#29 - Réveil difficile

#29 - Réveil difficile

Semaine 23, c’est presque la moitié c’est ça ? Ca en fait du chemin, et ça en fait tout autant qui reste à parcourir (voire plus) mais on lâche rien.

Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici):

  • Thème 1 : Colombie-Britannique
  • Thème 2 : Impromptu
  • Thème 3 : 🎥·🧯·📈·🗡

Contrainte : Ecrit au passé simple

Seul Dieu pourra protéger vos yeux de mes fautes de temps, je suis vraiment pas bon en passé simple et tout ça. Mais bon faut bien apprendre.

En tout cas je me suis sacrément marré à écrire ce texte, peut-être que c’est un signe que je devrais me rapprocher d’un professionnel de santé mentale avant qu’il ne soit trop tard.

#29 - Réveil difficile

Je me suis réveillé dans son lit, le cerveau embrumé et les paupières collées. Il m’a fallu une bonne minute pour recoller les morceaux et comprendre ce que je faisais ici et qui m’interpellait depuis le couloir. Cette voix d’homme tout juste familière qui me parvenait de la salle de bains attenante pour me demander si j’étais réveillé et si je me sentais prêt à décoller, il avait besoin de partir au travail et ça le dérangeait un peu de me jeter comme ça mais il n’avait pas vraiment d’autre solution. Les murs de la chambre étaient, comme pour la plupart de ces hommes trentenaires sans appétence pour la décoration, blancs et aucunement décoré. Une pauvre plante bien fatiguée portait la lourde charge de la couleur dans un coin de la pièce, entourée de fringues sales jetées à la va-vite.

Mon estomac s’est contracté d’un coup quand il a passé la tête par la porte entrebâillée et j’ai vomi à côté du lit. Pas parce que j’avais trop bu, même si j’avais bien forcé le trait, mais parce que je me suis senti dégoûté de moi-même. On a couché ensemble — c’était nul, si vous voulez tout savoir — et j’ai dormi chez lui. Il a pitié de moi, ce con, et ça rend tout ce bordel encore pire.

— Bon écoute euh… prends ton temps, et claque la porte en partant, ok ? C’était cool quand même, cette soirée, dit-il.

Il a rapidement nettoyé le petit cadeau que j’ai laissé sur le parquet usé avant de partir, moi je suis resté une bonne heure dans son lit à réfléchir à la suite. Il a laissé le loup entrer dans la bergerie, et il m’a même abandonné seul à l’intérieur. Mais est-ce que je n’en avais pas déjà fait assez ? Est-ce que j’avais vraiment besoin d’aller plus loin, où est-ce que j’avais juste la mort ? J’ai fini par me lever pour me traîner jusqu’à la cuisine en quête d’une cafetière et j’y ai trouvé le même café que dans son coffee shop, un peu trop acide à mon goût. Soit il avait des goûts de chiotte, soit c’était une pince et il volait le café à son taf. J’y allais de temps en temps dans son boui-boui, je prenais ce qu’il me recommandait pour lui faire plaisir, oui super le lait de chanvre, Julien, un régal ! Et je m’installais sur un tabouret dans un coin, un peu mystérieux mais accessible et toujours dans son champ de vision. Je me faisais une petite place dans sa tête, un petit sourire par-ci, un clin d’œil par-là, juste de quoi le titiller, puis je me tirais et je prenais le RER dans l’autre sens pour rentrer chez moi parce que je n’avais rien à foutre dans Paris à part venir prendre un café.

La cafetière s’ébroua en finissant de faire couler un breuvage qui finira sûrement de me détruire l’estomac et l’écran s’alluma pour signaler que le réservoir d’eau était vide. Je décrochai le réceptacle, ouvris ma braguette et pissa à l’intérieur. Un bruit me fit sursauter depuis le couloir, j’ai failli en foutre à côté, puis le miaulement se répéta plus fort. Le chat entra dans la cuisine et se figea en me regardant, son poil se hérissa et il courba l’échine pour se faire paraître plus imposant qu’il ne l’était vraiment. Sa queue était devenue un véritable plumeau, ou plutôt un écouvillon comme ceux qu’on utilise pour déboucher un évier. On est restés tous les deux à se regarder comme des cons, le silence brisé par le bruit des gouttes intermittentes, puis il s’est calmé et s’est rassis pendant que je finissais mon travail. Pas jusqu’au trait du réservoir, malheureusement, mais bon. Si je devais passer un interrogatoire, très franchement, je n’aurais pas su justifier mon geste. Dans cet appartement à la fois familier et alien, je ne ressentais que de la haine, de la rage et de la jalousie pour ce Julien, même s’il ne méritait pas tout ça. Je pris une gorgée de café pour me détendre, et je dû admettre qu’il n’était pas si mauvais que ça. Au point où j’en étais, autant aller au bout des choses. Peut-être que ça me fera du bien, qui sait.

Mon cerveau désormais boosté à la caféine se réveillait petit à petit, parvenant à peine à réaligner les fragments de la soirée de la veille alors que je m’attelais à dévisser les raccordements du lave-linge. Pas entièrement, mais juste assez pour qu’ils se désaxent. Dans quelques cycles, ils finiront par se débrancher et la cuisine sera inondé, je me demande ce que le chat en pensera. La veille, je suis allé fouiner dans le profil Insta de Julien — public, je vous ai déjà dit que ce type n’était pas bien malin ? — et j’ai vu dans sa story qu’il comptait aller à une soirée électro dans Paris le soir même. Je me suis pris une place à contrecœur, je déteste ces trucs, et je suis allé le chercher dans la foule. Il était avec ses potes, et surtout il était sans son mec. J’ai joué la carte de la surprise, oh tiens quel hasard de te croiser par ici ! Je te paye un verre ? Et il a accepté. Ces soirées, c’est infâme et blindé de monde, tellement qu’il m’a suffi de l’emmener avec moi jusqu’au bar pour être quasiment sûr qu’il ne retrouverait jamais ses amis dans la foule, et donc je suis devenu par défaut son pote pour la soirée. On a enchaîné les verres et j’ai fini par prétendre être trop mal pour rentrer seul. Julien avait l’air un peu gêné, le pauvre, mais ça n’a pas duré, il m’a ramené chez lui, et là je sais que vous vous dites que c’est moi l’enculé et lui c’est mon sauveur, mais il m’a mis dans son lit. Pas sur le canapé, non, dans son lit alors que je jouais parfaitement mon rôle du mec trop bourré pour consentir à quoi que ce soit. Et il est venu avec moi, alors qu’il aurait pu lui-même aller sur le canapé. Il y a même une chambre d’amis. Comme par hasard, c’est fou ce timing, j’ai arrêté de jouer la comédie et prétendu un regain d’énergie. Nous avons couché ensemble.

Après avoir rejoint le salon, en laissant le chat se faufiler entre mes jambes, je regardais son vieux canapé gris que je connaissais bien et je sirotais mon café en pensant à la suite. Les trous laissés par des cendres de clope, les griffures du chat, le tissu fatigué par les frottements et ces vieilles housses qu’ils n’ont jamais lavé, en témoignent les tâches suspectes. Eureka. Je suis retourné dans la cuisine prendre un œuf que j’ai cassé dans un bol avant de revenir dans le salon, j’ai dézippé un coussin du dossier et j’ai versé le liquide sur la mousse à l’intérieur. Je rigolais en refermant la fermeture éclair, ça allait puer la mort et ils ne trouveraient jamais la source.

Julien avait pris soin de me dire qu’il était en couple libre, qu’il tenait à ce que je sois au courant. Bon, son mec n’était pas en ville donc il pouvait m’héberger pour la nuit mais il faudrait que je me casse dans la journée parce que ledit gars reviendrait dans la soirée. J’ai fait semblant de le croire, mais je savais très bien que c’était des conneries et qu’il me disait juste ça pour pouvoir coucher avec moi sans que je ne lui fasse de remarques sur les photos éparpillées de partout dans l’appartement. J’ai quitté le salon pour aller dans la dernière pièce, le bureau-chambre d’amis-fourretout où il aurait dû me laisser dormir s’il était un mec bien. Peut-être que je me disais ça pour me convaincre moi-même qu’il méritait tout ça, parce que le mec pas bien dans cette histoire c’était moi. Le chat se frotta à ma cheville tandis que j’attrapais le fer à repasser dans un placard pour le brancher. En attendant qu’il chauffe, je me suis accroupi et il est venu renifler la main que je tendais vers lui, puis il y a frotté sa joue. Je l’ai laissé faire, j’ai passé mes doigts dans sa fourrure, sa nuque, le long de son dos, j’ai gratté un peu son menton et je me suis relevé. Il était mignon ce petit bout. Les tiroirs du bureau de mon ex étaient toujours aussi bien rangés, alors j’ai dû tout fouiller pour trouver son passeport puis j’ai récupéré le fer à repasser qui fumait. Vous saviez que les passeports biométriques ont une puce électronique dans la couverture arrière ? Maintenant, oui, et à l’avenir vous saurez qu’on peut la détruire en la chauffant à fond, par exemple avec un fer à repasser. Je l’ai plaqué sur le passeport et je l’ai laissé là quelques secondes pour m’assurer que les circuits étaient détruits.

— Tu diras rien à tes papas, hein minou ?

Cadeau surprise pour son prochain passage à un aéroport. Pour être parfaitement honnête, ça m’arrangeait bien que la puce soit dans la couverture parce que je n’avais pas envie de devoir l’ouvrir au risque de voir la tête de mon ex, et c’était déjà bien assez difficile de détourner le regard pour éviter la myriade de selfies de Julien et lui qui jonchaient l’appartement. Comme je le disais, j’ai commencé à stalker son mec il y a quelques mois, sans vraiment de raison. De la jalousie, sûrement. Il ne me plaît même pas, le Julien, ni physiquement ni intellectuellement. Je ne comptais rien faire, en tout cas pas tout ça. Mais hier, j’ai croisé mon ex à Gare du Nord, moi je descendais du RER pour aller me faire servir un café par le gars qui avait pris ma place dans son cœur, et lui avait une grosse valise qui m’a laissé comprendre qu’il allait s’absenter au moins pour la nuit. Ça ne s’est pas super bien fini entre lui et moi, en fait il m’a lâché comme une merde pour partir avec ce Julien qui n’était même pas au courant de tout ce bazar. Le pauvre, une victime collatérale. Bref j’ai fait un signe de tête à mon ex en le croisant, je me suis dit qu’en bons adultes on arriverait à rester cordiaux. Et il m’a ignoré, ce bâtard. Il a détourné le regard puis est passé à côté de moi comme si j’étais un pot de fleurs, et j’ai vrillé. C’était la goutte d’eau en trop, j’ai eu l’impression de ne plus être vraiment moi-même et me suis laissé emporté par ce torrent de conneries imprévues.

Et maintenant que j’ai fait tout ça, je ne le regrette pas. Ignore ça, connard. J’ai claqué la porte de son appartement, j’en avais fait assez. J’avais pris soin de ne pas laisser de traces qui m’inculperaient directement, rangé le passeport et même nettoyé la tasse que j’ai utilisé pour mon café ainsi que le bol utilisé pour l’œuf. C’était moi qui lui avais offert cette tasse, d’ailleurs. Julien ne connaissait pas mon vrai prénom. Je crois que j’ai vraiment pété les plombs, peut-être que j’aurais dû prendre un moment pour respirer un bon coup et aller prendre l’air, plutôt que de me laisser emporter comme ça, mais au point où j’en étais ça me démangeait trop. J’ai débloqué le numéro de mon ex pour lui envoyer un dernier message, 2 ans après. Le goût de la vengeance est terriblement addictif quand le plat est bien froid.

J’ai pas l’impression de te manquer, mais au cas où je me trompe : embrasse ton mec en rentrant chez toi ce soir, le goût de mes lèvres est peut-être encore sur les siennes ✌🏻