échapper un frisson qui secoue son échine et l’homme cagoulé se rapproche de lui avant de claquer des doigts sous son nez.

— Concentre-toi, toi aussi. Bon, ce métro va avoir un accident… avant la prochaine station en fait. Pas de chance, hein ? Surtout pour toi qui a décidé que tu voulais absolument monter dans cette rame. Mais vous avez quand même un peu de pot ! Comme dit précédemment, je m’ennuie. Donc nous allons jouer à un jeu tous ensemble. Enfin, vous allez jouer tous ensemble, et moi je vais vous regarder. Le grand gagnant aura un prix fabuleux : le droit de continuer de vivre. C’est pigé ? Des questions ?

La gêne de Paul est vite remplacée par une angoisse qui bouillonne dans son ventre. Ce type est taré, il est probablement drogué ou quelque chose dans le genre. Est-ce qu’il a une arme ? Un couteau qu’il va dégainer de sa veste trop ample avant de leur sauter dessus ? La jeune gothique semble tout sourire, à l’autre bout du wagon.

— Avise toi de me manquer de respect encore une fois, sale gamin, et j’appelle les flics, c’est pigé ? menace l’homme en costume.

— Oui, oui, super. C’est moi qui dicte la cadence ici. Pigé ? Regardez dehors, pour voir. On ne bouge plus. Je vous ai abstrait du temps qui passe, histoire qu’on puisse tranquillement jouer ensemble. Restez calme, et tout se passera bien. Enfin, tout se passera. Bien, ça reste à voir et ça dépendra pour qui.

Il claque des doigts et Paul sent quelque chose tomber sur ses genoux.

— Prenez la feuille qui vient d’apparaître, le stylo, et marquez vos noms sur la petite ligne en bas. Si vous voulez, vous pouvez même me dire pourquoi vous pensez mériter de gagner, pourquoi ça devrait être vous qui survivez.

Paul inscrit son nom sur la feuille sans trop réfléchir, mieux vaut ne pas énerver ce timbré et se faire tout petit. Pourquoi mérite-t-il de gagner, hein ? Dans un élan d’introspection, il se rend compte qu’il n’a pas vraiment de réponse toute faite à cette question. Pourquoi lui ? Qu’est-ce qu’il apporte au monde ? Est-ce qu’il contribue à quoi que ce soit d’important ? Lui et ses recherches infructueuses que tout le monde considère comme inutile. Oui, c’est sûr, les propriétés markoviennes et autres joyeusetés associées aux processus stochastiques ne sont pas les outils les plus utiles pour aller acheter une baguette chez le boulanger du coin, mais c’est précisément là où il trouve du plaisir. Et finalement, est-ce que vivre de sa passion, ce n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit d’exister ?

— Temps écoulé, hop hop hop on se dépêche.

Un nouveau claquement de doigts et la feuille se volatilise avant que Paul n’ait eu le temps d’écrire autre chose que son nom. Les 4 papiers réapparaissent dans la main de la Mort comme par magie, et il les feuillette pendant quelques secondes.

— Je vais m’occuper des présentations, ce sera aussi rapide. La belle au bois dormant, c’est Hyacinthe. Notre cher monsieur qui est plus important que tout le monde avec son beau costume, et qui a d’ailleurs refusé d’inscrire son nom, c’est Vincent. Celui qui s’est vautré, c’est Paul. Et la dernière, qui a décidément une dent contre la normalité, c’est Niki. Certains d’entre vous ont inscrit des jolies raisons pour lesquelles vous méritez de survivre.

Paul peine à déglutir.

— Je m’en branle, continue la Mort.

Il claque à nouveau des doigts et les feuilles s’embrasent avant de disparaître.

— Trêve de bavardages, des questions avant le début des festivités ?

— Je ne veux pas participer à vos conneries. J’ai un rendez-vous important avec un client, alors je vais gentiment vous demander une dernière fois de me laisser descen…

L’homme cagoulé claque à nouveau des doigts, et la bouche de Vincent disparaît, remplacée par une couche de peau striée de tissu cartilagineux. Il écarquille les yeux et sa mâchoire s’agite mais il n’émet aucun son.

— Toi je t’ai dit de la boucler, dernier avertissement. Quelqu’un d’autre ?

— A quoi on joue ? demande Niki.

— Enfin quelqu’un qui s’investi un peu, s’exclame la Mort avec un sourire.

Hyacinthe

Un autre claquement de doigts de cet étrange personnage et le métro disparaît. Hyacinthe a l’impression d’être dans le vide pendant quelques instants, alors elle ferme les yeux et se laisse flotter. Elle repense à sa longue journée aux urgences, éreintante et remplie d’assez de rebondissements pour toute la semaine. Des patients violents et impatients, ou qui refusent d’écouter les conseils et soins qu’elle leur prodigue. Des échecs, mais aussi des personnes sauvées. Elle aime son métier d’infirmière, mais doux Jésus qu’il est fatiguant. Elle est éreintée, tant physiquement que mentalement, en témoigne ce rêve absurde qui paraît pourtant si réel. Peut-être devrait-elle songer à se reconvertir, apparemment il n’est jamais trop tard, pour une carrière plus calme et des journées plus douces. Elle a marqué sur la feuille qu’elle mérite de gagner pour de multiples raisons, notamment qu’elle apporte des soins aux autres. Sa vie en sauve des centaines d’autres.

Elle rouvre les yeux et se rend compte qu’elle est assise sur une chaise, au milieu d’une petite pièce d’à peine 15 mètres carrés. Les murs en béton l’encerclent, on dirait un bunker comme on en voit dans les films d’action que son mari aime tant regarder à la télé. Des tuyaux rouillés courent le long des parois comme des plantes grimpantes, mais elle n’aperçoit pas de porte de sortie et une odeur de renfermé un peu moite flotte dans l’air. Le cube hermétique est éclairé par une ampoule nue qui se balance au bout d’un fil la reliant au plafond. En essayant de se redresser, Hyacinthe sent quelque chose qui tire sur ses chevilles. Elle se penche en avant et découvre qu’elles sont attachées aux pieds de la chaise par une lourde chaîne métallique. Ses genoux sont presque collés à ceux des autres passagers du métro, et ils sont assis en cercle, face à face. Ils semblent tous aussi perdu qu’elle. La vague de froid qui s’était propagée sur elle après son réveil, désagréable, pénètre son abdomen et elle a l’impression qu’une main glaciale lui enserre le cœur. Le jeune homme cagoulé est adossé à un mur, derrière l’homme qui s’appelait… Paul, peut-être ? Quel étrange rêve, elle savait bien qu’elle aurait dû rester loin de ces films violents qu’il adore tant regarder.

— Bon ! Premier jeu. Pierre Feuille Ciseaux ! Vous connaissez tous, je suppose.

Paul essaye de se retourner mais les attaches de la chaise entravent ses mouvements. Incapable de parler, Vincent secoue vigoureusement la tête et tape des pieds au sol.

— Ecoute mon coco, il va falloir te calmer si tu ne veux pas te faire disqualifier d’emblée.

L’étrange jeune homme a l’apparence négligée tend la main vers Vincent, puis referme ses doigts pour former un poing. Les yeux de l’homme en costume s’écarquillent et il se recroqueville, portant ses mains à sa poitrine alors que des gouttes de sueur perlent sur son front. La Mort relâche son emprise et Hyacinthe repense à la sensation presque spectrale qui règne dans sa cage thoracique, comme si une main tenait son cœur entre ses doigts.

— Pigé ? Bon. On va faire simple. Vous jouez tous en même temps. Si tous les signes sont joués, ou si vous jouez tous le même signe, alors rien ne se passe. Si nous avons seulement deux signes, les joueurs ayant joué le signe perdant sont éliminés. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une personne. Des questions ?

Quelle chance. Quelle chance ! À l’orphelinat dans lequel Hyacinthe a grandi, ce jeu était l’outil de prédilection lorsqu’il fallait départager quelque chose. Qui aurait la dernière glace ? Ou qui devrait s’occuper de laver les toilettes ? Elle y avait joué pendant des années, et avait même pu l’étudier un peu plus en profondeur pendant ses cours de psychologie. Il s’avère que la plupart des personnes réfléchissent de la même façon, et qu’il est possible de distinguer plein d’indices pour prévoir le coup de l’autre. Bien sûr, c’est beaucoup plus difficile à plusieurs joueurs, mais elle a tout de même une longueur d’avance. Elle se demande brièvement ce qui se passera si elle perd. Un réveil en sursaut, des draps couverts de sueur probablement. Rien de trop grave. C’est dingue, ce que le cerveau peut imaginer.

— Pas de question ? Vous êtes sûrs ? Très bien. Et toi, continue la Mort en pointant Vincent du doigt, t’as intérêt à jouer. Alors ! Pierre !

Hyacinthe se remémore les éléments clés de la psychologie de ce jeu de hasard. D’abord, pour une raison obscure, les hommes ont tendance à jouer Pierre au premier lancer. Est-ce que Vincent et Paul connaissent ces petites astuces ? Probablement pas. Donc le bon coup serait de jouer Papier. Reste cette fille à la dégaine bizarre, Niki. Hyacinthe la dévisage, et l’intéressée lui répond d’un petit sourire.

— Feuille ! continue la Mort.

La catin lui fait un clin d’œil, qui dégoûte un peu Hyacinthe. Qu’elle n’espère pas qu’il se passe quelque chose entre elles, elle ne mange pas de ce pain-là. Elle, son anneau au nez qui lui donne l’apparence d’une vache et sa teinture bon marché qui recouvre mal ses cheveux en laissant apparaître des tâches marrons. Non mais vraiment, ces jeunes qui ont perdu la foi la rebutent au plus haut point.

— Ciseaux !

Comme prévu, Vincent lance Pierre. Hyacinthe joue Papier. Niki et Paul, eux, optent pour Ciseaux. Dommage.

— Egalité ! On recommence. Pierre !

Les joueurs retirent leurs mains. Niki lui jette un nouveau regard et mime silencieusement un mot avec ses lèvres. Hyacinthe parvient à deviner “Papier”. Est-ce qu’elle est en train de tricher ? De lui dire ce qu’elle va jouer ? De lui dire quoi jouer ? Elle regarde les autres joueurs, pour s’assurer qu’ils n’ont rien vu. Vincent a toujours les yeux rivés sur la Mort, le visage déformé par la rage. Paul est plongé dans ses pensées, le regard dans le vide.

— Feuille !

Alors maintenant, que jouer. La plupart des joueurs naïfs ont tendance à suivre inconsciemment le coup du joueur précédent, donc il est probable que Vincent joue Ciseaux ou Papier. La petite dévergondée semble indiquer Papier. Pour elle, peut-être. Ou alors, elle voulait vraiment dire à Hyacinthe quel coup jouer ? Comme si elle allait écouter cette fille, qui n’est probablement rien de plus qu’une esclave de Satan envoyée pour corrompre les hommes et femmes aux esprits faibles. Reste Paul, qui ne respecte pas les codes. Au pire, il jouera Pierre et ce sera à nouveau une égalité.

— Ciseaux !

Vincent joue Ciseaux. Paul joue Papier. Pareil pour Niki qui tend sa main, grande ouverte. Hyacinthe sourit triomphalement, elle a joué Ciseaux.

— Super ! Nous avons déjà deux éliminés ! Désolé, Paul et Niki.

— Et merde, dit-elle.

— Qu’est-ce que… Que va-t-il nous arriver ? balbutie Paul.

La Mort ricane, se repousse du mur et pose ses mains sur les épaules de Paul qui devient blanc comme un linge. Niki se renfrogne, s’enfonçant dans sa chaise en croisant les bras.

— Finissons la partie, d’accord ? Nous avons encore deux joueurs en lice. Allez, vous deux. Pierre !

Ne reste que cet homme désobligeant. Elle peut le battre, et facilement. Il a joué Pierre, puis Ciseaux pour la copier. Il ne connaît pas le jeu aussi bien qu’elle, alors il suffira de deviner son prochain coup. D’une main distraite, elle attrape sa médaille cachée sous sa blouse et la retourne dans sa paume, sentant sa chaleur se diffuser dans son corps en espérant qu’elle vienne contrecarrer l’étreinte glacée qui enserre son cœur. Dans sa tête, elle se répète qu’elle est une femme pieuse, respectueuse du Seigneur tout puissant qui la protègera contre les tentations et les embûches qui se trouveront sur son chemin. Car tout ce cirque n’est rien de plus qu’une épreuve qu’il lui impose, une opportunité de prouver sa foi et sa dévotion envers les voies impénétrables de Dieu.

— Feuille !

Le regard de Hyacinthe se pose sur la main de Vincent, qu’il agite de haut en bas quand la Mort clame les mots magiques. Ses doigts sont serrés, mais pas trop. Ce ne sera probablement pas Pierre. Son pouce, lui, repose sur son annulaire et son auriculaire comme s’il essayait de les retenir.

— Ciseaux !

Hyacinthe joue la Pierre. Vincent joue les Ciseaux, comme attendu. Un sentiment de fierté l’envahi soudainement, comme une vague de chaleur qui vient contrecarrer la froideur oppressive de cette pièce. C’était presque trop facile. Finalement, ce n’était pas un cauchemar.

— Hyacinthe est notre dernière joueuse en lice ! On dirait que tu as joué à ce jeu toute ta vie. Très impressionnant, vraiment. Presque autant que la raison pour laquelle tu devrais gagner. Presque.

— Donc j’ai gagné, c’est terminé, c’est ça ? demande-t-elle.

— Et… Et nous ? interrompt Paul.

Un sourire se dessine sous la capuche de la Mort, éclairant son visage pâle à la lumière de l’ampoule.

— Je n’ai jamais dit que le dernier joueur gagnerait. J’ai dit que nous jouerions jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un joueur. C’est Hyacinthe. Vous savez, si je vous propose de poser des questions ce n’est pas pour rien, hein. Si vous me l’aviez demandé, je vous l’aurais expliqué plus tôt. En l’occurrence, ma chère, non. Non, tu n’as pas gagné. Tu es la dernière joueuse en lice, et donc la première joueuse éliminée. Il faut faire attention aux petites lignes quand on signe un contrat ! Désolé pour toi. Enfin, pour tout te dire, je m’en fous un peu. C’est pompeux de dire que tu sauves les autres, comme s’ils avaient besoin de toi. Et puis, c’est un peu chiant pour moi, tu comprends, quand tu me voles mes clients. Bref. Bye.

La Mort

C’est quand même sympa ces petits tournois. Ça faisait bien longtemps qu’il n’avait pas organisé ce genre de fête, alors que ça aide beaucoup à parer à la monotonie du quotidien. Le casting du jour n’est pas le meilleur, mais bon, pas le pire non plus. Ils sont investis, au moins. Peut-être que ça manque un peu de piquant, on dirait qu’ils n’ont pas bien compris la gravité de la situation. Mais la petite Niki a l’air d’en avoir sous la pédale, elle a même essayé de communiquer avec Hyacinthe pour former une alliance. Dommage que cette vieille pimbêche en ait profité pour essayer de la battre. Et le gars tout tremblotant, Paul, il a l’air de cogiter beaucoup. Il va bien s’en sortir pour la suite. Peut-être que Vincent peut amener un peu de peps, s’il retrouve sa bouche. Il a l’air d’avoir la langue bien pendue.

— Comment ça, j’ai perdu ? s’emporte Hyacinthe. Je les ai tous battu ! Ce sont les règles du jeu ! Vous ne pouvez pas les changer en cours de route, vous auriez dû les expliquer depuis le début !

Qu’est-ce qu’elle est chiante. La Mort tire sur sa capuche pour la rabaisser, puis tend la main à nouveau en écartant les doigts. Il la referme en fixant Hyacinthe du regard. En un instant, les yeux de l’infirmière deviennent vitreux et elle arrête de parler. Ses mains se portent à sa poitrine et agrippent sa blouse. Sa tête tombe en avant et emporte le reste de son corps amorphe dans sa chute, renversant la chaise et tombant au sol avec fracas.

— Hop, dit la Mort.

La couleur a complètement quitté le visage de Paul qui ressemble à un fantôme. Il tremble comme une feuille, essayant de balbutier quelque chose sans y parvenir. Vincent a cessé de gigoter et troqué son regard brûlant pour une angoisse qui se lit dans ses sourcils relevés et ses yeux écarquillés. Niki garde sa bouche grande ouverte, comme si elle mimait un cri, ou peut-être par surprise, en fixant feu son adversaire gisant au sol.

— Allez on ne va pas s’éterniser, j’ai d’autres chats à fouetter, moi.

La Mort claque à nouveau des doigts, et tout disparaît.

Vincent

L’étrange cube de béton qui les enfermait disparaît et Vincent se retrouve assis dans un siège confortable en velours rouge, devant une table de casino en demi-lune recouverte d’un feutre vert placée au milieu d’une petit salle de la même taille que la précédente. Un tapis rouge est au sol et les murs sont couverts d’un bois laqué qui reflète la lumière tamisée du spot au plafond. Ses pieds semblent toujours attachés à la chaise, comme ceux de ces voisins assis de part et d’autre. De l’autre côté de la table, cet insupportable gamin se tient fièrement debout en mélangeant un gros paquet de cartes.

— C’est quoi encore ce bordel, dit Vincent.

Il sursaute en entendant sa propre voix et porte ses mains à sa bouche pour la toucher. Elle est revenue, quel soulagement. Une envie brûlante de dire à ce petit con ses quatre vérités, de lui dévoiler qui il est, à qui il s’en prend, et les risques qu’il encourt commence à bouillonner dans son ventre. Mais c’est un mauvais pari. Il lui l’a bien fait comprendre pendant le jeu précédent, et Vincent n’a pas du tout envie de sentir à nouveau cette main glaciale qui se referme sur son cœur comme pour le broyer.

— Attention à ton langage, dit la Mort, c’est le dernier avertissement. Prochain jeu, ça va vous rappeler quelque chose si vous avez déjà mis les pieds dans un casino ! Nous allons jouer au Blackjack, mais j’ai décidé de changer un peu les règles parce que sinon, on va s’ennuyer. Et puis je n’ai pas envie de jouer le croupier, donc il n’y aura pas de croupier. Juste vous !

— Mais du coup ça ne marche pas sans croupier, si ? demande Niki.

— Je n’ai jamais joué au Blackjack, balbutie Paul à l’attention de personne.

— Ça va aller, ne vous en faites pas. Le but est simple : avoir la combinaison de cartes la plus proche possible de 21. Les chiffres de 2 à 10 ont leur valeur normale, et les têtes valent aussi 10 points. L’as, c’est au choix, 1 ou 11. Je vais vous donner deux cartes chacun d’emblée, que vous pourrez révéler ou non, et puis vous pourrez me demander de piocher des cartes supplémentaires si vous voulez.

— Et comment gagner ? demande Vincent.

— Le joueur dont la somme des cartes est la plus proche de 21. C’est tout simple, non ? Des questions ?

N’importe quoi. Les vraies règles, ce serait de jouer contre le croupier et le seul but est d’avoir un meilleur jeu que lui. Mais peu importe, la jeunesse de Vincent a eu sa part de soirées au casino, et il est habitué au Blackjack, tout autant qu’à la roulette ou au Poker. Tout est une question de probabilités, il suffit de savoir quand est-ce qu’il devient trop risqué de piocher à nouveau. Il visualise le tableau de stratégie générale qu’il avait appris par cœur pour optimiser ses gains, à l’époque où il avait encore besoin de se fier à la chance pour gagner de l’argent. Il lui faudra l’adapter un peu en l’absence d’un croupier, mais il devrait être en mesure d’écraser ces deux avortons sans trop de problèmes.

— Excusez-moi, dit Paul d’une voix tremblotante, quand vous dites le plus proche de 21…

— Le plus proche par en dessous. Si vous dépassez 21, c’est éliminatoire, coupe la Mort.

— D…D’accord.

— Et que se passe-t-il pour “le gagnant” ? demande Niki. Je n’ai pas particulièrement envie de finir comme cette vieille.

— Je ne peux pas vous faire le coup deux fois de suite, quand même. Pour cette partie, c’est la personne avec le score le plus bas qui se fera éliminer. Ou la personne qui dépasse 21. Rien de plus ? Allez.

La Mort arrête de battre les cartes et en distribue deux à chaque joueur en les faisant glisser sur la table. Vincent les corne d’un pouce pour en vérifier la valeur. Roi de cœur et 9 de pique. 19. La chance est de son côté. De toute façon, il mérite de gagner. Il a travaillé dur pendant toutes ces années et il dirige maintenant plusieurs entreprises. Il a fait fructifier l’économie qui ruisselle désormais sur cette fille anarchiste profitant probablement des aides de l’état, financées par des personnes comme Vincent. Cet homme sans classe, avec son polo mal ajusté et son bouc qui manque de goût, est sûrement un employé quelconque qui profite des avantages sociaux dont il bénéficie avec son CDI sans contribuer outre mesure. Vincent, lui, profite de sa richesse pour investir dans des causes nobles. Il prodigue sans compter, distribuant un ou deux millions chaque année à des œuvres caritatives pour ces conneries écologistes, ou pour aider à construire des écoles dans les pays du tiers-monde. Tout garder pour lui serait une option, mais il préfère être philanthrope et partager avec les personnes moins bien nanties, d’autant plus que ça fait du bien à son image publique. Et puis quelques millions, il ne les sent même pas passer.

— Vous disiez que nous pouvons révéler nos cartes ? demande Vincent.

— Si l’envie vous en prend, répond sèchement la Mort.

Alors il retourne le roi de cœur, et laisse l’autre carte face cachée. Niki regarde la carte d’un air muet, et Paul semble plongé dans ses pensées, sa bouche mimant des mots sans émettre de sons et ses doigts s’agitant comme s’il comptait quelque chose. S’il n’a jamais joué au Blackjack, le pauvre va devoir s’en remettre entièrement à la chance. Est-ce qu’il saura seulement estimer quand il est bon de piocher, et quand il vaut mieux s’arrêter ?

— Vincent, une autre carte ? demande la Mort.

— Non.

— Niki ?

Elle regarde la Mort comme une biche prise dans les phares d’une voiture. A l’évidence, elle n’a aucune idée de la marche à suivre, et sa nuque suintante qui reflète la lumière orangée de la lampe laisse deviner qu’elle panique. Elle piochera sans réfléchir, dépassera 21 et brûlera. Ne restera alors qu’à écraser l’autre type. Vincent maudit intérieurement sa publiciste qui lui a conseillé de prendre le métro et de se calmer un peu sur les dépenses et les taxis privés, rien de tout ça ne serait arrivé s’il ne l’avait pas écouté.

— Je vais reprendre une carte. Ouais. Ouais, une autre, dit Niki en hochant la tête.

La Mort lui jette une carte, elle y jette un regard et la range avec les autres, face cachée. Elle se recule dans chaise et se laisse glisser contre le dossier, soulevant son t-shirt pour éponger la sueur qui goutte dans son cou. Le regard de Vincent se pose malgré lui sur son petit ventre mince, le piercing à son nombril et le tatouage qui remonte le long de son torse en laissant deviner sa fin sous son soutien-gorge. Dans d’autres circonstances il aurait peut-être pu céder à la tentation. Pas avec elle, mais une fille propre avec ce genre de style, drogues et MST en moins.

— Paul ? continue la Mort.

— Euh… Non. Enfin si. Oui. Une carte s’il vous plaît.

Ce mec n’a aucune idée de ce qu’il fait, clairement. La carte glisse sur la table et il l’attrape d’une main tremblante. Paul prend une grande inspiration, les yeux fermés, puis il les rouvre et regarde le résultat.

— Ok… Ok, laisse échapper Paul.

Tu parles d’une poker face.

— Une autre carte pour quelqu’un ?

Personne ne répond. Bien entendu, il est hors de question pour Vincent de piocher étant donné qu’il a déjà un score de 19. La probabilité de piocher un As ou un 2 est beaucoup trop faible, et tout autre tirage serait une sentence de mort.

— Vincent, je te laisse retourner tes cartes.

D’un geste de la main, il retourne le 9 de pique et le place à côté du Roi de cœur.

— 19, lâche Vincent en souriant.

— Putain, dit Niki.

Une vague de soulagement déferle sur Vincent. Vu la réaction de la mioche, elle doit avoir un score inférieur et il gagne donc automatiquement la partie. Ou tout du moins, il ne sera pas éliminé.

— Paul, allez, continue la Mort.

Le pauvre homme maigrelet semble trembler de tous ses membres et son visage a pris une teinte encore plus pâle qu’auparavant. Un peu plus et il deviendra transparent. Il arrive à attraper ses cartes et les retourne doucement, révélant un 6 de trèfle et un 7 de carreau. Il retourne ensuite sa carte supplémentaire, un 4 de carreau. 17 points. Ce n’est pas passé loin.

— Oh putain ! Énorme ! s’exclame Niki.

Elle retourne ses cartes pour montrer un 6 de cœur, une dame de pique et un As de trèfle. Si elle considère son As comme un 1, elle se retrouve aussi avec 17 points. Vincent est estomaqué. Cette gamine a pioché alors qu’elle avait déjà 16 points. Elle est tarée. Ou alors, elle ne réfléchit pas du tout et mise tout sur la chance. Paul lance un regard médusé aux cartes de Niki qui égalent les siennes, l’air tout autant perplexe. Peut-être se rend-il aussi compte de la folie dont elle a fait preuve en piochant.

— Il se passe quoi, du coup ? On n’est pas éliminés tous les deux, si ? demande Niki.

— Non ça ne m’arrangerait pas. Nous allons refaire une manche.

— Des foutaises ! J’ai clairement gagné ! Cette fois, vous l’aviez dit, le gagnant est celui qui a la plus grande combinaison. C’est moi. Je mérite cette victoire. Les règles sont les règles.

La Mort jette un regard à Vincent et tend la main, il tressaille alors sous le coup de la peur en reculant dans son siège comme pour essayer de s’éloigner du croupier mais la chaise est vissée au sol et il est coincé.

— Attention, toi.

Le jeune à capuche récupère les cartes sur la table, puis les met de côté et distribue deux nouvelles cartes à chacun. Vincent essaye de faire le point dans sa tête mais la menace du garçon l’a déstabilisé et il est d’autant plus déconcentré que frustré de sa réaction. Il n’est pas un peureux. Il n’est pas lâche. Il mérite cette victoire, et s’il doit gagner à nouveau, il le fera. Cette gamine ne peut pas avoir de la chance deux fois de suite.

Niki

Le pire dans tout ça, ce n’est pas ce gros lard qui la dévore du regard comme si elle était un bout de viande, ni même l’autre cruche qui a refusé de s’allier avec elle. Elle en a payé le prix, et Niki a hâte de regarder ce porc perdre la partie. Non, le pire, c’est le manque. Elle sent les sueurs froides qui viennent se mêler à l’étreinte glaciale dans sa poitrine, elle serait prête à donner n’importe quoi pour rentrer chez elle et s’envoyer un rail. Au moins, ça lui fera une bonne anecdote à raconter à qui veut bien l’entendre, même si on la traitera sûrement de folle qui hallucine. Ce ne serait pas la première fois. Est-ce qu’il lui reste de quoi se défoncer chez elle ? Elle n’en est plus très sûre, mais au pire elle ira voir ce gars qui la paye une fortune pour un petit coup de main. Vite fait, bien fait. Et elle pourra claquer le pactole dans la poudre, et tout ira mieux. Que lui disait sa mère, déjà ? Qu’elle avait un avenir radieux, que tout lui était promis et qu’elle avait préféré tout gaspiller dans la drogue et l’alcool. Prodiguer, un truc du genre. Elle et ses grands mots, vraiment.

Elle regarde ses cartes, un 10 de trèfle et un 5 de carreau. 15. Le premier jeu était beaucoup plus drôle et laissait la place à la chance pure. Celui-ci est plus frustrant. Niki sait qu’il y a sûrement une bonne façon de compter, de délimiter quand il faudrait tirer une carte supplémentaire, et quand il vaudrait mieux s’arrêter, mais elle n’a vraiment pas la tête à ça. Le vrai plaisir vient du frisson du risque, comme une funambule qui s’avance sur un fil en risquant une chute vertigineuse à chaque pas tout en savourant la tension du danger. L’autre gars, Paul, semble à nouveau plongé dans ses calculs complexes les yeux fermés, agitant ses doigts en mimant des mots avec la bouche. Elle ne pourra pas le battre à ça, mais peut-être qu’en le choquant un peu elle pourra le déstabiliser.

Niki retourne ses deux cartes, dévoilant à ses adversaires son score. Vincent la dévisage, un peu surpris mais elle identifie rapidement la lueur caractéristique du dédain dans ses yeux. Ce regard rabaissant, les sourcils un peu retroussés, qu’on lui jette si souvent quand elle se promène dans la rue comme si d’un coup d’œil il était possible de juger de sa valeur en tant que personne. Un sourire se dessine sous la cagoule de la Mort.

— C’est osé, dit-elle.

— C’est stupide, répond Vincent.

Il se recule dans son siège, l’air satisfait. Il a probablement plus que 15, qu’à cela ne tienne. Paul rouvre les yeux et les pose sur les cartes de Niki, avant de la regarder dans les yeux en levant un sourcil. Il est confus, tant mieux.

— Vincent, une carte ?

— Non.

Il a donc plus de points qu’elle, sinon il aurait pioché.

— Paul ?

— Euh… Non plus.

Bon. Lui aussi. La marche à suivre est claire, si elle ne fait rien, elle va perdre. Son sang s’accélère sous l’effet du stress et de l’adrénaline, elle sent sa gorge qui se contracte. Quel doux plaisir, cette intensité qui la parcourt et qui donne de la couleur à la vie, comme une chaleur qui prend le contrôle et qui exacerbe les sensations.

— Moi je vais prendre une carte, lâche Niki.

Sans un mot, la Mort lui glisse une carte qu’elle ne regarde même pas avant de la retourner et de la placer à côté des autres. Elle préfère poser son regard sur ses adversaires, Paul qui peine à déglutir et se retourne vers ses propres cartes en essuyant d’une main son front moite, et Vincent qui écarquille les yeux. Elle savoure leur stress, clairement elle vient de dépasser leurs scores et ils sont en train de remettre en question toute leur stratégie. Pendant un dernier souffle, elle prend le temps de savourer la décharge électrisante qui la parcourt, ce saut dans le vide sans parachute. Finalement, Niki se décide à regarder sa carte et un 5 de pique trône à côté des deux premières, le 5 de carreau et le 10 de trèfle.

— Waouh, j’ai une paire, ça fait quelque chose ?

— Non, bien sûr que non, éructe Vincent.

— C’est toi qui décides des règles, maintenant ? coupe la Mort.

— N… Non. Pardon.

Paul laisse échapper un petit gémissement paniqué.

— Mais malheureusement, Niki, non, une paire ça ne fait rien. Tout va bien, Paul ? Tu veux une autre carte ? lui demande la Mort.

Le regard furtif de Paul alterne entre ses cartes et celles de Vincent, comme s’il essayait de voir à travers pour en deviner les chiffres et savoir s’il lui est nécessaire de piocher. Il y a quelque chose de mignon chez lui, avec sa cicatrice au-dessus de la lèvre qu’il essaye de cacher sous son bouc, ça lui donne un petit côté chétif et innocent qui donne à Niki l’envie de le corrompre. De le briser.

— Je vais en prendre une autre, intervient Vincent.

— Tu as eu l’impression que je m’adressai à toi ? demande la Mort.

— C’est mon tour. Je crois.

D’un sourire pincé, la Mort lui jette une autre carte qui glisse sur le feutre recouvrant la table. Vincent l’attrape et la retourne. La couleur disparaît de son visage. Il la pose sur la table face visible, l’écrasant d’une main.

— C’est quoi ces conneries ? J’ai déjà eu le Roi de cœur à la manche précédente. Elle est là, dans les cartes que tu as mises de côté. Retourne-les ! Je veux les voir !

Entre ses doigts, Niki aperçoit l’illustration du Roi de cœur, avec sa main levée portant une dague qui semble traverser sa tête. Elle repense à ce que lui avait raconté une amie particulièrement férue de tirage de cartes, comme quoi le Roi de cœur était parfois appelé “Roi Suicidaire” à cause de son illustration. Elle laisse échapper un petit rire devant l’absurdité de la situation, et ce vieux croûton incapable de respecter leur maître du Jeu qui lui a pourtant clairement fait comprendre qu’il décidait de ce qui se passait.

— Oups, on dirait que vous avez encore oublié de poser assez de questions ! Je n’ai jamais dit que nous jouions avec un paquet de cartes traditionnel de 52 cartes. Il ne vous paraît pas un peu gros, celui que je mélange ? En fait, j’ai pris plein de paquets différents. Je ne sais pas trop s’il est équilibré, d’ailleurs. Apparemment il y avait 2 Rois de cœur, c’est fou.

— C’est des conneries ! Quel intérêt de nous forcer à jouer à votre truc à la con si c’est pour tricher !

— La triche, c’est plutôt quand on ne respecte pas les règles. Par exemple, quand je t’ai demandé plusieurs fois d’être un peu plus poli, un peu plus calme. De me respecter. Je te propose une deuxième chance, et toi, tu te crois en droit de me manquer de respect ?

— Je…

— Oui, oui. Je m’en fous en fait si tu veux me présenter tes excuses. Retourne tes autres cartes.

Son penchant pour la prise de risque est en train de se transformer à l’intérieur de Niki, elle sent la vague de chaleur, la tension, l’épée de Damoclès et l’abîme qui se transforment en un plaisir souverain. Elle regarde Vincent se faire museler par la Mort. Il le tient par les couilles. Le bonheur vindicatif de voir ce genre de déchet se faire réduire à néant n’a pas sa pareille, et Niki se demande si elle ne va pas même apprécier le voir crever. Il ferme les yeux et semble réciter quelque chose dans sa tête.

— Allez, on n’a pas toute la journée, reprends la Mort.

L’homme à capuche lève la main et mimique une pichenette en direction des cartes face cachées de Vincent, qui se retournent d’elles-mêmes sur la table. Dame de pique. 8 de carreau. Avec le Roi de cœur, il arrive à 28, bien au-delà de la limite imposée à 21.

— Ciao, dit la Mort en souriant. Pour de vrai, cette fois.

Il tend à nouveau la main en direction de Vincent, les doigts écartés, avant de la refermer dans un poing qu’il serre de toutes ses forces. L’homme en costume rouvre subitement les yeux, et essaye de balbutier quelque chose comme pour implorer son bourreau de faire preuve de pitié envers lui. Il porte ses mains à sa poitrine avant de tomber en avant, cogne sa tête sur la table et glisse sur le côté, emportant sa chaise dans sa chute et finissant affalé par terre.

La Mort

Insupportable ce vieux con. Clairement il se croyait au-delà de tout. Tout l’intérêt du tournoi est d’essayer d’être aussi neutre que possible, pour leur laisser une chance de tirer leur épingle du jeu, mais c’est tellement dur quand on se retrouve face à des caractères aussi prétentieux. Ce n’est pas faute de lui avoir fait preuve de grâce, et plus d’une fois. Il n’avait qu’à se calmer. Oui, le croupier à triché. Un tout petit peu. Ok, beaucoup. Il a changé la carte qui devait être distribué à Vincent, mais c’est pour la bonne cause. Sa cause. Hors de question qu’il s’en sorte indemne et qu’il continue au dernier round.

Les deux autres sont beaucoup plus intéressants. Cette fille, Niki, elle a l’air de jouer non pas par stratégie, mais par recherche de tension. Elle essaye de s’allier à d’autres joueurs, elle révèle son jeu. Qu’est-ce qu’elle avait marqué comme bonne raison de survivre, déjà ? “Je vis ma vie à fond, et ce n’est pas près de s’arrêter”. Elle veut le frisson du risque. Elle l’aura. Et lui, Paul, il a l’air de ne tenir plus qu’à un fil. A l’inverse de son adversaire, il compte, il mesure, il calcule. Il joue pour gagner, tout en essayant de garder son stress sous contrôle.

Leur final sera explosif.

La Mort claque des doigts à nouveau et la salle de casino disparaît. Ses deux derniers joueurs en lice se retrouvent assis sur des petits tabourets séparés par un guéridon en bois. Une lumière diffuse éclaire le parquet vieilli de la pièce et les murs recouverts de papier peint vert au motif de lierre grimpant.

— Bien ! Vous vous en doutez, c’est la dernière partie. Tout d’abord, félicitations à vous deux d’en être arrivés aussi loin.

Paul regarde autour de lui, toujours aussi pâle. Il semble avoir réussi à se calmer un tout petit peu, mais ça ne va pas durer : le pire est encore à venir. Niki, elle, transpire de plus en plus et semble être parcourue de frissons qui la font greloter. La Mort se met à errer dans la pièce, laissant ses baskets faire grincer le parquet à chaque pas. Il glisse la main dans son sweatshirt et en sort un revolver chromé, reflétant la lumière de l’ampoule jaunâtre sur sa surface.

— Je vous en supplie, laissez-moi partir, finit par lâcher Paul les larmes aux yeux.

— Allez, c’est presque fini, un dernier jeu et c’est bon, essaye de le rassurer la Mort.

— Allez. Paul. Finissons-en, dit Niki en souriant.

— Pour votre dernière partie, nous allons jouer à la roulette russe. Enfin, vous allez y jouer.

Paul laisse échapper un autre gémissement alors que les yeux de Niki s’ouvrent en grand.

— C’est plutôt classique. Le barillet du revolver a 6 emplacements. Je ne placerai une balle que dans l’un d’entre eux. Vous alternerez les tirs. Soit c’est un tir à blanc. Soit c’est perdu. Je pense que je n’ai pas besoin de vous indiquer comment gagner ?

— Garder sa cervelle dans sa tête, répond Niki d’une voix monotone comme si elle répondait à un professeur.

— C’est pas possible… C’est pas possible… J’y crois pas, marmonne Paul.

Paul

Il tremble de tout son corps, assis sur ce tabouret inconfortable. La panique est en train de prendre possession de son esprit et il a de plus en plus de mal à se concentrer. Pourtant, le jeu semblait être plutôt en sa faveur jusqu’ici. Des jeux de chance principalement, mais où il est possible de mitiger le hasard et d’opter pour l’option la plus à même de lui apporter la victoire. Comme pour le Blackjack, il ne lui avait fallu qu’une poignée de secondes pour calculer s’il valait mieux piocher, ou si le risque d’obtenir une carte trop grande était supérieur à 50%. Il avait eu moins de succès avec le Pierre Feuille Ciseaux car cette femme blonde semblait connaître les grands préceptes de la psychologie qui régissent ce faux jeu de hasard, mais il s’en était sorti indemne. En se basant sur les statistiques et les probabilités, on pouvait toujours réduire un choix aléatoire à quelque chose de plus concret. Il en avait fait tout son credo, et il s’en remettait toujours aux pourcentages pour décider comment mener sa barque. Par chance, malgré sa dyslexie, il était un prodige des mathématiques et son cerveau pouvait retourner les problèmes en un claquement de doigt, pour en abstraire la conclusion qui en découlait.

Le problème de la roulette russe, c’est que c’est la chance à l’état pur. Il n’est pas possible d’influer sur son destin, ou de prendre la bonne décision pour limiter le risque. A part ne pas y jouer, bien sûr, mais ce n’est pas possible aujourd’hui selon toute vraisemblance. Comme il regrette de s’être jeté dans ce dernier métro. 30 minutes d’attente sur le quai du métro, ç’aurait été préférable à cet enchaînement de traumatismes dont il ne ressortira pas indemne, tant est si bien qu’il gagne cette dernière partie.

La Mort sort une balle de sa poche, fait pivoter le barillet d’un geste et la glisse à l’intérieur. Paul n’arrive pas à décrocher le regard du revolver qui brille, obnubilé par cet instrument du carnage qu’il devra bientôt pointer sur lui-même. D’un coup de main, l’homme à cagoule lance le réservoir cylindrique qui se met à tourner à toute vitesse en émettant des cliquetis, empêchant Paul de suivre la balle du regard, avant de le refermer d’un coup sec dans le pistolet. Pas de chance, il l’a refermé en pleine rotation donc les probabilités sont neutres. S’il avait attendu que le barillet se stabilise, il y aurait eu une chance un peu plus élevée que la balle finisse dans les emplacements qui se retrouvent vers le bas, la gravité l’entraînant vers le sol par rapport au reste des chambres vides. Mais ce n’est pas le cas ici, et chaque emplacement présente une chance sur six de mettre fin aux jours du joueur.

— Des questions ? demande inlassablement la Mort.

— Qui commence ? demande Paul dans un élan de courage.

A vrai dire, cela avait peu d’importance. Il somma brièvement les probabilités de survivre en alternant les tirs entre chaque joueur. Selon toute logique, le premier joueur devrait dans le pire des cas survivre à 3 coups, et le deuxième joueur à 2 coups, mais le deuxième joueur aurait en théorie des coups à tirer plus risqués, sans parler du 6ème qui serait assurément fatal dans le cas où la partie y arrive.

— Je vous laisse choisir, répond la Mort.

— Les… les femmes d’abord, balbutie Paul.

— Oh c’est bien trop aimable. Mais j’insiste, vraiment. Commence, répond Niki.

Peu importe. Une chance sur six de tomber sur la balle au premier tir. La Mort pose le revolver dans la main de Paul et il sent le métal froid contre sa paume. Il porte le canon à son front en essayant d’ignorer son instinct de survie qui lui hurle de s’enfuir et le sang qui palpite dans son cou. Des deux mains, il agrippe le pistolet et ferme les yeux, essayant de se concentrer sur n’importe quoi sauf la panique qui le submerge.

Il appuie sur la gâchette avec ses pouces. Clic.

Paul rouvre les yeux et Niki applaudit, les yeux rivés sur lui. Une chaleur se répand entre ses jambes et il découvre en baissant les yeux qu’il s’est uriné dessus sans s’en rendre compte, et qu’une tâche sombre se répand sur son pantalon. Il pose le revolver sur le guéridon alors que ses joues s’empourprent, une légère gêne le rattrape mais est bientôt ensevelie sous les vagues de peur qui s’abattent sur lui sans relâche.

Niki attrape le pistolet et le regarde, un sourire au coin des lèvres.

— Je dois bien te l’avouer, je pensais pas que t’aurais les couilles. Je t’ai mal jugé, Paul, désolée.

Elle pointe le pistolet sur la Mort.

— Il se passe quoi si je tire ?

— Bien essayé. C’est la disqualification, malheureusement, sinon ce serait trop facile.

Niki redirige le canon vers Paul. Ses yeux se perdent dans le trou noir au bout du tube en métal, un abysse qui l’appelle.

— Et ça ?

— Ce n’est pas autorisé non plus. Utilise le pour te tirer dessus, uniquement. Avant que tu ne me le demandes, non tu ne peux pas non plus tirer par terre ou en l’air.

— Ok, je voulais juste être sûre. De toute façon, ce ne serait pas aussi drôle.

Paul la regarde relever le pistolet et le poser sur sa tempe. Elle soutient son regard avec un air de défi. Ou plutôt, un air de démence. Ses yeux sont grands ouverts et le blanc encercle ses iris sombres à la pupille complètement dilatée. Elle est surexcitée, en témoigne aussi la sueur qui recouvre sa peau claire.

Elle appuie sur la gâchette. Clic. Elle repose le revolver sur le guéridon.

Il attrape le pistolet d’une main chancelante, malgré son appréhension. Encore 2 tirs à survivre, peut-être un seul si le prochain est fatal pour Niki. Ses pensées se bousculent, il a du mal à calculer ses chances de survie, et il se demande même s’il serait préférable de ne pas les connaître, pour une fois. La main glacée qui enserre toujours son cœur lui rappelle qu’il ne peut pas y échapper.

Paul repose à nouveau le canon contre son front, mais décide de garder les yeux ouverts. Il veut voir Niki, il veut maintenir son regard, la défier. Il ne peut pas céder à la panique. Pas après tout ça. Ses pouces se posent sur la gâchette alors qu’elle mord sa lèvre inférieure, laissant ses dents apparaître.

Il appuie. Clic. Son estomac est dans ses talons, et le monde tourne autour de lui. Des gouttes de sueur tombent de son front sur ses cils et il cligne des yeux pour s’en débarrasser. Son cœur n’a jamais battu aussi vite.

Niki n’attend pas que Paul repose le revolver et elle se penche en avant pour lui ôter des mains.

— Mon tour.

Elle le pose sur sa tempe et un sourire illumine son visage, dévoilant un autre piercing caché sous ses lèvres. De sa main libre, elle joue avec une boucle d’oreille en la faisant tourner. Ses yeux écarquillés et son sourire lui donnent un air maniaque, on dirait presque qu’elle apprécie ce qu’il se passe. Paul a envie de vomir.

Clic.

Un juron échappe à Paul. Il va vraiment devoir tirer la dernière balle. Une chance sur deux. Son estomac fait des bonds, remontant de ses talons jusqu’à ses lèvres. La chaleur moite entre ses cuisses irradie. Niki laisse échapper un petit rire dément et met la main devant sa bouche.

— Ouah quelle décharge, dit-elle.

Le revolver est toujours rivé sur ses tempes, son regard perdu dans celui de Paul. Mais elle ne le regarde pas vraiment, elle ne le voit pas. Elle a l’air perdu dans son délire. Son index se pose à nouveau sur la gâchette.

Clic.

Elle se mord à nouveau les lèvres et une goutte de sang coule sur son menton alors que ses dents s’enfoncent dans sa propre chair. Enfin, elle repose le revolver sur le guéridon sans lâcher Paul du regard.

— Désolée, petit chat. Il ne reste qu’un emplacement. C’était trop tentant, ce dernier coup, alors je te l’ai piqué. J’espère que tu ne m’en voudras pas.

Le tumulte dans l’esprit de Paul s’est calmé, la tempête est retombée. Il n’y a plus de vent, l’orage s’est arrêté. Plus besoin de se poser de questions. À eux deux, ils ont tiré 5 blancs. Il ne reste qu’un emplacement. La balle y réside, c’est sûr. Il est foutu. Impossible de la tirer ailleurs, la Mort l’a clairement dit. Ni au sol, ni sur Niki. Il doit la tirer dans son propre crâne, sinon quoi il mourra. Sauf…

La Mort

Elle est complètement allumée. Quel plaisir d’avoir une joueuse de ce calibre. Est-ce que c’est la première fois que quelqu’un tire deux fois de suite ? Peut-être. En tout cas, il ne souvient pas de la dernière fois où c’est arrivé. Il ne peut pas laisser la partie s’arrêter comme ça.

— Je n’ai jamais dit que vous aviez le droit de tirer plusieurs coups pendant votre tour, dit la Mort.

— Non, mais tu n’as jamais dit que nous n’avions pas le droit. Tu as dit que nous devions alterner des tirs. J’ai alterné avec Paul. Maintenant, c’est son tour.

Elle est maline. Paul est amorphe sur sa chaise et des larmes commencent à couler le long de ses joues. Il va céder d’un moment à l’autre et mettre un terme à la partie.

— Paul. Est-ce que tu aurais tiré plusieurs fois si tu savais que c’était possible ?

Son regard se pose sur la Mort, les yeux vitreux. Puis il se reconcentre, et une lueur scintille au fond de son regard alors qu’il semble à nouveau plongé dans ses calculs.

— Euh… Oui, probablement. Les deux premiers, sûrement. Après, à voir.

— Bonne réponse. On recommence.

Niki applaudit. C’est drôle, il se serait attendu à ce qu’elle geigne comme les autres, se plaignant d’avoir mérité sa victoire, et que ce n’était pas juste, et ceci et cela. Elle est bien, cette petite.

— Cette fois-ci, je mettrais deux balles dans le barillet.

Paul

La Mort s’est transformée en ange gardien dans l’esprit de Paul. Une manche bonus. Une dernière chance. Et cette fois, il mettra deux balles dans le barillet. Il le regarde ouvrir le revolver, en extraire la balle qui était prête à être déchargée dans sa propre tête, en tirer une autre de sa poche, réinsérer les deux dans le barillet avant de le faire tourner et de refermer le pistolet d’un geste sec du poignet.

— Vous aurez aussi la possibilité, si vous le souhaitez, de faire tourner le barillet à nouveau quand votre tour viendra. Par contre, il est désormais interdit de tirer plusieurs balles, c’est clair ?

Niki et Paul acquiescent en silence. Les balles sont côte à côte. Il y a sûrement quelque chose à tirer de ça. Mais quoi ? Comment est-ce qu’il peut utiliser cette information pour faire tourner la chance ? Quel impact sur la décision de faire tourner le barillet à nouveau ou non ? La Mort veut lui faire passer un message, c’est sûr. Une dernière chance d’exploiter ses compétences.

— Paul. Tu commences, dit la Mort.

Pour le premier tour, rien n’a changé. Au lieu d’avoir une chance sur six de perdre, c’est une chance sur trois. Mais sinon, rien ne change. Il attrape le revolver des deux mains et pose le canon contre son front trempé de sueur. Ses pouces se posent sur la gâchette. Niki est presque en transe, les yeux exorbités et les dents qui s’enfoncent dans sa lèvre.

Clic.

Il reprend sa respiration alors qu’il ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait cessé. Niki lui arrache le pistolet des mains sans attendre qu’il ne le repose. Pas de balle dans la chambre. Si les deux balles sont côte à côte, alors… Alors il est là, le coup à jouer. Dans les quatre chambres vides, une seule précède les balles. Les trois autres, après la rotation d’un cran du barillet, laissent place à une autre chambre vide. Donc si elle décide de ne pas faire tourner le barillet, elle a 3 chances sur 4 de tomber sur un blanc. Alors que si elle le fait tourner…

Niki décroche le barillet en le poussant d’une main et le relance de l’autre, laissant le cylindre tourner à toute vitesse dans un déluge de cliquetis. Elle le porte à son oreille et lève les yeux au ciel.

— J’ai toujours rêvé de faire ça, lâche-t-elle.

D’un geste sec, elle rengaine le barillet. Elle est revenue à une chance sur trois. Paul savoure cette erreur qu’elle a commise, probablement à son insu. Cette fille est folle à lier, elle est complètement prise dans ses délires et se laisse emporter par l’adrénaline. Il la dévisage alors qu’elle ouvre la bouche et y glisse le bout du revolver, laissant sa langue danser autour du métal. Elle appuie sur la détente.

Clic.

Elle lui tend le pistolet, qu’il attrape sans rien dire. Paul jette un coup d’œil à la Mort dont le visage dissimulé sous sa capuche laisse apparaître un sourire.

Il ne doit pas faire tourner le barillet. Trois chances sur quatre que ce soit un blanc. Paul porte le canon à son front et une goutte de salive tombe sur son nez. Il agrippe le manche des deux mains et fixe son adversaire qui se dandine sur sa chaise.

La Mort

Il regarde la cervelle de Paul jaillir de l’arrière de son crâne et s’étaler sur le papier peint. Des bouts de chair dégoulinent doucement en direction du sol, laissant sur leur passage une trace rougeâtre. Son tabouret bascule en arrière, entraîné par le mouvement du corps qui y siège et qui s’étale sur le sol. Dommage pour lui, finalement il n’aura jamais trouvé le plaisir du risque. Elle lui plaît bien, cette petite Niki. Peut-être un peu trop tête brûlée, mais elle a participé à fond, et elle n’a pas eu peur de mettre sa vie en jeu pour l’amour de l’adrénaline. Nul doute qu’il devra revenir la chercher dans peu de temps, quand elle se sera cramé les ailes avec une drogue mal dosée ou une idée stupide du genre grimper un gratte-ciel parce qu’elle s’ennuie.

Un claquement de doigt et la Mort se retrouve sur le quai d’un métro presque vide. Une femme blonde est assise à l’intérieur, somnolant à moitié avec sa tête appuyée contre la vitre. Un homme en costume se tient à la barre, captivé par son téléphone. Une jeune fille criblée de piercings se lève subitement, prise de panique, avant de sortir de la rame en courant. Un homme passe à côté d’elle et se jette dans le métro alors que les portes se referment sur son pied, le faisant trébucher. Elle ne le regarde pas. Elle ne fait pas demi-tour. Elle s’enfuit, et sort de la station.

La Mort touche la rame d’une main froide, elle va dérailler au prochain virage. Les trois occupants rejoindront sa cargaison de morts du jour. La quatrième victime a bien mérité une deuxième chance.