#28 - Jacqueline

#28 - Jacqueline

Semaine 22, mais aussi le résultat de mon deuxième cours ! 2-for-1 special ✨

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Vie
  • Thème 2 : République
  • Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡

Contrainte : Ecrit au présent

A la base ce texte est le résultat de mon deuxième cours/atelier/je sais pas comment appeler ça. Le sujet était “Le Portrait”, au choix de quelqu’un qu’on connaît ou de quelqu’un d’imaginaire. J’ai préféré partir sur du neuf, quelqu’un que je ne connais pas mais qui, je pense, est un patchwork de choses que j’ai remarqué chez des gens que j’ai croisé. C’est un instant T, pas l’histoire de sa vie ni la conclusion.

Si vous voulez tout savoir, mon pitch initial était “une baddie dans les toilettes d’une boîte de nuit 💅🏻”, mais j’ai un peu pivoté.


Musique d’ambiance : DANCE… - Slayyyter

#28 - Jacqueline

Jacqueline observe son reflet dans le miroir de la salle de bains faiblement éclairée. La lumière bleue des spots, savamment choisis pour empêcher la clientèle de se piquer les veines dans les toilettes de cette boîte de nuit, lui permet à peine de distinguer son visage. Elle allume le flash de son téléphone et observe ses cils qui forment déjà de petits paquets, collés ensemble par le vieux mascara qu’elle utilise depuis des années. Se maquiller n’est pas une habitude, plutôt une exception pour les occasions qui le méritent. Un fard à paupière émeraude surplombe ses yeux noisette dans un accent qui les fait scintiller.

— Oh et puis merde à la fin, murmure-t-elle dans sa frustration.

Elle pose sa pochette sur la vasque mal lavée et en extirpe un petit tube d’highlighter volé dans la salle de bains de sa fille. Elle le remettra à sa place en rentrant, et personne n’en saura rien. Après avoir enlevé le capuchon, elle tapote le produit sur le bout de son nez aquilin qu’elle a toujours détesté pour y laisser une petite tâche nacrée. Un button nose, lui disait Mélodie, toutes les filles font ça sur Tiktok.

Les poches foncées sous ses yeux trahissent sa fatigue et rejoignent les pattes d’oie qui s’étirent vers ses tempes. Ses lèvres aussi, fines et droites comme un trait tracé à la règle, sont encadrées de sillons en forme de parenthèses. Elle les a barbouillées maladroitement de vermeil qui déborde de sa bouche par endroit, tentative désespérée de les rendre pulpeuses.

Jacqueline repose le produit de beauté dans sa pochette, se recule un peu du miroir et se recoiffe pour ajuster ses cheveux bruns qui tombent en cascade sur ses épaules dénudées dans un rideau de nuit. Quelques étoiles filantes laissent une trace blanche sur leur chemin et elle les compte chaque matin. Quand elle en aura 100, elle ira se teindre les cheveux pour unifier leur couleur. Pour le moment, elle les laisse retomber juste au-dessus de sa robe bustier verte, qu’elle avait achetée pour le mariage de sa sœur et qu’elle a pris sans trop réfléchir pour ce soir. Elle est beaucoup trop habillée, à en croire les tenues des autres femmes qu’elle a vu circuler pendant la demi-heure passée dans les toilettes et qui l’ont jaugé de haut en bas.

Elle oscille et alterne, basculant son poids de gauche à droite pour relâcher alternativement la pression sur l’un ou l’autre pied coincé dans des escarpins bien trop serrés. La dernière fois qu’elle les a mis, c’était pour une réunion importante avec son supérieur pendant laquelle elle voulait paraître irréprochable, alors elle avait accepté de les porter et tant pis si ses pieds en étaient sortis endoloris et couverts d’ampoules. Elle aurait préféré être en baskets, mais le dress-code des boîtes de nuit d’aujourd’hui ne lui était pas familier, alors Jacqueline a préféré viser haut.

Pas beaucoup plus haut que pour ses tenues usuelles de travail, juste assez pour souligner sa présence dans cette soirée. La journée, elle incarne son poste de responsable juridique, un monde normé, bien rangé, où tout à une place et chaque question une réponse précise. Elle mène son équipe du bout d’une baguette magique comme une cheffe d’orchestre et ils obéissent. Le soir, une fois qu’elle ne peut plus faire durer sa journée de travail, elle rentre pour s’occuper de sa maison toujours un peu trop sale et jamais assez rangée, préparer le dîner pour sa fille qu’elle adore et qui l’épuise, et pour son mari qui est au chômage depuis plusieurs mois et qui semble lentement entrer dans un état végétatif en symbiose avec son canapé. Il s’occupe des courses, et c’est déjà trop pour lui, alors Jacqueline ne lui en demande pas plus parce que le travail serait mal fait. Elle n’est plus amoureuse depuis longtemps et cet homme n’existe plus dans le foyer, comme s’il n’était qu’un autre meuble, une plante à arroser de temps en temps. Le désamour est une chose, mais il ne serait pas sage de déstabiliser sa fille dans le cas d’un divorce. Elle rentre au collège l’année prochaine alors tout doit être parfait.

Mais pas ce soir. Ce soir, tant pis pour la perfection. La jeune fille s’est encore plainte du repas parce qu’elle n’aime pas le céleri, et au lieu d’épauler Jacqueline son mari a préféré se joindre à Mélodie pour ajouter que oui, le céleri c’est trop amer et écœurant. Une fois l’enfant couchée et le mari déposé devant la télé, la mère de famille s’est habillée sur son 31 et est sortie sans un mot pour venir dans cette boîte de nuit mal famée qu’elle fréquentait 30 ans plus tôt, dans l’espoir de s’échapper du quotidien et de revivre une soirée comme à l’époque. C’est ici qu’elle a rencontré son premier mari, il y a tant d’années, alors elle espérait y trouver quelqu’un d’autre. A défaut, elle veut passer un bon moment.

Mais devant ce miroir, elle se regarde en silence. Les musiques diffusées sur la piste de danse, qui lui parviennent dans un murmure étouffé, ne lui sont pas familières, plus bruit que mélodie. Peut-être que Mélodie la connaît. Est-ce qu’elle viendra dans ce trou à rats, quand elle en aura l’âge ? Est-ce qu’elle sera habillée comme ces gamines dévergondées qui haussent les sourcils en voyant cette cinquantenaire immobile devant le miroir ? Jacqueline rigole, laissant la peau de son visage se strier de rides d’expression qui viennent craqueler son fond de teint depuis longtemps périmé et elle se rend compte qu’elle court après des fragments d’une vie perdue qu’elle ne pourra jamais reproduire à l’identique. Le monde a changé, il a avancé et elle est restée sur la touche.