#7 - Anâmenèse

#7 - Anâmenèse

C’est la sixième semaine du challenge, on a dépassé les 10%. Puis c’est aussi mes vacances, du coup j’avais beaucoup de temps.

Pour cette semaine, le menu proposé était :

  • Thème 1 : Salutation
  • Thème 2 : Hétérodoxe
  • Thème 3 : 💣 · 🪴 · 📭 · 🧯

Contrainte : Se passe dans un autre 20ème siècle

Plusieurs facteurs ont coïncidés, certains diront que les étoiles se sont alignées. Déjà, j’avais envie de faire une suite à la nouvelle #3 - Élémentalames, parce que j’avais pris beaucoup de plaisir à l’écrire et que j’avais encore plein d’idées. Et puis bon, hétérodoxe ça colle quand même pile poil à un certain personnage. La contrainte colle aussi, en tout cas avec l’univers que j’avais en tête et mes bribes d’idées pour une suite, donc tout bénef’. J’ai décidé de partir sur ce que j’avais déjà imaginé sans trop modifier.

Et vu le temps libre dont je disposai, j’ai aussi pris la décision d’en profiter pour écrire un “gros” truc. Je me suis laissé le champ libre niveau draft/taille/scope, et au final je me retrouve avec un pavé de 25 pages (3-4x plus gros que les “grosses” nouvelles genre #3 et #5) (votre scrollbar doit être toute petite). Je me demande quand est-ce que la notion de “nouvelle” s’arrête, et qu’on en arrive au roman sérialisé, mais peu m’importe. C’est mon blog, c’est moi je décide.

Du coup petit warning, c’est beaucoup plus long que les autres nouvelles ! Prenez le temps de lire ça en plusieurs fois (ou de pas le lire si vous préférez les petits formats, c’est votre life).

Par contre, important vu que c’est une suite, assurez-vous d’avoir lu #3 - Élémentalames avant !

Et enfin, le titre un peu barbare cache un super jeu de mot (comme Élémentalames, le génie de l’auteur serait-il sans limites ?). C’est mieux de connaître le mot “anamnèse”, qui je pense n’a pas été utilisé depuis 40 ans minimum. Il a plusieurs définitions, je voudrais pas trop spoiler le récit donc je vais me contenter du minimum.

Anamnèse - En ésotérisme, l’anamnèse est le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).

Musiques d’ambiance : Plutôt au pluriel ici. J’ai écouté la discographie de Izar en boucle.

#7 - Anâmenèse

NATAE

Natae se promenait dans les rues de Paris et observait l’agitation des habitants. Le soleil atteignait l’horizon et le ciel s’embrasait. Bientôt, la nuit tombera et le silence reviendra. Bientôt, elle pourra retrouver un peu de calme, qui lui manquait tant depuis qu’elle avait quitté le couvent des Élémentalames.

Cela faisait maintenant plusieurs lunes qu’elle avait quitté les plaines verdoyantes de son île. Après son combat contre sa sœur, Mari, elle avait décidé de s’exiler et de disparaître pour reconstruire sa vie ailleurs, et laisser sa jumelle devenir la nouvelle matriarche. Après leur duel, Natae avait trouvé une barque sur les berges de l’île, comme si quelqu’un l’avait laissée ici pour elle. A peine avait-elle mis les pieds dedans qu’un corbeau venant du monastère lui apporta une lettre.

Ma chère Natae, je ne peux exprimer la fierté que je ressens quand je vous vois, ta sœur et toi. Vous serez mes dignes successeuses. Les cartes ne mentent pas, et ta ruse m’est familière. Je ne sais comment tu t’extirperas du combat, mais je ne doute pas que tu trouveras un moyen de donner à Mari la satisfaction de la victoire dont elle tant besoin. Comme ma sœur l’avait fait à mon époque. Je vois en toi beaucoup de ses qualités. Prends le temps de découvrir le monde, ma fille, et quand tu te sentiras prête, retrouve Séléné dans son couvent, à Paris. Ne t’isole pas des autres sorcières, malgré tes dissensions envers nos coutumes. Equilibre et précision. - Mère Hecate

Natae avait donc rejoint la côte basque, et entrepris un long périple pour rejoindre la capitale. Usant de sa magie, elle s’était débrouillée pour passer inaperçue auprès des habitants des villages qu’elle avait traversé. Manipulant la lumière autour d’elle, elle pouvait se rendre invisible, ce qui lui permettait de subtiliser une miche de pain, ou de monter dans un train sans billet. Le problème, c’était la nuit. La température chutait, et il n’était pas simple de se cacher dans les maisons habitées, ou de se glisser dans les commerces abandonnés. Parfois, elle se contentait d’un feu de camp, à la lisière d’une quelconque forêt. D’autres, elle volait des vêtements et des couvertures pour se confectionner un lit de fortune. Elle n’en était pas fière, mais la fin justifiait les moyens.

La capitale ne lui plaisait guère. Cet océan de briques, de goudron et de pierre ne laissait aucune place à la nature, et elle se sentait coupée des éléments qui l’entouraient d’habitude. Elle passait la plupart de ses journées au bord de la Seine, à la recherche d’une connexion avec l’eau, ou dans les parcs, pour ressentir la terre ou prendre une bouffée d’air. Elle était arrivée 3 jours plus tôt, mais elle se disait déjà que si elle ne trouvait pas le couvent de la sœur d’Hecate bientôt, elle irait trouver son chemin ailleurs. En passant à côté d’un kiosque, elle lut les grands titres des journaux en devanture.

La Russie attaque Washington à l’arme nucléaire : le début de la fin ?

Berlin prise d’assaut : la RDA défaille.

Le Brésil déclare posséder l’arme nucléaire, mais refuse toute allégeance avec les autres forces mondiales.

Des passants s’affairaient devant le guichet, murmurant leur peur. L’un d’eux chassa d’une main le corbeau qui s’était posé sur le présentoir. La menace d’une guerre nucléaire pesait sur le monde depuis des dizaines d’années, et la situation semblait prête à basculer d’un jour à l’autre. Natae se demanda si elle aurait la chance de voir l’an 2000, ou si ces humains dépourvus de magie décideraient de raser la planète avant la fin du millénaire.

Lasse et désintéressée par ces conflits, elle retourna dans une petite ruelle où serpentait un bras de la Seine pour savourer un sandwich volé dans une boulangerie du quartier. Assise, elle regarda le soleil disparaître et la lune se lever, amenant avec elle le calme et la fraîcheur. Assez tôt dans son périple, elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas se promener avec son arme dans les mains, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones du continent n’étaient manifestement pas habitués à voir des civils armés, et les tensions de la guerre n’arrangeaient rien. Sa faucille à chaîne effrayait les locaux, qui supposaient qu’elle allait commettre un meurtre, et elle avait dû s’extirper des griffes de la police plus d’une fois. Depuis, elle portait une large cape qui lui couvrait le buste, lui permettant de dissimuler sa lame dans son dos, accrochée à l’aide d’une lanière en cuir. Un corbeau coassa, perché sur un lampadaire qui s’allumait à peine.

Elle regarda autour d’elle, s’assurant que les environs étaient déserts, et décrocha sa faucille de son fourreau. Ses yeux se perdirent un instant sur le pendentif accroché au manche, que sa sœur lui avait offert. Natae se demanda ce que Mari devenait. Avait-elle été officiellement intronisée en tant que matriarche ? Elle aurait voulu lui envoyer une lettre, mais il était probablement mieux de la laisser croire en sa victoire. Au moins pour l’instant. La lettre d’Hecate lui laissait penser qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, Mari saurait que sa sœur était toujours vivante. Un jour, elles se retrouveraient. Elle laissa pendre la lame par-dessus la berge, rasant la surface de l’eau qui se souleva, formant une figure fantomatique de femme qui dansait avec son épée.

— J’aimerai tellement te raconter mon voyage, ma cocotte, murmura-t-elle.

Un galet vint ricocher à la surface de l’eau, percutant la danseuse aquatique et faisant disparaître l’illusion. Se levant d’un bond, Natae tira sur la chaîne de la faucille en regardant autour d’elle. A quelques mètres d’elle un garçon la regardait en souriant. Ses courts cheveux blonds brillaient sous la lumière diffuse du lampadaire. Il portait une longue toge noire. A vue de nez, Natae estima qu’il avait le même âge qu’elle.

— Pas très discret de faire ça en pleine rue, dit-il.

— A qui ai-je l’honneur ? demanda Natae en cachant son arme derrière elle.

Le garçon se rapprocha, les mains dans le dos. Il se posta à quelques mètres de Natae et fixa son regard dans le sien. Après quelques secondes qui semblèrent interminables, il écarta les bras comme pour appeler Natae à l’étreindre.

— C’est bien toi ! Dis, tu ne tiens pas en place ? J’ai cru que je n’allais jamais pouvoir te rattraper.

— Me rattraper ? Je ne sais même pas qui tu es. Et je crois que je ne suis pas intéressée de le savoir.

— Je m’appelle Hélio, dit-il avec un clin d’œil.

— Super. Bonne soirée.

Natae se retourna, bien décidée à fausser compagnie à ce garçon étrange. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu inquiète de ses desseins.

— Allez sois sympa, ça fait des jours que je te cherche, Natae. Donne-moi au moins quelques secondes pour m’expliquer !

Elle sursauta en entendant son prénom et fit volte-face. Hélio ne bougeait pas, la regardant avec son sourire insupportable.

— C’est Séléné qui m’envoie. Apparemment, un petit oiseau lui a chuchoté que tu étais dans les parages et j’ai été missionné en tant que comité d’accueil. Je viens de son couvent.

— Un garçon ? Dans un couvent ?

— C’est pas commun, je te l’accorde. Tu viens des Élémentalames, c’est ça ? On n’en voit quasiment jamais des comme vous. En fait, je ne connais que Séléné je crois, la sœur de votre matriarche.

— Ancienne matriarche. Ma sœur a pris la succession. Enfin, je crois.

— Je ne vais pas te mentir, Natae, je crois bien que je suis un peu déçu. On m’a dit que tu étais une sorcière phénoménale, mais ça ne t’a pas inquiété ce corbeau qui te suivait partout ? J’ai presque cru que je me trompais de personne, vu l’absence de réaction de ta part.

Elle tressaillit, blessée dans son ego. Ce gamin ne lui revenait décidément pas. Mais s’il disait vrai, alors elle avait peut-être enfin trouvé sa destination. Hélio continuait de la regarder en souriant.

— Bref, trêve de bavardages, continua-t-il en agitant une main. Désolé, je ne voulais pas te vexer. J’ai tendance à parler un peu trop vite. Suis-moi, on devrait rentrer au couvent, l’heure tourne et je ne veux pas me faire taper sur les doigts parce que je suis en retard.

Il se retourna et se mis en route. Natae lui emboîta le pas sans réponse, elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler le couvent. Lorsqu’elle arpentait les rues de Paris, elle était restée aux aguets, à la recherche de bâtisses susceptibles d’abriter des sorcières. Une once d’énergie dans l’air, des éléments contrôlés. Mais rien ne l’avait marqué.

Hélio s’arrêta au milieu de la rue.

— Voilà, c’est ici ! Bon, ça paye pas de mine, mais fais-moi confiance, c’est pas si mal à l’intérieur.

Il se baissa, attrapa une bouche d’égout qu’il fit basculer et pointa du doigt l’échelle qui se cachait dessous.

— Les femmes d’abord.

— Vous êtes cachés dans les égouts ? Vraiment ?

— Je te dis, c’est mieux que ça en a l’air ! Allez !

Natae agrippa les barreaux et descendit sous les rues pavées. Au lieu des égouts, elle se retrouva dans une longue galerie en pierre. La lumière de l’extérieur n’éclairait qu’un halo autour de l’échelle, et elle ne pouvait pas voir le bout du tunnel qui disparaissait dans la pénombre. Hélio pris sa suite, refermant la bouche d’égout derrière lui, les plongeant tous les deux dans le noir.

— Il doit y avoir une lanterne pas loin. J’aurais peut-être dû te dire de la récupérer avant. Oups.

Elle frotta ses ongles, faisant jaillir une étincelle qui se transforma en une flammèche. Agitant les doigts, elle fit danser la flamme dans sa main, éclairant la galerie.

— Ok, ça marche aussi. C’est par là.

Ils marchèrent pendant quelques minutes avant d’arriver devant une grande porte en bois. Les pierres formaient une arche autour de l’encadrement, et une stèle était apposée au sommet. ARRÊTE, ICI C’EST L’EMPIRE DE LA MORT

— C’est pour faire peur aux curieux, tu comprends.

Il toqua à la porte. Elle s’ouvrit et une femme apparue dans l’encadrement. Natae la jaugea du regard. Elle devait avoir la cinquantaine, des longs cheveux noirs, bouclés, qui lui tombaient sur les épaules. Grande, elle la dépassait d’une tête. Quelque chose chez elle lui était familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus.

— Hélio. Bonsoir. Natae, je présume ?

— Bonsoir. Elle-même. Je viens du couvent des Élémentalames, mère Hecate m’a conseillé de venir ici pour retrouver sa sœur.

— Tu as bien fais ma petite. Je m’appelle Séléné. Bienvenue au couvent de l’Anâmenèse.

Séléné guida Natae dans le couvent, lui présentant les lieux. Hélio, en retrait, les suivait en silence. Cachées dans les catacombes, les sorcières se retranchaient sous les rues de Paris, à l’insu de ses habitants. De longs couloirs en pierre joignaient les différentes pièces, parsemés de torches. En regardant de plus près, Natae se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour de la roche était en fait un ensemble d’ossements et de crânes qui recouvraient les parois.

Une grande pièce s’étendait sur plusieurs mètres, remplies de bancs et de grandes tables. Le plafond, comme partout ailleurs, était très bas. Séléné expliqua que cette salle servait à la fois de réfectoire et de pièce de vie. Elle lui montra aussi les cuisines, ainsi que le garde-manger où était stocké le nécessaire pour subvenir aux besoins des dizaines d’habitantes du couvent.

Natae se sentait étouffer dans ces couloirs sombres et dénués d’énergie naturelle. Pas d’air, pas d’eau. À peine quelques flammes sur les torches qui éclairaient les murs. Le lieu était stérile, et chaque seconde qui passait lui faisait regretter un peu plus son départ de l’île.

Dans une autre salle, Séléné lui désigna une grande porte en granit.

— Dans ce couvent, nous pratiquons l’anâmenèse. C’est une magie très différente de ce que tu as appris jusqu’ici, Natae. Ma sœur n’ayant pas tari d’éloges à ton sujet, je suis sûre que tu t’y feras très vite. Le but est d’entrer en communion avec l’au-delà. Le crâne d’un défunt a un lien fort avec l’âme qui l’a habité. En projetant sa propre conscience, nous pouvons percer le voile de l’après. Derrière cette porte se trouve le mausolée des sorcières. Celles qui ont vécu ici, mais aussi certaines de nos sœurs d’autres couvents. Nous conservons leurs crânes ici pour la postérité, pour que leur savoir ne soit jamais perdu. Ton entraînement commencera dès demain.

Elle n’attendit pas que Natae lui réponde. L’amenant jusqu’aux dortoirs, elle lui indiqua une petite pièce.

— Voilà ta chambre. Il se fait tard, alors je te conseille de te reposer. Je te souhaite une bonne nuit, Natae.

Elle fit demi-tour et s’en alla. Natae pénétra dans la pièce, qui n’avait d’une chambre que le nom. D’à peine quelques mètres carrés, la pièce était chichement meublée d’un petit bureau avec une chaise, et d’un lit qui semblait tout sauf confortable sur lequel était posé quelques toges noires, identiques à celle que portait le garçon.

— C’est pas le plus confortable, mais bon c’est mieux que les dortoirs partagés. Considère toi chanceuse, dit Hélio. Allez, bonne nuit, et ravi de t’avoir rencontré.

Il se dispensa d’un signe de la main et s’en alla à son tour. Natae alluma la lanterne qui était posée sur le bureau et ferma la porte. Elle posa sa faucille sur le bureau et s’assit sur le lit, qui était aussi douillet qu’elle l’avait imaginé. La pièce était vide de toute personnalité ou décoration. Des questions se pressaient dans sa tête. Séléné lui avait parlé d’entraînement, mais dans quel but ? Elle savait déjà manier les éléments. Allait-elle devoir repartir de zéro pour apprendre une nouvelle pratique ? Natae ne s’imaginait pas du tout vivre le restant de ses jours dans ces boyaux souterrains, coupée de la nature. Malgré tout, elle était heureuse de retrouver un petit cocon. Depuis des lunes, elle n’avait pas pu dormir sur ses deux oreilles. Elle décida de se contenter du minimum, au moins pour l’instant.


MARI

Mari toqua à la porte du bureau de la matriarche. Bientôt, il sera le sien, mais en attendant la cérémonie, il appartenait toujours à Hecate. Par respect pour la matriarche, qu’elle considérait comme une mère, elle n’osait pas s’imposer. Depuis sa victoire sur le promontoire, elle avait l’impression que rien n’avait vraiment changé dans son quotidien.

Rien, en omettant le trou béant laissé dans son cœur. Sa sœur lui manquait un peu plus chaque jour. La tradition était cruelle. Elle était probablement ancrée dans une nécessité que Mari n’arrivait pas à saisir, mais elle n’en restait pas moins douloureuse.

— Entrez, dit une voix derrière la porte.

Elle passa le pas de la porte. Depuis son dernier tirage de tarot, Mari n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. Elle eut l’impression que la matriarche y avait fait un peu de rangement, peut-être en prévision de la passation ? Les livres qui jonchaient le sol quelques lunes auparavant étaient désormais rangés sur des étagères. Les armes au mur avaient été dépoussiérées.

— Désolée de vous importuner, mère. Je viens avec une requête, probablement égoïste. J’aimerai vous demander si vous aviez la faucille de Natae en votre possession, et le cas échéant, si je pouvais la récupérer. J’aimerai garder ce souvenir d’elle.

Hecate posa un regard plein de compassion sur sa disciple.

— Ma chère Mari… Je ne sais pas où est sa faucille. M’est avis qu’elle s’est perdue dans l’océan, lorsque ta sœur est tombée de la falaise. Malheureusement… Grave en ta mémoire les souvenirs précieux des moments partagés avec elle, que tu ne les oublie jamais. Mais garde à l’esprit que tu endosseras bientôt le rôle de matriarche. Les responsabilités qui t’incomberont ne laisseront pas de place à ta mélancolie.

Mari senti les larmes lui monter aux yeux et essaya de les retenir. Un tumulte incontrôlable la secouait.

— Alors s’il vous plaît, accordez-moi au moins ceci. J’aimerai qu’une chaise vide soit laissée à la table principale, le jour du banquet, en l’honneur de Natae, dit-elle d’une voix tremblotante.

— Bien. Ce sera fait. Équilibre, Mari. Précision. Garde tes émotions sous contrôle.

— Équilibre et précision.


NATAE

Le lendemain, Hélio était venu toquer à sa porte pour la réveiller. Il l’avait accompagné au réfectoire, avant de lui expliquer qu’il était chargé de son intégration dans le couvent, au plus grand dam de Natae. Elle se demandait combien de temps elle arriverait à supporter ce garçon.

— N’hésite pas si tu as des questions, Natae, je suis là pour y répondre. C’est comme ça que ça fonctionne ici, par binôme. La plupart des sorcières ici présentes ne sont pas vraiment née ici. Vois cet endroit comme un refuge pour sorcières qui ont quitté leur couvent d’origine. C’est un peu comme une congrégation des meilleures d’entre nous.

Natae le regardait dévorer des petits pains qui lui semblaient fades et dénués des bienfaits de la nature qu’elle chérissait tant. Hélio la regardait dans les yeux un instant, et elle eut l’impression que son regard scintilla.

— Je me doute que c’est pas simple pour toi. Chez vous, c’était à l’air libre, c’est ça ? Les grands espaces, le vent dans les cheveux et tout ça. Tiens-moi au courant si tu as envie de sortir faire un tour, je peux essayer de nous dégoter une autorisation de sortie. Les supérieures sont parfois un peu radines. Elles craignent qu’en sortant trop souvent, le peuple finisse par comprendre que nous sommes terrés ici. Mais bon, tu es la petite nouvelle et avec un peu de chance, elles prendront pitié de toi.

La notion de pitié hérissa Natae qui s’imagina lui jeter sa tasse d’infusion à la figure, mais elle se ravisa.

— Les supérieures ? Et je n’ai pas encore décidé quoi que ce soit. Qui te dit que je compte rester ici ? C’est à moi de décider de ma vie.

— Ne t’en fais pas trop, c’est normal les premiers jours d’être un peu… chamboulée. Tu t’y feras. Les supérieures, ce sont les sorcières qui décident ici. Toi et moi, nous sommes considérés comme des apprentis. Au-dessus de nous, il y a les supérieures, qui gardent le couvent en ordre de marche et s’assure que tout fonctionne bien au quotidien. Et encore au-dessus, il y a la matriarche. Nyx. Regarde, c’est elle là-bas, dit-il en pointant une sorcière du doigt.

Nyx était attablée à l’autre bout de la salle, entourée de sorcières âgées. Ses cheveux argentés lui tombaient juste sous la mâchoire, encadrant son visage froid aux traits tirés.

— Ce n’était pas comme ça, chez toi ? Je croyais que la plupart des couvents fonctionnaient de cette manière.

— Non, nous ne sommes pas très nombreuses chez les Élémentalames. Il y a que la matriarche, et le reste d’entre nous. Enfin, le reste d’entre elles. Pas de couche intermédiaire.

— Intéressant. Ta sœur est la nouvelle matriarche, c’est ça ? T’as eu de ses nouvelles depuis que t’es partie ?

Natae se mua dans le silence. Elle n’avait aucune envie d’expliquer comment fonctionnait son couvent, ni son duel avec Mari. Le sourire d’Hélio s’effaça de son visage.

— Pardon, ma curiosité mal placée. Bref, fini ton assiette, je vais te montrer les premiers pas de l’anâmenèse ce matin. T’as du pain sur la planche.


L’intérieur du mausolée ressemblait plutôt à une grande bibliothèque. Des rangées d’étagères occupaient l’espace, remplies de crânes. Elles portaient des étiquettes mais Natae ne reconnaissait pas les mots qui y étaient inscrits.

— Tout est trié par discipline, chaque sorcière ayant généralement une à deux disciplines de prédilection. Chez vous, c’était le maniement des éléments. On n’en a pas beaucoup, des crânes comme ça.

Au fond du mausolée, deux portes en bois indiquaient la présence d’autres salles en renfoncement.

— C’est quoi, là-bas ?

— Il y a deux autres pièces. La première est réservée aux familiers, et on y trouve des crânes de corbeau, de chats et plein d’autres animaux qui ont accompagné des sorcières passées. Je n’y vais pas souvent, à vrai dire. Il est possible de communiquer avec eux, mais l’intérêt est assez limité. L’autre pièce, c’est la réserve, et seules les supérieures y ont accès. De ce que j’en sais, on y range les restes des sorcières les plus puissantes. Trop puissantes pour des débutants comme nous, je suppose, je n’y ai jamais mis les pieds.

Natae se demanda si un jour, elle finira dans un de ces rayons. Ou dans la réserve. Est-ce qu’elle était considérée comme une sorcière puissante ? Elle le pensait, quand sa vision du monde était restreinte à la petite île de son enfance. Mais ici, on la traitait comme une enfant, et elle en vint à se demander si Séléné ou Hélio la sous-estimaient, ou si elle était vraiment si insignifiante.

Le garçon parcouru les étagères, s’arrêta devant une étiquette qui indiquait “communion” et attrapa un crâne, qu’il tendit à Natae.

— Ok, ça devrait être pas mal pour commencer, lui. La communion, tu connais ? C’est la magie qui permet de lier les consciences de plusieurs sorcières. Pas trop dangereux. Prends-le, t’inquiète, il ne mord pas.

Natae le pris dans ces mains. Sa texture râpeuse était désagréable au toucher, et sa surface était froide. Dénué de vie, comme tout le reste de ce couvent.

— Le principe est plutôt simple. Concentre-toi dessus, essaye de te projeter dedans, et trouve l’âme qui résonne à l’intérieur. Si tu la sens, accroche-toi à elle et essaye de la percevoir à travers le voile. Ramène-la ici, dans le monde des vivants. Ramène-la à toi.

Elle posa son regard sur les orbites creuses. Tant bien que mal, elle s’imagina plonger à l’intérieur de ce crâne. Ça ne pouvait pas être si différent que la manipulation des éléments, et Natae avait une bonne perception du plan astral. Peut-être que ce n’était pas si différent, pour les âmes. Pourtant, rien ne résonnait. Elle ne ressentait rien derrière les ossements qu’elle serrait entre ses mains. Pas de chaleur, pas de présence. Frustrée, elle laissa échapper un juron. L’échec était la pire des tortures pour elle, qui prenait tant de fierté dans son excellence.

Sa concentration était trop instable. Elle pensait à Mari, à cette nouvelle vie qui ne lui plaisait guère, et à ce garçon insupportable mais qui semblait vouloir bien faire. Pourquoi est-ce qu’elle ne le détestait pas plus que ça ? Pourquoi, lui, était-il toujours en train de sourire ? Ce couvent tenait plus d’une tombe que d’un lieu de vie, alors qu’est-ce qu’il pouvait bien y trouver ? Elle secoua sa tête, comme pour se débarrasser des pensées parasites. Ce n’était pas le moment. Elle devait retrouver son équilibre. Être précise dans ses intentions. Elle sourit en pensant à la doctrine des Élémentalames. Peut-être que tout n’était pas à jeter, finalement.

Replongeant son attention sur le crâne, elle imagina la vie qui se cachait derrière. Une flamme, dans l’obscurité. Une existence, disparue de ce monde. Natae commença à percevoir un mouvement, presque comme un appel. Il y avait quelque chose, ici. Elle s’imagina l’attraper, s’en rapprocher.

— Bouh !

Elle sursauta, la voix d’Hélio résonnait dans sa tête. Elle leva les yeux, et il la regarda en souriant, la bouche fermée. Il tenait entre ses mains un autre crâne, qu’il avait tiré de la même étagère.

— Tu m’entends, dans ta tête ? C’est ça, la communion.

Ses lèvres étaient immobiles, et pourtant elle l’entendait comme s’il lui parlait. Il reposa le crâne et ses yeux étincelèrent.

— Je sais que c’est frustrant au début. Il va falloir faire preuve de patience, mais je suis sûr que tu va t’en sortir. Pour un premier essai, percevoir l’âme qui se cache derrière le voile, c’est déjà très bien !

Natae continua de s’entraîner pendant quelques heures. Elle avait l’impression de pouvoir presque toucher l’âme du doigt, mais celle-ci restait toujours à peine hors de portée.


Le soir, Hélio s’assis de nouveau avec elle pour le repas. Ils avaient passé la journée dans le mausolée et Natae se sentait épuisée mentalement. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de retrouver sa chambre et de s’abandonner au sommeil. Le repas n’avait rien d’incroyable, une soupe fade avec quelques morceaux de légumes et un petit pain tout aussi triste.

— C’est toujours mauvais, la nourriture, ici ?

— Tu trouves ça mauvais ? Par rapport à mon couvent d’origine, c’est pas si mal. Peut-être que je m’y suis fait, depuis le temps.

— Ça manque d’énergie, de goût. De passion peut-être. Chez moi, les légumes étaient pleins de vie de la terre. Ici… non.

— C’est normal d’être un peu nostalgique. Ça te passera. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce n’est pas l’endroit qui respire le plus le vivant.

Natae se ravisa. En fait, elle détestait ce garçon. Il était insupportable. Elle se fit la promesse que s’il lui disait encore une fois que “c’était normal” et que “ça passera”, elle allait le gifler. Hélio continua de la regarder en souriant.

— Tu es arrivé ici il y a longtemps ?

Son sourire disparu, et il hésita avant de répondre.

— Une bonne cinquantaine de lunes, je dirais. C’est un peu compliqué, répondit-il en fuyant le regard de Natae. Je viens du nord de la France, dans les montagnes. J’ai été banni de mon couvent, si tu veux tout savoir.

— Banni ? Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour en arriver là ?

— C’est une longue histoire. Désolé, ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, mais c’est encore un peu difficile pour moi. Je crois que je n’ai pas encore trop digéré la chose.

Les yeux d’Hélio s’humidifiaient alors qu’il regardait au loin. Elle ressenti de la peine pour lui, en voyant sa façade joyeuse s’effondrer. Sa curiosité, attisée par le mutisme d’Hélio, commençait à la titiller. Elle prit une autre cuillérée de sa soupe, avant de se lancer dans son propre récit. Peut-être que s’ouvrir lui ferait du bien, au moins pour se décharger de sa propre peine. Peut-être que lui, y verrait une ouverture pour lui partager la sienne.

Natae lui raconta des bribes de son enfance, lui parla de Mari, qui lui manquait tant. De sa décision de s’exiler du couvent, pour laisser sa jumelle en prendre la matriarchie. De la solitude qui en découlait. Elle ne savait même pas ce que vivait sa sœur, et au fond d’elle, elle brûlait de lui envoyer une lettre pour lui dire qu’elle était bien vivante, et qu’elle lui manquait. Mais Mari avait besoin de cette victoire. Les traditions étaient tellement importantes pour elle, qu’elle prendrait sûrement les révélations de Natae comme une trahison. Un jour elle lui dirait la vérité, mais il était encore trop tôt.

Hélio écouta en silence, hochant la tête. Il ne l’interrompit pas, et il arborait un sourire triste quand Natae sécha ses larmes d’une main.

— Je suis sûr que tout va bien pour ta sœur. Elle est encore plus puissante que toi, donc ? Étant donné qu’elle a gagné le duel.

— Plus puissante, non. Je lui ai offert la victoire, pour son bien. Et pour le mien.

— Est-ce qu’elle est aussi prétentieuse que toi ?

— Pire, répondit-elle avec un sourire.

Peut-être qu’elle ne le giflerait pas tout de suite. Elle se senti soulagée d’avoir pu extérioriser son fardeau. Il était insupportable par moments, mais il était aussi une oreille attentive. Natae eu même l’impression de retrouver un peu d’appétit. Hélio ouvrit la bouche puis se ravisa. Ils mangèrent tous les deux en silence. Finalement, il décida de prendre la parole.

— Les sorcières de mon couvent m’ont banni parce qu’elles ont découvert que je n’étais pas une sorcière née comme le veut la tradition, amenée par un corbeau et tout ça. Apparemment, ma mère vivait dans le couvent, jeune, puis elle avait fugué quand elle était à peine adolescente. Elle était tombée amoureuse d’un homme qui habitait dans le village voisin. Et puis me voilà. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, mais elle est retournée au couvent pour me confier à la matriarche en vigueur à l’époque. Les véritables circonstances de mon arrivée sont restées secrètes, et j’ai grandi avec mes sœurs comme si tout allait bien, en ignorant tout de mon passé. Je me sentais vraiment comme elles, et je n’avais pas la moindre idée de mes origines. Peut-être que j’aurais dû m’en douter. Je n’étais pas aussi compétent qu’elles. C’est comme si une partie de moi n’était pas en phase avec la magie. Et puis un jour, une nouvelle matriarche a pris la direction. Je suppose qu’elle a découvert la vérité et la nouvelle s’est répandue dans tout le couvent comme un feu de forêt. J’ai découvert le pot aux roses en même temps que tout le monde, et mes propres sœurs m’ont tourné le dos sous prétexte que j’étais impure. Une hérésie, disaient-elles. Pour essayer de maintenir l’ordre et apaiser les foules, la matriarche a décidé de me bannir et m’a envoyé ici. J’ai décidé de tout changer, de repartir de zéro. J’ai écouté cette petite voix au fond de ma tête qui me murmurait que j’étais quelqu’un d’autre. Je me suis coupé les cheveux. J’ai changé de prénom. De vie. J’ai décidé de devenir qui je devais vraiment être. Et puis finalement, c’est pas si mal, ici. Tout du moins, c’est mieux que là-bas. Les anâmenésiennes m’acceptent comme je suis.

Natae le regarda sans répondre. Elle ne savait pas quoi lui dire. En elle, sa curiosité s’était transformée en agacement. Sans savoir pourquoi, elle en voulait aux sœurs d’Hélio sans même les connaître. Elles avaient préféré tourner leur dos à leur propre famille plutôt qu’enfreindre une tradition.

Il plongea à nouveau son regard dans les yeux de Natae, et ses pupilles scintillèrent.

— Voilà, comme ça tu sais tout.

— Oublie-les. Elles ne te méritent pas. Dis, qu’est-ce que vous pratiquiez, chez toi ?

— La télépathie. L’art de lire les pensées des autres, et pour les meilleures sorcières, d’implanter sa propre volonté.

— C’est pour ça que tu me regardes tout le temps dans les yeux ?

Hélio se redressa sur sa chaise, et ses joues rougirent.

— Perspicace. Désolé, c’est une mauvaise habitude. Merci de ne pas… Je ne sais pas comment le dire. Je suis content que tu n’aies pas changé d’avis sur moi, même en connaissant mon passé.

— La prochaine fois, demande-moi directement ce que je pense. Sinon, je vais être obligée de porter un bandeau pour protéger mon intimité.

— J’y réfléchirai, dit-il avec un clin d’œil.


Les jours s’écoulaient, et Natae passait tout son temps au mausolée. L’apprentissage d’une nouvelle pratique lui permettait de s’occuper l’esprit et d’échapper un peu à ses tourments. Elle réussissait maintenant à percevoir l’âme cachée derrière le voile, et avait même réussi à communiquer avec une sorcière de l’au-delà. Brièvement, certes, mais un succès reste un succès. Hélio flânait dans le mausolée, et venait régulièrement rendre visite à Natae pour lui donner des conseils.

Un soir, la matriarche annonça que la lune était pleine et que le rituel du contact aurait lieu. La présence de toutes les sorcières était obligatoire, comme à l’accoutumée. Après le dîner, le couvent se rassembla dans une salle que Natae n’avait pas encore eu la chance de visiter, cachée au fond du dédale de couloirs des catacombes. Les murs, comme partout ailleurs, étaient couverts de crânes compactés avec de la terre. Des étagères les longeaient, jonchées d’objets dédiées à divers pratiques allant des planches ouija aux pendules, en passant par les baguettes de sourcier. Au centre de la pièce, un cercle était gravé dans le sol, rempli d’inscriptions complexes et entouré de torches.

— C’est un peu long, mais c’est impressionnant la première fois, lui chuchota Hélio. Contente-toi de regarder en silence.

Natae jeta un œil aux sorcières autour d’elle. De tous les âges, elle reconnut quelques visages qu’elle croisait dans les couloirs ou dans le mausolée. Nyx, près du cercle, rassemblait les ingrédients nécessaires au rituel. Des herbes, que des corbeaux avaient amené les jours précédents ainsi que quelques fleurs, que Natae reconnu comme étant des chrysanthèmes. Un charbon incandescent.

— Séléné n’est pas là ? Je ne l’ai pas revu depuis mon arrivée et j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, demanda-t-elle.

— Je ne la vois quasiment jamais. Je suppose qu’elle a mieux à faire ? Peut-être qu’elle est dehors, répondit Hélio.

Nyx entassa les ingrédients au milieu du cercle et y frotta le charbon. Une flamme apparue, dévorant les fleurs et les herbes. Bientôt, un feu vivace dansait au milieu des inscriptions et il prit une teinte violette. Il grandi, bien au-delà de la taille que Natae avait estimé vu le peu de carburant qui lui était donné, et arrivait bientôt aux épaules de la matriarche qui se tenait devant. Elle tendit les bras vers les flammes et ferma les yeux.

— Ô sœurs perdues, âmes égarées. Entendez ma voix. Parlez-moi. Racontez-moi vos derniers instants, que je puisse récupérer vos ossements.

— C’est quoi le but ?

— T’as sûrement entendu parler de la guerre ? De ce que j’ai compris, certaines supérieures travaillent avec l’armée humaine. Nyx est terrifiée des conséquences potentielles des conflits qui ont lieu, alors elle a placé quelques pions. Ils nous laissent tranquille dans les catacombes, et en échange on les aide à se battre. Seulement, il arrive que des sorcières tombent au combat, et le rituel permet de les retrouver pour aller récupérer les crânes. Des supérieures seront dépêchées sur les lieux dès demain, si Nyx arrive à rentrer en contact avec les défuntes. T’inquiète, notre participation s’arrête à assister au rituel.

La matriarche restait silencieuse devant les flammes, les bras écartés. Les yeux fermés, elle resta ainsi pendant de longues minutes. Le brasier faisait rage devant Natae, qui y voyait bien plus qu’une simple flamme.


MARI

Son intronisation aurait lieu ce soir. Un banquet prendrait place dans la grande salle du monastère, et toutes les sorcières célébreraient leur nouvelle matriarche. Une dernière fois, elle toqua à la porte du bureau qui serait bientôt le sien.

— Entre, ma fille, répondit Hecate.

Elle se glissa à l’intérieur de la pièce et la matriarche l’accueilli avec une étreinte.

— Mère, j’aimerai offrir mon aide pour les derniers préparatifs. Je tourne en rond.

— Repose-toi ma fille. Tu auras bientôt plus de responsabilités que tu ne le voudras, alors profite de ces derniers moments de calme.

— Permettez-moi, alors, de vous poser une question. Je ne cesse de penser à Natae. Je n’arrive pas à l’oublier, ni à me résoudre à avancer sans elle. Comment aviez-vous réussi à faire le deuil de votre sœur ? Vous ne parlez jamais d’elle.

— Séléné… Il n’y a pas de bonne solution, Mari. Tout fera sens, avec le temps, et tes maux se dissiperont. En attendant, concentre-toi sur les sœurs qui te restent, celles qui sont toujours dans ce couvent. Tu devras faire preuve de robustesse et de justesse, ma fille. L’équilibre du couvent ne tient qu’à la direction d’une matriarche forte. Leurs regards seront touérns sur toi, et elles attendront beaucoup de ta part. Ce ne sera pas facile, mais je serais là pour t’accompagner dans tes premiers pas. Garde confiance. N’oublie pas ta sœur, mais n’oublie pas de vivre le présent. Concentre-toi sur ce que tu peux faire, plutôt que ce que tu aurais aimé avoir.

Pendant le banquet, l’attention de Mari ne quittait pas la place vide à ses côtés. Une chaise laissée pour Natae, qui lui manquait plus chaque jour. Elle ruminait les conseils prodigués par Hecate, sans réussir à en trouver le sens. Au fond d’elle, elle s’accrochait à l’espoir que quelque chose lui échappait. Elle était sûre d’avoir vu Natae lâcher sa faucille avant de tomber de la falaise, alors pourquoi ne l’avait-elle pas retrouvée sur le promontoire ?


NATAE

Les jours passaient et se ressemblaient de plus en plus. Elle n’arrivait plus à progresser, et voilà bientôt une semaine qu’elle n’avait pas franchi de nouvelle étape. Natae réussissait à saisir les âmes, mais ne pouvait pas encore rentrer en osmose avec elles. Tout au plus, elle arrivait à échanger quelques phrases avant de perdre prise.

— J’ai quand même du mal à voir l’intérêt de tout ça. Communiquer avec les morts, ça a son charme, mais c’est assez limité.

— Ça peut aller beaucoup plus loin, Natae. Avec assez de maîtrise, tu peux tirer l’âme vers toi et la ramener dans le monde des vivants pendant quelques instants. Je crois que c’est ce qui est fait sur le champ de bataille, d’ailleurs. Si tu leur donnes un peu de place dans ton propre corps, tu peux même canaliser leurs pouvoirs comme s’ils étaient les tiens.

— Tu sais le faire, toi ?

Hélio hésita et détourna le regard.

— Pas vraiment. Je m’en sors pas trop mal avec les crânes de familier, mais les âmes humaines c’est… trop pesant.

— Pesant ?

— Tu arrives à les percevoir, non ? Tu peux leur parler ? Imagine les avoir dans ta propre tête. C’est un peu comme si tu les absorbais en toi. Tes actions restent sous ton contrôle mais tu deviens sujet à leurs émotions. Quand je mélange ça avec la télépathie, je ne peux pas contrôler ce que je perçois quand l’autre âme est si proche de la mienne. Ce n’est pas comme avec toi, où je peux choisir quand je veux lire dans tes pensées. Quand c’est à l’intérieur de moi, je ressens tout. Et les émotions qui sont les plus puissantes, ce sont les dernières qui ont été vécues. Crois-moi, la mort, c’est horrible. C’est terrifiant. Froid. Solitaire.

Plus le temps s’écoulait, et plus Natae remettait sa place dans le couvent en question. Une partie d’elle était plutôt satisfaite de savoir que les Anâmenésiennes tiraient les ficelles du gouvernement dans l’ombre. Elle y voyait un moyen d’accomplir ce pour quoi elle avait décidé de quitter les Élémentalames, de rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient dans ce monde. Pourquoi se cacher, si elles étaient plus puissantes que les humains ? Mari n’avait pas tort, dans le fond. Les armes dont disposait le peuple étaient pour certaines bien supérieures au pouvoir des sorcières. En se plaçant stratégiquement aux postes clés, il était cependant possible de prendre contrôle de l’armement et de renverser le statu quo. Au tour des humains de vivre en reclus, le temps serait venu pour les sorcières de s’asseoir sur le trône. La loi du plus fort, comme le voulait la nature. Mais quelque chose clochait. La stratégie de Nyx était intéressante, mais elle ne voyait pas l’intérêt de mettre en danger les sorcières sur le champ de bataille. Comment étaient sélectionnées les combattantes ? Au-delà de ça, le monde extérieur lui manquait terriblement. Elle n’avait pas vu le soleil depuis son arrivée ici, voilà maintenant 2 lunes. Séléné était portée disparue depuis l’arrivée de Natae, et elle aurait bien voulu lui poser quelques questions sur sa vie, sa relation avec sa sœur, et quand est-ce qu’elle lui avait révélé qu’elle était toujours vivante. Aucune autre sorcière de son couvent ne semblait avoir atterri ici.

Le soir, dans sa chambre, elle se retournait sans cesse dans son lit. Ses doutes la tourmentaient, l’empêchant de trouver le sommeil. Elle décida qu’il était temps de tirer les choses au clair, ou au moins de poser ses questions à quelqu’un qui en saurait plus. Nyx. Elle sortit dans le couloir, et se dirigea vers la pièce de vie. Une sorcière avec qui elle n’avait jamais parlé se trouvait devant la porte qui séparait son dortoir du reste.

— Il est tard Natae. Tu devrais être dans ta chambre, dit-elle.

— J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes.

— Retourne te coucher. Tu pourras le faire demain.

La sorcière fit un pas de côté et se plaça devant la porte, barrant la sortie à Natae. Confuse, elle retourna dans sa chambre qui lui donnait plutôt l’impression d’être une geôle. Quelque chose lui échappait, et ça ne lui plaisait pas du tout. Son besoin de réponses ne devenait que plus pressant avec sa frustration grandissante. Son regard tomba sur son arme, posée sur le bureau. Elle ne s’en était pas servi depuis longtemps, les catacombes étant si dénuées d’énergie vitale.

Elle l’agrippa, passant ses doigts sur la plume de corbeau qui était accrochée au manche. Les pétales de rose séchés que Mari lui avait offert reflétaient la pâle lumière de la lanterne. Si elle ne pouvait pas sortir du dortoir, qu’il en soit ainsi. Quelqu’un d’autre le ferait à sa place. Se plaçant au milieu de la pièce, elle fit tournoyer la faucille au bout de quelques centimètres de chaîne. La lueur émise par la petite flamme derrière la lucarne se courba, absorbée par la lame qui dansait. Natae continua d’absorber la lumière ambiante, se concentrant sur la chaîne qui cliquetai au bout du pommeau. Elle ferma les yeux.

— Équilibre et précision, hein Mari ?

Elle les rouvrit, et regarda ses mains qui avaient changé d’apparence. En se rapprochant de la lanterne, elle pouvait apercevoir son reflet dans la lucarne. Le visage d’Hélio lui souriait, à la place du sien. Natae avait découvert comment porter la lumière sur son propre corps quand elle était encore sur l’île des Élémentalames, mais n’avait jamais trouvé d’utilité à porter la peau de quelqu’un d’autre. En distordant les rayons lumineux qui se reflétaient sur elle, elle donnait l’illusion d’une apparence qui n’était pas du tout la sienne. Par chance, Hélio faisait la même taille qu’elle.

Elle quitta la pièce et retourna dans le couloir. La sorcière la jaugea du regard, et Natae imita au mieux le sourire d’Hélio. Est-ce qu’il souriait bêtement à tout le monde, comme il le faisait avec elle ?

— Qu’est-ce que tu fais ici à une heure si tardive ? Dépêche-toi de retourner dans ta chambre, dit la sorcière.

Sans demander son reste, Natae baissa le menton et sortit du couloir. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait la chambre d’Hélio, mais elle n’était pas dans sa partie des dortoirs. Il dormait dans les chambres partagées, qui étaient probablement cachées dans un quelconque détour du dédale des catacombes.

Elle rejoignit la pièce de vie, presque vide à une heure si tardive. Nyx était assise à une table, discutant avec une autre sorcière. Son regard se posa sur Natae, et elle lui fit un signe de la main pour lui dire de se rapprocher.

— Hélio, tu tombes bien. Assieds-toi. La situation a évolué.

Elle aurait voulu faire disparaître son déguisement avant de tomber sur Nyx. La chance n’était pas de son côté. Même si elle pouvait mimer l’apparence du garçon, sa voix était une autre affaire. Trop tard pour faire marche arrière, Natae devrait se contenter de répondre le strict minimum en imitant son timbre au mieux. Elle s’assit face à la matriarche, et remarqua quelques lettres posées sur la table.

— Comment se passe l’initiation de Natae ? demanda Nyx.

— Bien.

— Est-ce que tu penses qu’elle a atteint un niveau suffisant ?

Suffisant, pour quoi ?

— Oui.

Nyx plissa les yeux, visiblement agacée.

— Hélio, je sais que tu n’es pas à l’aise avec ton rôle, mais le contrat était clair. Tu peux déjà t’estimer heureux d’avoir cette chance. Ta place ici est un cadeau, et nous pouvons continuer de fermer les yeux sur tes origines, à condition que tu remplisses ta part du marché. Nous faisons preuve de largesse envers toi, nous attendons ta gratitude en retour, ainsi que ta fidélité. La situation a évolué, et malheureusement le planning doit être accéléré. Le conflit s’envenime sur le front, et nous aurons besoin de Natae plus tôt que prévu. Demain sera la nouvelle lune. Nous pratiquerons le rituel, si tu estimes qu’elle est prête.

Au lieu de trouver des réponses, de nouvelles questions se bousculèrent dans sa tête, prenant la place des doutes qu’elle essayait d’éclaircir. Un contrat ? Un marché ? Un rituel ? La matriarche la dévisageait en silence, les lèvres pincées.

— Alors ?

— Oui, ça ira, répondit Natae.

— Assure-toi qu’elle reste d’une bonne disposition jusqu’au rituel. Son âme ne doit pas être teintée d’émotions négatives avant le dernier moment. Tu peux te retirer.

Elle se leva sans répondre et retourna vers les dortoirs. Se retenant de courir, elle essayait de contenir les émotions qui bouillonnaient en elle. La confusion, d’une part, mais surtout la frustration. Elle aurait dû essayer de poser plus de questions. Sa fierté avait pris le dessus, et son premier réflexe avait été d’essayer d’impressionner Nyx. Elle se précipita dans le couloir qui menait à sa chambre, prétextant à la sorcière qui se tenait devant la porte qu’elle avait oublié quelque chose. Elle rejoint sa chambre et claqua la porte avant que les premières larmes ne perlent sur ses joues.


HÉLIO

Plus tôt dans la soirée, une supérieure avait appelé Hélio pour lui demander de récupérer la faucille de Natae. Avare en détails, elle n’avait pas expliqué les raisons de sa demande, et avait préféré lui expliquer que sa requête était un ordre.

Il était parti visiter Natae dans sa chambre, cherchant des excuses pour lui emprunter sa lame. Connaissant la sorcière, elle ne se laisserait pas faire facilement, et il allait devoir faire preuve d’une bonne dose d’imagination pour inventer un mensonge plausible. Alors qu’il se rapprochait de la chambre de son amie, il la vit retourner à l’intérieur. Il colla son oreille à la porte, et l’entendit murmurer quelque chose à propos de sa sœur, Mari. Mauvais timing, Hélio était presque sûr que s’il la dérangeait maintenant, elle serait de mauvais poil.

Il réfléchit à une nouvelle approche, un autre moyen de récupérer son butin sans que Natae ne se doute de quelque chose. Des pas se rapprochaient de la porte, elle allait ressortir de la pièce. Il recula d’un bond et se cacha dans un recoin du couloir. Sous ses yeux ébahis, il se vit sortir lui-même de la chambre de Natae, et se regarda s’en aller.

Peu importe ce qu’elle manigance. Il se glissa à l’intérieur, et fut bien déçu de trouver la salle vide. Rien sur le bureau, et rien sous le lit. Le plus simple aurait été de lui voler la faucille, mais apparemment ce ne serait pas si facile. Perdu pour perdu, il se résolu à attendre son retour, et il trouverait bien un moyen de la convaincre. Ou peut-être de la faire chanter, même si l’idée le rebutait.

Les minutes passaient, et Natae ne revenait pas. Puis la porte se rouvrit.

— Ah te revoilà, dit Hélio.

Natae sursauta en poussant un petit cri, puis s’empressa de passer une main sur ses joues humides.

— Pas mal, dis donc, c’est super ressemblant. Il manque juste un grain de beauté dans mon cou, mais sinon c’est top. Tu fais souvent ça ?

Il la fixa du regard et ses yeux scintillèrent. Il perçut en elle ses doutes, son stress. Mais surtout sa panique. Des images se formèrent dans son esprit, une discussion avec Nyx. Le rituel, demain. Et surtout, Natae qui disait qu’elle était prête.

Elle posa sa faucille sur le bureau avant de se retourner vers Hélio.

— Je te donne 5 secondes pour t’expliquer, avant que je m’énerve, dit-elle.

Un vent de panique soufflait dans son esprit, le château de cartes menaçait de s’effondrer.

— Merde. Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Enfin non, je suis désolé, déjà. Excuse-moi, Natae. Promis, je voulais t’en parler. Ça me ronge de l’intérieur depuis ton arrivée mais je n’avais pas le choix. Je pensais que j’avais le temps, que j’allais trouver une solution.

Il avait trouvé plusieurs idées pour amener le sujet de la faucille dans la discussion, mais aucune pour parler du rituel. Démuni, il avait l’impression de regarder son monde s’effondrer autour de lui. Il voulait s’excuser, s’expliquer, lui apporter des réponses. Tout en même temps. Il ne voulait pas perdre Natae. Il ne pouvait pas perdre sa seule amie. Et pourtant, il se savait en tort, depuis le début. Sa culpabilité le rongeait.

— Arrête. Commence par le plus simple : qu’est-ce que tu fous dans ma chambre. Sois honnête. Je veux bien te donner une chance, mais tu dois jouer franc jeu.

Trop tard pour mentir.

— On m’a demandé de venir récupérer ta faucille. Je pensais venir te parler, te demander gentiment de me la prêter. Je ne savais pas pourquoi elle la voulait si tôt, mais vu ta petite discussion avec Nyx, ça me semble plus clair. Elle veut s’assurer que tu ne va pas faire capoter le rituel de nouvelle lune. Je pensais qu’on avait plus de temps. Bref, je venais te voir, et je t’ai vu sortir de la chambre. Enfin, je me suis vu sortir de ta chambre, alors j’ai décidé d’attendre ton retour pour savoir à quoi tu jouais.

— Le rituel. Explique.

Hélio baissa ses yeux larmoyants, cherchant ses mots. L’heure était venue. Depuis des jours, il sentait les mâchoires de son double-jeu se refermer sur lui. Son petit manège aurait pu fonctionner sans problème si Natae était comme les autres sorcières. Mais il ressentait envers elle quelque chose de différent. Elle ne le jugeait pas. Elle le respectait, même.

— Tu vois le rituel qui prend place les soirs de pleine lune ? Pour communiquer avec les sœurs perdues ? Le feu violet, faut voir ça comme une porte vers le monde d’après. A la pleine lune, on peut faire venir les âmes cachées derrière le voile vers nous. A la nouvelle lune, on peut pousser des âmes vers l’autre côté. De ce que j’en sais, ça permet de préparer des nouvelles combattantes. Je n’ai jamais vu ce deuxième rituel de moi-même, c’est plutôt rare et personne n’y assiste à part Nyx et certaines supérieures.

— Quel est le rapport avec moi ?

— Avant ton arrivée, j’étais le prochain sur la liste. Et puis la matriarche a changé d’avis, va savoir pourquoi. Elle m’a dit que tu étais un cadeau du ciel, que tu serais parfait pour les combattantes. Je crois qu’elle avait eu une lettre d’Hecate qui lui chantait tes louanges, ta maîtrise des éléments qui dépasse de loin les capacités des autres sorcières.

— Et donc j’ai pris ta place dans la liste d’attente ?

— En quelque sorte. Nyx m’a dit que je serais chargé de ta préparation. Il fallait que tu apprennes l’anâmenèse, au moins les bases, pour que ton âme soit plus fiable. Plus facile à manier. Si tout se passait comme prévu, alors tu serais la prochaine victime du rituel et on m’a promis qu’on me laisserait tranquille en échange.

— Victime ?!

Hélio failli s’étouffer. Il en avait déjà trop dit, ses mots lui échappaient. Mais il n’arrivait pas à mentir, pas à elle. Trop tard pour faire marche arrière.

— Écoute-moi Natae, je t’en supplie, ne m’en veux pas. Au début, j’étais d’accord avec son marché. Je ne veux pas mourir. J’ai trop peur. J’ai vu derrière le voile, je sais ce qu’on ressent dans les derniers instants.

Il éclata en sanglots et essaya tant bien que mal d’en étouffer le bruit. Du coin de l’œil, il aperçut les poings serrés de Natae. Il n’osait plus la regarder dans les yeux.

— Continue.

— Le rituel, de ce que je sais, consiste à séparer ton âme de ton corps, et à la projeter de force de l’autre côté. Ton corps restera ici, mais tu seras coincée derrière le voile. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite, mais je suppose qu’ils veulent tes pouvoirs pour se battre. Et peut-être qu’ils n’ont pas le temps de te former au combat, j’en sais rien.

— La matriarche veut… mon crâne ? Elle veut faire de moi une arme ?

— Tu aurais dû dire à Nyx que tu n’étais pas prête. C’est ce que moi je lui aurais dit. Quand j’ai appris à te connaître, j’ai changé d’avis, Natae. Je ne veux pas te perdre. Je sais que je ne suis pas bien placé pour te dire ça, mais je te demande de me croire. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui ne me juge pas, tu sais. Les autres sorcières portent un masque, elles sont polies avec moi, mais je sais qu’en leur for intérieur, elles se disent toutes que je n’ai rien à faire ici. Toi, tu es différente. J’ai essayé de changer d’approche, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te ralentir. Pour gagner du temps. J’ai essayé de te déconcentrer pendant tes entraînements. J’ai essayé de te donner de mauvais conseils. Mais tu progressais trop vite, et je ne savais plus comment t’arrêter. Je ne pouvais pas te dire la vérité.

— C’est tout ?

— S’il te plaît Natae, ne me déteste pas.

— Lève la tête, Hélio. Regarde-moi dans les yeux.

Il se redressa, les joues humides. Ses yeux scintillèrent.

Elle voulait tout détruire. Sa chambre, la matriarche, le couvent. Tout. Son sang bouillonnait dans ses veines à l’idée d’avoir été bernée de la sorte. Elle regardait Hélio qui pleurait, mais elle ne ressentait pas de haine envers lui. Elle éprouvait plutôt de la pitié. Est-ce qu’elle aurait fait pareil à sa place ? Aucun doute. Elle aurait sacrifié n’importe qui pour survivre. Sauf Mari, peut-être.

Dans son esprit, des images lui parvenaient de l’imaginaire de Natae. Elle courait, dehors, dans une forêt. Et il était à ses côtés.

— Tu veux t’enfuir ? Ça ne marchera jamais, tu sais. Elles te retrouveront. Les corbeaux te suivront partout et elles te traqueront. Et ça, c’est si tu arrives à sortir d’ici.

Les images continuaient de se former à toute vitesse dans sa tête, et se projetaient dans l’esprit d’Hélio. La salle du rituel. Du sang sur les murs. Sa sœur qui lui tendait la main. Son esprit s’emballait en imaginant toutes les échappatoires possibles.

— Je vais me battre Hélio. Et si tu veux te faire pardonner, tu peux te battre avec moi. Je n’ai pas besoin de ce couvent. Pas besoin de ces sorcières. Je tracerai mon propre chemin. Mais j’ai besoin de toi.

Elle fixait son regard avec ardeur. Il écarquilla ses yeux qui scintillaient toujours.

— T’es complètement malade, murmura-t-il.

— Dis-moi plutôt comment je peux envoyer une lettre discrètement. Je suppose que les supérieures lisent tout le courrier sortant ?


NATAE

Elle se trouvait dans la pièce du rituel, avec Séléné et une autre sorcière, plus vieille, qu’elle reconnue comme une des supérieures. La journée s’était passée dans le calme, et Natae avait feint la docilité et l’ignorance. Après le repas, la sœur d’Hecate avait refait surface comme par magie et lui avait demandé de la rejoindre, et de venir seule. Hélio était resté dans le réfectoire, regardant son amie partir sans rien dire.

Comme convenu, elle lui avait confié sa faucille après la discussion de la veille. Peut-être qu’il avait raison, peut-être qu’elle était folle. Mais elle n’avait pas d’autre plan. Il fallait que ça marche, et elle avait besoin de lui.

— Ma fille, je suis fière de toi. Comme ma sœur, je suis impressionnée par tes capacités, dit Séléné.

Natae l’écoutait en silence, sentant sa rage monter. Elle essayait de se contenir, au moins pour l’instant. Il lui fallait gagner du temps.

— Cette soirée sera la plus importante de ta vie. Il est temps pour toi d’accomplir ton destin, et de rejoindre les rangs des combattantes. Nous n’avons pas pu en discuter avant, et je suis navrée de ne pas avoir pu passer plus de temps avec toi, mais la situation est compliquée. Nous avons besoin de ton aide.

Elle aurait arraché le sourire confortant que Séléné portait, si elle pouvait.

— Que va-t-il m’arriver ?

— La plus belle chose qui peut arriver aux sœurs de ce couvent. La consécration de tes années de pratique. La reconnaissance que tu es une sorcière digne de ce nom.

— Je manque sûrement de recul, mais je suis tentée de penser que tuer ses meilleurs éléments, ce n’est pas une stratégie très viable pour la longévité du couvent.

La façade chaleureuse de Séléné disparue pendant un instant, et elle jeta un regard en biais à la supérieure qui se terrait dans un coin de la pièce.

— Que veux-tu dire par là ?

— Je ne suis pas dupe, ni niaise. Vous devriez avoir honte de souiller ainsi l’image de Séléné. Ayez au moins le courage de montrer votre vrai visage, Nyx. Cette mascarade a assez duré.

Sa silhouette se déforma, et l’apparence de Séléné disparue. Nyx pris sa place, portant un crâne dans sa main.

— Quelle remarquable perspicacité. Ne sois pas vexée. Pardonne-moi, je pensais que prendre l’apparence d’une sorcière Élémentalame serait plus rassurant pour toi. Peut-être que j’avais tort.

— Je ne suis pas vexée. Je suis déçue. Déçue qu’une matriarche comme vous, qui a toutes les cartes en main pour changer la donne, se contente de se soumettre à l’ordre établi. Vous êtes une fraude, indigne de votre poste. Comme toutes les autres. Vous vous contentez de votre titre ridicule, feignez d’avoir le contrôle de la situation, mais vous préférez sacrifier vos propres filles plutôt que de vous mettre en danger. Et pourquoi ? Pour un conflit qui ne nous concerne même pas ?

— Qui t’a dit ça ? Hélio ?

— Hélio n’a rien à voir avec tout ça. Vous croyiez vraiment que j’avalerai votre mensonge ? Séléné ? La jumelle d’Hecate, mais qui fait la moitié de son âge ? Depuis combien de temps est-elle morte ?

Nyx fit un signe de tête à sa comparse, qui tendit les mains devant elle. Natae sentit son corps se raidir. Elle essaya de faire un pas en arrière, pour s’éloigner de la matriarche, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle sentit une autre présence dans sa tête, comme si quelqu’un s’immisçait dans son esprit.

— Il suffit. Ton insolence n’a pas sa place en ce lieu sacré. Tu en a assez dit.

Faisant volte-face, elle se rapprocha du cercle entouré de torches. Comme pour le rituel de pleine lune, elle frotta un charbon incandescent sur les herbes séchées et les fleurs disposées au sol. Une flamme apparue et grandi, prenant une teinte violacée.

Natae voulait répondre, mais elle n’arrivait plus à ouvrir la bouche. Malgré elle, elle fit quelques pas pour se rapprocher du feu. Elle senti la peur qui montait en elle. La panique, à l’idée qu’Hélio la trahirait. Que leur plan allait échouer. D’une oreille, elle entendit un coassement au loin.

Nyx se posta face à Natae, et posa sa main sur son front. Une sensation étrange lui parcourut le corps, comme si elle était prise de fourmis. Elle eut l’impression que sa conscience se faisait arracher de son propre corps, et qu’elle regardait la scène depuis l’extérieur. Une étreinte glacée, entre ses tempes, venait la tirer en avant. Elle se sentait de plus en plus éloignée de son enveloppe et se voyait elle-même, debout face à la matriarche.

Un corbeau fit irruption dans la salle avec un coassement sonore, portant dans ses griffes une faucille à chaîne. Voltigeant dans la pièce, il lâcha son butin aux pieds de Natae avant de foncer en piqué sur la supérieure. Il lui lacéra les yeux à l’aide de ses griffes, lui arrachant un cri de douleur et la forçant à reculer. Acculée contre le mur, elle ne pouvait pas s’échapper de l’oiseau qui continuait de lui griffer le visage.

Natae sentit sa force lui revenir et l’autre présence disparu de sa tête. Elle leva brusquement les bras, repoussant la matriarche. Surprise, Nyx lâcha prise. La jeune sorcière eut l’impression que son esprit revenait en elle comme un élastique qu’on relâchait après l’avoir distendu et se pressa de ramasser son arme à ses pieds. Le corbeau vint se poser à côté d’elle, et il grandit pour reprendre la forme d’Hélio qui portait dans sa main un petit crâne d’oiseau.

— Pfiou !

— Toi. J’ai eu tort de te faire confiance, petit effronté, dit Nyx en grinçant des dents. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a bien longtemps. Les sorcières impures n’ont rien à faire dans un couvent.

D’un geste sec, Natae abattit sa faucille qui fendit l’air et frôla la joue de Nyx, arrachant un filet de sang. La lame continua son chemin et atterri dans les flammes qui rugissaient à côté de la matriarche, absorbant les exaltations violettes. Dans le coin de la pièce, l’autre sorcière hurlait de douleur en se tenant le visage.

— Petite garce ! Tu n’as pas conscience de la gravité de ce que tu es en train de faire. N’oublie pas ta place. Tu n’es qu’une sorcière amateure, une moins-que-rien. Sans couvent. Sans communauté. Comme toi, Hélio. Nous vous avons recueilli et avons fait preuve de grâce. Espèces d’ingrates !

— J’ai tout à fait conscience de la gravité de mes actes, rassurez-vous. Et je n’ai aucun problème à m’opposer à vous. Ou à ce couvent. Ou aux sorcières. Votre volonté de suivre la doctrine à la lettre vous mènera à votre perte, et je n’ai pas envie de vous suivre dans votre folie.

— Tu ferais bien de te remettre en question, reprit Nyx en portant sa main à sa joue sanguinolente. Il n’est pas encore trop tard pour faire marche arrière, je saurais te pardonner. C’est ta dernière chance. Tu es jeune et immature. Il en va de même pour toi, Hélio. Tu ne rends pas compte de la clémence qui t’es accordée au sein de ce couvent. Vous pensez savoir comment fonctionne le monde, mais vous vous trompez.

Ramenant sa lame à elle, Natae regarda les reflets violets qui dansaient ça la surface de la faucille.

— Peu m’importe.

— Et tu comptes la suivre dans sa folie, toi qui ne sait même pas rentre en anâmnèse avec une autre sorcière ? Tu n’es rien de plus qu’une erreur dans l’histoire des sorcières. Une ignonomie que les années effaceront.

Ses genoux tremblaient. Cette fille était vraiment complètement malade. Mais peut-être que la folie, c’était ce qui lui manquait. Pour la première fois, Hélio avait l’impression d’être le maître de son propre destin et d’enfin faire ses propres choix. Il ne voulait plus se plier aux ordres des autres sorcières, dans l’espoir d’obtenir leur approbation. Il suivrait Natae, même si elle avait manifestement décidé de les condamner tous les deux.

— Allez vous faire foutre, vous et toutes les autres sorcières. Je vous laisse leur passer le message.

— Nous nous ferons notre propre place, avec ou sans vous. Nous ne nous soumettrons pas aux humains, continua Natae.

— Vous ne connaissez rien du fonctionnement de ce monde. S’opposer à l’équilibre que nous avons construit reviendrai à rompre la stabilité précaire entre les humains et les sorcières. Tout s’effondrerait.

— Alors qu’il en soit ainsi. Nous reconstruirons un nouveau monde sur les cendres de l’ancien, dit Natae.

Elle fit tournoyer sa faucille, faisant danser les flammes violettes autour d’Hélio et elle.

Leur plan ne pouvait même pas être qualifié de bancal. Elle ne savait pas ce qu’ils trouveraient de l’autre côté du voile, mais c’était le seul endroit où les sorcières ne pourraient pas les suivre à la trace. Si Nyx voulait l’envoyer dans le monde d’après, elle le ferait selon ses propres conditions. De son plein gré, d’une part, et en possession de son corps, d’autre part.

Laissant le feu former un tourbillon autour d’eux, Natae regarda Hélio qui lui souriait. Le brasier se répandit à leurs pieds, et ils se laissèrent engouffrer par sa douce chaleur.

— Merci, Hélio.

— J’espère qu’on n’est pas en train de faire la plus grosse connerie de notre vie.


MARI

Un corbeau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Elle se leva de son bureau, ouvrit la lucarne et le laissa entrer. Il déposa la lettre qu’il portait dans son bec. D’une main, Mari lui caressa le crâne en souriant.

Mari, ma chère sœur. Désolée d’avoir attendu si longtemps. Je ne savais pas comment te le dire. Ou même si je devais te le dire. J’ai survécu au duel. Je me suis échappée. Hecate m’a envoyée dans un couvent à Paris, dans les catacombes. Tout va bien pour moi. Tu me manques, et j’ai hâte de te retrouver. Ta sœur qui t’aime - Natae.

Elle passa ses doigts sur le papier, incrédule. Sa sœur était donc toujours vivante. Des vagues de soulagement envahirent son cœur. Sa jumelle n’avait pas pour habitude d’être si brève et succincte. Elle cachait quelque chose.

En bas de la lettre, une partie décolorée attira son attention. Une trace grisâtre semblait recouvrir la blancheur du papier. Mari essaya de gratter avec son ongle, plongée dans ses pensées. Sous son toucher, la tâche se dissipa dans un reflet lumineux.

Les matriarches nous mentent.