- 23 May, 2026
#7 - Anâmenèse
C'est la sixième semaine du challenge, on a dépassé les 10%. Puis c'est aussi mes vacances, du coup j'avais beaucoup de temps. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Salutation Thème 2 : Hétérodoxe Thème 3 : 💣 · 🪴 · 📭 · 🧯Contrainte : Se passe dans un autre 20ème siècle Plusieurs facteurs ont coïncidés, certains diront que les étoiles se sont alignées. Déjà, j'avais envie de faire une suite à la nouvelle #3 - Élémentalames, parce que j'avais pris beaucoup de plaisir à l'écrire et que j'avais encore plein d'idées. Et puis bon, hétérodoxe ça colle quand même pile poil à un certain personnage. La contrainte colle aussi, en tout cas avec l'univers que j'avais en tête et mes bribes d'idées pour une suite, donc tout bénef'. J'ai décidé de partir sur ce que j'avais déjà imaginé sans trop modifier. Et vu le temps libre dont je disposai, j'ai aussi pris la décision d'en profiter pour écrire un "gros" truc. Je me suis laissé le champ libre niveau draft/taille/scope, et au final je me retrouve avec un pavé de 25 pages (3-4x plus gros que les "grosses" nouvelles genre #3 et #5) (votre scrollbar doit être toute petite). Je me demande quand est-ce que la notion de "nouvelle" s'arrête, et qu'on en arrive au roman sérialisé, mais peu m'importe. C'est mon blog, c'est moi je décide. Du coup petit warning, c'est beaucoup plus long que les autres nouvelles ! Prenez le temps de lire ça en plusieurs fois (ou de pas le lire si vous préférez les petits formats, c'est votre life). Par contre, important vu que c'est une suite, assurez-vous d'avoir lu #3 - Élémentalames avant ! Et enfin, le titre un peu barbare cache un super jeu de mot (comme Élémentalames, le génie de l'auteur serait-il sans limites ?). C'est mieux de connaître le mot "anamnèse", qui je pense n'a pas été utilisé depuis 40 ans minimum. Il a plusieurs définitions, je voudrais pas trop spoiler le récit donc je vais me contenter du minimum.Anamnèse - En ésotérisme, l'anamnèse est le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).Musiques d'ambiance : Plutôt au pluriel ici. J'ai écouté la discographie de Izar en boucle. #7 - Anâmenèse NATAE Natae se promenait dans les rues de Paris et observait l’agitation des habitants. Le soleil atteignait l’horizon et le ciel s’embrasait. Bientôt, la nuit tombera et le silence reviendra. Bientôt, elle pourra retrouver un peu de calme, qui lui manquait tant depuis qu’elle avait quitté le couvent des Élémentalames. Cela faisait maintenant plusieurs lunes qu’elle avait quitté les plaines verdoyantes de son île. Après son combat contre sa sœur, Mari, elle avait décidé de s’exiler et de disparaître pour reconstruire sa vie ailleurs, et laisser sa jumelle devenir la nouvelle matriarche. Après leur duel, Natae avait trouvé une barque sur les berges de l’île, comme si quelqu’un l’avait laissée ici pour elle. A peine avait-elle mis les pieds dedans qu’un corbeau venant du monastère lui apporta une lettre. Ma chère Natae, je ne peux exprimer la fierté que je ressens quand je vous vois, ta sœur et toi. Vous serez mes dignes successeuses. Les cartes ne mentent pas, et ta ruse m’est familière. Je ne sais comment tu t’extirperas du combat, mais je ne doute pas que tu trouveras un moyen de donner à Mari la satisfaction de la victoire dont elle tant besoin. Comme ma sœur l’avait fait à mon époque. Je vois en toi beaucoup de ses qualités. Prends le temps de découvrir le monde, ma fille, et quand tu te sentiras prête, retrouve Séléné dans son couvent, à Paris. Ne t’isole pas des autres sorcières, malgré tes dissensions envers nos coutumes. Equilibre et précision. - Mère Hecate Natae avait donc rejoint la côte basque, et entrepris un long périple pour rejoindre la capitale. Usant de sa magie, elle s’était débrouillée pour passer inaperçue auprès des habitants des villages qu’elle avait traversé. Manipulant la lumière autour d’elle, elle pouvait se rendre invisible, ce qui lui permettait de subtiliser une miche de pain, ou de monter dans un train sans billet. Le problème, c’était la nuit. La température chutait, et il n’était pas simple de se cacher dans les maisons habitées, ou de se glisser dans les commerces abandonnés. Parfois, elle se contentait d’un feu de camp, à la lisière d’une quelconque forêt. D’autres, elle volait des vêtements et des couvertures pour se confectionner un lit de fortune. Elle n’en était pas fière, mais la fin justifiait les moyens. La capitale ne lui plaisait guère. Cet océan de briques, de goudron et de pierre ne laissait aucune place à la nature, et elle se sentait coupée des éléments qui l’entouraient d’habitude. Elle passait la plupart de ses journées au bord de la Seine, à la recherche d’une connexion avec l’eau, ou dans les parcs, pour ressentir la terre ou prendre une bouffée d’air. Elle était arrivée 3 jours plus tôt, mais elle se disait déjà que si elle ne trouvait pas le couvent de la sœur d’Hecate bientôt, elle irait trouver son chemin ailleurs. En passant à côté d’un kiosque, elle lut les grands titres des journaux en devanture. La Russie attaque Washington à l’arme nucléaire : le début de la fin ? Berlin prise d’assaut : la RDA défaille. Le Brésil déclare posséder l’arme nucléaire, mais refuse toute allégeance avec les autres forces mondiales. Des passants s’affairaient devant le guichet, murmurant leur peur. L’un d’eux chassa d’une main le corbeau qui s’était posé sur le présentoir. La menace d’une guerre nucléaire pesait sur le monde depuis des dizaines d’années, et la situation semblait prête à basculer d'un jour à l'autre. Natae se demanda si elle aurait la chance de voir l’an 2000, ou si ces humains dépourvus de magie décideraient de raser la planète avant la fin du millénaire. Lasse et désintéressée par ces conflits, elle retourna dans une petite ruelle où serpentait un bras de la Seine pour savourer un sandwich volé dans une boulangerie du quartier. Assise, elle regarda le soleil disparaître et la lune se lever, amenant avec elle le calme et la fraîcheur. Assez tôt dans son périple, elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas se promener avec son arme dans les mains, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones du continent n’étaient manifestement pas habitués à voir des civils armés, et les tensions de la guerre n’arrangeaient rien. Sa faucille à chaîne effrayait les locaux, qui supposaient qu’elle allait commettre un meurtre, et elle avait dû s’extirper des griffes de la police plus d’une fois. Depuis, elle portait une large cape qui lui couvrait le buste, lui permettant de dissimuler sa lame dans son dos, accrochée à l’aide d’une lanière en cuir. Un corbeau coassa, perché sur un lampadaire qui s’allumait à peine. Elle regarda autour d’elle, s’assurant que les environs étaient déserts, et décrocha sa faucille de son fourreau. Ses yeux se perdirent un instant sur le pendentif accroché au manche, que sa sœur lui avait offert. Natae se demanda ce que Mari devenait. Avait-elle été officiellement intronisée en tant que matriarche ? Elle aurait voulu lui envoyer une lettre, mais il était probablement mieux de la laisser croire en sa victoire. Au moins pour l’instant. La lettre d’Hecate lui laissait penser qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, Mari saurait que sa sœur était toujours vivante. Un jour, elles se retrouveraient. Elle laissa pendre la lame par-dessus la berge, rasant la surface de l’eau qui se souleva, formant une figure fantomatique de femme qui dansait avec son épée. — J’aimerai tellement te raconter mon voyage, ma cocotte, murmura-t-elle. Un galet vint ricocher à la surface de l’eau, percutant la danseuse aquatique et faisant disparaître l’illusion. Se levant d’un bond, Natae tira sur la chaîne de la faucille en regardant autour d’elle. A quelques mètres d’elle un garçon la regardait en souriant. Ses courts cheveux blonds brillaient sous la lumière diffuse du lampadaire. Il portait une longue toge noire. A vue de nez, Natae estima qu’il avait le même âge qu’elle. — Pas très discret de faire ça en pleine rue, dit-il. — A qui ai-je l’honneur ? demanda Natae en cachant son arme derrière elle. Le garçon se rapprocha, les mains dans le dos. Il se posta à quelques mètres de Natae et fixa son regard dans le sien. Après quelques secondes qui semblèrent interminables, il écarta les bras comme pour appeler Natae à l’étreindre. — C’est bien toi ! Dis, tu ne tiens pas en place ? J’ai cru que je n’allais jamais pouvoir te rattraper. — Me rattraper ? Je ne sais même pas qui tu es. Et je crois que je ne suis pas intéressée de le savoir. — Je m’appelle Hélio, dit-il avec un clin d’œil. — Super. Bonne soirée. Natae se retourna, bien décidée à fausser compagnie à ce garçon étrange. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu inquiète de ses desseins. — Allez sois sympa, ça fait des jours que je te cherche, Natae. Donne-moi au moins quelques secondes pour m’expliquer ! Elle sursauta en entendant son prénom et fit volte-face. Hélio ne bougeait pas, la regardant avec son sourire insupportable. — C’est Séléné qui m’envoie. Apparemment, un petit oiseau lui a chuchoté que tu étais dans les parages et j’ai été missionné en tant que comité d’accueil. Je viens de son couvent. — Un garçon ? Dans un couvent ? — C’est pas commun, je te l’accorde. Tu viens des Élémentalames, c’est ça ? On n’en voit quasiment jamais des comme vous. En fait, je ne connais que Séléné je crois, la sœur de votre matriarche. — Ancienne matriarche. Ma sœur a pris la succession. Enfin, je crois. — Je ne vais pas te mentir, Natae, je crois bien que je suis un peu déçu. On m’a dit que tu étais une sorcière phénoménale, mais ça ne t’a pas inquiété ce corbeau qui te suivait partout ? J’ai presque cru que je me trompais de personne, vu l’absence de réaction de ta part. Elle tressaillit, blessée dans son ego. Ce gamin ne lui revenait décidément pas. Mais s’il disait vrai, alors elle avait peut-être enfin trouvé sa destination. Hélio continuait de la regarder en souriant. — Bref, trêve de bavardages, continua-t-il en agitant une main. Désolé, je ne voulais pas te vexer. J’ai tendance à parler un peu trop vite. Suis-moi, on devrait rentrer au couvent, l’heure tourne et je ne veux pas me faire taper sur les doigts parce que je suis en retard. Il se retourna et se mis en route. Natae lui emboîta le pas sans réponse, elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler le couvent. Lorsqu’elle arpentait les rues de Paris, elle était restée aux aguets, à la recherche de bâtisses susceptibles d’abriter des sorcières. Une once d’énergie dans l’air, des éléments contrôlés. Mais rien ne l’avait marqué. Hélio s’arrêta au milieu de la rue. — Voilà, c’est ici ! Bon, ça paye pas de mine, mais fais-moi confiance, c’est pas si mal à l’intérieur. Il se baissa, attrapa une bouche d’égout qu’il fit basculer et pointa du doigt l’échelle qui se cachait dessous. — Les femmes d’abord. — Vous êtes cachés dans les égouts ? Vraiment ? — Je te dis, c’est mieux que ça en a l’air ! Allez ! Natae agrippa les barreaux et descendit sous les rues pavées. Au lieu des égouts, elle se retrouva dans une longue galerie en pierre. La lumière de l’extérieur n’éclairait qu’un halo autour de l’échelle, et elle ne pouvait pas voir le bout du tunnel qui disparaissait dans la pénombre. Hélio pris sa suite, refermant la bouche d’égout derrière lui, les plongeant tous les deux dans le noir. — Il doit y avoir une lanterne pas loin. J’aurais peut-être dû te dire de la récupérer avant. Oups. Elle frotta ses ongles, faisant jaillir une étincelle qui se transforma en une flammèche. Agitant les doigts, elle fit danser la flamme dans sa main, éclairant la galerie. — Ok, ça marche aussi. C’est par là. Ils marchèrent pendant quelques minutes avant d’arriver devant une grande porte en bois. Les pierres formaient une arche autour de l’encadrement, et une stèle était apposée au sommet. ARRÊTE, ICI C’EST L’EMPIRE DE LA MORT — C’est pour faire peur aux curieux, tu comprends. Il toqua à la porte. Elle s’ouvrit et une femme apparue dans l’encadrement. Natae la jaugea du regard. Elle devait avoir la cinquantaine, des longs cheveux noirs, bouclés, qui lui tombaient sur les épaules. Grande, elle la dépassait d’une tête. Quelque chose chez elle lui était familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. — Hélio. Bonsoir. Natae, je présume ? — Bonsoir. Elle-même. Je viens du couvent des Élémentalames, mère Hecate m’a conseillé de venir ici pour retrouver sa sœur. — Tu as bien fais ma petite. Je m’appelle Séléné. Bienvenue au couvent de l’Anâmenèse. Séléné guida Natae dans le couvent, lui présentant les lieux. Hélio, en retrait, les suivait en silence. Cachées dans les catacombes, les sorcières se retranchaient sous les rues de Paris, à l’insu de ses habitants. De longs couloirs en pierre joignaient les différentes pièces, parsemés de torches. En regardant de plus près, Natae se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour de la roche était en fait un ensemble d’ossements et de crânes qui recouvraient les parois. Une grande pièce s’étendait sur plusieurs mètres, remplies de bancs et de grandes tables. Le plafond, comme partout ailleurs, était très bas. Séléné expliqua que cette salle servait à la fois de réfectoire et de pièce de vie. Elle lui montra aussi les cuisines, ainsi que le garde-manger où était stocké le nécessaire pour subvenir aux besoins des dizaines d’habitantes du couvent. Natae se sentait étouffer dans ces couloirs sombres et dénués d’énergie naturelle. Pas d’air, pas d’eau. À peine quelques flammes sur les torches qui éclairaient les murs. Le lieu était stérile, et chaque seconde qui passait lui faisait regretter un peu plus son départ de l’île. Dans une autre salle, Séléné lui désigna une grande porte en granit. — Dans ce couvent, nous pratiquons l’anâmenèse. C’est une magie très différente de ce que tu as appris jusqu’ici, Natae. Ma sœur n’ayant pas tari d’éloges à ton sujet, je suis sûre que tu t’y feras très vite. Le but est d’entrer en communion avec l’au-delà. Le crâne d’un défunt a un lien fort avec l’âme qui l’a habité. En projetant sa propre conscience, nous pouvons percer le voile de l’après. Derrière cette porte se trouve le mausolée des sorcières. Celles qui ont vécu ici, mais aussi certaines de nos sœurs d’autres couvents. Nous conservons leurs crânes ici pour la postérité, pour que leur savoir ne soit jamais perdu. Ton entraînement commencera dès demain. Elle n’attendit pas que Natae lui réponde. L’amenant jusqu’aux dortoirs, elle lui indiqua une petite pièce. — Voilà ta chambre. Il se fait tard, alors je te conseille de te reposer. Je te souhaite une bonne nuit, Natae. Elle fit demi-tour et s’en alla. Natae pénétra dans la pièce, qui n’avait d’une chambre que le nom. D’à peine quelques mètres carrés, la pièce était chichement meublée d’un petit bureau avec une chaise, et d’un lit qui semblait tout sauf confortable sur lequel était posé quelques toges noires, identiques à celle que portait le garçon. — C’est pas le plus confortable, mais bon c’est mieux que les dortoirs partagés. Considère toi chanceuse, dit Hélio. Allez, bonne nuit, et ravi de t’avoir rencontré. Il se dispensa d’un signe de la main et s’en alla à son tour. Natae alluma la lanterne qui était posée sur le bureau et ferma la porte. Elle posa sa faucille sur le bureau et s’assit sur le lit, qui était aussi douillet qu’elle l’avait imaginé. La pièce était vide de toute personnalité ou décoration. Des questions se pressaient dans sa tête. Séléné lui avait parlé d’entraînement, mais dans quel but ? Elle savait déjà manier les éléments. Allait-elle devoir repartir de zéro pour apprendre une nouvelle pratique ? Natae ne s’imaginait pas du tout vivre le restant de ses jours dans ces boyaux souterrains, coupée de la nature. Malgré tout, elle était heureuse de retrouver un petit cocon. Depuis des lunes, elle n’avait pas pu dormir sur ses deux oreilles. Elle décida de se contenter du minimum, au moins pour l’instant. MARI Mari toqua à la porte du bureau de la matriarche. Bientôt, il sera le sien, mais en attendant la cérémonie, il appartenait toujours à Hecate. Par respect pour la matriarche, qu’elle considérait comme une mère, elle n’osait pas s’imposer. Depuis sa victoire sur le promontoire, elle avait l’impression que rien n’avait vraiment changé dans son quotidien. Rien, en omettant le trou béant laissé dans son cœur. Sa sœur lui manquait un peu plus chaque jour. La tradition était cruelle. Elle était probablement ancrée dans une nécessité que Mari n’arrivait pas à saisir, mais elle n’en restait pas moins douloureuse. — Entrez, dit une voix derrière la porte. Elle passa le pas de la porte. Depuis son dernier tirage de tarot, Mari n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. Elle eut l’impression que la matriarche y avait fait un peu de rangement, peut-être en prévision de la passation ? Les livres qui jonchaient le sol quelques lunes auparavant étaient désormais rangés sur des étagères. Les armes au mur avaient été dépoussiérées. — Désolée de vous importuner, mère. Je viens avec une requête, probablement égoïste. J’aimerai vous demander si vous aviez la faucille de Natae en votre possession, et le cas échéant, si je pouvais la récupérer. J’aimerai garder ce souvenir d’elle. Hecate posa un regard plein de compassion sur sa disciple. — Ma chère Mari... Je ne sais pas où est sa faucille. M’est avis qu’elle s’est perdue dans l’océan, lorsque ta sœur est tombée de la falaise. Malheureusement... Grave en ta mémoire les souvenirs précieux des moments partagés avec elle, que tu ne les oublie jamais. Mais garde à l'esprit que tu endosseras bientôt le rôle de matriarche. Les responsabilités qui t’incomberont ne laisseront pas de place à ta mélancolie. Mari senti les larmes lui monter aux yeux et essaya de les retenir. Un tumulte incontrôlable la secouait. — Alors s’il vous plaît, accordez-moi au moins ceci. J’aimerai qu’une chaise vide soit laissée à la table principale, le jour du banquet, en l’honneur de Natae, dit-elle d’une voix tremblotante. — Bien. Ce sera fait. Équilibre, Mari. Précision. Garde tes émotions sous contrôle. — Équilibre et précision. NATAE Le lendemain, Hélio était venu toquer à sa porte pour la réveiller. Il l’avait accompagné au réfectoire, avant de lui expliquer qu’il était chargé de son intégration dans le couvent, au plus grand dam de Natae. Elle se demandait combien de temps elle arriverait à supporter ce garçon. — N’hésite pas si tu as des questions, Natae, je suis là pour y répondre. C’est comme ça que ça fonctionne ici, par binôme. La plupart des sorcières ici présentes ne sont pas vraiment née ici. Vois cet endroit comme un refuge pour sorcières qui ont quitté leur couvent d’origine. C’est un peu comme une congrégation des meilleures d’entre nous. Natae le regardait dévorer des petits pains qui lui semblaient fades et dénués des bienfaits de la nature qu’elle chérissait tant. Hélio la regardait dans les yeux un instant, et elle eut l’impression que son regard scintilla. — Je me doute que c’est pas simple pour toi. Chez vous, c’était à l’air libre, c’est ça ? Les grands espaces, le vent dans les cheveux et tout ça. Tiens-moi au courant si tu as envie de sortir faire un tour, je peux essayer de nous dégoter une autorisation de sortie. Les supérieures sont parfois un peu radines. Elles craignent qu’en sortant trop souvent, le peuple finisse par comprendre que nous sommes terrés ici. Mais bon, tu es la petite nouvelle et avec un peu de chance, elles prendront pitié de toi. La notion de pitié hérissa Natae qui s’imagina lui jeter sa tasse d’infusion à la figure, mais elle se ravisa. — Les supérieures ? Et je n’ai pas encore décidé quoi que ce soit. Qui te dit que je compte rester ici ? C’est à moi de décider de ma vie. — Ne t’en fais pas trop, c’est normal les premiers jours d’être un peu... chamboulée. Tu t’y feras. Les supérieures, ce sont les sorcières qui décident ici. Toi et moi, nous sommes considérés comme des apprentis. Au-dessus de nous, il y a les supérieures, qui gardent le couvent en ordre de marche et s’assure que tout fonctionne bien au quotidien. Et encore au-dessus, il y a la matriarche. Nyx. Regarde, c’est elle là-bas, dit-il en pointant une sorcière du doigt. Nyx était attablée à l’autre bout de la salle, entourée de sorcières âgées. Ses cheveux argentés lui tombaient juste sous la mâchoire, encadrant son visage froid aux traits tirés. — Ce n’était pas comme ça, chez toi ? Je croyais que la plupart des couvents fonctionnaient de cette manière. — Non, nous ne sommes pas très nombreuses chez les Élémentalames. Il y a que la matriarche, et le reste d'entre nous. Enfin, le reste d'entre elles. Pas de couche intermédiaire. — Intéressant. Ta sœur est la nouvelle matriarche, c’est ça ? T’as eu de ses nouvelles depuis que t’es partie ? Natae se mua dans le silence. Elle n’avait aucune envie d’expliquer comment fonctionnait son couvent, ni son duel avec Mari. Le sourire d'Hélio s’effaça de son visage. — Pardon, ma curiosité mal placée. Bref, fini ton assiette, je vais te montrer les premiers pas de l’anâmenèse ce matin. T’as du pain sur la planche. L’intérieur du mausolée ressemblait plutôt à une grande bibliothèque. Des rangées d’étagères occupaient l’espace, remplies de crânes. Elles portaient des étiquettes mais Natae ne reconnaissait pas les mots qui y étaient inscrits. — Tout est trié par discipline, chaque sorcière ayant généralement une à deux disciplines de prédilection. Chez vous, c’était le maniement des éléments. On n’en a pas beaucoup, des crânes comme ça. Au fond du mausolée, deux portes en bois indiquaient la présence d’autres salles en renfoncement. — C’est quoi, là-bas ? — Il y a deux autres pièces. La première est réservée aux familiers, et on y trouve des crânes de corbeau, de chats et plein d’autres animaux qui ont accompagné des sorcières passées. Je n'y vais pas souvent, à vrai dire. Il est possible de communiquer avec eux, mais l’intérêt est assez limité. L’autre pièce, c’est la réserve, et seules les supérieures y ont accès. De ce que j’en sais, on y range les restes des sorcières les plus puissantes. Trop puissantes pour des débutants comme nous, je suppose, je n’y ai jamais mis les pieds. Natae se demanda si un jour, elle finira dans un de ces rayons. Ou dans la réserve. Est-ce qu’elle était considérée comme une sorcière puissante ? Elle le pensait, quand sa vision du monde était restreinte à la petite île de son enfance. Mais ici, on la traitait comme une enfant, et elle en vint à se demander si Séléné ou Hélio la sous-estimaient, ou si elle était vraiment si insignifiante. Le garçon parcouru les étagères, s'arrêta devant une étiquette qui indiquait "communion" et attrapa un crâne, qu’il tendit à Natae. — Ok, ça devrait être pas mal pour commencer, lui. La communion, tu connais ? C’est la magie qui permet de lier les consciences de plusieurs sorcières. Pas trop dangereux. Prends-le, t’inquiète, il ne mord pas. Natae le pris dans ces mains. Sa texture râpeuse était désagréable au toucher, et sa surface était froide. Dénué de vie, comme tout le reste de ce couvent. — Le principe est plutôt simple. Concentre-toi dessus, essaye de te projeter dedans, et trouve l’âme qui résonne à l’intérieur. Si tu la sens, accroche-toi à elle et essaye de la percevoir à travers le voile. Ramène-la ici, dans le monde des vivants. Ramène-la à toi. Elle posa son regard sur les orbites creuses. Tant bien que mal, elle s’imagina plonger à l’intérieur de ce crâne. Ça ne pouvait pas être si différent que la manipulation des éléments, et Natae avait une bonne perception du plan astral. Peut-être que ce n'était pas si différent, pour les âmes. Pourtant, rien ne résonnait. Elle ne ressentait rien derrière les ossements qu’elle serrait entre ses mains. Pas de chaleur, pas de présence. Frustrée, elle laissa échapper un juron. L’échec était la pire des tortures pour elle, qui prenait tant de fierté dans son excellence. Sa concentration était trop instable. Elle pensait à Mari, à cette nouvelle vie qui ne lui plaisait guère, et à ce garçon insupportable mais qui semblait vouloir bien faire. Pourquoi est-ce qu’elle ne le détestait pas plus que ça ? Pourquoi, lui, était-il toujours en train de sourire ? Ce couvent tenait plus d’une tombe que d’un lieu de vie, alors qu’est-ce qu’il pouvait bien y trouver ? Elle secoua sa tête, comme pour se débarrasser des pensées parasites. Ce n’était pas le moment. Elle devait retrouver son équilibre. Être précise dans ses intentions. Elle sourit en pensant à la doctrine des Élémentalames. Peut-être que tout n’était pas à jeter, finalement. Replongeant son attention sur le crâne, elle imagina la vie qui se cachait derrière. Une flamme, dans l’obscurité. Une existence, disparue de ce monde. Natae commença à percevoir un mouvement, presque comme un appel. Il y avait quelque chose, ici. Elle s’imagina l’attraper, s’en rapprocher. — Bouh ! Elle sursauta, la voix d’Hélio résonnait dans sa tête. Elle leva les yeux, et il la regarda en souriant, la bouche fermée. Il tenait entre ses mains un autre crâne, qu’il avait tiré de la même étagère. — Tu m’entends, dans ta tête ? C’est ça, la communion. Ses lèvres étaient immobiles, et pourtant elle l’entendait comme s’il lui parlait. Il reposa le crâne et ses yeux étincelèrent. — Je sais que c’est frustrant au début. Il va falloir faire preuve de patience, mais je suis sûr que tu va t'en sortir. Pour un premier essai, percevoir l’âme qui se cache derrière le voile, c’est déjà très bien ! Natae continua de s’entraîner pendant quelques heures. Elle avait l’impression de pouvoir presque toucher l’âme du doigt, mais celle-ci restait toujours à peine hors de portée. Le soir, Hélio s’assis de nouveau avec elle pour le repas. Ils avaient passé la journée dans le mausolée et Natae se sentait épuisée mentalement. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de retrouver sa chambre et de s’abandonner au sommeil. Le repas n’avait rien d’incroyable, une soupe fade avec quelques morceaux de légumes et un petit pain tout aussi triste. — C’est toujours mauvais, la nourriture, ici ? — Tu trouves ça mauvais ? Par rapport à mon couvent d’origine, c’est pas si mal. Peut-être que je m’y suis fait, depuis le temps. — Ça manque d’énergie, de goût. De passion peut-être. Chez moi, les légumes étaient pleins de vie de la terre. Ici... non. — C’est normal d’être un peu nostalgique. Ça te passera. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce n'est pas l'endroit qui respire le plus le vivant. Natae se ravisa. En fait, elle détestait ce garçon. Il était insupportable. Elle se fit la promesse que s’il lui disait encore une fois que “c’était normal” et que “ça passera”, elle allait le gifler. Hélio continua de la regarder en souriant. — Tu es arrivé ici il y a longtemps ? Son sourire disparu, et il hésita avant de répondre. — Une bonne cinquantaine de lunes, je dirais. C’est un peu compliqué, répondit-il en fuyant le regard de Natae. Je viens du nord de la France, dans les montagnes. J’ai été banni de mon couvent, si tu veux tout savoir. — Banni ? Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour en arriver là ? — C’est une longue histoire. Désolé, ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, mais c’est encore un peu difficile pour moi. Je crois que je n’ai pas encore trop digéré la chose. Les yeux d’Hélio s’humidifiaient alors qu’il regardait au loin. Elle ressenti de la peine pour lui, en voyant sa façade joyeuse s’effondrer. Sa curiosité, attisée par le mutisme d’Hélio, commençait à la titiller. Elle prit une autre cuillérée de sa soupe, avant de se lancer dans son propre récit. Peut-être que s’ouvrir lui ferait du bien, au moins pour se décharger de sa propre peine. Peut-être que lui, y verrait une ouverture pour lui partager la sienne. Natae lui raconta des bribes de son enfance, lui parla de Mari, qui lui manquait tant. De sa décision de s’exiler du couvent, pour laisser sa jumelle en prendre la matriarchie. De la solitude qui en découlait. Elle ne savait même pas ce que vivait sa sœur, et au fond d’elle, elle brûlait de lui envoyer une lettre pour lui dire qu’elle était bien vivante, et qu’elle lui manquait. Mais Mari avait besoin de cette victoire. Les traditions étaient tellement importantes pour elle, qu’elle prendrait sûrement les révélations de Natae comme une trahison. Un jour elle lui dirait la vérité, mais il était encore trop tôt. Hélio écouta en silence, hochant la tête. Il ne l’interrompit pas, et il arborait un sourire triste quand Natae sécha ses larmes d’une main. — Je suis sûr que tout va bien pour ta sœur. Elle est encore plus puissante que toi, donc ? Étant donné qu’elle a gagné le duel. — Plus puissante, non. Je lui ai offert la victoire, pour son bien. Et pour le mien. — Est-ce qu’elle est aussi prétentieuse que toi ? — Pire, répondit-elle avec un sourire. Peut-être qu’elle ne le giflerait pas tout de suite. Elle se senti soulagée d’avoir pu extérioriser son fardeau. Il était insupportable par moments, mais il était aussi une oreille attentive. Natae eu même l’impression de retrouver un peu d’appétit. Hélio ouvrit la bouche puis se ravisa. Ils mangèrent tous les deux en silence. Finalement, il décida de prendre la parole. — Les sorcières de mon couvent m’ont banni parce qu’elles ont découvert que je n’étais pas une sorcière née comme le veut la tradition, amenée par un corbeau et tout ça. Apparemment, ma mère vivait dans le couvent, jeune, puis elle avait fugué quand elle était à peine adolescente. Elle était tombée amoureuse d’un homme qui habitait dans le village voisin. Et puis me voilà. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, mais elle est retournée au couvent pour me confier à la matriarche en vigueur à l’époque. Les véritables circonstances de mon arrivée sont restées secrètes, et j’ai grandi avec mes sœurs comme si tout allait bien, en ignorant tout de mon passé. Je me sentais vraiment comme elles, et je n’avais pas la moindre idée de mes origines. Peut-être que j’aurais dû m’en douter. Je n’étais pas aussi compétent qu’elles. C’est comme si une partie de moi n’était pas en phase avec la magie. Et puis un jour, une nouvelle matriarche a pris la direction. Je suppose qu’elle a découvert la vérité et la nouvelle s’est répandue dans tout le couvent comme un feu de forêt. J’ai découvert le pot aux roses en même temps que tout le monde, et mes propres sœurs m’ont tourné le dos sous prétexte que j’étais impure. Une hérésie, disaient-elles. Pour essayer de maintenir l’ordre et apaiser les foules, la matriarche a décidé de me bannir et m’a envoyé ici. J’ai décidé de tout changer, de repartir de zéro. J’ai écouté cette petite voix au fond de ma tête qui me murmurait que j’étais quelqu’un d’autre. Je me suis coupé les cheveux. J’ai changé de prénom. De vie. J’ai décidé de devenir qui je devais vraiment être. Et puis finalement, c’est pas si mal, ici. Tout du moins, c’est mieux que là-bas. Les anâmenésiennes m’acceptent comme je suis. Natae le regarda sans répondre. Elle ne savait pas quoi lui dire. En elle, sa curiosité s’était transformée en agacement. Sans savoir pourquoi, elle en voulait aux sœurs d'Hélio sans même les connaître. Elles avaient préféré tourner leur dos à leur propre famille plutôt qu’enfreindre une tradition. Il plongea à nouveau son regard dans les yeux de Natae, et ses pupilles scintillèrent. — Voilà, comme ça tu sais tout. — Oublie-les. Elles ne te méritent pas. Dis, qu’est-ce que vous pratiquiez, chez toi ? — La télépathie. L’art de lire les pensées des autres, et pour les meilleures sorcières, d’implanter sa propre volonté. — C’est pour ça que tu me regardes tout le temps dans les yeux ? Hélio se redressa sur sa chaise, et ses joues rougirent. — Perspicace. Désolé, c’est une mauvaise habitude. Merci de ne pas... Je ne sais pas comment le dire. Je suis content que tu n’aies pas changé d’avis sur moi, même en connaissant mon passé. — La prochaine fois, demande-moi directement ce que je pense. Sinon, je vais être obligée de porter un bandeau pour protéger mon intimité. — J’y réfléchirai, dit-il avec un clin d’œil. Les jours s’écoulaient, et Natae passait tout son temps au mausolée. L’apprentissage d’une nouvelle pratique lui permettait de s’occuper l’esprit et d’échapper un peu à ses tourments. Elle réussissait maintenant à percevoir l’âme cachée derrière le voile, et avait même réussi à communiquer avec une sorcière de l’au-delà. Brièvement, certes, mais un succès reste un succès. Hélio flânait dans le mausolée, et venait régulièrement rendre visite à Natae pour lui donner des conseils. Un soir, la matriarche annonça que la lune était pleine et que le rituel du contact aurait lieu. La présence de toutes les sorcières était obligatoire, comme à l’accoutumée. Après le dîner, le couvent se rassembla dans une salle que Natae n’avait pas encore eu la chance de visiter, cachée au fond du dédale de couloirs des catacombes. Les murs, comme partout ailleurs, étaient couverts de crânes compactés avec de la terre. Des étagères les longeaient, jonchées d’objets dédiées à divers pratiques allant des planches ouija aux pendules, en passant par les baguettes de sourcier. Au centre de la pièce, un cercle était gravé dans le sol, rempli d’inscriptions complexes et entouré de torches. — C’est un peu long, mais c’est impressionnant la première fois, lui chuchota Hélio. Contente-toi de regarder en silence. Natae jeta un œil aux sorcières autour d’elle. De tous les âges, elle reconnut quelques visages qu’elle croisait dans les couloirs ou dans le mausolée. Nyx, près du cercle, rassemblait les ingrédients nécessaires au rituel. Des herbes, que des corbeaux avaient amené les jours précédents ainsi que quelques fleurs, que Natae reconnu comme étant des chrysanthèmes. Un charbon incandescent. — Séléné n’est pas là ? Je ne l’ai pas revu depuis mon arrivée et j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, demanda-t-elle. — Je ne la vois quasiment jamais. Je suppose qu’elle a mieux à faire ? Peut-être qu’elle est dehors, répondit Hélio. Nyx entassa les ingrédients au milieu du cercle et y frotta le charbon. Une flamme apparue, dévorant les fleurs et les herbes. Bientôt, un feu vivace dansait au milieu des inscriptions et il prit une teinte violette. Il grandi, bien au-delà de la taille que Natae avait estimé vu le peu de carburant qui lui était donné, et arrivait bientôt aux épaules de la matriarche qui se tenait devant. Elle tendit les bras vers les flammes et ferma les yeux. — Ô sœurs perdues, âmes égarées. Entendez ma voix. Parlez-moi. Racontez-moi vos derniers instants, que je puisse récupérer vos ossements. — C’est quoi le but ? — T’as sûrement entendu parler de la guerre ? De ce que j’ai compris, certaines supérieures travaillent avec l’armée humaine. Nyx est terrifiée des conséquences potentielles des conflits qui ont lieu, alors elle a placé quelques pions. Ils nous laissent tranquille dans les catacombes, et en échange on les aide à se battre. Seulement, il arrive que des sorcières tombent au combat, et le rituel permet de les retrouver pour aller récupérer les crânes. Des supérieures seront dépêchées sur les lieux dès demain, si Nyx arrive à rentrer en contact avec les défuntes. T'inquiète, notre participation s'arrête à assister au rituel. La matriarche restait silencieuse devant les flammes, les bras écartés. Les yeux fermés, elle resta ainsi pendant de longues minutes. Le brasier faisait rage devant Natae, qui y voyait bien plus qu’une simple flamme. MARI Son intronisation aurait lieu ce soir. Un banquet prendrait place dans la grande salle du monastère, et toutes les sorcières célébreraient leur nouvelle matriarche. Une dernière fois, elle toqua à la porte du bureau qui serait bientôt le sien. — Entre, ma fille, répondit Hecate. Elle se glissa à l’intérieur de la pièce et la matriarche l’accueilli avec une étreinte. — Mère, j’aimerai offrir mon aide pour les derniers préparatifs. Je tourne en rond. — Repose-toi ma fille. Tu auras bientôt plus de responsabilités que tu ne le voudras, alors profite de ces derniers moments de calme. — Permettez-moi, alors, de vous poser une question. Je ne cesse de penser à Natae. Je n’arrive pas à l’oublier, ni à me résoudre à avancer sans elle. Comment aviez-vous réussi à faire le deuil de votre sœur ? Vous ne parlez jamais d’elle. — Séléné... Il n’y a pas de bonne solution, Mari. Tout fera sens, avec le temps, et tes maux se dissiperont. En attendant, concentre-toi sur les sœurs qui te restent, celles qui sont toujours dans ce couvent. Tu devras faire preuve de robustesse et de justesse, ma fille. L’équilibre du couvent ne tient qu’à la direction d’une matriarche forte. Leurs regards seront touérns sur toi, et elles attendront beaucoup de ta part. Ce ne sera pas facile, mais je serais là pour t’accompagner dans tes premiers pas. Garde confiance. N’oublie pas ta sœur, mais n’oublie pas de vivre le présent. Concentre-toi sur ce que tu peux faire, plutôt que ce que tu aurais aimé avoir. Pendant le banquet, l'attention de Mari ne quittait pas la place vide à ses côtés. Une chaise laissée pour Natae, qui lui manquait plus chaque jour. Elle ruminait les conseils prodigués par Hecate, sans réussir à en trouver le sens. Au fond d’elle, elle s’accrochait à l’espoir que quelque chose lui échappait. Elle était sûre d’avoir vu Natae lâcher sa faucille avant de tomber de la falaise, alors pourquoi ne l’avait-elle pas retrouvée sur le promontoire ? NATAE Les jours passaient et se ressemblaient de plus en plus. Elle n’arrivait plus à progresser, et voilà bientôt une semaine qu’elle n’avait pas franchi de nouvelle étape. Natae réussissait à saisir les âmes, mais ne pouvait pas encore rentrer en osmose avec elles. Tout au plus, elle arrivait à échanger quelques phrases avant de perdre prise. — J’ai quand même du mal à voir l’intérêt de tout ça. Communiquer avec les morts, ça a son charme, mais c’est assez limité. — Ça peut aller beaucoup plus loin, Natae. Avec assez de maîtrise, tu peux tirer l’âme vers toi et la ramener dans le monde des vivants pendant quelques instants. Je crois que c’est ce qui est fait sur le champ de bataille, d’ailleurs. Si tu leur donnes un peu de place dans ton propre corps, tu peux même canaliser leurs pouvoirs comme s’ils étaient les tiens. — Tu sais le faire, toi ? Hélio hésita et détourna le regard. — Pas vraiment. Je m’en sors pas trop mal avec les crânes de familier, mais les âmes humaines c’est... trop pesant. — Pesant ? — Tu arrives à les percevoir, non ? Tu peux leur parler ? Imagine les avoir dans ta propre tête. C’est un peu comme si tu les absorbais en toi. Tes actions restent sous ton contrôle mais tu deviens sujet à leurs émotions. Quand je mélange ça avec la télépathie, je ne peux pas contrôler ce que je perçois quand l’autre âme est si proche de la mienne. Ce n’est pas comme avec toi, où je peux choisir quand je veux lire dans tes pensées. Quand c’est à l’intérieur de moi, je ressens tout. Et les émotions qui sont les plus puissantes, ce sont les dernières qui ont été vécues. Crois-moi, la mort, c’est horrible. C’est terrifiant. Froid. Solitaire. Plus le temps s’écoulait, et plus Natae remettait sa place dans le couvent en question. Une partie d’elle était plutôt satisfaite de savoir que les Anâmenésiennes tiraient les ficelles du gouvernement dans l’ombre. Elle y voyait un moyen d’accomplir ce pour quoi elle avait décidé de quitter les Élémentalames, de rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient dans ce monde. Pourquoi se cacher, si elles étaient plus puissantes que les humains ? Mari n'avait pas tort, dans le fond. Les armes dont disposait le peuple étaient pour certaines bien supérieures au pouvoir des sorcières. En se plaçant stratégiquement aux postes clés, il était cependant possible de prendre contrôle de l’armement et de renverser le statu quo. Au tour des humains de vivre en reclus, le temps serait venu pour les sorcières de s’asseoir sur le trône. La loi du plus fort, comme le voulait la nature. Mais quelque chose clochait. La stratégie de Nyx était intéressante, mais elle ne voyait pas l’intérêt de mettre en danger les sorcières sur le champ de bataille. Comment étaient sélectionnées les combattantes ? Au-delà de ça, le monde extérieur lui manquait terriblement. Elle n’avait pas vu le soleil depuis son arrivée ici, voilà maintenant 2 lunes. Séléné était portée disparue depuis l'arrivée de Natae, et elle aurait bien voulu lui poser quelques questions sur sa vie, sa relation avec sa sœur, et quand est-ce qu’elle lui avait révélé qu’elle était toujours vivante. Aucune autre sorcière de son couvent ne semblait avoir atterri ici. Le soir, dans sa chambre, elle se retournait sans cesse dans son lit. Ses doutes la tourmentaient, l’empêchant de trouver le sommeil. Elle décida qu’il était temps de tirer les choses au clair, ou au moins de poser ses questions à quelqu’un qui en saurait plus. Nyx. Elle sortit dans le couloir, et se dirigea vers la pièce de vie. Une sorcière avec qui elle n’avait jamais parlé se trouvait devant la porte qui séparait son dortoir du reste. — Il est tard Natae. Tu devrais être dans ta chambre, dit-elle. — J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes. — Retourne te coucher. Tu pourras le faire demain. La sorcière fit un pas de côté et se plaça devant la porte, barrant la sortie à Natae. Confuse, elle retourna dans sa chambre qui lui donnait plutôt l’impression d’être une geôle. Quelque chose lui échappait, et ça ne lui plaisait pas du tout. Son besoin de réponses ne devenait que plus pressant avec sa frustration grandissante. Son regard tomba sur son arme, posée sur le bureau. Elle ne s’en était pas servi depuis longtemps, les catacombes étant si dénuées d’énergie vitale. Elle l’agrippa, passant ses doigts sur la plume de corbeau qui était accrochée au manche. Les pétales de rose séchés que Mari lui avait offert reflétaient la pâle lumière de la lanterne. Si elle ne pouvait pas sortir du dortoir, qu’il en soit ainsi. Quelqu’un d’autre le ferait à sa place. Se plaçant au milieu de la pièce, elle fit tournoyer la faucille au bout de quelques centimètres de chaîne. La lueur émise par la petite flamme derrière la lucarne se courba, absorbée par la lame qui dansait. Natae continua d’absorber la lumière ambiante, se concentrant sur la chaîne qui cliquetai au bout du pommeau. Elle ferma les yeux. — Équilibre et précision, hein Mari ? Elle les rouvrit, et regarda ses mains qui avaient changé d’apparence. En se rapprochant de la lanterne, elle pouvait apercevoir son reflet dans la lucarne. Le visage d’Hélio lui souriait, à la place du sien. Natae avait découvert comment porter la lumière sur son propre corps quand elle était encore sur l’île des Élémentalames, mais n’avait jamais trouvé d’utilité à porter la peau de quelqu’un d’autre. En distordant les rayons lumineux qui se reflétaient sur elle, elle donnait l’illusion d’une apparence qui n’était pas du tout la sienne. Par chance, Hélio faisait la même taille qu’elle. Elle quitta la pièce et retourna dans le couloir. La sorcière la jaugea du regard, et Natae imita au mieux le sourire d’Hélio. Est-ce qu’il souriait bêtement à tout le monde, comme il le faisait avec elle ? — Qu'est-ce que tu fais ici à une heure si tardive ? Dépêche-toi de retourner dans ta chambre, dit la sorcière. Sans demander son reste, Natae baissa le menton et sortit du couloir. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait la chambre d'Hélio, mais elle n'était pas dans sa partie des dortoirs. Il dormait dans les chambres partagées, qui étaient probablement cachées dans un quelconque détour du dédale des catacombes. Elle rejoignit la pièce de vie, presque vide à une heure si tardive. Nyx était assise à une table, discutant avec une autre sorcière. Son regard se posa sur Natae, et elle lui fit un signe de la main pour lui dire de se rapprocher. — Hélio, tu tombes bien. Assieds-toi. La situation a évolué. Elle aurait voulu faire disparaître son déguisement avant de tomber sur Nyx. La chance n’était pas de son côté. Même si elle pouvait mimer l'apparence du garçon, sa voix était une autre affaire. Trop tard pour faire marche arrière, Natae devrait se contenter de répondre le strict minimum en imitant son timbre au mieux. Elle s’assit face à la matriarche, et remarqua quelques lettres posées sur la table. — Comment se passe l’initiation de Natae ? demanda Nyx. — Bien. — Est-ce que tu penses qu’elle a atteint un niveau suffisant ? Suffisant, pour quoi ? — Oui. Nyx plissa les yeux, visiblement agacée. — Hélio, je sais que tu n’es pas à l’aise avec ton rôle, mais le contrat était clair. Tu peux déjà t’estimer heureux d’avoir cette chance. Ta place ici est un cadeau, et nous pouvons continuer de fermer les yeux sur tes origines, à condition que tu remplisses ta part du marché. Nous faisons preuve de largesse envers toi, nous attendons ta gratitude en retour, ainsi que ta fidélité. La situation a évolué, et malheureusement le planning doit être accéléré. Le conflit s’envenime sur le front, et nous aurons besoin de Natae plus tôt que prévu. Demain sera la nouvelle lune. Nous pratiquerons le rituel, si tu estimes qu’elle est prête. Au lieu de trouver des réponses, de nouvelles questions se bousculèrent dans sa tête, prenant la place des doutes qu’elle essayait d’éclaircir. Un contrat ? Un marché ? Un rituel ? La matriarche la dévisageait en silence, les lèvres pincées. — Alors ? — Oui, ça ira, répondit Natae. — Assure-toi qu’elle reste d’une bonne disposition jusqu’au rituel. Son âme ne doit pas être teintée d’émotions négatives avant le dernier moment. Tu peux te retirer. Elle se leva sans répondre et retourna vers les dortoirs. Se retenant de courir, elle essayait de contenir les émotions qui bouillonnaient en elle. La confusion, d’une part, mais surtout la frustration. Elle aurait dû essayer de poser plus de questions. Sa fierté avait pris le dessus, et son premier réflexe avait été d’essayer d’impressionner Nyx. Elle se précipita dans le couloir qui menait à sa chambre, prétextant à la sorcière qui se tenait devant la porte qu'elle avait oublié quelque chose. Elle rejoint sa chambre et claqua la porte avant que les premières larmes ne perlent sur ses joues. HÉLIO Plus tôt dans la soirée, une supérieure avait appelé Hélio pour lui demander de récupérer la faucille de Natae. Avare en détails, elle n’avait pas expliqué les raisons de sa demande, et avait préféré lui expliquer que sa requête était un ordre. Il était parti visiter Natae dans sa chambre, cherchant des excuses pour lui emprunter sa lame. Connaissant la sorcière, elle ne se laisserait pas faire facilement, et il allait devoir faire preuve d’une bonne dose d’imagination pour inventer un mensonge plausible. Alors qu’il se rapprochait de la chambre de son amie, il la vit retourner à l’intérieur. Il colla son oreille à la porte, et l’entendit murmurer quelque chose à propos de sa sœur, Mari. Mauvais timing, Hélio était presque sûr que s’il la dérangeait maintenant, elle serait de mauvais poil. Il réfléchit à une nouvelle approche, un autre moyen de récupérer son butin sans que Natae ne se doute de quelque chose. Des pas se rapprochaient de la porte, elle allait ressortir de la pièce. Il recula d’un bond et se cacha dans un recoin du couloir. Sous ses yeux ébahis, il se vit sortir lui-même de la chambre de Natae, et se regarda s’en aller. Peu importe ce qu’elle manigance. Il se glissa à l'intérieur, et fut bien déçu de trouver la salle vide. Rien sur le bureau, et rien sous le lit. Le plus simple aurait été de lui voler la faucille, mais apparemment ce ne serait pas si facile. Perdu pour perdu, il se résolu à attendre son retour, et il trouverait bien un moyen de la convaincre. Ou peut-être de la faire chanter, même si l’idée le rebutait. Les minutes passaient, et Natae ne revenait pas. Puis la porte se rouvrit. — Ah te revoilà, dit Hélio. Natae sursauta en poussant un petit cri, puis s'empressa de passer une main sur ses joues humides. — Pas mal, dis donc, c’est super ressemblant. Il manque juste un grain de beauté dans mon cou, mais sinon c’est top. Tu fais souvent ça ? Il la fixa du regard et ses yeux scintillèrent. Il perçut en elle ses doutes, son stress. Mais surtout sa panique. Des images se formèrent dans son esprit, une discussion avec Nyx. Le rituel, demain. Et surtout, Natae qui disait qu’elle était prête. Elle posa sa faucille sur le bureau avant de se retourner vers Hélio. — Je te donne 5 secondes pour t’expliquer, avant que je m’énerve, dit-elle. Un vent de panique soufflait dans son esprit, le château de cartes menaçait de s'effondrer. — Merde. Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Enfin non, je suis désolé, déjà. Excuse-moi, Natae. Promis, je voulais t’en parler. Ça me ronge de l’intérieur depuis ton arrivée mais je n’avais pas le choix. Je pensais que j’avais le temps, que j’allais trouver une solution. Il avait trouvé plusieurs idées pour amener le sujet de la faucille dans la discussion, mais aucune pour parler du rituel. Démuni, il avait l’impression de regarder son monde s’effondrer autour de lui. Il voulait s'excuser, s'expliquer, lui apporter des réponses. Tout en même temps. Il ne voulait pas perdre Natae. Il ne pouvait pas perdre sa seule amie. Et pourtant, il se savait en tort, depuis le début. Sa culpabilité le rongeait. — Arrête. Commence par le plus simple : qu’est-ce que tu fous dans ma chambre. Sois honnête. Je veux bien te donner une chance, mais tu dois jouer franc jeu. Trop tard pour mentir. — On m’a demandé de venir récupérer ta faucille. Je pensais venir te parler, te demander gentiment de me la prêter. Je ne savais pas pourquoi elle la voulait si tôt, mais vu ta petite discussion avec Nyx, ça me semble plus clair. Elle veut s'assurer que tu ne va pas faire capoter le rituel de nouvelle lune. Je pensais qu’on avait plus de temps. Bref, je venais te voir, et je t’ai vu sortir de la chambre. Enfin, je me suis vu sortir de ta chambre, alors j’ai décidé d’attendre ton retour pour savoir à quoi tu jouais. — Le rituel. Explique. Hélio baissa ses yeux larmoyants, cherchant ses mots. L’heure était venue. Depuis des jours, il sentait les mâchoires de son double-jeu se refermer sur lui. Son petit manège aurait pu fonctionner sans problème si Natae était comme les autres sorcières. Mais il ressentait envers elle quelque chose de différent. Elle ne le jugeait pas. Elle le respectait, même. — Tu vois le rituel qui prend place les soirs de pleine lune ? Pour communiquer avec les sœurs perdues ? Le feu violet, faut voir ça comme une porte vers le monde d’après. A la pleine lune, on peut faire venir les âmes cachées derrière le voile vers nous. A la nouvelle lune, on peut pousser des âmes vers l’autre côté. De ce que j’en sais, ça permet de préparer des nouvelles combattantes. Je n’ai jamais vu ce deuxième rituel de moi-même, c’est plutôt rare et personne n’y assiste à part Nyx et certaines supérieures. — Quel est le rapport avec moi ? — Avant ton arrivée, j’étais le prochain sur la liste. Et puis la matriarche a changé d’avis, va savoir pourquoi. Elle m’a dit que tu étais un cadeau du ciel, que tu serais parfait pour les combattantes. Je crois qu’elle avait eu une lettre d’Hecate qui lui chantait tes louanges, ta maîtrise des éléments qui dépasse de loin les capacités des autres sorcières. — Et donc j’ai pris ta place dans la liste d’attente ? — En quelque sorte. Nyx m’a dit que je serais chargé de ta préparation. Il fallait que tu apprennes l’anâmenèse, au moins les bases, pour que ton âme soit plus fiable. Plus facile à manier. Si tout se passait comme prévu, alors tu serais la prochaine victime du rituel et on m’a promis qu’on me laisserait tranquille en échange. — Victime ?! Hélio failli s’étouffer. Il en avait déjà trop dit, ses mots lui échappaient. Mais il n’arrivait pas à mentir, pas à elle. Trop tard pour faire marche arrière. — Écoute-moi Natae, je t’en supplie, ne m’en veux pas. Au début, j’étais d’accord avec son marché. Je ne veux pas mourir. J’ai trop peur. J’ai vu derrière le voile, je sais ce qu’on ressent dans les derniers instants. Il éclata en sanglots et essaya tant bien que mal d’en étouffer le bruit. Du coin de l’œil, il aperçut les poings serrés de Natae. Il n’osait plus la regarder dans les yeux. — Continue. — Le rituel, de ce que je sais, consiste à séparer ton âme de ton corps, et à la projeter de force de l’autre côté. Ton corps restera ici, mais tu seras coincée derrière le voile. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite, mais je suppose qu’ils veulent tes pouvoirs pour se battre. Et peut-être qu’ils n’ont pas le temps de te former au combat, j’en sais rien. — La matriarche veut... mon crâne ? Elle veut faire de moi une arme ? — Tu aurais dû dire à Nyx que tu n’étais pas prête. C’est ce que moi je lui aurais dit. Quand j’ai appris à te connaître, j’ai changé d’avis, Natae. Je ne veux pas te perdre. Je sais que je ne suis pas bien placé pour te dire ça, mais je te demande de me croire. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui ne me juge pas, tu sais. Les autres sorcières portent un masque, elles sont polies avec moi, mais je sais qu’en leur for intérieur, elles se disent toutes que je n’ai rien à faire ici. Toi, tu es différente. J’ai essayé de changer d’approche, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te ralentir. Pour gagner du temps. J’ai essayé de te déconcentrer pendant tes entraînements. J’ai essayé de te donner de mauvais conseils. Mais tu progressais trop vite, et je ne savais plus comment t’arrêter. Je ne pouvais pas te dire la vérité. — C’est tout ? — S’il te plaît Natae, ne me déteste pas. — Lève la tête, Hélio. Regarde-moi dans les yeux. Il se redressa, les joues humides. Ses yeux scintillèrent. Elle voulait tout détruire. Sa chambre, la matriarche, le couvent. Tout. Son sang bouillonnait dans ses veines à l’idée d’avoir été bernée de la sorte. Elle regardait Hélio qui pleurait, mais elle ne ressentait pas de haine envers lui. Elle éprouvait plutôt de la pitié. Est-ce qu’elle aurait fait pareil à sa place ? Aucun doute. Elle aurait sacrifié n’importe qui pour survivre. Sauf Mari, peut-être. Dans son esprit, des images lui parvenaient de l’imaginaire de Natae. Elle courait, dehors, dans une forêt. Et il était à ses côtés. — Tu veux t’enfuir ? Ça ne marchera jamais, tu sais. Elles te retrouveront. Les corbeaux te suivront partout et elles te traqueront. Et ça, c’est si tu arrives à sortir d’ici. Les images continuaient de se former à toute vitesse dans sa tête, et se projetaient dans l’esprit d’Hélio. La salle du rituel. Du sang sur les murs. Sa sœur qui lui tendait la main. Son esprit s’emballait en imaginant toutes les échappatoires possibles. — Je vais me battre Hélio. Et si tu veux te faire pardonner, tu peux te battre avec moi. Je n’ai pas besoin de ce couvent. Pas besoin de ces sorcières. Je tracerai mon propre chemin. Mais j’ai besoin de toi. Elle fixait son regard avec ardeur. Il écarquilla ses yeux qui scintillaient toujours. — T’es complètement malade, murmura-t-il. — Dis-moi plutôt comment je peux envoyer une lettre discrètement. Je suppose que les supérieures lisent tout le courrier sortant ? NATAE Elle se trouvait dans la pièce du rituel, avec Séléné et une autre sorcière, plus vieille, qu’elle reconnue comme une des supérieures. La journée s’était passée dans le calme, et Natae avait feint la docilité et l’ignorance. Après le repas, la sœur d’Hecate avait refait surface comme par magie et lui avait demandé de la rejoindre, et de venir seule. Hélio était resté dans le réfectoire, regardant son amie partir sans rien dire. Comme convenu, elle lui avait confié sa faucille après la discussion de la veille. Peut-être qu’il avait raison, peut-être qu’elle était folle. Mais elle n’avait pas d’autre plan. Il fallait que ça marche, et elle avait besoin de lui. — Ma fille, je suis fière de toi. Comme ma sœur, je suis impressionnée par tes capacités, dit Séléné. Natae l’écoutait en silence, sentant sa rage monter. Elle essayait de se contenir, au moins pour l’instant. Il lui fallait gagner du temps. — Cette soirée sera la plus importante de ta vie. Il est temps pour toi d’accomplir ton destin, et de rejoindre les rangs des combattantes. Nous n’avons pas pu en discuter avant, et je suis navrée de ne pas avoir pu passer plus de temps avec toi, mais la situation est compliquée. Nous avons besoin de ton aide. Elle aurait arraché le sourire confortant que Séléné portait, si elle pouvait. — Que va-t-il m’arriver ? — La plus belle chose qui peut arriver aux sœurs de ce couvent. La consécration de tes années de pratique. La reconnaissance que tu es une sorcière digne de ce nom. — Je manque sûrement de recul, mais je suis tentée de penser que tuer ses meilleurs éléments, ce n’est pas une stratégie très viable pour la longévité du couvent. La façade chaleureuse de Séléné disparue pendant un instant, et elle jeta un regard en biais à la supérieure qui se terrait dans un coin de la pièce. — Que veux-tu dire par là ? — Je ne suis pas dupe, ni niaise. Vous devriez avoir honte de souiller ainsi l’image de Séléné. Ayez au moins le courage de montrer votre vrai visage, Nyx. Cette mascarade a assez duré. Sa silhouette se déforma, et l’apparence de Séléné disparue. Nyx pris sa place, portant un crâne dans sa main. — Quelle remarquable perspicacité. Ne sois pas vexée. Pardonne-moi, je pensais que prendre l’apparence d’une sorcière Élémentalame serait plus rassurant pour toi. Peut-être que j’avais tort. — Je ne suis pas vexée. Je suis déçue. Déçue qu’une matriarche comme vous, qui a toutes les cartes en main pour changer la donne, se contente de se soumettre à l’ordre établi. Vous êtes une fraude, indigne de votre poste. Comme toutes les autres. Vous vous contentez de votre titre ridicule, feignez d’avoir le contrôle de la situation, mais vous préférez sacrifier vos propres filles plutôt que de vous mettre en danger. Et pourquoi ? Pour un conflit qui ne nous concerne même pas ? — Qui t’a dit ça ? Hélio ? — Hélio n’a rien à voir avec tout ça. Vous croyiez vraiment que j’avalerai votre mensonge ? Séléné ? La jumelle d’Hecate, mais qui fait la moitié de son âge ? Depuis combien de temps est-elle morte ? Nyx fit un signe de tête à sa comparse, qui tendit les mains devant elle. Natae sentit son corps se raidir. Elle essaya de faire un pas en arrière, pour s’éloigner de la matriarche, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle sentit une autre présence dans sa tête, comme si quelqu’un s’immisçait dans son esprit. — Il suffit. Ton insolence n’a pas sa place en ce lieu sacré. Tu en a assez dit. Faisant volte-face, elle se rapprocha du cercle entouré de torches. Comme pour le rituel de pleine lune, elle frotta un charbon incandescent sur les herbes séchées et les fleurs disposées au sol. Une flamme apparue et grandi, prenant une teinte violacée. Natae voulait répondre, mais elle n’arrivait plus à ouvrir la bouche. Malgré elle, elle fit quelques pas pour se rapprocher du feu. Elle senti la peur qui montait en elle. La panique, à l’idée qu’Hélio la trahirait. Que leur plan allait échouer. D’une oreille, elle entendit un coassement au loin. Nyx se posta face à Natae, et posa sa main sur son front. Une sensation étrange lui parcourut le corps, comme si elle était prise de fourmis. Elle eut l’impression que sa conscience se faisait arracher de son propre corps, et qu’elle regardait la scène depuis l’extérieur. Une étreinte glacée, entre ses tempes, venait la tirer en avant. Elle se sentait de plus en plus éloignée de son enveloppe et se voyait elle-même, debout face à la matriarche. Un corbeau fit irruption dans la salle avec un coassement sonore, portant dans ses griffes une faucille à chaîne. Voltigeant dans la pièce, il lâcha son butin aux pieds de Natae avant de foncer en piqué sur la supérieure. Il lui lacéra les yeux à l’aide de ses griffes, lui arrachant un cri de douleur et la forçant à reculer. Acculée contre le mur, elle ne pouvait pas s’échapper de l’oiseau qui continuait de lui griffer le visage. Natae sentit sa force lui revenir et l’autre présence disparu de sa tête. Elle leva brusquement les bras, repoussant la matriarche. Surprise, Nyx lâcha prise. La jeune sorcière eut l'impression que son esprit revenait en elle comme un élastique qu'on relâchait après l'avoir distendu et se pressa de ramasser son arme à ses pieds. Le corbeau vint se poser à côté d’elle, et il grandit pour reprendre la forme d’Hélio qui portait dans sa main un petit crâne d’oiseau. — Pfiou ! — Toi. J’ai eu tort de te faire confiance, petit effronté, dit Nyx en grinçant des dents. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a bien longtemps. Les sorcières impures n’ont rien à faire dans un couvent. D’un geste sec, Natae abattit sa faucille qui fendit l’air et frôla la joue de Nyx, arrachant un filet de sang. La lame continua son chemin et atterri dans les flammes qui rugissaient à côté de la matriarche, absorbant les exaltations violettes. Dans le coin de la pièce, l'autre sorcière hurlait de douleur en se tenant le visage. — Petite garce ! Tu n’as pas conscience de la gravité de ce que tu es en train de faire. N’oublie pas ta place. Tu n’es qu’une sorcière amateure, une moins-que-rien. Sans couvent. Sans communauté. Comme toi, Hélio. Nous vous avons recueilli et avons fait preuve de grâce. Espèces d'ingrates ! — J’ai tout à fait conscience de la gravité de mes actes, rassurez-vous. Et je n’ai aucun problème à m’opposer à vous. Ou à ce couvent. Ou aux sorcières. Votre volonté de suivre la doctrine à la lettre vous mènera à votre perte, et je n’ai pas envie de vous suivre dans votre folie. — Tu ferais bien de te remettre en question, reprit Nyx en portant sa main à sa joue sanguinolente. Il n’est pas encore trop tard pour faire marche arrière, je saurais te pardonner. C'est ta dernière chance. Tu es jeune et immature. Il en va de même pour toi, Hélio. Tu ne rends pas compte de la clémence qui t'es accordée au sein de ce couvent. Vous pensez savoir comment fonctionne le monde, mais vous vous trompez. Ramenant sa lame à elle, Natae regarda les reflets violets qui dansaient ça la surface de la faucille. — Peu m’importe. — Et tu comptes la suivre dans sa folie, toi qui ne sait même pas rentre en anâmnèse avec une autre sorcière ? Tu n'es rien de plus qu'une erreur dans l'histoire des sorcières. Une ignonomie que les années effaceront. Ses genoux tremblaient. Cette fille était vraiment complètement malade. Mais peut-être que la folie, c'était ce qui lui manquait. Pour la première fois, Hélio avait l'impression d'être le maître de son propre destin et d'enfin faire ses propres choix. Il ne voulait plus se plier aux ordres des autres sorcières, dans l'espoir d'obtenir leur approbation. Il suivrait Natae, même si elle avait manifestement décidé de les condamner tous les deux. — Allez vous faire foutre, vous et toutes les autres sorcières. Je vous laisse leur passer le message. — Nous nous ferons notre propre place, avec ou sans vous. Nous ne nous soumettrons pas aux humains, continua Natae. — Vous ne connaissez rien du fonctionnement de ce monde. S’opposer à l’équilibre que nous avons construit reviendrai à rompre la stabilité précaire entre les humains et les sorcières. Tout s’effondrerait. — Alors qu’il en soit ainsi. Nous reconstruirons un nouveau monde sur les cendres de l’ancien, dit Natae. Elle fit tournoyer sa faucille, faisant danser les flammes violettes autour d’Hélio et elle. Leur plan ne pouvait même pas être qualifié de bancal. Elle ne savait pas ce qu’ils trouveraient de l’autre côté du voile, mais c’était le seul endroit où les sorcières ne pourraient pas les suivre à la trace. Si Nyx voulait l’envoyer dans le monde d'après, elle le ferait selon ses propres conditions. De son plein gré, d’une part, et en possession de son corps, d’autre part. Laissant le feu former un tourbillon autour d’eux, Natae regarda Hélio qui lui souriait. Le brasier se répandit à leurs pieds, et ils se laissèrent engouffrer par sa douce chaleur. — Merci, Hélio. — J’espère qu’on n’est pas en train de faire la plus grosse connerie de notre vie. MARI Un corbeau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Elle se leva de son bureau, ouvrit la lucarne et le laissa entrer. Il déposa la lettre qu’il portait dans son bec. D’une main, Mari lui caressa le crâne en souriant. Mari, ma chère sœur. Désolée d’avoir attendu si longtemps. Je ne savais pas comment te le dire. Ou même si je devais te le dire. J’ai survécu au duel. Je me suis échappée. Hecate m’a envoyée dans un couvent à Paris, dans les catacombes. Tout va bien pour moi. Tu me manques, et j’ai hâte de te retrouver. Ta sœur qui t’aime - Natae. Elle passa ses doigts sur le papier, incrédule. Sa sœur était donc toujours vivante. Des vagues de soulagement envahirent son cœur. Sa jumelle n’avait pas pour habitude d’être si brève et succincte. Elle cachait quelque chose. En bas de la lettre, une partie décolorée attira son attention. Une trace grisâtre semblait recouvrir la blancheur du papier. Mari essaya de gratter avec son ongle, plongée dans ses pensées. Sous son toucher, la tâche se dissipa dans un reflet lumineux. Les matriarches nous mentent.
- 18 May, 2026
#6 - Incube
C'est la semaine 5 du challenge, et je suis pas du tout retard (j'étais en vacances lâchez-moi la grappe). Rien à voir avec la vibe de la semaine dernière, j'ai voulu tenter autre chose. Quelque chose de plus simple, autant d'un point de vue écriture que concept. Pour les lecteurs assidus, avez-vous trouvé les petits secrets de la #5 ?🤔 Il y a plusieurs fins, vous savez... Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Nostromo Thème 2 : Excentrique Thème 3 : 🎽 · 🤿 · 📦 · 🧿Contrainte : Se passe au 20ème siècle J'ai pris le thème 2 parce que les autres m'inspiraient moyennement (je savais même pas ce que c'était Nostromo avant de chercher ça sur Google, honte à moi faut croire que je suis un faux nerd). Musique d'ambiance : Uncle ACE – Blood Orange #6 - Incube William s’installe sur un des tabourets du bar. Les lumières néons orangées diffusent sous le comptoir une atmosphère chaleureuse, accompagnée par les plantes luxuriantes parsemées dans la pièce. La voix de Chaka Khan résonne contre les murs vitrés, chantant This Is My Night à travers des hautparleurs. A cette heure tardive, seuls quelques clients de l’hôtel Plaza sont encore présents pour terminer une quelconque discussion et essayer de clôturer leur deal. De son côté, William a simplement envie de profiter d’un cocktail pour mettre un point d’orgue à sa longue journée de négociation. — Bonsoir monsieur, désirez-vous commander quelque chose ? — Un martini, s’il vous plaît. Le barman repart s’affairer auprès des bouteilles, et William surprend le regard d’un autre homme, à quelques sièges. Il se redresse, remet sa veste de costume noire d’aplomb et s’assure que sa cravate n’est pas de travers. Le cocktail arrive dans un verre haut et triangulaire, accompagné de deux petites olives. Il le sirote en s’autocongratulant des discussions qui ont eu lieu plus tôt. L’affaire n’est pas encore dans le sac, mais les échanges sont dans la bonne voie, estime-t-il. Cela fait maintenant 2 jours qu’il est à New York, et il n’arrive décidément pas à se faire au rythme de cette ville. Tout est trop bruyant, trop rapide. Il se rassure en se disant qu’il ne lui reste que quelques nuitées avant de pouvoir rentrer chez lui, et retrouver le calme de la campagne. Il feuillette le journal devant lui, en date du 8 Août 1985 et termine son cocktail, en savourant les olives imbibés de martini. Quelques minutes plus tard, le barman lui sert un second martini. — Offert par ce monsieur, dit le barman en tendant la main vers l’autre homme. William le regarde et incline le menton en guise de remerciement, à la fois surpris et curieux. Bientôt, l’autre personne se lève et l’approche. — Pardonnez-moi l’intrusion. Seriez-vous ouvert à partager un cocktail ensemble ? — Je suppose que oui. Comment refuser un peu de compagnie, répond William. L’homme s’assied à ses côtés. Il porte un costume gris agrémenté d’une chemise avec un motif floral. Ses cheveux sont gominés et il arbore une moustache fournie et entretenue. Il lui tend la main. — Harold, enchanté. — William, mais la plupart de mes amis m’appellent Bill. — Vu votre costume, je suppose que vous êtes ici pour les affaires ? — Exact. Je travaille sur un deal depuis quelques mois, et les négociations vont bons train. Il m’était nécessaire de venir sur place quelques jours. Et vous ? Harold observe le visage de William, sa calvitie naissante et sa barbe qui commence à repousser en fin de soirée. Une alliance sur sa main gauche. Une montre suisse sur son poignet, qui vaut probablement une petite fortune. — Oh Bill, que pensez-vous de nous tutoyer ? J’habite dans le quartier, mais je viens souvent déguster un cocktail dans ce bar. J’apprécie l’ambiance, la décoration et la musique qui règnent ici. L’effervescence des affaires qui se prolongent dans la nuit. Je travaille à Wall Street, il m’est toujours utile de savoir ce qui se trame en fond. William se sent tendu. Est-ce que cet homme est un espion industriel ? Souhaite-t-il lui dérober des informations pour prendre l’avantage sur les marchés avant la vente ? Pourquoi son regard est-il si perçant ? — Je vois. Vous... Tu apprécies vivre ici ? Cette ville est si intense, je me sens comme noyé, avança William. — Je ne pourrais m'imaginer vivre ailleurs. Je me nourris de toutes ces personnes, ces différences, de l’intensité du quotidien, la découverte à chaque tournant. D’où viens-tu ? — J’habite une petite maison dans le Colorado, avec ma femme, Shirley, et nos deux enfants. Nous nous sommes mariés juste après le lycée, il y a déjà 15 ans maintenant. J’y retourne après-demain, et j’ai déjà hâte de retrouver le calme des montagnes. William fait tourner la bague sur son annulaire d’un pouce, visiblement perturbé. — Tu ne portes pas d’alliance, pas de chance en amour ? continue-t-il. — Je ne pense pas être particulièrement malchanceux. J’ai eu mon lot de rencontres et d’aventures, mais ma disposition carriériste a sûrement freiné mes desseins de mariage et de famille. Ma situation est un peu... compliquée. William essaye de maintenir le regard dardant de son compagnon mais ses yeux bleus le transpercent. L’intensité qui flotte entre eux ne colle pas avec les futilités qu’ils échangent oralement, quelque chose se joue sous les mots. — Je vois. Enfin, je pense comprendre. Je ne pourrais pas vivre sans ma femme. Elle est une présence nécessaire dans ma vie que je n’échangerai pour rien au monde. Tu dis que ta situation est compliquée, et pardonne moi l’intrusion, est-ce que tu veux dire que tu es divorcé ? Il veut désamorcer la tension naissante, refroidir l’atmosphère avant qu’elle ne s’embrase. Harold le fixe en silence quelques secondes, faisant tourner les olives dans son verre avant de répondre. — Non, pas divorcé. Il sort le cure-dents du verre et apporte une olive à sa bouche. Sans lâcher William du regard, il glisse sa langue sous l’olive et la tire dans sa bouche. Un silence gêné s’installe. Le temps semble s’étirer pendant qu’Harold mâche et avale. — Excuse-moi de ma curiosité mal placée, je ne voulais pas te placer en porte-à-faux. — Nul besoin de t'excuser, Bill, je ne suis pas gêné. Il sent ses joues chauffer, et se demande brièvement s’il est en train de rougir. William essaye de se concentrer sur la discussion, ou même sur son cocktail, mais il n’arrive pas à décrocher son regard. Il se surprend même à jeter un coup d’œil aux lèvres humides d’Harold, et aux quelques poils qui émergent de sa chemise. Il repense à Shirley, à ses enfants, si loin de lui. Il pense à cette passion qu’il a perdu avec les années. Le lit qui est devenu froid. — Malheureusement mon verre est vide. Que diriez-vous d’un dernier verre ? William n’arrive pas à répondre, n’arrive pas à se décider. Des pensées se bousculent dans sa tête. Il est tard, et il est fatigué. Il serait plus sage de retourner dans sa chambre pour se reposer. Mais au diable la sagesse. — Avec plaisir. — Deux Blue Lagoon, s’il vous plaît, dit Harold au barman avec un clin d’œil. — Blue Lagoon ? — Tu ne connais pas ? C’est délicieux. Peut-être un de mes cocktails préférés. — Navré messieurs, nous n’avons plus de Curaçao. Est-ce que je peux vous proposer autre chose ? répond le barman. William réussi à décrocher son regard et observe les nombreuses bouteilles disposées sur les étagères. Peut-être se laissera-t-il tenter par un bourbon. Sans glace, bien sûr. — Bill, j’ai de quoi nous préparer ces cocktails chez moi. Bien sûr, je comprendrai que tu sois trop fatigué, mais je t’assure que j’habite à deux pas d’ici. J’aimerai te faire découvrir ma recette. Maintenant, il en est sûr, ses joues sont empourprées. Son cœur accélère. La bonne réponse, la seule réponse, serait de poliment refuser et d’aller se coucher. — Pourquoi pas.Harold referme la porte d’entrée derrière lui. Le hall donne sur une cuisine, à gauche, et un rideau cache un salon luxurieux. William dépose sa veste sur le porte-manteau, et pénètre dans la pièce de vie. Des canapés beiges forment un arc de cercle et s’imposent sur un tapis oriental. La pièce est faiblement éclairée par de petites lampes réparties sur des commodes en bois. Une grande fenêtre donne sur la ville, qui scintille dans la nuit. — Bienvenu chez moi. Installe-toi là ou bon te semble. Harold emboîte le pas à son invité et se dirige vers une platine, dans un coin de la pièce. Il y place un vinyle, et une musique de jazz envahi la pièce. William s’installe dans un canapé, partagé entre le malaise d’être ici, et l’appréciation de la décoration si chic et maximaliste. Des tableaux qu’il ne reconnaît pas sont accrochés aux murs, les commodes et consoles sont affublées de divers bibelots. Chaque détail semble millimétré. — Excuse-moi quelques instants, je vais préparer nos verres. Il retourne dans le hall et referme le rideau. Sous la musique, un peu trop forte, William jure entendre un clic. Dans la cuisine, Harold attrape la vodka et le curaçao. Il presse un citron pour en extraire le jus. Rassemblant l’ensemble des ingrédients dans un shaker, il le secoue vigoureusement avant de verser le résultat dans deux grands verres. Il attrape une petite bouteille brune et en tire un comprimé qu’il écrase sur le plan de travail, avant de verser la poudre dans un des deux verres. Il ajoute des glaçons, deux pailles, et ramène les verres au salon en se glissant entre le rideau et le mur. — Et voici. N’hésite pas à utiliser la paille pour le siroter, dit-il en s’installant à son tour sur le canapé. — Merci bien. Parle-moi des photos sur la console, qui est cet homme avec toi ? — Gary. Un très bon ami, mais la vie a décidé de nous séparer. Comme je te disais, c’est compliqué. Désolé pour la chaleur, la climatisation est un peu en berne ces derniers jours. Harold détache un bouton de sa chemise en fixant son compagnon du regard. William hésite, mais il n'a pas particulièrement chaud et décide de ne pas suivre. Il prend une gorgée du cocktail. Le liquide bleu lui rafraîchi la gorge et les notes d’agrume viennent titiller ses papilles. — Il vivait ici avec moi, par le passé. Mais ce n’est plus possible désormais. N’en parlons plus. Que penses-tu du Blue Lagoon ? — C’est... différent. Mais je ne dis pas ça négativement. J’aime bien, je crois. Mes félicitations au chef. Il esquisse un sourire et Harold plante à nouveau ses yeux dans les siens en rigolant. — Ravi que ça te plaise. J’en déduis que tu es friand de nouvelles expériences ? Ou peut-être que je m’avance. — Je ne sais pas si j'utiliserai le mot friand. Je pense que... Toutes les aventures ne sont pas forcément bonnes à prendre. — La voix de la sagesse... Parfois, il peut être bon de l’ignorer, tu sais, répond Harold. Se laisser aller avec l’instant présent. Vivre. William sent une goutte de sueur perler sur son front. Peut-être qu’il a chaud, finalement ? L’alcool lui monterait à la tête ? Son cœur accélère. — Je m’excuse encore pour la chaleur ici, j’aurais dû te prévenir. — Non tout va bien. C’est mon costume qui tient chaud. Je l’ai fait tailler sur mesure en Italie, mais je pense que j’ai eu affaire à un charlatan. Il m’a vendu de la soie, mais j’ai l’impression que la matière retient la chaleur. Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. — C’est intéressant, répond Harold. Il tend la main et laisse glisser un doigt le long de la cuisse de William. Son ongle frotte sur les mailles serrées du pantalon. Sous le textile, il sent les muscles qui se contractent et William resserre les genoux. — Je... Pardon, je me suis emporté, dit Harold en retirant sa main. La vision de William commence à se troubler. Il sent son cœur qui s’emballe et son corps qui transpire. Il a chaud, sans avoir chaud. Des fourmis parcourent son dos et son cerveau s’emballe. Shirley. La maison. Mais bientôt, il n’arrive plus à penser à autre chose que le toucher d’Harold, court mais tellement intense. Ces palpitations qu'il n'a pas ressenti depuis des années refont surface. Il le regarde prendre une gorgée. Ses yeux sont captivés par les siens. Il fixe sa pomme d'Adam qui effectue un aller-retour lorsqu’Harold dégluti. La musique noie ses oreilles et il ne s’entend plus penser. Il desserre les jambes. — On dirait que j’ai fini mon verre, dit Harold. Il fait glisser un glaçon dans sa bouche et, sans baisser les yeux, le fait tourner avec sa langue. Elle danse autour du cube de glace, comme un prédateur qui joue avec sa nourriture, avant que sa mâchoire ne se referme. William ouvre la bouche, pour dire quelque chose, n’importe quoi, puis se ravise. Il regarde Harold se rapprocher de lui sur le canapé. — Tu sens bon, de si près. C’est une eau de toilette italienne, aussi ? Harold se penche en avant et niche son nez dans le cou de William. Il inspire. Sa moustache frotte sur son cou. Il incline la tête en arrière et pose sa langue contre la mâchoire d’Harold. Les poils de sa barbe, qui dépassent d’à peine quelques millimètres, en picotent le bout. William sent le parcours glacé de la langue qui remonte vers son oreille et est pris d’un frisson. Des questions se bousculent dans sa tête mais il n’arrive pas à les saisir. Il doit y mettre un terme, et pourtant il ne fait rien. — Harold, je pense que... Il ne le laisse pas finir sa phrase, et pose un index sur sa bouche. Le signe universel du silence. Il rapproche sa bouche de son oreille. — Je pense qu’il n’est plus nécessaire de parler, murmure-t-il. En mâchouillant son lobe, il glisse sa main sur la chemise de William et en défait les boutons un par un. Il la glisse à l’intérieur et caresse son torse, sentant sa toison sous ses doigts. Chaque inspiration est plus rapide que la précédente. Plus courte. Des fourmis occupent son cerveau et sa vision est de plus en plus trouble. Il a l’impression que son cou se resserre. La langue de Harold contre son oreille et sa main contre son corps prennent possession de sa tête et il n’arrive plus à se concentrer sur rien. Il transpire, sans avoir chaud. Il veut agir, mais il veut tout autant rester comme il est et s’abandonner dans l’instant. Il n’a plus du tout envie d’y mettre un terme. Les sensations sont exacerbées. — Laisse-toi guider. Harold se relève, se place face à William et se met à genoux. Après quelques minutes, Harold se redresse, passant sa langue sur sa moustache pour la nettoyer. William halète, la tête en arrière. Il attrape les pans de sa chemise et en remet les boutons. — Je... Wow... Harold ne répond pas. Impassible, il se dirige vers le hall d’entrée et écarte le rideau d’une main, dévoilant un caméscope qui se cachait dans l’interstice entre le tissu et le mur. Il appuie sur quelques boutons et en éjecte la cassette. — C’est drôle, c’est toujours décevant. Trop court, dit-il. — Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? D’un geste rapide, Harold attrape quelque chose et se retourne vers William. D’une main, il montre la cassette, et de l’autre, il pointe un pistolet sur son invité. — Soyons brefs, veux-tu ? Tu connais cet appareil ? C’est un caméscope Betamovie. Une petite merveille de technologie japonaise, sortie tout récemment. Tu savais qu’il était désormais possible, pour une personne lambda, de filmer son quotidien comme au cinéma ? Je me demande ce que ta femme pourra bien penser de cette vidéo si elle la voit. Shirley, c’est ça ? Quelle déception. Un mari si exemplaire, si parfait, qui se laisse aller à des plaisirs charnels pendant ses voyages d’affaire. Avec un autre homme de surcroît. — Je vais te tuer. — Attention à ce que tu dis, répondit Harold en agitant le pistolet. C’est moi qui parle, maintenant. Cette vidéo restera en ma possession, si tu respectes mes conditions. Tu m’enverras de l’argent, tous les mois. J’attendrai le chèque dans ma boîte aux lettres, et s’il ne me parvient pas, j’enverrai des copies de cette cassette à ta femme, mais aussi à ton employeur. — Tu bluffes. Tu ne sais ni où j’habite, ni mon employeur. — Tu travailles pour Exxon. Dommage, dans ta confiance tu as laissé ton portefeuille dans la poche de ta veste. J’y ai jeté un œil pendant que je préparais les cocktails. Ton badge d’employé m’a donné toutes les informations nécessaires. J’ai aussi l’adresse de ta maison, grâce à ta carte de donneur de sang. Très noble de ta part, soit dit en passant. Mes félicitations, William Miller. Je saurais forcément trouver quelqu’un qui te connaît chez Exxon. Ou peut-être que je pourrais déposer la cassette directement au secrétariat, et les laisser te retrouver ? — Tu es aussi sur la vidéo. Tu aurais autant à perdre que moi. — Je n’ai rien à perdre, Bill. Peut-être que ce serait plus compréhensible pour toi si je te parlais de Gary ? Il était l’homme de ma vie, tu sais. Jusqu’à ce qu’une bande de sauvages lui tombe dessus. Ils l’ont passé à tabac, parce qu’il était homosexuel. C’est tout, c’était une raison suffisante pour le tuer. Une préférence sexuelle, une attirance dont il n’a pas le contrôle. Ses parents ne sont même pas venus à son enterrement. J’étais seul. Il est mort comme un chien. Abandonné comme un malpropre. Oublié comme un mauvais rêve. — Je n’y peux rien Harold. — C’est justement à cause des gens comme toi que la situation ne change pas, Bill. Par bienséance, tu prétends afficher ton soutien. Tu te laisses approcher par des inconnus quand tu es loin de ta femme. Mais au fond, tu te complais dans le confort de ton quotidien parce qu’il est plus facile d’ignorer le malheur des autres que de se battre pour quelque chose qui ne te concerne pas. Je ne travaille pas vraiment à Wall Street, d’ailleurs. Je me nourris de lâches comme toi, qui se croient maîtres du monde. Alors j’attendrai tes chèques, et je sais que tu me les enverras parce que tu ne peux pas risquer de tout perdre. Et ne t’avise pas d’aller voir la police. Tu as un peu chaud, non ? En vérité, il ne fait pas si chaud dans la pièce. J’ai glissé un peu d’ecstasy dans ton verre. Depuis quelques mois, c'est considéré comme une drogue illégale. Tu as sûrement vu passer les campagnes de pub “Just Say No” ? Je ne pense pas que les forces de l’ordre soient très ouvertes à écouter un drogué. — Combien ? — Je te laisse choisir, mon cher Bill. Attention à ne pas me faire une offre trop basse. — Tu es complètement taré. — Je préfère “excentrique”.
- 09 May, 2026
#5 - Piscine Tournesol
C'est la semaine 4 du challenge bradbury. Pour cette semaine, je garde les thèmes et la contrainte secrets pour le moment ! Ce serait un trop gros spoiler. Peut-être que j'ai caché ça quelque part ? Venez jeter un oeil par ici quand vous aurez fini votre lecture, je suis sûr que vous comprendrez l'astuce. Musique d'ambiance : Great Mother in the Sky - Lionmilk #5 - Piscine Tournesol Assise dans l’herbe, Liz regarde la piscine Tournesol devant elle. Ces vieilles piscines issues d’un programme national visant à favoriser l’apprentissage de la natation ont fleuries un peu partout en France. Plus d’une centaine d'entre elles ont terminé leur construction avant que le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découla ne les rendent inexploitables, à peine quelques années après leur construction. Véritables passoires énergétiques, ces piscines furent vite délaissées, abandonnées voire rasées. Mais aux abords du village d’enfance de Liz, l’installation restait là, comme un vestige oublié par le temps. Du haut de ses 23 ans, elle est née trop tard pour pouvoir en profiter, et ce bâtiment vide a toujours attisé sa curiosité. Elle regarde son téléphone, clique sur Carla. Toujours pas de réponse. Pourtant, son amie a lu son message lui intimant de se retrouver devant la bâtisse aux alentours de 23h, une fois la nuit tombée. La période des vacances scolaires est étrange, maintenant que Liz est partie à la capitale pour ses études. Revenir dans son village d’enfance marque comme un arrêt dans sa nouvelle vie beaucoup plus mouvementée. Ici, les journées sont longues et les choses à faire, rares. Après une semaine d’ennui dans sa chambre, elle a proposé à son amie de longue date de se retrouver pour explorer la piscine qui a tant stimulé leur curiosité. Une petite aventure d’urbex, rien de mieux pour mettre un peu de peps dans ces vacances, se dit Liz. Elle jette un coup d’œil à sa montre, qui indique minuit. Reprenant son téléphone, elle pianote un rapide message pour dire à Carla qu’elle ira seule, mais qu’elle tacherait de lui trouver un souvenir. La jeune fille se lève, passant sa sacoche sur son épaule. Elle contient tout le matériel nécessaire à une expédition de nuit, à moitié interdite. Une frontale, un kit de premiers secours qui se limite à du désinfectant et un bandage, un peu d’eau, une barre de céréales ainsi qu’une bombe de peinture. Un short, des baskets de randonnée et t-shirt délavé viennent compléter sa tenue d’aventurière moderne. En s’approchant des abords du bâtiment, elle passe sa main sur les pans jaunes qui constituent les pourtours de la piscine. Appelées Tournesol pour leur design révolutionnaire à l’époque, les modèles consistent en un ensemble d’arches, certaines dotées de fenêtres qui rappellent des hublots. S’emboîtant les unes dans les autres, elles forment un cercle de près de 35m de diamètre, et certaines d’entre elles sont motorisées, ce qui permet de les faire pivoter pour découvrir la piscine si le temps le permet. Comme elle s’y attendait, un des hublots est brisé et est devenu l'entrée des artistes. Elle s’y glisse après avoir vérifié qu’aucun bout de verre ne traîne au sol. A l’intérieur, la piscine est plongée dans la pénombre, les hublots sales étouffant le peu de lumière venant de la pleine lune. Liz accroche sa frontale sur son front et l’allume, révélant un large bassin quasiment vide. Une petite mare d’eau noirâtre tapisse le fond de la piscine carrelée et dégage une odeur nauséabonde à mi-chemin entre la pourriture et la stagnation. Les carreaux, autrefois blancs, sont désormais recouverts de poussières et de saleté qui leur donne une teinte grise. Elle fouille dans sa sacoche, à la recherche de quelque chose à se mettre sur le nez. Et merde je pensais pas que ça puerai comme ça, j’aurais dû embarquer un masque, se dit-elle. Elle entreprend un tour du bassin en se pinçant les narines. Des détritus en jonchent le fond. Des cannettes de bière vides, des paquets de chips, un chariot de supermarché renversé qui gît au sol. Pendant un instant, Liz se dit qu’elle aurait bien aimé participer aux fêtes qui ont dû avoir lieu ici. Est-ce qu’elles ont toujours lieu de temps en temps ? Et qui vient ? Des personnes comme elle ? Désabusée, ennuyée de cette vie si fade, qui recherchent un peu d’anticonformisme et de compagnie. Des tags recouvrent plusieurs des murs de la piscine mais rien qui ne l’inspire. Pas de souvenir sympa pour Carla non plus. Liz fait le tour de la piscine, pour se rapprocher des casiers et des vestiaires. Peut-être qu’elle y trouvera un objet oublié par quelqu’un, il y a 40 ans, et qui n’a pas encore été pillé. Derrière le pédiluve asséché, une allée se sépare en deux vestiaires. Est-ce que c’est pas l’occasion de voir à quoi ressemblent les vestiaires des hommes, se dit-elle en prenant à gauche. Assez vite déçue, elle se rend compte que la disposition des vestiaires est quelconque, et se demande brièvement ce qu’elle s’attendait bien à trouver ici. Les casiers sont vides, et pour la plupart ils n’ont même plus de porte. D’autres détritus jonchent le sol, entre mouchoirs usagés et autres cadavres de fête lubrique. J’espère qu’il n’y a pas de vieille seringue qui traîne, je dois faire gaffe où je mets les pieds, se rappelle-t-elle en essayant d’ignorer l’odeur âcre qui provient du fond du vestiaire. La seule chose qu’elle trouve, ce sont des petits bâtonnets translucides, ceux à craquer pour qu’ils émettent une faible lumière fluo pendant quelques heures. Elle en attrape une poignée avant de rebrousser chemin. En repassant par le pédiluve, elle lève la tête et sa lampe éclaire un tag sur le mur. Le mot fuite, en vert, entouré d’un cercle. C’est quoi ça, fuite de quoi ? De qui ? Elle se remémore ses cours d’analyse d’œuvre d’art et entend la voix de sa professeure qui lui rappelle que la proposition de l’artiste n’a pour but que de stimuler la créativité du spectateur. Eh bah là, ça ne me stimule rien du tout, se dit-elle. Prenant la bombe de peinture en main, elle recouvre le mot fuite en écrivant “FIGHT”. Ouais, ça, ça claque. Nique le système. Revenue dans la pièce principale, elle balaye les environs du regard et aperçoit une porte à côté du plongeoir. Avec un peu de chance, c’est la loge des maîtres-nageurs, ou encore mieux, la salle des machines, pense-t-elle. Bingo. La porte n’est pas verrouillée, et s’ouvre sur un long couloir qui s’enfonce dans la pénombre. Elle y trouve une autre porte, donnant sur un bureau sens dessus dessous. Les armoires ont été renversées, le tableau blanc qui était accroché au mur est désormais posé au sol. Il y a aussi un disjoncteur, en position OFF. Amusée, Liz essaye de basculer l’interrupteur. Rien ne se passe, et le bâtiment reste plongé dans l’obscurité. Comme pour les vestiaires, la pièce a été pillée avant son passage. L’interrupteur rebascule sur OFF en un claquement. Elle sursaute. Ressaisis-toi, c’est normal, se rassure-t-elle, sûrement un vieux câble qui a rouillé et qui fait court-circuit. Ou quelque chose dans le genre. Dommage, ça aurait été sympa de trouver un vieux sifflet ou un gilet de sauvetage, pense Liz, peut-être même les vieilles claquettes Arena que les surveillants de piscine aimaient tant porter à l’époque. Le tableau blanc, qui était adossé au mur, bascule et tombe au sol en claquant. Elle sent son cœur rater un battement. Après avoir fait volte-face elle scanne la salle à l’aide de sa lampe. Pas de mouvement. Elle s’imagine quelqu’un, tapis dans l’ombre, qui attendait qu’une proie vienne s’aventurer seule dans la piscine abandonnée. En tendant l’oreille, elle cherche un indice d’une autre présence. Une respiration, peut-être, ou un froissement de vêtement. Mais rien ne lui parvient. Reprenant sa respiration, elle ferme les yeux et essaye de se calmer. Allez, il a sûrement glissé parce que je l’ai frôlé en fouillant la salle. Rien de grave. Je suis seule ici. Je ne suis pas en danger. En rouvrant les yeux, quelque chose attire son regard. Sur le mur contre lequel le tableau était posé, elle remarque un trou circulaire d’environ 1 mètre de diamètre. On dirait l’entrée de ces grands toboggans qu’on trouve dans les parcs aquatiques. Liz s’en approche. A la lumière de sa frontale, elle distingue un tuyau qui s’enfonce dans le mur en serpentant, décrivant un coude. On dirait que ça descend, mais vers où ? On est au rez-de-chaussée et je ne crois pas qu'il y a de parking sous-terrain... Et puis un toboggan pour aller dans le parking ? Bizarre. D'un autre côté, c’est pour ça que je suis venue ici, non ? C’est pour... découvrir des trucs. Ça doit forcément ressortir quelque part. En ignorant sa raison qui lui hurle de rebrousser chemin, son imagination qui lui projette tout ce qui a pu transiter dans ce tuyau, elle agrippe le rebord du toboggan, y jette ses jambes, et se laisse glisser en avant. La descente dure un temps qui lui paraît anormalement long. Le tunnel l’embarque à gauche, puis à droite, décrivant un grand serpent qui la secoue un peu. La pente s’incline petit à petit, passant d’une inclinaison presque horizontale à bientôt 45°. Les parois, sèches, frottent sur sa peau. Elle essaye de s’agripper mais, emportée par son élan, elle n’arrive pas à s’arrêter. Après ce qui lui semble être des dizaines de virages, une faible lumière apparaît au bout, et le toboggan se termine. Il la recrache et elle tombe dans un bassin, parvenant in extremis à se boucher le nez. Ah non putain. Ah c’est dégueu. Je savais que c’était une connerie. Et merde. ...Les yeux fermés, elle nage vers la surface et émerge. Elle se passe une main sur le visage avant de regarder autour d’elle. En ouvrant les yeux, elle est éblouie par ce qui l’entoure et doit les plisser, réduisant son champ de vision à une fine fente. Faut que je sorte de cette eau dégueu avant de chopper une maladie. C’est crado... Attends, hein ? Elle se trouve dans une pièce immense, plus grande encore que la piscine à l'étage, et couverte de carrelage blanc de haut en bas, en passant par les murs. Des néons quadrillent le plafond à intervalles réguliers et baignent la salle dans une lumière étincellante, stérile. Le bassin dans lequel elle flotte est un petit carré à peine plus large qu’un pédiluve, mais qui semble s’étendre à plusieurs mètres de profondeur. Elle attrape le rebord et se hisse hors de l’eau. Oh putain ma frontale. Elle décroche sa frontale, appuie plusieurs fois sur le bouton mais rien ne se passe. Elle ouvre sa sacoche. Ah bah mon téléphone a pris l’eau aussi. Au revoir, petits appareils, je vous aimais bien. Le bandage est trempé. Ma barre de céréales est sous vide donc c’est peut-être comestible mais franchement, je ne suis pas convaincue de l’étanchéité du bazar. Au moins l’eau a l’air... propre ? Elle est presque transparente, c’est quoi ce délire. Et ça sent tellement fort le chlore, wow. C’est profond ce machin, j’en vois même pas le fond. ... Elle attrape un des bâtonnets qu’elle a récupérés plus tôt, le craque entre ses mains et le secoue. Il commence à luire d’une couleur violacée. Elle le jette dans le bassin, et il sombre. Petit à petit, sa lueur s’atténue et bientôt il disparaît dans l’obscurité. Ok c’est profond, genre PROFOND profond. Je vois même plus le glowstick. Elle se retourne et regarde autour d’elle. En hauteur, d’autres toboggans serpentent d’un mur à l’autre, amenant un peu de couleur contre les néons blanchâtres. Rouge, bleu, vert, ils sortent du mur d’un côté de la pièce, se croisent, s'entremêlent comme des spaghettis et filent vers le mur opposé. Au sol, un autre bassin couvre la pièce, joignant les deux murs opposés. Comme celui dans lequel elle a atterri, la lumière s’étouffe dans le bassin et Liz n’en voit pas le fond. La surface de l’eau est plate, immobile. C’est quoi cet endroit ? Ils avaient construit une piscine bunker en cas de guerre ou quoi ? Et pourquoi il y a de la lumière ici ? Ça a l’air d’être bien entretenu, l’eau est nickel. Il y a forcément quelqu’un qui s’en occupe. Au fond de la pièce, une embouchure se dessine dans le mur et donne sur un couloir. De toute façon je ne peux pas remonter par le toboggan, c’est beaucoup trop abrupt. Autant avancer par là-bas, il y aura sûrement un escalier ou quelque chose. Par contre, ils ont construit ça avant d’avoir des consignes de sécurité ou quoi ? Il n’y a pas de rebord sur les côtés de la piscine ? Se glissant dans le grand bain, elle nage pour rejoindre l’autre bout. Fade. Au moins, l’eau est plutôt bonne. C’est chauffé ? Elle rejoint l’autre rive, se hisse à nouveau sur le sol carrelé. Ses mouvements de brasse ont brisé la surface calme de l’eau, et les reflets des néons dansent au plafond comme un filet de lumière. Le couloir s’étend devant elle sur une dizaine de mètres avant de tourner à droite. Liz s’y engage. Après le tournant, un autre bassin se présente, à peine profond d’un demi-mètre. Au fond, les carreaux blancs sont remplacés par une mosaïque de couleur qui ne semble pas présenter de motif clair. Un ensemble de faïences bariolées qui se mêlent sans ordre ni structure. Il s’étend sur quelques mètres, après quoi le couloir prend un autre tournant. C’est un pédiluve pour géant ou quoi ? Normalement tu fais 2-3 pas et ça suffit. Pas besoin de marcher dedans pendant des mètres. Elle s’y engage, et l’eau lui arrive un peu au-dessus du genou. Attends, si c’est allumé c’est qu’il doit y avoir quelqu’un, non ? — Il y a quelqu’un ? Eh oh ! Bientôt. Il faut l’assaisonner.Liz avance péniblement dans l’eau chlorée et ses mouvements secouent petit à petit la surface. Les vagues s’écrasent contre les murs dans un léger clapotis qui vient briser le silence. Le couloir donne sur une pièce carrée ressemblant à un vestiaire. Elle baigne dans l’eau. Des grands bancs en bois longent les murs, vissés au sol. Un casier métallique unique trône au milieu de la pièce. Sur sa porte, une étiquette blanche. La mosaïque prend fin à l’entrée du vestiaire, pour laisser place au même carrelage blanc qui tapisse les lieux. Un néon au plafond semble dysfonctionner, clignotant par intermittence et laissant s’échapper des petits “cling”. 3 autres embouchures ouvrent la pièce sur autant d’issues. À gauche, elle aperçoit une douche. À droite, une pièce qui est plongée dans l’obscurité. Devant elle, un autre couloir. C’est quoi ce bordel. Déjà pourquoi tout est à moitié sous la flotte. Et pourquoi c’est si chloré, c’est en train de me monter à la tête cette odeur. Pourquoi j’ai des frissons comme ça ? Une horloge accrochée au mur émet un claquement à chaque seconde. Deux aiguilles arborant des symboles de soleil et de lune pointent vers 9h25. Elle regarde sa montre. Heureusement qu’elle est étanche. 9h25 ? C’est marrant qu’elle tourne toujours cette horloge, mais il s'agirait de la mettre à l'heure. Je suis rentrée vers minuit mais... Sa montre indique 00h45. Elle attend quelques secondes et observe la trotteuse qui vibre. Elle est pétée ? Pourquoi la trotteuse avance et recule chaque seconde ? — Liz, c’est toi ? Elle répond par un cri de surprise en sursautant. La voix semblait provenir de la pièce sans lumière. Cette voix c’est... C’est Carla ? — Qui parle ? Carla, hein ?— C’est Carla ! Viens voir, il y a une piscine ici avec des bouées et tout ! Il y même des bains à remous ! Qu’est-ce qu’elle fout ici ? Elle est venue avant moi ? Non attends, il y a un truc qui cloche. Oh putain de merde c’est quoi ça. — Comment t’es arrivée ici ? Ça fait longtemps ? Je t’ai attendue dehors tu sais, mais tu ne répondais pas à mon message. — Euh oui je n’avais plus de réseau, je crois. Peu importe, Liz ! Viens voir ! Allez, viens voir. Ouais. Liz. Pas à moi, “Carla”. Je crois que la dernière fois que tu m’as appelé comme ça, c’était quand on avait 6 ans. — Depuis quand tu m’appelles Liz ? C’est encore meilleur quand c’est difficile. Il y a quelque chose qui cloche vraiment. Cette voix ressemble à celle de Carla mais... J’ai des frissons qui me remontent le long de la colonne vertébrale. J’ai la chair de poule. "Liz". Si c’était vraiment Carla, elle aurait dit Lizette. Ou Lizbeth, si elle voulait me provoquer. Elle sait que je déteste ce prénom. Sur la porte du casier, l’étiquette en papier laisse apparaître le mot Lizbeth, comme s’il avait été écrit au crayon par un enfant. Ah. C’était Lizbeth. Ça aurait été bien que tu me le dises plus tôt, tu sais ? Liz ressaisis-toi. C’est pas Carla. C’est pas possible. T’as rien à foutre ici. Il faut que tu te barres Liz. Mais putain j’arrive pas à bouger mes jambes. Je tremble. Dans l’autre pièce, l’eau commence à s’agiter. Un bruit de vaguelettes résonne contre les murs lisses. Quelqu’un avance dans l’eau. La gorge de Liz est nouée et sa respiration s’accélère. Les yeux grands ouverts, elle s’aperçoit que son nom est apparu sur le casier et crie à nouveau. Allez putain REPRENDS-TOI ! Elle finit par s’arracher à sa tétanie, et se tourne vers la sortie en face d’elle, derrière le casier. Gênée par l’eau, ses pas sont lents et difficiles. Comme du sel. Ça va être délicieux.Liz avance tant bien que mal vers la sortie, et s’engage dans le couloir. Derrière elle, un autre bruit continue de résonner contre les murs. Le couloir décrit un autre angle et le bassin arrive à un rebord. Enfin sortie de la pataugeoire, elle se met à courir aussi vite que possible. Devant elle, le carrelage s’étend sur des mètres et des mètres, presque à perte de vue. Le sol est légèrement incliné, comme si elle remontait vers la surface. Ses pas résonnent contre les murs, si bien qu’elle n’entend plus les échos du vestiaire. Ce ... truc est toujours là ? Peu importe. PEU IMPORTE. J’ai pas le temps de regarder. Je veux pas regarder. Putain c’est quoi ce truc ! Elle se rapproche du fond du couloir, un picotement dans sa poitrine menace un point de côté. Me dit pas que c’est un cul-de-sac. Une fois arrivée à quelques mètres, elle finit par se rendre compte que contrairement à ce qu’elle imaginait, l’allée ne serpente pas dans une autre pièce. Au bout du chemin, seulement un mur. Devant, un autre bassin d’à peine 1 mètre de large l’attend. Comme celui dans lequel elle est arrivée par le toboggan. Celui-ci aussi semble s’étendre infiniment vers le bas et elle n’en voit pas le fond. Cependant, à 2 mètres de la surface, elle arrive à distinguer à quelque chose qui ressemble à un tunnel et qui paraît continuer d’avancer. Qui semble l’inviter. Quoi, faut passer sous l’eau ? Qui a construit cet endroit ?! Elle se retourne, et regarde enfin derrière elle. Le couloir est toujours vide, mais les reflets qui dansent sur les murs lui font bientôt comprendre que de l’eau commence à couler et à remonter la petite pente. C’est le bassin du vestiaire qui déborde ? Ou c’est cette... chose qui se fait passer pour Carla ? Je ne peux pas attendre. Je ne peux pas retourner en arrière non plus. J’espère que ça ressort directement de l’autre côté. Oh oui ça va ressortir, ne t’inquiète pas.Liz plonge dans l’eau et nage vers l’embouchure. Elle ouvre les yeux, et arriver à deviner l’encadrement du tunnel sous-marin. Le chlore la pique, et elle voit trouble. Se glissant à l’intérieur, elle nage du mieux qu’elle peut en avant. Le tunnel est serré et elle ne peut pas effectuer de grands mouvements, alors elle pousse sur les murs avec ses mains et ses pieds. Elle a du mal à en estimer la longueur. Peut-être quelques mètres à peine. Je n’ai pas beaucoup de souffle. Quelle idée de merde. Elle continue de se glisser. Les secondes semblent s’étirer, le temps paraît infini. Elle ferme ses yeux, qui lui font trop mal. C’est trop long. Je ne vais pas arriver au bout. J'ai l'impression que c'est de plus en plus étroit. Sa poitrine se contracte. Tout son corps la supplie de respirer, de prendre une nouvelle bouffée d’air. Son cerveau est en panique. Allez Liz. ALLEZ. Elle rouvre les yeux, et aperçoit le mur en face. Le tunnel s’ouvre sur une remontée verticale, vers la surface. Elle s’y engage, et juste avant d’émerger, elle inspire par réflexe. Une gorgée d’eau lui empli les poumons. En suffoquant, Liz sort la tête de l'eau et s’agrippe au rebord. Elle tousse et recrache. Tu ne peux pas tout recracher. Sors de l’eau. Faut que je sorte de l’eau. En ménageant le peu de forces qui lui reste, Liz se hisse sur le rebord et avance à 4 pattes. Elle crache, encore. J’ai envie de vomir. Le tunnel donne sur une pièce carrée exigüe qui lui laisse à peine assez de place pour écarter les bras. Le carrelage blanc recouvre les parois et un unique néon inonde la pièce. Sur l’un des murs se trouve une porte, surmontée un panneau vert clignotant, représentant un homme avec une flèche. Une sortie ? Je suis sauvée. Putain je vais pouvoir me barrer d’ici. C’est trop tard pour elle. Tu penses pouvoir la sauver ? Après avoir calmé sa toux, Liz parvient à se relever. Derrière elle, l’eau du bassin du tunnel s’agite. Elle s’approche de la porte métallique, blanche comme le reste de la pièce. Comme tout le reste. Propre. Elle tend la main mais s’aperçoit que la porte n’a pas de poignée. Hein ? C’est trop tard. Derrière elle, un bruit de bulle qui éclate à la surface la fait sursauter. Elle se retourne et voit l’eau qui commence à monter, qui déborde et qui recouvre petit à petit le sol de la pièce. Putain comment ça s’ouvre cette porte ? Pourquoi il n’y a pas de poignée ? Il y a un bouton quelque part ? Les murs sont tous lisses. Il n’y a rien nulle part. Tout est juste...blanc. Elle essaye de glisser ses ongles dans l’encadrement de la porte et de tirer, mais rien n’y fait. Tu te crois capable de l’aider ? Elle va se noyer, tu sais ? Je vais le noyer. L’eau continue de monter, recouvrant bientôt les pieds de Liz. Oh putain s’il vous plaît. N’importe qui. — A L’AIDE ! IL Y A QUELQU’UN ? JE SUIS COINCÉE DERRIÈRE LA PORTE. Je vous en supplie. Alors ? Tu ne veux pas l’aider ? Tu veux la voir se noyer ? De plus en plus haute, l’eau arrive bientôt à son bassin. Liz ressent comme une étreinte chaleureuse. Elle n’est plus à la même température que lorsqu’elle nageait. Elle chauffe. Tu savais que quand les crabes se font ébouillanter, ils mangent les oignons autour d’eux dans la casserole ? Ils paniquent et leur seul réflexe est de se nourrir, parce que ça leur fait du bien. Je me demande si elle va faire de même avec sa barre de céréales. Des volutes de vapeur flottent à la surface de l’eau, baignant la pièce dans une atmosphère de sauna. Des gouttelettes de sueur dégoulinent sur son front. J’ai trop chaud. Je ne vais pas l’ébouillanter. Je vais faire pire.Le panneau au-dessus de la porte clignote. Il manque du texte à ce panneau, non ? Que penses-tu de TIXE ? Personne ne sait que je suis là. À part Carla. Ils ne me retrouveront jamais ici. Putain je vais mourir. Je vais vraiment mourir. Je veux pas mourir. Pas noyée. Par pitié. L’eau chauffe encore ou quoi ? J’ai l’impression d’être dans un bain. J’adore la panique. La peur. C’est comme du sel. Liz se met à griffer la porte. Elle essaye de la pousser, tambourine dessus avec ses poings. Elle tente à nouveau de glisser ses ongles dans l’interstice et de tirer. Un ongle s’arrache et elle crie de douleur en le regardant tomber dans l’eau. Une goutte de sang le suit, et se mélange avec l’eau. Quel délice. Le niveau de l’eau arrive à sa poitrine, à ses épaules. Bientôt, elle doit se tenir sur la pointe des pieds pour garder la tête à flot et respirer. L’air chaud et humide rend la respiration difficile. Elle a l’impression de suffoquer. Tu ne veux toujours pas l’aider ? Pourtant, c’est toi qui l’as amené ici. Tu continues de la regarder souffrir. C’est à toi de dicter la suite. Allez. Pense au panneau. Imagine-le. Il manque quelque chose à la porte. Imagine que l’histoire se passe différemment. Regarde, je t’aide. TIXE Liz flotte dans l’eau, qui continue de monter. Bientôt, les quelques centimètres qui la séparent du plafond seront aussi inondés. Elle incline sa tête en arrière, respirant les dernières bouffées d’air qui restent. Des larmes coulent sur ses joues. Je vous en supplie. N’importe qui, n’importe quel dieu. Je ne suis pas trop allé à la messe, je suis désolée. Je ne veux pas mourir comme ça. Je ne veux pas mourir tout court. Si quelqu’un m’entend. Aidez-moi. Poussée contre le plafond, elle prend une dernière inspiration avec d’être complètement submergée. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Elle va finir par inspirer. Je vais pouvoir rentrer dans son corps. Prendre le contrôle. Tout ça parce que tu n’as rien fait. Après quelques instants, Liz recrache sa dernière bouffée d’air. Les bulles s’agglutinent au plafond et dans un réflexe de survie, elle prend une autre inspiration. Ses poumons se remplissent d’eau, elle suffoque, elle essaye de tousser. Elle ne voit plus rien. Les sons s’étouffent. Quel délice.
- 03 May, 2026
#4 - Symphonie
C'est la semaine 3 du challenge, on s'accroche et c'est parti. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Symphonie Thème 2 : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Thème 3 : 🏈·🪙·🐸·🖌Contrainte : Uniquement des dialogues J'ai pris le thème 1 parce que les autres ne me parlaient pas de fou. La contrainte c'est complicado, mais c'est cool ça m'a obligé à tordre un peu comment je racontais mon truc. Musique d'ambiance : Merry-Go-Round of Life – Joe Hisashi #4 - Symphonie — Et voilà, tout ça fait qu’en ce moment, bah je me fais un peu chier dans ma vie quoi. J’ai l’impression de tourner en rond dans mon bocal, que tous les jours se ressemblent et de voir encore et encore les mêmes paysages. J’ai même plus cette petite étincelle le matin quand je me réveille, se plaignit Maxence. — Tant que ça ? Pourtant avec Lucille ça se passe bien, non ? — Ouais, ça se passe au top même. On va acheter ensemble d’ailleurs, je sais plus si je t’ai dit. On a signé pour un appart sympa vers le canal Saint-Martin. Elle va pouvoir aller claquer le compte joint dans des concept stores et nous ramener des vases moches et des bougies avec des descriptions mystiques genre “linge propre”. Je suis aux anges, répondit-il en riant. — Et toi tu vas t’empresser de claquer le reste dans les bars au moindre match de foot, lui répondit Sébastien. Du coup ça va, tu peux pas t’en plaindre. — Le foot j’y vais plus trop depuis qu’on est à Paris. J’ai plus le temps, en fait. Entre le boulot, le métro et le temps que je veux passer avec Lucille, je galère un peu à ranger les potes là-dedans. — Vous voulez reprendre quelque chose ? demanda un serveur. — Euh... ouais, deux pintes s’il te plaît, la même, et un bol de frites, répondit machinalement Maxence. T’as encore un peu de temps hein ? C’est ma tournée. — Je suis pas pressé t’inquiète, indiqua Sébastien. — Je vous amène ça tout de suite. — Mais du coup c’est peut-être pour ça que tu te fais chier, non ? J’en sais rien, ça me paraît chelou que tu laisses tomber le foot comme ça alors que ça fait 10 ans que t’essaye de me traîner au bar un soir de match, continua-t-il. Ça te manque même pas un petit peu ? — Ouais mais mec, si je vais au match, je la laisse toute seule à l’appart. C’est nul pour elle. — Arrête-toi un peu oh, c’est une grande hein. Elle sait s’occuper toute seule. Ça se trouve, elle aussi elle a envie d’avoir des soirées pour elle. C’est hyper important d’avoir son temps pour soi, sinon tu ne vis que pour les autres. — Ah ça y est, c’est la pinte de trop pour le Seb et il repart dans ses grands discours, ironisa Maxence en levant les mains. Je devrais peut-être annuler la commande avant que tu me psychanalyse. — Non mais Max, écoute ! T’as déjà vu un orchestre jouer une symphonie ? C’est ouf la puissance que ça dégage. La vie c’est pareil, frère. C’est comme ton petit orchestre à toi, qui joue ta propre symphonie. Au début, il n’y a que ta famille sur scène parce que t’es un bébé amorphe qui ne peux pas survivre sans eux. Tes parents, ta fratrie, ils ont le rôle des premiers violons. Et puis après tu grandis, tu vas à l’école, tu rencontres des potes. Tu découvres l’amitié, tu les à côté de tes violons, peut-être dans les bois. Un groupe d’altos de l’école primaire, un violoncelle que t’as rencontré au collège et qui est resté en contact. — Les deux pintes pour les messieurs, et les frites. — Merci, et du coup je disais, tu rajoutes tes instruments petit à petit. — Ouais ça j’avais compris, j’attends de voir où tu veux en venir. — Tes potes du foot, c’est les cuivres vu le boucan qu’ils font. Je te jure quand ils sont là, on est au courant, continua Sébastien en riant. Mais c’est important, ils rajoutent du corps au reste de la musique. — Puchin elles chont dégjeulach les fchitch, coupa Maxence. — Parle pas la bouche pleine, gros porc va. — Je disais, putain elles sont dégueulasses les frites. Fades et molles. — Ah, bon. Bref et après t’y rajoute des percussions. Des potes avec qui tu sors et tu fais la fête. Moi peut-être. Tu me vois plutôt grosse caisse ou cymbale ? Non, tu sais quoi en fait ne répond pas. C’est les instruments qui te secouent un peu la cage thoracique et qui te font vibrer. Dans un moment d’égarement tu vas peut-être rajouter un triangle, qui viendra jouer sa note de temps à autre. Pas indispensable, mais pas non plus sans intérêt. Juste un peu chiant quoi. — C’est marrant, Lulu je la vois pas dans ce genre d’instruments. Peut-être un piano, repris Maxence. — Ouais voilà ! Le piano ça va à côté des violons, et il joue quasiment tout le temps. Il est présent tout le long de ta symphonie. Tu vois comment ça fonctionne, une symphonie ? Je te la fais courte, parce qu’on s’en fout un peu, mais en gros il y a des mouvements. C’est un peu comme les chapitres d’un gros bouquin. — Excusez-moi les garçons, vous avez un briquet ? interrompit une jeune femme à la table voisine. — Non désolé meuf, j’ai arrêté, répondit Sébastien. — Je crois que la dernière fois que j’ai lu un livre, ça remonte au lycée, les vieux trucs pour le bac de Français. — Ok, euh, mauvaise analogie du coup. Vois plutôt ça comme des épisodes d’une série. Un coup, c’est le tour des violons de faire un solo. Le coup d’après, ils sont accompagnés des bois. Et le mouvement d’après sera plutôt dirigé par les percussions, et les cuivres se joindront plus tard. Ou l’inverse, c’est pas important. Il y a tout un rythme, plein de nuances. Des temps calmes, des moments plus intenses. Des instruments qui jouent ensemble pendant un temps, puis ils se fondent dans le décor et disparaissent un peu de ta vie. Peut-être qu’ils reviendront plus tard, peut-être pas. — Et des fois c’est mon anniversaire, et tous les instruments jouent en même temps. Sauf le triangle, parce que ça aurait été trop bizarre de la présenter au reste. T’es sûr que c’est vraiment de la bière dans ces verres ? — En général c’est plutôt le grand final où tout le monde joue en même temps, mais fait les choses à ta sauce. Tout ça pour dire que c’est à toi de le construire ton orchestre. C’est à toi de rédiger ta propre symphonie, continua Sébastien. — Et je suis qui là-dedans ? — En théorie, le chef d’orchestre. Là, j’ai plutôt l’impression que t’es devenu un spectateur et que tu te contentes de regarder ta vie t’arriver. Tu t’es perdu dans les symphonies des autres. Tu veux être là pour eux, mais t’oublie d’être là pour toi. Si tu te fais chier, peut-être qu’il manque un truc dans ta musique. Une symphonie, c’est un ensemble de voix. Peut-être que le mouvement actuel dure depuis trop longtemps, ou alors qu’il ne sonne plus très juste. Si c’est dissonant pour toi c’est parce que tu dois probablement virer une clarinette. Ou rajouter un hautbois. Ou que le gong, c’était superflu et c’est beaucoup trop fort. C’est dommage, ça fait longtemps que les cuivres sont sur scène en silence. Reprends ta place sur la scène mon gâté, et s’il n’y a plus de place pour toi, crée-la. Pousse les autres. C’est ta scène, ton orchestre, et ta symphonie. Vis au rythme de ton propre tambour. — Mais je crois que ma vie elle est bien comme ça, vraiment. J’ai mon taf, ma meuf. C’est confort. Je vois la vie des autres, franchement ça me fais pas envie, tu sais ? Même la tienne en vrai, t’es toujours en train de courir à gauche à droite, t’as pas de racines. A moitié dans la galère. No offense hein, mais moi je peux pas. J’ai besoin de stabilité. — Ouais mais c’est ma vie à moi ça, et elle me convient. J’aime bien vivre chaque jour comme il vient. Peut-être que demain je vais pouvoir jouer un concert dans un bar miteux, et je vais récupérer cent balles. Peut-être pas, et je vais bouffer des pâtes pour attendre la prochaine rentrée d’argent. C’est pas pour tout le monde, mais moi ça me convient. J’ai mon temps pour moi, du temps pour les potes, je respire. Plus que ça même, je vibre. — Peut-être. Faut que j’y réfléchisse je crois, mais c’est pas complètement perché ce que tu dis. Faudrait que j’en parle avec Lucille, je me demande si elle se sent étouffer aussi mais qu’elle n’ose pas m’en parler. T’en prendra une autre ? — Ce serait mal me connaître de penser que je refuserai, mon Maxou. Allez souris un peu, la vie est belle mec.
- 30 Apr, 2026
Pourquoi ce blog et mon process pour le moment
Bon ça fait 2 fois que je le tease, il faut bien que je fasse un petit billet (mdr ce mot) sur le Bradbury Challenge, sur ce blog dans son ensemble, toutes ces nouvelles et pourquoi tout ce tintamarre. Je pense que c'est aussi l'occasion pour moi de mettre mon """process""" (avec plein de guillemets) à l'écrit quelque part, ça me permettra de voir son évolution dans les semaines/mois à venir. Ça fait des années que ça me titille de me lancer là-dedans sans vraiment oser. J'ai toujours trouvé une bonne excuse, une bonne raison de ne pas le faire. Je ne sais pas structurer un scénario. Je ne sais pas créer un personnage convaincant. Je n'ai pas le temps. Je n'ai pas le vocabulaire nécessaire. Je pars trop dans mes délires et je ne peux pas embarquer mes lecteurs avec moi. J'ai une approche trop "facile" et directe. Je ne sais pas écrire une description. Je parle n'importe comment et je sais même pas conjuguer des participes passés, alors comment écrire un truc convenable. En vrai, la peur c'est super facile de la contrecarrer avec des bonnes excuses bien pratiques. Mais je sais pas, au fond de moi j'ai toujours eu plein d'histoires dans ma tête, des mondes fantastiques, des aventures qui me permettent de m'évader, des personnages que j'admire. Peut-être aussi des projections, autant de ma vision de la vie que des leçons que j'en ai tiré. Et en fait ça fait beaucoup de bien de les sortir de la caboche, de les écrire quelque part. Peut-être qu'en fait, je devrais les partager même si c'est pas ouf. Peut-être que ça parlera à quelqu'un. Peut-être que moi aussi, un jour, j'écrirai quelque chose qui fera vibrer quelqu'un d'autre comme tant de médias m'ont fait vibrer. Je crois que mon rêve c'est d'un jour écrire quelque chose qui marquera quelqu'un autant que certaines oeuvres m'ont marqué moi. Le genre d'oeuvre un peu niche, pas forcément incroyable mais pas nul non plus, juste le genre de texte que t'avais besoin de lire à ce moment-là dans ta vie. J'en ai des exemples plein la tête. Une réplique d'un film qui apportait une réponse à une question que je me posais sans le réaliser. Un monologue qui va complètement à l'encontre de ma vision du monde, et pourtant qui est bourré de sens. Une cinématique d'un jeu vidéo qui me marque parce qu'elle est tellement empreinte d'émotion que j'en pleure, alors que je voulais juste tuer des monstres. Du coup autant essayer, et au pire c'est nul. J'en ai parlé à droite à gauche, j'ai cherché de la motivation auprès des gens que je croisais, auprès d'amis, auprès de mes proches. C'est très gênant, en fait, de dire que tu veux te lancer dans un truc un peu artistique. Beaucoup artistique. Mais c'est aussi l'intérêt d'en parler autour de soi. À un moment, quelqu'un va te dire "Ah ouais trop cool, c'est stylé de fou" ou "Ouah mais grave, tu me feras lire hein ?" et ça suffit. En tout cas moi ça m'a suffit à me lancer. Le Bradbury Challenge finalement, why not ? Encore mieux avec des suggestions toutes les semaines que je tire d'ici https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts Et double super avec quelqu'un qui se lance avec moi 💖. Les nouvelles c'est pas forcément ma tasse de thé, mais c'est la bonne excuse. C'est pas trop long, je peux tester plein de genres, de points de vue, de temporalité. Forcément je vais trouver quelque chose qui me parle à un moment, et au pire je me serais exprimé et j'aurais tenté. C'est aussi pas mal si je ne suis pas trop fier du rendu. Cette semaine c'est pourri ce que j'ai fait, bah la semaine prochaine peut-être que je serais plus inspiré. Comme diraient les Go Muscu, c'est la régularité qui finit par payer (bon je vais aussi prendre des cours je pense). Le concept est simple, c'est d'écrire une nouvelle par semaine, et avec le blog sus-cité j'ai des anti-sèches en cas de panne d'inspiration. 🎻Les violons s'arrêtent🎻 ☠️Début des spoilers sur les 3 premières nouvelles postées, si jamais vous voulez les lire sans divulgâche allez-vous-en☠️ Pour mes deux premières nouvelles, j'ai un peu écrit ça à l'instinct. Le concept initial me vient à un moment aléatoire quand je rêvasse, et après je tire sur le fil. Ce serait marrant si le monstre qui se cache sous le lit du gosse, en fait il le bouffe pas. Ah et puis ça peut être sympa de tirer un peu sur l'horreur. Ca fait peur d'oublier des détails de son passé, la voix de ses proches. Est-ce que ça se relie pas avec l'amour perdu ça ? Ah tiens le thème de l'accident ça marche bien là-dedans. (Note pour la DGSI : aucun de mes ex n'est mort à ma connaissance, et si c'est le cas j'y suis pour rien). J'ai gambergé longtemps (longtemps = 2 jours max dans la startup nation) sur ces idées, tout dans ma tête, en trouvant des scènes clés et une structure approximative. Peut-être une phrase clé. Le rythme, ça se travaille après. Ou pas, et tant pis. Ce qui m'aide bien, c'est d'aller marcher et d'écouter des musiques "dans le thème". Et puis après j'ai fait un premier jet (peut-être que ça me prend 2-3 heures), que j'ai retravaillé le lendemain après avoir pris un peu de recul (allez une heure ou deux). En écrivant, je réécoutais les mêmes musiques qui m'ont inspiré des scènes ou des moments clés. J'y injecte un peu de moi-même, je suis pas bien vieux et j'ai pas beaucoup d'expérience de la vie mais j'ai mon avis et mon vécu quand même, et ça me permet d'ancrer mes foutaises dans la réalité. Pour la troisième nouvelle, je me suis un peu emballé parce que mon idée allait beaucoup dans le sens de ce que j'adore lire. Ce serait trop cool d'avoir une histoire à base de magiciens qui canalisent les éléments dans leurs épées. Ah encore mieux, des sorcières, et puis je peux y intégrer plein d'autres thèmes qui tirent vers l'occulte genre le tarot, des familiers … des corbeaux c'est bien, peut-être même les potions ? Ca va faire beaucoup. Mais il va falloir un combat épique, j'aimerai bien écrire une scène de combat, je crois. C'est quoi les thèmes déjà ? Ah oui, promontoire c'est pas mal ça, avec la falaise et tout ça colle bien au côté dramatique. Oh puis attends, pourquoi juste des épées ? Je crois que j'ai trop en tête les Mystic Knights de Final Fantasy, je devrais aller plus loin. Ce serait trop cool d'y intégrer des éléments de danse de l'épée ou de ballet. Quoi d'autre ? Ah oui, Qiyana de League of Legends ça colle bien. Bon peut-être pas, son arme c'est un hula hoop c'est too much. Mais les faucilles à chaine, ça c'est dramatique. Et cool. Peut-être une transformation comme dans les Winx ? Non c'est un peu trop, ça. Merde il me faut des noms de personnages, est-ce que je pousse le symbolisme et je vais chercher des noms de déesse ? (J'ai découvert qu'il existe des divinités basques d'une part, et que dans les divinités celtiques on peut trouver une déesse des truies, pour info). J'ai senti que je partais un peu en live, alors j'ai voulu me laisser tenter par quelque chose de plus complexe mais plus strucuré. Je me suis fait un squelette, un brouillon de structure pour pas oublier un petit en chemin. Notion, mon ami de toujours, propose plein de templates donc j'ai pris le premier template de storyboarding que j'ai trouvé et c'est tipar. Un pitch, une ébauche du scénario dans ses grandes lignes et surtout un moodboard avec des images. Des personnages que j'aime bien et qui collent à ce que j'imagine, un paysage qui reflète comment j'imagine la scène.Et après j'ai écrit le "vrai" script avec mon brouillon sous les yeux, puis je l'ai retravaillé. Je peux sûrement beaucoup m'améliorer en apprenant à enlever des passages, mais je crois que j'aurais aussi pu m'épancher sur le concept pendant des pages et des pages. En fait ce que j'en retiens, c'est que j'ai kiffé écrire tout ça, et que du coup, pourquoi pas continuer ? [[Suite à ce storytelling absolument captivant, l'auteur a décidé d'ajouter une des musiques d'ambiance qu'il écoutait en écrivant aux posts précédents, au cas où le lecteur voudrait une petite atmosphère surround]]