Thriller

#21 - Penimals

#21 - Penimals

Semaine 17. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Le Procès Thème 2 : Madagascar Thème 3 : 💣 · 🪶 · 🔍 · 🪾Contrainte : Ecrit au présent Bon déjà la contrainte, hein, j'écris quasiment tout le temps au présent parce que je trouve ça beaucoup plus simple. Je vais pas m'en plaindre, il faut savoir savourer les petits moments de simplicité dans la vie. Le côté Procès m'a tout de suite fait de l'oeil, parce que ça fait un lien avec des jeux vidéo que j'adore : les visual novel. C'est grosso modo des livres avec des images, généralement des jeux vidéo sans gameplay à proprement parler mais plutôt des milliers de boîtes de dialogue qui s'enchaînent. Parmi eux on retrouve deux séries que j'ai dévoré et qui mettent au centre de leur narration des procès plus ou moins loufoques mais non moins intenses : Phoenix Wright, et Danganronpa. Et en fait, bah je me suis un peu pris un mur parce qu'il s'avère que c'est super difficile d'écrire quelque chose avec du suspense et une intrigue qui se déroule pas trop "facilement". C'était quand même drôle de créer des personnages un peu plus colorés que d'habitude. Mais bon, on apprend et continue !Musique d'ambiance : Deux musiques plus ou moins intenses (beaucoup plus intenses que le récit mais bon) : Discussion -HEAT UP- - Masafumi Takada (pour Danganronpa) Pursuit - Cornered - Masakazu Sugimori (pour Phoenix Wright)#21 - Penimals — Non ! Oh non ! J’ai perdu mon stylo ! On me l’a volé ! Madame ! s'écrie Lou à l’attention de la professeure qui rangeait ses affaires. — Tu es sûre qu’il n’est pas dans ton sac ? répond-elle d’un ton las. Lou se penche sur le côté de son bureau pour vérifier, laissant tomber ses longs cheveux blonds dans une cascade étincelante, puis les remet d’une main derrière ses épaules. Elle fouille son sac à dos, ouvrant tour à tour chacune de ses poches en essayant de retenir ses larmes. — Il n’y est pas, j’en suis sûre... Madame, je l’avais au début du cours, il est forcément dans la pièce. Forcément dans les mains du voleur, dit Lou en jetant un regard à son voisin. Malo hausse les épaules, décochant un sourire en coin. — Ah bah oui, bien sûr, c’est ma faute. Les cinq élèves du club dessin sont assis derrière des bureaux simples en bois disposés en U. Ils se rassemblent ici un midi par semaine pour travailler ensemble, ou chacun de leur côté selon leurs envies du moment, sous l’œil avisé de la professeure d’arts plastiques qui se passerait bien de ces heures sup sans grand intérêt. Ces petits ne sont pas entièrement dénués de talent, mais leur avenir n’est clairement pas dans l’art, en témoignent leurs créations. D’habitude, elle leur donne un exercice simple puis les laisse travailler pendant une petite heure avant de les libérer. À défaut d’être des ados normaux, des petits 6ème dociles et effrayés par ce nouveau monde, ils sont hauts en couleur et ça leur donne quand même un petit cachet qui vient mettre un peu de piment dans ces heures de club interminables. Tout de même, un stylo, c’est pas la fin du monde et elle va s'en remettre la petite. — Écoute, Lou, c’est l’heure. Vous devez filer au self avant de retourner en classe. C’est juste un stylo, tu n’auras qu’à en utiliser un autre. — C’est pas juste un stylo ! C’est un Penimal ! Et un rare ! La petite blonde la regarde depuis son bureau à l’extrémité du U, les yeux brillants et les lèvres tremblantes. On pourrait presque croire que son monde est en train de s’effondrer, tout ça pour un Penimal, ces stylos affublés d’une figurine d’animal qui ont pris le collège d’assaut comme une avalanche. Il est rare de croiser un élève qui n’a pas sa mascotte préférée, le cerveau lavé par la déferlante de publicités et d’objets dérivés, de stickers, de cahiers et autres fournitures scolaires arborant ces animaux hauts en couleur. Ils sont partout. Le regard de Malo alterne entre Lou et la professeure, à moitié dissimulé par ses cheveux châtains qui retombent lourdement sur son visage criblé de boutons, occultant ses yeux sous un rideau de gras. À côté de lui, Gretchen est recroquevillée sur son bureau, fidèle à elle-même, comme si elle voulait disparaître. On dirait que sa peau est encore plus pâle que d’habitude. Les reflets de la lumière sur ses cheveux roux et frisés accentuent le contraste saisissant avec son visage aux couleurs d’un cachet d’aspirine. — Madame ? demande Regina en levant la main. Il manquait plus que ça, tiens, se dit Madame Machro. La première de la classe avec ses cheveux tirés en arrière dans un chignon. Ses grosses lunettes rondes surplombent les taches de rousseur qui parsèment son nez. La pauvre, avec ses dents trop grosses qui l’empêchent de parler correctement et son style à mi-chemin entre une secrétaire et une bibliothécaire... La puberté est sans pitié. — Oui, Regina ? — Je comprends que le temps presse, mais nous ne pouvons à l’évidence pas laisser cette affaire sans résolution. Chaque seconde qui passe est une opportunité de plus pour le voleur de s’en sortir indemne. Lou, tu me confirmes que tu es sûre que tu avais ton stylo quand tu es entrée dans la salle ? — O-Oui... — Bien. Alors madame, je propose que nous verrouillions la porte. Le voleur sera piégé parmi nous, et nous aurons le temps d’élucider cette affaire sans lui laisser d’échappatoire. — Regina... Je comprends que tu prennes ton rôle de déléguée au sérieux, vraiment, mais il n’y a pas besoin d’en faire une affaire d’état. Ce n’est qu’un stylo. Allez manger, et n’en parlons plus. — NON ! hurle Lou. De l’autre côté du U, Samson regarde la victime avec un regard empli de pitié. Il y a des burgers ce midi, à la cantine, alors son stylo hein... Il passe une main dans ses cheveux courts pour les ébouriffer un peu plus, puis commence à ranger ses affaires dans son sac. Gretchen tend une main vers lui pour lui intimer de s’arrêter, mais elle ne lâche pas Madame Machro du regard. — Nous resterons ici tous les cinq et tirerons l’affaire au clair. Je pense que nous pouvons vous exempter de tout soupçon, madame, étant donné que vous représentez le corps éducatif. Vous pouvez me faire confiance, en tant que délégué de classe je veillerai au respect des règles de l’établissement. Elle ne lâchera pas le morceau. Après tout, autant les laisser faire leurs bêtises, et tant pis s’ils meurent de faim dans l’après-midi. — Peu m’importe. Je reviens dans 45 minutes et vous avez intérêt à avoir fichu le camp. Regina regarde la professeure sortir de la pièce, se lève et va fermer la porte. Elle marche jusqu’au tableau, face au U maintenant marqué d’un trou à sa place initiale, et s’appuie sur le bureau de Madame Machro. — Voilà ma proposition, nous allons mener un procès pour révéler qui d’entre nous est le mécréant qui a volé le stylo de Lou. Une fois que nous l’aurons identifié au-delà de tout soupçon, nous l’enverrons à l’échafaud. Malo laisse échapper un ricanement. — L’échafaud, carrément. Quoi, tu vas demander à faire installer une guillotine dans la cour, tant qu’on y est ? — Je peux y aller, moi ? Vraiment je m’en fous de votre truc, tente Samson. Gretchen le regarde, hésite, ouvre la bouche puis la referme. — Non. Et ne t’avise pas d’essayer, sans quoi nous serons obligés de te considérer comme coupable. Rien de plus suspect que quelqu’un qui cherche à fuir la scène du crime. Regina savoure ce moment, cette tension presque palpable. L’air est électrique et la loi va reprendre sa place. La vérité éclatera au grand jour. — Regina, se lance Gretchen. Quand même... l’échafaud c’est... c’est beaucoup et puis... Elle ne finit pas sa phrase, avalant ses derniers mots dans un mutisme timide. — Bon, soit. Alors, le coupable sera banni du club dessin et il devra manger seul à la cantine tous les midis. Faites-moi confiance, j’y veillerai. — Et pourquoi on doit te faire confiance ? Parce que j’ai un peu l’impression que tu considères que le coupable c’est Samson, Gretchen ou moi. Mais n’oublions pas que ça pourrait être toi, madame la présidente, ironise Malo. Regina sort son Penimal de sa poche, un stylo couleur bleu marine sur lequel est perché un petit corbeau affublé d’une casquette de policier et d’un monocle. — Le mien, c’est Corpeaulice, et comme lui, j’aime la loi et la justice. Jamais je ne m’abaisserai à voler, à blesser quelqu’un, à traverser quand le feu est rouge, à tuer, ni à quoi que ce soit d’autre. Alors oui, tu peux me faire confiance. — Ah oui, tout ça, répond Malo en levant les yeux au ciel. — T’as qu’à t’asseoir à ton bureau, alors, au lieu de faire la petite cheffe, reprend Samson. Tout le monde sur le même pied d’égalité, et qu’on en finisse. J’ai la dalle. Lou ? Il ressemble à quoi ? — Bien. Qu'à cela ne tienne. Regina se résigne à retourner à son bureau en gardant la tête haute. — C’est un Cupicoeur. Tu sais, Samson, le petit singe avec des ailes et un arc qui tire des flèches qui rendent amoureux... Les yeux de Lou se perdent dans le vague, ou dans ceux de Samson, dur à dire. Gretchen ouvre un paquet de bonbons caché dans sa trousse et commence à en manger. — Ah ouais. T’sais, moi et les Penimals, c’est pas trop ça. C’est un peu un truc de gamin. — Et si... commence Gretchen. — Et pourtant, tu passes tous tes midis à dessiner des scènes de manga. C’est un truc d’adulte, ça ? demande Malo. — Fais attention à ce que tu dis l’avorton. Pourquoi on fouille pas les sacs de tout le monde ? — Est-ce que... réessaye Gretchen. Regina abat une main sur son bureau et le bruit résonne dans la salle de classe. — Attention à ton langage, Samson. Nous sommes dans un tribunal, un lieu sacré. Aucune violence ne sera tolérée, qu’elle soit verbale ou physique. Et nous ne pouvons bafouer l'intimité d'autrui en fouillant leurs biens personnels, sauf si nous avons une bonne raison. — Pfff. Il est toujours chiant comme ça, Corpeaulice ? — Bon et maintenant ? demande Malo. Parce que des stylos Cupicoeur, il doit y en avoir des dizaines dans le collège hein. Soit dit en passant, très original comme favori, Lou. — Je... retente Gretchen. — Il est spécial, le mien. C’est la version rare avec des paillettes dans l’encre. Vous saviez que c’est une chance sur 10 d’avoir un rare ? Ils valent une fortune. — EH OH J'EXISTE, crie Gretchen. Le silence retombe dans la pièce et les regards convergent sur elle. Lou se ronge les ongles et Regina réajuste ses lunettes. Déstabilisé, Malo laisse disparaître son sourire narquois quelques instants avant de se ressaisir. — Maintenant que j’ai votre attention, dit-elle en essuyant une goutte de sueur qui perle sur son front, je pense qu’on devrait commencer par déterminer quand le stylo a disparu, et je... — Super idée Gretchen, coupe Regina. Lou, c’était quand ? Malo joue avec une mèche de cheveux en l’entortillant dans ses doigts. — Je dirais... Peut-être au milieu de l’atelier, à peu près. Je m’en suis servi pour écrire le petit mot que... Le petit mot que j’ai fait passer à Samson. Lou penche la tête en avant, essayant de camoufler son visage qui rougit un peu plus à chaque seconde qui passe. De l’autre côté des tables, Samson détourne le regard. — Et après ? demande Regina. — Après je l’ai laissé sur mon bureau, je crois, et je me suis concentrée sur mon dessin. Je ne m’en suis pas resservi, mais j’ai remarqué qu’il avait disparu quand j’ai voulu ranger mes affaires. La représentante de la justice hoche la tête solennellement avant de reprendre son discours tandis que Gretchen la regarde en continuant de grignoter. — Merci, Lou. — Non mais on va pas y passer des heures, dit Samson. Rien qu’à voir les bureaux, c’est évident. Lou, et à côté Malo, puis Gretchen, Regina et moi. Y’a que Malo à côté de Lou. Affaire pliée, allez à la bouffe. — Je suis sûre qu’il me l’a volé parce qu’il veut le revendre, enchaîne Lou. — Oh oui, tiens, c’est pratique ça, ironise Malo. Tu m’en veux, Samson ? C’est parce que je me suis moqué de toi ? Désolé, hein, c’était de l’humour. Faut pas le prendre perso. Fouille ma trousse, si tu veux, mais tu vas être déçu. Je sais pas si tu as remarqué, mais on a tous pas mal bougé pendant l’atelier pour aller chercher du matos. On a tous eu l’occasion de le chourrer en passant à côté du bureau de Lou. Oui, Regina, même toi. J’y crois pas à ton petit numéro de fille modèle. — Certes, je dois bien admettre que tu marques un point, répond Regina. Il nous faut une preuve irréfutable, nous ne pouvons pas nous permettre d'accuser à tout va. Et un mobile. C’est la base de la résolution d’un crime. — Dis, Samson, il y avait quoi sur ce petit mot ? continue Malo. Allez, fais pas le timide. — T’aimerai bien le savoir, hein ? T’aimerai bien avoir un petit mot comme ça, peut-être que ça t’arrivera quand ton visage ne ressemblera plus à un champ de mines. L’autre problème c’est que les filles, elles s’intéressent pas trop aux mecs insupportables. — Oh ne t’inquiète pas pour ça, j’ai déjà 6 ou 7 copines sur Roblox, répond Malo en agitant ses mains. — Tu... Peu importe. Est-ce que vous croyez que le voleur s’est servi de mon stylo pour son dessin ? hasarde Lou. — Tu... l’aurais remarqué, non ? Enfin... dit Gretchen. Malo ouvre son cahier pour montrer son dessin du jour, à l’effigie de son Penimal favori. Un renard roux affublé d’un masque, Rusenard, qui se faufile dans une ruelle pour échapper à un Corpeaulice à ses trousses. Regina serre les dents. Il agite le stylo associé, un feutre mandarine avec un renard en silicone qui s’enroule autour. — Comme vous voyez, le mien est tout en orange. Cupicoeur, c’est du rouge, c’est ça ? — Ouais, dit Lou. — Ça prouve rien, dit Samson. T’as très bien pu le piquer et le foutre dans ton sac. — Tu veux que je vide mon sac, aussi ? Peut-être que tu veux aussi vérifier si je ne l’ai pas mis dans mon caleçon ? Tu veux me voir tout nu, Samson ? — Ta gueule. Jamais de la vie. — Allez, montre-nous ton dessin Sam. S’il te plaît, continue Malo. Lou fixe Samson, captivée par son côté badboy tandis que Regina regarde Malo. Il lui donne envie de l’étrangler, mais aussi de... Elle ne sait pas trop quoi. Il y a... un truc. Gretchen continue de grignoter ses bonbons, son regard fusant entre les deux garçons qui se chamaillent. Elle ouvre son cahier en silence pour montrer son dessin, un chat gris lové sur un croissant de lune doré, perché dans les étoiles. Des accents pailletés de bleu azur donnent au ciel étoilé un aspect onirique. D’une main elle sort son Penimal de sa trousse, un long stylo bleu parsemé d’étoiles et aux reflets brillants. Une petite figurine de chat gris est accrochée au sommet sur un croissant doré. — C’est Mistigrêve, et j’ai utilisé son stylo rare parce qu’il a des paillettes comme celui de Cupicoeur, et... — Super. Pas de rouge, coupe Malo, toi Regina ? Elle le fixe en révélant son dessin d’un Corpeaulice attrapant un Rusenard par le cou, prêt à lui passer les menottes. — Bleu. Suivant ? Tu sais, Samson, si tu ne le fais pas, ça va paraître vachement suspect. Malo ouvre à son tour son cahier en maugréant un juron, révélant un dessin d’un homme vêtu d’un kimono, debout sur une falaise. Un bandeau rouge enserre son front et vole au vent. — Oh tiens, du rouge. Comme... tiens donc, ce serait pas la même couleur que Cupicoeur, ça ? — Je t’ai dit que ça prouve rien. Faut être sacrément con pour utiliser un stylo volé devant tout le monde. — Pas de gros mots, Samson, répond Regina. — J’en sais rien, Sam. Quand je dessine, je me concentre sur ce que je fais, pas sur les stylos des autres. Mais des fois, je manque un peu d’inspiration et je regarde autour de moi, et je vois des choses bizarres chez mes petits camarades. Des choses qui me laissent croire qu’ils mentent. Tu savais que mentir devant la justice, ça s’appelle un parjure et c’est très grave ? Tu veux peut-être revenir sur ce que t’as dit précédemment ? — Dernière chance pour que tu la fermes, Malo, siffle Samson. — Pourquoi tu ne partages pas directement ce que tu as vu avec le tribunal, Malo ? demande Regina. La rétention d'information est tout aussi grave aux yeux de la loi. — Flemme. En attendant c’est le seul avec du rouge sur son dessin. D’ailleurs, Lou, tu ne t’en es pas servi pour le tien ? — C’est pas du rouge sur mon dessin, déjà, c’est du vermeil, glisse Samson. — Je ne veux pas gâcher l’encre, il est trop rare. Je ne m’en sers que pour... les choses importantes, balbutie Lou. Un sourire se dessine aux lèvres de Regina tandis qu’elle tourne lentement la tête vers Samson. Malo la regarde, les yeux pétillants. Elle l’a noté aussi. Bien. — “Vermeil” ? demande-t-elle à Samson. — Ouais c’est quoi le problème ? — Je n’aurais pas pensé que tu sois... à l’aise avec les nuances de rouge, c’est tout. Les mangas c’est surtout du noir et blanc, non ? — Et ? — Tu peux nous montrer ton “stylo vermeil” s’il te plaît ? continue Regina. Les joues de Samson prennent la couleur du bandeau sur son dessin. Malo se retient tant bien que mal de faire un commentaire, de toute façon la machine est déjà en route. Il l’a eu. — Si c’est vermeil... c’est pas le stylo de Cupicoeur. Lui, c’est du fuchsia. Et puis... dit Gretchen. — Samson, ça va ? demande Lou. — On s’en fout de mon stylo, lâchez-moi. — Allez, Sam, montre-nous ton stylo. C’est pas un Bic, n’est-ce pas ? Je ne connais pas tous les Penimals, mais de vermeil je crois qu’il n’y en a qu’un. C’est ça, Gretchen ? — Oui ! Exactement ! Un seul ! C’est CriK.O. le criquet boxeur ! Et puis ... — Merci. Dis donc, Sam, c’est pas toi qui disait que c’était un truc de gamin les Penimals ? — Toi, je te jure que ce soir tu sors pas vivant du collège, grince Samson. Regina lui lance un regard désapprobateur, et il sort de sa trousse un stylo vermeil arborant une figurine d’un criquet aux bras démesurés avec deux gants de boxe, et un bandeau rouge attaché à chacune de ses antennes. — Contents ? C’est pas le bon rouge, lâchez-moi la grappe. — Merci beaucoup pour le partage et ton honnêteté, Samson, dit Malo. Tirons un trait sur les mensonges que tu as prononcé dans cette pièce et repartons de zéro. Je suis d’accord avec toi, c’est pas la bonne couleur. Et puis, comme tu dis, on s’en fout des dessins, non ? Par contre, on a appris quelque chose d’autre dans toute cette histoire. Regina plisse les yeux en le regardant jouer avec ses cheveux gras. Elle déteste son approche, il force trop. Pire encore, elle n’arrive pas à cerner où il veut en venir ni comment. Il ne se base ni sur les faits, ni sur la logique. Qu’est-ce qu’il est énervant. Mais... — Quoi d’autre ? Allez, je vais pas tout faire tout seul, les copains, continue Malo en haussant les épaules. — On n'est pas potes, se dépêche d’ajouter Samson. On le sera jamais, toi et moi. — On savait déjà que Gretchen connaissait tous les Penimals, dit Lou. — Je n’ai pas amené mon classeur, mais... — Gretchen est la seule suspecte qui a utilisé un Penimal rare avec des paillettes pour son dessin, coupe Regina. Mais je ne vois pas le rapport. Malo applaudit en souriant à Regina. — Oui ! Bien ! Et regardez ses mains. Bon, en omettant le sucre des bonbons qui y est resté collé. Tu sais, Gretchen, c’est pas bien de grignoter entre les repas. Tous les regards se tournent vers elle alors qu’elle se recroqueville sur sa chaise, cachant ses mains sous le bureau comme si elle espérait les faire disparaître. — Montre tes mains, Gretchen, dit Regina. — Allez, Gret, s’il te plaît. Pour moi, demande Lou. Pour Cupicoeur. Elle montre ses doigts, qui scintillent un peu sous la lumière des néons. — Oh la vache ! Elles sont pleines de paillettes ! s'exclame Samson. — Oui... Les stylos rares ont un peu tendance à en mettre de partout... — Et qu’est-ce que ça nous apporte ? lance Regina à l’attention de Malo. — Je dois tout faire parce que je suis le suspect principal, c’est ça ? Corpeaulice il s'en fout de la présomption d'innocence ? C’est pas toi qui est censé mener la barque ? Allez, Regina, dis-nous ce que ça nous apporte de savoir ça. Et voilà qu’il lui lance un défi. Très bien, qu’à cela ne tienne. Elle pourra faire le reste toute seule, elle lui prouvera que Corpeaulice vaut mieux que Rusenard et que la loi prévaut toujours. Regina jette un regard à sa montre, il leur reste un bon quart d’heure. Le temps presse, et ils ne peuvent plus se permettre de digressions. Pourquoi est-ce qu’il a attiré son attention sur les stylos pailletés ? Pour les emmener sur une fausse piste et jouer la montre ? Ses yeux marrons sont vissés sur le visage de Regina et elle jurerait les voir scintiller un peu. Il s’amuse, autant qu’elle. Les paillettes. Comme dans le stylo de Cupicoeur. Elle regarde ses propres mains et y aperçoit un reflet, l’espace d’un instant. Elle les fait tourner, essayant de le capturer à nouveau, et fini par voir une paillette sur la pulpe de son index. — Il y avait des paillettes sur le mot que Lou a fait passer aussi, c’est ça ? — Oui, répond-il avec un clin d’œil. D’accord, et maintenant ? Lou les regarde, confuse, et Gretchen a l’air d’être au bord de la syncope. — T’as fini tes bonbons, Gretchen ? — Euh... oui... — T’as rien d’autre à manger ? J’ai un petit creux, et j’ai l’impression que Regina patauge un peu, ça pourrait lui faire du bien de prendre un petit encas. Gretchen regarde Malo en écarquillant les yeux, mais elle ne répond rien. Et si... non... — Lou, je peux voir tes mains ? demande Regina. — Euh... Oui ? La représentante de Corpeaulice se lève et fait le tour des bureaux, puis inspecte les mains de Lou, compare les paillettes qui s’y sont déposées alors qu’elle rédigeait le mot, en récupère une avec son ongle et la compare avec la paillette sur son index. Elles sont différentes. Très similaires, mais la paillette prélevée sur la main de Lou a de légers reflets rougeâtres alors que celle qu’elle a eu sur son doigt est plutôt argentée. — Samson, y a-t-il des paillettes sur le mot ? — C’est privé. — Je ne te demande pas son contenu. Je te demande s’il y a des paillettes. — Oui. — Bien. Tu peux me décrire leur reflet, s’il te plaît ? — Elles brillent. C’est des paillettes, Regina, c’est un peu le concept. Je vois pas le rapport, ce mot c’est Lou qui me l’a écrit. Elle va pas se voler son propre stylo. — Tu peux me parler de la teinte de leur reflet ? — Bah ça brille quoi, c’est un peu blanc et scintillant, je sais pas quoi te dire. — Tu les qualifierai de rouge ? — Euh, non. Regina se rassied à sa place, savourant le silence qui est tombé sur la pièce. Elle a toujours rêvé de mener un interrogatoire, de coincer le coupable. Quelque chose cloche encore, il manque quelques pièces du puzzle, mais elle sent l’atmosphère qui devient de plus en plus dense. Elle respire un grand coup. Elle sent la justice qui parcourt ses veines. — Le mot que tu as reçu ne vient pas de Lou. C’est un faux. Les paillettes qui y sont collées viennent du Mistigrêve de Gretchen. Dans sa tête, elle imagine le bruit sourd qui serait rajouté au montage dans une émission de télé et les regards choqués des personnes dans l’audience du tribunal. — Pas mal, Regina, complimente Malo. Pas mal du tout. Pourquoi est-ce que ses compliments lui font plaisir ? — Gret... C’est vrai ? demande Lou. — Q-quoi ? Non... Bien sûr que non... Je... — Réponds, Gretchen, menace Samson. — Je... Non... — Je me demande bien où est passé le mot initial, tiens, dit Malo. Hein Regina, t’en pense quoi ? Elle le sent, elle en est toute proche. Le dénouement final, la surprise de la révélation, le bonheur de voir le criminel écroué. — Vide ta trousse, Gretchen, ordonne Regina. — Tu... Non. Tu ne me dis pas quoi faire. Alors que l’attention de Gretchen est tournée vers Regina, Malo se penche brusquement en avant, attrape sa trousse couverte de stickers Penimals et la retourne pour vider son contenu sur le bureau. Des stylos avec assez d’animaux pour remplir un zoo entier roulent sur le bois usé, dont un stylo Cupicoeur. — C’est quoi ce bordel, dit Samson. Regina s’en saisi juste avant Gretchen. Le stylo est orné d’un ouistiti avec deux ailes en silicones et un petit arc dans lequel est encoché une flèche avec un cœur comme pointe. Le design est simple, standard. — Rends le moi ! C’est... C’est le mien ! lance Gretchen. C’est pas celui de Lou ! — Pas très sympa de ta part, Regina, dit Malo. Je croyais que Corpeaulice suivait toujours les règles ? T’as demandé un mandat de perquisition avant de piquer son stylo comme ça ? Sinon, c’est toi la voleuse, hein. Elle regarde le stylo quelques instants en grinçant des dents avant de le reposer sur le bureau de Gretchen. — Gretchen dit vrai, ce n’est pas celui de Lou. Il n’est pas de couleur fuchsia, le label indique “Incarnat”. Et ce n’est pas une version rare, avec des paillettes. — Gretchen, tu veux peut-être expliquer ce qui s’est passé ? propose Malo. — Je... Non... — Ok ! Alors je m’en occupe ! Ou Regina, peut-être ? Elle croise les bras en guise de réponse. Il manque encore quelque chose. Le mobile. Et le vrai stylo. — Notre chère Gretchen, bien contente d’être au milieu du passage des petits mots doux de nos tourtereaux, a profité de sa place de passeuse pour échanger le papier initial avec un autre. Enfin, je suppose, vu que le contenu de ce bout de papier est apparemment d’une confidentialité absolue. En tout cas, je l'ai vu glisser le premier mot que je lui ai passé dans sa trousse et l’échanger avec un autre. C’est bizarre. Sam, tu peux passer le mot à Lou, s’il te plaît ? Il se lève en silence, serrant dans son poing le bout de papier couvert de paillettes, qu’il dépose sur le bureau de sa supposée autrice. Regina l’observe puis pose à nouveau son regard sur Malo. Où va-t-il ? Et quel rapport avec le stylo ? Lou déplie le mot, le regarde quelques secondes avant de braquer un regard accusateur sur Gretchen. — Ce n’est pas mon écriture. Et ce n’est pas ce que j’ai écrit. Gretchen laisse échapper un sanglot en entendant la voix de son amie qui a perdue de sa douceur. — Lou, est-ce que tu peux nous confirmer la couleur de l’encre ? demande Regina. — C’est... Maintenant que tu le dis, on dirait que ce n’est pas le fuchsia de mon stylo. C’est un peu... terne. — Tiens donc, dit Malo. Comme si c’était plutôt une teinte incarnate ? Tu m’en vois choqué. Vraiment. Chokbar. — Désolée Lou... Je... Je sais pas ce qui m’a pris... — Pourquoi, Gret ? — Lou... — Réponds moi. Pourquoi ? — Réponds lui tout de suite, avant que je ne te fasse cracher le morceau, enchaîne Samson. — Parce que j’en ai MARRE ! VOILÀ POURQUOI ! Depuis que t’es avec cet abruti, tu m’as complètement oubliée ! Tu passes toutes les récrés avec lui, les pauses du midi aussi, tu l’as même ramené au club dessin parce que sinon “il te manquait trop” ! Et moi ? Hein ? On est copines depuis la maternelle, et tu me jette comme une vieille chaussette dès qu’un garçon te regarde ? T’as honte de moi ? C’est ça ? — Gret... — Même quand tu passes du temps avec moi, tu ne me parles que de lui ! Et Samson il a fait ça, et ce weekend il a un match, et il m’a fait un dessin, et machin et truc et MERDE ! Je m’en fous de lui ! — Sympa pour Samson, ça. Moi je te trouve pas si inintéressant, Sam, dit Malo en riant. — C’est vrai, Lou ? Tu lui parles tant que ça de moi ? demande Samson en souriant. — Alors j’ai remplacé ton foutu mot par un autre. Non mais sans déconner, Lou, tu crois vraiment que ça m’intéresse quand tu me dis “et tu penses que je devrais plutôt lui donner rendez-vous vers les casiers, ou plutôt sous le préau”, ou encore “Gret, ce week-end on va zoner avec Samson, tu crois qu'on devrait se prendre un bubble tea ou une crêpe” ? T’as pensé à moi ? Peut-être que moi aussi, j’ai envie de passer du temps avec toi. Mais tu t’en fous, hein ? Alors j’ai changé le lieu de rendez-vous, pour faire foirer votre date pourri, et comme ça, tu reviendras chouiner auprès de moi, parce qu'ENFIN tu te rappelleras que j’existe et que je suis toujours là. Tu me fais péter les plombs, à me demander cinquante fois de t’aider à reformuler ta pauvre phrase pour la marquer sur un mot à la noix, tellement que j’ai l’impression de la connaître par cœur ! Donc je l’ai réécrit de mon côté, et j’ai rajouté des paillettes pour que ça ressemble au tien. T’es content, Malo ? C’est ça que tu voulais entendre, Regina ? Lou laisse échapper une larme mais n’arrive pas à intervenir. Gretchen est inarrêtable, elle qui est d’habitude si timide et renfermée, on dirait que la boîte de Pandore est ouverte et que rien ne la refermera. En la regardant parler, Regina aperçoit un petit reflet sur les dents de Gretchen. — Gênant, dit Malo. — Gretchen, s’il te plaît, dit Regina. — Et tu sais quoi ? J’en ai rien à faire que tu te sois fait piquer ton stylo. Voilà. Tant mieux, et bien fait pour toi. Et j’espère que tu le retrouvera jamais, et... Regina frappe des deux mains sur la table. — SILENCE ! Le calme retombe sur la pièce et Gretchen reprend son souffle sous les regards médusés de Lou et Samson. Un sourire en coin refuse de quitter le visage de Malo. Il manque encore quelque chose, une preuve de l’interversion. Le mot initial n’était pas dans sa trousse. Une fois coincée dans cette pièce, elle a réussi à le faire disparaître. Mais quand ? — Gretchen, tu as mangé le mot de Lou, c’est ça ? demande Regina. — Dis, Gretchen, ça a bon goût l’encre pailletée ? demande Malo. — Q-quoi ? Non, c’était des bonbons, et... — Et le mot, n’est-ce pas ? J’ai vu les paillettes sur tes dents, quand tu criais. Il est l’heure d’avouer, le temps presse et nous n’avons pas le temps de tourner autour du pot. — Je vous emmerde. Elle se mure dans le silence, croise les bras et se met à sangloter silencieusement. Regina est possédée par Corpeaulice. Nous y sommes, le glas de la justice sonne triomphalement dans la classe et tout est réuni. Le mobile est évident, il ne reste que la preuve irréfutable. — Gretchen, vide ton sac, ordonne Regina. — Hein ? Samson se lève, s’empare du sac et le renverse sur la table. Un autre stylo Cupicoeur tombe, orné d’étoiles brillantes et recouvert de paillettes. — Que... Regina se lève et pointe Gretchen du doigt. — Silence, criminelle. Ta culpabilité est irréfutable, et ton crime impardonnable. Je te prononce bannie du club dessin, à tout jamais. Tu devras désormais déjeuner seule, et interdiction formelle de t’approcher de Lou ou Samson. — Attends, je... — SILENCE ! Maintenant, va-t'en. Disparais de notre vue, tu n’es plus la bienvenue parmi nous. Si tu t’en va et que tu respecte ton exil, je ne ferais pas de rapport au CPE. — Tu vois, je t’avais dit que c’était une poukave, chuchote Samson à l’attention de Lou. — Mais... commence Gretchen. Samson lui lance un regard assassin qui la fait fondre en larmes, puis elle récupère ses affaires éparpillées sur le bureau et sors de la pièce en courant. — Gret, attends ! dit Lou en se lançant à sa poursuite. — Voilà super, merci pour ces conneries. Il y a intérêt pour vous à ce qu’il reste de quoi bouffer, au self, lâche Samson en sortant à son tour. Malo range tranquillement son cahier dans son sac, le sourire aux lèvres. Le cœur de Regina continue de s’emballer alors qu’elle le regarde. Est-ce que c’est l’adrénaline ? — Pas mal, la binoclarde. Il en a dans le ventre, Corpeaulice. — La loi triomphera toujours. — Et pourtant, elle n’aurait pas triomphé sans moi. — Comment ça ? — Je sais pas, il n’y a pas quelque chose qui cloche ? Non ? Rien ? Pourtant, non, tout était bien là. Le mobile : la jalousie. La preuve : le stylo dans le sac. Ou... Non. La preuve de sa jalousie, c’est plutôt le faux mot. Mais alors, pourquoi avait-elle le stylo dans son sac ? Pourquoi voler le stylo de son amie ? — C’est moi qui l’ai glissé dedans, si c’est ça que tu te demandes, dit Malo. — PARDON ?! — Je savais que Lou s’en rendrait compte, et après il suffisait de laisser les choses se faire pour que la vérité éclate au grand jour. Je pouvais pas laisser une si belle histoire d’amour se terminer comme ça, ou laisser cette criminelle s’en sortir indemne. Tout s’effondre autour de Regina. Le jugement rendu était le mauvais, et le coupable du vol initial s’en est sorti indemne. Elle s’est trompée, manipulée par le vrai criminel qui l’a poussé vers une conclusion erronée. — Mais... pourquoi ? — Je n’avais pas vraiment le choix, tu sais. Quoi, tu penses vraiment que si j’avais dit devant tout le monde que Gretchen avait fait un truc bizarre avec le mot, Lou ou Samson m’auraient écouté ? T’as vu comment ils me parlent ? — Alors, pourquoi faire quoi que ce soit ? Tu te fiche bien d’eux et de leur amourette, non ? — La soif de justice, peut-être. C’est pas correct ce qu’a fait Gretchen, je sais pas ça me dérange et il fallait que je révèle ça au grand jour. C’est pas Corpeaulice qui aurait pu agir, parce qu’en soit elle n’a rien fait de vraiment illégal. Juste immoral. Un sale boulot pour Rusenard, comme d’hab. — Tu ne t’en sortira pas comme ça. Je vais leur dire, aux autres. Tu n’es plus le bienvenu ici, Malo. — Et qui te croira, Regina ? Il n’y a que toi et moi ici. C’est une preuve, ça, “Malo me l’a dit” ? La vérité n’a rien d’absolu, c’est juste les faits sur lesquels on tombe d’accord. Tout le monde a vu le stylo tomber du sac de Gretchen. C’est ça la vérité, maintenant. La coupable, c’est elle, tu l’as dit toi-même en prononçant ta sentence. — Mais... La loi est absolue. Elle est juste, elle est parfaite, elle ne se trompe pas. Alors pourquoi... — Tu sais, Corpeaulice et Rusenard sont souvent décrits comme des antagonistes, mais des fois je me demande s’ils ne sont pas complémentaires. Sans mon intervention, Gretchen aurait réussi à semer le trouble dans la belle idylle de Lou et Samson. Alors dis merci, Regina. — Jamais. Malo hausse les épaules, ramasse ses affaires et sors de la salle en souriant. — Tu sais Malo, c’est pour ça que t’es toujours tout seul, lance Regina alors qu'il est sur le pas de la porte. Ce n’est pas une façon de faire les choses. Tu es insupportable. — La solitude, ça me va si c’est le prix à payer pour être droit dans mes bottes. Et je sais que tu me comprends, parce que c’est pareil pour toi. Tu dois te détendre un peu Regina. Je suis sûr qu’un jour, on sera potes tous les deux. On est les deux côtés d’une même pièce. En tout cas c’était sympa de faire ça avec toi, aujourd’hui. — Tu as quand même menti à tout le monde, et fichu un sacré bazar, alors comment tu peux te considérer droit dans tes bottes ? — Pas vu, pas pris, dit-il avec un sourire.

#16 - Hasard Létal

#16 - Hasard Létal

Semaine 12, et je suis à peine pas trop en retard. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Prodigue Thème 2 : Corse Thème 3 : 👗 · 🦬 · 🐇 · 🪳Contrainte : Points de vue multiples Je commence à me répéter un peu mais j'étais pas inspiré de zinzin par les thèmes. Par contre, j'avais une idée en tête qui pouvait bien coller à la contrainte, et j'ai trouvé un moyen (un peu détourné, certes) d'y faire coller le premier thème. J'ai utilisé les (multiples) définitions du mot prodigue comme base pour développer les différents personnages. Du coup, ça marche. C'est moi qui décide de toute façon, donc si je dis que ça marche, ça marche. J'ai pas triché. C'est plutôt long, je préviens, mon idée de base a pas mal enflé au fur et à mesure que je bossais sur une ébauche de script. Dans le jargon de mon vrai métier, on appelle ça du scope creep. J'ai décidé de prendre le temps de "faire ça bien" (ou pas trop mal) et d'essayer d'aller un peu plus loin que mes autres nouvelles "plus courtes".Musique d'ambiance : Ben du coup ça marche pas trop ici, vu la longueur de la nouvelle c'est difficile d'avoir une musique "qui marche". Pour la partie rédaction, j'ai pas mal écouté l'album BUCKSHOT ROULETTE de Mike Klubnika (et autres musiques similaires). #16 - Hasard Létal PAUL Les haut-parleurs diffusent dans la galerie du métro des avertissements sonores, accompagnés par les clignotements des voyants rouges qui surplombent les portes des rames. Paul accélère le pas, les problèmes de circulation font que le prochain métro ne passera que dans 30 minutes et il n’a absolument pas envie de poireauter sur le quai pendant si longtemps. Les portes se referment alors qu’il se jette entre elles, se resserrant sur sa jambe comme les mâchoires d’un crocodile. Il tombe en avant et se rattrape sur ses mains en sentant une décharge dans ses poignets puis se tortille au sol pour se retourner et extirper son pied, pris au piège. Tirer ne sert à rien, alors il se recroqueville et essaye d’écarter les deux battants, juste assez pour finir de rentrer sa jambe dans la rame, puis les laisse se refermer. Tandis que le métro démarre, il se relève en sentant ses joues s’empourprer de gêne, se dirige vers le siège libre le plus proche et s’installe en silence. La rame est presque vide à cette heure avancée de la nuit. A l’autre bout, il aperçoit une femme d’une quarantaine d’années portant un uniforme d’infirmière avec des cheveux blonds tirés dans un chignon impeccable. Elle semble épuisée, affalée dans son siège et somnolant la tête appuyée contre la vitre. Plongée dans un demi-sommeil, des soubresauts agitent ses mains comme si elle reproduisait son rêve dans la vraie vie. Dans le carré de sièges opposé, une autre femme plus proche de la vingtaine regarde Paul avec un sourire narquois. Décidément punk, ses cheveux noirs rasés sur les côtés retombent en cascade à l’arrière de sa nuque jusqu’à ses épaules, encadrant ses oreilles criblées de piercings et son visage pâle. Elle porte un collier en cuir très serré, qui doit l’étouffer à moitié, un t-shirt trop court qui laisse entrevoir un énième piercing — au nombril cette fois-ci — et un jean tellement usé qu’il ne doit tenir qu’à un fil. Le dernier passager est un homme au crâne dégarni, arborant une barbe naissante grisonnante et portant un costume impeccablement taillé. Le pantalon crème retombe sur des chaussures marrons, et Paul se dit que la tenue de cet homme doit coûter au moins autant que son propre salaire. Il se tient debout, malgré les nombreux sièges disponibles, et s’accroche à une barre verticale tandis que le métro accélère. De l’autre main, il pianote sur son téléphone, l’air sérieux. Paul se relâche dans son siège, quelque peu soulagé que le wagon soit presque vide et que personne n’ait porté attention à sa chute ridicule, à part cette jeune femme brune. Il tourne la tête vers la vitre et observe son reflet, notant les rides qui commencent à se dessiner sur son visage comme annonciatrices de la quarantaine qui approche. La cicatrice de son bec de lièvre est camouflée par un bouc plus ou moins bien entretenu, et ses cheveux blonds sont soigneusement plaqués en arrière. D’une main, il redresse le col de son polo gris en faisant le point sur sa soirée et ce qui lui reste à faire. Une autre journée, comme les autres, passée à continuer ses recherches en probabilités appliquées à l’Institut. Stimulante, mais frustrante car il n’a pas pu aller au bout de son idée. La solitude de son petit bureau est pour lui un véritable havre de paix, à l’abri du small talk sans intérêt et des diversions lambdas. Ce matin, il n’a pas réussi à résoudre son problème statistique quotidien, une petite tradition personnelle, comme un défi qu’il se lance en prenant son café au réveil. Mais peu importe, il finira de le résoudre une fois rentré chez lui et sera prêt pour le suivant demain matin. Une vague de froid parcourt sa nuque et il lève la tête à la recherche de sa source, mais les fenêtres sont fermées et cette ligne de métro n’est pas climatisée. Étrange, se dit-il en rebaissant la tête, se replongeant mentalement dans son problème opposant une grenouille à des prédictions météo. Dans le wagon, quelqu’un s’éclaircit la gorge en toussotant. Puis recommence, un peu plus fort. Paul lève les yeux, et aperçoit une cinquième personne qui semble être apparue de nulle part. Elle porte un pantalon noir trop large qui cache ses pieds en s’étalant au sol, et un sweatshirt oversize, assorti au pantalon, dont la capuche est tirée en avant. Le haut de son visage est camouflé et on ne peut entrevoir que son menton imberbe et un sourire qui se dessine. L’homme mystérieux écarte les mains et Paul y aperçoit une litanie de tatouages qui recouvrent même les doigts, accompagnés de grosses bagues rutilantes sous les lampes éclairant la rame. Il les frappe ensemble et le bruit de l’applaudissement rebondit contre les murs du wagon, brisant le silence relatif en prenant le pas sur les crissements des roues du métro sur les rails. — Mesdames, messieurs, votre attention s’il vous plaît, dit l’homme à capuche. L’homme en costume le regarde en haussant les sourcils, avant de reporter son attention sur son téléphone. La femme aux mille piercings le dévisage avec curiosité, et l’infirmière continue son rêve. — Toi, reprend-il en pointant du doigt la femme percée, réveille la belle au bois dormant. Le bruit des rails disparaît, laissant place à un silence de plomb presque étouffant. Elle se lève, se rapproche en quelques pas de la femme endormie et lui secoue l’épaule doucement. Celle-ci se réveille en sursaut et balbutie quelque chose d’inaudible. — Réveillez-vous madame, c’est l’heure du spectacle de rue, dit la jeune fille en souriant. J’espère que vous avez une petite pièce à filer à ce has-been quand il aura fini de nous forcer à regarder ses pas de danse vieillots. Peut-être même qu’il va nous rapper quelques vers qu’il considère engagés. — Pardon ? Vous êtes ? répond l’infirmière. — Tu n’as pas tout à fait tort, c’est effectivement l’heure du spectacle, coupe l’homme cagoulé. Je vais essayer d’être bref. Vous me connaissez sûrement, peut-être pas sous cette forme, mais tout de même. La Mort, ça vous parle ? C’est moi. Salut. Ouais je sais, vous vous attendiez sûrement à me voir apparaître sous la forme d’une grande cape qui flotte dans le vide, peut-être même avec une faux à la main, mais on doit savoir évoluer avec son temps. Non, je ne signe pas d’autographe. Nous avons un petit souci à régler ce soir. Deux, en fait. Primo, je m’ennuie. Deuxio, il ne me reste plus assez de place pour vous tous ce soir, je n’ai plus que 3 places dans mon carrosse. Vous pouvez remercier ce gars qui s’est jeté dans le métro. Paul se sent à nouveau rougir de honte. Les deux femmes le regardent, à la fois confuses et amusées par cet étrange personnage qui fait son spectacle. Il détourne le regard pour essayer de fuir le leur, et s’aperçoit que la rame semble à l’arrêt. A l’extérieur de la vitre, les murs ne défilent plus et lui apparaissent un peu flou, comme s’ils étaient figés dans leur mouvement. La vague de froid revient, se glissant sous son polo et enveloppant son torse comme une liane. Le businessman est toujours plongé dans son téléphone mais laisse échapper un frisson qui secoue son échine et l’homme cagoulé se rapproche de lui avant de claquer des doigts sous son nez. — Concentre-toi, toi aussi. Bon, ce métro va avoir un accident... avant la prochaine station en fait. Pas de chance, hein ? Surtout pour toi qui a décidé que tu voulais absolument monter dans cette rame. Mais vous avez quand même un peu de pot ! Comme dit précédemment, je m’ennuie. Donc nous allons jouer à un jeu tous ensemble. Enfin, vous allez jouer tous ensemble, et moi je vais vous regarder. Le grand gagnant aura un prix fabuleux : le droit de continuer de vivre. C’est pigé ? Des questions ? La gêne de Paul est vite remplacée par une angoisse qui bouillonne dans son ventre. Ce type est taré, il est probablement drogué ou quelque chose dans le genre. Est-ce qu’il a une arme ? Un couteau qu’il va dégainer de sa veste trop ample avant de leur sauter dessus ? La jeune gothique semble tout sourire, à l’autre bout du wagon. — Avise toi de me manquer de respect encore une fois, sale gamin, et j’appelle les flics, c’est pigé ? menace l’homme en costume. — Oui, oui, super. C’est moi qui dicte la cadence ici. Pigé ? Regardez dehors, pour voir. On ne bouge plus. Je vous ai abstrait du temps qui passe, histoire qu’on puisse tranquillement jouer ensemble. Restez calme, et tout se passera bien. Enfin, tout se passera. Bien, ça reste à voir et ça dépendra pour qui. Il claque des doigts et Paul sent quelque chose tomber sur ses genoux. — Prenez la feuille qui vient d’apparaître, le stylo, et marquez vos noms sur la petite ligne en bas. Si vous voulez, vous pouvez même me dire pourquoi vous pensez mériter de gagner, pourquoi ça devrait être vous qui survivez. Paul inscrit son nom sur la feuille sans trop réfléchir, mieux vaut ne pas énerver ce timbré et se faire tout petit. Pourquoi mérite-t-il de gagner, hein ? Dans un élan d’introspection, il se rend compte qu’il n’a pas vraiment de réponse toute faite à cette question. Pourquoi lui ? Qu’est-ce qu’il apporte au monde ? Est-ce qu’il contribue à quoi que ce soit d’important ? Lui et ses recherches infructueuses que tout le monde considère comme inutile. Oui, c’est sûr, les propriétés markoviennes et autres joyeusetés associées aux processus stochastiques ne sont pas les outils les plus utiles pour aller acheter une baguette chez le boulanger du coin, mais c’est précisément là où il trouve du plaisir. Et finalement, est-ce que vivre de sa passion, ce n’est pas une raison suffisante pour avoir le droit d’exister ? — Temps écoulé, hop hop hop on se dépêche. Un nouveau claquement de doigts et la feuille se volatilise avant que Paul n’ait eu le temps d’écrire autre chose que son nom. Les 4 papiers réapparaissent dans la main de la Mort comme par magie, et il les feuillette pendant quelques secondes. — Je vais m’occuper des présentations, ce sera aussi rapide. La belle au bois dormant, c’est Hyacinthe. Notre cher monsieur qui est plus important que tout le monde avec son beau costume, et qui a d’ailleurs refusé d’inscrire son nom, c’est Vincent. Celui qui s’est vautré, c’est Paul. Et la dernière, qui a décidément une dent contre la normalité, c’est Niki. Certains d’entre vous ont inscrit des jolies raisons pour lesquelles vous méritez de survivre. Paul peine à déglutir. — Je m’en branle, continue la Mort. Il claque à nouveau des doigts et les feuilles s’embrasent avant de disparaître. — Trêve de bavardages, des questions avant le début des festivités ? — Je ne veux pas participer à vos conneries. J’ai un rendez-vous important avec un client, alors je vais gentiment vous demander une dernière fois de me laisser descen... L’homme cagoulé claque à nouveau des doigts, et la bouche de Vincent disparaît, remplacée par une couche de peau striée de tissu cartilagineux. Il écarquille les yeux et sa mâchoire s’agite mais il n’émet aucun son. — Toi je t’ai dit de la boucler, dernier avertissement. Quelqu’un d’autre ? — A quoi on joue ? demande Niki. — Enfin quelqu’un qui s’investi un peu, s’exclame la Mort avec un sourire. Hyacinthe Un autre claquement de doigts de cet étrange personnage et le métro disparaît. Hyacinthe a l’impression d’être dans le vide pendant quelques instants, alors elle ferme les yeux et se laisse flotter. Elle repense à sa longue journée aux urgences, éreintante et remplie d’assez de rebondissements pour toute la semaine. Des patients violents et impatients, ou qui refusent d’écouter les conseils et soins qu’elle leur prodigue. Des échecs, mais aussi des personnes sauvées. Elle aime son métier d’infirmière, mais doux Jésus qu’il est fatiguant. Elle est éreintée, tant physiquement que mentalement, en témoigne ce rêve absurde qui paraît pourtant si réel. Peut-être devrait-elle songer à se reconvertir, apparemment il n’est jamais trop tard, pour une carrière plus calme et des journées plus douces. Elle a marqué sur la feuille qu’elle mérite de gagner pour de multiples raisons, notamment qu’elle apporte des soins aux autres. Sa vie en sauve des centaines d’autres. Elle rouvre les yeux et se rend compte qu’elle est assise sur une chaise, au milieu d’une petite pièce d’à peine 15 mètres carrés. Les murs en béton l’encerclent, on dirait un bunker comme on en voit dans les films d’action que son mari aime tant regarder à la télé. Des tuyaux rouillés courent le long des parois comme des plantes grimpantes, mais elle n’aperçoit pas de porte de sortie et une odeur de renfermé un peu moite flotte dans l’air. Le cube hermétique est éclairé par une ampoule nue qui se balance au bout d’un fil la reliant au plafond. En essayant de se redresser, Hyacinthe sent quelque chose qui tire sur ses chevilles. Elle se penche en avant et découvre qu’elles sont attachées aux pieds de la chaise par une lourde chaîne métallique. Ses genoux sont presque collés à ceux des autres passagers du métro, et ils sont assis en cercle, face à face. Ils semblent tous aussi perdu qu’elle. La vague de froid qui s’était propagée sur elle après son réveil, désagréable, pénètre son abdomen et elle a l’impression qu’une main glaciale lui enserre le cœur. Le jeune homme cagoulé est adossé à un mur, derrière l’homme qui s’appelait... Paul, peut-être ? Quel étrange rêve, elle savait bien qu’elle aurait dû rester loin de ces films violents qu’il adore tant regarder. — Bon ! Premier jeu. Pierre Feuille Ciseaux ! Vous connaissez tous, je suppose. Paul essaye de se retourner mais les attaches de la chaise entravent ses mouvements. Incapable de parler, Vincent secoue vigoureusement la tête et tape des pieds au sol. — Ecoute mon coco, il va falloir te calmer si tu ne veux pas te faire disqualifier d’emblée. L’étrange jeune homme a l’apparence négligée tend la main vers Vincent, puis referme ses doigts pour former un poing. Les yeux de l’homme en costume s’écarquillent et il se recroqueville, portant ses mains à sa poitrine alors que des gouttes de sueur perlent sur son front. La Mort relâche son emprise et Hyacinthe repense à la sensation presque spectrale qui règne dans sa cage thoracique, comme si une main tenait son cœur entre ses doigts. — Pigé ? Bon. On va faire simple. Vous jouez tous en même temps. Si tous les signes sont joués, ou si vous jouez tous le même signe, alors rien ne se passe. Si nous avons seulement deux signes, les joueurs ayant joué le signe perdant sont éliminés. Et ainsi de suite, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une personne. Des questions ? Quelle chance. Quelle chance ! À l’orphelinat dans lequel Hyacinthe a grandi, ce jeu était l’outil de prédilection lorsqu’il fallait départager quelque chose. Qui aurait la dernière glace ? Ou qui devrait s’occuper de laver les toilettes ? Elle y avait joué pendant des années, et avait même pu l’étudier un peu plus en profondeur pendant ses cours de psychologie. Il s’avère que la plupart des personnes réfléchissent de la même façon, et qu’il est possible de distinguer plein d’indices pour prévoir le coup de l’autre. Bien sûr, c’est beaucoup plus difficile à plusieurs joueurs, mais elle a tout de même une longueur d’avance. Elle se demande brièvement ce qui se passera si elle perd. Un réveil en sursaut, des draps couverts de sueur probablement. Rien de trop grave. C’est dingue, ce que le cerveau peut imaginer. — Pas de question ? Vous êtes sûrs ? Très bien. Et toi, continue la Mort en pointant Vincent du doigt, t’as intérêt à jouer. Alors ! Pierre ! Hyacinthe se remémore les éléments clés de la psychologie de ce jeu de hasard. D’abord, pour une raison obscure, les hommes ont tendance à jouer Pierre au premier lancer. Est-ce que Vincent et Paul connaissent ces petites astuces ? Probablement pas. Donc le bon coup serait de jouer Papier. Reste cette fille à la dégaine bizarre, Niki. Hyacinthe la dévisage, et l’intéressée lui répond d’un petit sourire. — Feuille ! continue la Mort. La catin lui fait un clin d’œil, qui dégoûte un peu Hyacinthe. Qu’elle n’espère pas qu’il se passe quelque chose entre elles, elle ne mange pas de ce pain-là. Elle, son anneau au nez qui lui donne l’apparence d’une vache et sa teinture bon marché qui recouvre mal ses cheveux en laissant apparaître des tâches marrons. Non mais vraiment, ces jeunes qui ont perdu la foi la rebutent au plus haut point. — Ciseaux ! Comme prévu, Vincent lance Pierre. Hyacinthe joue Papier. Niki et Paul, eux, optent pour Ciseaux. Dommage. — Egalité ! On recommence. Pierre ! Les joueurs retirent leurs mains. Niki lui jette un nouveau regard et mime silencieusement un mot avec ses lèvres. Hyacinthe parvient à deviner “Papier”. Est-ce qu’elle est en train de tricher ? De lui dire ce qu’elle va jouer ? De lui dire quoi jouer ? Elle regarde les autres joueurs, pour s’assurer qu’ils n’ont rien vu. Vincent a toujours les yeux rivés sur la Mort, le visage déformé par la rage. Paul est plongé dans ses pensées, le regard dans le vide. — Feuille ! Alors maintenant, que jouer. La plupart des joueurs naïfs ont tendance à suivre inconsciemment le coup du joueur précédent, donc il est probable que Vincent joue Ciseaux ou Papier. La petite dévergondée semble indiquer Papier. Pour elle, peut-être. Ou alors, elle voulait vraiment dire à Hyacinthe quel coup jouer ? Comme si elle allait écouter cette fille, qui n’est probablement rien de plus qu’une esclave de Satan envoyée pour corrompre les hommes et femmes aux esprits faibles. Reste Paul, qui ne respecte pas les codes. Au pire, il jouera Pierre et ce sera à nouveau une égalité. — Ciseaux ! Vincent joue Ciseaux. Paul joue Papier. Pareil pour Niki qui tend sa main, grande ouverte. Hyacinthe sourit triomphalement, elle a joué Ciseaux. — Super ! Nous avons déjà deux éliminés ! Désolé, Paul et Niki. — Et merde, dit-elle. — Qu’est-ce que... Que va-t-il nous arriver ? balbutie Paul. La Mort ricane, se repousse du mur et pose ses mains sur les épaules de Paul qui devient blanc comme un linge. Niki se renfrogne, s’enfonçant dans sa chaise en croisant les bras. — Finissons la partie, d’accord ? Nous avons encore deux joueurs en lice. Allez, vous deux. Pierre ! Ne reste que cet homme désobligeant. Elle peut le battre, et facilement. Il a joué Pierre, puis Ciseaux pour la copier. Il ne connaît pas le jeu aussi bien qu’elle, alors il suffira de deviner son prochain coup. D’une main distraite, elle attrape sa médaille cachée sous sa blouse et la retourne dans sa paume, sentant sa chaleur se diffuser dans son corps en espérant qu’elle vienne contrecarrer l’étreinte glacée qui enserre son cœur. Dans sa tête, elle se répète qu’elle est une femme pieuse, respectueuse du Seigneur tout puissant qui la protègera contre les tentations et les embûches qui se trouveront sur son chemin. Car tout ce cirque n’est rien de plus qu’une épreuve qu’il lui impose, une opportunité de prouver sa foi et sa dévotion envers les voies impénétrables de Dieu. — Feuille ! Le regard de Hyacinthe se pose sur la main de Vincent, qu’il agite de haut en bas quand la Mort clame les mots magiques. Ses doigts sont serrés, mais pas trop. Ce ne sera probablement pas Pierre. Son pouce, lui, repose sur son annulaire et son auriculaire comme s’il essayait de les retenir. — Ciseaux ! Hyacinthe joue la Pierre. Vincent joue les Ciseaux, comme attendu. Un sentiment de fierté l’envahi soudainement, comme une vague de chaleur qui vient contrecarrer la froideur oppressive de cette pièce. C’était presque trop facile. Finalement, ce n’était pas un cauchemar. — Hyacinthe est notre dernière joueuse en lice ! On dirait que tu as joué à ce jeu toute ta vie. Très impressionnant, vraiment. Presque autant que la raison pour laquelle tu devrais gagner. Presque. — Donc j’ai gagné, c’est terminé, c’est ça ? demande-t-elle. — Et... Et nous ? interrompt Paul. Un sourire se dessine sous la capuche de la Mort, éclairant son visage pâle à la lumière de l’ampoule. — Je n’ai jamais dit que le dernier joueur gagnerait. J’ai dit que nous jouerions jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un joueur. C’est Hyacinthe. Vous savez, si je vous propose de poser des questions ce n’est pas pour rien, hein. Si vous me l’aviez demandé, je vous l’aurais expliqué plus tôt. En l’occurrence, ma chère, non. Non, tu n’as pas gagné. Tu es la dernière joueuse en lice, et donc la première joueuse éliminée. Il faut faire attention aux petites lignes quand on signe un contrat ! Désolé pour toi. Enfin, pour tout te dire, je m’en fous un peu. C’est pompeux de dire que tu sauves les autres, comme s’ils avaient besoin de toi. Et puis, c’est un peu chiant pour moi, tu comprends, quand tu me voles mes clients. Bref. Bye. La Mort C’est quand même sympa ces petits tournois. Ça faisait bien longtemps qu’il n’avait pas organisé ce genre de fête, alors que ça aide beaucoup à parer à la monotonie du quotidien. Le casting du jour n’est pas le meilleur, mais bon, pas le pire non plus. Ils sont investis, au moins. Peut-être que ça manque un peu de piquant, on dirait qu’ils n’ont pas bien compris la gravité de la situation. Mais la petite Niki a l’air d’en avoir sous la pédale, elle a même essayé de communiquer avec Hyacinthe pour former une alliance. Dommage que cette vieille pimbêche en ait profité pour essayer de la battre. Et le gars tout tremblotant, Paul, il a l’air de cogiter beaucoup. Il va bien s’en sortir pour la suite. Peut-être que Vincent peut amener un peu de peps, s’il retrouve sa bouche. Il a l’air d’avoir la langue bien pendue. — Comment ça, j’ai perdu ? s'emporte Hyacinthe. Je les ai tous battu ! Ce sont les règles du jeu ! Vous ne pouvez pas les changer en cours de route, vous auriez dû les expliquer depuis le début ! Qu’est-ce qu’elle est chiante. La Mort tire sur sa capuche pour la rabaisser, puis tend la main à nouveau en écartant les doigts. Il la referme en fixant Hyacinthe du regard. En un instant, les yeux de l’infirmière deviennent vitreux et elle arrête de parler. Ses mains se portent à sa poitrine et agrippent sa blouse. Sa tête tombe en avant et emporte le reste de son corps amorphe dans sa chute, renversant la chaise et tombant au sol avec fracas. — Hop, dit la Mort. La couleur a complètement quitté le visage de Paul qui ressemble à un fantôme. Il tremble comme une feuille, essayant de balbutier quelque chose sans y parvenir. Vincent a cessé de gigoter et troqué son regard brûlant pour une angoisse qui se lit dans ses sourcils relevés et ses yeux écarquillés. Niki garde sa bouche grande ouverte, comme si elle mimait un cri, ou peut-être par surprise, en fixant feu son adversaire gisant au sol. — Allez on ne va pas s’éterniser, j’ai d’autres chats à fouetter, moi. La Mort claque à nouveau des doigts, et tout disparaît. Vincent L’étrange cube de béton qui les enfermait disparaît et Vincent se retrouve assis dans un siège confortable en velours rouge, devant une table de casino en demi-lune recouverte d’un feutre vert placée au milieu d’une petit salle de la même taille que la précédente. Un tapis rouge est au sol et les murs sont couverts d’un bois laqué qui reflète la lumière tamisée du spot au plafond. Ses pieds semblent toujours attachés à la chaise, comme ceux de ces voisins assis de part et d’autre. De l’autre côté de la table, cet insupportable gamin se tient fièrement debout en mélangeant un gros paquet de cartes. — C’est quoi encore ce bordel, dit Vincent. Il sursaute en entendant sa propre voix et porte ses mains à sa bouche pour la toucher. Elle est revenue, quel soulagement. Une envie brûlante de dire à ce petit con ses quatre vérités, de lui dévoiler qui il est, à qui il s’en prend, et les risques qu’il encourt commence à bouillonner dans son ventre. Mais c’est un mauvais pari. Il lui l’a bien fait comprendre pendant le jeu précédent, et Vincent n’a pas du tout envie de sentir à nouveau cette main glaciale qui se referme sur son cœur comme pour le broyer. — Attention à ton langage, dit la Mort, c’est le dernier avertissement. Prochain jeu, ça va vous rappeler quelque chose si vous avez déjà mis les pieds dans un casino ! Nous allons jouer au Blackjack, mais j’ai décidé de changer un peu les règles parce que sinon, on va s’ennuyer. Et puis je n’ai pas envie de jouer le croupier, donc il n’y aura pas de croupier. Juste vous ! — Mais du coup ça ne marche pas sans croupier, si ? demande Niki. — Je n’ai jamais joué au Blackjack, balbutie Paul à l’attention de personne. — Ça va aller, ne vous en faites pas. Le but est simple : avoir la combinaison de cartes la plus proche possible de 21. Les chiffres de 2 à 10 ont leur valeur normale, et les têtes valent aussi 10 points. L’as, c’est au choix, 1 ou 11. Je vais vous donner deux cartes chacun d’emblée, que vous pourrez révéler ou non, et puis vous pourrez me demander de piocher des cartes supplémentaires si vous voulez. — Et comment gagner ? demande Vincent. — Le joueur dont la somme des cartes est la plus proche de 21. C’est tout simple, non ? Des questions ? N’importe quoi. Les vraies règles, ce serait de jouer contre le croupier et le seul but est d’avoir un meilleur jeu que lui. Mais peu importe, la jeunesse de Vincent a eu sa part de soirées au casino, et il est habitué au Blackjack, tout autant qu’à la roulette ou au Poker. Tout est une question de probabilités, il suffit de savoir quand est-ce qu’il devient trop risqué de piocher à nouveau. Il visualise le tableau de stratégie générale qu’il avait appris par cœur pour optimiser ses gains, à l’époque où il avait encore besoin de se fier à la chance pour gagner de l’argent. Il lui faudra l’adapter un peu en l’absence d’un croupier, mais il devrait être en mesure d’écraser ces deux avortons sans trop de problèmes. — Excusez-moi, dit Paul d’une voix tremblotante, quand vous dites le plus proche de 21... — Le plus proche par en dessous. Si vous dépassez 21, c’est éliminatoire, coupe la Mort. — D...D’accord. — Et que se passe-t-il pour “le gagnant” ? demande Niki. Je n’ai pas particulièrement envie de finir comme cette vieille. — Je ne peux pas vous faire le coup deux fois de suite, quand même. Pour cette partie, c’est la personne avec le score le plus bas qui se fera éliminer. Ou la personne qui dépasse 21. Rien de plus ? Allez. La Mort arrête de battre les cartes et en distribue deux à chaque joueur en les faisant glisser sur la table. Vincent les corne d’un pouce pour en vérifier la valeur. Roi de cœur et 9 de pique. 19. La chance est de son côté. De toute façon, il mérite de gagner. Il a travaillé dur pendant toutes ces années et il dirige maintenant plusieurs entreprises. Il a fait fructifier l’économie qui ruisselle désormais sur cette fille anarchiste profitant probablement des aides de l’état, financées par des personnes comme Vincent. Cet homme sans classe, avec son polo mal ajusté et son bouc qui manque de goût, est sûrement un employé quelconque qui profite des avantages sociaux dont il bénéficie avec son CDI sans contribuer outre mesure. Vincent, lui, profite de sa richesse pour investir dans des causes nobles. Il prodigue sans compter, distribuant un ou deux millions chaque année à des œuvres caritatives pour ces conneries écologistes, ou pour aider à construire des écoles dans les pays du tiers-monde. Tout garder pour lui serait une option, mais il préfère être philanthrope et partager avec les personnes moins bien nanties, d’autant plus que ça fait du bien à son image publique. Et puis quelques millions, il ne les sent même pas passer. — Vous disiez que nous pouvons révéler nos cartes ? demande Vincent. — Si l’envie vous en prend, répond sèchement la Mort. Alors il retourne le roi de cœur, et laisse l’autre carte face cachée. Niki regarde la carte d’un air muet, et Paul semble plongé dans ses pensées, sa bouche mimant des mots sans émettre de sons et ses doigts s’agitant comme s’il comptait quelque chose. S’il n’a jamais joué au Blackjack, le pauvre va devoir s’en remettre entièrement à la chance. Est-ce qu’il saura seulement estimer quand il est bon de piocher, et quand il vaut mieux s’arrêter ? — Vincent, une autre carte ? demande la Mort. — Non. — Niki ? Elle regarde la Mort comme une biche prise dans les phares d’une voiture. A l’évidence, elle n’a aucune idée de la marche à suivre, et sa nuque suintante qui reflète la lumière orangée de la lampe laisse deviner qu’elle panique. Elle piochera sans réfléchir, dépassera 21 et brûlera. Ne restera alors qu’à écraser l’autre type. Vincent maudit intérieurement sa publiciste qui lui a conseillé de prendre le métro et de se calmer un peu sur les dépenses et les taxis privés, rien de tout ça ne serait arrivé s’il ne l’avait pas écouté. — Je vais reprendre une carte. Ouais. Ouais, une autre, dit Niki en hochant la tête. La Mort lui jette une carte, elle y jette un regard et la range avec les autres, face cachée. Elle se recule dans chaise et se laisse glisser contre le dossier, soulevant son t-shirt pour éponger la sueur qui goutte dans son cou. Le regard de Vincent se pose malgré lui sur son petit ventre mince, le piercing à son nombril et le tatouage qui remonte le long de son torse en laissant deviner sa fin sous son soutien-gorge. Dans d’autres circonstances il aurait peut-être pu céder à la tentation. Pas avec elle, mais une fille propre avec ce genre de style, drogues et MST en moins. — Paul ? continue la Mort. — Euh... Non. Enfin si. Oui. Une carte s’il vous plaît. Ce mec n’a aucune idée de ce qu’il fait, clairement. La carte glisse sur la table et il l’attrape d’une main tremblante. Paul prend une grande inspiration, les yeux fermés, puis il les rouvre et regarde le résultat. — Ok... Ok, laisse échapper Paul. Tu parles d’une poker face. — Une autre carte pour quelqu’un ? Personne ne répond. Bien entendu, il est hors de question pour Vincent de piocher étant donné qu’il a déjà un score de 19. La probabilité de piocher un As ou un 2 est beaucoup trop faible, et tout autre tirage serait une sentence de mort. — Vincent, je te laisse retourner tes cartes. D’un geste de la main, il retourne le 9 de pique et le place à côté du Roi de cœur. — 19, lâche Vincent en souriant. — Putain, dit Niki. Une vague de soulagement déferle sur Vincent. Vu la réaction de la mioche, elle doit avoir un score inférieur et il gagne donc automatiquement la partie. Ou tout du moins, il ne sera pas éliminé. — Paul, allez, continue la Mort. Le pauvre homme maigrelet semble trembler de tous ses membres et son visage a pris une teinte encore plus pâle qu’auparavant. Un peu plus et il deviendra transparent. Il arrive à attraper ses cartes et les retourne doucement, révélant un 6 de trèfle et un 7 de carreau. Il retourne ensuite sa carte supplémentaire, un 4 de carreau. 17 points. Ce n’est pas passé loin. — Oh putain ! Énorme ! s'exclame Niki. Elle retourne ses cartes pour montrer un 6 de cœur, une dame de pique et un As de trèfle. Si elle considère son As comme un 1, elle se retrouve aussi avec 17 points. Vincent est estomaqué. Cette gamine a pioché alors qu’elle avait déjà 16 points. Elle est tarée. Ou alors, elle ne réfléchit pas du tout et mise tout sur la chance. Paul lance un regard médusé aux cartes de Niki qui égalent les siennes, l’air tout autant perplexe. Peut-être se rend-il aussi compte de la folie dont elle a fait preuve en piochant. — Il se passe quoi, du coup ? On n’est pas éliminés tous les deux, si ? demande Niki. — Non ça ne m’arrangerait pas. Nous allons refaire une manche. — Des foutaises ! J’ai clairement gagné ! Cette fois, vous l’aviez dit, le gagnant est celui qui a la plus grande combinaison. C’est moi. Je mérite cette victoire. Les règles sont les règles. La Mort jette un regard à Vincent et tend la main, il tressaille alors sous le coup de la peur en reculant dans son siège comme pour essayer de s’éloigner du croupier mais la chaise est vissée au sol et il est coincé. — Attention, toi. Le jeune à capuche récupère les cartes sur la table, puis les met de côté et distribue deux nouvelles cartes à chacun. Vincent essaye de faire le point dans sa tête mais la menace du garçon l’a déstabilisé et il est d’autant plus déconcentré que frustré de sa réaction. Il n’est pas un peureux. Il n’est pas lâche. Il mérite cette victoire, et s’il doit gagner à nouveau, il le fera. Cette gamine ne peut pas avoir de la chance deux fois de suite. Niki Le pire dans tout ça, ce n’est pas ce gros lard qui la dévore du regard comme si elle était un bout de viande, ni même l’autre cruche qui a refusé de s’allier avec elle. Elle en a payé le prix, et Niki a hâte de regarder ce porc perdre la partie. Non, le pire, c’est le manque. Elle sent les sueurs froides qui viennent se mêler à l’étreinte glaciale dans sa poitrine, elle serait prête à donner n’importe quoi pour rentrer chez elle et s’envoyer un rail. Au moins, ça lui fera une bonne anecdote à raconter à qui veut bien l’entendre, même si on la traitera sûrement de folle qui hallucine. Ce ne serait pas la première fois. Est-ce qu’il lui reste de quoi se défoncer chez elle ? Elle n’en est plus très sûre, mais au pire elle ira voir ce gars qui la paye une fortune pour un petit coup de main. Vite fait, bien fait. Et elle pourra claquer le pactole dans la poudre, et tout ira mieux. Que lui disait sa mère, déjà ? Qu’elle avait un avenir radieux, que tout lui était promis et qu’elle avait préféré tout gaspiller dans la drogue et l’alcool. Prodiguer, un truc du genre. Elle et ses grands mots, vraiment. Elle regarde ses cartes, un 10 de trèfle et un 5 de carreau. 15. Le premier jeu était beaucoup plus drôle et laissait la place à la chance pure. Celui-ci est plus frustrant. Niki sait qu’il y a sûrement une bonne façon de compter, de délimiter quand il faudrait tirer une carte supplémentaire, et quand il vaudrait mieux s’arrêter, mais elle n’a vraiment pas la tête à ça. Le vrai plaisir vient du frisson du risque, comme une funambule qui s’avance sur un fil en risquant une chute vertigineuse à chaque pas tout en savourant la tension du danger. L’autre gars, Paul, semble à nouveau plongé dans ses calculs complexes les yeux fermés, agitant ses doigts en mimant des mots avec la bouche. Elle ne pourra pas le battre à ça, mais peut-être qu’en le choquant un peu elle pourra le déstabiliser. Niki retourne ses deux cartes, dévoilant à ses adversaires son score. Vincent la dévisage, un peu surpris mais elle identifie rapidement la lueur caractéristique du dédain dans ses yeux. Ce regard rabaissant, les sourcils un peu retroussés, qu’on lui jette si souvent quand elle se promène dans la rue comme si d’un coup d’œil il était possible de juger de sa valeur en tant que personne. Un sourire se dessine sous la cagoule de la Mort. — C’est osé, dit-elle. — C’est stupide, répond Vincent. Il se recule dans son siège, l’air satisfait. Il a probablement plus que 15, qu’à cela ne tienne. Paul rouvre les yeux et les pose sur les cartes de Niki, avant de la regarder dans les yeux en levant un sourcil. Il est confus, tant mieux. — Vincent, une carte ? — Non. Il a donc plus de points qu’elle, sinon il aurait pioché. — Paul ? — Euh... Non plus. Bon. Lui aussi. La marche à suivre est claire, si elle ne fait rien, elle va perdre. Son sang s’accélère sous l’effet du stress et de l’adrénaline, elle sent sa gorge qui se contracte. Quel doux plaisir, cette intensité qui la parcourt et qui donne de la couleur à la vie, comme une chaleur qui prend le contrôle et qui exacerbe les sensations. — Moi je vais prendre une carte, lâche Niki. Sans un mot, la Mort lui glisse une carte qu’elle ne regarde même pas avant de la retourner et de la placer à côté des autres. Elle préfère poser son regard sur ses adversaires, Paul qui peine à déglutir et se retourne vers ses propres cartes en essuyant d’une main son front moite, et Vincent qui écarquille les yeux. Elle savoure leur stress, clairement elle vient de dépasser leurs scores et ils sont en train de remettre en question toute leur stratégie. Pendant un dernier souffle, elle prend le temps de savourer la décharge électrisante qui la parcourt, ce saut dans le vide sans parachute. Finalement, Niki se décide à regarder sa carte et un 5 de pique trône à côté des deux premières, le 5 de carreau et le 10 de trèfle. — Waouh, j’ai une paire, ça fait quelque chose ? — Non, bien sûr que non, éructe Vincent. — C’est toi qui décides des règles, maintenant ? coupe la Mort. — N... Non. Pardon. Paul laisse échapper un petit gémissement paniqué. — Mais malheureusement, Niki, non, une paire ça ne fait rien. Tout va bien, Paul ? Tu veux une autre carte ? lui demande la Mort. Le regard furtif de Paul alterne entre ses cartes et celles de Vincent, comme s’il essayait de voir à travers pour en deviner les chiffres et savoir s’il lui est nécessaire de piocher. Il y a quelque chose de mignon chez lui, avec sa cicatrice au-dessus de la lèvre qu’il essaye de cacher sous son bouc, ça lui donne un petit côté chétif et innocent qui donne à Niki l’envie de le corrompre. De le briser. — Je vais en prendre une autre, intervient Vincent. — Tu as eu l’impression que je m’adressai à toi ? demande la Mort. — C’est mon tour. Je crois. D’un sourire pincé, la Mort lui jette une autre carte qui glisse sur le feutre recouvrant la table. Vincent l’attrape et la retourne. La couleur disparaît de son visage. Il la pose sur la table face visible, l’écrasant d’une main. — C’est quoi ces conneries ? J’ai déjà eu le Roi de cœur à la manche précédente. Elle est là, dans les cartes que tu as mises de côté. Retourne-les ! Je veux les voir ! Entre ses doigts, Niki aperçoit l’illustration du Roi de cœur, avec sa main levée portant une dague qui semble traverser sa tête. Elle repense à ce que lui avait raconté une amie particulièrement férue de tirage de cartes, comme quoi le Roi de cœur était parfois appelé “Roi Suicidaire” à cause de son illustration. Elle laisse échapper un petit rire devant l’absurdité de la situation, et ce vieux croûton incapable de respecter leur maître du Jeu qui lui a pourtant clairement fait comprendre qu’il décidait de ce qui se passait. — Oups, on dirait que vous avez encore oublié de poser assez de questions ! Je n’ai jamais dit que nous jouions avec un paquet de cartes traditionnel de 52 cartes. Il ne vous paraît pas un peu gros, celui que je mélange ? En fait, j’ai pris plein de paquets différents. Je ne sais pas trop s’il est équilibré, d’ailleurs. Apparemment il y avait 2 Rois de cœur, c’est fou. — C’est des conneries ! Quel intérêt de nous forcer à jouer à votre truc à la con si c’est pour tricher ! — La triche, c’est plutôt quand on ne respecte pas les règles. Par exemple, quand je t’ai demandé plusieurs fois d’être un peu plus poli, un peu plus calme. De me respecter. Je te propose une deuxième chance, et toi, tu te crois en droit de me manquer de respect ? — Je... — Oui, oui. Je m’en fous en fait si tu veux me présenter tes excuses. Retourne tes autres cartes. Son penchant pour la prise de risque est en train de se transformer à l’intérieur de Niki, elle sent la vague de chaleur, la tension, l’épée de Damoclès et l’abîme qui se transforment en un plaisir souverain. Elle regarde Vincent se faire museler par la Mort. Il le tient par les couilles. Le bonheur vindicatif de voir ce genre de déchet se faire réduire à néant n’a pas sa pareille, et Niki se demande si elle ne va pas même apprécier le voir crever. Il ferme les yeux et semble réciter quelque chose dans sa tête. — Allez, on n’a pas toute la journée, reprends la Mort. L’homme à capuche lève la main et mimique une pichenette en direction des cartes face cachées de Vincent, qui se retournent d’elles-mêmes sur la table. Dame de pique. 8 de carreau. Avec le Roi de cœur, il arrive à 28, bien au-delà de la limite imposée à 21. — Ciao, dit la Mort en souriant. Pour de vrai, cette fois. Il tend à nouveau la main en direction de Vincent, les doigts écartés, avant de la refermer dans un poing qu’il serre de toutes ses forces. L’homme en costume rouvre subitement les yeux, et essaye de balbutier quelque chose comme pour implorer son bourreau de faire preuve de pitié envers lui. Il porte ses mains à sa poitrine avant de tomber en avant, cogne sa tête sur la table et glisse sur le côté, emportant sa chaise dans sa chute et finissant affalé par terre. La Mort Insupportable ce vieux con. Clairement il se croyait au-delà de tout. Tout l’intérêt du tournoi est d’essayer d’être aussi neutre que possible, pour leur laisser une chance de tirer leur épingle du jeu, mais c’est tellement dur quand on se retrouve face à des caractères aussi prétentieux. Ce n’est pas faute de lui avoir fait preuve de grâce, et plus d’une fois. Il n’avait qu’à se calmer. Oui, le croupier à triché. Un tout petit peu. Ok, beaucoup. Il a changé la carte qui devait être distribué à Vincent, mais c’est pour la bonne cause. Sa cause. Hors de question qu’il s’en sorte indemne et qu’il continue au dernier round. Les deux autres sont beaucoup plus intéressants. Cette fille, Niki, elle a l’air de jouer non pas par stratégie, mais par recherche de tension. Elle essaye de s’allier à d’autres joueurs, elle révèle son jeu. Qu’est-ce qu’elle avait marqué comme bonne raison de survivre, déjà ? “Je vis ma vie à fond, et ce n'est pas près de s'arrêter”. Elle veut le frisson du risque. Elle l’aura. Et lui, Paul, il a l’air de ne tenir plus qu’à un fil. A l’inverse de son adversaire, il compte, il mesure, il calcule. Il joue pour gagner, tout en essayant de garder son stress sous contrôle. Leur final sera explosif. La Mort claque des doigts à nouveau et la salle de casino disparaît. Ses deux derniers joueurs en lice se retrouvent assis sur des petits tabourets séparés par un guéridon en bois. Une lumière diffuse éclaire le parquet vieilli de la pièce et les murs recouverts de papier peint vert au motif de lierre grimpant. — Bien ! Vous vous en doutez, c’est la dernière partie. Tout d’abord, félicitations à vous deux d’en être arrivés aussi loin. Paul regarde autour de lui, toujours aussi pâle. Il semble avoir réussi à se calmer un tout petit peu, mais ça ne va pas durer : le pire est encore à venir. Niki, elle, transpire de plus en plus et semble être parcourue de frissons qui la font greloter. La Mort se met à errer dans la pièce, laissant ses baskets faire grincer le parquet à chaque pas. Il glisse la main dans son sweatshirt et en sort un revolver chromé, reflétant la lumière de l’ampoule jaunâtre sur sa surface. — Je vous en supplie, laissez-moi partir, finit par lâcher Paul les larmes aux yeux. — Allez, c’est presque fini, un dernier jeu et c’est bon, essaye de le rassurer la Mort. — Allez. Paul. Finissons-en, dit Niki en souriant. — Pour votre dernière partie, nous allons jouer à la roulette russe. Enfin, vous allez y jouer. Paul laisse échapper un autre gémissement alors que les yeux de Niki s’ouvrent en grand. — C’est plutôt classique. Le barillet du revolver a 6 emplacements. Je ne placerai une balle que dans l’un d’entre eux. Vous alternerez les tirs. Soit c’est un tir à blanc. Soit c’est perdu. Je pense que je n’ai pas besoin de vous indiquer comment gagner ? — Garder sa cervelle dans sa tête, répond Niki d’une voix monotone comme si elle répondait à un professeur. — C’est pas possible... C’est pas possible... J’y crois pas, marmonne Paul. Paul Il tremble de tout son corps, assis sur ce tabouret inconfortable. La panique est en train de prendre possession de son esprit et il a de plus en plus de mal à se concentrer. Pourtant, le jeu semblait être plutôt en sa faveur jusqu’ici. Des jeux de chance principalement, mais où il est possible de mitiger le hasard et d’opter pour l’option la plus à même de lui apporter la victoire. Comme pour le Blackjack, il ne lui avait fallu qu’une poignée de secondes pour calculer s’il valait mieux piocher, ou si le risque d’obtenir une carte trop grande était supérieur à 50%. Il avait eu moins de succès avec le Pierre Feuille Ciseaux car cette femme blonde semblait connaître les grands préceptes de la psychologie qui régissent ce faux jeu de hasard, mais il s’en était sorti indemne. En se basant sur les statistiques et les probabilités, on pouvait toujours réduire un choix aléatoire à quelque chose de plus concret. Il en avait fait tout son credo, et il s’en remettait toujours aux pourcentages pour décider comment mener sa barque. Par chance, malgré sa dyslexie, il était un prodige des mathématiques et son cerveau pouvait retourner les problèmes en un claquement de doigt, pour en abstraire la conclusion qui en découlait. Le problème de la roulette russe, c’est que c’est la chance à l’état pur. Il n’est pas possible d’influer sur son destin, ou de prendre la bonne décision pour limiter le risque. A part ne pas y jouer, bien sûr, mais ce n’est pas possible aujourd’hui selon toute vraisemblance. Comme il regrette de s’être jeté dans ce dernier métro. 30 minutes d’attente sur le quai du métro, ç'aurait été préférable à cet enchaînement de traumatismes dont il ne ressortira pas indemne, tant est si bien qu’il gagne cette dernière partie. La Mort sort une balle de sa poche, fait pivoter le barillet d’un geste et la glisse à l’intérieur. Paul n’arrive pas à décrocher le regard du revolver qui brille, obnubilé par cet instrument du carnage qu’il devra bientôt pointer sur lui-même. D’un coup de main, l’homme à cagoule lance le réservoir cylindrique qui se met à tourner à toute vitesse en émettant des cliquetis, empêchant Paul de suivre la balle du regard, avant de le refermer d’un coup sec dans le pistolet. Pas de chance, il l’a refermé en pleine rotation donc les probabilités sont neutres. S’il avait attendu que le barillet se stabilise, il y aurait eu une chance un peu plus élevée que la balle finisse dans les emplacements qui se retrouvent vers le bas, la gravité l’entraînant vers le sol par rapport au reste des chambres vides. Mais ce n’est pas le cas ici, et chaque emplacement présente une chance sur six de mettre fin aux jours du joueur. — Des questions ? demande inlassablement la Mort. — Qui commence ? demande Paul dans un élan de courage. A vrai dire, cela avait peu d’importance. Il somma brièvement les probabilités de survivre en alternant les tirs entre chaque joueur. Selon toute logique, le premier joueur devrait dans le pire des cas survivre à 3 coups, et le deuxième joueur à 2 coups, mais le deuxième joueur aurait en théorie des coups à tirer plus risqués, sans parler du 6ème qui serait assurément fatal dans le cas où la partie y arrive. — Je vous laisse choisir, répond la Mort. — Les... les femmes d’abord, balbutie Paul. — Oh c’est bien trop aimable. Mais j’insiste, vraiment. Commence, répond Niki. Peu importe. Une chance sur six de tomber sur la balle au premier tir. La Mort pose le revolver dans la main de Paul et il sent le métal froid contre sa paume. Il porte le canon à son front en essayant d’ignorer son instinct de survie qui lui hurle de s’enfuir et le sang qui palpite dans son cou. Des deux mains, il agrippe le pistolet et ferme les yeux, essayant de se concentrer sur n’importe quoi sauf la panique qui le submerge. Il appuie sur la gâchette avec ses pouces. Clic. Paul rouvre les yeux et Niki applaudit, les yeux rivés sur lui. Une chaleur se répand entre ses jambes et il découvre en baissant les yeux qu’il s’est uriné dessus sans s’en rendre compte, et qu’une tâche sombre se répand sur son pantalon. Il pose le revolver sur le guéridon alors que ses joues s’empourprent, une légère gêne le rattrape mais est bientôt ensevelie sous les vagues de peur qui s’abattent sur lui sans relâche. Niki attrape le pistolet et le regarde, un sourire au coin des lèvres. — Je dois bien te l’avouer, je pensais pas que t'aurais les couilles. Je t’ai mal jugé, Paul, désolée. Elle pointe le pistolet sur la Mort. — Il se passe quoi si je tire ? — Bien essayé. C’est la disqualification, malheureusement, sinon ce serait trop facile. Niki redirige le canon vers Paul. Ses yeux se perdent dans le trou noir au bout du tube en métal, un abysse qui l’appelle. — Et ça ? — Ce n’est pas autorisé non plus. Utilise le pour te tirer dessus, uniquement. Avant que tu ne me le demandes, non tu ne peux pas non plus tirer par terre ou en l’air. — Ok, je voulais juste être sûre. De toute façon, ce ne serait pas aussi drôle. Paul la regarde relever le pistolet et le poser sur sa tempe. Elle soutient son regard avec un air de défi. Ou plutôt, un air de démence. Ses yeux sont grands ouverts et le blanc encercle ses iris sombres à la pupille complètement dilatée. Elle est surexcitée, en témoigne aussi la sueur qui recouvre sa peau claire. Elle appuie sur la gâchette. Clic. Elle repose le revolver sur le guéridon. Il attrape le pistolet d’une main chancelante, malgré son appréhension. Encore 2 tirs à survivre, peut-être un seul si le prochain est fatal pour Niki. Ses pensées se bousculent, il a du mal à calculer ses chances de survie, et il se demande même s’il serait préférable de ne pas les connaître, pour une fois. La main glacée qui enserre toujours son cœur lui rappelle qu’il ne peut pas y échapper. Paul repose à nouveau le canon contre son front, mais décide de garder les yeux ouverts. Il veut voir Niki, il veut maintenir son regard, la défier. Il ne peut pas céder à la panique. Pas après tout ça. Ses pouces se posent sur la gâchette alors qu’elle mord sa lèvre inférieure, laissant ses dents apparaître. Il appuie. Clic. Son estomac est dans ses talons, et le monde tourne autour de lui. Des gouttes de sueur tombent de son front sur ses cils et il cligne des yeux pour s’en débarrasser. Son cœur n’a jamais battu aussi vite. Niki n’attend pas que Paul repose le revolver et elle se penche en avant pour lui ôter des mains. — Mon tour. Elle le pose sur sa tempe et un sourire illumine son visage, dévoilant un autre piercing caché sous ses lèvres. De sa main libre, elle joue avec une boucle d’oreille en la faisant tourner. Ses yeux écarquillés et son sourire lui donnent un air maniaque, on dirait presque qu’elle apprécie ce qu’il se passe. Paul a envie de vomir. Clic. Un juron échappe à Paul. Il va vraiment devoir tirer la dernière balle. Une chance sur deux. Son estomac fait des bonds, remontant de ses talons jusqu’à ses lèvres. La chaleur moite entre ses cuisses irradie. Niki laisse échapper un petit rire dément et met la main devant sa bouche. — Ouah quelle décharge, dit-elle. Le revolver est toujours rivé sur ses tempes, son regard perdu dans celui de Paul. Mais elle ne le regarde pas vraiment, elle ne le voit pas. Elle a l’air perdu dans son délire. Son index se pose à nouveau sur la gâchette. Clic. Elle se mord à nouveau les lèvres et une goutte de sang coule sur son menton alors que ses dents s’enfoncent dans sa propre chair. Enfin, elle repose le revolver sur le guéridon sans lâcher Paul du regard. — Désolée, petit chat. Il ne reste qu’un emplacement. C’était trop tentant, ce dernier coup, alors je te l’ai piqué. J’espère que tu ne m’en voudras pas. Le tumulte dans l’esprit de Paul s’est calmé, la tempête est retombée. Il n’y a plus de vent, l’orage s’est arrêté. Plus besoin de se poser de questions. À eux deux, ils ont tiré 5 blancs. Il ne reste qu’un emplacement. La balle y réside, c’est sûr. Il est foutu. Impossible de la tirer ailleurs, la Mort l’a clairement dit. Ni au sol, ni sur Niki. Il doit la tirer dans son propre crâne, sinon quoi il mourra. Sauf... La Mort Elle est complètement allumée. Quel plaisir d’avoir une joueuse de ce calibre. Est-ce que c’est la première fois que quelqu’un tire deux fois de suite ? Peut-être. En tout cas, il ne souvient pas de la dernière fois où c’est arrivé. Il ne peut pas laisser la partie s’arrêter comme ça. — Je n’ai jamais dit que vous aviez le droit de tirer plusieurs coups pendant votre tour, dit la Mort. — Non, mais tu n’as jamais dit que nous n’avions pas le droit. Tu as dit que nous devions alterner des tirs. J’ai alterné avec Paul. Maintenant, c’est son tour. Elle est maline. Paul est amorphe sur sa chaise et des larmes commencent à couler le long de ses joues. Il va céder d’un moment à l’autre et mettre un terme à la partie. — Paul. Est-ce que tu aurais tiré plusieurs fois si tu savais que c’était possible ? Son regard se pose sur la Mort, les yeux vitreux. Puis il se reconcentre, et une lueur scintille au fond de son regard alors qu’il semble à nouveau plongé dans ses calculs. — Euh... Oui, probablement. Les deux premiers, sûrement. Après, à voir. — Bonne réponse. On recommence. Niki applaudit. C’est drôle, il se serait attendu à ce qu’elle geigne comme les autres, se plaignant d’avoir mérité sa victoire, et que ce n’était pas juste, et ceci et cela. Elle est bien, cette petite. — Cette fois-ci, je mettrais deux balles dans le barillet. Paul La Mort s’est transformée en ange gardien dans l’esprit de Paul. Une manche bonus. Une dernière chance. Et cette fois, il mettra deux balles dans le barillet. Il le regarde ouvrir le revolver, en extraire la balle qui était prête à être déchargée dans sa propre tête, en tirer une autre de sa poche, réinsérer les deux dans le barillet avant de le faire tourner et de refermer le pistolet d’un geste sec du poignet. — Vous aurez aussi la possibilité, si vous le souhaitez, de faire tourner le barillet à nouveau quand votre tour viendra. Par contre, il est désormais interdit de tirer plusieurs balles, c’est clair ? Niki et Paul acquiescent en silence. Les balles sont côte à côte. Il y a sûrement quelque chose à tirer de ça. Mais quoi ? Comment est-ce qu’il peut utiliser cette information pour faire tourner la chance ? Quel impact sur la décision de faire tourner le barillet à nouveau ou non ? La Mort veut lui faire passer un message, c’est sûr. Une dernière chance d’exploiter ses compétences. — Paul. Tu commences, dit la Mort. Pour le premier tour, rien n’a changé. Au lieu d’avoir une chance sur six de perdre, c’est une chance sur trois. Mais sinon, rien ne change. Il attrape le revolver des deux mains et pose le canon contre son front trempé de sueur. Ses pouces se posent sur la gâchette. Niki est presque en transe, les yeux exorbités et les dents qui s’enfoncent dans sa lèvre. Clic. Il reprend sa respiration alors qu’il ne s’était même pas rendu compte qu’elle avait cessé. Niki lui arrache le pistolet des mains sans attendre qu’il ne le repose. Pas de balle dans la chambre. Si les deux balles sont côte à côte, alors... Alors il est là, le coup à jouer. Dans les quatre chambres vides, une seule précède les balles. Les trois autres, après la rotation d’un cran du barillet, laissent place à une autre chambre vide. Donc si elle décide de ne pas faire tourner le barillet, elle a 3 chances sur 4 de tomber sur un blanc. Alors que si elle le fait tourner... Niki décroche le barillet en le poussant d’une main et le relance de l’autre, laissant le cylindre tourner à toute vitesse dans un déluge de cliquetis. Elle le porte à son oreille et lève les yeux au ciel. — J’ai toujours rêvé de faire ça, lâche-t-elle. D’un geste sec, elle rengaine le barillet. Elle est revenue à une chance sur trois. Paul savoure cette erreur qu’elle a commise, probablement à son insu. Cette fille est folle à lier, elle est complètement prise dans ses délires et se laisse emporter par l’adrénaline. Il la dévisage alors qu’elle ouvre la bouche et y glisse le bout du revolver, laissant sa langue danser autour du métal. Elle appuie sur la détente. Clic. Elle lui tend le pistolet, qu’il attrape sans rien dire. Paul jette un coup d’œil à la Mort dont le visage dissimulé sous sa capuche laisse apparaître un sourire. Il ne doit pas faire tourner le barillet. Trois chances sur quatre que ce soit un blanc. Paul porte le canon à son front et une goutte de salive tombe sur son nez. Il agrippe le manche des deux mains et fixe son adversaire qui se dandine sur sa chaise. La Mort Il regarde la cervelle de Paul jaillir de l’arrière de son crâne et s’étaler sur le papier peint. Des bouts de chair dégoulinent doucement en direction du sol, laissant sur leur passage une trace rougeâtre. Son tabouret bascule en arrière, entraîné par le mouvement du corps qui y siège et qui s'étale sur le sol. Dommage pour lui, finalement il n’aura jamais trouvé le plaisir du risque. Elle lui plaît bien, cette petite Niki. Peut-être un peu trop tête brûlée, mais elle a participé à fond, et elle n’a pas eu peur de mettre sa vie en jeu pour l’amour de l’adrénaline. Nul doute qu’il devra revenir la chercher dans peu de temps, quand elle se sera cramé les ailes avec une drogue mal dosée ou une idée stupide du genre grimper un gratte-ciel parce qu’elle s’ennuie. Un claquement de doigt et la Mort se retrouve sur le quai d’un métro presque vide. Une femme blonde est assise à l’intérieur, somnolant à moitié avec sa tête appuyée contre la vitre. Un homme en costume se tient à la barre, captivé par son téléphone. Une jeune fille criblée de piercings se lève subitement, prise de panique, avant de sortir de la rame en courant. Un homme passe à côté d’elle et se jette dans le métro alors que les portes se referment sur son pied, le faisant trébucher. Elle ne le regarde pas. Elle ne fait pas demi-tour. Elle s’enfuit, et sort de la station. La Mort touche la rame d’une main froide, elle va dérailler au prochain virage. Les trois occupants rejoindront sa cargaison de morts du jour. La quatrième victime a bien mérité une deuxième chance.

#15 - Ravissement

#15 - Ravissement

Semaine 11, ça avance vite pétard ! Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Attention Thème 2 : Hiératique Thème 3 : 🐦 · 🦖 · 📑 · 🪗Contrainte : Se passe durant un évènement historique Cette semaine encore, je dois bien avouer que les thèmes ne me parlaient pas de zinzin. J'ai passé plusieurs jours à chercher une idée, je suis passé à 2 doigts d'écrire une fanfic Jesus x Judas le jour de sa crucifixion mais bon, quand même. Finalement, je me suis dit que les théories de conspiration et les personnes hypervigilantes, c'est plutôt drôle comme sujet donc je suis parti sur le premier thème ✒️Musique d'ambiance (sacré titre) : We Have to Leave This Town Because I Have Done Something Unforgivable - Peter Talisman, gorse panshawe, Samuel Organ #15 - Ravissement La cuisine est plongée dans une semi-pénombre, coincée entre le jour et la nuit. La lumière du soleil au zénith filtre à travers les plaques de polystyrène collées sur toutes les vitres de la maison pour empêcher quiconque d’espionner Didier, et tout particulièrement les caméras satellites du gouvernement qui épient le peuple depuis l’orbite. La tapisserie vieillie se décolle par endroit, laissant pendre des lambeaux ocres qui menacent de tomber au sol à tout instant. La poussière flottant dans l’air et l’odeur de renfermé isolent encore un peu plus la pièce du reste du monde. Il vit seul dans cette maison, porte pour la troisième journée consécutive le même t-shirt jauni qui était blanc autrefois, son jogging épuisé qui lui supplie de le jeter à la poubelle. Pour dégager son visage pâle parsemé de tâches rouges, Didier a attaché ses longs cheveux bruns en un chignon gras et luisant. Il ouvre machinalement son frigo et récupère deux œufs pour son petit-déjeuner, les derniers. Les étagères habituellement remplie de conserves sont vides, il va être l’heure de partir en excursion au village pour faire quelques courses. Didier jette les œufs sur la poêle et les fait revenir, y ajouter un peu de sel et de poivre puis les place dans une assiette mal lavée avant de retourner dans le salon pour manger. Ici aussi, la lumière est étouffée et les fenêtres sont condamnées. Personne ne l’espionnera, ni ici, ni nulle part ailleurs. Il n’est pas dupe, il n’est pas un mouton, manipulé par la désinformation gouvernementale et les mensonges. Il est attentif. Aux aguets. Il les voit venir, insidieux et manipulateurs qu’ils sont. D’une main, il repousse la version imprimée de Time Cube qu’il a passé la nuit précédente à éplucher ce qui lui a valu de gros cernes et un léger mal de crâne au réveil. La théorie est intéressante, mais trop farfelue, estime-t-il, et la logique qui y est présentée comporte des similitudes à celle de la théorie de la terre plate : une analyse complotiste volontairement exagérée qui permet de brouiller les pistes. Une méthode pour les grands de ce monde qui leur permet de s’immiscer dans les discussions des penseurs libres, d’y semer le doute et de les décrédibiliser aux yeux de leurs pairs en noyant leurs vraies théories sous des foutaises. Le salon est chichement décoré, laissant la place à tout ce dont Didier a besoin pour mener ses réflexions. Il n’a presque rien gardé comme souvenirs des quarante années de sa vie, parce que rien n’est important. Tous ses proches lobotomisés par l’état, par la désinformation et par leurs beaux discours ont mis de la distance avec lui. Ils craignent la vérité, ont peur de découvrir que le monde leur ment, le traitent de fou à lier. Un grand tableau en liège est fixé au mur, recouvert de dizaines de photos de différents dirigeants et personnalités importantes, récupérées dans des journaux, des magazines ou sur internet. Elles sont regroupées par individu et triées par ordre chronologique, méticuleusement analysées et mesurées pour en extraire toutes les informations clés : l’angle du nez, la hauteur des oreilles relativement aux yeux, la largeur de la glabelle... Un jour, il le sait, il aura la preuve irréfutable qu’ils sont des reptiliens. Des hommes-lézard qui se font passer pour des humains et qui tirent les ficelles dans l’ombre pour manipuler les foules, contrôler la pensée et avoir à disposition un vivier d’êtres vivants à consommer. Mais leur façade n’est pas infaillible, et ils muent tous, un jour ou l’autre. Un jour, Didier aura la preuve que leur visage a changé de forme et il pourra prouver que cette société n’est qu’un large théâtre de marionnettes piloté par quelques personnes. Il pose sa fourchette dans son assiette vide et se masse délicatement le rein gauche qui le lance depuis des mois. Didier retourne dans la cuisine pour se préparer une infusion de pissenlit afin de drainer les toxines qui le dévorent de l’intérieur. Hors de question de consommer des médicaments, il préfère s’en remettre aux bienfaits de la nature plutôt que de prendre des tranquillisants camouflés en antidouleurs. Le broc d’eau est vide, alors il attrape un seau pour aller au puits : la fluoration de l’eau mise en place par le gouvernement depuis des années l’empêche de se servir simplement du robinet, l’obligeant à renouveler régulièrement son stock d’eau pure. Il enfile un masque en silicone qui recouvre tout son visage comme un alter ego, un homme blond aux pommettes saillantes qui ne lui ressemble en aucun point et lui permet de cacher son identité aux satellites espions lorsque Didier a besoin de sortir de sa cachette. La lourde porte d’entrée grince en s’ouvrant, donnant sur un jardin en friche où les mauvaises herbes lui atteignent les genoux, grimpant sur l’épave de voiture abandonnée et la balançoire qu’il n’a jamais pris le temps de désinstaller après avoir récupéré les clés de sa maison d’enfance. En se dirigeant vers le puits caché sous le seul arbre encore vivant, tout au bout du terrain, son regard se porte sur les vastes plaines qui entourent la maison isolée. De l’extérieur, on dirait un bâtiment abandonné et presque en ruines, avec toutes ses fenêtres calfeutrées et sa façade effritée qui n’a pas été entretenue depuis au moins vingt ans. Personne autour, personne pour l’espionner. Il se rappelle aussi que la région a pour projet de construire une antenne 5G dans les environs, et il ferait bien de trouver un moyen de faire capoter la construction, sinon quoi il devra déménager et trouver un autre antre. Ces ondes néfastes n’auront pas raison de sa vigilance, et il ne se laissera pas endormir par les études qui ne font état d’aucun impact sur la santé des personnes habitant à côté des émetteurs. Didier ramène le seau dans la cuisine, prépare rapidement son infusion qu’il boit d’une traite avec une grimace, laissant le liquide âpre se glisser entre les lèvres du masque en silicone, puis attrape un sac et ressors de la maison. Il attrape ses clés, fermant une à une les 4 serrures puis il enfourche son vélo pour aller au village renouveler ses provisions. Depuis combien de temps n’est-il pas sorti du terrain ? Deux semaines, peut-être trois. Un mois ? Il limite au maximum ses excursions dans ce hameau désormais hostile qui a décidé de faire installer, à son grand dam, un système de surveillance en circuit clos. Circuit clos, si on les croit. Lui, il sait que toutes ces caméras de surveillance ne sont que le premier pas vers un suivi de chaque fait et geste de tout un chacun, plus précis encore que ces satellites. Il pédale et remonte la grande route, sentant le vent frais caresser ses mains alors qu’il étouffe sous la chaleur du masque en silicone. Un jour, il aimerait terminer son projet de se construire un véhicule motorisé, mais il devient de plus en plus compliqué de trouver les pièces nécessaires à son entreprise car l’industrie automobile est totalement gangrénée par la surveillance, et on retrouve de l’électronique partout. Il en est sûr, le confort apporté par la technologie n’est qu’une bonne excuse pour truffer les voitures de caméras et de micros. Des grandes trainées blanches dans le ciel indiquent le passage récent d’avions, diffusant des produits chimiques volatiles retombant lentement au sol qui seront naturellement absorbés par les habitants afin d’inhiber leur cognition et de les rendre bien dociles. Didier se note qu’il devra se préparer un détoxifiant en rentrant chez lui afin de se débarrasser au plus vite des toxines avant qu’elles ne s’accrochent à ses neurones. Cette combine non plus, elle ne marchera pas sur lui. Pour un mois de mars, la météo est étonnamment clémente et il fait presque chaud, bien plus que les moyennes de saison usuelles. L’état aurait construit un contrôleur de météo dans les parages ? Il devra enquêter, plus tard. Arrivé au village, un sentiment inconfortable l’envahi peu à peu, comme si quelque chose clochait. Le silence. Le calme. Didier n’est plus très sûr de la date, mais la bourgade n’a pas pour habitude d’être aussi léthargique. Tous les commerces sont fermés, les restaurants et même le café du coin de la place. Seul le supermarché est ouvert, en témoigne la lumière des néons à l’intérieur, et une pharmacie au coin de la rue. L’enseigne clignote, la croix verte présentant une foule d’animations rapides, avant de donner la date. Vendredi 28 mars. Où sont-ils tous passés ? Des théories se bousculent dans sa tête. Quelque chose se passe, quelque chose s’est passé, quelque chose qui lui échappe. Les reptiliens auraient déjà levé le filet pour récolter les humains et s’en nourrir ? Et il aurait échappé à la récolte ? Ou alors tout le monde est parti, mais où ? Le ravissement, comme le prédisait la bible ? Non, ça ne peut pas être ça. Les rues seraient jonchées de vêtements abandonnés, signe de la disparition des humains choisis par le Seigneur. Didier a besoin d’en savoir plus. Il doit en savoir plus, pour pouvoir se prémunir. Un chat traverse la route en miaulant, ce qui le fait sursauter. Tendant l’oreille, il cherche le bruit d’une voiture au loin mais n’entend rien de plus que des oiseaux qui chantent, probablement des robots qui se font passer pour des oiseaux et qui ont des caméras à la place des yeux, soit dit en passant. Il pénètre dans le supermarché et sursaute à nouveau lorsque la caissière lui dit bonjour d’un ton incertain. Elle le regarde de haut en bas, son regard s’arrête sur son visage comme si elle le décortiquait. Est-ce vraiment une humaine ? Ou les reptiliens ont-ils déjà remplacés les humains, après les avoir dévorés ? Didier ne lui répond pas et se presse dans les rayons, attrapant quelques provisions qu’il fourre dans son sac sans ménagement. Son esprit bourdonne, retournant les indices dans sa tête pour trouver une explication plausible. Le vrai risque serait que la caissière reptilienne se rende compte qu’il n’est pas l’un d’eux et qu’elle le dénonce, ou pire qu’elle l’attaque. Elle, ou l’un des quelques clients qui flânent dans les rayons du supermarché affublés de masques en tissus qui recouvrent leur bouche, probablement pour cacher leur métamorphose inachevée. Il est en danger. Une musique satanique, qu’ils appellent pop, est diffusée par les haut-parleur et résonne dans le magasin. Probablement pour camoufler le bruit des sifflements que les reptiliens utilisent pour communiquer entre eux. Certains rayons sont vides, comme s’ils avaient été dévalisés, ou peut-être que le remplacement des hommes par les hommes lézards a fait tomber certaines chaînes logistique ou de production. Peut-être que leur régime alimentaire est différent, alors ils ne s’embêtent pas à maintenir la production de pâtes ? Il se faufile dans les allées du supermarché, esquivant volontairement les autres clients quitte à revenir plus tard sur ses pas, une fois le rayon désert. Mieux vaut ne pas jouer avec le feu, garder la tête baissée et marcher vite, mais pas trop non plus. N’importe lequel d’entre eux pourrait se rendre compte qu’il n’est qu’un humain, d’autant plus qu’il se démarque vraiment par l’absence de masque sur sa bouche. Une fois son sac rempli, il opte comme à son habitude pour les caisses en self-service afin d’éviter le plus possible de devoir interagir avec un des envahisseurs. La situation est critique, le moindre faux pas pourrait entraîner sa chute. Un présentoir mettant à disposition les journaux du jour attire son attention, la couverture mettant en valeur une photo du président et de sa femme, l’air sérieux. Il l’attrape et le jette dans le bac avec les dizaines de boîtes de conserve et les œufs, les photos lui serviront pour son analyse une fois qu’il sera rentré chez lui. S’il arrive à rentrer chez lui. D’ailleurs, il a vu quelque part sur internet que la femme du président serait en fait un homme qui a changé de genre, comme si le gouvernement voulait commencer à domestiquer les foules en normalisant les fausses identités, probablement pour mieux faire accepter leur vie d’hommes lézards. Didier glisse des billets dans l’automate, la main tremblante. La machine se bloque puis lui intime d’attendre une hôtesse de caisse qui viendra l’aider. Il sent la sueur froide sur son front qui perle sous le masque et commence presque à suffoquer sous le silicone. Les reptiliens ne suent pas, il va se faire repérer. Un portique automatisé le sépare de la sortie, et il ne s’ouvrira qu’une fois qu’il aura terminé sa transaction. Il est en train de se demander s’il ne devrait pas s’enfuir, maintenant, sauter par-dessus le portique et prendre ses jambes à son cou quand la caissière de l’entrée se rapproche avec un sourire, fixe à nouveau son visage d’un regard étrange et lui demande s’il cherche des masques. Cette fois, c’est sûr, elle voit clair à travers son jeu. Il fait non de la tête, et un long silence gêné flotte entre eux. La peur le paralyse, il est prêt à se jeter sur elle si elle montre la moindre animosité. L’instant se prolonge, comme deux prédateurs qui se font face à face en attendant que l’autre révèle sa main. Elle avance d’un pas, colle sa carte sur l’automate et déverrouille le paiement avant de retourner à son guichet en fronçant les sourcils, visiblement décontenancée. Elle va appeler des renforts. Le temps presse. Il doit disparaître. Il fourre ses achats dans son sac, attrape le journal et en lit le grand titre. 28 mars 2020 – Le confinement est prolongé, au moins jusqu’au 15 avril. Quelque chose s’est passé les dernières semaines, quelque chose dont il n’a pas eu connaissance. Il doit rentrer chez lui, et vite. Se mettre à l’abri. Barricader la maison. Ensuite seulement, il pourra feuilleter ce journal et décortiquer la désinformation dont il regorge à la recherche du vrai évènement. Le ravissement qui a fait disparaître les autres humains. Trouver comment les sauver, s’il n’est pas trop tard.

#14 - Prestige

#14 - Prestige

Semaine 10, vous connaissez la rengaine depuis le temps. Sans plus attendre, les thèmes : Thème 1 : Loisible Thème 2 : Latitudinaire Thème 3 : 👠 · 🪄 · 🎩 · 🚪Contrainte : Écrit au présent Autant dire que je ne connaissais même pas les deux premiers mots, et que leur définition ne m'inspirait pas beaucoup plus. Et puis j'avais jamais tenté de partir sur les emojis, alors pourquoi pas !Musique d'ambiance : Clock Tower Stage - ElevenWAV #14 - Prestige La Promesse Le musicien rapproche le saxophone de ses lèvres et un air de jazz en jaillit, souligné par le piano et la contrebasse pour baigner la salle de réception dans une ambiance calfeutrée. Les talons hauts de Veronica lui font mal, mais Bertrand a insisté pour qu’elle les porte ce soir et elle ne pouvait pas dire non. Elle a aussi accepté de porter la splendide robe de soirée rouge qu’il lui a acheté le mois dernier, et elle sent ses longs cheveux blond platine tomber sur son dos nu. Les murs de la salle sont décorés de splendides moulures encadrant des fenêtres ouvertes de part et d’autre de la pièce, pour laisser filer un léger courant d’air en cette nuit d’été. Les draperies striées de fils d’or sont tirées sur les côtés, nouées d’un cordon en velours pour laisser place à la vue du jardin qui entoure les abords du palais. Elle ne sait pas à qui ou quoi correspondent les statues qu’elle aperçoit au loin, ni celles qui sont représentées au mur en se dressant jusqu’au plafond mais elle n’a pas prévu de l’apprendre ce soir. Au bout de la pièce, une grande scène fait office de théâtre pour le commissaire-priseur qui anime la vente aux enchères. Des bijoux étincelants sont mis en vente les uns après les autres, issus d’anciennes collections de luxe ou vendus par des héritiers qui n’en ont plus l’utilité. Les pierres précieuses attirent le regard Veronica, comme si elle était appelée par ce défilé continu, mais Bertrand lui a bien fait comprendre qu’ils n’étaient pas là pour faire du shopping. Il l’a emmené à l'opposé, à côté du buffet et des mange-debout car c’est ici que les relations se tissent et les liens commerciaux se construisent. Elle le regarde revenir des toilettes, dans son costume qu’il a fait faire sur mesure et qui met quand même en avant son ventre bedonnant. Les lumières des chandeliers se reflètent sur son crâne dégarni, lui donnant l’apparence d’un œuf dans sa coque qui aurait pris le temps de mettre sa chevalière et de glisser sa montre à gousset dans la poche de sa veste. Un œuf Fabergé à taille humaine. Veronica le déteste, lui, sa personnalité, son apparence, et tout ce qui va avec. Mais il est riche, et il laisse passer presque tous ses caprices alors elle est prête à faire l’effort d’une soirée mondaine de temps à autre, si c’est le prix à payer pour continuer à vivre à ses frais. Supporter les regards hautains des autres convives, les ignorer quand ils se murmurent dieu sait quoi au creux de l’oreille en la fixant. Elle n’est pas une escort, ça non. L’argent, oui, mais jamais contre du sexe et Bertrand l’accepte sans broncher. Il est uniquement intéressé par elle pour son apparence et l’image qu’elle renvoie. Il est tout à fait normal et attendu qu’un homme de son calibre, businessman au succès retentissant, se permette la compagnie d’une belle femme d’une trentaine d’années même s’il en a bientôt soixante. — Vous reprendrez une coupe de champagne ? demande un serveur qui passait par là. — Volontiers, répond Bertrand en saisissant deux coupes. Il tend une des coupes à Veronica, qui l’attrape en prenant soin de ne pas toucher ses mains flétries. Au loin, le commissaire-priseur annonce le prochain objet en vente : une paire de boucles d’oreilles qui auraient appartenues à une impératrice d’un pays dont elle n’a jamais entendu parler. — Ce soir, je dois m’entretenir avec le monsieur en blanc, là-bas. Et aussi cette femme avec le chapeau. Et après... Elle ne l’écoute déjà plus, complètement désintéressée par la longue liste d’inconnus qu’il va énumérer avant de lui demander de le suivre et laisse son regard se balader dans la foule d’invités qui se ressemblent tous, avant de tomber sur un homme de son âge, le seul de la pièce il faut croire. Plutôt grand et élancé, sa silhouette est d’autant plus allongée par son haut-de-forme un peu cliché qui surplombe son costume trois pièces noir affublé d’une cape au revers rouge. — Ils ont invité un magicien ? coupe Veronica. — Pfft. Aucune classe. Quel cliché. Il est bientôt l’heure de faire notre tour, je compte sur toi pour faire comme je te l’ai demandé, c’est à dire rien, reprend Bertrand en regardant sa montre à gousset. Laisse-moi gérer et contente-toi de sourire. Le jeune homme se retourne et son regard croise celui de Veronica. Il maintient le contact et un sourire carnassier traverse son visage alors qu’il se rapproche. — Monsieur, madame, dit-il en s’inclinant. Jack, magicien extraordinaire à votre service. — Déblayez, nous n’avons pas le temps, dit Bertrand. — Le temps, nous en avons tous. L’important c’est de ne pas le perdre, reprend Jack en faisant un clin d’œil à Veronica. Elle sent une main glaciale se glisser dans son dos, touchant sa peau comme pour y marquer son territoire. Est-il possible que Bertrand se sente menacé ? Par ce magicien ? — Faites-nous un tour de magie, je vous en prie, dit Veronica. — Adjugé vendu ! Prochain objet : une splendide tiare ornée de tant de saphirs qu’on pourrait croire y voir l’océan, annonce le commissaire-priseur. — Bien entendu, chère madame. Jack glisse sa main gantée à l’intérieur de sa veste et en extrait une baguette noir aux embouts blancs. Ses yeux noisette ne quittent pas Veronica du regard et elle jurerait y voir briller une étincelle. Du désir, peut-être ? Il agite le bâton et en tapote le bout sur sa main libre. Des fleurs jaillissent de l’extrémité en un bouquet de roses en papier, qu’il tend à Veronica. — Je ne peux pas croire qu’une telle beauté ne soit affublée de fleurs en cette belle soirée ! Sûrement que vous les avez laissées au vestiaire pour ne pas vous encombrer ? — Je vous ai déjà dit de dégager, répond Bertrand dans un sifflement. Elle sait très bien qu’il n’en fera rien. Il ne sait qu’aboyer, pas mordre. — Mes excuses, cher monsieur, peut-être une offrande pour la paix ? Jack ôte son chapeau, dévoilant ses cheveux châtains en bataille. Il y plonge la baguette et la fait tourner, comme une sorcière qui touille son chaudron de soupe, avant de l’extraire d’un coup. — Alakazam ! Une colombe s’échappe du chapeau en émettant un roucoulement sonore qui interpelle les invités alentours. Tous les regards sont tournés vers l’oiseau blanc qui s’envole et se pose en haut des moulures sur les murs. Les invités sont partagés entre curiosité et peur de recevoir une fiente sur leurs costumes hors de prix, ou pire, dans leur coupe de champagne. Jack s’incline, tirant sa révérence. — Je vous souhaite une bonne soirée à tous les deux. Peut-être nous reverrons-nous plus tard. — Certainement pas. — Bonne soirée, Jack, dit Veronica en souriant. Il ne l’intéresse pas tant que ça, mais tout est bon à prendre pour provoquer Bertrand. Plus vite il sera énervé, plus vite il aura envie de mettre un terme à cette soirée et lui proposera de rentrer chez eux en écourtant ainsi le supplice de Veronica. — Méfie-toi de ces saltimbanques, lui intime Bertrand une fois Jack parti, ils ne sont rien de plus que des voleurs et des chenapans. Il faut surveiller leurs mains et surtout ne jamais les écouter. Ils savent redoubler d’artifices pour faire passer inaperçu leurs vulgaires tours de passe-passe. Le temps s’écoule au ralenti pour elle, les conversations avec les personnes d’intérêt identifiées par Bertrand s’enchaînent et elle n’en écoute pas un traître mot, préférant regarder du coin de l’œil cet énigmatique magicien qui papillonne entre les invités, répétant des tours de magie aussi classiques que prévisibles mais néanmoins spectaculaires. Une proposition commerciale par-ci, des compliments par-là. Oh, j’ai suivi vos exploits sur le marché du pétrole ! Tout simplement époustouflant. Quel visionnaire ! Nous devrions faire affaire ensemble, j’ai justement la possibilité d’investir dans le transport maritime, qu’en pensez-vous ? Et les réponses sont toutes les mêmes, bien sûr, des hochements de tête convenus et des compliments en retour, un échange de politesses et la promesse d’un appel dans les prochains jours pour étudier le sujet plus en profondeur. Entre deux discussions, Veronica propose d’aller chercher quelques petits fours sur le buffet, car la faim commence à la tenailler. Bertrand met la main à sa poche, pour en tirer la montre à gousset, mais elle a disparu. Il tâte son costume, palpe ses poches et fouille le sol du regard. — Donne-moi ma montre, s’il te plaît. — Je ne l’ai pas, tu te doutes bien que je n’ai pas de poches dans cette robe, répond Veronica. — Ce petit con, je vais lui faire sa peau. Son crâne rougit un peu plus à chaque seconde qui s’écoule, pour le plus grand bonheur de Veronica. Il est hors de lui, c’est parfait. La soirée touche à sa fin, et elle pourra bientôt retrouver le calme de leur grand appartement et se retrancher seule dans ses quartiers pour éviter de devoir le supporter une seconde de plus. Elle le regarde fondre sur Jack en furie avec sa démarche dandinante. — Petit voleur ! Tu as cru que tu allais t’échapper avec les biens de tous les invités, c’est ça ? Rends-moi ma montre sur le champ avant que je n’appelle la police. — Monsieur, voyons, il n’y a pas besoin d’employer un tel langage ! Je vous en prie, calmez-vous et dites-moi comment je peux vous aider, répond Jack. —Ne joue pas au petit con avec moi, gamin. Je connais des gens, je peux te faire disparaître en un claquement de doigt. — Disparaître en un claquement de doigt, n’est-ce pas là le rêve de n’importe quel magicien ? Jack laisse un rire lui échapper avant de reprendre son sourire tranchant, fixant Bertrand. Veronica se perd dans ses yeux brillants et plein de passion. Est-ce qu’elle serait en train de ressentir quelque chose pour ce garçon ? Ou alors, est-ce qu’elle s’ennuie ? Il déborde de charisme, ça, c’est sûr. Un petit je-ne-sais-quoi qui attire l’attention. — Sécurité ! hurle Bertrand. Sur la scène, le commissaire-priseur se tait, interrompant sa description d'un bracelet et les personnes assises se retournent. La salle entière se concentre sur l’altercation en retenant sa respiration alors qu'un agent de sécurité se glisse dans la foule. — Que se passe-t-il ? dit le colosse. — Ma montre à gousset a mystérieusement disparu de ma poche. J’en mettrais ma main à couper qu’il me l’a volé pendant un de ses tours de magie à la noix. Fouillez-le, et sortez-le d’ici. — Allons bon, les accusations sont faciles mais quelles preuves avez-vous de ma culpabilité ? Je ne suis qu’un humble magicien, ici pour vous servir et égayer la soirée. — Je ne me rappelle pas avoir vu mention d’un magicien dans les instructions concernant la soirée, menace le colosse. L’agent de sécurité attrape le poignet de Jack sans prévenir et fourre l’autre main dans les poches de sa veste, puis de son pantalon, avant d’en sortir une montre à gousset. Le magicien lève la main et un claquement de doigts vient se mêler à la surprise des invités. — Quelle surprise ! Un splendide tour de magie, monsieur, tellement plus captivant que de faire apparaître une pièce de monnaie derrière mon oreille, dit Jack en riant. Le Tour Il est bientôt minuit et la nuit s’annonce encore très, très longue. Une fois n’est pas coutume, Gauthier a été assigné au tri et à la surveillance des détenus avant la garde à vue car c’est lui le petit nouveau, et comme d’habitude pour un mercredi soir, les policiers sont en sous-effectifs et les créneaux pour les interrogatoires se font attendre. Parfois, il se demande s'ils sont vraiment sous l’eau ou si ses collègues profitent de leur grade et de l’absence des supérieurs pour se la couler douce dans leur bureau, et dans combien d’années il aura ce privilège, lui. Dans cette pièce sans fenêtre, en enfilade entre un couloir et les bureaux des policiers, la nuit semble s’éterniser et le temps est à l’arrêt, d’autant plus qu’il n’y a rien pour se divertir ou se changer les idées. Les murs sont blancs, éclairés par des néons tout aussi clairs, et le seul mobilier qui répond à l’appel est un banc métallique pour les détenus en attente et un bureau pour le policier en poste. Il fait chaud ici, faute de climatisation, et il sent une goutte de sueur perler sur son front. Il passe une main potelée sur son visage jeune comme pour l’éponger, repoussant ensuite en arrière une mèche blonde qui lui tombe devant les yeux. Un bip retentit et la porte s’ouvre pour laisser entre son chef. — Gauthier, un autre hurluberlu pour toi. Il a essayé de voler une montre à un des richoux de la vente aux enchères. J’y retourne pour m’assurer que rien d’autre n’a disparu et que la situation est sous contrôle, mais on a déjà fouillé ce gars et il n’a rien. Tout ce qu’il avait sur lui est dans le carton. Thomas m'a dit qu'il avait un créneau pour l'interroger dans quelques heures, il viendra le chercher. Il est accompagné d’un gamin d’une trentaine d’années portant un costume très chic qui détonne beaucoup avec la paire de menottes à ses poignets. Son supérieur le fait s’asseoir sur le banc, dépose sur le bureau de Gauthier une boîte contenant les effets personnels du détenu ainsi que le dossier préliminaire avant de quitter la pièce en scannant son badge à la porte, pour en déclencher l’ouverture. — Très sympa, votre petit bureau. Chichement décoré, mais le minimalisme a son charme, dit l’homme. — T’es un marrant, toi, répond Gauthier. Quelques heures ? Là, c’est sûr, ils se foutent de sa gueule. Ce n’est pas comme si la ville était débordée par le crime et que les clients affluaient, non, il est presque sûr qu’il va devoir se farcir la soirée en tête à tête avec ce petit blagueur. Bon, au moins, se rassure-t-il, c’est mieux qu’un drogué ou un alcoolique. Gauthier le dévisage, puis ouvre la chemise du dossier avant d’attraper une feuille et un stylo pour y noter les effets personnels du potentiel détenu. — Vous m’excuserez, j’ai été un peu pris de court et je n’ai pas eu le temps de faire ma valise ! N'oubliez pas de noter qu'il y a une paire de gants, ce serait dommage que je n'en retrouve qu'un seul à la sortie. D'ailleurs, je vous recommande de ranger la cape, les gants et la baguette dans le chapeau, comme ça ce sera plus facile à transporter. On dirait un animateur pour un anniversaire d’enfants ou la kermesse du coin avec son costume de pacotille. Il se tient droit sur le banc, tout sourire comme s’il n’avait pas trop compris ce qui allait lui arriver. Gauthier remarque sa main droite, couverte de cicatrices profondes qui en enlace le dos et rejoignent son petit doigt. — Nom ? Occupation ? — Jack Houdini. Magicien. Et vous ? — Écoute-moi mon coco, je t’invite à ne pas te foutre de ma gueule si tu ne veux pas empirer ton cas. — C’est mon vrai nom ! Je n’y peux rien si le hasard fait bien les choses. Vous m’excuserez, je n’ai pas ma carte d’identité sous la main, répond-il en agitant les menottes. Le policier s’affaire à noter les informations dans le dossier, maudissant l’absence d’un ordinateur dans cette pièce et son obligation à y rester pour surveiller le détenu. Qu’il le prenne pour un con, tiens, il s’assurera qu’il finisse dans une cellule où le sol colle et les murs sont couverts de pisse, ça lui apprendra. Ses yeux glissent sur le papier, rien de bien intéressant n’y est encore indiqué et la plupart des cases du formulaire sont vides. Même la personne en poste à l’accueil n’a pas l’air d’avoir envie de se fouler ce soir, et elle s’est contentée d’indiquer “tentative de vol, pas d’altercations physiques ni agression notable”. — Vous n’avez rien trouvé de moins voyant comme costume ? Ce n’est pas le plus malin pour commettre un vol, on vous voit de loin. — Je vous jure monsieur, je n’ai rien fait. C’est une conspiration, tout le monde m’en veut. En fait, vous savez quoi, je ne veux pas m’exprimer sans mon avocat. Oubliez ce que j’ai dit. Il reporte ses paroles tout en maugréant, à l’évidence il ne pourra pas lui tirer les vers du nez. Fraîchement diplômé, Gauthier commence à se demander si la carrière de policier est bien celle qui est faite pour lui. Ce genre de soirées lui font grincer les dents, et il préfèrerait largement être à la maison avec sa copine plutôt que coincé avec ce cinglé. — Excusez-moi, monsieur le policier, reprend Jack, auriez-vous un mouchoir ? J’ai le nez qui coule. Les allergies, vous savez. Gauthier lui tend un mouchoir, frustré de devoir se plier aux demandes de Jack mais contraint d’y répondre pour assurer un minimum de décence au détenu. Et puis, c’est toujours mieux que de devoir l’entendre renifler pendant des heures. Il reprend la rédaction de son rapport, qui sera bref au vu des discussions, et puis son collègue n’aura qu’à se débrouiller pour l’interrogatoire, merde. Il sera d’ailleurs en forme, étant donné qu’il est sûrement en train de roupiller tranquillement en prétextant du retard sur d’autres dossiers. Tout compte fait, la vie de magicien doit être beaucoup plus excitante que celle d’un secrétaire en uniforme. — Vous savez ce qu’il y a au menu ce soir ? Je commence à avoir faim. Vous entendez mon ventre qui gargouille ? — C’est pas l’hôtel ici. Si tu fini en cellule, et crois-moi ce sera le cas, t’aura ton assiette de riz comme tout le monde. Peut-être un bout de pain, s’il en reste. — C’est bien dommage, j’ai connu des établissements plus accueillants que celui-ci. — Et fais disparaître ce sourire d’abruti avant que je ne m’en occupe. Gauthier ferme la chemise en papier, n’ayant plus rien à griffonner dans les cases du formulaire, s’empare de son téléphone qui n’a pas de réseau et qui est donc réduit à ses fonctions les plus basiques. Il regarde quelques photos de sa copine et en prend une de l’énergumène devant lui pour avoir un souvenir. Le cliquètement des menottes résonne contre les murs alors que Jack essaye de trouver une position confortable sur le banc, se tortillant sur place. — C’est quoi, les cicatrices sur ta main ? Un accident ? demande Gauthier pour combler l'ennui. — Tout dépend de votre définition d’un accident. S’il est auto-infligé, parle-t-on vraiment d’accident ? — Fais-moi un tour de magie, au lieu de dire des conneries. — Un peu compliqué, vu la situation, vous comprendrez que je n’ai pas forcément les outils nécessaires. — Alors expliques-en un. — Voyons, monsieur le policier, vous savez bien qu’un magicien ne révèle jamais ses secrets. C’est la base même de notre métier, et le cœur de la magie ! Magie, qui n’existe pas d’ailleurs, et qui n’est vraiment qu’écran de fumée et tour de passe-passe. Ah, si, je peux vous parler de quelque chose ! Cela devrait nous occuper pendant les heures qui nous restent, c’est bien ce qu’a dit votre chef ? J’ai un peu peur que le temps se fasse long. M’enfin ! L’important, si vous voulez découvrir les secrets d’un magicien, c’est de regarder ce qu’il ne vous montre pas. Ne suivez pas la main qui gigote avec la baguette, portez votre regard sur l’autre qui se glisse dans votre poche. Gauthier ne se rend compte que trop tard de son erreur. Le voilà parti dans un monologue qui ne veut plus en finir, avec son petit sourire en coin. Il lève les yeux au ciel en se demandant comment il pourra bien l’arrêter, puis se dit que le mieux reste de le remettre à sa place. — Elle risque pas trop de gigoter, ta main. Il repose un instant son regard sur sa main droite et n’y compte que 4 doigts. Le petit doigt n’est plus là et ne reste que les cicatrices qui s’arrêtent autour d’un petit moignon surplombé de quelque chose qui s’apparente à un pas de vis. Il a à peine le temps d'ouvrir la bouche que Jack se lève et se jette sur Gauthier. Pris de surprise, il recule sa chaise pour se lever à son tour mais trop tard, son assaillant lui met les mains au cou et il sent un picotement dans sa nuque avant de sentir sa conscience vaciller. — Bonne nuit, monsieur le policier. Le Prestige Jack accompagne la tête du policier en la posant délicatement sur le bureau. Il regarde en souriant l’aiguille imbibée de morphine dans sa main gauche au bout de laquelle perle une goutte de sang. Le produit en très faible dose ne fera pas effet longtemps, ne laissant que peu de temps à perdre pour le magicien qui s’entreprend à enlever les vêtements de Gauthier, puis les siens. Il enfile l’uniforme de policier, un peu trop large pour lui et moite de transpiration mais tant pis. Il utilise le mouchoir pour essuyer l’aiguille avant de la glisser dans la serrure des menottes, tendant l’oreille pour déceler les cliquetis des barillets individuels suivi du clic libérateur. Jack récupère le doigt en silicone qu’il a laissé sur le banc. La prothèse creuse n’est rien de plus qu’une armature pour y ranger les outils d’un véritable maître de la disparition. La préparation de cette petite cachette était douloureuse et il y a beaucoup perdu en dextérité, mais elle fait toujours son effet quand bien même elle manque de finesse à son goût. De ses mains désormais libres, il y glisse l'aiguille dans la cavité prévue à cet effet puis la revisse au bout du moignon. La bordure de la prothèse vient épouser le reste de sa main, disparaissant quasiment à l’œil nu dans les cicatrices qui zèbrent la zone. Une aiguille, c’est suffisant pour s’échapper de n’importe quoi. Peu importe comment la police est organisée, peu importe leur processus, il y a toujours un moment de faiblesse qui peut être transformé en opportunité. Comme tout bon tour de magie, l’essentiel est d’attendre cet imperceptible moment d’inattention de l’auditoire et de le saisir. Jack jette un dernier coup d’œil à ce jeune policier qui était beaucoup trop prétentieux à son goût avant de se dire qu’après tout, autant aller au bout du spectacle. Il fait enfiler sa tenue de magicien à Gauthier qui se retrouve un peu à l'étroit, de toute façon il ne pourra pas l'emporter en partant, et l’assied sur le banc avant de le menotter. Ensuite, il prend le dossier sur la table, qu’il glisse entre son torse et la chemise, puis remonte son pantalon pour plaquer le papier contre lui. Fouillant les poches de son nouvel accoutrement, il dresse une liste mentale des outils à sa disposition : des clés de voiture, un portefeuille, un badge et un paquet de cigarettes. Rien de très intéressant, même pas de cash mais il n’a pas besoin de grand-chose de plus. Le lecteur de badge émet un bip en scannant celui du policier et la porte se débloque pour laisser sortir Jack. Il se glisse dans le couloir, la tête basse, et se répète dans sa tête le chemin qu’il a parcouru à son arrivée au poste de police. Gauche, puis droite, puis tout droit. Le problème, c’est que certains de ces couloirs étaient flanqués de baies vitrées donnant sur des bureaux, autant éviter de prendre des risques inutiles. La solution, c’est le plan d’évacuation qu’il a remarqué sur le mur à côté de la salle d’attente du cabinet de garde à vue. Par chance, une sortie de secours n’est qu’à quelques mètres et il s’y dirige en accélérant le pas, pressé de retrouver l’air frais de la nuit. — Tu fous quoi ? dit quelqu’un derrière lui. — Je vais juste fumer une clope et je reviens, répond Jack en sortant le paquet de sa poche. Continuant son chemin sans se retourner, il étouffe un rire qui grandi en lui. La meilleure façon de passer n’importe où, c’est de faire croire qu’on sait où on va, comme pour cette vente aux enchères où il lui a suffi de passer par l’entrée de service en prétextant avoir été employé pour l’animation. Personne ne s’est posé de question, et ils l’ont laissé rentrer sans broncher. Jack trouve la porte de secours, en pousse le battant et se retrouve sur le parking. Le bip de la clé de voiture déclenche un flash d’un véhicule noir à quelques mètres de là, et il monte dans la citadine comme si elle lui appartenait. Il attrape un chewing-gum qui traîne dans le vide-poches, met le contact et sort du parking sans bruit en choisissant une direction au hasard. Les bâtiments défilent sur les côtés et Jack remonte quelques rues avant de garer la voiture sur une place réservée aux livraisons. Avant de descendre, il prend soin de modifier les réglages de la console du tableau de bord pour changer la langue en chinois, puis il modifie les orientations des rétroviseurs et triture tous les leviers du siège du conducteur pour en changer la position. Il recrache le chewing-gum dans sa main et le pousse dans le contact en finissant de l’y tasser avec la clé. Ça, c’est cadeau, se dit-il. Dans la rue, il reste à l’affut des sirènes, même s’il est peu probable que les policiers n’aient découvert sa disparition pour le moment. Pour le moment, tout se passe comme sur des roulettes, c’est trop facile. Il trouve un vélo accroché à une barrière, fait sauter le cadenas en utilisant la selle comme levier et l’enfourche, faisant marche arrière sur quelques blocs avant de bifurquer. La ville dort et Jack savoure ces moments de calme après tant de péripéties, il repense à ce gros tas prétentieux et sa compagne qu’il doit payer une fortune, vu sa beauté. Il est toujours si facile de provoquer des gens prétentieux comme lui, qui se croient supérieurs à tous les autres et pensent mériter toute l’attention du monde. A peine avait-il donné un peu de mordant à la fille qui se tenait à ses côtés que le vieux crouton s’était offusqué. D’ailleurs, il avait mis beaucoup de temps à se rendre compte que sa montre avait disparu et pendant un moment, Jack avait bien cru que son plan allait tomber à l’eau. Mais tout était rentré en ordre, il avait crié assez fort pour attirer l’attention de toute la salle et enclencher la suite. Il laisse le vélo sur trottoir, se débarrasse du dossier de police et des clés de voiture en les jetant dans une bouche d’égout avant de se faufiler dans une petite ruelle qui donne sur un square emprisonné entre 4 grands bâtiments de bureaux, déserts à l’heure qu’il est. Jack s’installe sur un banc en bois surplombé d’un arbre, à l’abri des regards indiscrets. — Et maintenant, le prestige, murmure-t-il en souriant. Il porte deux doigts à sa bouche et un sifflement strident s’en échappe, rebondissant entre les murs des bâtiments puis s’évanouissant dans le calme de la nuit. Les secondes passent, sans réponse, puis un roucoulement se fait entendre et une colombe plonge en piqué dans le square, serrant dans ses griffes une tiare sertie de saphirs. Elle la dépose dans les mains de Jack avant d’atterrir sur son épaule et de frotter sa tête contre son cou en roucoulant à nouveau. Il la caresse d’un doigt et lui gratte le ventre. — Bon travail, Kiki. Je n’ai pas de petits encas pour toi sous la main, mais nous aurons bientôt de quoi vivre comme des rois. On va devoir filer d’ici assez vite, autant ne pas prendre de risques inutiles. J’ai entendu dire que Venise était splendide en cette période de l’année, qu’en penses-tu ? Si nous avons un peu de chance, on devrait même avoir assez d’argent pour s’acheter une jolie villa dans la campagne italienne et se la couler douce. Il faut juste que l’on se débarrasse de cette tiare, on ira voir tonton avant de prendre le train. Il a passé des années à dresser son oiseau de compagnie pour leur plus grand tour de magie. D'abord, lui apprendre à répondre au mot-clé alakazam pour qu'elle sorte du chapeau, repère les objets les plus brillants de la pièce et aille se nicher en hauteur. Ensuite, qu'elle attende que Jack claque des doigts, une fois l'attention attirée sur lui, pour sortir de sa cachette et aller récupérer son butin à l'abri des regards indiscrets. Et enfin, qu'elle s'échappe par le fenêtre et attende son sifflement dans la nuit. Un pari osé, mais tout bon magicien qui se respecte se doit d'avoir confiance en ses talents.