#20 - Croisade

#20 - Croisade

Semaine 16.

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Picaresque
  • Thème 2 : Don Quichotte
  • Thème 3 : 💻 · 🦌 · 🐦 · 🪶

Contrainte : Se passe durant un évènement historique

On est d’accord que la définition d’un évènement historique, c’est très vague. J’en ai donc choisi un qui est historique pour moi, alors que c’est très probablement tombé aux oubliettes pour beaucoup de monde.

J’y repense tous les jours tellement c’était stylé.

Et c’est fou c’est déjà ma 20ème nouvelle ✨


Musique d’ambiance : Le medley d’Aya Nakamura pour la cérémonie d’ouverture des JO 2024

#20 - Croisade

Jacques était confortablement installé dans son fauteuil en cuir marron usé, duquel il n’avait pas décollé de l’après-midi. Il régnait dans le salon une odeur de poussière et de meuble en bois fatigué. Devant lui, la télévision diffusait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, un long spectacle enchaînant des tableaux mettant en valeur les trésors de la ville de Paris en liant le tout par des prestations musicales. Il était fier de regarder son pays mis à l’honneur, sa patrie qu’il adorait, content de revoir Zidane à la télé après toutes ces années et presque émoustillé par l’hommage au cabaret même s’il aurait préféré une chanteuse française pour “Mon truc en plumes”. Cette anglaise lui avait laissé un goût un peu amer en bouche, comme si elle avait emporté avec elle un morceau du prestige français.

S’en est suivi un défilé de bateaux et d’athlètes venus des quatre coins du monde, et Jacques devait bien admettre que cela lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Des sauvages au nom incompréhensibles hurlaient devant la Conciergerie et il se leva pour aller fumer une cigarette à la fenêtre.

Aya Nakamura, qui va faire justement le trait d’union de cette langue française qui vit, d’Aya Nakamura au Formidable de Charles Aznavour, annonce le présentateur.

— Chéri, où t’as rangé les billets pour le Puy-du-Fou ? lui demanda sa femme depuis l’autre pièce.

— J’en sais rien.

Il se réinstalla dans son fauteuil fétiche et fut assailli par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. L’Académie française, entourée de feux d’artifices éclatant d’or sur la surface du bâtiment aux pierres blanches, et surtout cette femme vulgaire qui s’avance sur le pont en chantant. Les danseuses se pavanaient autour d’elle, traçant leurs silhouettes fines avec des gestes de main aussi sensuels que suaves.

Les envahisseurs étaient aux portes de la culture, ils s’étaient immiscés parmi nous sans que nous ne le remarquions vraiment et étaient parés à se saisir de nos richesses. Cette malienne venue profiter de la France et se nourrir de son sein en était l’exemple parfait, juxtaposée ainsi au trésor architecturel et historique de l’institution en fond. Elle chantait comme si la vie lui était due et comme si les spectateurs méritaient de subir ses palabres crachant sur la sainteté de la langue française.

— Ramène-moi un autre canon, cria Jacques à l’attention de sa femme qui faisait on ne sait quoi.

Pire encore, cette “chanteuse” osait se réapproprier les couplets de Charles Aznavour comme pour se moquer de ses détracteurs, comme pour se moquer de lui. Il avait levé l’alerte, il avait crié au reste du peuple que le pays était assailli et qu’il était temps de se réveiller, mais personne ne l’entendait. Dans son village, oui, ils avaient su mettre au pouvoir des personnes censées, qui avaient conscience du danger qui approchait, mais ils n’étaient qu’une portion infime de cette belle patrie qui disparaissait année après année, oubliant sa culture et son histoire, sa façon de vivre, ses traditions et ses coutumes. Ces jeunes ignares qui pensaient tout savoir mieux que tout le monde, avec leurs cheveux bigarrés et leur manque de respect représentaient bien cette nouvelle France dans laquelle il refusait catégoriquement de vivre. Les vraies valeurs, le travail, le savoir-vivre, les codes sociaux, ils étaient prêts à tout brûler sous couvert d’un besoin d’accepter ces personnes étrangères qui venaient profiter du système, de laisser pousser les poils sur leurs jambes et dieu sait quelle autre connerie.

Sa femme lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, plongé dans ses pensées. Jacques s’imaginait comme un chevalier aux portes de son château-fort, prêt à tout pour repousser l’envahisseur et sauver son royaume. Sous ses yeux ébahis, la Garde républicaine se ralliait sous la bannière de la chanteuse, oscillant derrière elle dans un pas incertain en tambourinant et fanfaronnant. Il était déjà trop tard pour ces traitres, leur allégeance avait changé de camp, mais pas celle de Jacques. Il serrait dans sa main son glaive, la bataille s’annonçait féroce mais il était résolu à mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner sa vie. Ses amis aussi étaient en train de s’armer sur la plage du village, à l’abri des murs fortifiés bientôt assaillis, alors que les envahisseurs aux armures de toutes les couleurs se pressaient aux portes. Une main posée sur son plastron décoré d’une croix rouge, il pria. Il ne laissera pas tomber la citadelle, il ne passera pas l’arme à gauche. Rien ni personne ne lui prendra son pays, ses traditions et sa culture.

Son téléphone vibra, un message de son ami qui lui demandait quand est-ce qu’il penser se pointer au PMU le lendemain. Le samedi, c’était anis et pétanque. Arraché à son imagination, Jacques lui répondit qu’il serait là à l’ouverture, attrapa distraitement une rondelle de saucisson dans l’assiette que sa femme avait déposé sur la table basse, et éteint la télé.