#18 - Icare

#18 - Icare

Semaine 14.

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Les Grandes Espérances
  • Thème 2 : Iliade
  • Thème 3 : 💳 · 🧮 · 🍀 · 🪽

Contrainte : Un seul paragraphe

Cette contrainte, doux jésus. Ok on parle de pavés de pam de terre mais un seul paragraphe, on est sur un mur de texte la. Un moellon, un parpaing qui peut soutenir la bâtisse toute entière. J’ai pris le thème 3 parce que … les deux autres thèmes c’est des trucs que j’ai pas lu et que je connais très très superficiellement donc ça m’inspirait pas du tout.


Musique d’ambiance : tower of memories - ivri

#18 - Icare

Dehors il pleut à verse, les trombes d’eau deviennent des rideaux grisâtres derrière les fenêtres du pub, celles qui donnent sur le carrefour principal de Windsor. Je suis assis devant la machine à sous, mal installé sur ce vieux tabouret rouge qui couine quand j’ai l’audace de bouger un peu. Je ne sais pas quelle heure il est, et à vrai dire je ne veux pas le savoir. Pas très tard, le pub est encore plutôt rempli, mais pas trop tôt non plus, j’ai déjà eu le temps de descendre 3 pintes. La soirée est comme toutes les autres parce que c’est ça, ma vie, maintenant. Je suis seul dans ce pub bondé, caché dans ce coin mal éclairé devant ma machine à sous, et j’appuie sur le bouton en continu. J’avais un job, avant, un bon job même. Un boulot honnête, qui ne payait pas énormément mais qui me suffisait pour vivre confortablement avec ma femme et mon fils. Et puis il y a eu ces satanés chinois, avec leur production moins chère, et ils savent tout mieux faire, et plus vite que tout le monde. Les patrons ont fermé l’usine de la ville pour délocaliser la production et je me suis retrouvé sur la paille, comme le jouet délaissé d’un enfant qui a trop grandi, alors j’ai essayé de trouver du taf ailleurs. N’importe où. Mais il n’y a rien. Je passe mes journées à moisir et rouiller, je me barre de la maison pour éviter son regard à elle, qui me juge, qui me toise, qui attend que je retrouve une place digne d’un père de famille. Mais rien n’y fait, il n’y a rien. La machine devant moi indique que mon solde est épuisé, et me demande si je veux le recharger donc je clique sur “oui”, puis sur “100£” et je fais passer ma carte bancaire sur le lecteur. La machine est chaude, ce soir, peut-être que c’est le bon soir. Peut-être que ça va être le jackpot, que je vais me refaire, que je vais récupérer la thune et emmener toute la petite famille en vacances. Les rouleaux se remettent en marche, et je continue d’appuyer sur ce fichu bouton qui grince à moitié et menace de rester coincé à chaque pression. Les symboles défilent, s’arrêtent pour m’afficher une cerise, un 7 et un BAR. Ils se relancent. La serveuse récupère mon verre vide et elle me jette un regard en coin comme si elle avait pitié de moi, alors je lui fais un petit hochement de tête et elle s’en va me chercher le prochain. J’aimerai bien savoir ce qu’elle pense de moi, à me voir ici tous les soirs. Probablement la même chose que ma femme, un truc du genre “quel déchet, ce mec est une cause perdue”, et elle a probablement raison. Mon téléphone vibre, c’est sûrement elle, pour me demander où je suis (comme si elle ne le savait pas déjà) et me dire de rentrer (comme si j’allais le faire). Je le laisse sonner dans le vide, si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à se trouver un taf. Je ne saurais même pas dire depuis quand je croupis sur ce siège, j’ai brûlé presque toutes nos économies, j’ai complètement décroché de tout. Mes potes ne me parlent plus, je les ai tous envoyés se faire foutre, eux et leurs leçons de morale. Je prends une gorgée de ma nouvelle bière, savoure la fraîcheur qui vient glacer ma gorge pendant quelques délicieux instants, et regarde les rouleaux défiler devant moi. Les symboles s’arrêtent. Un trèfle. Un deuxième. Un troisième. Une orgie de sons et lumière se déclenche, on dirait que cette vieille machine va exploser tellement elle vrombit. Une avalanche de trèfles à 4 feuilles remplit l’écran et le mot “LUCKY” clignote, puis est remplacé par un “500£”. Super. Je revois mon petit garçon qui trouve un de ces trèfles, à l’époque où je l’emmenais se balader en forêt, il était tellement content d’avoir trouvé un spécimen à quatre feuilles qu’il avait passé des jours à réfléchir au vœu qu’il voulait faire, tant et si bien que le trèfle avait flétri avant qu’il ne puisse le prononcer. D’autres souvenirs viennent s’entasser dans ma tête et j’en viens à oublier la machine devant moi qui me demande si je veux continuer la partie. Son premier jour à l’école, avec son cartable trop grand. Son premier match de foot, sur ce terrain boueux un samedi de pluie, il s’était fait laminer par l’équipe adverse et je m’étais battu avec le père d’un gamin qui avait fait un croche-patte à mon fils. Il a bien grandi depuis, il est presque au collège. Qu’est-ce que je me suis senti con, l’autre jour, quand il a essayé de m’expliquer la nouvelle technique de calcul mental à la mode. Il se représente un boulier dans sa tête, ce vieil outil de calcul chinois avec des rangées de perles, et il s’imagine les bouger avec ses doigts. On dirait qu’il fait une crise d’épilepsie quand il agite ses mains dans tous les sens, mais sa technique fonctionne du tonnerre. J’ai essayé, mais je n’ai rien compris, et quand il m’a dit qu’en plus ça venait d’un vieux truc chinois, c’en était fini pour moi. Son sourire plein de trous me manque, j’ai l’impression que je ne l’ai pas vu depuis des semaines. Ses bouclettes qui lui tombent devant les yeux et qu’il doit sans cesse écarter, mais qu’il veut garder parce que c’est la coupe cool du moment, à l’école. À l’époque, il me disait “quand je serais grand, je veux être comme toi, papa”. Eh bien crois-moi, mon petit, t’en a pas envie. Moi aussi, je prenais mon père pour un héros quand j’étais gosse. Maintenant, je le déteste. Est-ce qu’il se disait pareil, quand j’étais petit ? Je suis devenu tout ce que je lui reprochais, un raté qui n’est jamais à la maison, qui fuit ses responsabilités, son rôle, son devoir. Une merde. Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Il compte sur moi, ce gamin. Il a besoin de moi. Je peux niquer ma vie, tant pis pour moi, mais je vais le faire sombrer avec moi si je continue. C’est un génie ce mioche, je dois lui donner la chance de déployer ses ailes, de s’envoler vers les sommets comme il le mérite. Et tant pis s’il me déteste plus tard, j’aurais rempli mon rôle de père. Je suis en train de claquer tout notre argent dans ces conneries, plutôt que de mettre de côté pour payer ses études. Non. Stop. Peut-être que moi, je suis devenu une merde et que c’est trop tard pour moi. Peut-être que je peux me refaire, peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peu importe. Je dois me relever. Pour lui. Pour lui donner la chance de vivre la vie qu’il mérite, ce petit rayon de soleil qui m’aime malgré tous mes défauts, simplement parce que je suis son père. Et moi, je l’aime plus que tout, parce que c’est mon putain de fils. Je me lève, je crois que je ne vais même pas finir ma bière, et tant pis s’il pleut dehors. Je vais rentrer à la maison, et demain… Demain, je trouverais une solution. Pour lui.