Semaine 18.
Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):
- Thème 1 : Lolita
- Thème 2 : Ascétique
- Thème 3 : 🐻 · 🪸 · 💉 · 🚬
Contrainte : Un seul lieu
J’ai pas mal hésité sur le sujet, et à vrai dire j’ai surtout douté de ma capacité à aborder quelque chose aussi lourd.
Mais bon, faut oser sinon on progresse pas, et au pire c’est maladroit et je ferais un communiqué d’excuses.
Les Toyoko Kids c’est un groupe de jeunes marginalisés, souvent des fugueurs, qui vivent dans un quartier de Tokyo. C’est un symptôme de tout plein de problématiques au Japon, et je ne peux que vous inciter à regarder un reportage si vous voulez vous renseigner. Mais pour ce qui est de ce blog, on peut se contenter de “cette nouvelle est (malheureusement) inspirée de faits réels”.
Musique d’ambiance : Yumeno Hajima Ring Ring - Kyary Pamyu Pamyu
#22 - Toyoko Kid
Sayaka rejoint le reste des Toyoko Kids au pied du bâtiment Toho alors que la nuit tombe sur le quartier de Kabukicho. Elle a passé l’après-midi à Harajuku avec une partie du groupe, passant leur temps dans les boutiques de niche aux styles criards à rêver de pouvoir s’offrir les nouvelles tenues aux imprimés enfantins. Peu importe l’heure, le quartier de Shinjuku où ils se retrouvent tous les soirs est baigné de lumière, que ce soit le soleil ou les enseignes lumineuses recouvrant chaque mètre carré des bâtiments, ou encore les écrans géants diffusant des publicités plus bruyantes les unes que les autres, comme si chacune se battait pour capter l’attention des passants.
Elle dépose son sac à dos sur les pavés et s’assied avec les autres, prenant soin de placer une serviette sur le sol pour ne pas salir sa nouvelle robe aux tons pastel et recouverte de motifs imprimés représentants des cupcakes, des fraises et autres sucreries. L’espace d’un instant, elle repense à son ancienne vie à quelques heures à peine de Tokyo, dans ce village rural et arriéré, aux autres élèves du lycée qui se moquaient de sa passion pour la mode Sweet Lolita et aux professeures qui lui intimaient de se faire discrète afin de se fondre dans la masse pour mettre un terme au harcèlement qu’elle subissait. Sa main vient instinctivement caresser sa joue comme pour éponger une douleur fantôme quand elle repense à ses parents avant qu’une voix aigüe ne l’extirpe de ses pensées.
— Sayaka ! Trop mignonne ta robe ! Attends, j’ai un ruban que je n’utilise plus, tiens. Prends-le.
— Merci !
Elle sourit en prenant le ruban blanc et rose, parfaitement assorti à sa robe, et l’utilise pour attacher ses cheveux bruns. C’est vrai qu’il se marie très bien au reste de la tenue, il ne lui manquerait que des nouvelles plateformes, peut-être en trouvera-t-elle une paire dans des tons crème. Quand elle aura à nouveau un peu d’argent de poche.
La vie en bas de cet immeuble n’est pas toujours facile, mais elle est agréable. Elle est vivable. Ici, les adolescents se rassemblent comme autant d’amis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains retournent chez leurs parents le soir, pour les plus chanceux, d’autres louent des chambres d’hôtel au rabais pour s’y entasser, ou dorment dans la rue.
— Faisons un shooting, lance Rin en dégainant son téléphone.
Sayaka se lève, réajuste son masque chirurgical décoré d’une mascotte et vérifie son maquillage. Rin dégaine un crayon et ajuste le trait sous les yeux de son amie pour mieux définir un petit bourrelet juste sous les cils inférieurs. La mode est à l’aegyo sal, cette tendance qui incite les filles à se dessiner une petite poche sous les yeux comme pour accentuer leur taille et les rendre plus globuleux. À côté d’elles, un autre groupe de jeunes complètement saouls s’amusent à se mettre un cône de chantier qu’ils ont piqué sur la tête et à se faire tourner jusqu’à perdre l’équilibre.
Elle époussète sa robe, ajuste son sac sur son épaule et les peluches qui y sont accrochées puis enchaîne des poses de princesse sous les encouragements de Rin. Cette fille plus âgée est devenue comme une grande sœur pour elle. Quand Sayaka les a rejoints il y a quelques mois, Rin l’a intégré au reste du groupe et lui a même acheté de quoi manger. Elle lui a raconté qu’elle avait fugué depuis maintenant deux ans, et aura bientôt 17 ans. Contrairement à Sayaka, Rin préfère la mode Jirai Kei, un mélange mignon de dentelle et de larges jupons tout en noir et blanc agrémentés de grandes croix gothiques. Face à elle, Sayaka ne peut s’empêcher de penser que sa vraie sœur fait pâle figure.
Elle regarde Rin trier les photos, retoucher le visage de Sayaka puis les poster sur X. Elle lui dit qu’elle s’est encore fait beaucoup d’argent aujourd’hui, 100 000 yens, alors elle lui a acheté de quoi manger au konbini du coin, et même pris un soda.
Pendant le repas, le téléphone de Sayaka vibre dans sa poche. Une notification d’un message privé envoyé par un inconnu. Il est tombé sur la photo postée par Rin, et a retrouvé son profil en deux temps trois mouvements. Elle attend patiemment que sa grande sœur ait terminé de régler un problème entre un garçon et une autre fille. Sayaka n’aime pas vraiment les garçons chez les Toyoko Kids, parce qu’ils sont trop vieux, déjà, et qu’ils ne ramènent que rarement de l’argent. La plupart du temps, ils se contentent de boire du matin au soir, de prendre des médicaments du soir au matin et d’essayer de charmer les filles qui se font le plus d’argent pour pouvoir dormir avec elles, plutôt que dans la rue.
— Qu’est-ce qu’il veut ?
— Il me propose d’aller à un Love Hotel, répond Sayaka.
Ce n’est pas la première fois. Elle aurait préféré un sugar daddy, un simple repas dans un restaurant avec un homme en manque de compagnie, mais son profil attire un autre genre de pervers, attirés par son apparence innocente, et surtout par son âge.
— Vérifie bien les conditions qu’il donne. Ces radins essayent toujours de monnayer à la baisse.
— Oui…
— Dis-lui que c’est ta première fois, il sera prêt à payer 10 000 yens de plus, au moins. Il a parlé de protections ?
— Il a dit… 15 000 yens avec, ou 30 000 yens sans… Mais je ne sais pas, Rin. Ce n’est quand même pas beaucoup d’argent et…
— C’est normal au début. Tu verras, avec le bouche à oreille tu finiras par avoir des clients qui sont prêts à payer plus, toi aussi. Il faut bien commencer quelque part ! Peut-être qu’on devrait faire des collaborations toi et moi, je suis sûre qu’on pourrait se faire un sacré pactole.
Sayaka fixe l’écran de son téléphone et les messages envoyés par cet inconnu. Elle lui dit qu’elle est vierge, et il accepte de monter le total à 40 000 yens, mais refuse de monter plus haut parce qu’il la trouve trop moche. Il lui envoie l’adresse d’un Love Hotel à quelques rues d’ici.
— Tu réclames l’argent avant de faire quoi que ce soit, hein. Et s’il te demande de faire des choses supplémentaires, tu le fais payer d’abord, compris ?
— Rin… Je sais faire, tu t’inquiètes trop pour moi.
— J’ai un nouveau truc quand je suis trop stressée. Tu devrais essayer, prends un cachet de ça.
Rin lui donne une boîte de somnifères Silece.
— Tu en prends un, et s’il est vraiment moche tu peux en prendre un deuxième. Le moment passera plus vite. Attention, n’en prends pas plus sinon tu risques de t’endormir. Et bois de l’eau après, parce que ça peut rendre ta langue bleue.
Sayaka regarde deux garçons en rattraper un troisième qui tombe à la renverse, ivre mort. Un passant appelle une ambulance en voyant la mousse qui coule de la bouche du jeune inconscient. C’est la troisième fois cette semaine, mais elle ne se fait pas trop de souci pour lui. Il finira à l’hôpital pour ce soir et sera de retour demain.
Serrant la boîte de somnifères dans sa main, elle imagine déjà la paire de chaussures qu’elle pourra se dégoter demain, et le repas qu’elle offrira à Rin pour lui rendre la pareille, et se met en route.