- 14 Jun, 2026
Le stage
Wahou j'ai fait un stage youpi ✨ Welcome back to my skyblog, j'ai pensé bon de raconter un peu mon expérience à chaud. Bon tout d'abord, il faut faire les traditionnels shoutouts : merci à Ségolène pour ses sages conseils et retours, ainsi qu'aux autres participants pour leur bienveillance ! ❤️ C'était ce stage là que je ne peux que recommander à quiconque hésite à se lancer dans l'écriture. On était 6 (+ la coach), et ça fait du bien d'être en petit groupe pour partager sereinement. Il s'est articulé en 3 exercices (d'environ une demi-journée chacun) étalés sur 2 jours (donc si on compte bien, ça fait une après-midi et une journée complète). Plutôt drôle de se retrouver là, sans connaître personne et pourtant en ayant tous le goût de la lecture, qu'on en ait perdu l'habitude avec l'âge ou non. Et tous motivés par cette envie de s'exprimer, de chanter avec des mots sur une page. Certains avaient déjà un peu fait leurs gammes par le passé, d'autres pas du tout, mais ça fonctionne bien et c'est accessible peu importe le niveau. Chaque exercice (que j'ai posté, mais je vous mets les liens plus bas aussi, c'est cadeau) tournait autour de l'écriture d'un texte court, cadré par un thème et des pistes/consignes, articulé en plusieurs temps :Une explication de la consigne (ouais) Une lecture d'un extrait de livre pour illustrer ce qui est attendu (par Ségolène) Un temps de rédaction (plutôt court mais ça fait partie du jeu) Un tour de table, chacun lisant ce qu'il a écrit (ok ça c'est horriblement gênant mais promis c'est pas si pire), suite à quoi chacun donne son ressenti, ses retours et autres joyeusetés (J'ai adoré ça ! Ça, peut-être plus rapide/moins rapide. J'ai pas réussi à me représenter le personnage. Trop belle cette description...)Alors en deux jours, ça fait beaucoup, mais c'est bien aussi de se plonger dans l'écriture et de ne faire... que ça en fait. Par rapport aux autres nouvelles que j'écris, ça faisait des timings très short, et j'arrivais à peine à finir dans les temps. Je dois avouer que lire son premier jet à l'oral, devant tout le monde, alors qu'on y remarque nous même toutes les failles et défauts et petits cacas, ça secoue un peu, mais ça atténue aussi le "complexe" lié au partage de ses textes. Le monstre de la gêne paraît moins gros. Exercice 1 Exercice 2 Exercice 3 J'en ressors tout sourire, et j'ai vraiment passé de très bons moments, donc on dit merci à la commu, et hâte de voir la suite !
- 14 Jun, 2026
#13 - Remix
Troisième et dernier exercice du stage ! On part sur quelque chose de complètement différent, avec une approche centrée sur la reprise et la reinterprétation des textes d'autrui (en l'occurence les petits camarades de classe pour le stage). On voulait travailler sur le pastiche, à partir d'une scène banale et toute simple, remixée en quelque chose d'autre. Pas vraiment de limites sur le genre de remix, l'image proposée était "On prend un scénar, on le donne à 5 réalisateurs et ils vont nous sortir 5 films différents". Pas non plus de consigne stricte pour les propositions initiales, si ce n'est une scène de rue qui se passe à Lyon ou Marseille. Le temps imparti était un peu plus découpé, 10 minutes pour sortir notre proposition initiale qui sera reprise par les autres. Puis 30 minutes pour réinterpréter leurs propositions. Ci-dessous, toutes les propositions avec mes remix, et ma proposition (du coup je me suis pas auto remixé, vous avez capté). #13 - Remix Ma proposition Catastrophe sur les quais du Rhône dans une terrasse de péniche bondée. L’affaire s’est passée en plein Happy Hour, un vendredi soir. Les tables sont remplies autant de groupes d’amis que de collègues en afterwork qui partagent un verre frais dans la chaleur étouffante du début de l’été, à l’abri du soleil sous les parasols qui recouvrent la berge. Une serveuse sort de la péniche, un lourd plateau au bout des doigts qu’elle a calé sur son épaule, amenant une dizaines de pintes. La laisse d’un chien surexcité à la vue d’un autre animal se décroche, mal attachée à la chaise de sa maîtresse. Il se faufile entre les tables, zigzagant à travers la clientèle puis passe entre les jambes de la serveuse qui trébuche. Les verres s’éclatent au sol, le service prendra du retard.Proposition de Marion Place Antonin Poncet le 21 Juin 2025, 16h40 à l’arrêt du C9, devant l’immense bâtiment de La Poste. J’attends le bus direction Hôpitaux Est, comme une douzaine d’autres personnes. Je me tiens debout, un peu en retrait par rapport au bord du trottoir. A ma droite, un monsieur d’une quarantaine d’années, il regarde devant lui. Subitement, devant nous, un monsieur d’une trentaine d’années se met à faire un mouvement de balancier engageant tout son corps de gauche à droite, ses jambes qui montent successivement à l’horizontale, tendues, donnant l’élan. On dirait un métronome. Le monsieur à ma droite me jette un coup d’oeil. Oui, il a bien vu comme moi. On éclate de rire. Remix de pamdeterre Observation #2975 Lieu : Place Antonin Poncet, 69002 Lyon Date et Heure du fait : 21 Juin 2025. 16h40. Elements notables : Bus C9 en retard. 13ème jour consécutif. 12 passagers en attente. Affluence usuelle. Âges variés, moyenne 35. Comportement étrange : Un individu se balance de gauche à droite. Alternance de montées de jambes latérales. Conséquence notée : Pas d’inconfort physique sur les autres passants. Deux individus pris de rires. Criticité : Négligeable. Affaire classée.Proposition de Gaël Nous sommes chez nous. Lea prépare le dîner et je suis affalé dans le canapé. J’entends un tour de clef dans la serrure de notre appartement. Ni une ni deux, je m’approche de l’entrée et vois disparaître un homme descendant les escaliers. Très surpris, je décide de le rattraper. Dans la rue, je le vois et lui attrape le bras. Mauvaise pioche, il n’y avait rien dans cette manche. Je lui saisi donc la 2ème et découvre un trousseau de clef. Le chenapan tentait donc de nous voler. La police arrive. Demain, Le Progrès titrera “Le manchot à la fausse clé, au bras mangé par un lyon de cirque. 6 mois fermes”. Remix de pamdeterre Je m’affaire aux fourneaux, jongleant entre les légumes qui se trémoussent dans le wok et les nouilles qui dansent dans la casserolle bouillante. Derrière moi, Jérôme est allongé sur le canapé, plongé dans son téléphone. Le son assourdissant de la hotte coupe la cuisine du reste de l’appartement. D’une main, je secoue le manche et les morceaux de courgettes font un saut périlleux avant de retomber dans la sauce. — Chéri, tu penses que ça va suffire ? Tu veux que je fasse des oeufs brouillés en plus ? Il ne me répond pas. Je me retourne, et j’ai à peine le temps de le voir sortir de l’appartement à toute vitesse, sans prendre le temps d’enfiler son manteau. Bizarre, ça. Moins d’une minute après, je l’entends crier dans la rue en contrebas. — Reviens là ! Je me penche à la fenêtre et l’aperçoit attraper le bras d’un homme qui s’enfuie en courant. Puis l’autre. Il lui arrache quelque chose de la main. Le dîner est prêt, j’espère qu’il ne va pas trop tarder.Proposition de Sandrine Aujourd’hui, la vie de Mélanie est un peu chamboulée. Il y a grève de cantine à la maternelle. Donc elle a dû prendre sa journée en télétravail, pour pouvoir faire l’aller retour à l’école le midi. Bien sûr, Arthur lui ne pouvait pas, car lui avait une réunion importante, lui. Sans compter que lui la veille au soir, il avait escalade et s’était couché tardivement et fourbu. Comme d’habitude elle n’a rien dit, si ce n’est “je vais m’arranger” et pas sûr qu’il ait remarqué qu’elle n’avait pas ajouté “mon amour” pour une fois. Mais son n+1 Niccolo a tilté quand elle lui a fait sa demande de jour télétravaillé. Il a ajouté avec un sourire qui reluquait son chemisier “comment va-t-on faire sans toi au bureau demain ma douce ?” Mélanie se rend bien compte que tout cela frôle le harcèlement sexuel, tant cela se répète. Mais elle se gardera bien de le dénoncer ou de prononcer ce mot. Disons que c’est une situation banale à laquelle il faut bien s’habituer. Maintenant qu’il est 11h, Mélanie quitte son bureau, ferme la porte et se dirige vers la Poste avant l’ouverture de l’école. Au moins elle va poster ce fameux colis à Mamie, depuis le temps. Elle flâne, elle plane un peu, dans ses pensées, pas à pas. Il y a peu de monde aujourd’hui, on dirait, devant la porte coulissante. D’ailleurs elle est même fermée, on dirait ? Elle s’approche. Un écriteau “grève de la Poste”. Alors la, c’en est trop. Trop c’est trop. Vraiment trop. Elle pousse un cri de rage “Y'en a marre !”. Elle tourne les talons, elle est prête à tous les déchirer. Remix de pamdeterre Aujourd’hui, c’est une journée un peu spéciale. La cantine de l’école est en grève, alors c’est télétravail pour Mélanie, histoire qu’elle puisse faire l’aller retour entre midi et deux. Arthur ne pouvait pas, il avait une réunion. Mais qu’à cela ne tienne, c’est l’occasion de rester tranquillement dans son salon, loin de son manager. Hier encore, il lui a glissé une remarque vieillote et ô combien problématique, accompagnée d’un regard lubrique. Mélanie a prétendu ne pas l’entendre, elle veut protéger son énergie des ondes négatives. Et puis finalement, c’est aussi, l’occasion de passer un peu de temps privilégié avec sa fille, en tête à tête ! Elles pourront continuer le jeu qu’elles ont commencé la veille, quand Arthur était à l’escalade. Il est 11h, et elle se dit qu’en chemin, elle pourrait aussi déposer le colis de Mamie à la Poste, tiens. Comme ça, c’est fait. Elle le prend sous le bras et sort dans la rue, profiter un peu des beaux jours et des rayons du soleil. Tiens, c’est étrange, on dirait que personne ne s’entasse devant la porte coulissante. Les employés doivent redoubler d’efficacité aujourd’hui ! Ah, ils sont en grève, eux aussi. Bon, tant pis pour cette fois. Ca lui donnera une bonne excuse pour rester en télétravail demain !Proposition de Marianne En haut de l’avenue St Charles, devant la gare du centre ville de Marseille, là où des hommes et des femmes viennent s’échouer sur les marches qui descendent vers la mer, un garçon pleure : on lui a volé son ballon. C’est un adolescent qui a fait le coup. Il s’est approché de l’enfant qui jouait à faire rebondir le ballon sur ses genoux, comme les joueurs professionnels. Le jeune a débarqué, entouré de ses copains et il a intercepté la balle au vol puis il s’est enfui, faisait s’envoler autour de lui une nuée de pigeons dans la lumière du soleil de midi. Sa petite soeur est assise à ses côtés. Ils se trouvent un peu éloignés de leurs parents, eux-même affalés sur des monceaux de bagages dont certains semblent fermés par miracle tant le volume qu’ils continennent tend la toile. Le petit garçon sanglote bruyamment, attirant l’attention des parents. Certains détournent le regard. Remix de pamdeterre Les pleurs de l’enfant m’énervent. Il me saoule à chialer, là, tout tristoune. Et puis ses parents qui foutent rien à côté, c’est quoi ces touristes. Ca va, c’est pas la mort, le petit s’est fait piquer son ballon par des ados. Bon. Ca lui apprendra à ne pas faire la star devant tout le monde, et à surveiller ses arrières. Il aurait dû les voir arriver, ces ados en bande qui errent dans le quartier. C’est pas comme s’ils étaient discrets, avec la musique sur leur téléphone. Ils peuvent déjà s’estimer heureux d’avoir toutes les valises, sans déconner qui à besoin de tout ça pour venir à Marseille. Les affaires de ski c’est pour l’hiver, hein. Au moins, les pigeons ne leur ont pas chié dessus.
#12 - Limérence
Deuxième exercice du stage ! Pour ce deuxième module, le thème était bien plus complexe : le personnage. On voulait travailler la zone d'ombre d'un personnage, la petite noirceur qui sommeille en lui ou elle. Pour la consigne, le mot clé était récidive. Travailler sur la notion de dépendance, à quelque chose ou à quelqu'un. Une addiction dont le personnage n'arrive pas à se débarasser, et en aborder autant la source que le moment où ça devient problématique. Est-ce qu'il est lucide et en a conscience ? Pour la forme, deux possibilités :Deux instants en gros plan (avec des décennies d'écart) Un seul moment, celui où l'addiction passe à la vitesse supéreieure. Jusqu'ici, ça allait et les impacts sur la vie du personnage était modérés. Mais c'est l'océan qui déborde du vase.Le temps imparti était d'une heure (un poil plus long que le premier exercice, mais beaucoup plus complexe donc in fine c'était encore plus showtime). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #12 - Limérence D’une oreille distraite, Lucie écoute sa professeure principale leur donner ses dernières consignes avant les examens. Assurez-vous de venir avec tout le nécessaire. Relisez-vous, quand vous avez terminé. Ne partez pas avant la fin du temps imparti. Tout ça, elle le sait déjà et ça ne l’intéresse pas. Les examens blancs se sont relativement bien passés, et elle devrait s’en sortir sans trop de problème. Son regard se porte sur Jonathan, au premier rang. Ses cheveux noirs de jais, toujours impeccablement coiffés, l’opposé des siens et de leurs boucles rousses enchevêtrées. L’adolescence est difficile pour Lucie, entre les changements trop rapides de son corps, qu’elle n’arrive plus à appréhender quand elle se regarde dans le miroir, et sa peau pâle et grasse qui refuse de lui accorder un seul jour sans nouveau bouton d’acné. Lui, il est parfait. Il est jovial, gentil, attentionné. Drôle. Beau. Le voilà qui pose une question, sûrement intelligente, comme à son habitude. Elle ne l’écoute qu’à moitié, obnubilée par le timbre chantant de sa voix. La prof lui répond, et elle l’imagine sourire tandis qu’il hoche la tête, laissant ses fossettes se dessiner sur ses joues. Il est magnifique. Sa voisine lui met un coup de coude. – Eh Lucie, attention à ne pas baver hein, murmure Charlotte. Ancre bien son image dans ton esprit, je pense qu’on ne le reverra pas de sitôt. Elle a raison, bien sûr. Il fera une école prestigieuse, à sa hauteur. Elle n’oubliera jamais son visage, c’est comme s’il était gravé dans ses rétines. Et dans la myriade de portraits qu’elle a dessiné de lui en secret, dans ses cahiers. Malgré les années qu’ils ont passé dans la même classe, elle n’a jamais réussi à engager une conversation avec lui au-delà des politesses habituelles. Pour autant qu’elle sache, Jonathan l’oubliera dès demain, et c’est bien ça le pire. Et si elle lui demandait son adresse ? Pour garder contact ? Son numéro de téléphone, peut-être ? Ou alors, lui donner le sien. Mais la perspective du refus, qu’il lui rigole au nez, est beaucoup trop effrayante. Jonathan ? Avec Lucie ? Jamais. Pas le plus beau garçon du lycée avec une fille si terne, si ennuyeuse. Elle n’a même pas vraiment d’amis après toutes ces années, à part Charlotte. La sonnerie retentit dans la salle de classe, la professeure leur prodigue un dernier encouragement avant le bac, la semaine prochaine. Tout ira bien. Il se lève alors que Lucie est plongée dans ses souvenirs. Elle ressasse les bribes de moments partagés ensemble, aussi infimes soient-ils. Trois balbutiements devant les vestiaires après le cours de sport, un exposé d’anglais qu’ils ont fait ensemble. Enfin, qu’elle a fini par faire toute seule, mais avec plaisir. Le stylo qu’il a perdu, parce qu’elle lui avait volé comme une relique d’une divinité. Son dos s’éloigne pendant qu’elle cherche une accroche. Une tape dans le dos ? Trop familier. Lui rendre son stylo peut-être, inventer un bobard pour expliquer comment il s'est retrouvé en sa possession. Elle le regarde partir et reste seule, serrant le tube de plastique dans sa main. Autant le garder en souvenir. Si le destin le veut, elle le reverra. 20 ans après, Lucie regarde le minuteur sur la badgeuse qui affiche bientôt minuit. Elle passe sa carte et la machine lui répond avec un bip strident. C’en est fini pour ce soir, et tant mieux. Les samedis sont intenables dans ce restaurant, les clients affluent sans relâche, tous plus impatients les uns que les autres. L’un d’entre eux lui a encore fait des remarques salaces et déplacées, auxquelles elle s’est bien gardée de répondre. Dans sa tête, elle entend encore la pique qu’il lui a envoyé, apparemment vexé par l’absence de réponse. “A ton âge, tu devrais être heureuse qu’un homme s’intéresse à toi.”. Quel porc, elle aurait voulu lui jeter son café à la figure. Elle l’aurait fait, d’ailleurs, si elle n’avait pas besoin de son maigre salaire de serveuse pour manger. Peut-être qu’elle devrait laisser tomber ce job pourri. Sa boutique de fleurs n’avait pas rencontré de succès la première fois, mais les mœurs ont changé et le romantisme est de nouveau à la mode, alors ça marcherait ce coup-ci et les clients seront au rendez-vous. Lucie décroche son tablier dans la salle du personnel, le range dans le bac de linge sale et récupère ses effets personnels. Comme d’habitude, son téléphone n’a aucune notification pour elle. Personne ne lui a envoyé de message, ne serait-ce que pour prendre des nouvelles. Machinalement, elle ouvre Instagram et l’appareil lui sort une photo de Charlotte qu’elle like, parce que c’est la bonne chose à faire. Pourtant, elle ne lui a pas parlé depuis des années. 2 ? Ah non, plutôt 5. Voire 10. Après le lycée, elles ont gardé le contact et se voyaient souvent, puis moins souvent, puis rarement. Charlotte s’est trouvé un mari, Tristan, ou Thomas peut-être, et ils se sont enfuis à l’autre bout du monde, en Australie, laissant Lucie sur le carreau. Son esprit divague en pensant à son chat qui l’attend chez elle. Au moins, lui, sera content de la revoir quand elle rentrera, et pas seulement parce qu’il doit être en train de mourir de faim. Juste d’avant d’éteindre son téléphone, son regard se pose sur une recommandation d’amis. Aucun ami en commun, un pseudo incongru qui ne lui dit rien, mais la photo est accablante. Des cheveux noirs, un sourire radieux et des petites fossettes. Elle clique et le profil s’affiche, public, exhibant toute sa vie dans une foule de photos. Son autre main agrippe le stylo fétiche qu’elle garde dans la poche de son jean usé. Les années ont eu raison du plastique et il est désormais complètement décoloré et ébréché, mais il représente bien plus qu’un simple stylo pour elle. Est-ce que c’est vraiment comme ça que Jonathan revient dans sa vie ? Comme ces films de Noël niais, des retrouvailles 20 ans après, une confession d’un amour inavoué, des larmes de joie. Un autre post attire son attention, une photo d’un trousseau de clés avec la légende “Enfin propriétaire !”. La localisation est jointe à l’image. C’est à peine à 30 minutes d’ici. Qui expose toute sa vie sur la place publique ? Pour Lucie, c’est une évidence. C’est un signe, un appel. D’ailleurs, son horoscope en parlait ce matin, quelque chose à propos d’un fantôme du passé. Il a posté ça pour qu’elle le voit, donc elle doit y aller. La récompense après ces années de solitude, le retour tant attendu de son karma. Enfin, elle va retrouver Jonathan et ils pourront vivre ce qu’elle a toujours voulu vivre avec lui. Son ventre papillonne et le sang lui monte aux joues dans un élan d’excitation qu’elle parvient à peine à garder sous contrôle. Bien sûr, elle n’a pas passé toutes ces années accrochées à son espoir perdu. Sa psy lui a parlé de limérence et conseillé gentiment de passer à autre chose, mais Lucie pense qu’elle ne voit qu’une partie du tableau. La partie qu’elle a bien voulu lui montrer, une représentation à peine qualifiable de partielle de Jonathan. Elle en a vu d’autres mais ils se comptent sur les doigts d’une main, jamais plus longtemps que pour quelques soirées ci et là. Et toujours, en note finale de ces relations superficielles, la déception quand elle se rendait compte qu’ils n’étaient pas à sa hauteur. Cet homme, c’est le bon pour elle. C’est celui qu’elle mérite, et il la mérite aussi, même s’il ne le sait pas encore. Le moteur de sa voiture vrombit à l’allumage tandis qu’elle tape les coordonnées GPS de son adresse. Cette fois, elle osera lui parler. Cette fois, c’est la bonne. Lucie se gare un peu en retrait et descend de sa voiture dans la nuit noire. Le quartier résidentiel est calme et ses maisons blanches qui se ressemblent toutes sont endormies. Toutes, sauf une qui laisse échapper une lumière orangée sur le bitume. Est-ce vraiment sage de le déranger si tard ? Il est bientôt une heure du matin, mais bon, il n’est pas encore couché, et elle est déjà là. Le chat attendra. Elle se rapproche du parvis devant la maison en enjambant la barrière en bois pour se faufiler à travers la pelouse tondue à la perfection et finir sa course dans le buisson au pied du mur. Par la fenêtre, elle aperçoit un homme, grand, les cheveux bruns. Il dit quelque chose que Lucie n’entend pas et rigole, dévoilant des fossettes à travers sa barbe naissante. Après toutes ces années, elle se retrouve à nouveau à quelques mètres de lui à peine. Une autre femme rentre dans la pièce et se jette dans les bras de Jonathan, qui l’embrasse. Un instinct primal prend possession de Lucie. Cette garce lui a volé l’homme qui lui est promis. Elle le récupérera. Sa main se crispe sur le stylo dans sa poche, ses yeux rivés sur le cou de sa proie. Pas ce soir, mais un jour, elle prendra sa place. Elle la tuera, s’il le faut.
#11 - La porte de la grange
Premier exercice du stage ! Pour ce premier module, le thème était simple : la porte. Symbolique de la rupture, du passage d'un endroit à un autre etc... L'idée était de prendre un personnage, dans un endroit précis, qui passe le seuil d'une porte. Quelques points à prendre en compte : veiller à la caractérisation du personnage et à définir son identité en quelques lignes. Pourquoi cette porte est-elle importante pour lui ? Qu'est-ce qu'elle signifie ? D'autre part, essayer de centrer le récit sur l'ouverture de la porte en elle-même, quitte à faire un ralenti sur image au moment du passage. Le temps imparti était de 50 minutes (c'est très très short pour arriver jusqu'au premier jet). Je vous mets ici la version Director's Cut, que j'ai retouché au bistouri pour implémenter quelques retours que j'ai eu ✒️ #11 - La porte de la grange Le vent frais porte l’odeur de l’herbe fraîchement coupée au nez de Nathan. Il regarde la grange devant lui, imposante, un bloc de pierre en plein milieu de la ferme. Autour d’elle, on y retrouve une serre, l’enclos des poules qui sont toutes rentrées à la maison, et la bâtisse principale, juste à côté du large chapiteau installé pour l’occasion. Le soleil termine son cycle, épousant bientôt la ligne d’horizon en embrasant le ciel. A l’intérieur, il entend le pianiste qui joue une reprise d’une musique qu’ils ont choisi ensemble et par-dessus l’instrument se joignent les murmures des invités, heureux de partager ce moment avec leurs amis, ou peut-être impatients du temps qui se fait long. Il est seul face à cette porte, terrifié. Ça devrait être le plus grand jour de sa vie, mais il ne ressent que de la panique. Par réflexe, il sort son téléphone de sa poche, comme pour envoyer un message à quelqu’un, puis se ravise : ce n’est pas le bon moment, et de toute façon, son correspondant n'est pas disponible. Il observe son reflet dans la dalle noire inanimée et en profite pour replacer une mèche poivre et sel qui se dégage sur le côté puis réajuster son nœud papillon noir tacheté de pois blancs, choisi par Isaac. La porte massive en bois semble le séparer de son avenir. N’importe quel autre jour, il aurait trouvé dans cette ferme le confort et le calme qui lui manquaient tant, le silence qui remplace l’agitation de la ville. Les autres weekends qu’il a passé ici, chez ses futurs beaux-parents, restent dans ses souvenirs comme des instants de tranquillité douillets et chaleureux. Aujourd’hui, il y trouve un obstacle insurmontable. Une décision irréversible. Les dernières notes du piano s’évaporent avec la fin de la musique. C’est maintenant, ou jamais. Les murmures s’étiolent, et Nathan peut presque sentir la tension dans l’air. Et s’il se trompe ? Et si l’amour qu’il pense lui porter n’est qu’une mauvaise interprétation de ses sentiments ? Et si la personne qu’il aime n’est qu’une idéalisation, un fantasme qu’il surimpose sur quelqu’un d’autre ? Hier encore, ils en riaient ensemble. Savoir prendre une décision et s’y tenir n’est pas sa plus grande force. Il lui a fallu des années pour accepter d’emménager officiellement dans le même appartement, alors qu’ils vivaient l’un chez l’autre depuis des mois et ne se quittaient jamais. Il avait déjà pris sa décision, et il avait déjà dit oui le jour de la demande, alors qu’est-ce qui pouvait bien le bloquer le jour J ? C’est le dernier instant pour faire marche arrière et s’enfuir. N’importe où ailleurs. Ses collègues lui viennent à l’esprit, eux qui ignorent tout de sa vie privée, et qui ne manqueraient pas de poser mille et une questions en voyant sa nouvelle alliance. Ses amis du foot, le mardi soir, à qui il n’oserait jamais parler de tout ça. Aucun d’eux n’est invité aujourd’hui, ni même ne sont au courant de ce qui se passe, alors s’il s’enfuit maintenant il pourrait prétendre que rien n’est arrivé et reprendre son train-train quotidien à l’abri des railleries et des injures. Il repense à sa mère, il aurait voulu qu’elle lui tienne la main pour l’accompagner en remontant l’allée, à l’intérieur de la grange, et qu’elle l’emmène jusqu’à l’autel comme le veut la tradition. Mais elle n’est pas là. Son père non plus. Ils ont refusé l’invitation. Il retourne encore dans sa tête leur refus, froid et catégorique. Nathan attrape maladroitement la poignée en métal, qui glisse au contact de sa main moite. Il la fait basculer, à peine. Il perd les rênes de son esprit qui se met à tourbillonner dans un brouhaha anxieux. Il sent son cœur palpiter, le sang qui frappe dans ses tempes à chaque tour de circuit. La poignée fini sa rotation en émettant un clic et la porte se décroche. Il tire. Elle pivote sur ses gonds. A l’intérieur, une centaine d’yeux se posent sur lui. Les siens sont rivés au sol tandis qu'il essuie la goutte de sueur qui perle sur son front d’un revers de la main. Dans un effort qui lui paraît surhumain, il soulève son pied droit et le place sur le pas de la porte. Puis il recommence avec le pied gauche, un peu plus loin. Il lève la tête. Il le voit. Isaac se tient droit, au bout de l’allée, souriant. Ses cheveux blonds, bien brossés, capturent les quelques rayons du soleil qui filtrent à travers les fenêtres. Il porte le nœud papillon bleu marine que Nathan a choisi pour lui. C’est lui qu’il choisit, et tant pis pour tous les autres. Dans un soupir de soulagement, il sourit et laisse ses larmes lui monter aux yeux. Il remonte l’allée. Il dira oui.
- 13 Jun, 2026
#10 - EXO Mk.3
Semaine 9 du challenge. C'est encore quelque chose de différent de ce que j'ai écrit les semaines précédentes, je trouve. L'idée de base m'est venue la semaine dernière (et on y retrouve quelques touches que j'ai gardé, notamment par rapport au thème Bruit et la contrainte Sans chichis), mais ça se prêtait quand même mieux aux thèmes de cette semaine :Thème 1 : Belliciste Thème 2 : Je ne t'aime plus Thème 3 : 💼·🦍·🌿·🪗Contrainte : Deux personnages Précision/mise en garde avant la lecture : je n'y suis pas allé de main morte sur la violence. Un lecteur avisé en vaut deux et tout ça.Musique d'ambiance (et quelle ambiance) : Blade - D'Angello & Francis ou credits song for my death but im the final boss - Astron #10 - EXO Mk.3 Gideon remonte sa braguette et se secoue les mains. Jadis la capitale d’un pays au sommet de la chaîne alimentaire mondiale, la métropole tombe peu à peu en ruines. Autour de lui, les bâtiments délabrés de la ville se dressent vers le ciel. Celui devant lequel il se trouve n’a même plus de baie vitrée au niveau de la rue. Des éclats de verre gisent au sol et craquent sous ses bottes renforcées. Les particules blanches qui tombent du ciel nuageux, se déposent sur sa barbe hirsute déjà grisonnante. Il s’en débarrasse d’un revers de la main et retourne vers le robot qu’il a laissé à quelques mètres, profitant de ces derniers instants de silence. L’EXO Mk.3 est inanimé, agenouillé au sol en attendant le retour de son pilote. Nommé après les exosquelettes qui permettaient initialement de faciliter les tâches physiques nécessaire au travail, le modèle Mk.3 a été repensé pour assister les humains au combat et à l’éradication de la menace des envahisseurs. Le robot anthropomorphe dispose de tous les outils nécessaires à une guerre sans merci. Un canon à plasma est accroché à l’une des épaules, et une épée sur l’autre. Chaque jambe est aussi large que le pilote, et les bras sont couverts d’une multitude de jointures aux articulations qui permettent de les faire pivoter à 360 degrés. Au milieu, un habitacle sphérique renforcé abrite l’humain qui y siège. Des plaques en fibres de carbone couvrent la surface du robot humanoïde, ternes et mates dans la lumière grisâtre qui émane du ciel couvert, et l’une d’entre elle est marquée d’une cinquantaine de stries gravées dans le métal. Pour démultiplier les capacités du robot, des milliers de nanomachines quasiment invisibles à l’œil nu fourmillent à sa surface, prêtes à se recombiner en différents appendices. Gideon grimpe dans le dos de l’armure métallique et referme la trappe derrière lui. À l’intérieur du cockpit, il glisse ses jambes dans les trous prévus à cet effet, qui se prolongent dans les celles du robot comme une extension de son propre corps. Il accroche le harnais à sa taille, pianote sur le clavier devant lui et réactive la machine. Le moteur s’enclenche dans son dos en vrombissant, comme si l’EXO revenait à la vie. Il palpe l’arrière de sa nuque à la recherche du petit orifice qui y a été greffé et y branche le câble de synchronisation de l’armure, la reliant directement à son système nerveux. L’écran s’allume et le cockpit s’éclaire, projetant une image des environs capturée par les caméras à l’extérieur de l’habitacle. Le visage d’une petite fille aux yeux pétillants, le nez criblé de taches de rousseur, apparaît en souriant. — Coucou Papa ! Qu’est-ce que tu faisais ? — Rien qui ne te regarde. C’est l’heure, Sophy. Allons-y, répond-il. À l’écran, une cartographie de la ville vue du dessus est projetée. Un point clignote à quelques rues d’ici, marquant une potentielle activité détectée. Le point de départ. — J’ai l’impression qu’ils ne sont pas nombreux, c’est bizarre parce que c’était quand même une grande ville. Peut-être qu’on est loin de la source ? Fais attention, papounet. Sans répondre, il glisse ses bras dans les manches du robot et agrippe les deux poignées lui permettant de manipuler à distance les mains de l’EXO, les siennes atteignant à peine l’ersatz de coude de l’armure. Un voyant s’allume à l’écran pour rappeler au pilote que le volume de carburant est relativement bas. “Ça devrait le faire”, se dit-il. Le robot se met en route, reproduisant les pas de Gideon à l’intérieur du cockpit. D’une hauteur de 3 mètres et pesant plusieurs tonnes, la machine se déplace pourtant avec agilité et légèreté. Des petits réacteurs dans les jambes associées à des micro-roulettes sous les pieds assurent des mouvements fluides, comme s’il glissait sur le sol à la manière d’un patineur artistique. Au détour d’une rue, il aperçoit la forme qui correspond au point clignotant. Une figure humaine est debout au milieu de la rue, immobile et dos à Gideon. Elle est arquée vers l’arrière, laissant tomber sa tête à la renverse dans un équilibre instable, les bras ballants. Sans attendre de se faire repérer, il accélère et active les réacteurs du robot. Laissant les roulettes le faire glisser au sol, il continue de prendre de la vitesse jusqu’à arriver à la forme, qui n’entend que trop tard l’approche du prédateur. Gideon manie la main de l’EXO et lui agrippe la tête au passage avant de la plaquer au sol sans décélérer. Il la pousse vers le bas, écrasant le visage de son ennemi sur le bitume en le traînant sur une vingtaine de mètres à toute vitesse. La chair se délite en frottant contre la surface irrégulière du goudron, arrachant des lambeaux de peau, puis des fragments d'os éraflés. Arrivé au bout de la rue, il ne reste de la forme qu’une charpie inerte qui reste suspendue par des filaments précaires. Il la jette au sol, et elle s’étale dans un écho mouillé et visqueux. — Bien joué ! Ça ne devrait pas tarder, l’encourage Sophy. Il n’a même pas eu le temps de crier ! — Trouve la terminaison la plus proche. — Tout de suite, chef. Il se redresse et comme attendu, un bruit s’élève dans la ville, secouant les vitres des bâtiments alentours. Une multitude de cris stridents semblent émaner de toutes les directions, à la fois effrayés et enragés. Sur l’écran, une croix apparaît sur la carte. Gideon s’y dirige et trouve au sol un amas sombre de chair. La masse pulse régulièrement, et étale des terminaisons nerveuses dans plusieurs directions à la manière d'une plante qui étale ses racines. Les nanomachines sur le poing de l’EXO se réorganise, faisant apparaître un long appendice en forme de pic à glace. D’un geste sec, il le plante dans la masse informe, et les cris alentours redoublent d’intensité. — Signal faible. Le cœur est loin d’ici. Il nous faut une autre terminaison, analyse Sophy. Le pic chauffe, brûlant de l’intérieur le tissu informe qui noircit en quelques instants. Gidéon se redresse et se remet en chemin vers un autre point qui clignote sur sa carte. — Attention, je perçois plusieurs signaux. Il parcourt en quelques instants les blocs qui le séparent de sa prochaine cible, et rejoint une ruelle étroite au bout de laquelle est cachée une autre forme. Elle remarque l’EXO et pousse un cri avant de se retourner pour s’enfuir. Gideon accélère à nouveau, s’engageant dans la ruelle. — Deux autres ! Aux fenêtres ! — Occupe-t-en, répond Gideon. Il retire ses bras des manettes, laissant Sophy prendre le contrôle de l’EXO. Avec le clavier devant lui, il calibre le canon qui se verrouille sur la forme qui s’enfuie au loin. Deux autres sautent des bâtiments alentours au passage du robot, essayant d’atterrir sur l’armure. Les deux bras se soulèvent d’eux-mêmes, les attrapant au vol. Gidéon valide son tir, et le canon se décharge sur le fuyard. Le choc oblitère la cible sans laisser de traces, à part un cratère fumant sur le lieu d’impact. Les deux autres formes gesticulent, essayant de s’agripper aux bras du robot, griffant le carbone en essayant de libérer leurs têtes de l’emprise du géant. — Je peux ? Je peux ? Gideon hoche la tête. Le robot ramène les deux formes devant lui, serrant les têtes l’une contre l’autre. Ils se mettent à crier. De douleur, espère Gideon. L’étau se resserre de plus en plus et les crânes commencent à se déformer, coincés l’un contre l’autre. Les gesticulations se font plus intenses. Dans un dernier effort, les deux mains du robot se rapprochent un peu plus et les os finissent par céder dans un craquement sourd. Les paumes se rejoignent, broyant les deux têtes comme des pastèques dans une presse hydraulique. Un liquide rougeâtre vient éclabousser les caméras frontales, baignant l’habitacle dans une ambiance vermeil. Aussitôt, des nanorobots glissent à la surface de l’armure et commencent à nettoyer la zone pour rétablir la vision de Gideon. À l’écran, Sophy rigole. — Ouais ! OUAIS ! Je leur ai niqué leur race ! — Sophy, gronde Gideon, pas de gros mots. Une autre masse, plus grosse que la précédente, pulse à quelques mètres de là. Une fois encore, Gideon prend le contrôle des bras et plante une sonde. — On n'est pas trop loin, mais il va nous falloir une autre mesure pour trianguler correctement, analyse Sophy. Il brûle la terminaison, faisant retentir les cris stridents des autres formes qui se cachent au loin. Connectées ensemble, elles ressentent la douleur des autres comme un organisme unifié, mais celles qui étaient directement liées à cette terminaison sont mortes lorsqu’il l’a embrasée. D’une pierre deux coups, Gideon peut s’en servir comme exutoire pour la rage qui bouillonne en lui autant que d’un outil pour les affaiblir. La violence n’est pas gratuite, elle est méritée. Elle est due. Il remonte l'artère principale de la ville pendant plus d’un kilomètre sans trouver de nouvelles proies. La large allée est jonchée de boutiques désormais désertes. Les vêtements attendent sur leurs portants d’être choisis par des humains qui ne viendront jamais. La nourriture, pourrie et en décomposition, ne trouve même pas d’insectes pour la consommer. La ville devait être bondée lors de l’émergence, mais elle n’est aujourd’hui plus que le fantôme d’elle-même. Il active la vision thermique de l’EXO, qui laisse apparaître quelque chose caché derrière le mur du bâtiment à sa droite. La grande voie est autrement déserte, même si la carte indique la présence de formes dans les alentours. Sans attendre, il fracasse le mur d’un coup de poing pour attraper la forme qui s'y cache. Il la tire vers lui, l'extirpant à travers le trou dans les briques. Un clic retentit. — Papa ! C’est un piège ! A l’écran, Gideon regarde la forme agrippée par la main droite du robot. Le corps décharné est recouvert de charges explosives et de fils qui s’entremêlent. Ses yeux fixent la caméra et un rire dément lui échappe avant l’explosion. L’EXO est propulsé sur le côté, rebondissant lourdement sur le bitume avant de rouler au sol et de s’écraser contre le bâtiment d’en face. L’écran se peuple d'une foule d’alertes et de notifications en tout genre. Carburant presque épuisé. Module Bras Droit non opérable. Canon endommagé. Secoué, Gideon essaye de reprendre ses esprits après le choc, pourtant amoindri par le harnais. Un goût de fer envahi sa bouche, et il recrache du sang au sol. — Ça va ? Réponds, papa. — Oui. Oui, ça va. Analyse l’étendue des dégâts. — L’intégrité de l’armure semble suffisante pour être réparée. Pas de dommages irréversibles. Par contre, le bras droit... Il n’y a plus de bras droit. Gideon tourne la tête et remarque que son propre bras est toujours en place. Cependant, l’extension du robot a été arrachée par le choc et sa main est à l’air libre au bout du manche. Quelques centimètres de plus et il l’aurait perdue. Machinalement, il active la manette mais rien ne se passe. Des pistons s’activent, sortant du robot par les pans déchirés de métal, sans pouvoir se brancher dans le bras droit qui gît au sol à quelques mètres de là. Derrière lui, des rires retentissent. Il se retourne et aperçoit une vingtaine de formes qui le pointent du doigt, prises de folie et hurlant à gorge déployée. La pale imitation d'une réaction humaine fait bouillonner Gideon de rage autant que de dégout. — On doit battre en retraite. Au moins le temps de réparer l’EXO. — Non. Je vais les tuer. Tous. J’ai encore le bras gauche. Active l’épée. — Le carburant est trop bas ! Tu n’as pas les ressources nécessaires. Bats en retraite. — Désactive les limiteurs. Maintenant. — J’ai dit non ! — Tu fais ce que je te dis, impose Gideon. Il active un levier et l’image de Sophy disparaît de l’écran, remplacée par le texte “MODE MANUEL”. Il tourne des boutons, désactive les limites de consommation et autres broutilles techniques qui l’empêchent de se battre à sa guise. Il touche sa nuque, s’assurant que le câble est toujours bien vissé. Une fois prêt, il remet son bras gauche dans la manche et agrippe l’épée dans son dos. De la main droite, il pousse un curseur à l’écran. Le moteur accélère, brûlant plus de carburant et transférant l’énergie le long du bras de l’EXO. La lame de l’épée, chauffée à vif, se met à émettre une lueur rougeâtre. L’aiguille du carburant vacille, se rapprochant doucement de la réserve. Il active le mode synthèse, et sent une décharge le long de sa propre colonne vertébrale quand la machine commence à ponctionner des ressources supplémentaires. Son champ de vision se resserre et il sent son visage se contracter. Son organisme s’inonde d’adrénaline, autant par le choc de l’explosion que par la stimulation de l’EXO qui en injecte pour remplacer les fluides prélevés. Dans un cri de rage, il se lance sur le groupe de formes qui rient à s’en décrocher la mâchoire. Il saute, atterrissant sur deux d’entre eux en les écrasant. Sous le choc et la pression, ils éclatent au sol comme des fruits trop mûrs. Gideon se relève et en un large geste, il abat l’épée dans le tas. La lame percute les corps humains, traversant la chair tel un couteau dans du beurre. La chaleur du métal cautérise la plaie au passage, et les formes touchées s’effondrent au sol en deux morceaux. Une fumée s’échappe des boyaux cuits, et l’odeur de viande rappelle à Gideon des souvenirs de barbecue. Il revoit sa fille, Sophy, rire en jouant avec le fils du voisin. Sa femme qui lui intime de ne pas laisser Tomas s’occuper des saucisses, parce qu’il les fait brûler à chaque fois. Il serre les dents. Les autres formes ayant évité le coup se jettent toutes en même temps sur le robot, s’agrippant à l’armature. Sous le poids, il tombe à la renverse et certains assaillants s'allongent sur l’épée, la plaquant au sol. La lame les brûle, mais ils s’entassent en profitant de leur nombre pour submerger Gideon. L’un d’eux grimpe sur l’habitacle et l’écran projette en grand le visage d’un homme lambda, le visage déformé par l’euphorie qu’il simule. Peut-être qu’il faisait simplement ses courses le jour de l’émergence. En faisant pivoter le manche de l’épée d’un geste vif du poignet, le mode cisaillement s’active. La lame se sépare en deux morceaux complémentaires, les dents de l’un comblant les trous de l’autre. Les deux tranchants s’activent, alternant des mouvements de haut en bas. Les rangées de dents se croisent à toute vitesse, déchiquetant tout ce qui se trouve sur leur chemin comme un couteau électrique. Les formes entassées sur l’épée sont déchirées, libérant le bras de l’EXO. Le niveau de carburant frôle le niveau critique, se vidant de plus en plus vite pour maintenir le rythme de cisaillement malgré les obstacles sur le chemin. Il sent le branchement dans sa nuque qui le brûle, et son esprit qui commence à lui paraître de plus en plus lointain. Roulant sur le côté, Gideon se libère des formes encore entassées sur le cockpit et en écrase quelques-unes sous le poids de l’armure avant de se relever. L'épée s'abat de nouveau, pourfendant un autre ennemi à la verticale. Les deux moitiés d’humain tombent, répandant des viscères au sol dans un amas sanguinolent. Prises de panique, les formes restantes s’enfuient. Il ne les poursuit pas, et essaye de reprendre son souffle. Il désactive le mode manuel et l’image de Sophy réapparaît à l’écran. — Je te déteste ! — Ce n’est pas le moment. Trouve la terminaison. — Carburant critique ! Je te l’avais dit ! On doit battre en retraite ! — Ne m’oblige pas à te déconnecter à nouveau. A l’écran, l’image de sa fille vacille pendant qu’elle reprend ses marques et analyse les environs. — Tu les a bien défoncés ces fils de pute. — Sophy. Faisant la moue, Sophy se remet à l’analyse. Gideon a le tournis et il sent la tension qui commence à redescendre après le combat. L’heure est venue d’en finir, et vite, avant que l’adrénaline ne quitte son corps et qu’il ne s’écroule sous la fatigue. — Trouvé ! Il plante à nouveau une sonde dans la terminaison, encore plus grosses que les précédentes. — Quelque chose ne... Papa ! Attention ! Derrière ! Une forme cachée dans le dos de l’EXO, restée accrochée pendant tout ce temps dans l’angle mort des caméras, se hisse sur le bras droit et colle sa tête dans le trou béant. Gideon la dévisage, elle est à peine à un mètre de lui. Le visage féminin ouvre la bouche et un filament s’en échappe, longeant la paroi intérieure de l’habitacle en se rapprochant de lui. La peur commence à le gagner et il sait que si elle l’atteint, c’en est fini pour lui. Il se décale pour s’éloigner mais l’intérieur claustrophobique du robot ne lui laisse pas beaucoup d’espace. Le harnais le gêne dans ses mouvements et il n’a pas le temps de se décrocher. Elle ouvre plus grand la bouche, désarticulant sa mâchoire dans un craquement, pour laisser s’échapper d’autres filaments du fond de sa gorge dans un râle grave. Ils se glissent à leur tour dans l’habitacle. — PAPA ! Il tend son bras d’un coup et appuie sur les boutons de la poignée de contrôle du bras droit. Les pistons se déclenchent, sortant de l’armature brisée. La tête de la forme est placée juste devant l’un d’eux, et le cylindre métallique transperce le crâne de l’attaquant. Les filaments se rétractent et elle lâche prise, empalée sur le piston. Gideon la regarde en silence pendant de longues secondes, observant le sang couler sur le visage de l’inconnue avant de lâcher les commandes. Le piston se rétracte, et le cadavre de la femme tombe au sol comme un pantin désarticulé, rejoignant le bain de sang. — Je... J’ai fini l’analyse. La triangulation est terminée. — Finissons-en. — Papa, je pense que... — Finissons-en, coupe Gideon. Aux alentours de la bouche de métro, le sol est recouvert par la masse visqueuse. Des longs filaments s’échappent dans tous les directions, se glissant dans les fissures du goudron et filant vers les quatre coins de la ville. L’hôte est ici, le cerveau de l’organisme qui a pris le contrôle de la capitale. Gideon essaye de retrouver sa concentration et de se calmer. Son sang palpite dans ses veines et il le sent dans sa carotide alors qu’il s’engage dans le sous-terrain. L’EXO passe à peine dans les couloirs étriqués, frôlant le plafond. Les nanomachines se recombinent au bout de la main gauche et formant une griffe qu'il laisse balader sur la fine couche de matière vivante qui recouvre les murs, déchirant le tissu de l’hôte. Il veut le faire souffrir. Il veut lui faire ressentir la peur alors qu’il s’approche. L’angoisse de l’inévitable. Arrivé sur les quais, il saute sur les rails et s’engage dans le tunnel du métro, remontant la ligne pour retrouver l’origine du monstre. Une lampe sur l’EXO éclaire les murs et la substance noirâtre qui semble respirer dans la pénombre telle une immense membrane qui couvre désormais les souterrains de la ville. Une rame est à l’arrêt au milieu de la voie, et il arrache la porte arrière du wagon d’un geste. A l’intérieur, à quelques mètres de l’entrée, une forme à peine reconnaissable est affalée sur la banquette. Gideon arrive à distinguer le buste d’un homme, surplombé de sa tête. A la place de ses bras et jambes, la masse vivante recouvre le corps et s’étire vers l’extérieur. Ce pauvre humain est la source de l’infection qui a pris cette ville, des années auparavant. Il l’imagine, probablement en train de rentrer du travail après une longue journée, dans le métro. Sans crier gare, l’envahisseur se déclara en lui, prenant le contrôle de son corps et entamant la chute de la ville. Comme à chaque fois, les souvenirs de Gideon refont surface. Le jardin. L’incompréhension. La panique. Sophy, qui crie. Sa femme, le voisin, et son fils inertes au sol. — Le niveau de carburant est vraiment critique, dépêche-toi avant que l’EXO ne s’éteigne. L’hôte remarque la présence de Gideon et se met à hurler. Le flux audio du robot se coupe automatiquement pour protéger son opérateur. La théorie prépondérante des scientifiques de l’époque, ou du moins de ceux qui ont survécu aux premières émergences, est que les organismes racines sont capable d’émettre des fréquences audios à peine perceptible par l’humain. Ils imitent les ondes binaurales, simulant les fréquences du cerveau humain et forçant une désynchronisation des deux hémisphères, plongeant les auditeurs dans un état léthargique avant de commencer leur propagation et de les consommer un par un. Sans le flux audio du robot, Gideon est plongé dans le silence étouffant. Sourd, il est naturellement immunisé aux attaques des hôtes. Heureusement. Ou malheureusement, peut-être. Il se demande parfois s’il n’aurait pas préféré périr dès le début de l’invasion, plutôt que passer le restant de ses jours à se battre, seul. Un texte apparaît à l’écran. Défonce-le, Papa. Fais vite, des formes sont en train de venir par le tunnel. Gideon se rapproche de l’entrée de la rame du mieux qu’il peut, enjambant une excroissance visqueuse au sol. L’EXO est trop large pour rentrer à l’intérieur, et l’hôte est à peine hors de portée de sa griffe. La jauge de carburant clignote en rouge à toute vitesse. Derrière-lui, des formes s’entassent dans le tunnel, hurlant de peur et se précipitant sur lui. Il ne les entend pas, mais il les voit sur la carte comme une nuée de petits points blancs qui remplissent le tunnel. Il pousse l’EXO en avant, appuyant l’épaule contre la carcasse du wagon qui ploie sous la contrainte. La griffe se rapproche de quelques centimètres. Une forme s’agrippe à la jambe du robot et il l’éjecte d’un coup de pied. Le métro continue de se déformer sous le poids de l’armature du robot, rapprochant encore un peu plus sa main. L’hôte le dévisage, les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte. Cette simulation de l’horreur sur le visage de son ennemi rempli Gidéon de rage. Il repense à sa vie d’avant. Depuis combien de temps n’a-t-il pas vu de vrais humains ? Ces monstres manipulent les corps de leurs victimes dans une macabre imitation. Il repense au jour fatidique, dans le jardin. Ses mains sur le cou de Sophy. Il se sent crier dans le silence. PAPA ! ILS SONT SUR TOI, DÉPÊCHE ! Une autre forme grimpe sur l’habitacle, se rapprochant du trou laissé dans le bras droit. Elle esquive habilement les pistons et laisse ses filaments glisser sur l’armure, pénétrant dans l’habitacle. Ils se rapprochent du pilote. La paroi du métro cède un peu plus et l’EXO parvient à planter les griffes dans le crâne de l’hôte. Les vrilles enlacent le cou de Gideon, remontant jusqu’à sa bouche. De sa main droite, il pousse tous les curseurs au maximum et envoie une décharge dans la gauche. L’onde ultrasonique remonte le bras du robot, secouant tout l’habitacle. Devant lui, l’hôte est pris de tremblements qui se répercutent à travers son corps et réverbèrent comme une vague sur le tissu moite qui couvre les murs du métro. BUTE-LE ! Il tire d’un coup sec, arrachant le crâne qui vient avec la colonne vertébrale, accrochée comme les arêtes d’un poisson. Les formes tombent subitement au sol, la prise sur son cou se relâche et l’EXO s’éteint, en panne de carburant. Gideon descend du robot, atterrissant sur un tas de pantins dont les fils ont été coupés. À bout de forces, il trébuche et s'effondre. Il se relève, essayant tant bien que mal de trouver son équilibre dans l’amas de chair au sol, avant de se hisser dans la rame de métro et d’attraper la colonne qui pend au bout de la main robotique. Il tire d’un coup sec, et elle se décroche du crâne en laissant échapper un liquide sombre. La prenant des deux mains, il l’arcboute et concentre le restant de ses forces pour essayer de la briser. Les vertèbres s’entrechoquent, se bloquant les unes aux autres. Il respire une dernière fois et serre encore plus fort. Dans le silence environnant, un craquement d’os brisés rebondit contre les murs. Il extirpe du milieu des vertèbres un long fil rougeâtre, semblable à un gros lombric. L’hôte. L’envahisseur. Logé dans la colonne vertébrale de sa victime, il vampirise son corps comme un parasite avant d’arriver à maturité, après quoi il se révèle et prend les commandes, de sa victime d’abord puis de toute forme de vie environnante, ramenant tout sous son contrôle. Il ouvre le réservoir de l’EXO et y jette le cadavre de son adversaire. Aussitôt, un nanorobot commence à broyer et déstructurer la matière pour la convertir en bio-carburant. Il prend un fragment de vertèbre et griffe une nouvelle strie sur l’armature du robot. 53. Gideon remonte à l’intérieur et prépare la suite. D’abord, il doit modifier les paramètres de l’IA. Sa fille n’était pas aussi vulgaire. Et peut-être qu’il devrait la rendre un peu moins sanguinaire. Ensuite, récupérer les restes de son bras droit et réparer l’EXO. Et enfin, trouver sa prochaine cible. Peu importe à Gideon de gagner. Pour autant qu’il sache, la guerre est déjà perdue et il est le dernier vrai humain sur Terre. Il emmènera l’envahisseur avec lui dans sa chute. Tout ce qui compte, c’est qu’ils perdent. Ils ont tué sa famille. Il les tuera tous. Coûte que coûte. Un par un. Jusqu’au dernier.