Fantastique
- 13 Sep, 2026
#25 - Abaddon
La 25ème nouvelle 📖 Je pensais pas en arriver jusque là au début, pour être tout à fait honnête ! C'est déjà un beau chemin de parcouru et j'en suis pas peu fier. Pour marquer le coup, j'ai voulu écrire quelque chose qui me trottait dans la tête depuis un moment. Au cours du challenge, j'ai tenté pas mal de petits trucs différents. Différents genres, différents styles de narration, différentes façons de raconter une histoire etc. Et j'ai pris (beaucoup) de plaisir (parfois) (et parfois moins) (des fois c'était chiant mais bon faut pas dire), surtout pour la nouvelle #3 - Élémentalames et sa suite #8 - Anâmenèse. Pour la #3 je voulais me pousser à essayer d'écrire quelque chose de fantastique, avec un combat stylé. Pour la #8 je voulais explorer la narration avec plusieurs points de vue. Et pour la 25ème nouvelle, je me suis dit que c'était le bon moment d'écrire ✨la suite✨, et de me pousser plus loin, de continuer sur ma lancée, et d'essayer d'écrire quelque chose avec plusieurs trames narratives en même temps. Je vais abréger la partie "je raconte ma vie", peut-être que j'en ferais un post à part. Mais believe me, j'en ai chié. J'ai mis en pause le challenge pendant 2 semaines, parce que ça faisait beaucoup trop de boulot d'avancer sur ce gros chantier (qui n'a fait qu'enfler au fur et à mesure que j'étoffais mes idées). Le résultat est un mastodonte qui brouille encore plus la ligne entre nouvelle et roman sérialisé. 15000 mots, des dizaines d'heures de taf, et un texte dont je suis fier malgré ses défauts (c'est beau, c'est comme si c'était mon enfant, je l'aime même si je le trouve moche par endroits). Pas de musique recommandée, il faudrait toute une playlist pour coller à chaque séquence et c'est trop compliqué de dire "à ce moment, écoute ça, et quand il se passe tel truc, change pour cette musique". Faudra attendre le contrat avec Netflix pour la version immersive. Prenez votre temps pour le lire, en plusieurs fois probablement. Prenez une tisane, aussi. Et lisez les deux préquelles en amont si ce n'est pas déjà fait, sinon ça n'aura aucun sens. Si c'est déjà fait, vous devriez vous en sortir, et j'ai essayé de remettre les concepts clés rapido en rappel quand c'était nécessaire. J'ai volé l'illustration, c'est la couverture de la BO de Haven que j'ai écouté en partie en écrivant, et ça colle parfaitement à une des scènes. Et c bo. #25 - Abaddon MARI Le silence régnait dans le bureau de la matriarche qui était désormais le sien. Assise du côté inhabituel de cette table en bois vernis, Mari n’arrivait pas à se faire à sa nouvelle place dans cette pièce, ni à l'idée que l'ancienne matriarche n'était plus là pour la guider et qu’elle devait maintenant endosser ce rôle auprès de ses sœurs. La cérémonie d’intronisation avait eu lieu la veille, avec son banquet, les congratulations des autres sorcières, les chants, les danses, les embrassades et les cadeaux attentionnés. Et le deuil indicible, la chaise destinée à sa sœur Natae qui était restée vide. Une tradition que les sorcières du couvent ne célébraient que toutes les milles lunes, mais pour laquelle elles mettaient toutes le cœur à l’ouvrage, essayant tant bien que mal de ne pas sombrer dans la saudade pour se concentrer sur l'avenir. Avant de lui confier ses responsabilités, Mère Hecate avait apparemment pris le temps de ranger la pièce, ramassé tous les livres qui traînaient au sol pour les ranger dans les immenses bibliothèques qui bordaient les murs, rassemblé toutes les plantes et autres ingrédients dans des bocaux soigneusement alignés sur le rebord de la fenêtre, et même débarrassé le bureau qui était jonché de paperasse lors du dernier passage de Mari. Aujourd’hui, il n’y restait plus que la lettre que lui avait envoyé sa sœur jumelle, qu’elle croyait morte. Une lettre courte qui ne lui ressemblait pas, mais qui portait pourtant bien sa plume. Et surtout, un dernier message qui était dissimulé sous une manipulation de lumière. “Les matriarches nous mentent”. Que voulait-elle dire par ces quelques mots ? Comment pouvait-elle le savoir ? Et surtout, était-elle en danger ? La lumière pâle de la bougie éclairait à peine le papier, mais Mari l’avait lu tellement de fois à la recherche de petits détails, d’un indice laissé par sa sœur, d’une explication, qu’elle s’en souvenait désormais par cœur. Elle voulait en parler à Hecate, en fait elle bouillonnait de lui en parler, d'exiger des explications, de l’obliger à avouer ses supposés mensonges, de lui dire la vérité. Elle rêvait de l'entendre dire que le duel n'était qu'une vaste supercherie, que Natae reviendrait bientôt vivre dans le couvent auprès des siennes. Mais l'espoir ne reste qu'espoir, parfois loin de la terrible vérité. La suspicion croissante dans son esprit entachaît l'admiration qu'elle portait envers sa mère. Dans un soupir, elle se leva et commença à faire les cents pas dans le bureau circulaire à la recherche d’une réponse, comme si elle était cachée juste sous son nez. Sûrement qu’en y réfléchissant assez, en retournant la situation dans tous les sens, elle finirait par trouver une justification, une autre façon de voir les choses qui laisserait entendre que Hecate ne lui avait pas menti, que la lettre était forgée et que la vie reprendrait son cours en laissant derrière cet épisode de doute. Rien. Elle attrapa les cartes de Tarot qui étaient posées sur une étagère et se rassis. Les cartes étaient chaudes, pas comme une chaleur estivale, mais comme une douceur réconfortante qui l’appelait et qui l’incitait à les retourner. Elle prit la carte qu’elle avait tiré avant son duel et qu’elle gardait avec elle depuis, XXII – Le Monde, la remis dans le paquet et ferma les yeux. Concentrant son esprit sur les illustrations, elle vit toutes les possibilités du futur s’étaler devant elle, les imagina étalées sur la table et danser sur le bois vernis. Il y avait un trou, un rappel qu'une carte manquait à l'appel. Celle de Natae. Elle vit dans son for intérieur, par la voix des cartes, que c’était l’atout sans numéro : Le Mat. — Tu m’avais montré une fausse carte, méchante poulette, se dit-elle en souriant. Les cartes mirent fin à leur valse et elle ouvrit les yeux, plaça sa main au-dessus de la table et la laissa se poser sur l’une d’elle au hasard. Ses ongles effleuraient à peine la carte qu’elle se retourna pour dévoiler la prédiction : le 10 d’épées. Un frisson la parcouru alors que ses doutes revinrent l’obséder. L’illustration présentait une personne gisant au sol, face contre terre, avec dix épées plantées le long de son échine. La carte symbolisait l’épuisement, une épreuve douloureuse arrivée à son terme. L’échec, la rupture, la fin. La mort. Et quelque chose au fond d’elle se formait, une angoisse dévorante qui lui disait que peut-être, aussi incroyable que cela puisse sembler, peut-être ces épées étaient celles de ses sœurs. Des Élémentalames plantées dans le dos de leur nouvelle matriarche. Et selon toute logique, elles seraient menées par Hecate, qui lui mentait, et la lettre de sa sœur était un avertissement. Son cœur s’emballait et son esprit ne voulait plus laisser de place au calme et à l’équilibre. Arpentant à nouveau la pièce qui lui semblait plus petite et plus sombre qu’auparavant, elle cherchait à tout prix, non plus à comprendre, mais comment s’échapper. Comment s’en sortir. En qui elle pouvait encore faire confiance. Et la solution lui parue si évidente qu’elle se demanda comment elle avait pu ne pas y penser avant, pourquoi elle s’était laissée emportée comme ça. Elle caressa le grigri accroché au bout de sa rapière posée contre le bureau, offert par sa sœur juste avant leur duel, et surtout la plume du corbeau qui les avait amenées toutes les deux au couvent à leur naissance. Elle attrapa un bout de papier, et griffonna : Natae, ma chère sœur. Tu ne peux imaginer le soulagement que je ressens d’avoir de tes nouvelles, et qu’elles soient bonnes ! Tout va bien pour moi, je suis désormais la matriarche comme prévu. J’aimerai pouvoir te revoir, j’aimerai tant te raconter la cérémonie ! J’ai hâte de te revoir, tu me manques. Je t’aime, petite cocotte. - Mari En reposant la plume, elle s’imagina sa sœur. Elle lui aurait sûrement dit quelque chose comme “Dix contre une ? Il leur faudra au moins ça pour te faire tomber, petite cocotte”. NATAE Les flammes violettes ne les suivirent pas de l’autre côté du voile. Natae laissa sa faucille retomber à ses côtés une fois la chaleur disparue et rouvrit les yeux. Hélio était à ses côtés, blanc comme un linge mais à priori entier. — T’es folle, complètement tarée, et moi je suis un malade de te suivre. Les catacombes avaient disparu en emmenant avec elles les autres sorcières qui y résidaient, et ils se trouvaient maintenant dans un espace qui s’étendait à perte de vue dans toutes les directions. Le sol grisâtre qui tendait vers un vert fatigué était plat sur des kilomètres et aucun relief ne venait briser la ligne d’horizon. Natae se sentait comme suspendue dans un monde en stase, à moitié visible et perceptible comme si ses yeux n’arrivaient pas à faire le point sur ce qui les entourait même si l'endroit lui paraissait bizarrement familier. — Tout va bien ? demanda-t-elle. Il tremblait de la tête aux pieds, se mordait les lèvres, sursauta en l’entendant et releva le menton avant de répondre : — Tu sais, je ne pensais pas que l’autre côté, ça ressemblait à... ça. Je sais pas, j’imaginai que ça ressemblerait plutôt à l’enfer, un monde de lave et de démons, peut-être même une copie conforme du monde des vivants. N’importe quoi, en fait. Sauf ça. Elle fit quelques pas et senti le sol résonner sous ses pieds, comme si des ondelettes se propageaient sous elle à la manière de gouttes d’eau tombant dans un lac. Elle ne ressentait rien, pas d’odeur, le silence étouffant parfois brisé par les respirations laborieuses d’Hélio, il ne faisait ni chaud ni froid. Rien. — Et maintenant ? dit-elle. — Comment ça, et maintenant ? Tout ça, c’était ton plan ! C’est moi qui devrais te demander ça ! — Alors, demande. — Et maintenant ? répondit Hélio. — J’en sais rien. Je n’ai pas réfléchi jusque-là. Mais on s’est échappés des griffes de Nyx, c’est déjà pas mal, non ? Il rit, un petit hoquet nerveux qui ramena un sourire sur son visage blême. Un peu de chaleur. Elle se sentait mal pour lui, mal de l’avoir embarqué dans le danger alors qu’il aurait pu s’en tirer indemne s’il avait fait ce qu’on demandait de lui, de sacrifier cette fille qu'il connaissait à peine pour sauver sa peau. Il avait décidé de trahir les sorcières du couvent de l’Anâmenèse, alors qu’elles l’avaient recueilli, il avait abandonné sa mission et s’était retourné contre la matriarche dans l’espoir de sauver Natae. Et maintenant, il était coincé ici avec elle. — Merci, Hélio. — Attends un peu, je pense que je ne vais pas tarder à regretter mon accès de bonté. Ah, tiens, je crois que je le regrette déjà. Il lui sourit et plongea ses yeux scintillants dans ceux de Natae avant de les détourner subitement. — Pardon, mauvaise habitude. Promis, je ne lirais plus ton esprit sans te demander. Il tenait toujours dans sa main le crâne de corbeau qu’il avait utilisé pour la sauver. Hélio agita l’autre main comme pour chasser un moustique près de son visage, puis se baissa pour frotter sa jambe, et continua en frottant le bras. — Tout va bien ? — Tu ne les sens pas ? J’ai l’impression d’être dans un essaim de moucherons ou je ne sais pas quoi. C’est comme si j’étais entouré d’insectes qui me rentrent dedans. Je ne suis pas une fenêtre les gars, laissez-moi tranquille. Natae laissa un souffle lui échapper en regardant Hélio gesticuler, il était redevenu un peu plus lui-même, ce garçon incapable de rester sérieux et qui se cache derrière son sourire. Mais elle ne ressentait pas ce dont il parlait. Plus précisément, elle ne ressentait rien du tout, elle qui était d’habitude en synchronie avec les éléments et le monde qui l’entourait, il n’y avait plus rien. Plus de vie. L’absence. — Je suppose qu’on devrait partir explorer, voir si on ne trouve pas... N’importe quoi en fait, voir si on trouve quelque chose tout court. Ils prirent une direction au hasard et se mirent à marcher, à errer sans vraiment de but, à la recherche d’une façon de s’échapper de cet abysse sans fin. Natae enroula la chaîne de sa faucille pour la ranger et essuya la lame entâchée d’une trace de sang. Celui de Nyx. Elle espérait que la blessure qu’elle lui avait infligée à la joue ne cicatriserait pas correctement, qu’elle s’infecterait et qu’elle en souffrirait. C’était tout ce que méritait cette matriarche d’une lâcheté sans pareille, qui préférait s’allier aux armées humaines et offrir ses sœurs en chair à canon pour leurs guerres de pacotille, plutôt qu’user de son influence et de leur pouvoir pour renverser la tendance et rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient. — Tu penses qu’il se passera quoi, si on ne trouve pas comment s’échapper ? demanda Hélio. De ce que je sais, ce n’est pas la norme d’être de l’autre côté du voile avec une enveloppe physique. — Aucune idée. Probablement qu’on mourra de faim ou de soif. Rien de très glorieux. Dis, ces flammes violettes, tu sais ce que c’est ? Si on arrive à en trouver ou à en produire, je pourrais les faire danser avec ma lame pour nous refaire passer de l’autre côté. — Oui bien sûr, Nyx m’a enseigné tous ses secrets quand j’étais au couvent ! Elle a aussi pris le temps de me donner sa recette de soupe à l’oignon, elle m’a raconté toute son histoire, son ascension à la matriarchie et même donné des conseils pour bien ranger les crânes des sorcières dans les étagères des archives. — Plutôt non, du coup. — Complètement non. Je n’ai assisté au rituel qu'une poignée de fois, et je n’étais pas vraiment concentré sur les étapes, plutôt sur le spectacle. Cela dit, ce n’est que pendant les soirs de pleine lune que les flammes permettent de ramener des âmes vers le monde des vivants. Donc dans une quinzaine de jours, on aura bien le temps de mourir de faim d’ici là. Ils errèrent ainsi pendant de longues heures, peut-être dix, peut-être moins. Dur à dire, tant les repères manquaient dans cette immensité vert-de-gris. Natae était plongée dans ses pensées, elle cherchait une idée pour sortir d’ici, ou au moins survivre jusqu’à la prochaine pleine lune durant laquelle Nyx essayerait sûrement de venir les chercher. Ils parlaient peu, et elle jetait de temps en temps un regard à Hélio qui s'enfermait dans un mutisme qui ne lui ressemblait pas, ou qui s’agitait pour se débarrasser de moustiques invisibles. Il n’y avait rien, peu importe dans quelle direction ils jetaient leurs regards. Rien à part cette petite voix qu'elle entendait parfois. La seule preuve qu'ils se déplaçaient vraiment dans cet espace qui leur apparaissait statique était les perturbations que leurs pas produisaient sur le sol. Après une durée interminable, Hélio fini par rompre le silence, s’arrêta et ouvrit la main. — Attends, il y a un truc bizarre. Le crâne du corbeau chauffe. — Et ? — J’en sais rien. Il chauffe. C'est pas normal. Natae perçu comme une lumière évanescente qui se coucha sur les ossements, l’enveloppant délicatement avant de briller si fort qu’elle fut obligée de fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, Hélio regardait sa main la bouche grande ouverte alors qu’un corbeau s’y tenait perché, agitant la tête de gauche à droite. Il émit un petit croassement accompagné d’un battement d’ailes, et donna des coups de becs affectueux sur les doigts d’Hélio. — Qu’est-ce que t’as fait ? — Moi ? Rien ! Promis ! Il est juste apparu comme ça ! Il caressa la tête du petit oiseau en le regardant dans les yeux et son propre regard scintilla pendant quelques instants. — Il me dit que son âme est revenue d’elle-même en sentant sa dépouille dans les parages. Il s’est reformé ! Je n’ai même pas besoin de te regarder pour savoir ce que tu penses. Non, Natae, on ne va pas le manger. De toute façon, ça ne va pas nous nourrir très longtemps. — Ce n’est ... N’importe quoi. Le corbeau pris son envol et commença à tourner autour d’eux, décrivant des petits cercles et laissant tomber quelques plumes qui voletèrent doucement vers le sol. Natae le regarda un instant, et une idée lui vint enfin. — Trouve-lui un petit nom, Hélio. — Il en a déjà un, il me l’a dit. Cendre. — Salut, Cendre, tu peux nous aider ? On cherche une sorcière qui s’appelle Séléné. — Ah bon, on fait ça, nous ? — Maintenant, oui, et il va nous aider. Il est sûrement ici depuis un petit moment, peut-être qu'il l'a croisée quelque part ? Cendre se posa sur l’épaule d’Hélio et le regarda avant d’émettre un petit croassement interrogateur en inclinant la tête sur le côté. Le garçon acquiesça et l’oiseau reprit son envol, filant dans l’air. — Il dit qu’on doit l’attendre ici, qu’il reviendra quand il l’aura trouvé. — Tu penses qu'il va vraiment le faire ? Il jeta un regard désapprobateur à Natae avant de répondre. — C’est ton plan, Natae. Espérons que tu as un peu plus réfléchi à celui-ci, j’ai été un peu surpris par le dernier. Je crois que le fait que je prenne possession de lui tout à l'heure, ça nous a vachement rapprochés, c’est un peu comme si c’était mon âme sœur maintenant. Tu voudras venir à notre mariage ? Plus sérieusement, oui, je pense qu’on peut lui faire confiance. Il va revenir, il me l'a dit. Natae sentait quelque chose qui pulsait au sol comme d’autres ondes. Comme si quelqu’un d’autre était présent, au loin, et laissait se propager les échos de son existence sur le sol de l’abysse. Les pulsations l’appelaient. Elles lui parlaient. Lui intimaient de venir les rejoindre. Seule. MARI Allongée dans son lit, elle scrutait le plafond sans réussir à trouver le sommeil. Sa chambre était décorée du strict minimum requis pour une sorcière de son calibre, la simplicité avant tout. Les murs étaient cachés derrière d’immense bibliothèques, un tapis beige recouvrait le sol froid en pierre et son lit occupait un coin de l’espace, accompagné d’une petite table de nuit en bois. Voilà déjà 3 jours qu’elle avait envoyé sa lettre, et elle n’avait toujours pas reçu de réponse. L'attente était interminable et les journées infiniment longues, d'autant plus qu'elle essayait de mettre de la distance avec ses autres sœurs du couvent, dans l'incapacité de chasser de son esprit les doutes qui l'habitaient. Mari espérait seulement que rien ne soit arrivé à Natae quand elle entendit un croassement accompagné d’un coup de bec contre la lucarne, lui extirpant un cri de surprise et un sursaut. Elle se leva d’un bond, enjamba les quelques mètres qui séparaient son lit de la fenêtre et l’ouvrit, laissant entrer le messager qui déposa une lettre sur la table de chevet avant de reprendre son envol. Mari fit jaillir une flammèche du bout des doigts qui flotta au-dessus de son épaule, baignant la chambre dans une clarté orangée, puis se rassis sur son lit et pris une grande respiration avant d’ouvrir la lettre. Mari, ma chère sœur, Toutes mes félicitations, je suis convaincue que tu seras une matriarche exemplaire. Ne t’en fais pas pour moi, tout va bien. Je viendrai te visiter à la première occasion. Je t’aime petite poulette - Natae Ses poils se hérissèrent le long de sa nuque et elle sentit sa peau se contracter comme si on l'avait plongée dans un lac glacial. Sa sœur, sa vraie sœur, ne l’aurait jamais appelé poulette, elle aurait dit “petite cocotte”, comme elle l’a fait pendant les 10 dernières années. C’étaient leurs surnoms à elles, Natae était la petite poulette de Mari, et elle était la petite cocotte de sa jumelle. Elle attrapa sa rapière, se saisit de la plume de corbeau qui était accrochée au pommeau et caressa le papier avec le duvet noir qui ne réagit pas en frottant l’encre. Mari ouvrit le tiroir de la table de nuit pour en sortir la première lettre qu'elle avait reçue et y passa la plume. Elle chauffa au contact de l'encre. La première lettre avait bien été écrite avec une plume de ce corbeau, mais pas la seconde. Quelque chose s'était passé entre les deux, et quelqu'un se faisait désormais passer pour Natae. Malgré l’heure avancée de la nuit, il lui était impossible d’attendre le lendemain pour avoir les réponses qu’elle méritait. Elle rangea les deux lettres, se leva et sorti de la pièce à pas de loups. Le couloir en pierre était plongé dans la pénombre, aveugle et privé de fenêtres, seulement éclairé par la lueur de la flamme qui voletait à ses côtés, faisant danser des éclats orangés sur les parois alors que Mari traçait son chemin aux aguets. Pendant le dîner encore, elle avait cru apercevoir certaines sorcières chuchoter quelque chose tout en lui jetant des regards en coin comme si elles manigançaient un mauvais coup. Elle s’arrêta devant la porte de la chambre de l’ancienne matriarche, Hecate, s’apprêta à y entrer mais elle se retint au dernier moment et préféra toquer à la porte, par respect. Tendant l’oreille, elle entendit quelque chose remuer dans la pièce puis le silence reprit sa place, alors elle toqua à nouveau, déclenchant un nouveau bruissement un peu plus long. Elle actionna la poignée et laissa la porte s’ouvrir. Hecate était debout, à côté de son lit, et elle se retourna subitement pour lui faire face. — Mari ! Je ne m’attendais pas à te voir si tard, ma fille. Puis-je t’aider ? Son courage s’évapora en un claquement de doigts maintenant qu’elle était face à celle qu’elle avait appelé Mère toute sa vie et en qui il lui semblait impossible de pouvoir douter de sa bienveillance. Comment oser l’accuser ? Comment lui dire que Natae était vivante, au moins il y a quelques jours, mais que quelque chose lui était arrivé ? — Natae est vivante. En guise de réponse, la vieille dame expira pendant quelques secondes et ferma les yeux, laissant un sourire se dessiner sur son visage ridé. Rien dans son expression ne laissait croire qu’elle était surprise par la nouvelle. — Vous le saviez. — Oui, Mari. Je suppose que tu as reçu des nouvelles de sa part ? — Depuis quand êtes-vous au courant ? Pourquoi m’avez-vous menti ? Pourquoi me laisser me morfondre dans mon deuil ? — Il en va ainsi. Il est important pour toi de faire un trait sur ton passé, de te dédier entièrement à ton nouveau rôle sans interruptions ni distractions. — J’aurais tout aussi bien pu le faire en la sachant vivante. — Non, Mari. Car ta seule envie aurait alors été de la rejoindre. Elle ne pouvait pas le nier, car c’était effectivement vrai désormais. Mais la situation était différente aujourd’hui, le couvent des Élémentalames se rapprochait plus de son futur tombeau que d’un refuge. Mari se retint d'avouer à l'ex-matriarche ce qu'elle avait perçu dans les cartes, le signe de leur trahison. Elle pensa à sa sœur, qui en aurait sûrement profité pour lui rappeler qu’elle l’avait bien dit, que ces traditions étaient stupides et bloquées dans le passé, qu’elles auraient mieux fait de quitter le couvent toutes les deux. — Comment a-t-elle survécu ? Je l’ai vue tomber de la falaise. — Je ne peux pas te le dire, Mari. — Pourquoi ? — Si tu ne l’as pas remarqué, alors c’est qu’elle a réussi son coup avec brio. Elle voulait, je suppose, te laisser croire que tu avais gagné, comme tu le désirais tant, et que tu puisses prendre la matriarchie comme convenu. Ne lui en veut pas, ma fille, elle l’a fait pour ton bien. Et si, impressionnée par sa jumelle, Hecate avait décidé de lui accorder la victoire à titre posthume et qu'elle avait donc besoin de se débarrasser de Mari ? Cela expliquerait tout. Elle en avait parlé à Natae, qui avait refusé l'offre et avait voulu prévenir sa sœur. — C’est pour ça que nous n’avons pas pu retrouver sa faucille, c’est ça ? Elle est partie avec, à Paris ? Hecate laissa tomber sa façade une fraction de seconde et elle haussa les sourcils. — Pourquoi êtes-vous surprise ? Elle me l’a dit dans sa lettre. C’est vous qui l’avez envoyée là-bas, n’est-ce pas ? Pourquoi ? — Mari. Il est tard. Nous pourrons avoir cette discussion demain. — Répondez moi. Je suis la matriarche, désormais, et je vous ordonne de me répondre. Obéissez. Mari sentit sa respiration se bloquer dans son torse, elle eut l'impression de piétiner le respect induit envers sa supérieure, tandis que la vieille dame laissait le silence s’installer entre elles avant de répondre. — Je ne pensais pas qu’elle te contacterait aussi tôt. Et que tu prendrais ta place de matriarche aussi vite. Vous avez toujours été pressées, toutes les deux. Impatientes. — Pourquoi Paris ? — Ma sœur réside dans ce couvent depuis notre duel, il y a de ça plus de mille lunes, lui répondit Hecate. Elle saura lui offrir le refuge dont elle a besoin. Ne t’en fais pas pour elle, Mari, concentre-toi sur le couvent qui est sous ta responsabilité. Ta place est ici, auprès de tes sœurs qui comptent sur ta guidance. Chaque chose en son temps. — Votre sœur ?! — Oui. Tout porte à croire que chaque paire de jumelles de ce couvent est forgée du même caractère. Séléné a survécu à notre duel, comme Natae, nous avions établi ensemble un stratagème pour feindre un duel à mort devant l’ancienne matriarche, pour la convaincre que nous jouions le jeu, alors que nous étions justement en train de faire disparaître ma sœur et lui donner une chance de continuer sa vie ailleurs. Maintenant, Mari, si tu me le permets, j’aimerai pouvoir me reposer. Je ne suis plus toute jeune, et le repos m'est salvateur. Bonne nuit. L’air fermée, Hecate fit comprendre à Mari que la conversation était terminée et elle se rassis sur son lit. Un peu secouée par la surprise, cette dernière acquiesça et retourna dans sa chambre en silence, tendant malgré elle l’oreille à la recherche d’un mouvement de ses sœurs, au cas où elles préparaient quelque chose. Elle n’avait pas senti d’animosité lors de sa discussion avec Hecate, alors que la prédiction indiquait clairement que quelque chose se tramait chez les Élémentalames. Mais elle lui avait effectivement menti, et Natae disait vrai. Et quelque chose lui était arrivé. Hecate savait depuis le début que sa sœur était toujours en vie, et elle s'était bien gardée de lui en parler alors que Mari se noyait dans sa peine. Pire encore, elle leur avait fait croire à toutes les deux qu'en son temps, elle avait aussi vaincu sa propre jumelle. Ressassant la discussion dans sa tête et essayant de ne pas céder à la frustration de s’être fait bernée de la sorte, Mari se changea pour enfiler une cape de voyage et des bottes en cuir de bonne facture. Elle attrapa une ceinture qu’elle enfila autour de sa taille et y glissa sa rapière, puis ressorti de sa chambre pour se diriger vers les cuisines. Rien ne servait de tourner en rond ici, de rester immobile dans la gueule du loup en attendant qu’elle se referme sur elle. Elle saisit quelques vivres dans le garde-manger, rien de plus que du pain et quelques fruits qu’elle emballa dans une sacoche suspendue contre sa hanche, puis sorti du couvent. Le vent frais soufflait sur les vallons herbeux de l’île, s’imposant sur le silence nocturne avec un léger sifflement. Les embruns s’intensifiaient alors que Mari se rapprochait de la mer qui isolait la vieille bâtisse du continent. Si Hecate ne voulait pas lui dire la vérité, alors elle irait vérifier d’elle-même. Elle n’avait qu’à suivre les traces de sa sœur, remonter le pays jusqu’à Paris où elle se cachait supposément, elle et Séléné. Une fois les pieds au bord de l’eau, elle laissa ses bottes s’enfoncer dans le sable fin et se saisit de sa rapière, en plongea l’extrémité dans l’eau pour mieux s’harmoniser avec elle, ses tumultes, ses remous et ses vagues déchaînées qui reflétaient la lune croissante comme un kaléidoscope. Au contact de la lame, l’eau ralentit progressivement ses va-et-vient et devint un peu plus opaque, jusqu’à se figer complètement et laisser flotter une plaque gelée qui se ballottait à la surface. Satisfaite, Mari mis un pied sur la plateforme glacée, à peine plus large que ses bottes, puis pointa son épée en avant, avança son autre pied et le posa dans l’eau qui se glaça au contact de la semelle. Elle fit un autre pas, plus rapide, puis un autre, sautant de bloc en bloc et gelant la mer sur son passage, par à-coups. Bientôt, elle sautillait comme une danseuse étoile à la surface de l’eau, laissant derrière elle de minuscules icebergs qui se dissolvaient en quelques secondes et scindant les vagues qui s'écartaient pour laisser place à la sorcière. Elle se mit en chemin vers sa sœur, suivie par un corbeau qui volait haut dans le ciel. HÉLIO Difficile de dire depuis combien de temps ils attendaient le retour du corbeau. L’immensité de vide n’offrait que peu de repères temporels, la clarté diffuse qui illuminait l’endroit ne vacillait jamais et les environs scintillaient toujours de milliers de couleurs qui se mélangeaient les unes avec les autres dans un spectacle à couper le souffle. Les âmes volaient, décrivant de grands arcs dans le ciel comme si elles cherchaient une destination, quelque chose pour mettre un terme à leur égarement éternel. Certaines d’entre elles venaient percuter les corps d’Hélio et Natae, essayant de s’immiscer en eux pour pénétrer leur enveloppe et retrouver les sensations de la vie. Elle ne semblait pas trop s’en soucier, peut-être même qu’elle ne les sentait pas — elle n’avait pas l’air bien douée pour l’Anâmenèse, au couvent — en tout cas elle n’en faisait pas cas. Pour lui, c’était un supplice. L'adrénaline qui l'avait empli d'énergie après leur échappée belle se dissipait et la fatigue le gagnait petit à petit. Il n’arrivait pas à contrôler son don de télépathie, et les émotions des âmes qui l’entouraient se déversaient en lui dans un flux ininterrompu de détresse, de désespoir, des dernières émotions avant la fin ce qui ne faisaient qu'amplifier son épuisement. Il était submergé de peine, d’horreur et surtout de peur. La mort régnait dans ce monde en stase comme dans son esprit, pire encore que dans le couvent quand il s’entraînait à l’Anâmenèse. Les seuls moments de grâce qu’il arrivait à trouver étaient ses interactions avec cette fille qui ne se souciait de rien, qui avançait sans savoir où elle allait, mais qui continuait avec la certitude qu’elle trouverait son chemin. Alors il n’osait pas se plaindre, lui dire qu’il était proche de la rupture, parce qu’elle le trouverait sûrement faible et le laisserait sur le bas-côté. Une fille comme elle n’avait pas besoin d’un poids mort, et Hélio avait déjà fait les frais de l'abandon, à multiples reprises. Natae était en train de perdre patience, il le voyait bien, elle ne croyait pas en Cendre, mais lui était convaincu que le corbeau reviendrait bientôt. Assis au milieu de rien, à côté de Natae, Hélio se lança : — Raconte-moi ta vie dans ton ancien couvent. — Pourquoi ? — Ça m’intéresse, c’est tout. Ce serait dommage de mourir d’ennui avant de mourir de faim, alors autant s’occuper. Raconte, fais-moi rêver. — C’était très différent des catacombes. Plus chaleureux, déjà. Je connaissais toutes mes sœurs, nous n’étions pas très nombreuses, et tout le monde participait aux tâches du quotidien. Nous vivions ensemble, dans le calme et la simplicité. Pas vraiment amies, pas si proches, mais ensemble. Elles étaient obsédées par l'équilibre et la précision, une vie tout en contrôle et en retenue. Honnêtement, c'était un peu ennuyant. — Elles te manquent ? Le regard de Natae se perdit au loin et ses yeux s’humidifièrent. — Un peu plus chaque jour. C’est drôle, j’ai toujours voulu m’enfuir de ce couvent pour vivre autre chose, pour être libre, et maintenant je n’ai qu’une envie c’est d’y retourner. De passer la soirée dehors, dans la fraîcheur de la nuit, de m'ennuyer à table. De regarder les étoiles, avec ma sœur. — Tu as une étoile juste ici, Natae, répondit Hélio en se pointant du doigt. Elle le regarda l'air blasé. — Pardon, mauvaise blague, continue Hélio. — Pourquoi tu as choisi ce nom, d'ailleurs ? Je veux dire, tu avais l'embarras du choix. — Te moques pas, promis ? C'est un peu ridicule, avec le recul. — Si tu veux. — J'étais seul et j'avais perdu tous mes repères. À vrai dire, j'ai même cru que c'était le terminus pour moi, que j'allais finir ma vie seul et abandonné, rejeté par ces sorcières qui se prétendaient être mes sœurs. Tout était si... sombre. Alors j'ai décidé de devenir mon propre soleil. De vivre pour moi, d'éclairer mon chemin sans l'aide de personne. Les yeux d'Helio se perdirent au loin alors que les souvenirs de ces moments de solitude intense refluaient en lui. La matriarche de son ancien couvent qui le traitait d'hérésie, de chimère difforme, et ses sœurs qui acquiesçaient en silence, l'abandon absolu et la perte de tout ce qu'il connaissait. Les émotions des âmes environnantes résonnèrent dans un écho de tristesse et il sentit les larmes perler aux coins de ses yeux. Natae lui pris la main et la serra dans la sienne. — Ce n'est pas ridicule. Je ne vais pas prétendre comprendre ce que tu as vécu, mais ce n'est pas ridicule. L'important, c'est de continuer d'avancer. Je crois. En tout cas, j'essaye d'y croire. Tu peux être mon étoile de bon augure, à qui je confierai mes secrets les plus terribles, ajouta-t-elle en souriant. La gorge d'Hélio se serra, et il lui fallut quelques secondes avant de réussir à répondre. — Merci. Tu peux me confier tes secrets, techniquement nous sommes déjà dans la tombe donc je les emmènerai directement avec moi. Pas de risque que je les colporte à quelqu’un d’autre, réussit-il à dire. — Si tu veux tout savoir, c’est ma sœur qui me manque le plus. Je me croyais si forte, si indépendante, si... Je pensais vraiment pouvoir vivre seule, mais j’ai l’impression d’être perdue sans elle. Sans sa rigueur, son esprit borné, son amour pour les règles et pour les choses bien rangées. J’ai envie d’entendre ses remarques, qu’elle me gronde pour des broutilles, qu’elle me dise que je ne devrais pas faire ceci, et que je devrais plutôt me concentrer sur cela. Je me demande ce qu’elle a pensé de ma lettre. — Nyx l’a sûrement lue, elle aussi. Tu lui as écrit un joli poème ? Tu penses qu’elle a apprécié ta plume ? — J’espère, je me demande si elle a un palais assez raffiné pour apprécier ma prose. Évidemment, je n’ai pas écrit en toutes lettres “AU SECOURS MARI”, j’ai été un peu plus fine que ça. Nyx n’a dû y voir que du feu, mais Mari comprendra. Elle est futée. Une petite pointe de jalousie était en train de naître au fond d’Hélio, il enviait la relation que Natae entretenait avec sa sœur. Un lien qui paraissait si fort, et une confiance aveugle, c’était comme si elle avait quelque chose qu’il avait cherché toute sa vie sans le trouver, et qu’elle ne se rendait pas compte de sa chance. Il tendit la main vers sa faucille qu’elle avait posée par terre et passa ses doigts sur la lame froide. — Elle se bat avec une rapière, tu devrais la voir danser, c’est à couper le souffle. Une virtuose. — C’est quoi, cette plume ? — Elle me l’a offerte juste avant notre duel. C’est une plume du corbeau qui nous a amené au couvent quand nous sommes nées. Elle a le même pendentif sur sa rapière. — C’est romantique. — C’est symbolique. Peut-être la seule tradition qui me plaît bien, d’ailleurs, cet échange de pendentif. — Je peux ? — Te fais pas mal, dit Natae en hochant la tête. Il saisit le pommeau d’une main et la faucille de l’autre, laissant la chaîne pendre entre ses jambes croisées. Il laissa la plume effleurer sa peau, elle était glaciale. L’arme était lourde, bien plus qu’il ne le pensait, et il ne savait pas trop comment la manier. — Tu t’en sers comment ? — Des mouvements circulaires, je fais tourner la faucille au bout de la chaîne et je laisse la lame absorber les éléments quand elle voltige, puis je les transforme, les transfèrent, les déchaînent ailleurs. Mais il n’y a rien ici. Pas de démonstration gratuite, désolée, il faudra attendre le prochain arrêt monsieur. La lame reflétait son visage et il s’observa en silence. Les âmes environnantes continuaient de le percuter sans cesse, comme des boules gluantes multicolores qui venaient se coller contre lui et dont il devait se débarrasser régulièrement. Indulgentes, elles avaient tendance à s’accrocher à sa peau quand il tirait dessus, avant de reprendre leur forme quand elles se décrochaient. Avec un peu d’entraînement, il pourrait probablement les faire voler comme un élastique tendu au bout des doigts et relâché subitement. — Hélio, est-ce que tu as faim ? — Non. J’allais t’en parler... — Je m’en suis rendue compte il y a quelques heures, et ça ne change pas. Je n’ai pas faim, pas soif, même pas sommeil. — Oui, pareil... Mais je me sens fatigué quand même. Le genre de fatigue que le sommeil ne résout pas. Il avait l’impression que son corps était plongé dans une longue torpeur, comme s’il était à l’arrêt. Comme si la vie n’y circulait plus. Un silence lourd retomba entre eux, Hélio ne savait pas vraiment comment articuler ce qu’il ressentait, comment gérer cette peur dévorante qui grandissait en lui. Elle ne semblait pas le remarquer, le regard au loin et le visage neutre, plongée dans ses pensées. Ailleurs. — Comment tu fais, Natae ? — Comment je fais quoi ? — Comment tu continues, comment tu gardes la force, comment tu fais pour avancer sans savoir où tu vas ? Elle pencha la tête en arrière et réfléchi quelques instants avant de répondre. — Je m’accroche à Mari. Elle me retrouvera, je lui fais confiance. Et sinon, je la retrouverai. Alors je continue, tant que je ne suis pas avec elle, je continue. Je fais semblant de savoir où je vais, et à force de me tromper je finirai par trouver le bon chemin. Une larme roula sur sa joue et elle la laissa tracer son sillon jusqu’à sa mâchoire, puis tomber. — Tu m’impressionnes. Il voulait lui demander s’il pouvait s’accrocher à elle, pour reprendre ses mots. Lui dire qu’il avait besoin de son soutien, lui parler de ce qu’il ressentait, de sa détresse, de sa peur, de ces émotions qu’il ne comprenait pas trop. S’ouvrir. Appeler au secours, parce qu’il n’en pouvait plus d’être exposé à toutes ces âmes qui lui racontaient à quel point la mort était terrifiante, et qu’un jour il devrait y faire face, que la fin était inévitable et que ça le tétanisait d'avance. Mais il n’osait pas. Natae se tourna vers lui et, sans le vouloir, il plongea dans son esprit. Il la vit en train d’enlacer sa sœur et ressenti un élan de réconfort et de sécurité. Il la vit sourire, et Mari lui sourit en retour. Et il se vit, lui-même, dans l’esprit de Natae. Une vision chaleureuse, douce et intense dans laquelle il était heureux, et elle l’était aussi. Ensemble. Dans son océan de misère, il trouva un îlot d’espoir chez cette fille à la tête brûlée. Hélio sentit ses joues s'empourprer. — Je... — Ne dis rien, dit-elle en rougissant. Hélio s’allongea en silence et contempla le monde autour de lui, les âmes de toutes les couleurs qui se mélangeaient dans un camaïeu de mort plus criard que la vie. Comme des milliers d’oiseaux dans une forêt, elles hurlaient leurs souffrances et leurs peines, mais aussi les petites joies et les moments de bonheur perdus. Il écouta ce concert aux milles voix d’une oreille distraite. Parmi elles, certaines parlaient des incursions qu’elles avaient faites dans le monde des vivants, de leurs brefs passages dans leur ancienne maison, des visites qu’elles avaient passé à leurs descendants pour s’assurer qu’ils allaient bien, et d’autres les fustigeaient de s’accrocher tant à un monde qui n’était plus le leur. Elles leur répondaient que c'étaient ces moments de douceur perdue qui leur permettait de tenir bon, l'espoir qu'un jour elles ressentiraient à nouveau une affection infaillible qui les empêchait de sombrer. L'emprise de la fatigue se faisait grandissante, alors il décida de fermer les yeux quelques instants. NYX Nyx attendait dans les archives du couvent caché dans les catacombes, sous le sol d’un Paris endormi. De grandes allées s’étendaient dans tous les directions, serpentant entre les étagères recouvertes de crânes proprement rangés, et au centre se trouvait une table faiblement éclairée par des lanternes. Elle avait congédié les autres supérieures après leur rassemblement quotidien, déçue une fois de plus par leur incompétence et leur incapacité à retrouver les fuyards qui se cachaient derrière le voile. Cette sale gamine lui avait filé entre les doigts, s’échappant de justesse au dernier moment avant que son plan n'arrive enfin à fruition, et elle avait emmené avec elle ce garçon tout juste bon à être qualifié de larbin. Pire encore que de perdre le crâne de la jeune sorcière, elle n’avait pas pu se saisir de son arme forgée dans de l’Élémentis. Qu’à cela ne tienne, elle la forcerait à revenir s’offrir à elle. Elle avait juste besoin d’une monnaie d’échange. Ou alors, la monnaie d’échange pourrait la remplacer complètement et devenir la pièce manquante du puzzle. En y réfléchissant, sa sœur ferait tout aussi bien l’affaire, et elle semblait bien moins rusée que sa jumelle. Elle lui envoyait des lettres pour se vanter de son ascension à la matriarchie du couvent des Élémentalames, toute fière qu’elle était. Comme pour leur prédécesseuse, cette Hecate, Nyx se donnait à cœur joie de répondre aux courriers qu’elles pensaient s’échanger. Imiter Séléné était encore plus simple, il lui suffisait de manier son crâne pour prendre possession de son âme défunte, de la laisser s’épancher sur le papier puis de repasser sur la lettre à posteriori pour corriger quelques détails. Les minutes s’égrenaient en silence dans l’attente de l’arrivée de la Main du Destin, que Nyx avait appelée. Cette dernière se faufila enfin à l’intérieur de la pièce et vint se poster face à sa matriarche. Elle s’inclina pour lui témoigner de son respect, et garda le menton bas pour ne pas avoir à soutenir son regard. — À la bonne heure. C’était une sorcière amoindrie par les âges, la peau blêmie par le manque de soleil, qui portait une longue toge noire tombant en drapés sur son dos voûté et cachant ses bras écourtés. Ses cheveux blancs parsemés noués dans un chignon tiraient sa peau ridée et un bandeau en cuir lui recouvrait les yeux. Nyx l’avait scellé sur son crâne d’un sigle tracé avec de l’eau de pluie récoltée un soir de pleine lune, transformant le talent inestimable de cette sorcière pour la prédilection en un outil sans pareille mesure qu'elle pouvait manier comme bon lui semblait. — J’ai besoin d’une prédiction, d’inspiration. Décelez mon avenir, pensa Nyx. Elle ne répondit pas. Sa langue et ses mains lui avaient été retirées et jetées derrière le voile lors d’un rituel de nouvelle lune afin d’amplifier plus encore ses pouvoirs, lui permettant de prendre possession des forces de l’après pour prédire l’avenir. Nyx avait décidé de lui laisser ses yeux car elle ne voyait nul besoin d'être plus cruelle que nécessaire, et ils seraient scellés sous le bandeau. La Main tendit ses bras qui se dégagèrent du tissu, laissant apparaître deux moignons dont les sutures avaient été absorbées par la peau au fil des années, devenant un enchevêtrement indistinct de peau et de fil rouge. Nyx plaça un tas de cartes sur la table, puis s'appuya sur le dossier de sa chaise en silence. La voyante se concentra jusqu’à ce qu’une faible lueur verdâtre apparaisse à la place de ses mains manquantes. Comme des fantômes, dix doigts s’étirèrent en filigrane, une suggestion de ses membres disparus, et elle inclina la tête en arrière tandis que le paquet de carte se soulevait de la table en se distribuant dans l’espace, entourant la divinatrice de grandes rondes de cartes. Elle était bientôt entourée d’une spirale d’avenirs qui dansaient autour d’elle. Sa main s'étira en avant, frôlant les cartes qui planaient, puis en saisit une qu’elle déposa délicatement sur la table. XVI – La Maison de Dieu. L’illustration représentait une tour perchée sur une montagne, frappée par la foudre. Un homme et une femme se jetaient de la fenêtre, comme s’ils se précipitaient vers la falaise pour s’échapper du bâtiment qui menaçait de s’effondrer. Un augure d’accident, de changement brutal, de destruction. Ces deux personnages, il ne faisait aucun doute pour Nyx, représentaient ces gamins impertinents qui paieraient pour leur manque de respect. Alors que la matriarche méditait sur la signification de la prédiction, les cartes continuaient de voltiger autour de la Main qui commença à s’agiter de façon inhabituelle. Elle se recroquevilla telle une bossue et se mit à trembler en se tenant les épaules, prise de convulsions. Son visage se contracta puis elle bascula la tête en arrière à nouveau, ouvrant la bouche et laissant apparaître une langue vert-de-gris bien trop longue pour être humaine, s’étalant sur son menton comme un serpent. Ses bras s’étendirent à nouveau sur le côté quand elle se mit à hurler, et les mains fantomatiques se saisirent de deux cartes simultanément. — LE SOLEIL ET LA LUNE EN CONJONCTION BRISERONT LA NUIT ÉTERNELLE, éructa la Main du Destin d'une voix rauque et distante. Elle abattit les cartes sur la table en répétant ces mots, encore et encore. Son visage se déformait sous la contrainte et les contractions lui faisaient parfois se mordre la langue, mais elle continuait de crier. XVIII – La Lune et XIX – Le Soleil. Nyx tentait de garder son calme, jamais sa divinatrice n’avait été possédée de la sorte, et cela ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose. Le réveil d’Abaddon était proche et son emprise sur l’abysse qui régnait derrière le voile se renforçait. L’inoculation des deux corps vivants dans cet espace de mort avait dû le stimuler. Il n’y avait plus de temps à perdre, sinon quoi il lui échapperait. La Main se tut et s’effondra comme une poupée de chiffon abandonnée par un enfant. Nyx se leva sans un mot en laissant les cartes étalées sur la table. Elle tourna le dos à la sorcière qui gisait maintenant au sol en hoquetant, une mousse émanant de sa bouche et s’étalant sur le sol. Elle se dirigea vers le fond de la pièce, à l’opposé de la sortie. Aucune prédiction n’était inéluctable, mais rien ne servait d'attendre que son sort devienne réalité. L'heure était venue de se mettre en action pour écrire son propre avenir. Elle palpa le mur de terre séchée et d’ossements à la recherche d’une pierre amovible, qu’elle enfonça et qui emporta avec elle un pan de crânes consolidés entre eux, pivotant sur leurs gonds pour révéler une trappe menant à une autre pièce cachée en enfilade. Prenant avec elle une lanterne, elle pénétra dans la salle circulaire au sol de pierre. Des cercueils métalliques en forme de vierge de fer étaient disposés le long du mur dans un grand arc de cercle. Chacun était tenu fermé par un fil rouge qui s’enroulait autour de l’enveloppe métallique en forme de femme, 9 nœuds à intervalle réguliers empêchant leur contenu d’utiliser ses pouvoirs pour s’échapper. Nyx défit les liens de l’un des cercueils et l’ouvrit pour libérer la sorcière qui y était enfermée, un corps frêle et nu qui n’avait pas vu la lumière du jour depuis des années. La tête était scellée dans un enchevêtrement d’épaisses lamelles de cuir qui ne laissait rien transparaître, s'étalant jusqu'aux épaules. — Va, trouve la jeune sorcière qui répond au nom de Mari. Ramène-la, morte ou vivante, assure-toi de me ramener son arme. Prends cette plume de corbeau, elle te guidera jusqu’au messager qui l’espionne et la suit. NATAE Hélio s’était assoupi à ses côtés, il était recroquevillé en position fœtale et semblait tourmenté par des rêves sombres, parcouru de sursauts dans son sommeil. Natae guettait les environs déserts et toujours aussi verdâtres. Les pulsations qu’elle sentait au sol l’obsédaient, elle avait besoin d’en découvrir la source. Elle était prise d’une certitude, comme une évidence, qui lui disait que c’était là qu’elle trouverait la solution pour se débarrasser de Nyx et de s'échapper d'ici. L’abysse était dénué de vie et de force, mais un léger flux semblait émaner de la source de ces ondes, comme si elle était le dernier bastion de puissance qui survivait dans cet espace en stase. Elle l’entendait l’appeler dans son esprit. L'attente devenait interminable et le corbeau ne donnait toujours pas signe de vie. La voix qui résonnait dans sa tête continuait de l'intimer de la rejoindre. Tiraillée, Natae essayait de se trouver une raison. De trouver une justification, une façon de faire, n’importe quoi qui lui permettrait de partir sans blesser ce garçon au bord de la rupture. Il ne voulait pas le dire, mais elle le voyait sur son visage, il était terrifié. Par quoi, elle ne savait pas vraiment, mais depuis qu’ils étaient arrivés derrière le voile il n’était plus vraiment lui-même, et comme il n’en parlait pas elle n’osait pas mettre le sujet sur la table. Est-ce qu'elle pouvait vraiment lui en demander plus ? — Hélio ? Il se retourna dans son sommeil en fronçant les sourcils et en marmonnant quelque chose. Elle se leva et partit en direction des pulsations. Elle se fit la promesse de revenir le chercher, lui et son corbeau, ou ils la trouveraient, peu importe. Ce n'était qu'un au revoir. Elle essaya de se convaincre qu’elle ne l’abandonnait pas, qu’elle faisait ça pour son bien, qu’elle ne pouvait pas décemment continuer de lui faire prendre des risques, qu’ils se reverraient, mais elle savait pertinemment qu’il se sentirait affreusement trahi à son réveil. L’appel était plus fort que tout, plus encore que l’affection naissante qu’elle portait à ce garçon. Et l’injonction lui était destinée à elle seule, pas à lui, la voix qui résonnait dans son esprit était claire. Elle l’entendit à nouveau, lui susurrant de venir la trouver. Alors elle marcha, sans se retourner, puis couru. Sans la fatigue, elle continua sans s’arrêter et elle eut l’impression de traverser des dizaines de kilomètres en sprintant, chassant sa conscience de son esprit. Nul doute qu’il était désormais réveillé, et qu’il avait découvert qu’elle l’avait abandonné sans même lui dire pourquoi. Espérons que Cendre soit revenu à ses côtés, même s’il ne ferait qu’un piètre remplaçant. Et enfin elle arriva à la source de son obsession, le cœur qui émettait les pulsations qu’elle percevait depuis son arrivée et qui l'appelait sans relâche. Au milieu de l’abysse flottait une masse informe qui se détachait à peine des environs, une émanation vert-de-gris de la taille de Natae qui semblait changer de forme en oscillant à quelques centimètres du sol. Ses yeux n’arrivaient pas à se focaliser sur l’apparition alors elle continua de se rapprocher, malgré cette étrange sensation de se sentir en dehors de son corps. La voix refit surface dans son esprit. — Natae ? Son cœur rata un battement quand elle entendit la voix hésitante de sa sœur qui semblait si faible. Il en rata un deuxième quand elle fit un pas de plus et que la masse se transforma, se densifia, se compacta pour petit à petit devenir Mari. Sa sœur jumelle, agenouillée au milieu de l’abysse, pieds et mains encastrés dans de larges chaînes en métal ancrées dans des rivets au sol qui l’obligeaient à rester ainsi, prostrée et en souffrance. Un large collier en métal lui enserrait la nuque, relié par 4 chaînes tendues à d’autres rivets. Natae se retrouva figée sur place. Submergée par la rage, la peur, la surprise et toutes les autres émotions qu’elle essayait de contenir, elle passa ses doigts dans les cheveux de sa sœur qui lui répondit d’un sourire épuisé, les yeux rouges et les joues humides. La voix se faisait de plus en plus forte dans son esprit, lui urgeait de l’aider. Enfin elle l’avait retrouvée et plus jamais elle ne la quitterait. Elle agrippa sa faucille et s’accroupit auprès de sa sœur, s’attelant à la première attache qui la retenait prisonnière, forgée dans un matériau qu’elle connaissait parfaitement. Natae caressa les maillons d’Élémentis, un métal précieux qu’on ne trouvait pourtant que dans leur couvent, au large de la côte Basque. Comment expliquer la présence de Mari, ici, si ce n’est la faute des matriarches et surtout de Nyx. Aucun doute ne planait plus dans l’esprit de Natae, elle était de mèche avec Hecate, c’était la seule façon pour qu’elles puissent capturer ainsi sa jumelle. Elle n’avait plus en tête que détruire ces entraves et la libérer, alors elle laissa la lame glisser sur la chaîne qui vibra en réponse. Natae inséra la pointe entre deux maillons, laissant son arme se bloquer dans l’interstice, puis tourna le manche pour s’en servir comme levier. Elle s’appuya de tout son poids contre le pommeau de la faucille et senti la lame crisser contre l’Élémentis. Dans un tintement, le métal céda et un premier maillon se décrocha, défaisant une chaîne qui se déroula au sol comme un serpent mort. Un cri strident émana de sa sœur, suivi d’une pulsation détonnante qui se propagea à la surface de l’abysse à toute vitesse. Mari lui implora de continuer, alors Natae glissa sa faucille entre les maillons de la deuxième chaîne. MARI La fraîcheur de la nuit lui arracha un frisson, ou peut-être était-ce la peur et la solitude. Le chemin qui la mènerait à Paris était incroyablement éreintant, d’autant plus qu’elle était seule et mal préparée. Les premiers jours s’étaient déroulés sans accroc, Mari s’en était tenue aux sentiers peu fréquentés qui serpentaient dans les forêts et au bord des lacs afin d’éviter les villages, trop peuplés à son goût. Il y avait quelque chose de vraiment étouffant dans les foules qui les habitaient, cette désagréable impression de disparaître dans une masse informe. La nostalgie lui faisait amèrement regretter les beaux jours passés au couvent, avec sa sœur, avant que leur vie ne bascule et que tout s’effondre. En à peine quelques lunes, elle avait perdu sa meilleure amie, puis toute sa communauté et s’était retrouvée seule face à ce monde hostile. Ses maigres ressources de nourriture s’étaient vite amenuisées, mais les bois environnants recelaient de baies et autres champignons comestibles, elle s’était même autorisée à cueillir quelques plantes pour se préparer une infusion au-dessus d'un feu de camp qu’elle avait allumé pour la nuit, et tant pis si quelqu’un passait par ici. Elle trouverait bien un mensonge pour expliquer sa présence dans ces bois. Assise auprès des flammes, elle caressait la plume de corbeau qui décorait sa rapière et qui émettait une douce chaleur en toute circonstance, un rappel de son but, qu’elle retrouverait Natae et que tout irait bien. Elle ferma les yeux, s’imaginant se jeter dans ses bras dans des retrouvailles émouvantes qui faisaient couler les larmes des deux sorcières. Une brindille craqua, la faisant sursauter. Mari se retourna, mais l’obscurité de la nuit baignait les abords du bosquet dans lequel elle s'était installée d’un voile de velours que le feu de camp ne parvenait pas à percer. Elle prit sa rapière à deux mains, ferma les yeux pour rassembler sa concentration dans une grande respiration et plongea dans le Néant. Dans cet espace au-delà des éléments, elle perçut toute la vie qui clairsemait la forêt, les animaux nichés dans les arbres, sous la terre, les lucioles qui suivaient les courants d’air, les flammes crépitantes, les ronces qui parsemaient le sol du bosquet et le cours d’eau en contrebas. Et quelque chose d’autre. Une masse si complexe, si dense en énergie qu’elle ne pouvait qu’être une autre sorcière, immobile. Mari se redressa, revenant à elle, et se tourna vers ce qu’elle avait perçu, quelque peu incapable de faire le lien entre la distance dans le Néant et dans le vrai monde. — Montrez-vous. La noirceur entre les troncs d’arbre lui répondit par un silence et un bruit d’ailes trahit un oiseau qui prenait son envol. Sa respiration s'intensifia alors qu’elle sentait ses sens se décupler sous l’effet de l'adrénaline, ses pupilles s’étrécirent et son ouïe s’affiner. Le temps s’arrêta, les battements de son cœur dans ses tempes comme seul témoin de son passage. Puis un sifflement trancha le silence. Ses réflexes prirent le dessus et elle se jeta sur le côté, esquivant de justesse un projectile qui frôla son oreille. Elle roula au sol, se releva d’un bond et repris son équilibre. Ses phalanges blanchirent quand elle resserra sa prise sur le manche de sa rapière. D’un geste, elle pivota sur la pointe de son pied et tourna sur elle-même, emmenant les flammes dans sa pirouette puis les relâchant en cercle d’un geste de la main. La gerbe de feu s’étendit dans l’air, éclairant les environs alors que Mari jetait son regard de gauche à droite à la recherche de son adversaire, en vain. Un deuxième sifflement lui parvint, plus aigu que le premier, et elle eut à peine le temps d'esquiver le projectile qui fila à ses côtés. Un troisième était caché dans son sillage, et il érafla son avant-bras. Une douleur vive la parcourut, comme une décharge électrique, et aussitôt son bras gauche fut parcouru de fourmis. Sans prendre le temps d’évaluer les dégâts, elle s’enfuit à la suite du projectile pour échapper à son assaillant. Elle ferma les yeux pour mieux percevoir le monde qui l’entourait jusqu’à sentir à travers son épée les arbres qui se dressaient à l'orée, puis se glissa derrière l’un d’eux à une dizaine de mètres du feu. Plongée dans le noir à son tour, elle ne voyait plus grand chose, elle devait gagner assez de temps pour que ses yeux s’habituent à la pénombre et s’acclimatent à la lueur de la lune qui peinait à percer les feuillages. Son bras continuait de s’engourdir et bientôt elle ne pouvait plus sentir le bout de ses doigts, comme si l’éraflure les avait séparés du reste de son corps. Quelque chose se planta dans le tronc d’arbre contre lequel elle était adossée, lui arrachant presque un cri de surprise qu’elle réussit à étouffer in extremis. D'un geste sec, elle trancha l'air avec sa rapière en direction du feu de camp. Les flammes s'étouffèrent et disparurent dans la nuit, plongeant le bosquet tout entier dans la pénombre, remettant Mari et son adversaire sur un pied d'égalité, ni l'une ni l'autre capable de voir l'autre dans l'obscurité. Ce trou dans la forêt était entouré de grands pins qui semblaient vouloir toucher les cieux, et le dégagement accueillait quelques troncs d’arbres brûlés. La foudre, sûrement, se dit Mari. Des buissons jaillissaient par bouquets, mélangeant ronces et baies dans une nature qui reprenait possession d'un lieu perdu. Ses yeux s'acclimataient doucement à la pâle lueur de la lune et bientôt elle arrivait à déchiffrer ses environs comme des ombres qui dansaient sur un fond noir. Elle jeta un œil à son avant-bras qui pesait affreusement lourd. Une coupure l’entaillait dans la longueur, longue mais peu profonde, et une sève épaisse semblait suinter de la plaie. Elle plaqua sa lame contre le tronc d'arbre qui se torsada, amenant à elle le projectile qui y était resté planté. Elle pouvait à peine apercevoir les reflets argentés sur l’objet, ce qui lui laissa deviner la surface métallique qui le revêtait. Mari attrapa le projectile de sa main engourdie, peinant à resserrer ses doigts sur l'objet, l’arracha du tronc d’arbre en faisant jaillir quelques copeaux qui tombèrent au sol, et l'observa. C'était un minuscule triangle de métal qui faisait 10 centimètres tout au plus, chaque côté arborant un tranchant aiguisé en acier. L’objet était enduit du même liquide sirupeux qui suintait de sa blessure, et elle le porta à ses narines. Une odeur forte et vireuse lui donna un élan de nausée, la lame semblait enduite d’un onguent à base de datura, l’herbe du diable, une plante hautement toxique. Son assaillant connaissait les faiblesses des sorcières. Existait-il encore des chasseuses de sorcières ? Le croassement d’un corbeau perché sur un arbre la fit sursauter à nouveau, suivi des pas de quelqu’un dans le bosquet, faisant craquer les brindilles séchées sur son chemin. Le triangle métallique se mit à trembler et lui échappa pour filer dans les airs devant elle avant de faire demi-tour pour lui foncer dessus. Mari planta sa lame dans le sol et la terre se projeta en avant, ensevelissant le projectile avant qu’il ne l’atteigne. Il y avait fort à parier que l’extrait de datura circulait déjà dans son sang, et que l’engourdissement qu’elle ressentait n’était que le début, elle n’avait pas de temps à perdre. Son adversaire, si elle pouvait en croire son ouïe, devait être au milieu du bosquet. Elle s'accroupit, stabilisa un peu plus ses appuis puis s’élança sur le côté dans des cabrioles, laissant le bout de son épée toucher le sol à chaque atterrissage. Elle continua sa course, emmenant avec elle un muret de terre qui se soulevait d’elle-même pour la protéger alors que d’autres projectiles s’y plantaient, et elle put apercevoir son ennemie qui se tenait debout entre les arbres morts, à côté du feu de camp dont les braises laissaient échapper les dernières volutes de fumée. Une femme vêtue d’une tenue noire qui enserrait son corps décharné, et dont la tête était enveloppée dans de longues bandelettes en cuir. Jamais elle n’avait vu dans ses innombrables lectures de mention d’un accoutrement de ce genre dans un autre couvent. Elle bifurqua pour lui foncer dessus, son bras gauche ballant alors que le droit traçait de grandes diagonales devant elle. Des lames d’air jaillirent de sa rapière, rasant le sol en fonçant sur son adversaire. Cette dernière les esquiva d’un bond, écarta les bras et les projectiles lui revinrent, s’extirpant du mur de terre et se déterrant du monticule. L'air percuta les braises fumantes et une langue de feu vint lécher l'assassine, singeant son torse. Elle se dégagea des flammes d'un bond de côté et reprit ses appuis, caressant la brûlure sur son ventre sous le tissu calciné. Dix lames triangulaires flottaient autour d’elle, décrivant un cercle autour de ses bras à nouveau écartés. La carte qu'elle avait tirée lui revint à l’esprit, mais elle n’avait pas le temps d’y penser. Mari sentait son cœur battre à tout rompre alors qu’elle regroupait ses pieds, redirigea son élan sur le sol pour s'élancer dans les airs, emmenant avec elle une colonne de terre qui s’éleva à sa poursuite comme un tremplin. L’autre sorcière projeta ses mains en avant et les dix lames filèrent en direction de Mari dans un ballet coordonné. D’un geste ample, la jeune sorcière fit danser le vent pour dévier les projectiles qui s'écartèrent de leur chemin. Ils frôlèrent Mari qui retombait en direction de sa cible, sa rapière appuyée sur son épaule, atterrissant à quelques mètres à peine de l’autre sorcière qui fit un pas en arrière. Le but de la manœuvre était simple, s’interposer entre les armes et leur manipulatrice pour l’empêcher de les envoyer droit sur Mari, au risque de se prendre un tir perdu, et forcer le corps à corps. Pendant ses entraînements, au couvent, elle se battait avec retenue et en évitant toujours de blesser sa partenaire. Mais ce soir, c'était un duel à mort et la pitié n'avait plus sa place. Profitant de la confusion de son adversaire, Mari racla le tronc d’un arbre calciné qui gisait au sol du bout de sa rapière et il se contorsionna dans une cacophonie de bois sec qui se rompt, abattant une branche sur la jambe de l’autre sorcière. Son genou se plia dans un angle interdit, émettant un craquement qui résonna dans le bosquet. Son adversaire ne gémit pas, ne laissa transparaître aucune réaction, mais se prostra sous la contrainte, incapable de déloger sa jambe coincée sous l’arbre. Elle leva un bras et les lames s’élancèrent à nouveau, encerclant Mari au ras du sol. Pour y échapper, elle voulut bondir mais elle tressaillit au dernier moment, prise d’un coup de chaud. Son bras gauche irradiait désormais dans son torse et elle sentait le venin se propager dans ses veines, sa respiration devenait plus laborieuse et ses pensées moins claires, moins vivaces. Sa concentration lui échappait. Les lames se refermèrent sur elle comme l’objectif d’un appareil photo, et son pied droit ne quitta pas le sol assez vite. L’une d’elle se planta dans son mollet, lui arrachant un cri de douleur, et Mari retomba lourdement au sol avant de tomber à genoux. Son adversaire tira sur sa jambe, réussit à l’extirper du tronc d’arbre dans un deuxième craquement, et s’avança à quatre pattes. Le genou était tourné d’un quart de tour dans le mauvais sens, mais elle s’appuyait dessus sans broncher. Ses lames revinrent à elle, décrivant une rosace derrière son dos, et celle qui s’était fichée dans la jambe de Mari s’arracha en emmenant une giclée de sang et un cri de sa victime. Elle serrait les dents, la douleur était insoutenable, sa vision commençait à s’assombrir et elle pouvait à peine se tenir sur son genou gauche et son bras droit, les seuls membres qui n'étaient pas encore engourdis. Impossible de se redresser pour utiliser sa rapière. Son adversaire la rejoignit et se mit debout devant elle. — Ta sœur a crié, elle aussi. Les lamelles de cuir qui enveloppaient sa tête ne bougèrent pas quand la voix résonna dans l’esprit de Mari. Le visage de Natae tordu par la douleur, meurtrie, envahi son esprit. L'autre sorcière lui mis un coup de pied, fauchant son bras et l'obligeant à s'affaler sur le ventre en lâchant son arme. Elle se baissa, saisit la rapière et la jeta plus loin. C’était la fin, elle était désarmée, épuisée, incapable de se concentrer. Le poison circulait dans ses veines. Un faux pas et elle avait perdu. Les lames triangulaires vinrent flotter autour de Mari. Elle ferma les yeux, repensa à sa sœur, les retrouvailles qu’elle attendait tant. Elle ne sentait plus la fraîcheur de la nuit, l’herbe sous ses mains, et le monde disparaissait petit à petit. Les lames se placèrent autour de sa nuque, menaçant de transpercer sa peau fragile. Peut-être que sa sœur l’attendait déjà dans l’au-delà, et qu’elle la retrouverait bientôt. Et elle lui dirait quelque chose de piquant, comme à son habitude, une petite boutade moqueuse mais pleine d’amour. — Allez, ma cocotte, tu vas vraiment baisser les bras ? Mari bascula en avant, dans le Néant, pour s'échapper de la réalité. Elle sentit à nouveau les énergies qui circulaient autour d’elle, les arbres brûlés comme souvenirs d’une vie passée, les buissons qui poussaient ici malgré les ravages. La masse lumineuse devant elle, reliée aux dix lames par quelque chose qui ressemblait à des tentacules, des prolongations de l’âme de la sorcière. De la télékinésie. Elle senti sa gorge se serrer dans un dernier espoir alors que son corps bombardait son système nerveux d’adrénaline. Elle reprit conscience, se hissa tant bien que mal sur son genou et enfonça sa main droite dans la terre, espérant que son vernis suffirait. Le monde lui répondit. Un peu plus. Il lui en fallait un tout petit peu plus. Sa main gauche répondait à peine, elle ne sentait même plus son bras, mais elle vit ses doigts s’enfoncer dans la terre à leur tour. Mari ferma les yeux, implorant les éléments de la sauver. La terre se souleva à quelques mètres et les ronces se déchaînèrent comme une vague sur une plage abandonnée, avalant le sol en se jetant sur Mari. Elles agrippèrent les dix projectiles et les projetèrent au loin, puis saisirent les membres de son adversaire pour l'écarteler. Une autre ronce se saisit de l'épée et vint la déposer devant sa manipulatrice. L’autre sorcière tira sur les ronces qui s'encochaient dans sa peau, enfonçant un peu plus leurs pointes jusqu'à laisser couler un filet sanglant. Les triangles de métal se soulevèrent de nouveau pour se jeter sur Mari. L’Élémentalame extirpa sa main droite du sol, elle se saisit du pommeau et se replongea dans le Néant. Elle s’imagina trancher les liens entre les armes de la sorcière qui émergeaient de sa tête, et sa lame traça un large arc dans l'air. Mari rouvrit les yeux, haletante, alors que les dix lames tombaient au sol en cliquetant. Leur propriétaire se tenait le visage, griffant les lanières de cuir qui le recouvrait. Elle réussit à s’appuyer sur son bras gauche qui ne lui répondait que par la force de la volonté, se redressa et leva sa rapière vers le ciel. Le vent se leva dans le bosquet, emmenant avec lui les dix lames triangulaires qui se hissèrent au-dessus de la sorcière masquée. Mari abattit sa rapière, et les dix projectiles s’abattirent sur son adversaire, se plantant dans ses jambes, ses bras, ses mains et son dos. Elle tomba au sol, inerte. — Pas... aujourd’hui... souffla Mari. Pas... comme ça... La respiration était devenu si laborieuse que chaque inspiration lui demandait un effort considérable. Le poison se répandait dans ses veines et ses forces la quittaient. Les ronces relâchèrent leur emprise sur leur prisonnière, laissant son corps s'effondrer à côté de celui de Mari. Du coin de l’œil, elle aperçut quelqu’un d’autre à l’orée du bosquet. Une lame en forme de croissant reflétait un rayon de la lune. Mari reconnu la faux d’Hecate avant de s’évanouir. HÉLIO Hélio avait perdu tout repère temporel après son réveil solitaire. Cendre l'avait tiré de sa torpeur avec des petits coups de becs sur la main et quelques croassements inquiets. Les yeux à peine entrouverts, il regarda le petit oiseau se poser sur son torse et le fixer, puis il entendit sa voix résonner dans son esprit. — Maître, votre amie est partie. J'ai retrouvé Dame Séléné, comme vous le désiriez. — Partie ? Il se redressa doucement, obligeant Cendre à descendre de sa poitrine pour se reposer un peu plus loin. Son regard se posa sur les nuages multicolores qui l'entouraient, flottant doucement dans les airs. Natae n'était nulle part. Elle l'avait bel et bien abandonné, comme il le redoutait. Encore une fois, il se retrouvait seul. Sa poitrine se serra et les larmes lui montèrent aux yeux, puis il éclata en sanglots sans arriver à se contrôler. Les cauchemars qui l'avaient tourmenté dans son sommeil flottaient encore derrière son regard, les voix de sorcières qui criaient au pilori, la peur d'une femme prostrée devant son bourreau, la chaleur des flammes, la froideur d'un lac gelé. Et maintenant, la solitude. Un autre cauchemar qui s'ajoutait à la pile. Le sien. — Maître ? Les âmes errantes recouvraient son corps comme un amas de méduses agglutinées sur sa peau, collantes et envahissantes, infusant en lui les émotions qu'elles avaient emportées derrière le voile pour le noyer dans leur tourment. Cendre vint se poser sur son épaule et commença à arracher quelques sangsues collées sur son cou à l'aide de son bec. — Maître, je vous prie de vous reprendre. — Je ... — Commençons par vous débarrasser de ces parasites, allons. D'une main tremblante, il se frotta une jambe pour se débarrasser des âmes qui s'y étaient à moitié infiltrées. Il les attrapa, tira jusqu'à ce qu'elles se décrochent puis les jeta au loin. Quand elles lâchaient prise, étirées de toute leur longueur, elle se reformaient comme une boule de gélatine qu'on aurait essayé de déchirer. Il continua avec l'autre jambe alors que Cendre s'affairait sur son crâne. Il eut l'impression d'en arracher des dizaines, et chacune allégeait un peu plus son cœur en partant. Bientôt débarrassé des autres, son esprit se calma comme après une tempête, laissant retomber les débris au sol dans un calme austère et silencieux. Elle était partie sans lui parce qu'elle avait remarqué que son mental ne tenait plus qu'à un fil, Hélio le savait. Il l'avait vu en elle, quand il avait malencontreusement lu dans son esprit. Et l'autre image lui revint, leurs sourires à eux deux dans une douce embrassade. — Savez-vous où votre amie est partie ? — Non... Elle a dû s'en aller pendant que je dormais. Tu ne l'as pas vue ? — Lorsque je suis revenu, vous étiez seul, Maître. — Tu as trouvé Séléné ? — Elle flotte dans cette direction, dit l'oiseau en pointant son bec derrière l'épaule d'Hélio. Je l'ai ramenée avec moi, mais elle est repartie à la dérive pendant que j'essayais de vous sortir de votre torpeur. Souhaitez-vous que je parte en quête de votre amie ? — Sûrement une mauvaise idée. Elle doit avoir ses raisons. Hélio essaya de se convaincre que tout irait bien pour elle, mais quelque chose clochait avec les âmes tourmentées. Elles semblaient agitées et une tension régnait dans l'air comme quelques secondes avant qu'un éclair ne tonne. Il tendit la main vers une âme qui passait à côté de lui et elle glissa sur sa peau sans s'y accrocher, sans lui parler. Il tendit un peu plus ses doigts vers elle, curieux, et se senti sortir brièvement de son corps comme pour s'étendre vers cette âme muette. L'extension fantomatique de sa main baigna dans un moment de chaleur, un souvenir indistinct de deux sorcières qui regardaient le soleil se coucher derrière l'horizon sur une plage au sable fin puis il se ressaisi et senti son esprit revenir en lui d'un coup sec. Le contrecoup de son âme qui revenait dans son doigt repoussa son bras vers l'arrière dans une petite secousse. Il resta assis auprès de Cendre quelques instants, observant les sorcières perdues qui flottaient autour de lui, puis il lui demanda de l'amener jusqu'à Séléné. Étrangement, les croassements indignés du corbeau lorsqu'une âme le percutait ne résonnaient pas dans la tête d'Hélio, seules certaines phrases, comme si l'animal était capable de communiquer avec lui quand bon lui semblait. — Mon ancienne maîtresse appelait cela un lien d'âme, lui raconta Cendre. C'est apparemment très commun chez les sorcières qui tissent une relation forte avec leur familier, me disait-elle. Nul doute que votre... possession inopinée de mon âme dans le monde des vivants a quelque peu accéléré la création de ce lien. — Tu m'en veux ? Désolé, j'ai pris le premier crâne de corbeau qui m'est tombé sous la main. Enfin, je ne suis pas en train de dire que ça aurait pu être n'importe qui, mais... Cendre se posa sur son épaule et lui mordilla l'oreille, pas trop fort pour le blesser mais assez pour le pincer. — Pardon ! Pardon ! Il répondit par un croassement sec. Hélio lui caressa doucement la tête. — Merci d'être revenu me chercher. — N'en faites pas cas, je ne fais que mon devoir. Vous m'avez rendu la vie, je vous dois allégeance. Vous ne devriez pas vous assoupir de la sorte, Maître. Vous êtes bien trop appétissant pour ces âmes perdues, et il y a fort à parier que sans mon intervention, elles auraient pris possession de votre corps. — Et moi ? — Vous vous seriez retrouvé mis à la porte, et vous seriez comme elles sont désormais, un esprit abscons que peu de gens arrivent à percevoir, et encore moins à écouter. Un frisson parcouru Hélio à l'idée de se retrouver coincé ici, pour toujours noyé dans ses tourments sans espoir d'un jour y réchapper. — Certaines d'entre elles ne semblent pas vouloir se coller à moi, pourtant. — Toutes les âmes ne sont pas en déperdition. Quelques heureuses élues réussissent à s'accrocher à des émotions assez fortes pour leur donner le courage d'aller de l'avant. Nous y voilà. Dame Séléné était par ici. Comme partout ailleurs, il était entouré de dizaines de boules chatoyantes qui flottaient sans but, errant dans l'attente d'un changement qui ne viendrait jamais. Hélio tendit la main pour en attraper une qui se posa sur son doigt, lui imposant une vision de ses derniers instants dans un endroit qu'il ne reconnut pas. Il la décrocha, et elle emmena avec elle une partie de son corps, comme si elle lui siphonnait son esprit à travers son enveloppe. Cendre se percha à son tour sur sa main et picora l'âme, l'obligeant à lâcher prise. Il s'envola alors pour décrire des cercles à quelques mètres de hauteur, plongea en piqué et attrapa quelque chose dans son bec. Il revint ensuite se poser sur le bras de son maître et déposa délicatement une âme au creux de sa main, le regard vif. Hélio se retrouva plongé dans les catacombes à nouveau, dans cette salle où Nyx pratiquait son rituel de nouvelle lune. Les flammes violettes rugissaient dans la pièce sombre, projetant leurs reflets sur les murs. L'heure était venue de passer de l'autre côté, mais il ne ressentait pas de peur, pas de doute. Uniquement de la détermination, l'espoir de pouvoir changer le cours du destin. — Séléné ? hésita Hélio. — Elle-même. Vous êtes ? — Je m'appelle Hélio. Je... euh... Bonjour. Je suis venu vous chercher, pour une amie qui vient de votre couvent. Elle s'appelle Natae, et elle voulait vous retrouver. — Pourquoi donc ? — Bonne question ! Elle n'a pas pris le temps de m'expliquer ce qu'elle a derrière la tête, ce n'est pas son fort. C'est une Élémentalame, comme vous, je suppose qu'elle cherchait quelqu'un de familier ? Pour tout vous dire, elle nous a fait passer derrière le voile pour échapper à Nyx. Depuis les catacombes, un peu comme vous, mais vivants. Un cri strident retentit autour d'eux et les âmes flottantes firent secouées par une onde de choc qui fit trembler leurs lueurs. Cendre s'envola dans un élan de panique et se mit à tourner en rond. — Qu'est-ce que... — Où est-elle ? Où est votre amie ? — Je ne... Un autre cri, plus bruyant que le précédent et lui aussi accompagné d'une secousse. — Jeune homme, votre amie est-elle venue ici avec son arme ? — Oui, pourquoi ? Votre ton me laisse penser que ce n'est pas une super nouvelle. Une vague de détresse submergea Hélio en partant de sa main où reposait l'âme de Séléné, suivie d'un relent de déception. Cendre revint se poser sur son épaule, visiblement affolé. — Ces cris ne laissent pas de place au doute. Les entraves d'Abaddon sont en train d'être rompues. — Utilisez des mots simples, s'il vous plaît. — Par où commencer... Jeune homme, pouvez-vous percevoir les âmes autour de nous ? — Les espèces de lucioles collantes ? Oui. Ce n'est pas normal ? — Tout le monde n'a pas ce talent. Bien. Abaddon n'était rien de plus qu'une autre âme, il y a de cela des lustres, mais ô combien terrible. Depuis des siècles, il en absorbe d'autres, les dévore, les consomme, pour devenir un amalgame de sorcières perdues. Cette infâme sorcière le nourrit depuis des lustres, lui donnant en pâture les restes de sorcières aux pouvoirs puissants. Elle a voulu en faire de même avec moi. Ma théorie est qu'elle désire rassembler l'ensemble de ses sœurs dans une seule enveloppe, construire une arme au pouvoir indicible, brique par brique. L'assemblage des meilleures d'entre nous, privées de leur libre arbitre. Un autre hurlement brisa l'air, coupant Séléné. — Vous voulez dire, Nyx ? Avec son rituel, je suppose ? Une pointe de haine parcouru sa main. — Exact. Abaddon est scellé par des chaînes en Élémentis dans l'espoir qu'elles le garderaient coincé derrière le voile, mais enfermé ne veut pas dire inerte. Ces hurlements me laissent penser que quelqu'un est en train de rompre ses entraves, et la seule solution est une lame en Élémentis. Je suppose que, comme vous, par on ne sait quel miracle, votre amie est dans cet abysse en possession de sa forme corporelle ? — Oui. Et donc... La lueur de Séléné se ternit brièvement dans la paume d'Hélio qui la regardait en silence. Cendre tremblait sur son épaule en nettoyant nerveusement ses plumes. Un nouveau cri fendit l'espace et l'âme perdit son emprise pour partir flotter ailleurs. Il se lança à sa poursuite, la rattrapa et la coinça dans ses mains. — Eh oh ! — S'il se libère, et de surcroît qu'il a accès à une enveloppe charnelle, je préfère ne pas penser à notre avenir. L'amalgame de sorcières dévorées par la souffrance s'éveillera et... — Et Natae ? Elle ne répondit pas, tentant de s'échapper de l'emprise d'Hélio qui forma une boule avec ses mains pour la retenir. NATAE Les yeux de Mari luisaient dans la clarté verdâtre, rivés sur sa sœur. Elle souffrait le martyr, l'implorait de la délivrer, et Natae s'attelait à la tâche. Chaque chaîne qu'elle parvenait à briser rapprochait sa sœur de la liberté malgré les cris qui détonnaient dans l'espace à la rupture. — T'inquiète pas, ma petite cocotte, je suis là. Je suis là. Mari ne lui répondit pas, se contenant de laisser ses larmes rouler sur ses joues. — J'ai entendu ta voix qui m'appelait au loin, je savais qu'on se retrouverait. On a déjà fait la moitié, ma cocotte, tiens bon. Natae glissa sa lame entre les maillons de la chaîne suivante. HELIO — Répondez-moi ! Cendre ! Que va-t-il arriver à Natae ? — Elle rejoindra les autres, jeune homme, continua Séléné. Abaddon a besoin d'une enveloppe charnelle pour prendre pleinement corps, et il consommera l'âme qui y réside pour en prendre possession. — Cendre, va l'aider ! Vite ! — La distance qui nous sépare est trop grande, Maître. Je ne l'attendrai jamais à temps. Votre amie a déjà brisé 4 chaînes, il n'en reste que 4 autres et... Un autre hurlement. Son intensité dépassait toutes les secousses précédentes, faisant trembler l'environnement. L'âme de Séléné rebondit dans les mains d'Hélio alors qu'il repensait à Natae. —Il est déjà trop tard. Il y a fort à parier qu'il vous a senti arriver ici, qu'il s'est immiscé dans son esprit, l'a poussé à le libérer. Si tel est vrai, alors il ne reste plus qu'à attendre la fin, fuir le plus loin possible pour gagner ne serait-ce que quelques secondes d'existence. Hélio repensa à Natae, ses longs cheveux noirs qui tombaient en cascade sur ses épaules alors qu'elle se livrait à lui. Son espoir de retrouver un jour sa sœur, sa vision de lui, heureux, avec elle. Cela expliquerait pourquoi son regard se perdait parfois dans le vague. Pourquoi elle l'avait abandonné. Par parce qu'elle ne voulait plus de sa présence, mais parce que quelque chose prenait le pas sur sa volonté. Il se mordit la lèvre, hésita. — Fuir ? Nous devons l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard ! Reprenez-vous, putain ! — Il ne lui reste que 3 enclaves à briser. Comme l'a dit votre familier, la geôle d'Abaddon est bien trop loin pour l'atteindre à temps. Nous sommes démunis. — Non. — Jeune homme, j'aimerai croire que vous êtes venus dans ce monde perdu pour une bonne raison mais... Je crains bien que vous ayez, dans votre ignorance, précipité la fin. Je salue votre ardeur, mais les bonnes intentions ne sont pas toujours récompensées. Sa voix était devenue lasse, déçue. La détermination dont elle faisait preuve dans les premiers instants s'était évaporée pour laisser place au défaitisme. — Je ne sais pas pourquoi, mais je m'attendais à mieux de votre part, Séléné. Je vous ai vu, dans le couvent de l'Anâmenèse. Certes, vous n'étiez qu'une projection de Nyx qui possédait votre âme, mais vous aviez l'air d'une grande sorcière. Natae m'a parlé de votre sœur, de votre couvent, de vous. Et elle en parlait avec de l'admiration. De l'amour. J'ai perçu la volonté dont vous faisiez preuve à vos derniers instants. Vous n'aviez pas peur. Il le sentit dans sa peau, elle était piquée à vif. Tant mieux. Une autre brisure. Plus que deux. — Elle m'a parlé de vos traditions, de votre vie ô combien agréable, et de plein d'autres choses. Et au premier obstacle, vous baissez les bras ? Il n'est pas trop tard, pas encore. — Surveillez votre ton, jeune homme. Votre impertinence ne vous permettra pas d'échapper à votre perte. Croyez-vous vraiment que nous avons attendu sagement, observant Nyx nourrir son arme en silence ? Pendant toutes ces années ? Nous avons travaillé à la contenir pendant des siècles, l'empêcher d'arriver au bout de ses ambitions, et dans votre ignorance vous avez ruiné tous nos efforts. Helio s'imagina Natae dans les griffes de ce démon, dévorée, il pensa à ce qu'il ressentirait, lui, s'il l'abandonnait. Impossible. S'il n'y avait qu'une seule once d'espoir de la sauver, alors il devait s'y accrocher. Pour elle. Peu importe les conséquences. — Au risque de me répéter, ce n'est pas trop tard. Il n'est jamais trop tard. Pas tant que ce n'est pas fini. Si vous voulez abandonner, grand bien vous en fasse. Prenez mon corps. — Pardon ? — Vous m'avez entendu. Faites comme toutes les autres âmes égarées, accrochez-vous. Entrez. Imposez-moi vos tourments. Je vous laisserai faire. — Maître, vous... — Je n'ai pas le temps de vous expliquer, coupa Hélio. Alors faites-moi confiance. De toute façon, vous avez déjà baissé les bras, alors laissez-moi essayer. Je ne peux pas l'abandonner. L'âme chauffa dans ses paumes, l'amertume fut remplacée par de la fierté et une pointe de nostalgie, le fantôme d'une détermination perdue dans la lassitude. Hélio rouvrit ses mains et les plaqua contre son cœur. Il sentit cette autre existence pénétrer dans sa poitrine, le poussant lui-même progressivement à l'extérieur et bientôt il voyait son propre corps. Le monde devint froid et il était si léger qu'il flottait au-dessus du sol. Sa présence devint élastique, amorphe, comme les autres âmes avec qui il était rentré en contact. — Cendre, reste avec elle. Si je ne reviens pas, retrouvez Natae. Un autre hurlement transperça l'air et Hélio sentit au plus profond de son être une secousse si puissante qu'il comprit le vrai sens de la terreur. Sans la protection de son corps, toutes les émotions latentes étaient décuplées. La puissance d'Abaddon résonnait tout autour de lui, un appel inéluctable dans son esprit qui devenait un ordre impossible à ignorer. Une injonction à lâcher prise. Séléné prit pleinement possession de son corps et comme un élastique trop étiré qu'on relâche, son esprit fut projeté en arrière. Il entendit à peine le croassement inquiet de Cendre avant de se retourner, cherchant l'âme la plus proche. S'accrochant à la première qu'il trouva, il se tira en avant, et l'esprit qui lui servait de prise se déforma comme de la guimauve au soleil, avant de se contracter pour l'attirer vers lui. Hélio lâcha prise au dernier moment, pour se laisser partir un peu plus vite. Il recommença avec une autre âme, puis encore une autre, accélérant de plus en plus. La lente procession des âmes colorées qui l'entouraient devenait une pluie de couleurs qui défilaient à toute vitesse alors qu'il s'accrochait, tirait, se relâchait, accélérait en direction des cris qui résonnaient dans l'abysse. — Plus vite. Encore. Pitié, que ce ne soit pas trop tard. ENCORE. Le désespoir emplissait l'espace comme tant d'oiseaux chantant en chœur avec Abaddon la terreur de la mort. Hélio s'accrochait à Natae, à son sourire. Il n'était jamais trop tard. Pas tant que sa vision n'était pas devenue réalité. Il devait tenir bon, pour elle. S'accrocher à elle, parce qu'elle avait besoin de lui et qu'il ne pouvait pas la perdre. Parfois, les âmes refusaient son emprise et il déviait de sa trajectoire avant de se raccrocher à une autre pour reprendre son chemin. Leurs souvenirs s'imposaient à lui, l'injustice, la trahison, la détresse, la peur, la solitude. Il rebondissait dans l'espace à une vitesse fulgurante, telle que les échos de tristesse se mélangeaient dans son esprit en devenant un brouhaha de ténèbres qui le rongeait de l'intérieur, parfois interrompu par une trêve fugace, un moment de joie. De l'amour. Une étreinte. Le dernier tremblement du monde tonna dans l'espace, tout proche. Et juste à temps, il la vit. Natae était face à une âme difforme vert-de-gris qui cachait une noirceur inscrutable, elle tenait sa faucille dans ses mains et regardait le démon se dresser devant elle. Au sol s'étalaient les 8 chaînes brisées. Abaddon s'apprêtait à bondir sur sa proie et à la dévorer, s'immiscer dans son corps pour en prendre possession. Il n'était pas trop tard. Hélio s'agrippa aux âmes qui flottaient à côté du monstre pour rediriger son élan et fonça droit sur elle. — Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis, se répétait Hélio en espérant qu'elle l'entendrait. L'impact avec le corps de Natae fut tel qu'il eût l'impression de se désintégrer dans l'instant, mais pendant un fragment de seconde imperceptible il la sentit comme une autre part de lui-même. Paniquée, confuse, surprise. Elle était là, partageant son corps avec lui avant qu'il ne prenne sa place, et qu'elle soit éjectée à la même vitesse, de l'autre côté. Il aurait voulu lui expliquer, s'excuser, la serrer dans ses bras. L'instant d'après, il sentit qu'elle lâchait prise et entra pleinement dans son enveloppe, sentant à nouveau la chaleur de la vie résonner avec son âme. La main fantomatique de Natae glissa sur le pommeau de sa faucille, désormais intangible, et se rattrapa à la plume de corbeau qu'elle arracha. Puis elle disparue au loin, emmenée par l'élan qu'Hélio lui avait transmis. Il se retrouva seul face à Abaddon. Un abyme qui se refermait lentement sur lui. L'instant d'après, il était submergé. Natae commençait à disparaître de son esprit, remplacée par l'océan de tristesse et les siècles de tourment unis dans une sombre cacophonie. Il n'était plus qu'une infime partie d'un ensemble inexorable qui avançait malgré lui, plongé dans le noir et enfermé dans ce corps qui ne lui appartenait pas. Hélio s'accrocha à l'espoir qu'un jour, il la verrait sourire de nouveau. Et qu'il lui sourirait, en retour. HECATE La matriarche se pressa à l'orée du bosquet, haletante et ralentie par son corps âgé qui la tiraillait, refusant d'obtempérer face à l'urgence de la situation. Elle avait suivi Mari depuis son départ du couvent, toujours à une distance raisonnable. Quand elle la perdait de vue, elle se plongeait dans le Néant pour retrouver sa trace — et masquer la sienne, sait-on jamais. Quelque chose ne tournait pas rond, elle qui était d'habitude si calme s'était montrée particulièrement agitée ces derniers jours. Elle n'était pourtant pas sujette aux tourments. Jamais, en temps normal, elle n'aurait fui le couvent. Hecate s'était calfeutrée à une bonne distance du bosquet dans lequel sa fille s'était installée, ni trop loin ni trop proche, et avait été tirée de son sommeil par les disruptions des éléments qui avaient eu lieu tout près. Quelque chose s'était passé. Elle la vit au sol en plein milieu du bosquet, immobile. Des ronces recouvraient le sol, encore pulsantes de puissance. Un autre corps criblé de lames gisait aux côtés de sa fille. Il se redressa doucement, ses mouvements hasardeux et mal coordonnés, en laissant sa tête enveloppée dans des lamelles de cuir tomber en arrière. La rage envahi le corps d'Hecate en une fraction de seconde. L'ancienne matriarche passa le bout des doigts sur la lame de sa faux et se concentra sur son propre corps, laissant son énergie vitale se concentrer. Son sang se fluidifia, laissant derrière lui les ravages du temps pour imposer à ses cellules une réjuvénation interdite. L'autre personne parvint à se relever, chancelante, et fit un pas en direction de Mari. Elle lui extirpa sa rapière, la prit à deux mains et la pointa vers le bas pour l'achever. Hecate ferma les yeux, sentant le Néant autour d'elle, et bondit en avant. Lorsqu'elle les rouvrit, elle était derrière l'assassine. Sa faux tournoya dans les airs en décrivant un large cercle, rasant le sol en décrivant un croissant de lune pour venir se planter dans le dos de son adversaire. La lame traversa la chair pour refaire surface de l'autre côté. Hecate changea sa prise sur le manche et fit pivoter son arme, emmenant avec elle le corps affaibli qui perdit pied en se faisant soulever. La gravité le poussa un peu plus sur la lame et du sang noirâtre s'écoula de la blessure alors que la victime posait ses mains sur la lame de la faux, essayant de se hisser vers le haut pour se décrocher. L'ancienne matriarche regardait le liquide dévitalisé qui ne se laissait pas absorber par l'Élémentis. Il n'y avait qu'une réponse possible, ce corps était un pantin contrôlé par quelqu'un d'autre. La vie n'y circulait déjà plus depuis longtemps. Un stigmate était apposé sur les lanières de cuir, signe distinctif de l'art tabou de la possession. Appuyant le manche de sa faux sur son épaule pour se libérer une main, elle saisit l'entrelas de bandelettes qui encerclaient la tête de son adversaire et brisa le sceau qui les maintenait en place. Les lambeaux se défirent, tombant au sol comme des rubans pour dévoiler un intérieur vide. Les bras du corps décapité retombèrent sur le côté et Hecate le repoussa d'un coup de pied. La faux s'extirpa de son torse et il retomba au sol comme un pantin désarticulé. L'immobile silence retomba dans le bosquet alors que le cœur d'Hecate ralentissait, laissant l'âge reprendre son emprise sur elle. Elle s'agenouilla auprès de sa fille et passa une main sur son visage pâle pour repousser une mèche de cheveux qui lui tombait sur la joue. Sa respiration était laborieuse. Hecate lui ouvrit un œil avec les doigts, la pupille était révulsée et ne répondait pas. Elle parcourut le reste de son corps d'un regard et découvrit les deux entailles, à la jambe et au bras, qui suintaient d'une épaisse sève verdâtre. Une concoction à base de datura, à en croire l'odeur. Elle commença par épancher les plaies de Mari à l'aide de sa robe, pour se débarrasser de la sève collante, puis plaça sa faux au-dessus de ses blessures avant de se concentrer sur le sang qui circulait encore dans le corps de sa fille. Le liquide rouge jaillit de la blessure au bras, flotta dans les airs quelques instants en formant d'épaisses bulles puis replongea dans la blessure à la jambe en décrivant un arc de cercle au-dessus de Mari. Hecate continua de faire circuler le sang ainsi, extrayant au fur et à mesure les gouttes de poison qui s'étaient mêlées au liquide vital jusqu'à ce qu'il soit entièrement purifié. Mari se réveilla quelques heures plus tard tandis que le soleil perçait l'horizon, étourdie mais en bonne santé. En voyant la matriarche, elle eut un mouvement de recul et chercha sa rapière du regard. — Du calme, ma fille. C'est moi. — Je ne vous laisserai pas me tuer. Hecate haussa les sourcils, amusée. Le regard de Mari se posa sur la faux, couverte de sang séché. — Mari, voyons. Reprends donc tes esprits. Tout va bien. — Que... — La bataille n'était pas terminée, ma chère. Mais tout va bien désormais. Maintenant, reprends ton souffle. J'ai extrait le poison de ton corps, tu devrais te rétablir dans la journée. Je resterai à tes côtés, évidemment. Mari lui lança un regard de défi qui laissait transparaître ses doutes. La jeune sorcière lui expliqua la carte qu'elle avait tiré, le 10 d'épées. Elle lui raconta ses doutes à propos des Élémentalames, les lettres qu'elle avait reçu de sa sœur, les mensonges des matriarches. Il y avait quelque chose de drôle dans son interprétation, d'un peu vexant. Comment avait-elle pu croire que ses sœurs la trahiraient ? Décidément, ces deux petites vivaient avec le feu dans l'âme. Mais l'heure n'était pas aux remontrances. Elle était à la vengeance. — Je comprends, Mari. Moi-même, j'ai longtemps eu des doutes à propos de... De beaucoup de choses. Le rôle de matriarche n'est pas sans son lot de soucis, comme tu as pu le remarquer. Mais, je dois bien l'avouer, jamais je ne me serais doutée que tu t'enfuirais si vite du couvent. Je voulais te parler des lettres que tu reçois de la part de Natae, au réveil, mais tu as préféré prendre la poudre d'escampette. Es-tu sûre qu'elles sont bien écrites par ta sœur ? — Je sais qu'elles ne le sont pas. Sans l'ombre d'un doute. Pourquoi ? — Bien. Voilà maintenant quelques années que je doute de la véracité de celles que j'échange avec Séléné. Quelque chose cloche. Mari se tourna vers le corps de son assaillante qui gisait au sol, sans tête. — La vraie responsable n'a pas eu le courage de te faire face, répondit Hecate. Prends ça comme un éloge de tes compétences. Elle a peur, et se résous à enfreindre les tabous. Elle le paiera. — Mère ? — J'ai beaucoup à t'enseigner, ma fille, mais notre chemin jusqu'au couvent de l'Anâmenèse sera long. Le temps ne nous manquera pas. Allons retrouver nos sœurs.
- 23 May, 2026
#7 - Anâmenèse
C'est la sixième semaine du challenge, on a dépassé les 10%. Puis c'est aussi mes vacances, du coup j'avais beaucoup de temps. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Salutation Thème 2 : Hétérodoxe Thème 3 : 💣 · 🪴 · 📭 · 🧯Contrainte : Se passe dans un autre 20ème siècle Plusieurs facteurs ont coïncidés, certains diront que les étoiles se sont alignées. Déjà, j'avais envie de faire une suite à la nouvelle #3 - Élémentalames, parce que j'avais pris beaucoup de plaisir à l'écrire et que j'avais encore plein d'idées. Et puis bon, hétérodoxe ça colle quand même pile poil à un certain personnage. La contrainte colle aussi, en tout cas avec l'univers que j'avais en tête et mes bribes d'idées pour une suite, donc tout bénef'. J'ai décidé de partir sur ce que j'avais déjà imaginé sans trop modifier. Et vu le temps libre dont je disposai, j'ai aussi pris la décision d'en profiter pour écrire un "gros" truc. Je me suis laissé le champ libre niveau draft/taille/scope, et au final je me retrouve avec un pavé de 25 pages (3-4x plus gros que les "grosses" nouvelles genre #3 et #5) (votre scrollbar doit être toute petite). Je me demande quand est-ce que la notion de "nouvelle" s'arrête, et qu'on en arrive au roman sérialisé, mais peu m'importe. C'est mon blog, c'est moi je décide. Du coup petit warning, c'est beaucoup plus long que les autres nouvelles ! Prenez le temps de lire ça en plusieurs fois (ou de pas le lire si vous préférez les petits formats, c'est votre life). Par contre, important vu que c'est une suite, assurez-vous d'avoir lu #3 - Élémentalames avant ! Et enfin, le titre un peu barbare cache un super jeu de mot (comme Élémentalames, le génie de l'auteur serait-il sans limites ?). C'est mieux de connaître le mot "anamnèse", qui je pense n'a pas été utilisé depuis 40 ans minimum. Il a plusieurs définitions, je voudrais pas trop spoiler le récit donc je vais me contenter du minimum.Anamnèse - En ésotérisme, l'anamnèse est le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).Musiques d'ambiance : Plutôt au pluriel ici. J'ai écouté la discographie de Izar en boucle. #7 - Anâmenèse NATAE Natae se promenait dans les rues de Paris et observait l’agitation des habitants. Le soleil atteignait l’horizon et le ciel s’embrasait. Bientôt, la nuit tombera et le silence reviendra. Bientôt, elle pourra retrouver un peu de calme, qui lui manquait tant depuis qu’elle avait quitté le couvent des Élémentalames. Cela faisait maintenant plusieurs lunes qu’elle avait quitté les plaines verdoyantes de son île. Après son combat contre sa sœur, Mari, elle avait décidé de s’exiler et de disparaître pour reconstruire sa vie ailleurs, et laisser sa jumelle devenir la nouvelle matriarche. Après leur duel, Natae avait trouvé une barque sur les berges de l’île, comme si quelqu’un l’avait laissée ici pour elle. A peine avait-elle mis les pieds dedans qu’un corbeau venant du monastère lui apporta une lettre. Ma chère Natae, je ne peux exprimer la fierté que je ressens quand je vous vois, ta sœur et toi. Vous serez mes dignes successeuses. Les cartes ne mentent pas, et ta ruse m’est familière. Je ne sais comment tu t’extirperas du combat, mais je ne doute pas que tu trouveras un moyen de donner à Mari la satisfaction de la victoire dont elle tant besoin. Comme ma sœur l’avait fait à mon époque. Je vois en toi beaucoup de ses qualités. Prends le temps de découvrir le monde, ma fille, et quand tu te sentiras prête, retrouve Séléné dans son couvent, à Paris. Ne t’isole pas des autres sorcières, malgré tes dissensions envers nos coutumes. Equilibre et précision. - Mère Hecate Natae avait donc rejoint la côte basque, et entrepris un long périple pour rejoindre la capitale. Usant de sa magie, elle s’était débrouillée pour passer inaperçue auprès des habitants des villages qu’elle avait traversé. Manipulant la lumière autour d’elle, elle pouvait se rendre invisible, ce qui lui permettait de subtiliser une miche de pain, ou de monter dans un train sans billet. Le problème, c’était la nuit. La température chutait, et il n’était pas simple de se cacher dans les maisons habitées, ou de se glisser dans les commerces abandonnés. Parfois, elle se contentait d’un feu de camp, à la lisière d’une quelconque forêt. D’autres, elle volait des vêtements et des couvertures pour se confectionner un lit de fortune. Elle n’en était pas fière, mais la fin justifiait les moyens. La capitale ne lui plaisait guère. Cet océan de briques, de goudron et de pierre ne laissait aucune place à la nature, et elle se sentait coupée des éléments qui l’entouraient d’habitude. Elle passait la plupart de ses journées au bord de la Seine, à la recherche d’une connexion avec l’eau, ou dans les parcs, pour ressentir la terre ou prendre une bouffée d’air. Elle était arrivée 3 jours plus tôt, mais elle se disait déjà que si elle ne trouvait pas le couvent de la sœur d’Hecate bientôt, elle irait trouver son chemin ailleurs. En passant à côté d’un kiosque, elle lut les grands titres des journaux en devanture. La Russie attaque Washington à l’arme nucléaire : le début de la fin ? Berlin prise d’assaut : la RDA défaille. Le Brésil déclare posséder l’arme nucléaire, mais refuse toute allégeance avec les autres forces mondiales. Des passants s’affairaient devant le guichet, murmurant leur peur. L’un d’eux chassa d’une main le corbeau qui s’était posé sur le présentoir. La menace d’une guerre nucléaire pesait sur le monde depuis des dizaines d’années, et la situation semblait prête à basculer d'un jour à l'autre. Natae se demanda si elle aurait la chance de voir l’an 2000, ou si ces humains dépourvus de magie décideraient de raser la planète avant la fin du millénaire. Lasse et désintéressée par ces conflits, elle retourna dans une petite ruelle où serpentait un bras de la Seine pour savourer un sandwich volé dans une boulangerie du quartier. Assise, elle regarda le soleil disparaître et la lune se lever, amenant avec elle le calme et la fraîcheur. Assez tôt dans son périple, elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas se promener avec son arme dans les mains, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones du continent n’étaient manifestement pas habitués à voir des civils armés, et les tensions de la guerre n’arrangeaient rien. Sa faucille à chaîne effrayait les locaux, qui supposaient qu’elle allait commettre un meurtre, et elle avait dû s’extirper des griffes de la police plus d’une fois. Depuis, elle portait une large cape qui lui couvrait le buste, lui permettant de dissimuler sa lame dans son dos, accrochée à l’aide d’une lanière en cuir. Un corbeau coassa, perché sur un lampadaire qui s’allumait à peine. Elle regarda autour d’elle, s’assurant que les environs étaient déserts, et décrocha sa faucille de son fourreau. Ses yeux se perdirent un instant sur le pendentif accroché au manche, que sa sœur lui avait offert. Natae se demanda ce que Mari devenait. Avait-elle été officiellement intronisée en tant que matriarche ? Elle aurait voulu lui envoyer une lettre, mais il était probablement mieux de la laisser croire en sa victoire. Au moins pour l’instant. La lettre d’Hecate lui laissait penser qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, Mari saurait que sa sœur était toujours vivante. Un jour, elles se retrouveraient. Elle laissa pendre la lame par-dessus la berge, rasant la surface de l’eau qui se souleva, formant une figure fantomatique de femme qui dansait avec son épée. — J’aimerai tellement te raconter mon voyage, ma cocotte, murmura-t-elle. Un galet vint ricocher à la surface de l’eau, percutant la danseuse aquatique et faisant disparaître l’illusion. Se levant d’un bond, Natae tira sur la chaîne de la faucille en regardant autour d’elle. A quelques mètres d’elle un garçon la regardait en souriant. Ses courts cheveux blonds brillaient sous la lumière diffuse du lampadaire. Il portait une longue toge noire. A vue de nez, Natae estima qu’il avait le même âge qu’elle. — Pas très discret de faire ça en pleine rue, dit-il. — A qui ai-je l’honneur ? demanda Natae en cachant son arme derrière elle. Le garçon se rapprocha, les mains dans le dos. Il se posta à quelques mètres de Natae et fixa son regard dans le sien. Après quelques secondes qui semblèrent interminables, il écarta les bras comme pour appeler Natae à l’étreindre. — C’est bien toi ! Dis, tu ne tiens pas en place ? J’ai cru que je n’allais jamais pouvoir te rattraper. — Me rattraper ? Je ne sais même pas qui tu es. Et je crois que je ne suis pas intéressée de le savoir. — Je m’appelle Hélio, dit-il avec un clin d’œil. — Super. Bonne soirée. Natae se retourna, bien décidée à fausser compagnie à ce garçon étrange. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu inquiète de ses desseins. — Allez sois sympa, ça fait des jours que je te cherche, Natae. Donne-moi au moins quelques secondes pour m’expliquer ! Elle sursauta en entendant son prénom et fit volte-face. Hélio ne bougeait pas, la regardant avec son sourire insupportable. — C’est Séléné qui m’envoie. Apparemment, un petit oiseau lui a chuchoté que tu étais dans les parages et j’ai été missionné en tant que comité d’accueil. Je viens de son couvent. — Un garçon ? Dans un couvent ? — C’est pas commun, je te l’accorde. Tu viens des Élémentalames, c’est ça ? On n’en voit quasiment jamais des comme vous. En fait, je ne connais que Séléné je crois, la sœur de votre matriarche. — Ancienne matriarche. Ma sœur a pris la succession. Enfin, je crois. — Je ne vais pas te mentir, Natae, je crois bien que je suis un peu déçu. On m’a dit que tu étais une sorcière phénoménale, mais ça ne t’a pas inquiété ce corbeau qui te suivait partout ? J’ai presque cru que je me trompais de personne, vu l’absence de réaction de ta part. Elle tressaillit, blessée dans son ego. Ce gamin ne lui revenait décidément pas. Mais s’il disait vrai, alors elle avait peut-être enfin trouvé sa destination. Hélio continuait de la regarder en souriant. — Bref, trêve de bavardages, continua-t-il en agitant une main. Désolé, je ne voulais pas te vexer. J’ai tendance à parler un peu trop vite. Suis-moi, on devrait rentrer au couvent, l’heure tourne et je ne veux pas me faire taper sur les doigts parce que je suis en retard. Il se retourna et se mis en route. Natae lui emboîta le pas sans réponse, elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler le couvent. Lorsqu’elle arpentait les rues de Paris, elle était restée aux aguets, à la recherche de bâtisses susceptibles d’abriter des sorcières. Une once d’énergie dans l’air, des éléments contrôlés. Mais rien ne l’avait marqué. Hélio s’arrêta au milieu de la rue. — Voilà, c’est ici ! Bon, ça paye pas de mine, mais fais-moi confiance, c’est pas si mal à l’intérieur. Il se baissa, attrapa une bouche d’égout qu’il fit basculer et pointa du doigt l’échelle qui se cachait dessous. — Les femmes d’abord. — Vous êtes cachés dans les égouts ? Vraiment ? — Je te dis, c’est mieux que ça en a l’air ! Allez ! Natae agrippa les barreaux et descendit sous les rues pavées. Au lieu des égouts, elle se retrouva dans une longue galerie en pierre. La lumière de l’extérieur n’éclairait qu’un halo autour de l’échelle, et elle ne pouvait pas voir le bout du tunnel qui disparaissait dans la pénombre. Hélio pris sa suite, refermant la bouche d’égout derrière lui, les plongeant tous les deux dans le noir. — Il doit y avoir une lanterne pas loin. J’aurais peut-être dû te dire de la récupérer avant. Oups. Elle frotta ses ongles, faisant jaillir une étincelle qui se transforma en une flammèche. Agitant les doigts, elle fit danser la flamme dans sa main, éclairant la galerie. — Ok, ça marche aussi. C’est par là. Ils marchèrent pendant quelques minutes avant d’arriver devant une grande porte en bois. Les pierres formaient une arche autour de l’encadrement, et une stèle était apposée au sommet. ARRÊTE, ICI C’EST L’EMPIRE DE LA MORT — C’est pour faire peur aux curieux, tu comprends. Il toqua à la porte. Elle s’ouvrit et une femme apparue dans l’encadrement. Natae la jaugea du regard. Elle devait avoir la cinquantaine, des longs cheveux noirs, bouclés, qui lui tombaient sur les épaules. Grande, elle la dépassait d’une tête. Quelque chose chez elle lui était familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. — Hélio. Bonsoir. Natae, je présume ? — Bonsoir. Elle-même. Je viens du couvent des Élémentalames, mère Hecate m’a conseillé de venir ici pour retrouver sa sœur. — Tu as bien fais ma petite. Je m’appelle Séléné. Bienvenue au couvent de l’Anâmenèse. Séléné guida Natae dans le couvent, lui présentant les lieux. Hélio, en retrait, les suivait en silence. Cachées dans les catacombes, les sorcières se retranchaient sous les rues de Paris, à l’insu de ses habitants. De longs couloirs en pierre joignaient les différentes pièces, parsemés de torches. En regardant de plus près, Natae se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour de la roche était en fait un ensemble d’ossements et de crânes qui recouvraient les parois. Une grande pièce s’étendait sur plusieurs mètres, remplies de bancs et de grandes tables. Le plafond, comme partout ailleurs, était très bas. Séléné expliqua que cette salle servait à la fois de réfectoire et de pièce de vie. Elle lui montra aussi les cuisines, ainsi que le garde-manger où était stocké le nécessaire pour subvenir aux besoins des dizaines d’habitantes du couvent. Natae se sentait étouffer dans ces couloirs sombres et dénués d’énergie naturelle. Pas d’air, pas d’eau. À peine quelques flammes sur les torches qui éclairaient les murs. Le lieu était stérile, et chaque seconde qui passait lui faisait regretter un peu plus son départ de l’île. Dans une autre salle, Séléné lui désigna une grande porte en granit. — Dans ce couvent, nous pratiquons l’anâmenèse. C’est une magie très différente de ce que tu as appris jusqu’ici, Natae. Ma sœur n’ayant pas tari d’éloges à ton sujet, je suis sûre que tu t’y feras très vite. Le but est d’entrer en communion avec l’au-delà. Le crâne d’un défunt a un lien fort avec l’âme qui l’a habité. En projetant sa propre conscience, nous pouvons percer le voile de l’après. Derrière cette porte se trouve le mausolée des sorcières. Celles qui ont vécu ici, mais aussi certaines de nos sœurs d’autres couvents. Nous conservons leurs crânes ici pour la postérité, pour que leur savoir ne soit jamais perdu. Ton entraînement commencera dès demain. Elle n’attendit pas que Natae lui réponde. L’amenant jusqu’aux dortoirs, elle lui indiqua une petite pièce. — Voilà ta chambre. Il se fait tard, alors je te conseille de te reposer. Je te souhaite une bonne nuit, Natae. Elle fit demi-tour et s’en alla. Natae pénétra dans la pièce, qui n’avait d’une chambre que le nom. D’à peine quelques mètres carrés, la pièce était chichement meublée d’un petit bureau avec une chaise, et d’un lit qui semblait tout sauf confortable sur lequel était posé quelques toges noires, identiques à celle que portait le garçon. — C’est pas le plus confortable, mais bon c’est mieux que les dortoirs partagés. Considère toi chanceuse, dit Hélio. Allez, bonne nuit, et ravi de t’avoir rencontré. Il se dispensa d’un signe de la main et s’en alla à son tour. Natae alluma la lanterne qui était posée sur le bureau et ferma la porte. Elle posa sa faucille sur le bureau et s’assit sur le lit, qui était aussi douillet qu’elle l’avait imaginé. La pièce était vide de toute personnalité ou décoration. Des questions se pressaient dans sa tête. Séléné lui avait parlé d’entraînement, mais dans quel but ? Elle savait déjà manier les éléments. Allait-elle devoir repartir de zéro pour apprendre une nouvelle pratique ? Natae ne s’imaginait pas du tout vivre le restant de ses jours dans ces boyaux souterrains, coupée de la nature. Malgré tout, elle était heureuse de retrouver un petit cocon. Depuis des lunes, elle n’avait pas pu dormir sur ses deux oreilles. Elle décida de se contenter du minimum, au moins pour l’instant. MARI Mari toqua à la porte du bureau de la matriarche. Bientôt, il sera le sien, mais en attendant la cérémonie, il appartenait toujours à Hecate. Par respect pour la matriarche, qu’elle considérait comme une mère, elle n’osait pas s’imposer. Depuis sa victoire sur le promontoire, elle avait l’impression que rien n’avait vraiment changé dans son quotidien. Rien, en omettant le trou béant laissé dans son cœur. Sa sœur lui manquait un peu plus chaque jour. La tradition était cruelle. Elle était probablement ancrée dans une nécessité que Mari n’arrivait pas à saisir, mais elle n’en restait pas moins douloureuse. — Entrez, dit une voix derrière la porte. Elle passa le pas de la porte. Depuis son dernier tirage de tarot, Mari n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. Elle eut l’impression que la matriarche y avait fait un peu de rangement, peut-être en prévision de la passation ? Les livres qui jonchaient le sol quelques lunes auparavant étaient désormais rangés sur des étagères. Les armes au mur avaient été dépoussiérées. — Désolée de vous importuner, mère. Je viens avec une requête, probablement égoïste. J’aimerai vous demander si vous aviez la faucille de Natae en votre possession, et le cas échéant, si je pouvais la récupérer. J’aimerai garder ce souvenir d’elle. Hecate posa un regard plein de compassion sur sa disciple. — Ma chère Mari... Je ne sais pas où est sa faucille. M’est avis qu’elle s’est perdue dans l’océan, lorsque ta sœur est tombée de la falaise. Malheureusement... Grave en ta mémoire les souvenirs précieux des moments partagés avec elle, que tu ne les oublie jamais. Mais garde à l'esprit que tu endosseras bientôt le rôle de matriarche. Les responsabilités qui t’incomberont ne laisseront pas de place à ta mélancolie. Mari senti les larmes lui monter aux yeux et essaya de les retenir. Un tumulte incontrôlable la secouait. — Alors s’il vous plaît, accordez-moi au moins ceci. J’aimerai qu’une chaise vide soit laissée à la table principale, le jour du banquet, en l’honneur de Natae, dit-elle d’une voix tremblotante. — Bien. Ce sera fait. Équilibre, Mari. Précision. Garde tes émotions sous contrôle. — Équilibre et précision. NATAE Le lendemain, Hélio était venu toquer à sa porte pour la réveiller. Il l’avait accompagné au réfectoire, avant de lui expliquer qu’il était chargé de son intégration dans le couvent, au plus grand dam de Natae. Elle se demandait combien de temps elle arriverait à supporter ce garçon. — N’hésite pas si tu as des questions, Natae, je suis là pour y répondre. C’est comme ça que ça fonctionne ici, par binôme. La plupart des sorcières ici présentes ne sont pas vraiment née ici. Vois cet endroit comme un refuge pour sorcières qui ont quitté leur couvent d’origine. C’est un peu comme une congrégation des meilleures d’entre nous. Natae le regardait dévorer des petits pains qui lui semblaient fades et dénués des bienfaits de la nature qu’elle chérissait tant. Hélio la regardait dans les yeux un instant, et elle eut l’impression que son regard scintilla. — Je me doute que c’est pas simple pour toi. Chez vous, c’était à l’air libre, c’est ça ? Les grands espaces, le vent dans les cheveux et tout ça. Tiens-moi au courant si tu as envie de sortir faire un tour, je peux essayer de nous dégoter une autorisation de sortie. Les supérieures sont parfois un peu radines. Elles craignent qu’en sortant trop souvent, le peuple finisse par comprendre que nous sommes terrés ici. Mais bon, tu es la petite nouvelle et avec un peu de chance, elles prendront pitié de toi. La notion de pitié hérissa Natae qui s’imagina lui jeter sa tasse d’infusion à la figure, mais elle se ravisa. — Les supérieures ? Et je n’ai pas encore décidé quoi que ce soit. Qui te dit que je compte rester ici ? C’est à moi de décider de ma vie. — Ne t’en fais pas trop, c’est normal les premiers jours d’être un peu... chamboulée. Tu t’y feras. Les supérieures, ce sont les sorcières qui décident ici. Toi et moi, nous sommes considérés comme des apprentis. Au-dessus de nous, il y a les supérieures, qui gardent le couvent en ordre de marche et s’assure que tout fonctionne bien au quotidien. Et encore au-dessus, il y a la matriarche. Nyx. Regarde, c’est elle là-bas, dit-il en pointant une sorcière du doigt. Nyx était attablée à l’autre bout de la salle, entourée de sorcières âgées. Ses cheveux argentés lui tombaient juste sous la mâchoire, encadrant son visage froid aux traits tirés. — Ce n’était pas comme ça, chez toi ? Je croyais que la plupart des couvents fonctionnaient de cette manière. — Non, nous ne sommes pas très nombreuses chez les Élémentalames. Il y a que la matriarche, et le reste d'entre nous. Enfin, le reste d'entre elles. Pas de couche intermédiaire. — Intéressant. Ta sœur est la nouvelle matriarche, c’est ça ? T’as eu de ses nouvelles depuis que t’es partie ? Natae se mua dans le silence. Elle n’avait aucune envie d’expliquer comment fonctionnait son couvent, ni son duel avec Mari. Le sourire d'Hélio s’effaça de son visage. — Pardon, ma curiosité mal placée. Bref, fini ton assiette, je vais te montrer les premiers pas de l’anâmenèse ce matin. T’as du pain sur la planche. L’intérieur du mausolée ressemblait plutôt à une grande bibliothèque. Des rangées d’étagères occupaient l’espace, remplies de crânes. Elles portaient des étiquettes mais Natae ne reconnaissait pas les mots qui y étaient inscrits. — Tout est trié par discipline, chaque sorcière ayant généralement une à deux disciplines de prédilection. Chez vous, c’était le maniement des éléments. On n’en a pas beaucoup, des crânes comme ça. Au fond du mausolée, deux portes en bois indiquaient la présence d’autres salles en renfoncement. — C’est quoi, là-bas ? — Il y a deux autres pièces. La première est réservée aux familiers, et on y trouve des crânes de corbeau, de chats et plein d’autres animaux qui ont accompagné des sorcières passées. Je n'y vais pas souvent, à vrai dire. Il est possible de communiquer avec eux, mais l’intérêt est assez limité. L’autre pièce, c’est la réserve, et seules les supérieures y ont accès. De ce que j’en sais, on y range les restes des sorcières les plus puissantes. Trop puissantes pour des débutants comme nous, je suppose, je n’y ai jamais mis les pieds. Natae se demanda si un jour, elle finira dans un de ces rayons. Ou dans la réserve. Est-ce qu’elle était considérée comme une sorcière puissante ? Elle le pensait, quand sa vision du monde était restreinte à la petite île de son enfance. Mais ici, on la traitait comme une enfant, et elle en vint à se demander si Séléné ou Hélio la sous-estimaient, ou si elle était vraiment si insignifiante. Le garçon parcouru les étagères, s'arrêta devant une étiquette qui indiquait "communion" et attrapa un crâne, qu’il tendit à Natae. — Ok, ça devrait être pas mal pour commencer, lui. La communion, tu connais ? C’est la magie qui permet de lier les consciences de plusieurs sorcières. Pas trop dangereux. Prends-le, t’inquiète, il ne mord pas. Natae le pris dans ces mains. Sa texture râpeuse était désagréable au toucher, et sa surface était froide. Dénué de vie, comme tout le reste de ce couvent. — Le principe est plutôt simple. Concentre-toi dessus, essaye de te projeter dedans, et trouve l’âme qui résonne à l’intérieur. Si tu la sens, accroche-toi à elle et essaye de la percevoir à travers le voile. Ramène-la ici, dans le monde des vivants. Ramène-la à toi. Elle posa son regard sur les orbites creuses. Tant bien que mal, elle s’imagina plonger à l’intérieur de ce crâne. Ça ne pouvait pas être si différent que la manipulation des éléments, et Natae avait une bonne perception du plan astral. Peut-être que ce n'était pas si différent, pour les âmes. Pourtant, rien ne résonnait. Elle ne ressentait rien derrière les ossements qu’elle serrait entre ses mains. Pas de chaleur, pas de présence. Frustrée, elle laissa échapper un juron. L’échec était la pire des tortures pour elle, qui prenait tant de fierté dans son excellence. Sa concentration était trop instable. Elle pensait à Mari, à cette nouvelle vie qui ne lui plaisait guère, et à ce garçon insupportable mais qui semblait vouloir bien faire. Pourquoi est-ce qu’elle ne le détestait pas plus que ça ? Pourquoi, lui, était-il toujours en train de sourire ? Ce couvent tenait plus d’une tombe que d’un lieu de vie, alors qu’est-ce qu’il pouvait bien y trouver ? Elle secoua sa tête, comme pour se débarrasser des pensées parasites. Ce n’était pas le moment. Elle devait retrouver son équilibre. Être précise dans ses intentions. Elle sourit en pensant à la doctrine des Élémentalames. Peut-être que tout n’était pas à jeter, finalement. Replongeant son attention sur le crâne, elle imagina la vie qui se cachait derrière. Une flamme, dans l’obscurité. Une existence, disparue de ce monde. Natae commença à percevoir un mouvement, presque comme un appel. Il y avait quelque chose, ici. Elle s’imagina l’attraper, s’en rapprocher. — Bouh ! Elle sursauta, la voix d’Hélio résonnait dans sa tête. Elle leva les yeux, et il la regarda en souriant, la bouche fermée. Il tenait entre ses mains un autre crâne, qu’il avait tiré de la même étagère. — Tu m’entends, dans ta tête ? C’est ça, la communion. Ses lèvres étaient immobiles, et pourtant elle l’entendait comme s’il lui parlait. Il reposa le crâne et ses yeux étincelèrent. — Je sais que c’est frustrant au début. Il va falloir faire preuve de patience, mais je suis sûr que tu va t'en sortir. Pour un premier essai, percevoir l’âme qui se cache derrière le voile, c’est déjà très bien ! Natae continua de s’entraîner pendant quelques heures. Elle avait l’impression de pouvoir presque toucher l’âme du doigt, mais celle-ci restait toujours à peine hors de portée. Le soir, Hélio s’assis de nouveau avec elle pour le repas. Ils avaient passé la journée dans le mausolée et Natae se sentait épuisée mentalement. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de retrouver sa chambre et de s’abandonner au sommeil. Le repas n’avait rien d’incroyable, une soupe fade avec quelques morceaux de légumes et un petit pain tout aussi triste. — C’est toujours mauvais, la nourriture, ici ? — Tu trouves ça mauvais ? Par rapport à mon couvent d’origine, c’est pas si mal. Peut-être que je m’y suis fait, depuis le temps. — Ça manque d’énergie, de goût. De passion peut-être. Chez moi, les légumes étaient pleins de vie de la terre. Ici... non. — C’est normal d’être un peu nostalgique. Ça te passera. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce n'est pas l'endroit qui respire le plus le vivant. Natae se ravisa. En fait, elle détestait ce garçon. Il était insupportable. Elle se fit la promesse que s’il lui disait encore une fois que “c’était normal” et que “ça passera”, elle allait le gifler. Hélio continua de la regarder en souriant. — Tu es arrivé ici il y a longtemps ? Son sourire disparu, et il hésita avant de répondre. — Une bonne cinquantaine de lunes, je dirais. C’est un peu compliqué, répondit-il en fuyant le regard de Natae. Je viens du nord de la France, dans les montagnes. J’ai été banni de mon couvent, si tu veux tout savoir. — Banni ? Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour en arriver là ? — C’est une longue histoire. Désolé, ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, mais c’est encore un peu difficile pour moi. Je crois que je n’ai pas encore trop digéré la chose. Les yeux d’Hélio s’humidifiaient alors qu’il regardait au loin. Elle ressenti de la peine pour lui, en voyant sa façade joyeuse s’effondrer. Sa curiosité, attisée par le mutisme d’Hélio, commençait à la titiller. Elle prit une autre cuillérée de sa soupe, avant de se lancer dans son propre récit. Peut-être que s’ouvrir lui ferait du bien, au moins pour se décharger de sa propre peine. Peut-être que lui, y verrait une ouverture pour lui partager la sienne. Natae lui raconta des bribes de son enfance, lui parla de Mari, qui lui manquait tant. De sa décision de s’exiler du couvent, pour laisser sa jumelle en prendre la matriarchie. De la solitude qui en découlait. Elle ne savait même pas ce que vivait sa sœur, et au fond d’elle, elle brûlait de lui envoyer une lettre pour lui dire qu’elle était bien vivante, et qu’elle lui manquait. Mais Mari avait besoin de cette victoire. Les traditions étaient tellement importantes pour elle, qu’elle prendrait sûrement les révélations de Natae comme une trahison. Un jour elle lui dirait la vérité, mais il était encore trop tôt. Hélio écouta en silence, hochant la tête. Il ne l’interrompit pas, et il arborait un sourire triste quand Natae sécha ses larmes d’une main. — Je suis sûr que tout va bien pour ta sœur. Elle est encore plus puissante que toi, donc ? Étant donné qu’elle a gagné le duel. — Plus puissante, non. Je lui ai offert la victoire, pour son bien. Et pour le mien. — Est-ce qu’elle est aussi prétentieuse que toi ? — Pire, répondit-elle avec un sourire. Peut-être qu’elle ne le giflerait pas tout de suite. Elle se senti soulagée d’avoir pu extérioriser son fardeau. Il était insupportable par moments, mais il était aussi une oreille attentive. Natae eu même l’impression de retrouver un peu d’appétit. Hélio ouvrit la bouche puis se ravisa. Ils mangèrent tous les deux en silence. Finalement, il décida de prendre la parole. — Les sorcières de mon couvent m’ont banni parce qu’elles ont découvert que je n’étais pas une sorcière née comme le veut la tradition, amenée par un corbeau et tout ça. Apparemment, ma mère vivait dans le couvent, jeune, puis elle avait fugué quand elle était à peine adolescente. Elle était tombée amoureuse d’un homme qui habitait dans le village voisin. Et puis me voilà. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, mais elle est retournée au couvent pour me confier à la matriarche en vigueur à l’époque. Les véritables circonstances de mon arrivée sont restées secrètes, et j’ai grandi avec mes sœurs comme si tout allait bien, en ignorant tout de mon passé. Je me sentais vraiment comme elles, et je n’avais pas la moindre idée de mes origines. Peut-être que j’aurais dû m’en douter. Je n’étais pas aussi compétent qu’elles. C’est comme si une partie de moi n’était pas en phase avec la magie. Et puis un jour, une nouvelle matriarche a pris la direction. Je suppose qu’elle a découvert la vérité et la nouvelle s’est répandue dans tout le couvent comme un feu de forêt. J’ai découvert le pot aux roses en même temps que tout le monde, et mes propres sœurs m’ont tourné le dos sous prétexte que j’étais impure. Une hérésie, disaient-elles. Pour essayer de maintenir l’ordre et apaiser les foules, la matriarche a décidé de me bannir et m’a envoyé ici. J’ai décidé de tout changer, de repartir de zéro. J’ai écouté cette petite voix au fond de ma tête qui me murmurait que j’étais quelqu’un d’autre. Je me suis coupé les cheveux. J’ai changé de prénom. De vie. J’ai décidé de devenir qui je devais vraiment être. Et puis finalement, c’est pas si mal, ici. Tout du moins, c’est mieux que là-bas. Les anâmenésiennes m’acceptent comme je suis. Natae le regarda sans répondre. Elle ne savait pas quoi lui dire. En elle, sa curiosité s’était transformée en agacement. Sans savoir pourquoi, elle en voulait aux sœurs d'Hélio sans même les connaître. Elles avaient préféré tourner leur dos à leur propre famille plutôt qu’enfreindre une tradition. Il plongea à nouveau son regard dans les yeux de Natae, et ses pupilles scintillèrent. — Voilà, comme ça tu sais tout. — Oublie-les. Elles ne te méritent pas. Dis, qu’est-ce que vous pratiquiez, chez toi ? — La télépathie. L’art de lire les pensées des autres, et pour les meilleures sorcières, d’implanter sa propre volonté. — C’est pour ça que tu me regardes tout le temps dans les yeux ? Hélio se redressa sur sa chaise, et ses joues rougirent. — Perspicace. Désolé, c’est une mauvaise habitude. Merci de ne pas... Je ne sais pas comment le dire. Je suis content que tu n’aies pas changé d’avis sur moi, même en connaissant mon passé. — La prochaine fois, demande-moi directement ce que je pense. Sinon, je vais être obligée de porter un bandeau pour protéger mon intimité. — J’y réfléchirai, dit-il avec un clin d’œil. Les jours s’écoulaient, et Natae passait tout son temps au mausolée. L’apprentissage d’une nouvelle pratique lui permettait de s’occuper l’esprit et d’échapper un peu à ses tourments. Elle réussissait maintenant à percevoir l’âme cachée derrière le voile, et avait même réussi à communiquer avec une sorcière de l’au-delà. Brièvement, certes, mais un succès reste un succès. Hélio flânait dans le mausolée, et venait régulièrement rendre visite à Natae pour lui donner des conseils. Un soir, la matriarche annonça que la lune était pleine et que le rituel du contact aurait lieu. La présence de toutes les sorcières était obligatoire, comme à l’accoutumée. Après le dîner, le couvent se rassembla dans une salle que Natae n’avait pas encore eu la chance de visiter, cachée au fond du dédale de couloirs des catacombes. Les murs, comme partout ailleurs, étaient couverts de crânes compactés avec de la terre. Des étagères les longeaient, jonchées d’objets dédiées à divers pratiques allant des planches ouija aux pendules, en passant par les baguettes de sourcier. Au centre de la pièce, un cercle était gravé dans le sol, rempli d’inscriptions complexes et entouré de torches. — C’est un peu long, mais c’est impressionnant la première fois, lui chuchota Hélio. Contente-toi de regarder en silence. Natae jeta un œil aux sorcières autour d’elle. De tous les âges, elle reconnut quelques visages qu’elle croisait dans les couloirs ou dans le mausolée. Nyx, près du cercle, rassemblait les ingrédients nécessaires au rituel. Des herbes, que des corbeaux avaient amené les jours précédents ainsi que quelques fleurs, que Natae reconnu comme étant des chrysanthèmes. Un charbon incandescent. — Séléné n’est pas là ? Je ne l’ai pas revu depuis mon arrivée et j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, demanda-t-elle. — Je ne la vois quasiment jamais. Je suppose qu’elle a mieux à faire ? Peut-être qu’elle est dehors, répondit Hélio. Nyx entassa les ingrédients au milieu du cercle et y frotta le charbon. Une flamme apparue, dévorant les fleurs et les herbes. Bientôt, un feu vivace dansait au milieu des inscriptions et il prit une teinte violette. Il grandi, bien au-delà de la taille que Natae avait estimé vu le peu de carburant qui lui était donné, et arrivait bientôt aux épaules de la matriarche qui se tenait devant. Elle tendit les bras vers les flammes et ferma les yeux. — Ô sœurs perdues, âmes égarées. Entendez ma voix. Parlez-moi. Racontez-moi vos derniers instants, que je puisse récupérer vos ossements. — C’est quoi le but ? — T’as sûrement entendu parler de la guerre ? De ce que j’ai compris, certaines supérieures travaillent avec l’armée humaine. Nyx est terrifiée des conséquences potentielles des conflits qui ont lieu, alors elle a placé quelques pions. Ils nous laissent tranquille dans les catacombes, et en échange on les aide à se battre. Seulement, il arrive que des sorcières tombent au combat, et le rituel permet de les retrouver pour aller récupérer les crânes. Des supérieures seront dépêchées sur les lieux dès demain, si Nyx arrive à rentrer en contact avec les défuntes. T'inquiète, notre participation s'arrête à assister au rituel. La matriarche restait silencieuse devant les flammes, les bras écartés. Les yeux fermés, elle resta ainsi pendant de longues minutes. Le brasier faisait rage devant Natae, qui y voyait bien plus qu’une simple flamme. MARI Son intronisation aurait lieu ce soir. Un banquet prendrait place dans la grande salle du monastère, et toutes les sorcières célébreraient leur nouvelle matriarche. Une dernière fois, elle toqua à la porte du bureau qui serait bientôt le sien. — Entre, ma fille, répondit Hecate. Elle se glissa à l’intérieur de la pièce et la matriarche l’accueilli avec une étreinte. — Mère, j’aimerai offrir mon aide pour les derniers préparatifs. Je tourne en rond. — Repose-toi ma fille. Tu auras bientôt plus de responsabilités que tu ne le voudras, alors profite de ces derniers moments de calme. — Permettez-moi, alors, de vous poser une question. Je ne cesse de penser à Natae. Je n’arrive pas à l’oublier, ni à me résoudre à avancer sans elle. Comment aviez-vous réussi à faire le deuil de votre sœur ? Vous ne parlez jamais d’elle. — Séléné... Il n’y a pas de bonne solution, Mari. Tout fera sens, avec le temps, et tes maux se dissiperont. En attendant, concentre-toi sur les sœurs qui te restent, celles qui sont toujours dans ce couvent. Tu devras faire preuve de robustesse et de justesse, ma fille. L’équilibre du couvent ne tient qu’à la direction d’une matriarche forte. Leurs regards seront touérns sur toi, et elles attendront beaucoup de ta part. Ce ne sera pas facile, mais je serais là pour t’accompagner dans tes premiers pas. Garde confiance. N’oublie pas ta sœur, mais n’oublie pas de vivre le présent. Concentre-toi sur ce que tu peux faire, plutôt que ce que tu aurais aimé avoir. Pendant le banquet, l'attention de Mari ne quittait pas la place vide à ses côtés. Une chaise laissée pour Natae, qui lui manquait plus chaque jour. Elle ruminait les conseils prodigués par Hecate, sans réussir à en trouver le sens. Au fond d’elle, elle s’accrochait à l’espoir que quelque chose lui échappait. Elle était sûre d’avoir vu Natae lâcher sa faucille avant de tomber de la falaise, alors pourquoi ne l’avait-elle pas retrouvée sur le promontoire ? NATAE Les jours passaient et se ressemblaient de plus en plus. Elle n’arrivait plus à progresser, et voilà bientôt une semaine qu’elle n’avait pas franchi de nouvelle étape. Natae réussissait à saisir les âmes, mais ne pouvait pas encore rentrer en osmose avec elles. Tout au plus, elle arrivait à échanger quelques phrases avant de perdre prise. — J’ai quand même du mal à voir l’intérêt de tout ça. Communiquer avec les morts, ça a son charme, mais c’est assez limité. — Ça peut aller beaucoup plus loin, Natae. Avec assez de maîtrise, tu peux tirer l’âme vers toi et la ramener dans le monde des vivants pendant quelques instants. Je crois que c’est ce qui est fait sur le champ de bataille, d’ailleurs. Si tu leur donnes un peu de place dans ton propre corps, tu peux même canaliser leurs pouvoirs comme s’ils étaient les tiens. — Tu sais le faire, toi ? Hélio hésita et détourna le regard. — Pas vraiment. Je m’en sors pas trop mal avec les crânes de familier, mais les âmes humaines c’est... trop pesant. — Pesant ? — Tu arrives à les percevoir, non ? Tu peux leur parler ? Imagine les avoir dans ta propre tête. C’est un peu comme si tu les absorbais en toi. Tes actions restent sous ton contrôle mais tu deviens sujet à leurs émotions. Quand je mélange ça avec la télépathie, je ne peux pas contrôler ce que je perçois quand l’autre âme est si proche de la mienne. Ce n’est pas comme avec toi, où je peux choisir quand je veux lire dans tes pensées. Quand c’est à l’intérieur de moi, je ressens tout. Et les émotions qui sont les plus puissantes, ce sont les dernières qui ont été vécues. Crois-moi, la mort, c’est horrible. C’est terrifiant. Froid. Solitaire. Plus le temps s’écoulait, et plus Natae remettait sa place dans le couvent en question. Une partie d’elle était plutôt satisfaite de savoir que les Anâmenésiennes tiraient les ficelles du gouvernement dans l’ombre. Elle y voyait un moyen d’accomplir ce pour quoi elle avait décidé de quitter les Élémentalames, de rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient dans ce monde. Pourquoi se cacher, si elles étaient plus puissantes que les humains ? Mari n'avait pas tort, dans le fond. Les armes dont disposait le peuple étaient pour certaines bien supérieures au pouvoir des sorcières. En se plaçant stratégiquement aux postes clés, il était cependant possible de prendre contrôle de l’armement et de renverser le statu quo. Au tour des humains de vivre en reclus, le temps serait venu pour les sorcières de s’asseoir sur le trône. La loi du plus fort, comme le voulait la nature. Mais quelque chose clochait. La stratégie de Nyx était intéressante, mais elle ne voyait pas l’intérêt de mettre en danger les sorcières sur le champ de bataille. Comment étaient sélectionnées les combattantes ? Au-delà de ça, le monde extérieur lui manquait terriblement. Elle n’avait pas vu le soleil depuis son arrivée ici, voilà maintenant 2 lunes. Séléné était portée disparue depuis l'arrivée de Natae, et elle aurait bien voulu lui poser quelques questions sur sa vie, sa relation avec sa sœur, et quand est-ce qu’elle lui avait révélé qu’elle était toujours vivante. Aucune autre sorcière de son couvent ne semblait avoir atterri ici. Le soir, dans sa chambre, elle se retournait sans cesse dans son lit. Ses doutes la tourmentaient, l’empêchant de trouver le sommeil. Elle décida qu’il était temps de tirer les choses au clair, ou au moins de poser ses questions à quelqu’un qui en saurait plus. Nyx. Elle sortit dans le couloir, et se dirigea vers la pièce de vie. Une sorcière avec qui elle n’avait jamais parlé se trouvait devant la porte qui séparait son dortoir du reste. — Il est tard Natae. Tu devrais être dans ta chambre, dit-elle. — J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes. — Retourne te coucher. Tu pourras le faire demain. La sorcière fit un pas de côté et se plaça devant la porte, barrant la sortie à Natae. Confuse, elle retourna dans sa chambre qui lui donnait plutôt l’impression d’être une geôle. Quelque chose lui échappait, et ça ne lui plaisait pas du tout. Son besoin de réponses ne devenait que plus pressant avec sa frustration grandissante. Son regard tomba sur son arme, posée sur le bureau. Elle ne s’en était pas servi depuis longtemps, les catacombes étant si dénuées d’énergie vitale. Elle l’agrippa, passant ses doigts sur la plume de corbeau qui était accrochée au manche. Les pétales de rose séchés que Mari lui avait offert reflétaient la pâle lumière de la lanterne. Si elle ne pouvait pas sortir du dortoir, qu’il en soit ainsi. Quelqu’un d’autre le ferait à sa place. Se plaçant au milieu de la pièce, elle fit tournoyer la faucille au bout de quelques centimètres de chaîne. La lueur émise par la petite flamme derrière la lucarne se courba, absorbée par la lame qui dansait. Natae continua d’absorber la lumière ambiante, se concentrant sur la chaîne qui cliquetai au bout du pommeau. Elle ferma les yeux. — Équilibre et précision, hein Mari ? Elle les rouvrit, et regarda ses mains qui avaient changé d’apparence. En se rapprochant de la lanterne, elle pouvait apercevoir son reflet dans la lucarne. Le visage d’Hélio lui souriait, à la place du sien. Natae avait découvert comment porter la lumière sur son propre corps quand elle était encore sur l’île des Élémentalames, mais n’avait jamais trouvé d’utilité à porter la peau de quelqu’un d’autre. En distordant les rayons lumineux qui se reflétaient sur elle, elle donnait l’illusion d’une apparence qui n’était pas du tout la sienne. Par chance, Hélio faisait la même taille qu’elle. Elle quitta la pièce et retourna dans le couloir. La sorcière la jaugea du regard, et Natae imita au mieux le sourire d’Hélio. Est-ce qu’il souriait bêtement à tout le monde, comme il le faisait avec elle ? — Qu'est-ce que tu fais ici à une heure si tardive ? Dépêche-toi de retourner dans ta chambre, dit la sorcière. Sans demander son reste, Natae baissa le menton et sortit du couloir. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait la chambre d'Hélio, mais elle n'était pas dans sa partie des dortoirs. Il dormait dans les chambres partagées, qui étaient probablement cachées dans un quelconque détour du dédale des catacombes. Elle rejoignit la pièce de vie, presque vide à une heure si tardive. Nyx était assise à une table, discutant avec une autre sorcière. Son regard se posa sur Natae, et elle lui fit un signe de la main pour lui dire de se rapprocher. — Hélio, tu tombes bien. Assieds-toi. La situation a évolué. Elle aurait voulu faire disparaître son déguisement avant de tomber sur Nyx. La chance n’était pas de son côté. Même si elle pouvait mimer l'apparence du garçon, sa voix était une autre affaire. Trop tard pour faire marche arrière, Natae devrait se contenter de répondre le strict minimum en imitant son timbre au mieux. Elle s’assit face à la matriarche, et remarqua quelques lettres posées sur la table. — Comment se passe l’initiation de Natae ? demanda Nyx. — Bien. — Est-ce que tu penses qu’elle a atteint un niveau suffisant ? Suffisant, pour quoi ? — Oui. Nyx plissa les yeux, visiblement agacée. — Hélio, je sais que tu n’es pas à l’aise avec ton rôle, mais le contrat était clair. Tu peux déjà t’estimer heureux d’avoir cette chance. Ta place ici est un cadeau, et nous pouvons continuer de fermer les yeux sur tes origines, à condition que tu remplisses ta part du marché. Nous faisons preuve de largesse envers toi, nous attendons ta gratitude en retour, ainsi que ta fidélité. La situation a évolué, et malheureusement le planning doit être accéléré. Le conflit s’envenime sur le front, et nous aurons besoin de Natae plus tôt que prévu. Demain sera la nouvelle lune. Nous pratiquerons le rituel, si tu estimes qu’elle est prête. Au lieu de trouver des réponses, de nouvelles questions se bousculèrent dans sa tête, prenant la place des doutes qu’elle essayait d’éclaircir. Un contrat ? Un marché ? Un rituel ? La matriarche la dévisageait en silence, les lèvres pincées. — Alors ? — Oui, ça ira, répondit Natae. — Assure-toi qu’elle reste d’une bonne disposition jusqu’au rituel. Son âme ne doit pas être teintée d’émotions négatives avant le dernier moment. Tu peux te retirer. Elle se leva sans répondre et retourna vers les dortoirs. Se retenant de courir, elle essayait de contenir les émotions qui bouillonnaient en elle. La confusion, d’une part, mais surtout la frustration. Elle aurait dû essayer de poser plus de questions. Sa fierté avait pris le dessus, et son premier réflexe avait été d’essayer d’impressionner Nyx. Elle se précipita dans le couloir qui menait à sa chambre, prétextant à la sorcière qui se tenait devant la porte qu'elle avait oublié quelque chose. Elle rejoint sa chambre et claqua la porte avant que les premières larmes ne perlent sur ses joues. HÉLIO Plus tôt dans la soirée, une supérieure avait appelé Hélio pour lui demander de récupérer la faucille de Natae. Avare en détails, elle n’avait pas expliqué les raisons de sa demande, et avait préféré lui expliquer que sa requête était un ordre. Il était parti visiter Natae dans sa chambre, cherchant des excuses pour lui emprunter sa lame. Connaissant la sorcière, elle ne se laisserait pas faire facilement, et il allait devoir faire preuve d’une bonne dose d’imagination pour inventer un mensonge plausible. Alors qu’il se rapprochait de la chambre de son amie, il la vit retourner à l’intérieur. Il colla son oreille à la porte, et l’entendit murmurer quelque chose à propos de sa sœur, Mari. Mauvais timing, Hélio était presque sûr que s’il la dérangeait maintenant, elle serait de mauvais poil. Il réfléchit à une nouvelle approche, un autre moyen de récupérer son butin sans que Natae ne se doute de quelque chose. Des pas se rapprochaient de la porte, elle allait ressortir de la pièce. Il recula d’un bond et se cacha dans un recoin du couloir. Sous ses yeux ébahis, il se vit sortir lui-même de la chambre de Natae, et se regarda s’en aller. Peu importe ce qu’elle manigance. Il se glissa à l'intérieur, et fut bien déçu de trouver la salle vide. Rien sur le bureau, et rien sous le lit. Le plus simple aurait été de lui voler la faucille, mais apparemment ce ne serait pas si facile. Perdu pour perdu, il se résolu à attendre son retour, et il trouverait bien un moyen de la convaincre. Ou peut-être de la faire chanter, même si l’idée le rebutait. Les minutes passaient, et Natae ne revenait pas. Puis la porte se rouvrit. — Ah te revoilà, dit Hélio. Natae sursauta en poussant un petit cri, puis s'empressa de passer une main sur ses joues humides. — Pas mal, dis donc, c’est super ressemblant. Il manque juste un grain de beauté dans mon cou, mais sinon c’est top. Tu fais souvent ça ? Il la fixa du regard et ses yeux scintillèrent. Il perçut en elle ses doutes, son stress. Mais surtout sa panique. Des images se formèrent dans son esprit, une discussion avec Nyx. Le rituel, demain. Et surtout, Natae qui disait qu’elle était prête. Elle posa sa faucille sur le bureau avant de se retourner vers Hélio. — Je te donne 5 secondes pour t’expliquer, avant que je m’énerve, dit-elle. Un vent de panique soufflait dans son esprit, le château de cartes menaçait de s'effondrer. — Merde. Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Enfin non, je suis désolé, déjà. Excuse-moi, Natae. Promis, je voulais t’en parler. Ça me ronge de l’intérieur depuis ton arrivée mais je n’avais pas le choix. Je pensais que j’avais le temps, que j’allais trouver une solution. Il avait trouvé plusieurs idées pour amener le sujet de la faucille dans la discussion, mais aucune pour parler du rituel. Démuni, il avait l’impression de regarder son monde s’effondrer autour de lui. Il voulait s'excuser, s'expliquer, lui apporter des réponses. Tout en même temps. Il ne voulait pas perdre Natae. Il ne pouvait pas perdre sa seule amie. Et pourtant, il se savait en tort, depuis le début. Sa culpabilité le rongeait. — Arrête. Commence par le plus simple : qu’est-ce que tu fous dans ma chambre. Sois honnête. Je veux bien te donner une chance, mais tu dois jouer franc jeu. Trop tard pour mentir. — On m’a demandé de venir récupérer ta faucille. Je pensais venir te parler, te demander gentiment de me la prêter. Je ne savais pas pourquoi elle la voulait si tôt, mais vu ta petite discussion avec Nyx, ça me semble plus clair. Elle veut s'assurer que tu ne va pas faire capoter le rituel de nouvelle lune. Je pensais qu’on avait plus de temps. Bref, je venais te voir, et je t’ai vu sortir de la chambre. Enfin, je me suis vu sortir de ta chambre, alors j’ai décidé d’attendre ton retour pour savoir à quoi tu jouais. — Le rituel. Explique. Hélio baissa ses yeux larmoyants, cherchant ses mots. L’heure était venue. Depuis des jours, il sentait les mâchoires de son double-jeu se refermer sur lui. Son petit manège aurait pu fonctionner sans problème si Natae était comme les autres sorcières. Mais il ressentait envers elle quelque chose de différent. Elle ne le jugeait pas. Elle le respectait, même. — Tu vois le rituel qui prend place les soirs de pleine lune ? Pour communiquer avec les sœurs perdues ? Le feu violet, faut voir ça comme une porte vers le monde d’après. A la pleine lune, on peut faire venir les âmes cachées derrière le voile vers nous. A la nouvelle lune, on peut pousser des âmes vers l’autre côté. De ce que j’en sais, ça permet de préparer des nouvelles combattantes. Je n’ai jamais vu ce deuxième rituel de moi-même, c’est plutôt rare et personne n’y assiste à part Nyx et certaines supérieures. — Quel est le rapport avec moi ? — Avant ton arrivée, j’étais le prochain sur la liste. Et puis la matriarche a changé d’avis, va savoir pourquoi. Elle m’a dit que tu étais un cadeau du ciel, que tu serais parfait pour les combattantes. Je crois qu’elle avait eu une lettre d’Hecate qui lui chantait tes louanges, ta maîtrise des éléments qui dépasse de loin les capacités des autres sorcières. — Et donc j’ai pris ta place dans la liste d’attente ? — En quelque sorte. Nyx m’a dit que je serais chargé de ta préparation. Il fallait que tu apprennes l’anâmenèse, au moins les bases, pour que ton âme soit plus fiable. Plus facile à manier. Si tout se passait comme prévu, alors tu serais la prochaine victime du rituel et on m’a promis qu’on me laisserait tranquille en échange. — Victime ?! Hélio failli s’étouffer. Il en avait déjà trop dit, ses mots lui échappaient. Mais il n’arrivait pas à mentir, pas à elle. Trop tard pour faire marche arrière. — Écoute-moi Natae, je t’en supplie, ne m’en veux pas. Au début, j’étais d’accord avec son marché. Je ne veux pas mourir. J’ai trop peur. J’ai vu derrière le voile, je sais ce qu’on ressent dans les derniers instants. Il éclata en sanglots et essaya tant bien que mal d’en étouffer le bruit. Du coin de l’œil, il aperçut les poings serrés de Natae. Il n’osait plus la regarder dans les yeux. — Continue. — Le rituel, de ce que je sais, consiste à séparer ton âme de ton corps, et à la projeter de force de l’autre côté. Ton corps restera ici, mais tu seras coincée derrière le voile. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite, mais je suppose qu’ils veulent tes pouvoirs pour se battre. Et peut-être qu’ils n’ont pas le temps de te former au combat, j’en sais rien. — La matriarche veut... mon crâne ? Elle veut faire de moi une arme ? — Tu aurais dû dire à Nyx que tu n’étais pas prête. C’est ce que moi je lui aurais dit. Quand j’ai appris à te connaître, j’ai changé d’avis, Natae. Je ne veux pas te perdre. Je sais que je ne suis pas bien placé pour te dire ça, mais je te demande de me croire. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui ne me juge pas, tu sais. Les autres sorcières portent un masque, elles sont polies avec moi, mais je sais qu’en leur for intérieur, elles se disent toutes que je n’ai rien à faire ici. Toi, tu es différente. J’ai essayé de changer d’approche, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te ralentir. Pour gagner du temps. J’ai essayé de te déconcentrer pendant tes entraînements. J’ai essayé de te donner de mauvais conseils. Mais tu progressais trop vite, et je ne savais plus comment t’arrêter. Je ne pouvais pas te dire la vérité. — C’est tout ? — S’il te plaît Natae, ne me déteste pas. — Lève la tête, Hélio. Regarde-moi dans les yeux. Il se redressa, les joues humides. Ses yeux scintillèrent. Elle voulait tout détruire. Sa chambre, la matriarche, le couvent. Tout. Son sang bouillonnait dans ses veines à l’idée d’avoir été bernée de la sorte. Elle regardait Hélio qui pleurait, mais elle ne ressentait pas de haine envers lui. Elle éprouvait plutôt de la pitié. Est-ce qu’elle aurait fait pareil à sa place ? Aucun doute. Elle aurait sacrifié n’importe qui pour survivre. Sauf Mari, peut-être. Dans son esprit, des images lui parvenaient de l’imaginaire de Natae. Elle courait, dehors, dans une forêt. Et il était à ses côtés. — Tu veux t’enfuir ? Ça ne marchera jamais, tu sais. Elles te retrouveront. Les corbeaux te suivront partout et elles te traqueront. Et ça, c’est si tu arrives à sortir d’ici. Les images continuaient de se former à toute vitesse dans sa tête, et se projetaient dans l’esprit d’Hélio. La salle du rituel. Du sang sur les murs. Sa sœur qui lui tendait la main. Son esprit s’emballait en imaginant toutes les échappatoires possibles. — Je vais me battre Hélio. Et si tu veux te faire pardonner, tu peux te battre avec moi. Je n’ai pas besoin de ce couvent. Pas besoin de ces sorcières. Je tracerai mon propre chemin. Mais j’ai besoin de toi. Elle fixait son regard avec ardeur. Il écarquilla ses yeux qui scintillaient toujours. — T’es complètement malade, murmura-t-il. — Dis-moi plutôt comment je peux envoyer une lettre discrètement. Je suppose que les supérieures lisent tout le courrier sortant ? NATAE Elle se trouvait dans la pièce du rituel, avec Séléné et une autre sorcière, plus vieille, qu’elle reconnue comme une des supérieures. La journée s’était passée dans le calme, et Natae avait feint la docilité et l’ignorance. Après le repas, la sœur d’Hecate avait refait surface comme par magie et lui avait demandé de la rejoindre, et de venir seule. Hélio était resté dans le réfectoire, regardant son amie partir sans rien dire. Comme convenu, elle lui avait confié sa faucille après la discussion de la veille. Peut-être qu’il avait raison, peut-être qu’elle était folle. Mais elle n’avait pas d’autre plan. Il fallait que ça marche, et elle avait besoin de lui. — Ma fille, je suis fière de toi. Comme ma sœur, je suis impressionnée par tes capacités, dit Séléné. Natae l’écoutait en silence, sentant sa rage monter. Elle essayait de se contenir, au moins pour l’instant. Il lui fallait gagner du temps. — Cette soirée sera la plus importante de ta vie. Il est temps pour toi d’accomplir ton destin, et de rejoindre les rangs des combattantes. Nous n’avons pas pu en discuter avant, et je suis navrée de ne pas avoir pu passer plus de temps avec toi, mais la situation est compliquée. Nous avons besoin de ton aide. Elle aurait arraché le sourire confortant que Séléné portait, si elle pouvait. — Que va-t-il m’arriver ? — La plus belle chose qui peut arriver aux sœurs de ce couvent. La consécration de tes années de pratique. La reconnaissance que tu es une sorcière digne de ce nom. — Je manque sûrement de recul, mais je suis tentée de penser que tuer ses meilleurs éléments, ce n’est pas une stratégie très viable pour la longévité du couvent. La façade chaleureuse de Séléné disparue pendant un instant, et elle jeta un regard en biais à la supérieure qui se terrait dans un coin de la pièce. — Que veux-tu dire par là ? — Je ne suis pas dupe, ni niaise. Vous devriez avoir honte de souiller ainsi l’image de Séléné. Ayez au moins le courage de montrer votre vrai visage, Nyx. Cette mascarade a assez duré. Sa silhouette se déforma, et l’apparence de Séléné disparue. Nyx pris sa place, portant un crâne dans sa main. — Quelle remarquable perspicacité. Ne sois pas vexée. Pardonne-moi, je pensais que prendre l’apparence d’une sorcière Élémentalame serait plus rassurant pour toi. Peut-être que j’avais tort. — Je ne suis pas vexée. Je suis déçue. Déçue qu’une matriarche comme vous, qui a toutes les cartes en main pour changer la donne, se contente de se soumettre à l’ordre établi. Vous êtes une fraude, indigne de votre poste. Comme toutes les autres. Vous vous contentez de votre titre ridicule, feignez d’avoir le contrôle de la situation, mais vous préférez sacrifier vos propres filles plutôt que de vous mettre en danger. Et pourquoi ? Pour un conflit qui ne nous concerne même pas ? — Qui t’a dit ça ? Hélio ? — Hélio n’a rien à voir avec tout ça. Vous croyiez vraiment que j’avalerai votre mensonge ? Séléné ? La jumelle d’Hecate, mais qui fait la moitié de son âge ? Depuis combien de temps est-elle morte ? Nyx fit un signe de tête à sa comparse, qui tendit les mains devant elle. Natae sentit son corps se raidir. Elle essaya de faire un pas en arrière, pour s’éloigner de la matriarche, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle sentit une autre présence dans sa tête, comme si quelqu’un s’immisçait dans son esprit. — Il suffit. Ton insolence n’a pas sa place en ce lieu sacré. Tu en a assez dit. Faisant volte-face, elle se rapprocha du cercle entouré de torches. Comme pour le rituel de pleine lune, elle frotta un charbon incandescent sur les herbes séchées et les fleurs disposées au sol. Une flamme apparue et grandi, prenant une teinte violacée. Natae voulait répondre, mais elle n’arrivait plus à ouvrir la bouche. Malgré elle, elle fit quelques pas pour se rapprocher du feu. Elle senti la peur qui montait en elle. La panique, à l’idée qu’Hélio la trahirait. Que leur plan allait échouer. D’une oreille, elle entendit un coassement au loin. Nyx se posta face à Natae, et posa sa main sur son front. Une sensation étrange lui parcourut le corps, comme si elle était prise de fourmis. Elle eut l’impression que sa conscience se faisait arracher de son propre corps, et qu’elle regardait la scène depuis l’extérieur. Une étreinte glacée, entre ses tempes, venait la tirer en avant. Elle se sentait de plus en plus éloignée de son enveloppe et se voyait elle-même, debout face à la matriarche. Un corbeau fit irruption dans la salle avec un coassement sonore, portant dans ses griffes une faucille à chaîne. Voltigeant dans la pièce, il lâcha son butin aux pieds de Natae avant de foncer en piqué sur la supérieure. Il lui lacéra les yeux à l’aide de ses griffes, lui arrachant un cri de douleur et la forçant à reculer. Acculée contre le mur, elle ne pouvait pas s’échapper de l’oiseau qui continuait de lui griffer le visage. Natae sentit sa force lui revenir et l’autre présence disparu de sa tête. Elle leva brusquement les bras, repoussant la matriarche. Surprise, Nyx lâcha prise. La jeune sorcière eut l'impression que son esprit revenait en elle comme un élastique qu'on relâchait après l'avoir distendu et se pressa de ramasser son arme à ses pieds. Le corbeau vint se poser à côté d’elle, et il grandit pour reprendre la forme d’Hélio qui portait dans sa main un petit crâne d’oiseau. — Pfiou ! — Toi. J’ai eu tort de te faire confiance, petit effronté, dit Nyx en grinçant des dents. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a bien longtemps. Les sorcières impures n’ont rien à faire dans un couvent. D’un geste sec, Natae abattit sa faucille qui fendit l’air et frôla la joue de Nyx, arrachant un filet de sang. La lame continua son chemin et atterri dans les flammes qui rugissaient à côté de la matriarche, absorbant les exaltations violettes. Dans le coin de la pièce, l'autre sorcière hurlait de douleur en se tenant le visage. — Petite garce ! Tu n’as pas conscience de la gravité de ce que tu es en train de faire. N’oublie pas ta place. Tu n’es qu’une sorcière amateure, une moins-que-rien. Sans couvent. Sans communauté. Comme toi, Hélio. Nous vous avons recueilli et avons fait preuve de grâce. Espèces d'ingrates ! — J’ai tout à fait conscience de la gravité de mes actes, rassurez-vous. Et je n’ai aucun problème à m’opposer à vous. Ou à ce couvent. Ou aux sorcières. Votre volonté de suivre la doctrine à la lettre vous mènera à votre perte, et je n’ai pas envie de vous suivre dans votre folie. — Tu ferais bien de te remettre en question, reprit Nyx en portant sa main à sa joue sanguinolente. Il n’est pas encore trop tard pour faire marche arrière, je saurais te pardonner. C'est ta dernière chance. Tu es jeune et immature. Il en va de même pour toi, Hélio. Tu ne rends pas compte de la clémence qui t'es accordée au sein de ce couvent. Vous pensez savoir comment fonctionne le monde, mais vous vous trompez. Ramenant sa lame à elle, Natae regarda les reflets violets qui dansaient ça la surface de la faucille. — Peu m’importe. — Et tu comptes la suivre dans sa folie, toi qui ne sait même pas rentre en anâmnèse avec une autre sorcière ? Tu n'es rien de plus qu'une erreur dans l'histoire des sorcières. Une ignonomie que les années effaceront. Ses genoux tremblaient. Cette fille était vraiment complètement malade. Mais peut-être que la folie, c'était ce qui lui manquait. Pour la première fois, Hélio avait l'impression d'être le maître de son propre destin et d'enfin faire ses propres choix. Il ne voulait plus se plier aux ordres des autres sorcières, dans l'espoir d'obtenir leur approbation. Il suivrait Natae, même si elle avait manifestement décidé de les condamner tous les deux. — Allez vous faire foutre, vous et toutes les autres sorcières. Je vous laisse leur passer le message. — Nous nous ferons notre propre place, avec ou sans vous. Nous ne nous soumettrons pas aux humains, continua Natae. — Vous ne connaissez rien du fonctionnement de ce monde. S’opposer à l’équilibre que nous avons construit reviendrai à rompre la stabilité précaire entre les humains et les sorcières. Tout s’effondrerait. — Alors qu’il en soit ainsi. Nous reconstruirons un nouveau monde sur les cendres de l’ancien, dit Natae. Elle fit tournoyer sa faucille, faisant danser les flammes violettes autour d’Hélio et elle. Leur plan ne pouvait même pas être qualifié de bancal. Elle ne savait pas ce qu’ils trouveraient de l’autre côté du voile, mais c’était le seul endroit où les sorcières ne pourraient pas les suivre à la trace. Si Nyx voulait l’envoyer dans le monde d'après, elle le ferait selon ses propres conditions. De son plein gré, d’une part, et en possession de son corps, d’autre part. Laissant le feu former un tourbillon autour d’eux, Natae regarda Hélio qui lui souriait. Le brasier se répandit à leurs pieds, et ils se laissèrent engouffrer par sa douce chaleur. — Merci, Hélio. — J’espère qu’on n’est pas en train de faire la plus grosse connerie de notre vie. MARI Un corbeau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Elle se leva de son bureau, ouvrit la lucarne et le laissa entrer. Il déposa la lettre qu’il portait dans son bec. D’une main, Mari lui caressa le crâne en souriant. Mari, ma chère sœur. Désolée d’avoir attendu si longtemps. Je ne savais pas comment te le dire. Ou même si je devais te le dire. J’ai survécu au duel. Je me suis échappée. Hecate m’a envoyée dans un couvent à Paris, dans les catacombes. Tout va bien pour moi. Tu me manques, et j’ai hâte de te retrouver. Ta sœur qui t’aime - Natae. Elle passa ses doigts sur le papier, incrédule. Sa sœur était donc toujours vivante. Des vagues de soulagement envahirent son cœur. Sa jumelle n’avait pas pour habitude d’être si brève et succincte. Elle cachait quelque chose. En bas de la lettre, une partie décolorée attira son attention. Une trace grisâtre semblait recouvrir la blancheur du papier. Mari essaya de gratter avec son ongle, plongée dans ses pensées. Sous son toucher, la tâche se dissipa dans un reflet lumineux. Les matriarches nous mentent.
- 29 Apr, 2026
#3 - Élémentalames
Le Bradbury Challenge continue dans sa deuxième semaine (encore 50) ✨ J'ai tiré des propositions de thème et des contraintes d'un autre blog Ca m'aide beaucoup à trouver un nouvel angle d'approche et me pousser à explorer d'autres choses. Pour cette semaine, les propositions étaient les suivantes Thème 1 : Promontoire Thème 2 : Attention les yeux ! Thème 3 : 🌻·🦮·📸·🦎Contrainte : Une phrase qui revient en boucle J'ai pris le thème 1 et j'ai cherché une piste. Après avoir trouvé un sujet un peu large qui me chauffait (et un peu moins dépressif que la semaine dernière parce que ça va 2 secondes), je suis un peu parti à plein balle et finalement j'ai eu beaucoup d'idées, de petits trucs à ajouter en plus. In fine, ça fait un gros gros pavé mais j'ai bien aimé faire quelque chose de plus complexe. Ca fait peut-être beaucoup d'ingrédients dans la soupe, mais bon faut bien que je trouve mes marques🤷🏻♂️ Musique d'ambiance : Born of a Star - Izar #3 - Élémentalames Mari se tenait devant la porte qui donnait sur le bureau de la matriarche. Un soupçon de stress lui pinçait le cœur, érodant sa confiance à petit feu. Sa sœur jumelle, Natae, était adossée au mur. Les pierres blanches du sol lui semblaient si froides sous ses pieds nus, si sèches, elles qui étaient habituellement emplies de vie. Les autres sœurs du couvent s’étaient retirées dans leurs quartiers, par respect pour les deux jumelles.  Demain, elles auraient toutes deux 18 ans. Un jour important pour la plupart des adolescentes, mais d’autant plus pour les deux jeunes Élémentalames. Depuis des générations, ce clan de sorcières s’était coupé du reste du monde afin de se retrancher sur leur petite île. Au large de la côte Basque, elles vivaient isolées dans les murs d’un ancien monastère devenu couvent. Toutes les mille lunes, un corbeau amenait en pleine nuit une paire de jumelles, tout juste nées. Toutes les mille lunes, ces jumelles grandissaient ensemble jusqu’au jour de leurs 18 ans, durant lequel elles menaient un duel à mort pour déterminer qui serait la prochaine matriarche.  La poignée de la porte grinça en tournant.  — Natae. Tu passeras la première, dit Hecate. — Dans l’équilibre et la précision, lui répondit Natae.  La plus grande des deux jumelles s’avança et pénétra dans le bureau en refermant la porte derrière elle. Le duel était une tradition aussi ancienne que le clan, et il était entouré d’une multitude d’étapes aussi normées qu’importantes. La première était le tirage du Tarot, effectué par la matriarche en vigueur, comme un dernier acte avant de passer le flambeau. Une seule carte était tirée, et l’arcane dicterait le destin de la sorcière. Ou l’absence de destin.  Le temps semblait s’allonger à chaque instant, et Mari trépignait de plus en plus. Elle se rapprocha d’une fenêtre, taillée à même les murs. Le soleil couchant lui semblait mélancolique. Était-elle capable de vaincre sa sœur ? Elle s’était donnée corps et âme à son entraînement pendant ces longues années. Il lui était inacceptable d’échouer. La porte se rouvrit en un grincement, et Natae ressorti du bureau le visage grave.  — Mari. A ton tour. — Dans l’équilibre et la précision, répondit-elle machinalement.  Le bureau était rempli d’ingrédients divers et variés. Des livres jonchaient les étagères et le sol, comme autant de connaissances accumulées par des générations de sorcières recluses. Sur le mur, les armes maniées par les précédentes matriarches étaient accrochées, en souvenir de leur sagesse. Toutes différentes, on y trouvait autant des sabres que des dagues. Leur seul point commun était qu’elles avaient toute une lame.  Mari s’assis, et Hecate pris place en face d’elle. Les longs cheveux frisés de la matriarche lui tombaient sur les épaules en une cascade de noir et de blanc. Ses yeux perçants étaient rivés sur les 22 cartes disposées face cachée sur la table. Elle les ramassa et entrepris de les mélanger. Ses mains ridées qui trahissaient ses 98 ans faisaient preuve d’une habileté sans pareil. Elle les étala devant elle.  — Equilibre et précision, dit-elle solennellement en retournant la carte du milieu. — XXII – Le Monde, lit Mari.  Elle aurait juré voir les yeux de la matriarche scintiller un court instant, avant qu’elle ne reprenne le contrôle. La carte représentait une femme qui dansait, encerclée d’une guirlande de laurier. Un ange, un aigle, un lion et un taureau l’entouraient. Certaines sorcières estimaient que ces animaux représentaient les 4 suites du tarot. D’autres les considéraient comme une métaphore des 4 éléments.  — Un arcane prodigieux, ma chère. Le Monde représente l’accomplissement, la réussite. L’harmonie. La jeune fille laissa échapper un souffle qu’elle retenait sans s’en rendre compte.  Après les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, le clan avait fui la société pour se protéger. Elles avaient trouvé sur l'île un minerai jusqu’alors inconnu de leurs grimoires. Un matériau capable d’absorber les éléments environnants et de les plier à la volonté de quiconque le maniait. Au cours des générations, elles avaient appris à le raffiner, à le tailler, à le sculpter. Chaque sorcière en faisait une arme, de la forme de son choix, avec une lame forgée dans l’Élémentis. Ces armes leur permettait de canaliser la nature comme une force dévastatrice.  Le dîner s’était déroulé en silence comme l’exige la tradition, pour permettre aux futures duellistes de se recueillir dans leurs pensées. Mari sortit marcher autour du monastère. Elle avait besoin de respirer, de fouler les vallons herbeux pour une dernière fois, peut-être. S’asseyant sur un talus, elle serra sa tasse dans ses mains. L’infusion d’armoise laissait échapper des volutes de vapeur qui réchauffait son visage dans la fraîcheur de la nuit.  — Tu es encore sortie t’entraîner en cachette ? Je pense que c’est un peu tard pour ça, 18 ans ça aurait dû te suffire ma cocotte. — Natae... Non je ne m’entraînerai pas ce soir, lui répondit-elle avec un sourire. Je crois que j’ai besoin de me calmer. J’ai peur, je crois. — Parle pour toi !  Elle s’assit à son tour et porta une cigarette à sa bouche. En frottant ses ongles, une étincelle apparue qui devint bientôt une flammèche tremblotant sous la brise. Le tabac s’embrasa et elle tira une bouffée.  — T’en veux une ? — Pas ce soir. Je veux me préserver pour demain. Tu sais, ça va complètement défaire ton équilibre. — Équilibre. Précision. Et merde hein. Mais tant mieux pour toi, non ?  Mari regarda les ongles de sa sœur, parfaitement manucurés. Elle aussi avait refait son vernis au propre. À l'âge de 12 ans, elles avaient trouvé une méthode pour broyer de l’Élémentis en particules si fines qu’elles pouvaient le mélanger avec du vernis. Bien dosé, cela leur permettait de manier la nature du bout des doigts. C’était, bien entendu, moins efficace qu’une Élémentalame, mais ô combien plus pratique au quotidien.  Sa sœur pris une autre bouffée. Elle tendit la main et souffla dessus, la volute de fumée se transformant au contact de ses ongles en un dragon rugissant avant de disparaître.  — Tu sais ce que j’ai tiré ? — Natae je pense qu’il vaut mieux garder ça pour n... — XIII - La Mort, la coupa Natae. Mère Hecate m’a listé ce que ça signifiait, mais je pense que le nom est assez explicite comme ça. — Ah. Ah oui, c’est plutôt parlant.  Elle sorti la carte de sa poche et la regarda au clair de lune. Un personnage décharné, presque squelettique, portait une longue faux. Le sol était jonché de tombes, certaines vierges d’inscription, d’autres couronnées de fleurs, comme pour signifier que nul ne pouvait échapper à la finalité. Mari tendit la main pour attraper la carte, elle voulait l’observer de plus près, mais Natae s’empressa de la ranger.  Un silence de plomb couvrait la nuit. Elle ne pouvait pas vraiment lui révéler qu’elle avait eu un excellent tirage. Un poids disparu de sa poitrine, bientôt remplacé par de la culpabilité à l’idée de se réjouir du malheur de sa sœur. Les secondes s’étiraient en minutes, avant d’être interrompues par les coassements d’un corbeau qui revenait du continent. Il portait dans ses griffes un paquet bien emballé. De la nourriture, probablement. Ou des cigarettes. Peut-être même des journaux ?  — J’ai tué l’ambiance. On devrait faire la fête, non ? C’est super, on va s’entretuer pour une tradition stupide. Après tout, ce serait trop bête d’avoir deux matriarches. C’est pas comme si on était dix fois meilleures que les autres, hein. Autant en sacrifier une. Des générations qui s’enchaînent et aucune n’avait pensé à se faire du vernis à ongle utile. Super, on a mis de l’Élémentis sur les pierres du monastère pour enfermer le vent à l’intérieur et éviter les courants d’air. Génial. — La recherche de l’équilibre est avant tout l’acceptance de la simplicité. Vivre en harmonie avec son environnement. Diriger ses intentions avec précision.  Natae regardait sa sœur avec compassion.  — Tu feras une super matriarche tu sais. Tu as bien retenu les leçons qu’on nous a rabâché. Mais je reste d’avis que les mœurs doivent changer avec le temps. Cette tradition date de quoi, 500 ans ? Les temps ont changé. On pourrait sûrement revenir sur le continent. D’autres couvents existent, on le sait, alors pourquoi ne pas les rejoindre ? Pourquoi se contenter des corbeaux pour s’envoyer des lettres et des pommes de terre ? L’équilibre, ça pourrait aussi être l’union de nos forces. Fonctionner ensemble, comme un seul organisme. On pourrait reprendre ce qui nous appartient. — Non, hésita Mari, non je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée. Les chasses aux sorcières ont uniquement cessé parce que nous avons quitté leur monde pour de bon. Tu sais comment c’est là-bas, ce n’est qu’un jeu de pouvoir instable qui menace d’exploser à la moindre étincelle. — Mais ils ne manient pas les éléments comme nous. — Leurs armes dépassent largement nos capacités, désormais. Peut-être qu’à l’époque, on aurait pu se battre quand ils se contentaient d’utiliser des lances et de nous mettre au bûcher. J’aurais aimé te voir manipuler l’excédent d’énergie qu’une bombe nucléaire peut produire. Tu es forte Natae, plus forte que toutes les sœurs de ce couvent, mais quand même. Et bien sûr, tu n’es pas plus forte que moi, dit-elle avec un clin d’œil.  Mari passa ses doigts dans les longs cheveux noir de geai de sa jumelle avec douceur. Elle allait lui manquer. Mais la tradition était ce qu’elle était. Elles s’étaient préparées mentalement depuis leur plus jeune enfance. Elle tira de sa poche un petit grigri qu’elle avait confectionné pour l’arme de sa sœur. Un anneau doré auquel pendait une plume du corbeau qui les avait amenés quand elles étaient nées, religieusement conservée par Hecate pendant 18 longues années. Elle y avait ajouté de la cataire séchée, ces fines herbes si adorées par les chats. Des pétales de rose venaient compléter l’ensemble, dans une harmonie qui représentait l’amour sincère qu’elle portait à sa sœur.  Sans un mot, Natae lui tendit un autre pendentif, avec une deuxième plume de corbeau accompagné de feuilles de sauge. Elles représentaient la longévité voire l’immortalité, selon certaines croyances. Des pétales de pensée apportait de la couleur au tableau.  — Quoi qu’il se passe demain, ne m’oublie jamais. — Dans l’équilibre et la précision, dit Mari d’une voix chevrotante. — Équilibre et précision...  Elles restèrent assises en silence, à regarder les constellations qui se dessinaient dans le ciel dégagé. Mari posa sa tête sur l’épaule de sœur, qui la serra contre elle. Des larmes dévalèrent ses joues.  — J’ai vu dans un vieux bouquin de la bibliothèque que les plumes de corbeau apparaissent noires à nos yeux, mais qu’en réalité elles sont irisées. Malheureusement, nous ne sommes pas capables de percevoir cette partie du spectre lumineux, et nous ne les voyons que sombres et fades, lui dit Natae. — Tu aurais peut-être dû concentrer tes lectures sur des sujets plus utiles. Au moins jusqu’à demain. Je pense qu’il est l’heure de nous coucher. Nous devons être en forme, pour faire honneur au clan. Pour nous faire honneur à nous-même. — Peut-être... je ne suis pas prête, je crois. — Promets-moi de tout me donner, Natae. Ne t’avise pas de baisser les bras parce que tu as tiré une mauvaise carte. — Si tu veux, mais bon. Tu as déjà eu vent d’un tirage d’Hecate qui n’était pas précis ?  Alors que le soleil se profilait à peine à l’horizon, les deux sœurs étaient face à face. A l’extrémité de l’île, un promontoire recouvert d’herbe verdoyante s’avançait sur la mer. Le vent soufflait avec vigueur, faisant voler leurs longs cheveux. En bas de la vertigineuse falaise, les vagues s’écrasaient contre la roche en provoquant des explosions sonores. Seule la matriarche assistera au duel, sa dernière fonction avant de passer la main à sa successeuse.  Mari s’attacha les cheveux dans un chignon serré à l’aide d’un ruban. Les éléments étaient déchaînés aujourd’hui. Était-ce un concours de circonstance ? La mine d’Élémentis se trouvait juste sous leurs pieds. Ou alors, peut-être que les émotions à vif des jumelles se canalisaient dans la nature. Elle agrippa sa rapière de la main droite. Au bout du pommeau était accroché le grigri que lui avait offert sa sœur la veille. Un souvenir inestimable de leur sororité. De leur destin lié. Jusqu’à maintenant.  — Une dernière danse, demanda Natae avec un sourire.  Elle préférait laisser ses cheveux voler au vent. Elle pouvait mieux en mesurer la force et la direction. Elle serra dans sa main la poignée de sa faucille à chaîne. La lame reposait dans son autre main, les maillons de métal qui les reliait enroulés comme un serpent.  — Équilibre et précision. — Équilibre et précision.  Mari ferma les yeux et pris une dernière profonde respiration. Elle expira et s’élança d’un pas gracieux. Au cours de ses nombreuses années d’entraînement, elle avait développé un style s’inspirant autant du ballet que la danse de l’épée chinoise. Manier les éléments dans sa rapière était une valse. Un tango avec le monde qui l’entourait. Chaque pas, un bref déséquilibre avant de se rétablir. Chaque mouvement, un déplacement précis de son corps au sein de la nature environnante.  Décrivant des spirales avec le bout de son épée, elle y sentait le vent, absorbé par le métal. Une pirouette, une réception douce, et une tranche sèche. Une lame d’air s’échappa de l’arme, filant au sol en y rasant les brins d’herbes qui dépassaient. En quelques instants, l’attaque parcourrait les quelques mètres qui la séparait de sa sœur.  Lâchant la faucille, Natae la laissa tomber au sol avant de tirer d’un coup sec sur le manche. La chaîne se raidit, mais la faucille était plantée dans la terre meuble. Elle se retourna, utilisant son dos pour faire levier sur la chaîne. La lame finie par s’extraire du sol, emmenant avec elle des blocs de terre qui vinrent créer un muret absorbant le choc de la lame d’air.  — Pas mal. Un peu basique, non ?  Elle porta la lame à ses lèvres et en lécha la tranche, les yeux brillants. Le peu d’humidité qu’elle laissa sur la lame lui permis de se relier à la mer en contrebas. Une trombe d’eau s’éleva sous l’appel de Natae, grimpant la falaise. Bientôt, le geyser pris la forme d’un dragon. Il surgit dans un cri perçant, s’envolant vers le ciel avant de retomber en piqué sur Mari.  D’un petit saut assemblé, elle s’échappa de la zone d’impact. Pris par sa propre vitesse, le dragon s’écrasa au sol avec fracas et disparu, absorbé dans le sol désormais trempé.  — C’est du réchauffé ça, Natae. Je pensais que tu aurais quelques surprises en stock. Toi et tes dragons, vraiment... — Oh, attends de voir.  Mais Mari n’attendit pas, plantant son épée dans la terre pour en extraire l’humidité. Dans son esprit, elle visualisa la roue des éléments. La terre. L’eau. Le vent. Le feu. Chacun dans un cadran, isolé. Mais entre eux, d’autres éléments pouvaient en être dérivés. Elle extirpa sa lame désormais humide du sol et y frotta ses ongles pour créer des petites étincelles. Le feu et l’eau laissèrent bientôt place à une épaisse fumée qu’elle répandit autour d’elle en pivotant sur une jambe. Bientôt un voile de vapeur l’entourait. Tournant sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, elle décrivit des arabesques pour disparaître derrière un écran de fumée. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour en profiter, et il présentait un inconvénient majeur. Natae ne pouvait plus la voir, mais elle ne voyait pas non plus ce que préparait sa jumelle.  En continuant de tourner sur elle-même, elle baladait son épée dans de grandes spirales, absorbant l’air qui l’entourait. Elle le sentait. Ça allait fonctionner. Ça devait fonctionner. Autour d’elle, l’air se raréfiait et créait une différence de pression. Une fois qu’elle se senti prête, elle posa ses deux pieds au sol et stabilisa ses appuis. Retrouvé son équilibre, elle s’ancra encore plus profondément et s’imagina relier le ciel et la terre. En abattant sa rapière d’un geste sec, elle visualisa la tempête.  La fumée se dissipa sous le mouvement, et un éclair s’abattit là où était Natae quelques secondes auparavant. Dans un bruit tonitruant, un cratère apparu et les herbes alentours commencèrent à brûler. Mais il n’y avait personne.  — Raté !  Faisant volte-face, elle aperçut sa sœur qui était passée dans son dos. Elle restait à quelques mètres de distance, dos à la falaise. En balayant son regard aux alentours, Mari s’aperçut que le vent décrivait des courants irréguliers. Natae avait dû courir en cercle autour de sa sœur pendant qu’elle était cachée sous la vapeur. Elle avait créé un courant d’air.  À peine s’était-elle remise de face que sa jumelle brandit sa faucille d’un bras, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête comme une fronde. Elle l’abattit dans un arc qui rasa le sol, décrivant une courbe qui enflammait les fleurs et tout ce qui les entourait. Le vent qui soufflait attisait les flammes, de plus en plus vives, qui se propageaient à toute vitesse.  Mari compris avec horreur qu’ayant absorbé l’air autour d’elle, et avec les courants circulaires qui l’entouraient désormais, le feu se propagerait dans un tourbillon sans issue. Prise de vitesse, elle se retrouva encerclée et la tornade brûlante se rapprochait d’elle petit à petit. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu utiliser l’eau pour l’éteindre, ou peut-être encore essayer de l’absorber dans sa lame, mais les éléments étaient trop déchaînés et elle commençait à fatiguer.  La faucille s’abattit à nouveau et raviva le feu de plus belle.  — Peut-être que Mère Hecate avait tort finalement. Désolé sœurette.  La panique commençait à prendre le pas. Bientôt, elle n’avait que quelques mètres d’espace autour d’elle. Elle allait finir par brûler vive, étouffée par les murs de flammes qui jaillissaient désormais à 3 mètres de haut.  La matriarche regardait en silence, le sourire au coin des lèvres. Ses apprenties étaient d’une puissance qui était à la hauteur de ses attentes. Elles iraient loin.  Équilibre. Précision. Mari se redressa et ramena son épée à la verticale contre son torse. Elle ferma les yeux pour rassembler toute sa concentration et calma son souffle. Elle avait un dernier recours, un dernier secret qu’elle n’avait jamais partagé à quiconque. Visualisant la roue des éléments dans son esprit, elle imagina le monde qui l’entourait. La terre, sous ses pieds. L’eau, qui l’imbibait. Le feu, qui l'encerclait. Le vent, qui soufflait férocement. Toute leur éducation était centrée sur le maniement de ces éléments en isolation. Assez tôt, les deux sœurs avaient appris à les allier pour manier la foudre, la vapeur ou encore le sable.  Mais au centre de la roue, presque imperceptible, il y avait un 5ème élément. Au cours de ses entraînements nocturnes solitaires, elle avait apprivoisé une force aussi terrifiante que puissante. Concentrant toute son attention sur ce trou d’aiguille, elle projeta son esprit vers l’imperceptible poinçon au centre du monde. Elle senti le vent brûlant sur sa peau. Une gerbe de flamme la frôla, singeant sa joue. Elle enfonça un peu plus ses pieds dans le sol. Concentra son ouïe sur les vagues qui s’écrasaient en contrebas.  A l’équilibre entre les éléments, et avec précision, elle plongea.  Le Néant.  Comme hors de son corps, elle sentait les énergies qui circulaient autour d’elles, lointaines et proches à la fois. Dans cet espace en dehors du monde, les éléments existaient sous leur forme la plus pure. Une forme se dessinait à quelques mètres. Un être de lumière, debout. Elle se concentra dessus. Sur son centre.  Quelques mètres les séparaient dans le monde réel, mais dans le Néant, la distance n’était qu’une suggestion. Elle imagina son épée s’enfoncer dans le cœur de la lumière qui lui faisait face  D’un pas en avant, elle donna un coup d’estoc.  Elle rouvrit les yeux. Le monde réapparu autour d’elle, arrachant son esprit du Néant. Le souffle court, elle haletait sous la chaleur des flammes environnantes. Ses forces la quittaient et elle tomba à genoux, épuisée. Derrière le rideau brûlant, Natae ne bougeait plus. Sa faucille gisait au sol. Les flammes crépitèrent un instant avec de se calmer, n’arrivant plus à prendre prise sur le sol trempé maintenant que leur instigatrice ne les attisait plus.  A quelques pas, Natae restait figée, les yeux grands ouverts. Elle porta une main à sa poitrine et dans un hoquet, cracha du sang. Perdant l’équilibre, elle tituba en arrière, cherchant son souffle. Un pas de trop, le sol disparu sous ses pieds et elle tomba à la renverse.  Mari eu à peine le temps d’apercevoir Hecate qui la regardait en souriant chaleureusement avant de s’évanouir.Au loin, cachée derrière un rocher, Natae observait sa sœur avec fierté. Elle serait une excellente matriarche pour ce couvent si traditionnel. Elle pourrait continuer de vivre dans le calme. Perpétuer ces traditions qui lui tenaient tant à cœur. Longtemps, elle avait hésité. Natae se savait au-delà de sa jumelle, mais elle n’avait pu se résoudre à la tuer. D’autant plus que le couvent serait devenu sa responsabilité, et elle n’avait aucunement l’envie d’y reste plus longtemps que nécessaire.  Tirant de sa poche la carte de tarot, elle étudia le dessin de faucheuse qui y figurait et l’inscription XIII – La Mort avec un sourire. Balayant du doigt les inscriptions, la carte se transforma pour reprendre sa forme originelle. L’atout sans numéro, Le Mat, qui représentait le départ, l’indépendance et la liberté. Un personnage solitaire portant un baluchon marchait d’un pas résolu vers la droite, l’avenir inconnu.  Mari avait découvert le Néant, ce qui était un début. Mais elle s’était concentrée uniquement sur l’intérieur de la roue des éléments. Au-delà, il existait tellement d’autres forces imperceptibles. La vie. La gravité. Et surtout, la lumière. Natae avait appris à la manipuler comme les autres éléments et avait passé des années à perfectionner son art en secret. Elle avait appris à changer les couleurs de petits objets, d’abord, puis leur apparence. De fil en aiguille, elle avait même réussi à plonger une pièce dans le noir, ou inversement l’inonder de lumière. Avec assez de pratique, elle avait appris à faire apparaître une projection d’elle-même si crédible qu’on aurait cru qu’elle existait à deux endroits en même temps.  Hecate ramassait le corps épuisé de Mari, qui n’en saurait jamais rien.  — J’espère que tu me feras un enterrement sympa quand même. Je ne peux pas rester sur cette île. Il y a tant à découvrir ailleurs. Pardonne-moi de t’avoir menti.  Elle jeta un dernier regard à sa sœur avant d’entreprendre son exil. La matriarche se retourna et posa son regard sur le rocher derrière lequel était caché Natae. Elle lui fit un clin d’œil.  — Équilibre et précision, mes petites. Vous irez loin toutes les deux.