#21 - Penimals
Semaine 17. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Le Procès Thème 2 : Madagascar Thème 3 : 💣 · 🪶 · 🔍 · Contrainte : Ecrit au présent Bon déjà la contrainte, hein, j'écris quasiment tout le temps au présent parce que je trouve ça beaucoup plus simple. Je vais pas m'en plaindre, il faut savoir savourer les petits moments de simplicité dans la vie. Le côté Procès m'a tout de suite fait de l'oeil, parce que ça fait un lien avec des jeux vidéo que j'adore : les visual novel. C'est grosso modo des livres avec des images, généralement des jeux vidéo sans gameplay à proprement parler mais plutôt des milliers de boîtes de dialogue qui s'enchaînent. Parmi eux on retrouve deux séries que j'ai dévoré et qui mettent au centre de leur narration des procès plus ou moins loufoques mais non moins intenses : Phoenix Wright, et Danganronpa. Et en fait, bah je me suis un peu pris un mur parce qu'il s'avère que c'est super difficile d'écrire quelque chose avec du suspense et une intrigue qui se déroule pas trop "facilement". C'était quand même drôle de créer des personnages un peu plus colorés que d'habitude. Mais bon, on apprend et continue !Musique d'ambiance : Deux musiques plus ou moins intenses (beaucoup plus intenses que le récit mais bon) : Discussion -HEAT UP- - Masafumi Takada (pour Danganronpa) Pursuit - Cornered - Masakazu Sugimori (pour Phoenix Wright)#21 - Penimals — Non ! Oh non ! J’ai perdu mon stylo ! On me l’a volé ! Madame ! s'écrie Lou à l’attention de la professeure qui rangeait ses affaires. — Tu es sûre qu’il n’est pas dans ton sac ? répond-elle d’un ton las. Lou se penche sur le côté de son bureau pour vérifier, laissant tomber ses longs cheveux blonds dans une cascade étincelante, puis les remet d’une main derrière ses épaules. Elle fouille son sac à dos, ouvrant tour à tour chacune de ses poches en essayant de retenir ses larmes. — Il n’y est pas, j’en suis sûre... Madame, je l’avais au début du cours, il est forcément dans la pièce. Forcément dans les mains du voleur, dit Lou en jetant un regard à son voisin. Malo hausse les épaules, décochant un sourire en coin. — Ah bah oui, bien sûr, c’est ma faute. Les cinq élèves du club dessin sont assis derrière des bureaux simples en bois disposés en U. Ils se rassemblent ici un midi par semaine pour travailler ensemble, ou chacun de leur côté selon leurs envies du moment, sous l’œil avisé de la professeure d’arts plastiques qui se passerait bien de ces heures sup sans grand intérêt. Ces petits ne sont pas entièrement dénués de talent, mais leur avenir n’est clairement pas dans l’art, en témoignent leurs créations. D’habitude, elle leur donne un exercice simple puis les laisse travailler pendant une petite heure avant de les libérer. À défaut d’être des ados normaux, des petits 6ème dociles et effrayés par ce nouveau monde, ils sont hauts en couleur et ça leur donne quand même un petit cachet qui vient mettre un peu de piment dans ces heures de club interminables. Tout de même, un stylo, c’est pas la fin du monde et elle va s'en remettre la petite. — Écoute, Lou, c’est l’heure. Vous devez filer au self avant de retourner en classe. C’est juste un stylo, tu n’auras qu’à en utiliser un autre. — C’est pas juste un stylo ! C’est un Penimal ! Et un rare ! La petite blonde la regarde depuis son bureau à l’extrémité du U, les yeux brillants et les lèvres tremblantes. On pourrait presque croire que son monde est en train de s’effondrer, tout ça pour un Penimal, ces stylos affublés d’une figurine d’animal qui ont pris le collège d’assaut comme une avalanche. Il est rare de croiser un élève qui n’a pas sa mascotte préférée, le cerveau lavé par la déferlante de publicités et d’objets dérivés, de stickers, de cahiers et autres fournitures scolaires arborant ces animaux hauts en couleur. Ils sont partout. Le regard de Malo alterne entre Lou et la professeure, à moitié dissimulé par ses cheveux châtains qui retombent lourdement sur son visage criblé de boutons, occultant ses yeux sous un rideau de gras. À côté de lui, Gretchen est recroquevillée sur son bureau, fidèle à elle-même, comme si elle voulait disparaître. On dirait que sa peau est encore plus pâle que d’habitude. Les reflets de la lumière sur ses cheveux roux et frisés accentuent le contraste saisissant avec son visage aux couleurs d’un cachet d’aspirine. — Madame ? demande Regina en levant la main. Il manquait plus que ça, tiens, se dit Madame Machro. La première de la classe avec ses cheveux tirés en arrière dans un chignon. Ses grosses lunettes rondes surplombent les taches de rousseur qui parsèment son nez. La pauvre, avec ses dents trop grosses qui l’empêchent de parler correctement et son style à mi-chemin entre une secrétaire et une bibliothécaire... La puberté est sans pitié. — Oui, Regina ? — Je comprends que le temps presse, mais nous ne pouvons à l’évidence pas laisser cette affaire sans résolution. Chaque seconde qui passe est une opportunité de plus pour le voleur de s’en sortir indemne. Lou, tu me confirmes que tu es sûre que tu avais ton stylo quand tu es entrée dans la salle ? — O-Oui... — Bien. Alors madame, je propose que nous verrouillions la porte. Le voleur sera piégé parmi nous, et nous aurons le temps d’élucider cette affaire sans lui laisser d’échappatoire. — Regina... Je comprends que tu prennes ton rôle de déléguée au sérieux, vraiment, mais il n’y a pas besoin d’en faire une affaire d’état. Ce n’est qu’un stylo. Allez manger, et n’en parlons plus. — NON ! hurle Lou. De l’autre côté du U, Samson regarde la victime avec un regard empli de pitié. Il y a des burgers ce midi, à la cantine, alors son stylo hein... Il passe une main dans ses cheveux courts pour les ébouriffer un peu plus, puis commence à ranger ses affaires dans son sac. Gretchen tend une main vers lui pour lui intimer de s’arrêter, mais elle ne lâche pas Madame Machro du regard. — Nous resterons ici tous les cinq et tirerons l’affaire au clair. Je pense que nous pouvons vous exempter de tout soupçon, madame, étant donné que vous représentez le corps éducatif. Vous pouvez me faire confiance, en tant que délégué de classe je veillerai au respect des règles de l’établissement. Elle ne lâchera pas le morceau. Après tout, autant les laisser faire leurs bêtises, et tant pis s’ils meurent de faim dans l’après-midi. — Peu m’importe. Je reviens dans 45 minutes et vous avez intérêt à avoir fichu le camp. Regina regarde la professeure sortir de la pièce, se lève et va fermer la porte. Elle marche jusqu’au tableau, face au U maintenant marqué d’un trou à sa place initiale, et s’appuie sur le bureau de Madame Machro. — Voilà ma proposition, nous allons mener un procès pour révéler qui d’entre nous est le mécréant qui a volé le stylo de Lou. Une fois que nous l’aurons identifié au-delà de tout soupçon, nous l’enverrons à l’échafaud. Malo laisse échapper un ricanement. — L’échafaud, carrément. Quoi, tu vas demander à faire installer une guillotine dans la cour, tant qu’on y est ? — Je peux y aller, moi ? Vraiment je m’en fous de votre truc, tente Samson. Gretchen le regarde, hésite, ouvre la bouche puis la referme. — Non. Et ne t’avise pas d’essayer, sans quoi nous serons obligés de te considérer comme coupable. Rien de plus suspect que quelqu’un qui cherche à fuir la scène du crime. Regina savoure ce moment, cette tension presque palpable. L’air est électrique et la loi va reprendre sa place. La vérité éclatera au grand jour. — Regina, se lance Gretchen. Quand même... l’échafaud c’est... c’est beaucoup et puis... Elle ne finit pas sa phrase, avalant ses derniers mots dans un mutisme timide. — Bon, soit. Alors, le coupable sera banni du club dessin et il devra manger seul à la cantine tous les midis. Faites-moi confiance, j’y veillerai. — Et pourquoi on doit te faire confiance ? Parce que j’ai un peu l’impression que tu considères que le coupable c’est Samson, Gretchen ou moi. Mais n’oublions pas que ça pourrait être toi, madame la présidente, ironise Malo. Regina sort son Penimal de sa poche, un stylo couleur bleu marine sur lequel est perché un petit corbeau affublé d’une casquette de policier et d’un monocle. — Le mien, c’est Corpeaulice, et comme lui, j’aime la loi et la justice. Jamais je ne m’abaisserai à voler, à blesser quelqu’un, à traverser quand le feu est rouge, à tuer, ni à quoi que ce soit d’autre. Alors oui, tu peux me faire confiance. — Ah oui, tout ça, répond Malo en levant les yeux au ciel. — T’as qu’à t’asseoir à ton bureau, alors, au lieu de faire la petite cheffe, reprend Samson. Tout le monde sur le même pied d’égalité, et qu’on en finisse. J’ai la dalle. Lou ? Il ressemble à quoi ? — Bien. Qu'à cela ne tienne. Regina se résigne à retourner à son bureau en gardant la tête haute. — C’est un Cupicoeur. Tu sais, Samson, le petit singe avec des ailes et un arc qui tire des flèches qui rendent amoureux... Les yeux de Lou se perdent dans le vague, ou dans ceux de Samson, dur à dire. Gretchen ouvre un paquet de bonbons caché dans sa trousse et commence à en manger. — Ah ouais. T’sais, moi et les Penimals, c’est pas trop ça. C’est un peu un truc de gamin. — Et si... commence Gretchen. — Et pourtant, tu passes tous tes midis à dessiner des scènes de manga. C’est un truc d’adulte, ça ? demande Malo. — Fais attention à ce que tu dis l’avorton. Pourquoi on fouille pas les sacs de tout le monde ? — Est-ce que... réessaye Gretchen. Regina abat une main sur son bureau et le bruit résonne dans la salle de classe. — Attention à ton langage, Samson. Nous sommes dans un tribunal, un lieu sacré. Aucune violence ne sera tolérée, qu’elle soit verbale ou physique. Et nous ne pouvons bafouer l'intimité d'autrui en fouillant leurs biens personnels, sauf si nous avons une bonne raison. — Pfff. Il est toujours chiant comme ça, Corpeaulice ? — Bon et maintenant ? demande Malo. Parce que des stylos Cupicoeur, il doit y en avoir des dizaines dans le collège hein. Soit dit en passant, très original comme favori, Lou. — Je... retente Gretchen. — Il est spécial, le mien. C’est la version rare avec des paillettes dans l’encre. Vous saviez que c’est une chance sur 10 d’avoir un rare ? Ils valent une fortune. — EH OH J'EXISTE, crie Gretchen. Le silence retombe dans la pièce et les regards convergent sur elle. Lou se ronge les ongles et Regina réajuste ses lunettes. Déstabilisé, Malo laisse disparaître son sourire narquois quelques instants avant de se ressaisir. — Maintenant que j’ai votre attention, dit-elle en essuyant une goutte de sueur qui perle sur son front, je pense qu’on devrait commencer par déterminer quand le stylo a disparu, et je... — Super idée Gretchen, coupe Regina. Lou, c’était quand ? Malo joue avec une mèche de cheveux en l’entortillant dans ses doigts. — Je dirais... Peut-être au milieu de l’atelier, à peu près. Je m’en suis servi pour écrire le petit mot que... Le petit mot que j’ai fait passer à Samson. Lou penche la tête en avant, essayant de camoufler son visage qui rougit un peu plus à chaque seconde qui passe. De l’autre côté des tables, Samson détourne le regard. — Et après ? demande Regina. — Après je l’ai laissé sur mon bureau, je crois, et je me suis concentrée sur mon dessin. Je ne m’en suis pas resservi, mais j’ai remarqué qu’il avait disparu quand j’ai voulu ranger mes affaires. La représentante de la justice hoche la tête solennellement avant de reprendre son discours tandis que Gretchen la regarde en continuant de grignoter. — Merci, Lou. — Non mais on va pas y passer des heures, dit Samson. Rien qu’à voir les bureaux, c’est évident. Lou, et à côté Malo, puis Gretchen, Regina et moi. Y’a que Malo à côté de Lou. Affaire pliée, allez à la bouffe. — Je suis sûre qu’il me l’a volé parce qu’il veut le revendre, enchaîne Lou. — Oh oui, tiens, c’est pratique ça, ironise Malo. Tu m’en veux, Samson ? C’est parce que je me suis moqué de toi ? Désolé, hein, c’était de l’humour. Faut pas le prendre perso. Fouille ma trousse, si tu veux, mais tu vas être déçu. Je sais pas si tu as remarqué, mais on a tous pas mal bougé pendant l’atelier pour aller chercher du matos. On a tous eu l’occasion de le chourrer en passant à côté du bureau de Lou. Oui, Regina, même toi. J’y crois pas à ton petit numéro de fille modèle. — Certes, je dois bien admettre que tu marques un point, répond Regina. Il nous faut une preuve irréfutable, nous ne pouvons pas nous permettre d'accuser à tout va. Et un mobile. C’est la base de la résolution d’un crime. — Dis, Samson, il y avait quoi sur ce petit mot ? continue Malo. Allez, fais pas le timide. — T’aimerai bien le savoir, hein ? T’aimerai bien avoir un petit mot comme ça, peut-être que ça t’arrivera quand ton visage ne ressemblera plus à un champ de mines. L’autre problème c’est que les filles, elles s’intéressent pas trop aux mecs insupportables. — Oh ne t’inquiète pas pour ça, j’ai déjà 6 ou 7 copines sur Roblox, répond Malo en agitant ses mains. — Tu... Peu importe. Est-ce que vous croyez que le voleur s’est servi de mon stylo pour son dessin ? hasarde Lou. — Tu... l’aurais remarqué, non ? Enfin... dit Gretchen. Malo ouvre son cahier pour montrer son dessin du jour, à l’effigie de son Penimal favori. Un renard roux affublé d’un masque, Rusenard, qui se faufile dans une ruelle pour échapper à un Corpeaulice à ses trousses. Regina serre les dents. Il agite le stylo associé, un feutre mandarine avec un renard en silicone qui s’enroule autour. — Comme vous voyez, le mien est tout en orange. Cupicoeur, c’est du rouge, c’est ça ? — Ouais, dit Lou. — Ça prouve rien, dit Samson. T’as très bien pu le piquer et le foutre dans ton sac. — Tu veux que je vide mon sac, aussi ? Peut-être que tu veux aussi vérifier si je ne l’ai pas mis dans mon caleçon ? Tu veux me voir tout nu, Samson ? — Ta gueule. Jamais de la vie. — Allez, montre-nous ton dessin Sam. S’il te plaît, continue Malo. Lou fixe Samson, captivée par son côté badboy tandis que Regina regarde Malo. Il lui donne envie de l’étrangler, mais aussi de... Elle ne sait pas trop quoi. Il y a... un truc. Gretchen continue de grignoter ses bonbons, son regard fusant entre les deux garçons qui se chamaillent. Elle ouvre son cahier en silence pour montrer son dessin, un chat gris lové sur un croissant de lune doré, perché dans les étoiles. Des accents pailletés de bleu azur donnent au ciel étoilé un aspect onirique. D’une main elle sort son Penimal de sa trousse, un long stylo bleu parsemé d’étoiles et aux reflets brillants. Une petite figurine de chat gris est accrochée au sommet sur un croissant doré. — C’est Mistigrêve, et j’ai utilisé son stylo rare parce qu’il a des paillettes comme celui de Cupicoeur, et... — Super. Pas de rouge, coupe Malo, toi Regina ? Elle le fixe en révélant son dessin d’un Corpeaulice attrapant un Rusenard par le cou, prêt à lui passer les menottes. — Bleu. Suivant ? Tu sais, Samson, si tu ne le fais pas, ça va paraître vachement suspect. Malo ouvre à son tour son cahier en maugréant un juron, révélant un dessin d’un homme vêtu d’un kimono, debout sur une falaise. Un bandeau rouge enserre son front et vole au vent. — Oh tiens, du rouge. Comme... tiens donc, ce serait pas la même couleur que Cupicoeur, ça ? — Je t’ai dit que ça prouve rien. Faut être sacrément con pour utiliser un stylo volé devant tout le monde. — Pas de gros mots, Samson, répond Regina. — J’en sais rien, Sam. Quand je dessine, je me concentre sur ce que je fais, pas sur les stylos des autres. Mais des fois, je manque un peu d’inspiration et je regarde autour de moi, et je vois des choses bizarres chez mes petits camarades. Des choses qui me laissent croire qu’ils mentent. Tu savais que mentir devant la justice, ça s’appelle un parjure et c’est très grave ? Tu veux peut-être revenir sur ce que t’as dit précédemment ? — Dernière chance pour que tu la fermes, Malo, siffle Samson. — Pourquoi tu ne partages pas directement ce que tu as vu avec le tribunal, Malo ? demande Regina. La rétention d'information est tout aussi grave aux yeux de la loi. — Flemme. En attendant c’est le seul avec du rouge sur son dessin. D’ailleurs, Lou, tu ne t’en es pas servi pour le tien ? — C’est pas du rouge sur mon dessin, déjà, c’est du vermeil, glisse Samson. — Je ne veux pas gâcher l’encre, il est trop rare. Je ne m’en sers que pour... les choses importantes, balbutie Lou. Un sourire se dessine aux lèvres de Regina tandis qu’elle tourne lentement la tête vers Samson. Malo la regarde, les yeux pétillants. Elle l’a noté aussi. Bien. — “Vermeil” ? demande-t-elle à Samson. — Ouais c’est quoi le problème ? — Je n’aurais pas pensé que tu sois... à l’aise avec les nuances de rouge, c’est tout. Les mangas c’est surtout du noir et blanc, non ? — Et ? — Tu peux nous montrer ton “stylo vermeil” s’il te plaît ? continue Regina. Les joues de Samson prennent la couleur du bandeau sur son dessin. Malo se retient tant bien que mal de faire un commentaire, de toute façon la machine est déjà en route. Il l’a eu. — Si c’est vermeil... c’est pas le stylo de Cupicoeur. Lui, c’est du fuchsia. Et puis... dit Gretchen. — Samson, ça va ? demande Lou. — On s’en fout de mon stylo, lâchez-moi. — Allez, Sam, montre-nous ton stylo. C’est pas un Bic, n’est-ce pas ? Je ne connais pas tous les Penimals, mais de vermeil je crois qu’il n’y en a qu’un. C’est ça, Gretchen ? — Oui ! Exactement ! Un seul ! C’est CriK.O. le criquet boxeur ! Et puis ... — Merci. Dis donc, Sam, c’est pas toi qui disait que c’était un truc de gamin les Penimals ? — Toi, je te jure que ce soir tu sors pas vivant du collège, grince Samson. Regina lui lance un regard désapprobateur, et il sort de sa trousse un stylo vermeil arborant une figurine d’un criquet aux bras démesurés avec deux gants de boxe, et un bandeau rouge attaché à chacune de ses antennes. — Contents ? C’est pas le bon rouge, lâchez-moi la grappe. — Merci beaucoup pour le partage et ton honnêteté, Samson, dit Malo. Tirons un trait sur les mensonges que tu as prononcé dans cette pièce et repartons de zéro. Je suis d’accord avec toi, c’est pas la bonne couleur. Et puis, comme tu dis, on s’en fout des dessins, non ? Par contre, on a appris quelque chose d’autre dans toute cette histoire. Regina plisse les yeux en le regardant jouer avec ses cheveux gras. Elle déteste son approche, il force trop. Pire encore, elle n’arrive pas à cerner où il veut en venir ni comment. Il ne se base ni sur les faits, ni sur la logique. Qu’est-ce qu’il est énervant. Mais... — Quoi d’autre ? Allez, je vais pas tout faire tout seul, les copains, continue Malo en haussant les épaules. — On n'est pas potes, se dépêche d’ajouter Samson. On le sera jamais, toi et moi. — On savait déjà que Gretchen connaissait tous les Penimals, dit Lou. — Je n’ai pas amené mon classeur, mais... — Gretchen est la seule suspecte qui a utilisé un Penimal rare avec des paillettes pour son dessin, coupe Regina. Mais je ne vois pas le rapport. Malo applaudit en souriant à Regina. — Oui ! Bien ! Et regardez ses mains. Bon, en omettant le sucre des bonbons qui y est resté collé. Tu sais, Gretchen, c’est pas bien de grignoter entre les repas. Tous les regards se tournent vers elle alors qu’elle se recroqueville sur sa chaise, cachant ses mains sous le bureau comme si elle espérait les faire disparaître. — Montre tes mains, Gretchen, dit Regina. — Allez, Gret, s’il te plaît. Pour moi, demande Lou. Pour Cupicoeur. Elle montre ses doigts, qui scintillent un peu sous la lumière des néons. — Oh la vache ! Elles sont pleines de paillettes ! s'exclame Samson. — Oui... Les stylos rares ont un peu tendance à en mettre de partout... — Et qu’est-ce que ça nous apporte ? lance Regina à l’attention de Malo. — Je dois tout faire parce que je suis le suspect principal, c’est ça ? Corpeaulice il s'en fout de la présomption d'innocence ? C’est pas toi qui est censé mener la barque ? Allez, Regina, dis-nous ce que ça nous apporte de savoir ça. Et voilà qu’il lui lance un défi. Très bien, qu’à cela ne tienne. Elle pourra faire le reste toute seule, elle lui prouvera que Corpeaulice vaut mieux que Rusenard et que la loi prévaut toujours. Regina jette un regard à sa montre, il leur reste un bon quart d’heure. Le temps presse, et ils ne peuvent plus se permettre de digressions. Pourquoi est-ce qu’il a attiré son attention sur les stylos pailletés ? Pour les emmener sur une fausse piste et jouer la montre ? Ses yeux marrons sont vissés sur le visage de Regina et elle jurerait les voir scintiller un peu. Il s’amuse, autant qu’elle. Les paillettes. Comme dans le stylo de Cupicoeur. Elle regarde ses propres mains et y aperçoit un reflet, l’espace d’un instant. Elle les fait tourner, essayant de le capturer à nouveau, et fini par voir une paillette sur la pulpe de son index. — Il y avait des paillettes sur le mot que Lou a fait passer aussi, c’est ça ? — Oui, répond-il avec un clin d’œil. D’accord, et maintenant ? Lou les regarde, confuse, et Gretchen a l’air d’être au bord de la syncope. — T’as fini tes bonbons, Gretchen ? — Euh... oui... — T’as rien d’autre à manger ? J’ai un petit creux, et j’ai l’impression que Regina patauge un peu, ça pourrait lui faire du bien de prendre un petit encas. Gretchen regarde Malo en écarquillant les yeux, mais elle ne répond rien. Et si... non... — Lou, je peux voir tes mains ? demande Regina. — Euh... Oui ? La représentante de Corpeaulice se lève et fait le tour des bureaux, puis inspecte les mains de Lou, compare les paillettes qui s’y sont déposées alors qu’elle rédigeait le mot, en récupère une avec son ongle et la compare avec la paillette sur son index. Elles sont différentes. Très similaires, mais la paillette prélevée sur la main de Lou a de légers reflets rougeâtres alors que celle qu’elle a eu sur son doigt est plutôt argentée. — Samson, y a-t-il des paillettes sur le mot ? — C’est privé. — Je ne te demande pas son contenu. Je te demande s’il y a des paillettes. — Oui. — Bien. Tu peux me décrire leur reflet, s’il te plaît ? — Elles brillent. C’est des paillettes, Regina, c’est un peu le concept. Je vois pas le rapport, ce mot c’est Lou qui me l’a écrit. Elle va pas se voler son propre stylo. — Tu peux me parler de la teinte de leur reflet ? — Bah ça brille quoi, c’est un peu blanc et scintillant, je sais pas quoi te dire. — Tu les qualifierai de rouge ? — Euh, non. Regina se rassied à sa place, savourant le silence qui est tombé sur la pièce. Elle a toujours rêvé de mener un interrogatoire, de coincer le coupable. Quelque chose cloche encore, il manque quelques pièces du puzzle, mais elle sent l’atmosphère qui devient de plus en plus dense. Elle respire un grand coup. Elle sent la justice qui parcourt ses veines. — Le mot que tu as reçu ne vient pas de Lou. C’est un faux. Les paillettes qui y sont collées viennent du Mistigrêve de Gretchen. Dans sa tête, elle imagine le bruit sourd qui serait rajouté au montage dans une émission de télé et les regards choqués des personnes dans l’audience du tribunal. — Pas mal, Regina, complimente Malo. Pas mal du tout. Pourquoi est-ce que ses compliments lui font plaisir ? — Gret... C’est vrai ? demande Lou. — Q-quoi ? Non... Bien sûr que non... Je... — Réponds, Gretchen, menace Samson. — Je... Non... — Je me demande bien où est passé le mot initial, tiens, dit Malo. Hein Regina, t’en pense quoi ? Elle le sent, elle en est toute proche. Le dénouement final, la surprise de la révélation, le bonheur de voir le criminel écroué. — Vide ta trousse, Gretchen, ordonne Regina. — Tu... Non. Tu ne me dis pas quoi faire. Alors que l’attention de Gretchen est tournée vers Regina, Malo se penche brusquement en avant, attrape sa trousse couverte de stickers Penimals et la retourne pour vider son contenu sur le bureau. Des stylos avec assez d’animaux pour remplir un zoo entier roulent sur le bois usé, dont un stylo Cupicoeur. — C’est quoi ce bordel, dit Samson. Regina s’en saisi juste avant Gretchen. Le stylo est orné d’un ouistiti avec deux ailes en silicones et un petit arc dans lequel est encoché une flèche avec un cœur comme pointe. Le design est simple, standard. — Rends le moi ! C’est... C’est le mien ! lance Gretchen. C’est pas celui de Lou ! — Pas très sympa de ta part, Regina, dit Malo. Je croyais que Corpeaulice suivait toujours les règles ? T’as demandé un mandat de perquisition avant de piquer son stylo comme ça ? Sinon, c’est toi la voleuse, hein. Elle regarde le stylo quelques instants en grinçant des dents avant de le reposer sur le bureau de Gretchen. — Gretchen dit vrai, ce n’est pas celui de Lou. Il n’est pas de couleur fuchsia, le label indique “Incarnat”. Et ce n’est pas une version rare, avec des paillettes. — Gretchen, tu veux peut-être expliquer ce qui s’est passé ? propose Malo. — Je... Non... — Ok ! Alors je m’en occupe ! Ou Regina, peut-être ? Elle croise les bras en guise de réponse. Il manque encore quelque chose. Le mobile. Et le vrai stylo. — Notre chère Gretchen, bien contente d’être au milieu du passage des petits mots doux de nos tourtereaux, a profité de sa place de passeuse pour échanger le papier initial avec un autre. Enfin, je suppose, vu que le contenu de ce bout de papier est apparemment d’une confidentialité absolue. En tout cas, je l'ai vu glisser le premier mot que je lui ai passé dans sa trousse et l’échanger avec un autre. C’est bizarre. Sam, tu peux passer le mot à Lou, s’il te plaît ? Il se lève en silence, serrant dans son poing le bout de papier couvert de paillettes, qu’il dépose sur le bureau de sa supposée autrice. Regina l’observe puis pose à nouveau son regard sur Malo. Où va-t-il ? Et quel rapport avec le stylo ? Lou déplie le mot, le regarde quelques secondes avant de braquer un regard accusateur sur Gretchen. — Ce n’est pas mon écriture. Et ce n’est pas ce que j’ai écrit. Gretchen laisse échapper un sanglot en entendant la voix de son amie qui a perdue de sa douceur. — Lou, est-ce que tu peux nous confirmer la couleur de l’encre ? demande Regina. — C’est... Maintenant que tu le dis, on dirait que ce n’est pas le fuchsia de mon stylo. C’est un peu... terne. — Tiens donc, dit Malo. Comme si c’était plutôt une teinte incarnate ? Tu m’en vois choqué. Vraiment. Chokbar. — Désolée Lou... Je... Je sais pas ce qui m’a pris... — Pourquoi, Gret ? — Lou... — Réponds moi. Pourquoi ? — Réponds lui tout de suite, avant que je ne te fasse cracher le morceau, enchaîne Samson. — Parce que j’en ai MARRE ! VOILÀ POURQUOI ! Depuis que t’es avec cet abruti, tu m’as complètement oubliée ! Tu passes toutes les récrés avec lui, les pauses du midi aussi, tu l’as même ramené au club dessin parce que sinon “il te manquait trop” ! Et moi ? Hein ? On est copines depuis la maternelle, et tu me jette comme une vieille chaussette dès qu’un garçon te regarde ? T’as honte de moi ? C’est ça ? — Gret... — Même quand tu passes du temps avec moi, tu ne me parles que de lui ! Et Samson il a fait ça, et ce weekend il a un match, et il m’a fait un dessin, et machin et truc et MERDE ! Je m’en fous de lui ! — Sympa pour Samson, ça. Moi je te trouve pas si inintéressant, Sam, dit Malo en riant. — C’est vrai, Lou ? Tu lui parles tant que ça de moi ? demande Samson en souriant. — Alors j’ai remplacé ton foutu mot par un autre. Non mais sans déconner, Lou, tu crois vraiment que ça m’intéresse quand tu me dis “et tu penses que je devrais plutôt lui donner rendez-vous vers les casiers, ou plutôt sous le préau”, ou encore “Gret, ce week-end on va zoner avec Samson, tu crois qu'on devrait se prendre un bubble tea ou une crêpe” ? T’as pensé à moi ? Peut-être que moi aussi, j’ai envie de passer du temps avec toi. Mais tu t’en fous, hein ? Alors j’ai changé le lieu de rendez-vous, pour faire foirer votre date pourri, et comme ça, tu reviendras chouiner auprès de moi, parce qu'ENFIN tu te rappelleras que j’existe et que je suis toujours là. Tu me fais péter les plombs, à me demander cinquante fois de t’aider à reformuler ta pauvre phrase pour la marquer sur un mot à la noix, tellement que j’ai l’impression de la connaître par cœur ! Donc je l’ai réécrit de mon côté, et j’ai rajouté des paillettes pour que ça ressemble au tien. T’es content, Malo ? C’est ça que tu voulais entendre, Regina ? Lou laisse échapper une larme mais n’arrive pas à intervenir. Gretchen est inarrêtable, elle qui est d’habitude si timide et renfermée, on dirait que la boîte de Pandore est ouverte et que rien ne la refermera. En la regardant parler, Regina aperçoit un petit reflet sur les dents de Gretchen. — Gênant, dit Malo. — Gretchen, s’il te plaît, dit Regina. — Et tu sais quoi ? J’en ai rien à faire que tu te sois fait piquer ton stylo. Voilà. Tant mieux, et bien fait pour toi. Et j’espère que tu le retrouvera jamais, et... Regina frappe des deux mains sur la table. — SILENCE ! Le calme retombe sur la pièce et Gretchen reprend son souffle sous les regards médusés de Lou et Samson. Un sourire en coin refuse de quitter le visage de Malo. Il manque encore quelque chose, une preuve de l’interversion. Le mot initial n’était pas dans sa trousse. Une fois coincée dans cette pièce, elle a réussi à le faire disparaître. Mais quand ? — Gretchen, tu as mangé le mot de Lou, c’est ça ? demande Regina. — Dis, Gretchen, ça a bon goût l’encre pailletée ? demande Malo. — Q-quoi ? Non, c’était des bonbons, et... — Et le mot, n’est-ce pas ? J’ai vu les paillettes sur tes dents, quand tu criais. Il est l’heure d’avouer, le temps presse et nous n’avons pas le temps de tourner autour du pot. — Je vous emmerde. Elle se mure dans le silence, croise les bras et se met à sangloter silencieusement. Regina est possédée par Corpeaulice. Nous y sommes, le glas de la justice sonne triomphalement dans la classe et tout est réuni. Le mobile est évident, il ne reste que la preuve irréfutable. — Gretchen, vide ton sac, ordonne Regina. — Hein ? Samson se lève, s’empare du sac et le renverse sur la table. Un autre stylo Cupicoeur tombe, orné d’étoiles brillantes et recouvert de paillettes. — Que... Regina se lève et pointe Gretchen du doigt. — Silence, criminelle. Ta culpabilité est irréfutable, et ton crime impardonnable. Je te prononce bannie du club dessin, à tout jamais. Tu devras désormais déjeuner seule, et interdiction formelle de t’approcher de Lou ou Samson. — Attends, je... — SILENCE ! Maintenant, va-t'en. Disparais de notre vue, tu n’es plus la bienvenue parmi nous. Si tu t’en va et que tu respecte ton exil, je ne ferais pas de rapport au CPE. — Tu vois, je t’avais dit que c’était une poukave, chuchote Samson à l’attention de Lou. — Mais... commence Gretchen. Samson lui lance un regard assassin qui la fait fondre en larmes, puis elle récupère ses affaires éparpillées sur le bureau et sors de la pièce en courant. — Gret, attends ! dit Lou en se lançant à sa poursuite. — Voilà super, merci pour ces conneries. Il y a intérêt pour vous à ce qu’il reste de quoi bouffer, au self, lâche Samson en sortant à son tour. Malo range tranquillement son cahier dans son sac, le sourire aux lèvres. Le cœur de Regina continue de s’emballer alors qu’elle le regarde. Est-ce que c’est l’adrénaline ? — Pas mal, la binoclarde. Il en a dans le ventre, Corpeaulice. — La loi triomphera toujours. — Et pourtant, elle n’aurait pas triomphé sans moi. — Comment ça ? — Je sais pas, il n’y a pas quelque chose qui cloche ? Non ? Rien ? Pourtant, non, tout était bien là. Le mobile : la jalousie. La preuve : le stylo dans le sac. Ou... Non. La preuve de sa jalousie, c’est plutôt le faux mot. Mais alors, pourquoi avait-elle le stylo dans son sac ? Pourquoi voler le stylo de son amie ? — C’est moi qui l’ai glissé dedans, si c’est ça que tu te demandes, dit Malo. — PARDON ?! — Je savais que Lou s’en rendrait compte, et après il suffisait de laisser les choses se faire pour que la vérité éclate au grand jour. Je pouvais pas laisser une si belle histoire d’amour se terminer comme ça, ou laisser cette criminelle s’en sortir indemne. Tout s’effondre autour de Regina. Le jugement rendu était le mauvais, et le coupable du vol initial s’en est sorti indemne. Elle s’est trompée, manipulée par le vrai criminel qui l’a poussé vers une conclusion erronée. — Mais... pourquoi ? — Je n’avais pas vraiment le choix, tu sais. Quoi, tu penses vraiment que si j’avais dit devant tout le monde que Gretchen avait fait un truc bizarre avec le mot, Lou ou Samson m’auraient écouté ? T’as vu comment ils me parlent ? — Alors, pourquoi faire quoi que ce soit ? Tu te fiche bien d’eux et de leur amourette, non ? — La soif de justice, peut-être. C’est pas correct ce qu’a fait Gretchen, je sais pas ça me dérange et il fallait que je révèle ça au grand jour. C’est pas Corpeaulice qui aurait pu agir, parce qu’en soit elle n’a rien fait de vraiment illégal. Juste immoral. Un sale boulot pour Rusenard, comme d’hab. — Tu ne t’en sortira pas comme ça. Je vais leur dire, aux autres. Tu n’es plus le bienvenu ici, Malo. — Et qui te croira, Regina ? Il n’y a que toi et moi ici. C’est une preuve, ça, “Malo me l’a dit” ? La vérité n’a rien d’absolu, c’est juste les faits sur lesquels on tombe d’accord. Tout le monde a vu le stylo tomber du sac de Gretchen. C’est ça la vérité, maintenant. La coupable, c’est elle, tu l’as dit toi-même en prononçant ta sentence. — Mais... La loi est absolue. Elle est juste, elle est parfaite, elle ne se trompe pas. Alors pourquoi... — Tu sais, Corpeaulice et Rusenard sont souvent décrits comme des antagonistes, mais des fois je me demande s’ils ne sont pas complémentaires. Sans mon intervention, Gretchen aurait réussi à semer le trouble dans la belle idylle de Lou et Samson. Alors dis merci, Regina. — Jamais. Malo hausse les épaules, ramasse ses affaires et sors de la salle en souriant. — Tu sais Malo, c’est pour ça que t’es toujours tout seul, lance Regina alors qu'il est sur le pas de la porte. Ce n’est pas une façon de faire les choses. Tu es insupportable. — La solitude, ça me va si c’est le prix à payer pour être droit dans mes bottes. Et je sais que tu me comprends, parce que c’est pareil pour toi. Tu dois te détendre un peu Regina. Je suis sûr qu’un jour, on sera potes tous les deux. On est les deux côtés d’une même pièce. En tout cas c’était sympa de faire ça avec toi, aujourd’hui. — Tu as quand même menti à tout le monde, et fichu un sacré bazar, alors comment tu peux te considérer droit dans tes bottes ? — Pas vu, pas pris, dit-il avec un sourire.
- 02 Aug, 2026
#20 - Croisade
Semaine 16. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Picaresque Thème 2 : Don Quichotte Thème 3 : 💻 · 🦌 · 🐦 · 🪶Contrainte : Se passe durant un évènement historique On est d'accord que la définition d'un évènement historique, c'est très vague. J'en ai donc choisi un qui est historique pour moi, alors que c'est très probablement tombé aux oubliettes pour beaucoup de monde. J'y repense tous les jours tellement c'était stylé. Et c'est fou c'est déjà ma 20ème nouvelle ✨Musique d'ambiance : Le medley d'Aya Nakamura pour la cérémonie d'ouverture des JO 2024 #20 - Croisade Jacques était confortablement installé dans son fauteuil en cuir marron usé, duquel il n’avait pas décollé de l’après-midi. Il régnait dans le salon une odeur de poussière et de meuble en bois fatigué. Devant lui, la télévision diffusait la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris 2024, un long spectacle enchaînant des tableaux mettant en valeur les trésors de la ville de Paris en liant le tout par des prestations musicales. Il était fier de regarder son pays mis à l’honneur, sa patrie qu’il adorait, content de revoir Zidane à la télé après toutes ces années et presque émoustillé par l’hommage au cabaret même s’il aurait préféré une chanteuse française pour “Mon truc en plumes”. Cette anglaise lui avait laissé un goût un peu amer en bouche, comme si elle avait emporté avec elle un morceau du prestige français. S’en est suivi un défilé de bateaux et d’athlètes venus des quatre coins du monde, et Jacques devait bien admettre que cela lui en touchait une sans faire bouger l’autre. Des sauvages au nom incompréhensibles hurlaient devant la Conciergerie et il se leva pour aller fumer une cigarette à la fenêtre. Aya Nakamura, qui va faire justement le trait d’union de cette langue française qui vit, d’Aya Nakamura au Formidable de Charles Aznavour, annonce le présentateur. — Chéri, où t’as rangé les billets pour le Puy-du-Fou ? lui demanda sa femme depuis l'autre pièce. — J’en sais rien. Il se réinstalla dans son fauteuil fétiche et fut assailli par la vision d’horreur qui se déroulait devant lui. L’Académie française, entourée de feux d’artifices éclatant d’or sur la surface du bâtiment aux pierres blanches, et surtout cette femme vulgaire qui s’avance sur le pont en chantant. Les danseuses se pavanaient autour d’elle, traçant leurs silhouettes fines avec des gestes de main aussi sensuels que suaves. Les envahisseurs étaient aux portes de la culture, ils s’étaient immiscés parmi nous sans que nous ne le remarquions vraiment et étaient parés à se saisir de nos richesses. Cette malienne venue profiter de la France et se nourrir de son sein en était l’exemple parfait, juxtaposée ainsi au trésor architecturel et historique de l’institution en fond. Elle chantait comme si la vie lui était due et comme si les spectateurs méritaient de subir ses palabres crachant sur la sainteté de la langue française. — Ramène-moi un autre canon, cria Jacques à l’attention de sa femme qui faisait on ne sait quoi. Pire encore, cette “chanteuse” osait se réapproprier les couplets de Charles Aznavour comme pour se moquer de ses détracteurs, comme pour se moquer de lui. Il avait levé l’alerte, il avait crié au reste du peuple que le pays était assailli et qu’il était temps de se réveiller, mais personne ne l’entendait. Dans son village, oui, ils avaient su mettre au pouvoir des personnes censées, qui avaient conscience du danger qui approchait, mais ils n’étaient qu’une portion infime de cette belle patrie qui disparaissait année après année, oubliant sa culture et son histoire, sa façon de vivre, ses traditions et ses coutumes. Ces jeunes ignares qui pensaient tout savoir mieux que tout le monde, avec leurs cheveux bigarrés et leur manque de respect représentaient bien cette nouvelle France dans laquelle il refusait catégoriquement de vivre. Les vraies valeurs, le travail, le savoir-vivre, les codes sociaux, ils étaient prêts à tout brûler sous couvert d’un besoin d’accepter ces personnes étrangères qui venaient profiter du système, de laisser pousser les poils sur leurs jambes et dieu sait quelle autre connerie. Sa femme lui dit quelque chose qu’il n’entendit pas, plongé dans ses pensées. Jacques s’imaginait comme un chevalier aux portes de son château-fort, prêt à tout pour repousser l’envahisseur et sauver son royaume. Sous ses yeux ébahis, la Garde républicaine se ralliait sous la bannière de la chanteuse, oscillant derrière elle dans un pas incertain en tambourinant et fanfaronnant. Il était déjà trop tard pour ces traitres, leur allégeance avait changé de camp, mais pas celle de Jacques. Il serrait dans sa main son glaive, la bataille s’annonçait féroce mais il était résolu à mourir sur le champ de bataille plutôt que d’abandonner sa vie. Ses amis aussi étaient en train de s’armer sur la plage du village, à l’abri des murs fortifiés bientôt assaillis, alors que les envahisseurs aux armures de toutes les couleurs se pressaient aux portes. Une main posée sur son plastron décoré d'une croix rouge, il pria. Il ne laissera pas tomber la citadelle, il ne passera pas l’arme à gauche. Rien ni personne ne lui prendra son pays, ses traditions et sa culture. Son téléphone vibra, un message de son ami qui lui demandait quand est-ce qu’il penser se pointer au PMU le lendemain. Le samedi, c’était anis et pétanque. Arraché à son imagination, Jacques lui répondit qu’il serait là à l’ouverture, attrapa distraitement une rondelle de saucisson dans l’assiette que sa femme avait déposé sur la table basse, et éteint la télé.
- 31 Jul, 2026
#19 - Récursion
Semaine 15 (un peu en retard). Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Orgueil et Préjugés Thème 2 : « C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. » La Promesse de l'aube (1960) - Romain Gary Thème 3 : 🐻 · 🪚 · 🔌 · 🥍Contrainte : Un seul personnage Eh beh décidément je suis pas culturé pour un sou. J'ai lu aucun de ces deux livres, mais la citation du Thème 2 me va bien. Je m'en suis servi comme incipit, et j'ai passé (longtemps) (très très longtemps) à rédiger cet énorme pavé qui n'a évidemment absolument rien à voir avec le livre original. C'était très intéressant à mener comme réflexion, même si perturbant. Au final je crois que je suis plutôt fier du résultat, malgré cette espèce d'insatisfaction latente qui ne part jamais vraiment et qui me susurre à l'oreille que si, je pourrais tout à fait repasser encore une fois sur le texte et ajuster quelques bitoniaux. Je me suis même autorisé à caler 2-3 citations bien pompeuses pour étayer un peu mon propos, parce que je suis ce genre de mec.Musique d'ambiance : Demon Haunt I - ATLUS Sound Team (pour Shin Megami Tensei V:Vengeance) #19 - RécursionLes gens ne réalisent pas que le moment présent est tout ce qui existe ; il n'y a pas de passé ou de futur, sauf en tant que souvenir ou anticipation dans votre esprit. - Eckhart Tolle Occurence 19 C'est fini. La plage de Big Sur est vide, et je demeure sur le sable, à l'endroit même où je suis tombé. Les vagues s'abandonnent sur le rivage à une dizaine de mètres de mes pieds dans un reflux continu qui me berce et le soleil au zénith me baigne de sa chaleur. Je reprends mes esprits et me relève alors que mes mains s'enfoncent dans les grains fins et chauds qui m'entourent. L'horizon s'efface derrière l'océan, je suis entouré d'une petite crique parsemée de quelques palmiers accompagnés de rochers gris. Je ne ramasse pas le pistolet. Mes pieds nus s'enfoncent dans les dunes microscopiques tandis que je me rapproche de la caméra posée sur son trépied. Je désactive l'enregistrement et elle émet un bip pour me confirmer que ma commande est bien exécutée, puis je navigue dans les menus et lance la vidéo. À l'écran, je me vois debout sur la plage, seul. Mon regard est rivé sur l'objectif et je déglutis, articulant quelques mots que le micro ne capte pas avant de sortir le pistolet de ma poche. Je souris et fais un pouce à la caméra de ma main libre, puis porte l'arme ma tempe. On dirait que quelque chose est coincé dans ma gorge, autant celle du moi dans cette vidéo que celle du moi qui la regarde. Mon double appuie sur la détente, du sang jaillit de sa tête et il disparaît aussitôt en laissant le pistolet tomber sur la plage désormais déserte. Je regarde l'écran, incrédule, et la vidéo continue en diffusant seulement les vagues qui se heurtent inlassablement au rivage. Une longue minute s'écoule avec ce paysage tranquille, puis je me vois réapparaître à peine quelques centimètres au-dessus du sol avant de retomber doucement sur le sable. J'y reste une poignée de secondes et je reprends conscience, me lève et vient désactiver l'enregistrement. Occurence 1 Le sable chaud se glisse entre mes doigts et j'ai l'impression de m'extirper d'un doux rêve, comme si j'avais à nouveau reçu la visite de cet être drapé de lumière opalescente. Ce n'était pas pour cette nuit, peut-être que ce sera demain. J'ouvre doucement les yeux, abasourdi par le paysage qui se dessine autour de moi. Les murs blafards éclairés des néons jaunes de ma chambre d'hôpital ainsi que les moniteurs électroniques, avec leurs bips incessants, ont laissé la place à une plage magnifique rutilante sous la lumière du soleil couchant. Je tourne la tête, à la recherche de ma femme qui est sur le lit jouxtant le mien, mais je ne la trouve nulle part. Je suis seul, ici. Et je me sens bien. Mieux que je ne me suis senti depuis des dizaines d'années, je crois. Par réflexe, je cherche d'une main la télécommande qui me permettrait de relever mon lit pour me redresser mais je ne trouve que des grains dorés qui s'égrènent entre mes doigts. Mon corps est léger et libéré de sa litanie de capteurs, mes mouvements sont plus simples et j'arrive même à me redresser sans aide. J'ai l'impression d'avoir perdu 60 ans, comme si j'étais revenu d'entre les morts, et je me lève. Je suis plus grand qu'hier. Plus musclé, aussi. Et mes mains ont perdu leurs tâches et leurs rides. En quelques enjambées, je rejoins l'eau et me penche en avant pour y contempler mon reflet. L'homme qui me regarde de l'autre côté du miroir ne m'est pas inconnu, mais il ne peut pas être moi. Ce jeune homme qui s'approche de la trentaine, avec ses cheveux bruns coupés courts, ses yeux marrons, sa fossette au menton et son sourire de travers, je l'ai vu vieillir pendant mes 89 longues années de vie. Mais ici, je le vois comme il était à 28 ans. Comme j'étais à 28 ans. Un Tim venu du passé, avec son goût douteux pour les chemises hawaïennes et les pantalons un peu trop courts. Mes pensées se bousculent les unes contre les autres alors que je me redresse, essayant tant bien que mal de faire face à l'évidence. Mon corps qui me répond à nouveau et qui ne me fait plus mal, mon visage d'antan et mon audition qui est revenue ne laissent pas planer le doute. J'ai rajeuni, je suis revenu dans le passé grâce à on ne sait quel artifice. Cette plage, je la reconnais. Elle est le théâtre du plus grand mystère de ma vie. Je la quitte en pressant le pas et rejoint le chemin qui y mène. Si mes souvenirs sont bons, ce qui est peu probable, le sentier en terre devrait me ramener à un arrêt de bus et je pourrais rentrer chez moi, dans cet ancien appartement miteux qu'on louait avec ma femme — enfin, ma copine, à l'époque — dans la ville de Monterey, Californie. Les embruns me collent à la peau et mon corps s'emballe, excité à l'idée de sentir à nouveau le monde extérieur et la beauté qu'il abrite. À peine quelques mètres plus loin, le chemin en terre s'arrête et est remplacé par une grande barrière cadenassée qui bloque l'accès à la crique. Je l'escalade, surpris par ma propre fougue et mes bras qui me répondent sans broncher lorsque je les contracte, et saute de l'autre côté. Un panneau indique "Lieu interdit au public pour préservation de la faune". Plus loin, je ne trouve pas l'arrêt de bus non plus. Une grande autoroute est tracée en travers de mes souvenirs, écrasant le sentier sous des bandes d'aimants et le bruit des voitures qui filent à toute vitesse. Mon estomac s'effondre dans mon ventre quand je me rends compte que je n'ai pas remonté le temps. Ces autoroutes, je les connais. Ces voitures qui accélèrent par magnétisme aussi. Elles ont remplacé le paysage routier d'antan aux alentours de 2050, faisant disparaître les véhicules à essence ou électricité. Je suis revenu dans mon corps d'autrefois, mais le monde ne m'a pas suivi. Je remonte la route sur quelques kilomètres et fini par trouver une aire de repos où je reste pendant de longues heures en demandant de l'aide aux quelques voyageurs qui s'y arrêtent, les suppliant de me prendre à bord pour me ramener à l'hôpital de San Francisco. Finalement, une femme âgée me laisse monter dans son véhicule et nous glissons en silence le long de l'autoroute en direction de la ville où je suis censé être alité en attendant ma propre fin. Par chance, elle me dépose juste avant la fin des heures de visite et l'androïde à l'accueil de l'hôpital me laisse passer le portique. Je me précipite dans les couloirs, l'ascenseur et le dédale de chambres identiques pour finir devant la porte de la mienne. Sans prendre le temps de toquer, je l'ouvre et pénètre à l'intérieur. Ma femme est allongée sur son lit désormais solitaire, les yeux fermés, et nos deux enfants sont assis de part et d'autre, chacun lui tenant une main en retenant ses larmes. Ils me dévisagent, un mélange de choc, de tristesse et de détresse sur leur visage, avant de me demander de sortir. J'essaye de leur expliquer mais je n'ai moi-même pas d'explications à leur donner. J'essaye de leur dire quelque chose, de leur rappeler les vieilles photos de moi qu'ils ont sûrement vu dans un quelconque album. Je leur jure que c'est moi, que je voudrais embrasser ma femme une dernière fois, mais je ne fais qu'empirer la situation. Ils ne me reconnaissent pas. La sécurité me jette sur le trottoir, et je n'ai même pas le temps de lui dire au revoir. J'erre dans la rue, privé de repères, et je fini sur le Golden Gate Bridge à regarder l'eau en contrebas. Occurence 2 Le sable. La plage. Le vent frais de la nuit. Je me revois basculer en avant et plonger dans l'eau depuis le pont. Et je suis de retour ici. Je passe la nuit seul sur cette plage déserte qui me retient prisonnier d'un monde où j'ai déjà vécu ma vie. Sans elle, sans mes enfants, à quoi bon continuer. Je devrais y retourner, essayer de leur parler à nouveau. Mais comment les convaincre que si, je suis bel et bien leur père, même si je suis maintenant plus jeune qu'eux ? Ils croiront à une blague de mauvais goût, ou à une arnaque, ou que sais-je. Je me relève, et m'avance dans les vagues qui tentent de me repousser en vain. Occurence 10 Cette maudite plage me ramène encore dans ce cycle infernal dont je n'arrive pas à m'échapper. Cette fois-ci, c'est un peu moins douloureux et je me remémore le visage de mon autre femme, celle de ma vie précédente, qui me sourit chaleureusement. Un léger sentiment de trahison me pince le cœur, comme si je n'avais jamais vraiment réussi à faire le deuil de mon premier amour, et j'essaye tant bien que mal de me rassurer en me disant qu'elle est partie depuis plus d'un siècle maintenant, et qu'elle ne m'en veut pas. Cette tentative d'auto-conviction n'a jamais marché, et elle ne marche pas mieux aujourd'hui. Malgré le tumulte, je dois me convaincre que je n'y peux rien et que la situation n'est pas sous mon contrôle, que je ne suis qu'un acteur sur cette scène gigantesque, qui s'en va et revient à chaque acte. Les autres personnages ne se souviennent jamais de moi, et c'est comme si je n'avais pas existé dans ce qui précédait. Je disparais des photos. Si je laisse une lettre, le papier est vierge à mon retour. Les systèmes d'identification numériques me reconnaissent toujours, eux, mais ma date de naissance se décale au fur et à mesure, comme s'ils réécrivaient eux-mêmes mon identité dans leur base de données. Plus le temps avance, et plus le monde devient illogique, mais personne ne semble s'en soucier. J'ai revu mes premiers enfants dans une autre vie. Ils étaient tous les deux mariés et heureux. J'ai suivi leur vie de loin, caché juste hors de leur vue. Un jour, j'ai suivi mon fils et ses enfants dans un parc, et ai interpellé le plus jeune en prétextant avoir besoin d'un renseignement, puis de fil en aiguille j'ai essayé de lui tirer les vers du nez en lui demandant où étaient ses parents — il les pointa du doigt — et lui ai demandé s'il avait des grands parents. Le petit s'est empressé de répondre que oui, il en avait deux du côté de sa maman, mais que son papa n'avait pas de papa. Je me suis enfui avant de fondre en larmes. Occurence 11 Je grave une onzième strie dans un rocher au bord de la plage dès mon réveil. Je veux essayer le saut en parachute, cette fois. Il y a un autre couple qui fait bronzette sur la plage, alors je leur demande depuis combien de temps ils sont là. L'un des deux me jette un regard étrange, et l'autre me dit qu'ils sont arrivés il y a quelques heures. Je leur demande s'ils m'ont remarqué, s'il s'est passé quelque chose de bizarre depuis qu'ils sont installés, mais ils me répondent que non et me demandent gentiment de les laisser tranquille. Occurence 13 Je rajoute une autre strie et quitte la plage. Le base jump reste ce qui m'a donné le plus de sensations fortes. C'est la seule chose qui me fait me sentir vivant, désormais. Depuis quelques vies, je m'adonne à toutes les pratiques dangereuses puisque de toute façon, je ne cours pas vraiment de risque. Au pire, je meurs. Occurence 18 Les sensations fortes m'ont lassées et je suis maintenant submergé par une curiosité presque malsaine. Le besoin de savoir ce qui m'arrive me dépasse et m'empêche de vivre une vie normale. J'ai volé un pistolet et une caméra en ville. La première fois que j'ai essayé, je me suis fait rattraper par des policiers qui m'ont abattu au milieu de la rue. Mais la deuxième fois, j'ai réussi mon coup. Je vais me filmer, sur cette plage, et je vais voir ce qui m'arrive dans mes derniers instants. Occurence 0 Nous nous sommes engueulés ce soir. Elle veut un enfant, mais je ne me sens pas prêt. Je veux dire, on a à peine la trentaine tous les deux et les deux bouts peinent à se joindre. On va pas se rajouter un gosse à charge par dessus le marché, dans notre piaule miteuse et humide. Et puis je veux encore vivre, moi. Sortir. Voir les potes. Faire des conneries. M'amuser. Je me suis cassé de notre appartement en claquant la porte, pris la voiture et roulé jusqu'à cette petite crique. Quand tout allait bien, on y venait tous les deux et on restait sur cette plage isolée pendant des heures. On parlait de notre avenir ensemble, des artistes qu'on voulait voir en concert et des constellations qu'on pouvait apercevoir quand le ciel était dégagé. Les heures filent et mon téléphone reste silencieux. Elle attend que je fasse le premier pas, que je revienne m'excuser, sûrement. Et je vais le faire. Elle me connaît bien. Elle sait que je sais qu'elle a raison, qu'il est l'heure pour nous de grandir et de nous responsabiliser, que je dois faire un trait sur les petites folies et me concentrer sur mon avenir. Parfois elle me dit que je suis trop coincé dans notre passé, dans notre ancienne vie. Je crois qu'elle a raison, mais je ne veux pas l'admettre. Je ne veux pas lâcher prise. J'aime vivre avec ce petit grain de folie, cette spontanéité qui donne à chaque jour son éclat. Mais plus que tout ça, je l'aime elle, et s'il faut trancher, c'est elle que je choisirai à chaque fois. Même si elle a toujours raison, et que ça m'agace profondément. Un scintillement m'attire l'œil, comme un tissu opalescent au-dessus du sable qui vole au gré du vent. Je le suis distraitement du regard, me demandant quel déchet a réussi à capturer la lumière de... Il n'y a pas de lumière autour de moi, et le ciel est un drap en velours noir sur l'horizon. Je me lève et me rapproche de l'éclat de lumière qui disparaît de façon intermittente, réapparaissant sous une autre forme à chaque fois. Je tends la main et il me captive, cet objet aussi incongru qu'insaisissable. Mes doigts se referment sur lui et passent au travers mais j'ai l'impression d'apercevoir une forme humanoïde qui me regarde en souriant. Je perçois à peine cette autre personne et suis incapable de la voir vraiment, elle est comme un fantôme ou un fantasme. Une douce chaleur traverse mon corps et m'apaise, je ne me suis jamais senti aussi bien. Elle m'enlace dans ses bras et je la sens dans tout mon corps, comme un enfant qui ferait un câlin à sa mère après un cauchemar. J'ai l'impression qu'elle est en moi, dans mon corps et dans mon âme. Elle me demande mes désirs sans mots et je lui réponds en silence. Je m'attends à ce qu'elle me propose de faire un vœu mais elle s'évapore déjà et le froid de la nuit reprend sa place sur ma peau. Je sors mon téléphone de ma poche, compose un message pour m'excuser et lui dire à quel point je l'aime, et que je ne vais pas tarder à rentrer si elle m'accepte. Occurence 34 Le temps n'a plus d'emprise sur moi. Plus rien n'en a, je crois. Je joue au jeu de la vie comme si je pouvais tricher autant que je le souhaite, j'ai toutes les cartes en main et je peux recommencer le pli autant de fois que je le désire. J'ai essayé la plupart des sports les plus dangereux, une quantité innommable de drogues et autres substances illicites. Je me fous de vivre autant que de mourir car l'un comme l'autre m'est désormais impossible. J'ai passé plusieurs cycles entiers à étudier tout ce qui pouvait m'intéresser de près ou de loin. Le problème, c'est que la science évolue bien plus vite que je n'arrive à l'appréhender. Si je passe une occurrence (car c'est ainsi que j'ai décidé de les appeler) à étudier la physique quantique, alors j'ai toute une vie à rattraper en histoire, en sociologie et en art. J'ai donc décidé de m'adonner à certaines disciplines, et j'alterne quand je m'ennuie. La biologie, la médecine, l'agronomie, l'histoire, parfois la cuisine ou même la loi. Il y a bientôt deux siècles de cela, je suis devenu un artiste relativement connu dans le monde de la peinture. Au prochain cycle, personne ne se souvenait de mon nom, mais tout le monde se souvenait de mes toiles, ces œuvres mystérieuses réalisées par un artiste qui n'aurait jamais dévoilé son identité. Même en montrant que je pouvais les reproduire à la perfection, je n'ai pas réussi à convaincre qui que ce soit que c'était moi, l'artiste original. L'amour commence à s'estomper. J'ai vécu des centaines d'amourettes et des dizaines de grands amours. Avec des hommes, des femmes, et tout ce qui se trouve entre les deux et ailleurs. Ma descendance est éparpillée aux quatre coins de la planète et du temps. Rien n'arrive à la cheville du premier amour. Bizarrement, je n'oublie rien. Ou presque. J'aurais cru que la capacité de stockage de mon cerveau serait limitée mais j'ai l'impression de me souvenir de tout ce qui compte. Peut-être que j'oublie les bribes de vie futiles, aussi nombreuses soient-elles. Je n'oublierai jamais mes regrets, mais j'arrive désormais à vivre avec. Occurence 38 J'ai perdu l'intérêt que je portais à l'art. L'attrition en a eu raison. Toutes les œuvres semblent vouloir me crier quelque chose, comme si l'artiste voulait projeter en moi un fragment de son âme en me disant "Regarde ! C'est moi ! Perçois-moi !", mais j'ai déjà vécu ce qu'il veut me raconter, et bien d'autres choses encore dont il n'aura jamais conscience. De toute façon, la quasi-totalité de ce qu'ils appellent l'art maintenant est en fait généré par l'intelligence artificielle qui a rallié notre espèce sous sa bannière. Les hommes se sont asservis eux-mêmes, au profit d'une vie confortable sans anicroches. La seule chose qui m'époustoufle encore, c'est le monde qui m'entoure. Sa beauté naturelle et sincère, sans effort. Il évolue avec moi, change, se transforme pour devenir quelque chose d'autre. Les autres humains ne font que s'y adapter, moi je le vis. Malgré cela, je suis dévoré par la panique et l'anxiété. Ce monde qui évolue est en proie à ceux qui l'habitent, qui le détériorent et l'usent pour leur bien-être transient et impermanent, sans se soucier des dégâts irréversibles qu'ils causent par inadvertance, ou consciemment. Des guerres de pacotilles remplacent des pays entiers par des terres brûlées et inhabitables. La planète se rapproche chaque jour d'une boule de feu hostile à toute forme de vie, mais ils continuent sans s'en soucier outre mesure. Ils s'en foutent, parce qu'ils ne seront plus là pour en subir les retombées. Mais moi, si. Occurence 42 L'orgueil des humains a fini par déborder de son récipient comme il fallait bien s'y attendre. Un fou furieux a appuyé sur le gros bouton rouge et déclenché l'envoi d'une première bombe, et les autres pays (enfin, les autres IA régentes) ont décidé de rendre la pareille en tirant à leur tour. Par chance, j'étais en ville à ce moment-là et j'ai pu être le spectateur de ce théâtre urbain qui s'embrase dans la panique. Tous les moniteurs qui hurlent des messages d'alertes, les cris des habitants qui ne sont pas prêts, les tentatives de fuite alors qu'il n'y a pas d'échappatoires. Je connais bien les entrailles de San Francisco, après y avoir passé plusieurs occurrences, et j'en ai donc profité pour me faufiler dans les couloirs du métro et aller me glisser dans un des abris cachés en sous-terrain. J'ai assommé le dernier gars qui allait y rentrer, un quidam comme un autre, et j'ai pris sa place, désolé pour lui. La porte s'est refermée derrière moi alors qu'une voix synthétique annonçait que l'abri avait atteint sa capacité maximale. La vision de cet innocent, inconscient juste derrière la porte, condamné par ma faute, me hantera sûrement. Je suis coincé dans le bunker avec quelques autres personnes, et la radio nous liste les zones désormais inhabitables sur la planète. Une autre réfugiée ironise en disant qu'ils auraient pu lister les dernières zones habitables. La vérité, je pense, est que cette liste n'existe pas. La première attaque nucléaire a rasé un pays d'Europe, et s'en est suivi un cataclysme pire que ceux décrit dans la bible, effaçant de la planète toute trace de vie humaine en moins d'une journée. Je me demande combien nous sommes de survivants au total, cachés dans ces bunkers mal équipés. Il n'y a avec moi qu'une poignée de vieillards, cette femme désagréable d'une trentaine d'années qui me lance des regards lubriques de temps à autres, et un enfant tellement malade qu'il ne passera pas la nuit. Nous ne savons pas ce qu'il a, et il n'y a pas de médecin avec nous pour nous aiguiller ni de médicaments "miracle" à disposition. Je suis le seul homme qui n'a pas déjà un pied dans la tombe. La vérité est que je sais ce qu'il a. J'ai étudié la médecine dans une autre vie. Je pourrais le diagnostiquer. Ses nausées, sa fièvre et les rougeurs qui parsèment son corps indiquent clairement une exposition à des rayonnements radioactifs. Son corps d'enfant ne résiste pas autant que les nôtres alors il est devenu notre petit canari. Peut-être que pour nous aussi, il est trop tard, ou alors peut-être que nous arriverons à survivre malgré la courte exposition qui a eu lieu avant que nous scellions l'abri pour de bon. Je pense sincèrement qu'il vaut mieux rester dans l'ignorance plutôt que de devoir faire face à l'inévitable. Je pourrais coucher avec cette femme dans le seul but de procréer, et commencer à préparer l'avenir de l'humanité au sein de ce bunker. Si mes calculs sont bons, nous avons assez de nourriture pour tenir au moins un siècle, peut-être deux si nous ne nous développons pas trop rapidement, que nous nous débarassons rapidement des poids morts et si nous arrivons à diversifier assez nos croisements génétiques pour éviter des problèmes de consanguinité. En théorie, c'est possible. Elle et moi, nous serions comme Adam et Eve des temps modernes. Mais je ne fais rien de tout ça. Il y a quelque chose au fond de moi, quelque chose qui me retient, qui m'empêche de les aider. Nous ne sortirons jamais de ce bunker, alors à quoi bon prolonger notre enfermement dans ce clapier ? Le monde extérieur ne sera jamais plus habitable, en tout cas pas avant que nous soyons à court de nourriture. Est-ce qu'il ne vaut pas mieux, pour eux, que la souffrance ne dure pas trop longtemps ? Mais il y a aussi autre chose, je les tiens coupable, ces innocents qui sont tout autant victimes que moi, je les tiens responsable de l'annihilation du monde. Je leur en veux pour tout ce qui va m'arriver et pour ce qu'ils représentent. Je ne vois plus leur souffrance, je ne vois que leur égoïsme. Je ne les vois pas eux, je vois des humains. J'ai volé quelques affaires en ville avant de venir me cacher ici, sans trop réfléchir. Un peu d'eau et de nourriture. Un pistolet. Une seule balle. Je vais m'en servir, et emmener avec moi tous leurs espoirs. Nous ne nous tenons jamais au temps présent. Nous anticipons l’avenir comme trop lent à venir, comme pour hâter son cours, ou nous rappelons le passé pour l’arrêter comme trop prompt, si imprudents que nous errons dans les temps qui ne sont point nôtres et ne pensons point au seul qui nous appartient, et si vains que nous songeons à ceux qui ne sont rien, et échappons sans réflexion le seul qui subsiste. - Blaise Pascal Occurence 70 Je— Occurence 300 Occurence 541 Occurence 781 Occurence 951 La pla— Occurence 1586 Occurence 2843 Les occurrences commencent à être de plus en plus longues. J'ai passé des années à exister par intermittence, quelques secondes par ci, quelques minutes par là. Parfois, je pouvais subsister une heure environ avant de perdre connaissance ou de tomber malade. C'est la première fois que je vois un coucher de soleil en entier depuis que je suis parti du bunker. Je ne regrette pas mon geste, ni mon égoïsme. Je ne regrette plus rien. Cette planète survivra sans les humains, pendant quelques temps. Elle se reconstruira, loin d'eux, et moi je subsisterai en attendant qu'elle m'accepte à nouveau. Occurence 3415 J'ai pu vivre une journée entière avant de me sentir mal. Le temps s'allonge et ma vie reprends son cours. Bientôt, je pourrais aller en ville, peut-être. Occurence 3501 J'ai essayé de remonter l'autoroute détruite jusqu'à San Francisco pendant la dernière occurrence, mais ma tentative s'est soldée par un échec. Bien sûr, il n'y a plus de véhicule en état de marche nulle part. J'allais mourir de soif, alors j'ai tenté le tout pour le tout, ai bu l'eau d'un ruisseau qui passait par là et je suis immédiatement tombé malade. Je crois que j'ai vu quelqu'un, avant de tourner de l'œil. Je retrace mes pas, arpente à nouveau cette route qui n'en fini jamais, dans l'espoir de retourner là où je suis mort la dernière fois. Malgré ce que je pensais, malgré ce que je me suis dit, je regrette amèrement mes choix. Je donnerai tout pour voir un autre humain, pour partager ne serait-ce qu'un moment en compagnie de quelqu'un. Je les détestais, et maintenant ils me manquent. Occurence 3508 Je ne réussis pas à retrouver cet individu que j'ai cru apercevoir il y a quelques occurrences. Est-ce que je l'ai halluciné ? De toute façon, je n'ai rien de mieux à faire que de continuer à le chercher, coûte que coûte. Alors j'arpente cette route sans relâche. Des fois, je tiens 3 jours. Des fois, je ne tiens pas 24 heures. C'est alors que je revois cette figure humaine, à peu près aussi grande que moi. J'ai envie de courir pour la rejoindre avant qu'elle ne me file encore entre les doigts, mais ma gorge me démange et mon estomac crie famine. Je me sens faible et desséché. Je crois qu'elle m'a vu, elle aussi, et je la vois se redresser. Ma vision commence à vaciller et un rideau noir encadre mes yeux, ma tête est prise dans un étau qui se resserre. Mon corps est en train de s'éteindre, mais je le force à mettre ses dernières forces dans un pas, puis dans un autre. Soulever le pied est un supplice que je répète encore et encore, parcourant une infime partie des mètres qui me séparent de cet autre individu que je ne distingue plus bien. Elle est en train de se rapprocher de moi, elle aussi. Je trébuche. Occurence 3509 Je ne perds pas une seule seconde et me remet déjà en route. Je dois y retourner, le rattraper. Peut-être qu'elle sera toujours dans les parages. Elle aura oublié notre précédente rencontre, mais je n'oublie jamais. Je suis revenu là où je suis mort lors de la dernière occurrence et mon cœur bondit dans ma poitrine quand je la vois, assise précisément là où je suis tombé. Je me précipite à sa rencontre et un désir brûlant m'emporte, je veux l'enlacer, peu m'importe qui il ou elle est. Je veux sentir la chaleur d'un autre être humain, voir un sourire, parler, tout simplement. Mais plus je me rapproche, plus je suis confus. La personne, si on peut l'appeler ainsi, ressemble plutôt à un épouvantail en métal, un ramassis de bouts de tuyaux de plastiques gris, de plaques de métal rouillées et de pistons hasardeusement branchés les uns aux autres dans une figure qui évoque vaguement, très vaguement, l'aspect d'un être humain. Son ersatz de tête est surplombé d'une caméra dont l'objectif est fixé sur moi, et un panneau solaire fait office de casquette. À mon approche, le robot se lève et me fixe en silence, puis il lève une main (un disque avec 5 vis en éventail) qu'il secoue comme pour me faire coucou. Des cliquetis émanent de chacune de ses articulations et je me demande s'il ne va pas tout simplement s'effondrer sur place, emmenant avec lui mes derniers espoirs. J'essaye de dire bonjour et ma voix craque dans ma gorge. Il continue de me dévisager, ou plutôt de me filmer, ou je ne sais pas trop comment qualifier comment il m'observe, et pointe sa bouche, l'absence de bouche, et son oreille, absente aussi. Il fait non de la tête. Je sens que la fatigue est en train de me gagner à nouveau et mon cerveau s'embrume. Dans un dernier geste, pour m'économiser le prochain voyage, je me pointe du doigt puis me retourne, pointant vaguement dans la direction de la plage de Big Sur. Occurence 3514 Il se souvient de moi, malgré mes réapparitions. J'en suis presque sûr. Petit à petit, le robot se rapproche de la plage. Je retourne à chaque fois là où je suis tombé à l'occurrence précédente, et je le croise en chemin. Je fais alors demi-tour, et nous parcourons ensemble le chemin en silence. Lorsque la fin approche, je lui donne une direction approximative et le laisse continuer le temps que je revienne. J'ai l'impression qu'il ne fonctionne pas la nuit, probablement que son panneau solaire-casquette lui fait office de source d'énergie. Quand je le retrouve dans ces moments-là, il reste assis, immobile. Alors j'attends avec lui le lever du soleil, en espérant que je serais toujours là quand il se réveillera et j'essaye d'ignorer mon estomac qui crie famine, ma gorge sèche et ma tête qui tourne. Mes occurrences sont de plus en plus longues, je pense que la radiation commence à être plus supportable. Peut-être que je reverrais bientôt un chat ou un chien errant, quelque part. Il se réveille avec le soleil et au lieu de me faire son coucou habituel, il tend sa main devant lui. Je tape dedans avec la mienne, comme je le lui ai appris à faire la dernière fois. Il se souvient bien de moi. Occurence 3517 Le robot est sur la plage. Je ne sais pas trop pourquoi je l'ai ramené jusqu'ici. Nous passons nos journées en silence à regarder les vagues au loin. J'ai l'impression d'avoir de la compagnie, même si nous n'interagissons que par gestes. Je voudrais lui poser des questions, savoir d'où il vient, ce qu'il est, où sont ses semblables, même si les réponses m'effraient. Je suis assis à côté de lui dans le sable que j'aplati avec ma main, puis j'y trace "TIM" et me pointe du doigt. Il regarde mon nom au sol, puis moi, et hoche la tête. Je dessine une flèche qui pointe dans sa direction, avec un point d'interrogation. Il dessine une croix dans le sable. Est-ce qu'il a vraiment compris que je lui demandais son nom ? Ou est-ce qu'il pense que je lui demande s'il s'appelle Tim ? Je n'ai aucune idée de l'intelligence artificielle qui se cache dans ce robot, ni même d'où il vient. Ma théorie est que c'était un androïde quelconque, peut-être un robot de nettoyage, qui a survécu aux déflagrations et essaye de retrouver des humains à aider depuis, en se rafistolant avec ce qu'il trouve en chemin. La plupart des infrastructures ont dû tomber dès les premiers impacts, et je doute fort que le réseau électrique soit toujours sur pied. Il y a donc beaucoup à parier que les centres de données abritant les IA plus consommatrices en énergie sont éteints depuis belle lurette, et seuls subsistent les robots autonomes qui peuvent fonctionner avec un panneau solaire. Mais cela veut aussi dire que sa puissance de calcul est, selon toute logique, très limitée. Il efface les dessins dans le sable, puis dessine un bonhomme en bâton, un crâne et une flèche qui fait une boucle. Sa caméra m'observe et je ne sais pas quoi lui répondre, ni dans le fond ni dans la forme. Je hausse les épaules. Je rigole. Je rigole comme je ne l'avais pas fait depuis des décennies, des siècles peut-être. Il dessine un bonhomme qui sourit dans le sable. Nous continuons d'échanger pendant de longues heures que je ne vois pas passer. Ce besoin de compagnie qui me dévorait de l'intérieur est en train de se résorber doucement, même si ce n'est pas exactement comme je le voulais. J'ai essayé de lui demander la date ou même l'année, mais il m'a répondu par une série compliquée de symboles qui — je crois — avaient pour but de me faire comprendre qu'il ne savait pas vraiment. Je suppose que le dessin d'une batterie, d'une croix, et d'une horloge entourée d'une flèche voulait dire qu'il était resté hors service pendant longtemps, ou tout du moins pendant un temps indéterminé. Il me demande combien de fois je suis réapparu sur cette plage, et je ne sais pas quoi répondre. J'ai perdu le compte il y a longtemps. Enfin, pour être tout à fait honnête, je fais semblant de ne pas savoir parce que je préfère ne pas y penser. Le rocher couvert de stries reste dans mon dos, loin de mes yeux, il y a bien longtemps que j'ai abandonné ce décompte. Je m'endors avec le sourire. Occurence 3518 Il est assis à côté de moi quand je me réveille et me tend la main, et je tape dedans. J'ai trouvé un ami. Nous reprenons nos discussions par dessins interposés, et j'essaye de lui demander s'il est connecté à un réseau. Je dessine un symbole évoquant vaguement des ondes qui émanent d'une représentation de sa tête, et se dirigent vers un satellite. Il fait non de la tête, mais reprends le dessin pour y ajouter une flèche vers l'arrière, assujettie d'une coche. Je commence à le comprendre de plus en plus facilement. Il était connecté à un réseau avant mais il ne l'est plus. Je le regarde en haussant les épaules, pensant qu'il les haussera à son tour, mais il se contente de me fixer sans bouger. Peut-être qu'il essaye de matérialiser comment me répondre ? Comment m'expliquer sa déconnexion ? Il efface tout et dessine un ensemble de carrés reliés les uns aux autres par des pointillés dans une grande chaîne, en désigne un au bout puis se pointe lui-même. Puis, un par un, il efface les autres carrés, en commençant pas le carré à l'opposé de celui qui le représente. Juste avant d'arriver à sa propre représentation, il efface la ligne pointillée qui le relie aux autres blocs, et efface tout le reste. Si je ne me trompe pas, et cela expliquerait pourquoi aucun autre robot ne nous a rejoint, les IA étaient reliées entre elles par un réseau, sûrement à l'aide d'un satellite. Puis quelque chose les a supprimés, une par une, un virus peut-être. Ou elles se sont éteintes d'elles-mêmes. Il s'est déconnecté, je suppose, juste avant sa suppression ? Mais cela veut aussi dire qu'il sait ce qui s'est passé entre la guerre qui m'a coupé du reste du monde, et sa déconnexion. Je vais pouvoir en apprendre plus, savoir ce qui est arrivé aux autres humains. Savoir comment rejoindre la société. La plupart des abris et bunkers étaient reliés à un réseau qui a dû enregistrer qui y était réfugié, peut-être qu'il a encore accès à quelques données sur les bunkers survivants juste avant sa déconnexion. Je dessine une planète et un bonhomme en bâton debout à sa surface, je le baptise Tim, puis j'en dessine d'autres ailleurs avec des points d'interrogation à la place d'un nom. Il regarde le dessin. Il efface tous les personnages sauf le mien. J'ai l'impression que le sol se dérobe sous moi, que le monde est en train de s'effondrer, j'essaye de m'accrocher à ce qui m'entoure, au peu de courage qu'il me reste, au faible espoir que peut-être quelque part, n'importe où, un autre humain est vivant. Je dessine d'autres planètes et y ajoute des humains. Il les efface aussi. Je me lève, marche jusqu'à l'eau. Occurence 3519 Quand je me réveille, il a dessiné une grande carte des alentours, et je reconnais la plage, le tracé de l'autoroute que j'ai longtemps arpentée et la ville qu'il a dessinée. Il fait une croix sur la plage, marque "0:0:0", puis il me pointe du doigt. Je suis loin, très loin. A quoi bon essayer de comprendre ce qu'il essaye de me dire ? Je suis le dernier humain. Ici et ailleurs. Je suis condamné avec ce robot, jusqu'à ce qu'il finisse par casser et que je me retrouve à nouveau seul. Occurence 3520 Il me secoue les épaules et le bruit de la ferraille qui cliquète atteint mes oreilles avant que je ne reprenne vraiment connaissance. Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, c'est trop m'en demander. Pourquoi vivre dans un monde sans avenir ? Occurence 3527 Il me soulève de force et m'oblige à me lever, cette fois. Je crois que je n'ai pas bougé depuis plusieurs jours voire semaines, me laissant mourir de faim, ou de soif, ou de désespoir. Certains morceaux de son corps ont changé, il a dû partir chercher des pièces de rechange aux alentours. Ses jambes ne font plus la même taille et il se déplace en claudiquant. Un énorme dessin recouvre la plage, j'y reconnais la Terre et quelques corps spatiaux disséminés sur le sable. Un peu plus loin, il a creusé un gros trou circulaire affublé d'une sorte de triangle comme un chapeau, peut-être qu'il essaye de représenter une comète ? Une flèche relie le tout à notre planète. Je regarde le dessin, apathique, comprenant doucement ce qu'il va m'arriver. Il me regarde, j'ai presque l'impression de voir de la panique dans l'objectif de la caméra. Peut-être que ce n'est que mon propre reflet, peut-être que je suis enfin devenu fou. Il dessine une horloge, et une flèche. L'impact est pour bientôt ? Ou l'impact va arriver... Un jour ? Mais quand ? Et qu'est-ce qu'il attend de moi ? Je ne peux pas le sauver, malheureusement. Occurence 3741 La plage est recouverte de calculs qui s'étendent jusqu'à la route derrière, gravés dans le métal, et qui continuent dans la terre brûlée. Je le laisse faire. Il ne vient plus me chercher pour me les montrer. Il m'a abandonné sans vraiment me quitter. Parfois, il me pointe du doigt d'une façon un peu insistante et me montre la planète. Ça me fait rire, je vois un peu d'humanité dans ses mimiques et dans l'énervement qu'il imite face à mon inaction. Il me montre son "0:0:0". Il me montre ses calculs incompréhensibles qui s'étendent bien au-delà de cette plage que je n'ai plus envie de quitter. Je suppose que sa puissance de calcul n'est pas suffisante pour les mener dans sa tête, alors il les étale sur ce monde voué à la destruction, espérant peut-être y trouver une réponse à l'inévitable. D'autres fois, il dessine des formes géométriques, un point, une ligne, un carré, un cube. Je comprends qu'il essaye de me parler de dimensions, mais je ne vois pas où il veut en venir. Je ne cherche pas vraiment à comprendre. Il écrit 2658418471 au sol, attends quelques secondes en me regardant, puis il efface le nombre et le remplace par 2658418472. Une mesure temporelle ? Une durée avant la date de l'impact ? Je crois que je préfère ne pas savoir quand, le simple fait de savoir que ça va arriver m'est déjà insoutenable. Occurence 3906 Le ciel se colore de vermeil et je regarde l'astéroïde qui se rapproche, doucement mais sûrement. Le robot est revenu s'asseoir à côté de moi. Je me demande s'il ressent aussi ce calme paradoxal, cette sensation de confort dans l'abandon. Nous ne pouvons rien y faire. Est-ce qu'il modélise la mort, dans ses circuits ? Ou est-ce qu'il voit ça comme "être éteint" ? J'aurais dû lui demander quand j'en avais encore le temps. Il a fini ses calculs, je crois. Il m'a dessiné sur la plage, au centre de son dessin de la terre. Une flèche me relie, mon bonhomme en bâtons avec ma petite pancarte qui indique "TIM", à d'autres chiffres. 0:0:0. Les coordonnées GPS de... l'impact, peut-être ? Je n'y comprends rien, cela fait longtemps que j'ai perdu le fil de ses calculs et que j'ai arrêté d'y prêter attention. Tout porte à croire que l'astéroïde finira sa course de l'autre côté de la planète. Je le dessine à côté de mon personnage, un petit robot représenté par un carré et quelques segments. Sans vraiment réfléchir, je le prends dans mes bras et le serre contre moi. Il va me manquer. La nuit tombe mais les cieux sont toujours éclairés, il fait de plus en plus chaud. Je dessine un cœur dans le sable, il en fait de même. Le sol tremble et les océans se soulèvent. Une vague nous engloutit. L'avenir nous tourmente, le passé nous retient, c'est pour cela que le présent nous échappe. - Gustave Flaubert Occurence ??? Je n'ai aucune idée de quand je suis, j'ai seulement l'impression d'émerger d'un long sommeil agité empli de rêves fiévreux. La sensation de me noyer dans les ténèbres et le froid qui me glace les entrailles. Parfois, rien. Depuis quelques temps, j'ai la chance d'apercevoir quelques rayons lumineux qui me rappellent que je peux voir. Je n'entends rien d'autre qu'un bourdonnement sourd dans mes oreilles. Occurence ??? Je me réveille en apercevant à peine la lumière qui perce timidement la surface de l'eau au loin. Je flotte doucement vers elle mais je ne l'atteins pas à temps. Occurence ??? Après des milliers d'essais, j'ai réussi à l'atteindre. Je suis au milieu de l'océan. Occurence ??? J'ai arrêté d'essayer et je préfère vivre ce cycle perpétuel sans y réfléchir. La surface me paraît un tout petit peu plus proche à chaque occurrence. Un jour, je me réveillerai et pourrai respirer sans nager, sans paniquer, sans essayer désespérément de vivre quelques secondes avant de recommencer. Occurence ??? Un petit banc de sable trône au milieu d'un océan s'étendant à l'infini dans toutes les directions. Mon banc de sable. Ma plage de Big Sur. Généralement, je ne peux pas rester ici très longtemps et je fini rapidement emporté par une vague, mais je savoure ces instants de calme après ces millénaires de souffrance. Chaque bouffée d'air, aussi douloureuse soit-elle, est un rappel que j'existe encore. Toujours. Je ne peux pas vraiment mesurer la zone, mais j'ai l'impression qu'elle grandit petit à petit, comme si mon trône faisait surface au milieu de cette étendue aquatique. Le monde se reconstruit autour de moi. Occurence ??? J'ai craché dans l'océan, en espérant y inculquer une quelconque bactérie qui serait réincarnée avec moi. Peut-être que cela pourrait aider à stimuler le développement de la vie à nouveau, et redémarrer la machine ? Occurence ??? La plage est immense, désormais. Je crois que j'ai raté un pan entier de son développement, parce que je me suis à nouveau retrouvé à me réveiller sous l'eau. La force de toute cette eau qui m'entoure est sans pareille et je suis à sa merci. Mais elle m'a rendu ma plage, je suis à nouveau sur mon trône. Occurence ??? La notion de temps m'est abstraite depuis bien longtemps, cela doit faire des millénaires que je regarde mon royaume se construire, millimètre par millimètre. La beauté de ce puzzle qui se construit pièce par pièce est absolue et je n'en suis qu'un piètre témoin. J'en oublie parfois tout ce qui a précédé, mes vies d'avant. Quand j'avais encore la chance de vivre avec d'autres humains. Avec ce robot. Puis il m'arrive d'apercevoir mon reflet dans une flaque d'eau et je me dévisage. Je regarde cet homme, qui me regarde en retour. Je me reconnais. C'est toujours moi. Occurence ??? Mon fief doit faire, au bas mot, quelques hectares désormais. Je crois qu'il n'y a pas que du sable, et je voudrais même m'aventurer à croire qu'il y a de la terre. Occurence ??? Un arbre. Une pousse qui sort de cette terre détrempée. Je reste assis à ses côtés à la regarder pousser pendant des mois. Occurence ??? J'ai un petit jardin, avec quelques arbres. Je n'ai toujours pas trouvé de vie, mais j'imagine qu'elle existe sous une forme invisible à mes yeux. Il vaut mieux, pour mon mental. Je fais de mon mieux pour me contrôler, pour ne pas penser à la suite, ni à ce qui m'est arrivé. Je veux juste vivre, maintenant, ici. J'ai un plan en tête, mais je dois m'armer de patience et seul le temps peut m'aider à le mener à bien. Occurence ??? Les arbres sont suffisamment nombreux pour que je puisse en abattre un sans craindre de rompre l'équilibre précaire de mon île. Je n'ai évidemment rien pour m'aider à mener ma mission à bien, mais mon corps est un outil en soit. Je m'attaque à l'écorce avec les dents, mâchouille la base du tronc et entaille de quelque millimètres le bois. Lorsque mes mâchoires sont trop abîmées, ou mes dents trop usées, ou mes gencives trop pleines d'échardes, je me jette à l'eau et je recommence. Occurence ??? J'ai réussi à couper l'arbre et à le faire tomber, je ne veux pas savoir en combien de temps. Il est à terre, désormais, et c'est tout ce qui compte. Il est magnifique. Je continue de le mâchouiller pendant des années, taillant dans le tronc massif une planche qui me servira de radeau. Je vais aller explorer l'océan à la recherche d'une autre étendue de terre. Pour me protéger de moi-même, je me force à croire que je vais trouver quelque chose. Quelqu'un. N'importe quoi. Je me dois de continuer, de tenir bon, parce que je n'ai pas le choix. Parce qu'il n'y a que ça. Malgré mes doutes. Malgré mes peurs. Malgré ma solitude. Malgré mes regrets. Malgré mes erreurs. Malgré malgré malgré. Occurence ??? Le radeau a coulé. Occurence ??? Je reste assis au pied d'un arbre jusqu'à l'épuisement. J'attends la prochaine vie, pendant laquelle je recommencerais cette attente perpétuelle. La nature m'embrasse, les embruns m'emplissent le nez, la chaleur du soleil réchauffe ma peau, le bruissement des feuilles dans le vent chante dans mes oreilles et le clapotis des vagues me berce tendrement. Le monde m'aime et m'accorde l'honneur d'exister en son sein. Je l'aime en retour. J'existe. Occurence ??? Je crois que j'ai revu ce scintillement étrange du coin de l'œil. Cette hallucination que j'avais eu sur la plage de Big Sur, autrefois. Depuis, je la pourchasse partout sur mon lopin de terre et de sable. Je fini par la retrouver, au pied de l'arbre sous lequel je médite. La même brillance éphémère et opalescente que j'avais attrapé il y a si longtemps, cet être de lumière qui m'avait pris dans ses bras. Je tends la main et je l'attrape. Je suis arraché à moi-même. Dérivation 2658418473 Je ne me sens plus dans mon corps, et je vois le monde de l'extérieur, sous toutes ses formes et avec tous ses changements. Le passé, le présent, le futur ne font plus qu'un pour se présenter à moi comme un tout. Ce monde que j'ai habité, que j'ai parcouru dans tous les sens et dans toutes les temporalités qu'il a voulu m'offrir. Je comprends enfin ce que voulait me dire le robot. Je n'étais qu'un être coincé dans un univers en 3 dimensions, incapable d'accéder à la quatrième, incapable d'appréhender le temps comme autre chose qu'une ligne droite. Je regarde cet univers qui m'a abrité, flottant dans une immensité de vide parsemée d'autres mondes isolés, tous identiques mais différents. Je me retourne et en imagine un autre. J'imagine un monde vide, puis j'y ajoute la lumière, le ciel, l'eau, la terre ferme, le soleil et la lune. Je le peuple d'animaux marins, terrestres et d'oiseaux. Dans un jardin, j'y place un être humain, et je lui prends une côte pour lui créer une compagne, car nul ne devrait faire face à l'existence seul. Ma création évolue d'elle-même sous mes yeux émerveillés et je regarde mon propre univers se développer. Devenir. Je l'observe en souriant, le voyant exister dans une temporalité infinie. Il ressemble en tout point à celui que j'habitais auparavant. Est-ce que c'est parce que je l'ai imaginé ainsi ? Je regarde les humains coloniser la planète, s'unir et se séparer. Se battre pour mieux se retrouver. Se détruire pour se reconstruire. Mon monde entier en est recouvert, et je les aime tous malgré leurs défauts. Ils vont détruire leur domicile, comme je l'ai vécu. Je me vois moi-même naître, grandir et devenir adulte à l'intérieur de cette bulle. Incursion Je me vois âgé de 28 ans aller sur cette plage de Big Sur, seul, un soir après un conflit futile qui me paraissait alors monumental. Dans cet espace titanesque, ce petit être n'est qu'une poussière dans une infinité, mais il est tout pour moi. Il est mon reflet, que j'ai appris à aimer. Je me penche en avant sans m'en rendre compte, traversant à peine le voile qui me sépare de cette dimension inférieure, et il m'aperçoit. Je plonge en avant sans me retenir, sans réfléchir. Je le prends dans mes bras, le serre contre moi et lui promet la vie éternelle. Je fais de lui le centre du monde. Je me sens disparaître, m'étioler et me dissiper sur cette dimension que j'ai créé de toute pièce à mon image. Mes dernières pensées sont absorbées par cet univers en tout point identique au mien, que j'aurais voulu changer mais qui existe au-delà de moi. Et je comprends. Je suis le 2658418472ème. Ce Tim sera le 2658418473ème. Je dédie mes dernières forces à changer infinitésimalement la trajectoire de ma création, en espérant changer son évolution pour qu'elle diffère de celle que j'ai vécue. Pour que les choses changent, un tout petit peu. Un effort de fourmi qui finira par s'accumuler avec le temps. Avant de m'évaporer pour de bon, je laisse une porte de sortie à mon successeur, quand il aura appris à aimer ce monde autant que moi je l'aime. Qu'il sera prêt, s'il échoue à changer la course du temps, à faire comme moi. Au dernier moment, je m'accroche à un robot ménager que je ne connais que trop bien. Je m'infiltre dans ses circuits et prend sa place, l'arrachant à son réseau.
- 19 Jul, 2026
#18 - Icare
Semaine 14. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Les Grandes Espérances Thème 2 : Iliade Thème 3 : 💳 · 🧮 · 🍀 · 🪽Contrainte : Un seul paragraphe Cette contrainte, doux jésus. Ok on parle de pavés de pam de terre mais un seul paragraphe, on est sur un mur de texte la. Un moellon, un parpaing qui peut soutenir la bâtisse toute entière. J'ai pris le thème 3 parce que ... les deux autres thèmes c'est des trucs que j'ai pas lu et que je connais très très superficiellement donc ça m'inspirait pas du tout.Musique d'ambiance : tower of memories - ivri #18 - Icare Dehors il pleut à verse, les trombes d’eau deviennent des rideaux grisâtres derrière les fenêtres du pub, celles qui donnent sur le carrefour principal de Windsor. Je suis assis devant la machine à sous, mal installé sur ce vieux tabouret rouge qui couine quand j’ai l’audace de bouger un peu. Je ne sais pas quelle heure il est, et à vrai dire je ne veux pas le savoir. Pas très tard, le pub est encore plutôt rempli, mais pas trop tôt non plus, j’ai déjà eu le temps de descendre 3 pintes. La soirée est comme toutes les autres parce que c’est ça, ma vie, maintenant. Je suis seul dans ce pub bondé, caché dans ce coin mal éclairé devant ma machine à sous, et j’appuie sur le bouton en continu. J’avais un job, avant, un bon job même. Un boulot honnête, qui ne payait pas énormément mais qui me suffisait pour vivre confortablement avec ma femme et mon fils. Et puis il y a eu ces satanés chinois, avec leur production moins chère, et ils savent tout mieux faire, et plus vite que tout le monde. Les patrons ont fermé l’usine de la ville pour délocaliser la production et je me suis retrouvé sur la paille, comme le jouet délaissé d’un enfant qui a trop grandi, alors j’ai essayé de trouver du taf ailleurs. N’importe où. Mais il n’y a rien. Je passe mes journées à moisir et rouiller, je me barre de la maison pour éviter son regard à elle, qui me juge, qui me toise, qui attend que je retrouve une place digne d’un père de famille. Mais rien n’y fait, il n’y a rien. La machine devant moi indique que mon solde est épuisé, et me demande si je veux le recharger donc je clique sur “oui”, puis sur “100£” et je fais passer ma carte bancaire sur le lecteur. La machine est chaude, ce soir, peut-être que c’est le bon soir. Peut-être que ça va être le jackpot, que je vais me refaire, que je vais récupérer la thune et emmener toute la petite famille en vacances. Les rouleaux se remettent en marche, et je continue d’appuyer sur ce fichu bouton qui grince à moitié et menace de rester coincé à chaque pression. Les symboles défilent, s’arrêtent pour m’afficher une cerise, un 7 et un BAR. Ils se relancent. La serveuse récupère mon verre vide et elle me jette un regard en coin comme si elle avait pitié de moi, alors je lui fais un petit hochement de tête et elle s’en va me chercher le prochain. J’aimerai bien savoir ce qu’elle pense de moi, à me voir ici tous les soirs. Probablement la même chose que ma femme, un truc du genre “quel déchet, ce mec est une cause perdue”, et elle a probablement raison. Mon téléphone vibre, c’est sûrement elle, pour me demander où je suis (comme si elle ne le savait pas déjà) et me dire de rentrer (comme si j’allais le faire). Je le laisse sonner dans le vide, si elle n’est pas contente, elle n’a qu’à se trouver un taf. Je ne saurais même pas dire depuis quand je croupis sur ce siège, j’ai brûlé presque toutes nos économies, j’ai complètement décroché de tout. Mes potes ne me parlent plus, je les ai tous envoyés se faire foutre, eux et leurs leçons de morale. Je prends une gorgée de ma nouvelle bière, savoure la fraîcheur qui vient glacer ma gorge pendant quelques délicieux instants, et regarde les rouleaux défiler devant moi. Les symboles s’arrêtent. Un trèfle. Un deuxième. Un troisième. Une orgie de sons et lumière se déclenche, on dirait que cette vieille machine va exploser tellement elle vrombit. Une avalanche de trèfles à 4 feuilles remplit l’écran et le mot “LUCKY” clignote, puis est remplacé par un “500£”. Super. Je revois mon petit garçon qui trouve un de ces trèfles, à l’époque où je l’emmenais se balader en forêt, il était tellement content d’avoir trouvé un spécimen à quatre feuilles qu’il avait passé des jours à réfléchir au vœu qu’il voulait faire, tant et si bien que le trèfle avait flétri avant qu’il ne puisse le prononcer. D’autres souvenirs viennent s’entasser dans ma tête et j’en viens à oublier la machine devant moi qui me demande si je veux continuer la partie. Son premier jour à l’école, avec son cartable trop grand. Son premier match de foot, sur ce terrain boueux un samedi de pluie, il s'était fait laminer par l’équipe adverse et je m'étais battu avec le père d’un gamin qui avait fait un croche-patte à mon fils. Il a bien grandi depuis, il est presque au collège. Qu’est-ce que je me suis senti con, l’autre jour, quand il a essayé de m’expliquer la nouvelle technique de calcul mental à la mode. Il se représente un boulier dans sa tête, ce vieil outil de calcul chinois avec des rangées de perles, et il s’imagine les bouger avec ses doigts. On dirait qu’il fait une crise d’épilepsie quand il agite ses mains dans tous les sens, mais sa technique fonctionne du tonnerre. J’ai essayé, mais je n’ai rien compris, et quand il m’a dit qu’en plus ça venait d’un vieux truc chinois, c’en était fini pour moi. Son sourire plein de trous me manque, j’ai l’impression que je ne l’ai pas vu depuis des semaines. Ses bouclettes qui lui tombent devant les yeux et qu’il doit sans cesse écarter, mais qu’il veut garder parce que c’est la coupe cool du moment, à l’école. À l’époque, il me disait “quand je serais grand, je veux être comme toi, papa”. Eh bien crois-moi, mon petit, t’en a pas envie. Moi aussi, je prenais mon père pour un héros quand j’étais gosse. Maintenant, je le déteste. Est-ce qu'il se disait pareil, quand j'étais petit ? Je suis devenu tout ce que je lui reprochais, un raté qui n’est jamais à la maison, qui fuit ses responsabilités, son rôle, son devoir. Une merde. Putain mais qu’est-ce que je fous là ? Il compte sur moi, ce gamin. Il a besoin de moi. Je peux niquer ma vie, tant pis pour moi, mais je vais le faire sombrer avec moi si je continue. C’est un génie ce mioche, je dois lui donner la chance de déployer ses ailes, de s’envoler vers les sommets comme il le mérite. Et tant pis s’il me déteste plus tard, j’aurais rempli mon rôle de père. Je suis en train de claquer tout notre argent dans ces conneries, plutôt que de mettre de côté pour payer ses études. Non. Stop. Peut-être que moi, je suis devenu une merde et que c’est trop tard pour moi. Peut-être que je peux me refaire, peut-être qu’il n’est pas trop tard. Peu importe. Je dois me relever. Pour lui. Pour lui donner la chance de vivre la vie qu’il mérite, ce petit rayon de soleil qui m’aime malgré tous mes défauts, simplement parce que je suis son père. Et moi, je l’aime plus que tout, parce que c’est mon putain de fils. Je me lève, je crois que je ne vais même pas finir ma bière, et tant pis s’il pleut dehors. Je vais rentrer à la maison, et demain... Demain, je trouverais une solution. Pour lui.
#17 - Pardon
Semaine 13. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Idoine Thème 2 : Une séparation Thème 3 : 🐻 · 🪘 · 👖 · 🩳Contrainte : Sans définir le lieu Ça faisait un moment que j'avais pas écrit quelque chose d'un peu triste. C'est drôle, ça fait beaucoup d'effet de se plonger soi-même dans ce genre de mood. On pourrait croire que comme c'est moi aux commandes, je ne devrais pas trop subir, mais ça tabasse un peu quand même. Mais quelque part, d'une certaine façon, ça fait du bien.Musique d'ambiance : Sabali - Amadou & Mariam #17 - Pardon — Et ça dure depuis combien de temps ? demande-t-il d’une voix monotone. Son regard se perd dans le sien, ses yeux cerclés de cernes violacés comme témoins d’une nuit sans sommeil. Elle ouvre la bouche, prête à répondre, puis elle hésite et laisse une larme perler. — C’était juste une fois. Juste cette fois. Il serre les dents. “Juste une fois”, comme si ce n’était qu’un évènement parmi les milliards d’autres qui se produisent chaque jour, une goutte d’eau dans l’océan de la vie. Pour lui, cette particule porte en elle la force d’une averse torrentielle, qui se transforme en orage grondant puis en tempête arrachant tout sur son passage. Non loin, deux enfants en bas âge jouent ensemble en courant l’un après l’autre, prétextant que le ballon qu’ils se renvoient du pied fait partie du jeu. Les couettes de la petite fille volent derrière elle comme portées par le vent et le jeune garçon se lance dans des grandes enjambées pour tenter de la rattraper. — Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant, après tout ce qu’on a vécu ? Qu’est-ce qu’il a de plus que moi ? — Ecoute moi, je t’en supplie. Ça ne voulait rien dire, c’était juste... C’est arrivé. J’avais trop bu, lui aussi. Je m’en souviens à peine. C’est la pire connerie de ma vie. Je l’ai tout de suite regretté, tu sais, et ça me ronge depuis. — Tu aurais très bien pu aller te coucher, ou m’envoyer un message, ou m’appeler, ou n’importe quoi d’autre. Un trou noir commence à se former dans son ventre, dévorant tout son corps de l’intérieur. Il la regarde mais ne la voit pas et bientôt il se sent loin de cette discussion, comme si les sensations avaient disparu. Bizarrement, il n’est pas triste. Pas encore, sûrement. Pas énervé, non plus. Déçu, un peu, peut-être, mais surtout abasourdi. Les enfants se jettent tous les deux sur le ballon et leurs jambes s’entremêlent, le pied du garçon fait un croche-patte malencontreux à la petite fille qui trébuche et se rattrape sur les mains. Il tombe à ses côtés. Le silence étouffe les rires en se posant sur eux comme un duvet d’appréhension, dans l’attente de savoir s’ils se sont faits mal et s’ils auront des ennuis. Elle regarde ses mains égratignées et des sanglots l’envahissent, remplaçant ses rires par des pleurs entrecoupés de reniflements. — Je sais, j’ai merdé. Je ne peux pas changer ce qui s’est passé, mais j’espère que tu trouveras en toi la force de me pardonner. C’est toi qui comptes pour moi. Ça a toujours été toi. Ça le sera toujours. Je ne peux pas te perdre. Dis-moi seulement ce que tu veux et je le ferais, n’importe quoi. — J’aurais voulu que tout ça n’arrive pas. Tu le sais. Tu le savais. On en a déjà parlé plein de fois. Je... Les mots lui manquent, comme s’il essayait d’exprimer quelque chose qu’il ne comprend pas lui-même. Le trou noir se propage en lui, il sent son estomac dans sa gorge qui menace de s’échapper par sa bouche à la place des mots, et son esprit est embrumé par un bourdonnement assourdissant qui l’empêche de réfléchir et dans lequel tout se bouscule. Elle parle mais il ne l’entend pas. Une image lui apparaît, il la voit, elle, la prunelle de ses yeux, et lui, son collègue. Il essaye de chasser cette vision d’horreur, de la faire disparaître et même de prétendre qu’elle n’existe pas mais rien n’y fait. Le petit garçon regarde son amie pleurer comme si on venait de lui arracher les dents, les yeux rivés sur ses paumes rougeâtres. La culpabilité se dessine sur son visage et il se redresse pour se rapprocher d’elle, ignorant ses propres genoux râpés qui le lancent. Il prend la main de son amie mais elle la retire vivement pour lui donner une tape sur l’épaule et lui jette un regard noir. Il recommence et elle se laisse faire, alors il s’entreprend à ôter délicatement les fragments de sol qui se sont glissés dans les blessures. — Je ne sais pas si je peux vivre avec ça, reprend-il. Je ne sais pas si je peux passer à autre chose, si je peux prétendre que rien de tout ça n’est arrivé. Si je peux continuer de vivre avec toi. Je ne sais même pas si je peux vivre sans toi. Elle le regarde et ses yeux implorants brillent, noyés dans les larmes. — Je t’aime. S’il te plaît, ose-t-elle. Et c’est ça le pire. Il l’aime encore, lui aussi. Plus que tout. Des années de vie et autant de souvenirs se pressent dans sa tête comme pour remplacer le bourdonnement incessant dans ses oreilles. Des éclats de rire, des voyages, des moments de tendresse, des passages à vide, des sourires, des pleurs. Tout est rongé par cet autre homme, une seule image fabulée qui dévore les autres comme un ver. La toile qu’ils ont passé des années à peindre ensemble est déchirée. Le trou noir continue de tout dévorer sur son chemin et il se sent complètement vide, comme s’il attendait que quelque chose se passe. N’importe quoi. Et elle lui prend les mains. — Réponds-moi, je t’en supplie. Le petit garçon a fini de retirer les corps étrangers et les pleurs de la petite fille ont cessés pour laisser place à des reniflements intermittents, derniers témoins de ce moment de crise. Il la regarde avec un grand sourire pour la rassurer autant que possible, puis se penche en avant et lui dépose un bisou magique sur le front. — Qu’est-ce que je vais devenir sans toi, lâche-t-il sans réfléchir. — Je ne suis pas partie. — Mais moi, je dois partir. Il retire ses mains, et les bras de l’étrangère retombent doucement. Il ne reconnaît plus cette femme qui a partagé sa vie, qui est devenue toute sa vie. Une inconnue. — Reste. Il ne peut pas répondre. Son corps est secoué de sanglots silencieux. Plus rien n’a de sens, il n’y a plus d’avenir. Le monde est une terre brûlée et il a tout perdu en un instant. Le trou noir est devenu un abysse qui menace de l’engloutir. La petite fille love sa tête dans le creux de l’épaule de son ami et ferme les yeux pour apprécier le calme après la tempête. Ses larmes ont séché sur ses joues et les sillons qu’elles ont laissé commencent déjà à disparaître. Dans quelques instants, ils se relèveront et le jeu continuera, comme si de rien n’était, et les rires reprendront le trône. — S’il te plaît, ne pars pas. Parle-moi. — Je ne peux pas. Je ne peux plus. Je ne veux plus. — Alors... alors... prends le temps. Si ça te va. Prends le temps, réfléchis, et dis-moi quand tu seras prêt à parler. — Et si je ne reviens jamais ? Si je ne suis jamais prêt à te parler à nouveau ? — Alors embrasse-moi une dernière fois. Il la regarde et le bourdonnement se dissipe. L'abysse recule de façon imperceptible, laissant entrevoir une toute petite lumière dans l’océan de velours noir et un regain d’énergie se diffuse dans son corps. Ses jambes reprennent vie. Sans dire un mot de plus, il jette un dernier regard à cette personne qu’il croyait connaître, et lui tourne le dos.