#26 - Chemin

#26 - Chemin

J'ai commencé à prendre des vrais cours ✨ Alors en vrai c'est pas des leçons à proprement parler, mais plutôt un atelier d'écriture qui va s'étaler sur l'année. C'est la suite du stage, on se retrouve entre débutants avec notre guide spirituelle (mais elle a une forme physique) et on planche sur un sujet. Chacun écrit un petit quelque chose et après on le partage (à l'oral) (ouais c'est gênant de fou), puis chacun y va de ses retours, ce qui marche, ce qui marche pas... Pour cette première séance, le thème était "Restituer un trajet", et deux choix possibles : Un trajet exceptionnel (atypique, unique) Un trajet banal (qu'on a fait des dizaines de fois)Après une lecture d'un exemple (un extrait de Taormine par Yves Ravey), je me suis lancé et voici le résultat (après quelques changements judicieux suite aux retours). Ndlr : Une autre consigne était de partir sur de l'inspiration autobiographique, ce que j'ai fait, mais j'ai changé/rajouté/enlevé certains morceaux. Donc c'est autobiographique dans les grandes lignes, avec un poil plus d'épices. Vous croyiez que lire son premier jet à l'oral c'était cringe ? Imaginez raconter un morceau de votre vie à 7 inconnus. #26 - Chemin Je fini de lacer mes nouvelles chaussures juste à temps, ma montre indique 7h25. Je suis levé depuis déjà deux heures, histoire d'avoir un peu de temps pour lire avant de devoir me préparer. Je n'ai pas envie d'aller au collège, comme d'hab, et je n'ai pas fait mes devoirs, comme d'hab aussi. Je me demande si ça changera, un jour. Probablement pas. J'enfourne un petit-déjeuner comme tous les autres composé d'un bol de lait froid, un kiwi trop acide et 2 tartines de pain de mie avec du Nutella, sans la croûte, merci Maman. Elle me dépose un bisou sur la joue et je me laisse faire parce que je sais bien qu'il est impossible d'y échapper, faut croire qu'elle a peur de ne pas me revoir ce soir. Je hisse mon sac trop rempli sur mes épaules et je sens mon dos qui pleure sous le poids de tous ces livres de cours qu'on ne me demandera pas d'utiliser aujourd'hui, mais que je dois prendre quand même. Juste au cas où. En claquant la porte d'entrée derrière moi, je retrouve la cour plongée dans la pénombre du petit matin et son brouillard épais qui s'étale dans les environs. Il fait terriblement froid et je sens déjà rougir les quelques centimètres carrés de mon visage qui dépassent de mon emmitouflage capuche-écharpe. Je monte dans la grosse voiture de Papa qu'il a déjà démarré pour que le chauffage tourne un peu et revoilà cette odeur de cuir renfermé qui me donne la nausée de bon matin, rance et entêtante. J'ai envie de rendre mes tartines, non merci je n'en veux plus. Sur la route, il ne me dit pas grand-chose, ou alors peut-être qu'il me parle et que je ne m'entends pas lui répondre. Oui, je vais sûrement aller au CDI ce midi. Non, je n'ai pas de petite copine. Oui, je sais que je dois rentrer à pied ce soir. La radio inonde l'habitacle d'une discussion entre deux ringards qui parlent d'infrastructure où je ne sais quoi, ça intéresse vraiment quelqu'un, ça ? Pourquoi on ne met pas de la musique, comme tout le monde ? Remarque, si c'est pour devoir subir les vieilleries qu'il écoute... La voiture roule et on fait notre grand détour habituel du mardi matin, tout est toujours pareil. Les lampadaires resteront des lucioles orangées noyées dans le brouillard pendant les 4 prochains mois, et en mars seulement j'aurais le droit de voir le soleil avant un tableau blanc. 7h40, on s'arrête devant l'immense maison de Caroline et mon cœur accélère. Un peu. Un tout petit peu. Je m'en fous. Pourquoi est-ce qu'il accélère comme ça ? Elle descend les marches du perron en sautillant, arrache presque la portière et saute à l'intérieur de la voiture en disant bonjour d'une voix déraillante. Sa frange blonde encadre son visage rond, avec ses yeux pétillants et son sourire qui laisse voir ses dents un peu trop écartées. Et mon père lui répond. "Bonjour, Céline". Encore loupé, un jour il arrivera à se souvenir de son prénom. Après tout, on ne se connaît que depuis la maternelle elle et moi. 10 ans, c'est peu pour retenir un prénom, non ? Au moins, il a presque visé juste aujourd'hui, la grande sœur de Caroline c'est moins pire ma grand-mère. Elle me fait un petit sourire et sors un téléphone portable de sa poche, puis elle commence à pianoter comme si je n'existais plus. Si j'en avais un, moi aussi, est-ce qu'elle m'enverrait des textos ? Mon père peste à cause des feux rouges, rouspète ces piétons qui ne regardent pas avant de traverser là, oh et ces travaux je te jure ça n'en fini jamais. Il a toujours quelque chose qui ne va pas, mais apparemment c'est moi qui ne suis jamais content. La ville défile par la fenêtre, morte, amorphe, transie par le froid et peinant à s'extirper du sommeil. Vivement que je me casse d'ici. Toujours ces mêmes arbres plantés n'importe où, ces bâtiments à la devanture qui s'effrite parce que personne ne les entretient, et ah tiens, l'arrêt de bus est bondé. Il n'est pas passé ce matin, tant pis pour eux ! 7h50, mon père se gare devant le collège, pas juste devant parce que c'est gênant, mais pas trop loin non plus. Il m'a dit que c'était plus pratique pour lui de me laisser là, mais je crois qu'il le fait pour moi. À travers la brume je distingue près du portail la silhouette de ce garçon, avec ses potes beaucoup trop grands pour leur âge. On dirait qu'il sort quelque chose de sa poche pour leur montrer et les voilà qui rigolent. Mon sang se glace et ma gorge se resserre, je préfère regarder ailleurs comme une autruche qui ignore son prédateur. Caroline s'envole pour aller rejoindre ses amies en disant à peine merci, et moi j'aimerai rester avec mon père. Je descends de la voiture en lui disant "à tout à l'heure", et j'espère que c'est vrai.

#25 - Abaddon

#25 - Abaddon

La 25ème nouvelle 📖 Je pensais pas en arriver jusque là au début, pour être tout à fait honnête ! C'est déjà un beau chemin de parcouru et j'en suis pas peu fier. Pour marquer le coup, j'ai voulu écrire quelque chose qui me trottait dans la tête depuis un moment. Au cours du challenge, j'ai tenté pas mal de petits trucs différents. Différents genres, différents styles de narration, différentes façons de raconter une histoire etc. Et j'ai pris (beaucoup) de plaisir (parfois) (et parfois moins) (des fois c'était chiant mais bon faut pas dire), surtout pour la nouvelle #3 - Élémentalames et sa suite #8 - Anâmenèse. Pour la #3 je voulais me pousser à essayer d'écrire quelque chose de fantastique, avec un combat stylé. Pour la #8 je voulais explorer la narration avec plusieurs points de vue. Et pour la 25ème nouvelle, je me suis dit que c'était le bon moment d'écrire ✨la suite✨, et de me pousser plus loin, de continuer sur ma lancée, et d'essayer d'écrire quelque chose avec plusieurs trames narratives en même temps. Je vais abréger la partie "je raconte ma vie", peut-être que j'en ferais un post à part. Mais believe me, j'en ai chié. J'ai mis en pause le challenge pendant 2 semaines, parce que ça faisait beaucoup trop de boulot d'avancer sur ce gros chantier (qui n'a fait qu'enfler au fur et à mesure que j'étoffais mes idées). Le résultat est un mastodonte qui brouille encore plus la ligne entre nouvelle et roman sérialisé. 15000 mots, des dizaines d'heures de taf, et un texte dont je suis fier malgré ses défauts (c'est beau, c'est comme si c'était mon enfant, je l'aime même si je le trouve moche par endroits). Pas de musique recommandée, il faudrait toute une playlist pour coller à chaque séquence et c'est trop compliqué de dire "à ce moment, écoute ça, et quand il se passe tel truc, change pour cette musique". Faudra attendre le contrat avec Netflix pour la version immersive. Prenez votre temps pour le lire, en plusieurs fois probablement. Prenez une tisane, aussi. Et lisez les deux préquelles en amont si ce n'est pas déjà fait, sinon ça n'aura aucun sens. Si c'est déjà fait, vous devriez vous en sortir, et j'ai essayé de remettre les concepts clés rapido en rappel quand c'était nécessaire. J'ai volé l'illustration, c'est la couverture de la BO de Haven que j'ai écouté en partie en écrivant, et ça colle parfaitement à une des scènes. Et c bo. #25 - Abaddon MARI Le silence régnait dans le bureau de la matriarche qui était désormais le sien. Assise du côté inhabituel de cette table en bois vernis, Mari n’arrivait pas à se faire à sa nouvelle place dans cette pièce, ni à l'idée que l'ancienne matriarche n'était plus là pour la guider et qu’elle devait maintenant endosser ce rôle auprès de ses sœurs. La cérémonie d’intronisation avait eu lieu la veille, avec son banquet, les congratulations des autres sorcières, les chants, les danses, les embrassades et les cadeaux attentionnés. Et le deuil indicible, la chaise destinée à sa sœur Natae qui était restée vide. Une tradition que les sorcières du couvent ne célébraient que toutes les milles lunes, mais pour laquelle elles mettaient toutes le cœur à l’ouvrage, essayant tant bien que mal de ne pas sombrer dans la saudade pour se concentrer sur l'avenir. Avant de lui confier ses responsabilités, Mère Hecate avait apparemment pris le temps de ranger la pièce, ramassé tous les livres qui traînaient au sol pour les ranger dans les immenses bibliothèques qui bordaient les murs, rassemblé toutes les plantes et autres ingrédients dans des bocaux soigneusement alignés sur le rebord de la fenêtre, et même débarrassé le bureau qui était jonché de paperasse lors du dernier passage de Mari. Aujourd’hui, il n’y restait plus que la lettre que lui avait envoyé sa sœur jumelle, qu’elle croyait morte. Une lettre courte qui ne lui ressemblait pas, mais qui portait pourtant bien sa plume. Et surtout, un dernier message qui était dissimulé sous une manipulation de lumière. “Les matriarches nous mentent”. Que voulait-elle dire par ces quelques mots ? Comment pouvait-elle le savoir ? Et surtout, était-elle en danger ? La lumière pâle de la bougie éclairait à peine le papier, mais Mari l’avait lu tellement de fois à la recherche de petits détails, d’un indice laissé par sa sœur, d’une explication, qu’elle s’en souvenait désormais par cœur. Elle voulait en parler à Hecate, en fait elle bouillonnait de lui en parler, d'exiger des explications, de l’obliger à avouer ses supposés mensonges, de lui dire la vérité. Elle rêvait de l'entendre dire que le duel n'était qu'une vaste supercherie, que Natae reviendrait bientôt vivre dans le couvent auprès des siennes. Mais l'espoir ne reste qu'espoir, parfois loin de la terrible vérité. La suspicion croissante dans son esprit entachaît l'admiration qu'elle portait envers sa mère. Dans un soupir, elle se leva et commença à faire les cents pas dans le bureau circulaire à la recherche d’une réponse, comme si elle était cachée juste sous son nez. Sûrement qu’en y réfléchissant assez, en retournant la situation dans tous les sens, elle finirait par trouver une justification, une autre façon de voir les choses qui laisserait entendre que Hecate ne lui avait pas menti, que la lettre était forgée et que la vie reprendrait son cours en laissant derrière cet épisode de doute. Rien. Elle attrapa les cartes de Tarot qui étaient posées sur une étagère et se rassis. Les cartes étaient chaudes, pas comme une chaleur estivale, mais comme une douceur réconfortante qui l’appelait et qui l’incitait à les retourner. Elle prit la carte qu’elle avait tiré avant son duel et qu’elle gardait avec elle depuis, XXII – Le Monde, la remis dans le paquet et ferma les yeux. Concentrant son esprit sur les illustrations, elle vit toutes les possibilités du futur s’étaler devant elle, les imagina étalées sur la table et danser sur le bois vernis. Il y avait un trou, un rappel qu'une carte manquait à l'appel. Celle de Natae. Elle vit dans son for intérieur, par la voix des cartes, que c’était l’atout sans numéro : Le Mat. — Tu m’avais montré une fausse carte, méchante poulette, se dit-elle en souriant. Les cartes mirent fin à leur valse et elle ouvrit les yeux, plaça sa main au-dessus de la table et la laissa se poser sur l’une d’elle au hasard. Ses ongles effleuraient à peine la carte qu’elle se retourna pour dévoiler la prédiction : le 10 d’épées. Un frisson la parcouru alors que ses doutes revinrent l’obséder. L’illustration présentait une personne gisant au sol, face contre terre, avec dix épées plantées le long de son échine. La carte symbolisait l’épuisement, une épreuve douloureuse arrivée à son terme. L’échec, la rupture, la fin. La mort. Et quelque chose au fond d’elle se formait, une angoisse dévorante qui lui disait que peut-être, aussi incroyable que cela puisse sembler, peut-être ces épées étaient celles de ses sœurs. Des Élémentalames plantées dans le dos de leur nouvelle matriarche. Et selon toute logique, elles seraient menées par Hecate, qui lui mentait, et la lettre de sa sœur était un avertissement. Son cœur s’emballait et son esprit ne voulait plus laisser de place au calme et à l’équilibre. Arpentant à nouveau la pièce qui lui semblait plus petite et plus sombre qu’auparavant, elle cherchait à tout prix, non plus à comprendre, mais comment s’échapper. Comment s’en sortir. En qui elle pouvait encore faire confiance. Et la solution lui parue si évidente qu’elle se demanda comment elle avait pu ne pas y penser avant, pourquoi elle s’était laissée emportée comme ça. Elle caressa le grigri accroché au bout de sa rapière posée contre le bureau, offert par sa sœur juste avant leur duel, et surtout la plume du corbeau qui les avait amenées toutes les deux au couvent à leur naissance. Elle attrapa un bout de papier, et griffonna : Natae, ma chère sœur. Tu ne peux imaginer le soulagement que je ressens d’avoir de tes nouvelles, et qu’elles soient bonnes ! Tout va bien pour moi, je suis désormais la matriarche comme prévu. J’aimerai pouvoir te revoir, j’aimerai tant te raconter la cérémonie ! J’ai hâte de te revoir, tu me manques. Je t’aime, petite cocotte. - Mari En reposant la plume, elle s’imagina sa sœur. Elle lui aurait sûrement dit quelque chose comme “Dix contre une ? Il leur faudra au moins ça pour te faire tomber, petite cocotte”. NATAE Les flammes violettes ne les suivirent pas de l’autre côté du voile. Natae laissa sa faucille retomber à ses côtés une fois la chaleur disparue et rouvrit les yeux. Hélio était à ses côtés, blanc comme un linge mais à priori entier. — T’es folle, complètement tarée, et moi je suis un malade de te suivre. Les catacombes avaient disparu en emmenant avec elles les autres sorcières qui y résidaient, et ils se trouvaient maintenant dans un espace qui s’étendait à perte de vue dans toutes les directions. Le sol grisâtre qui tendait vers un vert fatigué était plat sur des kilomètres et aucun relief ne venait briser la ligne d’horizon. Natae se sentait comme suspendue dans un monde en stase, à moitié visible et perceptible comme si ses yeux n’arrivaient pas à faire le point sur ce qui les entourait même si l'endroit lui paraissait bizarrement familier. — Tout va bien ? demanda-t-elle. Il tremblait de la tête aux pieds, se mordait les lèvres, sursauta en l’entendant et releva le menton avant de répondre : — Tu sais, je ne pensais pas que l’autre côté, ça ressemblait à... ça. Je sais pas, j’imaginai que ça ressemblerait plutôt à l’enfer, un monde de lave et de démons, peut-être même une copie conforme du monde des vivants. N’importe quoi, en fait. Sauf ça. Elle fit quelques pas et senti le sol résonner sous ses pieds, comme si des ondelettes se propageaient sous elle à la manière de gouttes d’eau tombant dans un lac. Elle ne ressentait rien, pas d’odeur, le silence étouffant parfois brisé par les respirations laborieuses d’Hélio, il ne faisait ni chaud ni froid. Rien. — Et maintenant ? dit-elle. — Comment ça, et maintenant ? Tout ça, c’était ton plan ! C’est moi qui devrais te demander ça ! — Alors, demande. — Et maintenant ? répondit Hélio. — J’en sais rien. Je n’ai pas réfléchi jusque-là. Mais on s’est échappés des griffes de Nyx, c’est déjà pas mal, non ? Il rit, un petit hoquet nerveux qui ramena un sourire sur son visage blême. Un peu de chaleur. Elle se sentait mal pour lui, mal de l’avoir embarqué dans le danger alors qu’il aurait pu s’en tirer indemne s’il avait fait ce qu’on demandait de lui, de sacrifier cette fille qu'il connaissait à peine pour sauver sa peau. Il avait décidé de trahir les sorcières du couvent de l’Anâmenèse, alors qu’elles l’avaient recueilli, il avait abandonné sa mission et s’était retourné contre la matriarche dans l’espoir de sauver Natae. Et maintenant, il était coincé ici avec elle. — Merci, Hélio. — Attends un peu, je pense que je ne vais pas tarder à regretter mon accès de bonté. Ah, tiens, je crois que je le regrette déjà. Il lui sourit et plongea ses yeux scintillants dans ceux de Natae avant de les détourner subitement. — Pardon, mauvaise habitude. Promis, je ne lirais plus ton esprit sans te demander. Il tenait toujours dans sa main le crâne de corbeau qu’il avait utilisé pour la sauver. Hélio agita l’autre main comme pour chasser un moustique près de son visage, puis se baissa pour frotter sa jambe, et continua en frottant le bras. — Tout va bien ? — Tu ne les sens pas ? J’ai l’impression d’être dans un essaim de moucherons ou je ne sais pas quoi. C’est comme si j’étais entouré d’insectes qui me rentrent dedans. Je ne suis pas une fenêtre les gars, laissez-moi tranquille. Natae laissa un souffle lui échapper en regardant Hélio gesticuler, il était redevenu un peu plus lui-même, ce garçon incapable de rester sérieux et qui se cache derrière son sourire. Mais elle ne ressentait pas ce dont il parlait. Plus précisément, elle ne ressentait rien du tout, elle qui était d’habitude en synchronie avec les éléments et le monde qui l’entourait, il n’y avait plus rien. Plus de vie. L’absence. — Je suppose qu’on devrait partir explorer, voir si on ne trouve pas... N’importe quoi en fait, voir si on trouve quelque chose tout court. Ils prirent une direction au hasard et se mirent à marcher, à errer sans vraiment de but, à la recherche d’une façon de s’échapper de cet abysse sans fin. Natae enroula la chaîne de sa faucille pour la ranger et essuya la lame entâchée d’une trace de sang. Celui de Nyx. Elle espérait que la blessure qu’elle lui avait infligée à la joue ne cicatriserait pas correctement, qu’elle s’infecterait et qu’elle en souffrirait. C’était tout ce que méritait cette matriarche d’une lâcheté sans pareille, qui préférait s’allier aux armées humaines et offrir ses sœurs en chair à canon pour leurs guerres de pacotille, plutôt qu’user de son influence et de leur pouvoir pour renverser la tendance et rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient. — Tu penses qu’il se passera quoi, si on ne trouve pas comment s’échapper ? demanda Hélio. De ce que je sais, ce n’est pas la norme d’être de l’autre côté du voile avec une enveloppe physique. — Aucune idée. Probablement qu’on mourra de faim ou de soif. Rien de très glorieux. Dis, ces flammes violettes, tu sais ce que c’est ? Si on arrive à en trouver ou à en produire, je pourrais les faire danser avec ma lame pour nous refaire passer de l’autre côté. — Oui bien sûr, Nyx m’a enseigné tous ses secrets quand j’étais au couvent ! Elle a aussi pris le temps de me donner sa recette de soupe à l’oignon, elle m’a raconté toute son histoire, son ascension à la matriarchie et même donné des conseils pour bien ranger les crânes des sorcières dans les étagères des archives. — Plutôt non, du coup. — Complètement non. Je n’ai assisté au rituel qu'une poignée de fois, et je n’étais pas vraiment concentré sur les étapes, plutôt sur le spectacle. Cela dit, ce n’est que pendant les soirs de pleine lune que les flammes permettent de ramener des âmes vers le monde des vivants. Donc dans une quinzaine de jours, on aura bien le temps de mourir de faim d’ici là. Ils errèrent ainsi pendant de longues heures, peut-être dix, peut-être moins. Dur à dire, tant les repères manquaient dans cette immensité vert-de-gris. Natae était plongée dans ses pensées, elle cherchait une idée pour sortir d’ici, ou au moins survivre jusqu’à la prochaine pleine lune durant laquelle Nyx essayerait sûrement de venir les chercher. Ils parlaient peu, et elle jetait de temps en temps un regard à Hélio qui s'enfermait dans un mutisme qui ne lui ressemblait pas, ou qui s’agitait pour se débarrasser de moustiques invisibles. Il n’y avait rien, peu importe dans quelle direction ils jetaient leurs regards. Rien à part cette petite voix qu'elle entendait parfois. La seule preuve qu'ils se déplaçaient vraiment dans cet espace qui leur apparaissait statique était les perturbations que leurs pas produisaient sur le sol. Après une durée interminable, Hélio fini par rompre le silence, s’arrêta et ouvrit la main. — Attends, il y a un truc bizarre. Le crâne du corbeau chauffe. — Et ? — J’en sais rien. Il chauffe. C'est pas normal. Natae perçu comme une lumière évanescente qui se coucha sur les ossements, l’enveloppant délicatement avant de briller si fort qu’elle fut obligée de fermer les yeux. Quand elle les rouvrit, Hélio regardait sa main la bouche grande ouverte alors qu’un corbeau s’y tenait perché, agitant la tête de gauche à droite. Il émit un petit croassement accompagné d’un battement d’ailes, et donna des coups de becs affectueux sur les doigts d’Hélio. — Qu’est-ce que t’as fait ? — Moi ? Rien ! Promis ! Il est juste apparu comme ça ! Il caressa la tête du petit oiseau en le regardant dans les yeux et son propre regard scintilla pendant quelques instants. — Il me dit que son âme est revenue d’elle-même en sentant sa dépouille dans les parages. Il s’est reformé ! Je n’ai même pas besoin de te regarder pour savoir ce que tu penses. Non, Natae, on ne va pas le manger. De toute façon, ça ne va pas nous nourrir très longtemps. — Ce n’est ... N’importe quoi. Le corbeau pris son envol et commença à tourner autour d’eux, décrivant des petits cercles et laissant tomber quelques plumes qui voletèrent doucement vers le sol. Natae le regarda un instant, et une idée lui vint enfin. — Trouve-lui un petit nom, Hélio. — Il en a déjà un, il me l’a dit. Cendre. — Salut, Cendre, tu peux nous aider ? On cherche une sorcière qui s’appelle Séléné. — Ah bon, on fait ça, nous ? — Maintenant, oui, et il va nous aider. Il est sûrement ici depuis un petit moment, peut-être qu'il l'a croisée quelque part ? Cendre se posa sur l’épaule d’Hélio et le regarda avant d’émettre un petit croassement interrogateur en inclinant la tête sur le côté. Le garçon acquiesça et l’oiseau reprit son envol, filant dans l’air. — Il dit qu’on doit l’attendre ici, qu’il reviendra quand il l’aura trouvé. — Tu penses qu'il va vraiment le faire ? Il jeta un regard désapprobateur à Natae avant de répondre. — C’est ton plan, Natae. Espérons que tu as un peu plus réfléchi à celui-ci, j’ai été un peu surpris par le dernier. Je crois que le fait que je prenne possession de lui tout à l'heure, ça nous a vachement rapprochés, c’est un peu comme si c’était mon âme sœur maintenant. Tu voudras venir à notre mariage ? Plus sérieusement, oui, je pense qu’on peut lui faire confiance. Il va revenir, il me l'a dit. Natae sentait quelque chose qui pulsait au sol comme d’autres ondes. Comme si quelqu’un d’autre était présent, au loin, et laissait se propager les échos de son existence sur le sol de l’abysse. Les pulsations l’appelaient. Elles lui parlaient. Lui intimaient de venir les rejoindre. Seule. MARI Allongée dans son lit, elle scrutait le plafond sans réussir à trouver le sommeil. Sa chambre était décorée du strict minimum requis pour une sorcière de son calibre, la simplicité avant tout. Les murs étaient cachés derrière d’immense bibliothèques, un tapis beige recouvrait le sol froid en pierre et son lit occupait un coin de l’espace, accompagné d’une petite table de nuit en bois. Voilà déjà 3 jours qu’elle avait envoyé sa lettre, et elle n’avait toujours pas reçu de réponse. L'attente était interminable et les journées infiniment longues, d'autant plus qu'elle essayait de mettre de la distance avec ses autres sœurs du couvent, dans l'incapacité de chasser de son esprit les doutes qui l'habitaient. Mari espérait seulement que rien ne soit arrivé à Natae quand elle entendit un croassement accompagné d’un coup de bec contre la lucarne, lui extirpant un cri de surprise et un sursaut. Elle se leva d’un bond, enjamba les quelques mètres qui séparaient son lit de la fenêtre et l’ouvrit, laissant entrer le messager qui déposa une lettre sur la table de chevet avant de reprendre son envol. Mari fit jaillir une flammèche du bout des doigts qui flotta au-dessus de son épaule, baignant la chambre dans une clarté orangée, puis se rassis sur son lit et pris une grande respiration avant d’ouvrir la lettre. Mari, ma chère sœur, Toutes mes félicitations, je suis convaincue que tu seras une matriarche exemplaire. Ne t’en fais pas pour moi, tout va bien. Je viendrai te visiter à la première occasion. Je t’aime petite poulette - Natae Ses poils se hérissèrent le long de sa nuque et elle sentit sa peau se contracter comme si on l'avait plongée dans un lac glacial. Sa sœur, sa vraie sœur, ne l’aurait jamais appelé poulette, elle aurait dit “petite cocotte”, comme elle l’a fait pendant les 10 dernières années. C’étaient leurs surnoms à elles, Natae était la petite poulette de Mari, et elle était la petite cocotte de sa jumelle. Elle attrapa sa rapière, se saisit de la plume de corbeau qui était accrochée au pommeau et caressa le papier avec le duvet noir qui ne réagit pas en frottant l’encre. Mari ouvrit le tiroir de la table de nuit pour en sortir la première lettre qu'elle avait reçue et y passa la plume. Elle chauffa au contact de l'encre. La première lettre avait bien été écrite avec une plume de ce corbeau, mais pas la seconde. Quelque chose s'était passé entre les deux, et quelqu'un se faisait désormais passer pour Natae. Malgré l’heure avancée de la nuit, il lui était impossible d’attendre le lendemain pour avoir les réponses qu’elle méritait. Elle rangea les deux lettres, se leva et sorti de la pièce à pas de loups. Le couloir en pierre était plongé dans la pénombre, aveugle et privé de fenêtres, seulement éclairé par la lueur de la flamme qui voletait à ses côtés, faisant danser des éclats orangés sur les parois alors que Mari traçait son chemin aux aguets. Pendant le dîner encore, elle avait cru apercevoir certaines sorcières chuchoter quelque chose tout en lui jetant des regards en coin comme si elles manigançaient un mauvais coup. Elle s’arrêta devant la porte de la chambre de l’ancienne matriarche, Hecate, s’apprêta à y entrer mais elle se retint au dernier moment et préféra toquer à la porte, par respect. Tendant l’oreille, elle entendit quelque chose remuer dans la pièce puis le silence reprit sa place, alors elle toqua à nouveau, déclenchant un nouveau bruissement un peu plus long. Elle actionna la poignée et laissa la porte s’ouvrir. Hecate était debout, à côté de son lit, et elle se retourna subitement pour lui faire face. — Mari ! Je ne m’attendais pas à te voir si tard, ma fille. Puis-je t’aider ? Son courage s’évapora en un claquement de doigts maintenant qu’elle était face à celle qu’elle avait appelé Mère toute sa vie et en qui il lui semblait impossible de pouvoir douter de sa bienveillance. Comment oser l’accuser ? Comment lui dire que Natae était vivante, au moins il y a quelques jours, mais que quelque chose lui était arrivé ? — Natae est vivante. En guise de réponse, la vieille dame expira pendant quelques secondes et ferma les yeux, laissant un sourire se dessiner sur son visage ridé. Rien dans son expression ne laissait croire qu’elle était surprise par la nouvelle. — Vous le saviez. — Oui, Mari. Je suppose que tu as reçu des nouvelles de sa part ? — Depuis quand êtes-vous au courant ? Pourquoi m’avez-vous menti ? Pourquoi me laisser me morfondre dans mon deuil ? — Il en va ainsi. Il est important pour toi de faire un trait sur ton passé, de te dédier entièrement à ton nouveau rôle sans interruptions ni distractions. — J’aurais tout aussi bien pu le faire en la sachant vivante. — Non, Mari. Car ta seule envie aurait alors été de la rejoindre. Elle ne pouvait pas le nier, car c’était effectivement vrai désormais. Mais la situation était différente aujourd’hui, le couvent des Élémentalames se rapprochait plus de son futur tombeau que d’un refuge. Mari se retint d'avouer à l'ex-matriarche ce qu'elle avait perçu dans les cartes, le signe de leur trahison. Elle pensa à sa sœur, qui en aurait sûrement profité pour lui rappeler qu’elle l’avait bien dit, que ces traditions étaient stupides et bloquées dans le passé, qu’elles auraient mieux fait de quitter le couvent toutes les deux. — Comment a-t-elle survécu ? Je l’ai vue tomber de la falaise. — Je ne peux pas te le dire, Mari. — Pourquoi ? — Si tu ne l’as pas remarqué, alors c’est qu’elle a réussi son coup avec brio. Elle voulait, je suppose, te laisser croire que tu avais gagné, comme tu le désirais tant, et que tu puisses prendre la matriarchie comme convenu. Ne lui en veut pas, ma fille, elle l’a fait pour ton bien. Et si, impressionnée par sa jumelle, Hecate avait décidé de lui accorder la victoire à titre posthume et qu'elle avait donc besoin de se débarrasser de Mari ? Cela expliquerait tout. Elle en avait parlé à Natae, qui avait refusé l'offre et avait voulu prévenir sa sœur. — C’est pour ça que nous n’avons pas pu retrouver sa faucille, c’est ça ? Elle est partie avec, à Paris ? Hecate laissa tomber sa façade une fraction de seconde et elle haussa les sourcils. — Pourquoi êtes-vous surprise ? Elle me l’a dit dans sa lettre. C’est vous qui l’avez envoyée là-bas, n’est-ce pas ? Pourquoi ? — Mari. Il est tard. Nous pourrons avoir cette discussion demain. — Répondez moi. Je suis la matriarche, désormais, et je vous ordonne de me répondre. Obéissez. Mari sentit sa respiration se bloquer dans son torse, elle eut l'impression de piétiner le respect induit envers sa supérieure, tandis que la vieille dame laissait le silence s’installer entre elles avant de répondre. — Je ne pensais pas qu’elle te contacterait aussi tôt. Et que tu prendrais ta place de matriarche aussi vite. Vous avez toujours été pressées, toutes les deux. Impatientes. — Pourquoi Paris ? — Ma sœur réside dans ce couvent depuis notre duel, il y a de ça plus de mille lunes, lui répondit Hecate. Elle saura lui offrir le refuge dont elle a besoin. Ne t’en fais pas pour elle, Mari, concentre-toi sur le couvent qui est sous ta responsabilité. Ta place est ici, auprès de tes sœurs qui comptent sur ta guidance. Chaque chose en son temps. — Votre sœur ?! — Oui. Tout porte à croire que chaque paire de jumelles de ce couvent est forgée du même caractère. Séléné a survécu à notre duel, comme Natae, nous avions établi ensemble un stratagème pour feindre un duel à mort devant l’ancienne matriarche, pour la convaincre que nous jouions le jeu, alors que nous étions justement en train de faire disparaître ma sœur et lui donner une chance de continuer sa vie ailleurs. Maintenant, Mari, si tu me le permets, j’aimerai pouvoir me reposer. Je ne suis plus toute jeune, et le repos m'est salvateur. Bonne nuit. L’air fermée, Hecate fit comprendre à Mari que la conversation était terminée et elle se rassis sur son lit. Un peu secouée par la surprise, cette dernière acquiesça et retourna dans sa chambre en silence, tendant malgré elle l’oreille à la recherche d’un mouvement de ses sœurs, au cas où elles préparaient quelque chose. Elle n’avait pas senti d’animosité lors de sa discussion avec Hecate, alors que la prédiction indiquait clairement que quelque chose se tramait chez les Élémentalames. Mais elle lui avait effectivement menti, et Natae disait vrai. Et quelque chose lui était arrivé. Hecate savait depuis le début que sa sœur était toujours en vie, et elle s'était bien gardée de lui en parler alors que Mari se noyait dans sa peine. Pire encore, elle leur avait fait croire à toutes les deux qu'en son temps, elle avait aussi vaincu sa propre jumelle. Ressassant la discussion dans sa tête et essayant de ne pas céder à la frustration de s’être fait bernée de la sorte, Mari se changea pour enfiler une cape de voyage et des bottes en cuir de bonne facture. Elle attrapa une ceinture qu’elle enfila autour de sa taille et y glissa sa rapière, puis ressorti de sa chambre pour se diriger vers les cuisines. Rien ne servait de tourner en rond ici, de rester immobile dans la gueule du loup en attendant qu’elle se referme sur elle. Elle saisit quelques vivres dans le garde-manger, rien de plus que du pain et quelques fruits qu’elle emballa dans une sacoche suspendue contre sa hanche, puis sorti du couvent. Le vent frais soufflait sur les vallons herbeux de l’île, s’imposant sur le silence nocturne avec un léger sifflement. Les embruns s’intensifiaient alors que Mari se rapprochait de la mer qui isolait la vieille bâtisse du continent. Si Hecate ne voulait pas lui dire la vérité, alors elle irait vérifier d’elle-même. Elle n’avait qu’à suivre les traces de sa sœur, remonter le pays jusqu’à Paris où elle se cachait supposément, elle et Séléné. Une fois les pieds au bord de l’eau, elle laissa ses bottes s’enfoncer dans le sable fin et se saisit de sa rapière, en plongea l’extrémité dans l’eau pour mieux s’harmoniser avec elle, ses tumultes, ses remous et ses vagues déchaînées qui reflétaient la lune croissante comme un kaléidoscope. Au contact de la lame, l’eau ralentit progressivement ses va-et-vient et devint un peu plus opaque, jusqu’à se figer complètement et laisser flotter une plaque gelée qui se ballottait à la surface. Satisfaite, Mari mis un pied sur la plateforme glacée, à peine plus large que ses bottes, puis pointa son épée en avant, avança son autre pied et le posa dans l’eau qui se glaça au contact de la semelle. Elle fit un autre pas, plus rapide, puis un autre, sautant de bloc en bloc et gelant la mer sur son passage, par à-coups. Bientôt, elle sautillait comme une danseuse étoile à la surface de l’eau, laissant derrière elle de minuscules icebergs qui se dissolvaient en quelques secondes et scindant les vagues qui s'écartaient pour laisser place à la sorcière. Elle se mit en chemin vers sa sœur, suivie par un corbeau qui volait haut dans le ciel. HÉLIO Difficile de dire depuis combien de temps ils attendaient le retour du corbeau. L’immensité de vide n’offrait que peu de repères temporels, la clarté diffuse qui illuminait l’endroit ne vacillait jamais et les environs scintillaient toujours de milliers de couleurs qui se mélangeaient les unes avec les autres dans un spectacle à couper le souffle. Les âmes volaient, décrivant de grands arcs dans le ciel comme si elles cherchaient une destination, quelque chose pour mettre un terme à leur égarement éternel. Certaines d’entre elles venaient percuter les corps d’Hélio et Natae, essayant de s’immiscer en eux pour pénétrer leur enveloppe et retrouver les sensations de la vie. Elle ne semblait pas trop s’en soucier, peut-être même qu’elle ne les sentait pas — elle n’avait pas l’air bien douée pour l’Anâmenèse, au couvent — en tout cas elle n’en faisait pas cas. Pour lui, c’était un supplice. L'adrénaline qui l'avait empli d'énergie après leur échappée belle se dissipait et la fatigue le gagnait petit à petit. Il n’arrivait pas à contrôler son don de télépathie, et les émotions des âmes qui l’entouraient se déversaient en lui dans un flux ininterrompu de détresse, de désespoir, des dernières émotions avant la fin ce qui ne faisaient qu'amplifier son épuisement. Il était submergé de peine, d’horreur et surtout de peur. La mort régnait dans ce monde en stase comme dans son esprit, pire encore que dans le couvent quand il s’entraînait à l’Anâmenèse. Les seuls moments de grâce qu’il arrivait à trouver étaient ses interactions avec cette fille qui ne se souciait de rien, qui avançait sans savoir où elle allait, mais qui continuait avec la certitude qu’elle trouverait son chemin. Alors il n’osait pas se plaindre, lui dire qu’il était proche de la rupture, parce qu’elle le trouverait sûrement faible et le laisserait sur le bas-côté. Une fille comme elle n’avait pas besoin d’un poids mort, et Hélio avait déjà fait les frais de l'abandon, à multiples reprises. Natae était en train de perdre patience, il le voyait bien, elle ne croyait pas en Cendre, mais lui était convaincu que le corbeau reviendrait bientôt. Assis au milieu de rien, à côté de Natae, Hélio se lança : — Raconte-moi ta vie dans ton ancien couvent. — Pourquoi ? — Ça m’intéresse, c’est tout. Ce serait dommage de mourir d’ennui avant de mourir de faim, alors autant s’occuper. Raconte, fais-moi rêver. — C’était très différent des catacombes. Plus chaleureux, déjà. Je connaissais toutes mes sœurs, nous n’étions pas très nombreuses, et tout le monde participait aux tâches du quotidien. Nous vivions ensemble, dans le calme et la simplicité. Pas vraiment amies, pas si proches, mais ensemble. Elles étaient obsédées par l'équilibre et la précision, une vie tout en contrôle et en retenue. Honnêtement, c'était un peu ennuyant. — Elles te manquent ? Le regard de Natae se perdit au loin et ses yeux s’humidifièrent. — Un peu plus chaque jour. C’est drôle, j’ai toujours voulu m’enfuir de ce couvent pour vivre autre chose, pour être libre, et maintenant je n’ai qu’une envie c’est d’y retourner. De passer la soirée dehors, dans la fraîcheur de la nuit, de m'ennuyer à table. De regarder les étoiles, avec ma sœur. — Tu as une étoile juste ici, Natae, répondit Hélio en se pointant du doigt. Elle le regarda l'air blasé. — Pardon, mauvaise blague, continue Hélio. — Pourquoi tu as choisi ce nom, d'ailleurs ? Je veux dire, tu avais l'embarras du choix. — Te moques pas, promis ? C'est un peu ridicule, avec le recul. — Si tu veux. — J'étais seul et j'avais perdu tous mes repères. À vrai dire, j'ai même cru que c'était le terminus pour moi, que j'allais finir ma vie seul et abandonné, rejeté par ces sorcières qui se prétendaient être mes sœurs. Tout était si... sombre. Alors j'ai décidé de devenir mon propre soleil. De vivre pour moi, d'éclairer mon chemin sans l'aide de personne. Les yeux d'Helio se perdirent au loin alors que les souvenirs de ces moments de solitude intense refluaient en lui. La matriarche de son ancien couvent qui le traitait d'hérésie, de chimère difforme, et ses sœurs qui acquiesçaient en silence, l'abandon absolu et la perte de tout ce qu'il connaissait. Les émotions des âmes environnantes résonnèrent dans un écho de tristesse et il sentit les larmes perler aux coins de ses yeux. Natae lui pris la main et la serra dans la sienne. — Ce n'est pas ridicule. Je ne vais pas prétendre comprendre ce que tu as vécu, mais ce n'est pas ridicule. L'important, c'est de continuer d'avancer. Je crois. En tout cas, j'essaye d'y croire. Tu peux être mon étoile de bon augure, à qui je confierai mes secrets les plus terribles, ajouta-t-elle en souriant. La gorge d'Hélio se serra, et il lui fallut quelques secondes avant de réussir à répondre. — Merci. Tu peux me confier tes secrets, techniquement nous sommes déjà dans la tombe donc je les emmènerai directement avec moi. Pas de risque que je les colporte à quelqu’un d’autre, réussit-il à dire. — Si tu veux tout savoir, c’est ma sœur qui me manque le plus. Je me croyais si forte, si indépendante, si... Je pensais vraiment pouvoir vivre seule, mais j’ai l’impression d’être perdue sans elle. Sans sa rigueur, son esprit borné, son amour pour les règles et pour les choses bien rangées. J’ai envie d’entendre ses remarques, qu’elle me gronde pour des broutilles, qu’elle me dise que je ne devrais pas faire ceci, et que je devrais plutôt me concentrer sur cela. Je me demande ce qu’elle a pensé de ma lettre. — Nyx l’a sûrement lue, elle aussi. Tu lui as écrit un joli poème ? Tu penses qu’elle a apprécié ta plume ? — J’espère, je me demande si elle a un palais assez raffiné pour apprécier ma prose. Évidemment, je n’ai pas écrit en toutes lettres “AU SECOURS MARI”, j’ai été un peu plus fine que ça. Nyx n’a dû y voir que du feu, mais Mari comprendra. Elle est futée. Une petite pointe de jalousie était en train de naître au fond d’Hélio, il enviait la relation que Natae entretenait avec sa sœur. Un lien qui paraissait si fort, et une confiance aveugle, c’était comme si elle avait quelque chose qu’il avait cherché toute sa vie sans le trouver, et qu’elle ne se rendait pas compte de sa chance. Il tendit la main vers sa faucille qu’elle avait posée par terre et passa ses doigts sur la lame froide. — Elle se bat avec une rapière, tu devrais la voir danser, c’est à couper le souffle. Une virtuose. — C’est quoi, cette plume ? — Elle me l’a offerte juste avant notre duel. C’est une plume du corbeau qui nous a amené au couvent quand nous sommes nées. Elle a le même pendentif sur sa rapière. — C’est romantique. — C’est symbolique. Peut-être la seule tradition qui me plaît bien, d’ailleurs, cet échange de pendentif. — Je peux ? — Te fais pas mal, dit Natae en hochant la tête. Il saisit le pommeau d’une main et la faucille de l’autre, laissant la chaîne pendre entre ses jambes croisées. Il laissa la plume effleurer sa peau, elle était glaciale. L’arme était lourde, bien plus qu’il ne le pensait, et il ne savait pas trop comment la manier. — Tu t’en sers comment ? — Des mouvements circulaires, je fais tourner la faucille au bout de la chaîne et je laisse la lame absorber les éléments quand elle voltige, puis je les transforme, les transfèrent, les déchaînent ailleurs. Mais il n’y a rien ici. Pas de démonstration gratuite, désolée, il faudra attendre le prochain arrêt monsieur. La lame reflétait son visage et il s’observa en silence. Les âmes environnantes continuaient de le percuter sans cesse, comme des boules gluantes multicolores qui venaient se coller contre lui et dont il devait se débarrasser régulièrement. Indulgentes, elles avaient tendance à s’accrocher à sa peau quand il tirait dessus, avant de reprendre leur forme quand elles se décrochaient. Avec un peu d’entraînement, il pourrait probablement les faire voler comme un élastique tendu au bout des doigts et relâché subitement. — Hélio, est-ce que tu as faim ? — Non. J’allais t’en parler... — Je m’en suis rendue compte il y a quelques heures, et ça ne change pas. Je n’ai pas faim, pas soif, même pas sommeil. — Oui, pareil... Mais je me sens fatigué quand même. Le genre de fatigue que le sommeil ne résout pas. Il avait l’impression que son corps était plongé dans une longue torpeur, comme s’il était à l’arrêt. Comme si la vie n’y circulait plus. Un silence lourd retomba entre eux, Hélio ne savait pas vraiment comment articuler ce qu’il ressentait, comment gérer cette peur dévorante qui grandissait en lui. Elle ne semblait pas le remarquer, le regard au loin et le visage neutre, plongée dans ses pensées. Ailleurs. — Comment tu fais, Natae ? — Comment je fais quoi ? — Comment tu continues, comment tu gardes la force, comment tu fais pour avancer sans savoir où tu vas ? Elle pencha la tête en arrière et réfléchi quelques instants avant de répondre. — Je m’accroche à Mari. Elle me retrouvera, je lui fais confiance. Et sinon, je la retrouverai. Alors je continue, tant que je ne suis pas avec elle, je continue. Je fais semblant de savoir où je vais, et à force de me tromper je finirai par trouver le bon chemin. Une larme roula sur sa joue et elle la laissa tracer son sillon jusqu’à sa mâchoire, puis tomber. — Tu m’impressionnes. Il voulait lui demander s’il pouvait s’accrocher à elle, pour reprendre ses mots. Lui dire qu’il avait besoin de son soutien, lui parler de ce qu’il ressentait, de sa détresse, de sa peur, de ces émotions qu’il ne comprenait pas trop. S’ouvrir. Appeler au secours, parce qu’il n’en pouvait plus d’être exposé à toutes ces âmes qui lui racontaient à quel point la mort était terrifiante, et qu’un jour il devrait y faire face, que la fin était inévitable et que ça le tétanisait d'avance. Mais il n’osait pas. Natae se tourna vers lui et, sans le vouloir, il plongea dans son esprit. Il la vit en train d’enlacer sa sœur et ressenti un élan de réconfort et de sécurité. Il la vit sourire, et Mari lui sourit en retour. Et il se vit, lui-même, dans l’esprit de Natae. Une vision chaleureuse, douce et intense dans laquelle il était heureux, et elle l’était aussi. Ensemble. Dans son océan de misère, il trouva un îlot d’espoir chez cette fille à la tête brûlée. Hélio sentit ses joues s'empourprer. — Je... — Ne dis rien, dit-elle en rougissant. Hélio s’allongea en silence et contempla le monde autour de lui, les âmes de toutes les couleurs qui se mélangeaient dans un camaïeu de mort plus criard que la vie. Comme des milliers d’oiseaux dans une forêt, elles hurlaient leurs souffrances et leurs peines, mais aussi les petites joies et les moments de bonheur perdus. Il écouta ce concert aux milles voix d’une oreille distraite. Parmi elles, certaines parlaient des incursions qu’elles avaient faites dans le monde des vivants, de leurs brefs passages dans leur ancienne maison, des visites qu’elles avaient passé à leurs descendants pour s’assurer qu’ils allaient bien, et d’autres les fustigeaient de s’accrocher tant à un monde qui n’était plus le leur. Elles leur répondaient que c'étaient ces moments de douceur perdue qui leur permettait de tenir bon, l'espoir qu'un jour elles ressentiraient à nouveau une affection infaillible qui les empêchait de sombrer. L'emprise de la fatigue se faisait grandissante, alors il décida de fermer les yeux quelques instants. NYX Nyx attendait dans les archives du couvent caché dans les catacombes, sous le sol d’un Paris endormi. De grandes allées s’étendaient dans tous les directions, serpentant entre les étagères recouvertes de crânes proprement rangés, et au centre se trouvait une table faiblement éclairée par des lanternes. Elle avait congédié les autres supérieures après leur rassemblement quotidien, déçue une fois de plus par leur incompétence et leur incapacité à retrouver les fuyards qui se cachaient derrière le voile. Cette sale gamine lui avait filé entre les doigts, s’échappant de justesse au dernier moment avant que son plan n'arrive enfin à fruition, et elle avait emmené avec elle ce garçon tout juste bon à être qualifié de larbin. Pire encore que de perdre le crâne de la jeune sorcière, elle n’avait pas pu se saisir de son arme forgée dans de l’Élémentis. Qu’à cela ne tienne, elle la forcerait à revenir s’offrir à elle. Elle avait juste besoin d’une monnaie d’échange. Ou alors, la monnaie d’échange pourrait la remplacer complètement et devenir la pièce manquante du puzzle. En y réfléchissant, sa sœur ferait tout aussi bien l’affaire, et elle semblait bien moins rusée que sa jumelle. Elle lui envoyait des lettres pour se vanter de son ascension à la matriarchie du couvent des Élémentalames, toute fière qu’elle était. Comme pour leur prédécesseuse, cette Hecate, Nyx se donnait à cœur joie de répondre aux courriers qu’elles pensaient s’échanger. Imiter Séléné était encore plus simple, il lui suffisait de manier son crâne pour prendre possession de son âme défunte, de la laisser s’épancher sur le papier puis de repasser sur la lettre à posteriori pour corriger quelques détails. Les minutes s’égrenaient en silence dans l’attente de l’arrivée de la Main du Destin, que Nyx avait appelée. Cette dernière se faufila enfin à l’intérieur de la pièce et vint se poster face à sa matriarche. Elle s’inclina pour lui témoigner de son respect, et garda le menton bas pour ne pas avoir à soutenir son regard. — À la bonne heure. C’était une sorcière amoindrie par les âges, la peau blêmie par le manque de soleil, qui portait une longue toge noire tombant en drapés sur son dos voûté et cachant ses bras écourtés. Ses cheveux blancs parsemés noués dans un chignon tiraient sa peau ridée et un bandeau en cuir lui recouvrait les yeux. Nyx l’avait scellé sur son crâne d’un sigle tracé avec de l’eau de pluie récoltée un soir de pleine lune, transformant le talent inestimable de cette sorcière pour la prédilection en un outil sans pareille mesure qu'elle pouvait manier comme bon lui semblait. — J’ai besoin d’une prédiction, d’inspiration. Décelez mon avenir, pensa Nyx. Elle ne répondit pas. Sa langue et ses mains lui avaient été retirées et jetées derrière le voile lors d’un rituel de nouvelle lune afin d’amplifier plus encore ses pouvoirs, lui permettant de prendre possession des forces de l’après pour prédire l’avenir. Nyx avait décidé de lui laisser ses yeux car elle ne voyait nul besoin d'être plus cruelle que nécessaire, et ils seraient scellés sous le bandeau. La Main tendit ses bras qui se dégagèrent du tissu, laissant apparaître deux moignons dont les sutures avaient été absorbées par la peau au fil des années, devenant un enchevêtrement indistinct de peau et de fil rouge. Nyx plaça un tas de cartes sur la table, puis s'appuya sur le dossier de sa chaise en silence. La voyante se concentra jusqu’à ce qu’une faible lueur verdâtre apparaisse à la place de ses mains manquantes. Comme des fantômes, dix doigts s’étirèrent en filigrane, une suggestion de ses membres disparus, et elle inclina la tête en arrière tandis que le paquet de carte se soulevait de la table en se distribuant dans l’espace, entourant la divinatrice de grandes rondes de cartes. Elle était bientôt entourée d’une spirale d’avenirs qui dansaient autour d’elle. Sa main s'étira en avant, frôlant les cartes qui planaient, puis en saisit une qu’elle déposa délicatement sur la table. XVI – La Maison de Dieu. L’illustration représentait une tour perchée sur une montagne, frappée par la foudre. Un homme et une femme se jetaient de la fenêtre, comme s’ils se précipitaient vers la falaise pour s’échapper du bâtiment qui menaçait de s’effondrer. Un augure d’accident, de changement brutal, de destruction. Ces deux personnages, il ne faisait aucun doute pour Nyx, représentaient ces gamins impertinents qui paieraient pour leur manque de respect. Alors que la matriarche méditait sur la signification de la prédiction, les cartes continuaient de voltiger autour de la Main qui commença à s’agiter de façon inhabituelle. Elle se recroquevilla telle une bossue et se mit à trembler en se tenant les épaules, prise de convulsions. Son visage se contracta puis elle bascula la tête en arrière à nouveau, ouvrant la bouche et laissant apparaître une langue vert-de-gris bien trop longue pour être humaine, s’étalant sur son menton comme un serpent. Ses bras s’étendirent à nouveau sur le côté quand elle se mit à hurler, et les mains fantomatiques se saisirent de deux cartes simultanément. — LE SOLEIL ET LA LUNE EN CONJONCTION BRISERONT LA NUIT ÉTERNELLE, éructa la Main du Destin d'une voix rauque et distante. Elle abattit les cartes sur la table en répétant ces mots, encore et encore. Son visage se déformait sous la contrainte et les contractions lui faisaient parfois se mordre la langue, mais elle continuait de crier. XVIII – La Lune et XIX – Le Soleil. Nyx tentait de garder son calme, jamais sa divinatrice n’avait été possédée de la sorte, et cela ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose. Le réveil d’Abaddon était proche et son emprise sur l’abysse qui régnait derrière le voile se renforçait. L’inoculation des deux corps vivants dans cet espace de mort avait dû le stimuler. Il n’y avait plus de temps à perdre, sinon quoi il lui échapperait. La Main se tut et s’effondra comme une poupée de chiffon abandonnée par un enfant. Nyx se leva sans un mot en laissant les cartes étalées sur la table. Elle tourna le dos à la sorcière qui gisait maintenant au sol en hoquetant, une mousse émanant de sa bouche et s’étalant sur le sol. Elle se dirigea vers le fond de la pièce, à l’opposé de la sortie. Aucune prédiction n’était inéluctable, mais rien ne servait d'attendre que son sort devienne réalité. L'heure était venue de se mettre en action pour écrire son propre avenir. Elle palpa le mur de terre séchée et d’ossements à la recherche d’une pierre amovible, qu’elle enfonça et qui emporta avec elle un pan de crânes consolidés entre eux, pivotant sur leurs gonds pour révéler une trappe menant à une autre pièce cachée en enfilade. Prenant avec elle une lanterne, elle pénétra dans la salle circulaire au sol de pierre. Des cercueils métalliques en forme de vierge de fer étaient disposés le long du mur dans un grand arc de cercle. Chacun était tenu fermé par un fil rouge qui s’enroulait autour de l’enveloppe métallique en forme de femme, 9 nœuds à intervalle réguliers empêchant leur contenu d’utiliser ses pouvoirs pour s’échapper. Nyx défit les liens de l’un des cercueils et l’ouvrit pour libérer la sorcière qui y était enfermée, un corps frêle et nu qui n’avait pas vu la lumière du jour depuis des années. La tête était scellée dans un enchevêtrement d’épaisses lamelles de cuir qui ne laissait rien transparaître, s'étalant jusqu'aux épaules. — Va, trouve la jeune sorcière qui répond au nom de Mari. Ramène-la, morte ou vivante, assure-toi de me ramener son arme. Prends cette plume de corbeau, elle te guidera jusqu’au messager qui l’espionne et la suit. NATAE Hélio s’était assoupi à ses côtés, il était recroquevillé en position fœtale et semblait tourmenté par des rêves sombres, parcouru de sursauts dans son sommeil. Natae guettait les environs déserts et toujours aussi verdâtres. Les pulsations qu’elle sentait au sol l’obsédaient, elle avait besoin d’en découvrir la source. Elle était prise d’une certitude, comme une évidence, qui lui disait que c’était là qu’elle trouverait la solution pour se débarrasser de Nyx et de s'échapper d'ici. L’abysse était dénué de vie et de force, mais un léger flux semblait émaner de la source de ces ondes, comme si elle était le dernier bastion de puissance qui survivait dans cet espace en stase. Elle l’entendait l’appeler dans son esprit. L'attente devenait interminable et le corbeau ne donnait toujours pas signe de vie. La voix qui résonnait dans sa tête continuait de l'intimer de la rejoindre. Tiraillée, Natae essayait de se trouver une raison. De trouver une justification, une façon de faire, n’importe quoi qui lui permettrait de partir sans blesser ce garçon au bord de la rupture. Il ne voulait pas le dire, mais elle le voyait sur son visage, il était terrifié. Par quoi, elle ne savait pas vraiment, mais depuis qu’ils étaient arrivés derrière le voile il n’était plus vraiment lui-même, et comme il n’en parlait pas elle n’osait pas mettre le sujet sur la table. Est-ce qu'elle pouvait vraiment lui en demander plus ? — Hélio ? Il se retourna dans son sommeil en fronçant les sourcils et en marmonnant quelque chose. Elle se leva et partit en direction des pulsations. Elle se fit la promesse de revenir le chercher, lui et son corbeau, ou ils la trouveraient, peu importe. Ce n'était qu'un au revoir. Elle essaya de se convaincre qu’elle ne l’abandonnait pas, qu’elle faisait ça pour son bien, qu’elle ne pouvait pas décemment continuer de lui faire prendre des risques, qu’ils se reverraient, mais elle savait pertinemment qu’il se sentirait affreusement trahi à son réveil. L’appel était plus fort que tout, plus encore que l’affection naissante qu’elle portait à ce garçon. Et l’injonction lui était destinée à elle seule, pas à lui, la voix qui résonnait dans son esprit était claire. Elle l’entendit à nouveau, lui susurrant de venir la trouver. Alors elle marcha, sans se retourner, puis couru. Sans la fatigue, elle continua sans s’arrêter et elle eut l’impression de traverser des dizaines de kilomètres en sprintant, chassant sa conscience de son esprit. Nul doute qu’il était désormais réveillé, et qu’il avait découvert qu’elle l’avait abandonné sans même lui dire pourquoi. Espérons que Cendre soit revenu à ses côtés, même s’il ne ferait qu’un piètre remplaçant. Et enfin elle arriva à la source de son obsession, le cœur qui émettait les pulsations qu’elle percevait depuis son arrivée et qui l'appelait sans relâche. Au milieu de l’abysse flottait une masse informe qui se détachait à peine des environs, une émanation vert-de-gris de la taille de Natae qui semblait changer de forme en oscillant à quelques centimètres du sol. Ses yeux n’arrivaient pas à se focaliser sur l’apparition alors elle continua de se rapprocher, malgré cette étrange sensation de se sentir en dehors de son corps. La voix refit surface dans son esprit. — Natae ? Son cœur rata un battement quand elle entendit la voix hésitante de sa sœur qui semblait si faible. Il en rata un deuxième quand elle fit un pas de plus et que la masse se transforma, se densifia, se compacta pour petit à petit devenir Mari. Sa sœur jumelle, agenouillée au milieu de l’abysse, pieds et mains encastrés dans de larges chaînes en métal ancrées dans des rivets au sol qui l’obligeaient à rester ainsi, prostrée et en souffrance. Un large collier en métal lui enserrait la nuque, relié par 4 chaînes tendues à d’autres rivets. Natae se retrouva figée sur place. Submergée par la rage, la peur, la surprise et toutes les autres émotions qu’elle essayait de contenir, elle passa ses doigts dans les cheveux de sa sœur qui lui répondit d’un sourire épuisé, les yeux rouges et les joues humides. La voix se faisait de plus en plus forte dans son esprit, lui urgeait de l’aider. Enfin elle l’avait retrouvée et plus jamais elle ne la quitterait. Elle agrippa sa faucille et s’accroupit auprès de sa sœur, s’attelant à la première attache qui la retenait prisonnière, forgée dans un matériau qu’elle connaissait parfaitement. Natae caressa les maillons d’Élémentis, un métal précieux qu’on ne trouvait pourtant que dans leur couvent, au large de la côte Basque. Comment expliquer la présence de Mari, ici, si ce n’est la faute des matriarches et surtout de Nyx. Aucun doute ne planait plus dans l’esprit de Natae, elle était de mèche avec Hecate, c’était la seule façon pour qu’elles puissent capturer ainsi sa jumelle. Elle n’avait plus en tête que détruire ces entraves et la libérer, alors elle laissa la lame glisser sur la chaîne qui vibra en réponse. Natae inséra la pointe entre deux maillons, laissant son arme se bloquer dans l’interstice, puis tourna le manche pour s’en servir comme levier. Elle s’appuya de tout son poids contre le pommeau de la faucille et senti la lame crisser contre l’Élémentis. Dans un tintement, le métal céda et un premier maillon se décrocha, défaisant une chaîne qui se déroula au sol comme un serpent mort. Un cri strident émana de sa sœur, suivi d’une pulsation détonnante qui se propagea à la surface de l’abysse à toute vitesse. Mari lui implora de continuer, alors Natae glissa sa faucille entre les maillons de la deuxième chaîne. MARI La fraîcheur de la nuit lui arracha un frisson, ou peut-être était-ce la peur et la solitude. Le chemin qui la mènerait à Paris était incroyablement éreintant, d’autant plus qu’elle était seule et mal préparée. Les premiers jours s’étaient déroulés sans accroc, Mari s’en était tenue aux sentiers peu fréquentés qui serpentaient dans les forêts et au bord des lacs afin d’éviter les villages, trop peuplés à son goût. Il y avait quelque chose de vraiment étouffant dans les foules qui les habitaient, cette désagréable impression de disparaître dans une masse informe. La nostalgie lui faisait amèrement regretter les beaux jours passés au couvent, avec sa sœur, avant que leur vie ne bascule et que tout s’effondre. En à peine quelques lunes, elle avait perdu sa meilleure amie, puis toute sa communauté et s’était retrouvée seule face à ce monde hostile. Ses maigres ressources de nourriture s’étaient vite amenuisées, mais les bois environnants recelaient de baies et autres champignons comestibles, elle s’était même autorisée à cueillir quelques plantes pour se préparer une infusion au-dessus d'un feu de camp qu’elle avait allumé pour la nuit, et tant pis si quelqu’un passait par ici. Elle trouverait bien un mensonge pour expliquer sa présence dans ces bois. Assise auprès des flammes, elle caressait la plume de corbeau qui décorait sa rapière et qui émettait une douce chaleur en toute circonstance, un rappel de son but, qu’elle retrouverait Natae et que tout irait bien. Elle ferma les yeux, s’imaginant se jeter dans ses bras dans des retrouvailles émouvantes qui faisaient couler les larmes des deux sorcières. Une brindille craqua, la faisant sursauter. Mari se retourna, mais l’obscurité de la nuit baignait les abords du bosquet dans lequel elle s'était installée d’un voile de velours que le feu de camp ne parvenait pas à percer. Elle prit sa rapière à deux mains, ferma les yeux pour rassembler sa concentration dans une grande respiration et plongea dans le Néant. Dans cet espace au-delà des éléments, elle perçut toute la vie qui clairsemait la forêt, les animaux nichés dans les arbres, sous la terre, les lucioles qui suivaient les courants d’air, les flammes crépitantes, les ronces qui parsemaient le sol du bosquet et le cours d’eau en contrebas. Et quelque chose d’autre. Une masse si complexe, si dense en énergie qu’elle ne pouvait qu’être une autre sorcière, immobile. Mari se redressa, revenant à elle, et se tourna vers ce qu’elle avait perçu, quelque peu incapable de faire le lien entre la distance dans le Néant et dans le vrai monde. — Montrez-vous. La noirceur entre les troncs d’arbre lui répondit par un silence et un bruit d’ailes trahit un oiseau qui prenait son envol. Sa respiration s'intensifia alors qu’elle sentait ses sens se décupler sous l’effet de l'adrénaline, ses pupilles s’étrécirent et son ouïe s’affiner. Le temps s’arrêta, les battements de son cœur dans ses tempes comme seul témoin de son passage. Puis un sifflement trancha le silence. Ses réflexes prirent le dessus et elle se jeta sur le côté, esquivant de justesse un projectile qui frôla son oreille. Elle roula au sol, se releva d’un bond et repris son équilibre. Ses phalanges blanchirent quand elle resserra sa prise sur le manche de sa rapière. D’un geste, elle pivota sur la pointe de son pied et tourna sur elle-même, emmenant les flammes dans sa pirouette puis les relâchant en cercle d’un geste de la main. La gerbe de feu s’étendit dans l’air, éclairant les environs alors que Mari jetait son regard de gauche à droite à la recherche de son adversaire, en vain. Un deuxième sifflement lui parvint, plus aigu que le premier, et elle eut à peine le temps d'esquiver le projectile qui fila à ses côtés. Un troisième était caché dans son sillage, et il érafla son avant-bras. Une douleur vive la parcourut, comme une décharge électrique, et aussitôt son bras gauche fut parcouru de fourmis. Sans prendre le temps d’évaluer les dégâts, elle s’enfuit à la suite du projectile pour échapper à son assaillant. Elle ferma les yeux pour mieux percevoir le monde qui l’entourait jusqu’à sentir à travers son épée les arbres qui se dressaient à l'orée, puis se glissa derrière l’un d’eux à une dizaine de mètres du feu. Plongée dans le noir à son tour, elle ne voyait plus grand chose, elle devait gagner assez de temps pour que ses yeux s’habituent à la pénombre et s’acclimatent à la lueur de la lune qui peinait à percer les feuillages. Son bras continuait de s’engourdir et bientôt elle ne pouvait plus sentir le bout de ses doigts, comme si l’éraflure les avait séparés du reste de son corps. Quelque chose se planta dans le tronc d’arbre contre lequel elle était adossée, lui arrachant presque un cri de surprise qu’elle réussit à étouffer in extremis. D'un geste sec, elle trancha l'air avec sa rapière en direction du feu de camp. Les flammes s'étouffèrent et disparurent dans la nuit, plongeant le bosquet tout entier dans la pénombre, remettant Mari et son adversaire sur un pied d'égalité, ni l'une ni l'autre capable de voir l'autre dans l'obscurité. Ce trou dans la forêt était entouré de grands pins qui semblaient vouloir toucher les cieux, et le dégagement accueillait quelques troncs d’arbres brûlés. La foudre, sûrement, se dit Mari. Des buissons jaillissaient par bouquets, mélangeant ronces et baies dans une nature qui reprenait possession d'un lieu perdu. Ses yeux s'acclimataient doucement à la pâle lueur de la lune et bientôt elle arrivait à déchiffrer ses environs comme des ombres qui dansaient sur un fond noir. Elle jeta un œil à son avant-bras qui pesait affreusement lourd. Une coupure l’entaillait dans la longueur, longue mais peu profonde, et une sève épaisse semblait suinter de la plaie. Elle plaqua sa lame contre le tronc d'arbre qui se torsada, amenant à elle le projectile qui y était resté planté. Elle pouvait à peine apercevoir les reflets argentés sur l’objet, ce qui lui laissa deviner la surface métallique qui le revêtait. Mari attrapa le projectile de sa main engourdie, peinant à resserrer ses doigts sur l'objet, l’arracha du tronc d’arbre en faisant jaillir quelques copeaux qui tombèrent au sol, et l'observa. C'était un minuscule triangle de métal qui faisait 10 centimètres tout au plus, chaque côté arborant un tranchant aiguisé en acier. L’objet était enduit du même liquide sirupeux qui suintait de sa blessure, et elle le porta à ses narines. Une odeur forte et vireuse lui donna un élan de nausée, la lame semblait enduite d’un onguent à base de datura, l’herbe du diable, une plante hautement toxique. Son assaillant connaissait les faiblesses des sorcières. Existait-il encore des chasseuses de sorcières ? Le croassement d’un corbeau perché sur un arbre la fit sursauter à nouveau, suivi des pas de quelqu’un dans le bosquet, faisant craquer les brindilles séchées sur son chemin. Le triangle métallique se mit à trembler et lui échappa pour filer dans les airs devant elle avant de faire demi-tour pour lui foncer dessus. Mari planta sa lame dans le sol et la terre se projeta en avant, ensevelissant le projectile avant qu’il ne l’atteigne. Il y avait fort à parier que l’extrait de datura circulait déjà dans son sang, et que l’engourdissement qu’elle ressentait n’était que le début, elle n’avait pas de temps à perdre. Son adversaire, si elle pouvait en croire son ouïe, devait être au milieu du bosquet. Elle s'accroupit, stabilisa un peu plus ses appuis puis s’élança sur le côté dans des cabrioles, laissant le bout de son épée toucher le sol à chaque atterrissage. Elle continua sa course, emmenant avec elle un muret de terre qui se soulevait d’elle-même pour la protéger alors que d’autres projectiles s’y plantaient, et elle put apercevoir son ennemie qui se tenait debout entre les arbres morts, à côté du feu de camp dont les braises laissaient échapper les dernières volutes de fumée. Une femme vêtue d’une tenue noire qui enserrait son corps décharné, et dont la tête était enveloppée dans de longues bandelettes en cuir. Jamais elle n’avait vu dans ses innombrables lectures de mention d’un accoutrement de ce genre dans un autre couvent. Elle bifurqua pour lui foncer dessus, son bras gauche ballant alors que le droit traçait de grandes diagonales devant elle. Des lames d’air jaillirent de sa rapière, rasant le sol en fonçant sur son adversaire. Cette dernière les esquiva d’un bond, écarta les bras et les projectiles lui revinrent, s’extirpant du mur de terre et se déterrant du monticule. L'air percuta les braises fumantes et une langue de feu vint lécher l'assassine, singeant son torse. Elle se dégagea des flammes d'un bond de côté et reprit ses appuis, caressant la brûlure sur son ventre sous le tissu calciné. Dix lames triangulaires flottaient autour d’elle, décrivant un cercle autour de ses bras à nouveau écartés. La carte qu'elle avait tirée lui revint à l’esprit, mais elle n’avait pas le temps d’y penser. Mari sentait son cœur battre à tout rompre alors qu’elle regroupait ses pieds, redirigea son élan sur le sol pour s'élancer dans les airs, emmenant avec elle une colonne de terre qui s’éleva à sa poursuite comme un tremplin. L’autre sorcière projeta ses mains en avant et les dix lames filèrent en direction de Mari dans un ballet coordonné. D’un geste ample, la jeune sorcière fit danser le vent pour dévier les projectiles qui s'écartèrent de leur chemin. Ils frôlèrent Mari qui retombait en direction de sa cible, sa rapière appuyée sur son épaule, atterrissant à quelques mètres à peine de l’autre sorcière qui fit un pas en arrière. Le but de la manœuvre était simple, s’interposer entre les armes et leur manipulatrice pour l’empêcher de les envoyer droit sur Mari, au risque de se prendre un tir perdu, et forcer le corps à corps. Pendant ses entraînements, au couvent, elle se battait avec retenue et en évitant toujours de blesser sa partenaire. Mais ce soir, c'était un duel à mort et la pitié n'avait plus sa place. Profitant de la confusion de son adversaire, Mari racla le tronc d’un arbre calciné qui gisait au sol du bout de sa rapière et il se contorsionna dans une cacophonie de bois sec qui se rompt, abattant une branche sur la jambe de l’autre sorcière. Son genou se plia dans un angle interdit, émettant un craquement qui résonna dans le bosquet. Son adversaire ne gémit pas, ne laissa transparaître aucune réaction, mais se prostra sous la contrainte, incapable de déloger sa jambe coincée sous l’arbre. Elle leva un bras et les lames s’élancèrent à nouveau, encerclant Mari au ras du sol. Pour y échapper, elle voulut bondir mais elle tressaillit au dernier moment, prise d’un coup de chaud. Son bras gauche irradiait désormais dans son torse et elle sentait le venin se propager dans ses veines, sa respiration devenait plus laborieuse et ses pensées moins claires, moins vivaces. Sa concentration lui échappait. Les lames se refermèrent sur elle comme l’objectif d’un appareil photo, et son pied droit ne quitta pas le sol assez vite. L’une d’elle se planta dans son mollet, lui arrachant un cri de douleur, et Mari retomba lourdement au sol avant de tomber à genoux. Son adversaire tira sur sa jambe, réussit à l’extirper du tronc d’arbre dans un deuxième craquement, et s’avança à quatre pattes. Le genou était tourné d’un quart de tour dans le mauvais sens, mais elle s’appuyait dessus sans broncher. Ses lames revinrent à elle, décrivant une rosace derrière son dos, et celle qui s’était fichée dans la jambe de Mari s’arracha en emmenant une giclée de sang et un cri de sa victime. Elle serrait les dents, la douleur était insoutenable, sa vision commençait à s’assombrir et elle pouvait à peine se tenir sur son genou gauche et son bras droit, les seuls membres qui n'étaient pas encore engourdis. Impossible de se redresser pour utiliser sa rapière. Son adversaire la rejoignit et se mit debout devant elle. — Ta sœur a crié, elle aussi. Les lamelles de cuir qui enveloppaient sa tête ne bougèrent pas quand la voix résonna dans l’esprit de Mari. Le visage de Natae tordu par la douleur, meurtrie, envahi son esprit. L'autre sorcière lui mis un coup de pied, fauchant son bras et l'obligeant à s'affaler sur le ventre en lâchant son arme. Elle se baissa, saisit la rapière et la jeta plus loin. C’était la fin, elle était désarmée, épuisée, incapable de se concentrer. Le poison circulait dans ses veines. Un faux pas et elle avait perdu. Les lames triangulaires vinrent flotter autour de Mari. Elle ferma les yeux, repensa à sa sœur, les retrouvailles qu’elle attendait tant. Elle ne sentait plus la fraîcheur de la nuit, l’herbe sous ses mains, et le monde disparaissait petit à petit. Les lames se placèrent autour de sa nuque, menaçant de transpercer sa peau fragile. Peut-être que sa sœur l’attendait déjà dans l’au-delà, et qu’elle la retrouverait bientôt. Et elle lui dirait quelque chose de piquant, comme à son habitude, une petite boutade moqueuse mais pleine d’amour. — Allez, ma cocotte, tu vas vraiment baisser les bras ? Mari bascula en avant, dans le Néant, pour s'échapper de la réalité. Elle sentit à nouveau les énergies qui circulaient autour d’elle, les arbres brûlés comme souvenirs d’une vie passée, les buissons qui poussaient ici malgré les ravages. La masse lumineuse devant elle, reliée aux dix lames par quelque chose qui ressemblait à des tentacules, des prolongations de l’âme de la sorcière. De la télékinésie. Elle senti sa gorge se serrer dans un dernier espoir alors que son corps bombardait son système nerveux d’adrénaline. Elle reprit conscience, se hissa tant bien que mal sur son genou et enfonça sa main droite dans la terre, espérant que son vernis suffirait. Le monde lui répondit. Un peu plus. Il lui en fallait un tout petit peu plus. Sa main gauche répondait à peine, elle ne sentait même plus son bras, mais elle vit ses doigts s’enfoncer dans la terre à leur tour. Mari ferma les yeux, implorant les éléments de la sauver. La terre se souleva à quelques mètres et les ronces se déchaînèrent comme une vague sur une plage abandonnée, avalant le sol en se jetant sur Mari. Elles agrippèrent les dix projectiles et les projetèrent au loin, puis saisirent les membres de son adversaire pour l'écarteler. Une autre ronce se saisit de l'épée et vint la déposer devant sa manipulatrice. L’autre sorcière tira sur les ronces qui s'encochaient dans sa peau, enfonçant un peu plus leurs pointes jusqu'à laisser couler un filet sanglant. Les triangles de métal se soulevèrent de nouveau pour se jeter sur Mari. L’Élémentalame extirpa sa main droite du sol, elle se saisit du pommeau et se replongea dans le Néant. Elle s’imagina trancher les liens entre les armes de la sorcière qui émergeaient de sa tête, et sa lame traça un large arc dans l'air. Mari rouvrit les yeux, haletante, alors que les dix lames tombaient au sol en cliquetant. Leur propriétaire se tenait le visage, griffant les lanières de cuir qui le recouvrait. Elle réussit à s’appuyer sur son bras gauche qui ne lui répondait que par la force de la volonté, se redressa et leva sa rapière vers le ciel. Le vent se leva dans le bosquet, emmenant avec lui les dix lames triangulaires qui se hissèrent au-dessus de la sorcière masquée. Mari abattit sa rapière, et les dix projectiles s’abattirent sur son adversaire, se plantant dans ses jambes, ses bras, ses mains et son dos. Elle tomba au sol, inerte. — Pas... aujourd’hui... souffla Mari. Pas... comme ça... La respiration était devenu si laborieuse que chaque inspiration lui demandait un effort considérable. Le poison se répandait dans ses veines et ses forces la quittaient. Les ronces relâchèrent leur emprise sur leur prisonnière, laissant son corps s'effondrer à côté de celui de Mari. Du coin de l’œil, elle aperçut quelqu’un d’autre à l’orée du bosquet. Une lame en forme de croissant reflétait un rayon de la lune. Mari reconnu la faux d’Hecate avant de s’évanouir. HÉLIO Hélio avait perdu tout repère temporel après son réveil solitaire. Cendre l'avait tiré de sa torpeur avec des petits coups de becs sur la main et quelques croassements inquiets. Les yeux à peine entrouverts, il regarda le petit oiseau se poser sur son torse et le fixer, puis il entendit sa voix résonner dans son esprit. — Maître, votre amie est partie. J'ai retrouvé Dame Séléné, comme vous le désiriez. — Partie ? Il se redressa doucement, obligeant Cendre à descendre de sa poitrine pour se reposer un peu plus loin. Son regard se posa sur les nuages multicolores qui l'entouraient, flottant doucement dans les airs. Natae n'était nulle part. Elle l'avait bel et bien abandonné, comme il le redoutait. Encore une fois, il se retrouvait seul. Sa poitrine se serra et les larmes lui montèrent aux yeux, puis il éclata en sanglots sans arriver à se contrôler. Les cauchemars qui l'avaient tourmenté dans son sommeil flottaient encore derrière son regard, les voix de sorcières qui criaient au pilori, la peur d'une femme prostrée devant son bourreau, la chaleur des flammes, la froideur d'un lac gelé. Et maintenant, la solitude. Un autre cauchemar qui s'ajoutait à la pile. Le sien. — Maître ? Les âmes errantes recouvraient son corps comme un amas de méduses agglutinées sur sa peau, collantes et envahissantes, infusant en lui les émotions qu'elles avaient emportées derrière le voile pour le noyer dans leur tourment. Cendre vint se poser sur son épaule et commença à arracher quelques sangsues collées sur son cou à l'aide de son bec. — Maître, je vous prie de vous reprendre. — Je ... — Commençons par vous débarrasser de ces parasites, allons. D'une main tremblante, il se frotta une jambe pour se débarrasser des âmes qui s'y étaient à moitié infiltrées. Il les attrapa, tira jusqu'à ce qu'elles se décrochent puis les jeta au loin. Quand elles lâchaient prise, étirées de toute leur longueur, elle se reformaient comme une boule de gélatine qu'on aurait essayé de déchirer. Il continua avec l'autre jambe alors que Cendre s'affairait sur son crâne. Il eut l'impression d'en arracher des dizaines, et chacune allégeait un peu plus son cœur en partant. Bientôt débarrassé des autres, son esprit se calma comme après une tempête, laissant retomber les débris au sol dans un calme austère et silencieux. Elle était partie sans lui parce qu'elle avait remarqué que son mental ne tenait plus qu'à un fil, Hélio le savait. Il l'avait vu en elle, quand il avait malencontreusement lu dans son esprit. Et l'autre image lui revint, leurs sourires à eux deux dans une douce embrassade. — Savez-vous où votre amie est partie ? — Non... Elle a dû s'en aller pendant que je dormais. Tu ne l'as pas vue ? — Lorsque je suis revenu, vous étiez seul, Maître. — Tu as trouvé Séléné ? — Elle flotte dans cette direction, dit l'oiseau en pointant son bec derrière l'épaule d'Hélio. Je l'ai ramenée avec moi, mais elle est repartie à la dérive pendant que j'essayais de vous sortir de votre torpeur. Souhaitez-vous que je parte en quête de votre amie ? — Sûrement une mauvaise idée. Elle doit avoir ses raisons. Hélio essaya de se convaincre que tout irait bien pour elle, mais quelque chose clochait avec les âmes tourmentées. Elles semblaient agitées et une tension régnait dans l'air comme quelques secondes avant qu'un éclair ne tonne. Il tendit la main vers une âme qui passait à côté de lui et elle glissa sur sa peau sans s'y accrocher, sans lui parler. Il tendit un peu plus ses doigts vers elle, curieux, et se senti sortir brièvement de son corps comme pour s'étendre vers cette âme muette. L'extension fantomatique de sa main baigna dans un moment de chaleur, un souvenir indistinct de deux sorcières qui regardaient le soleil se coucher derrière l'horizon sur une plage au sable fin puis il se ressaisi et senti son esprit revenir en lui d'un coup sec. Le contrecoup de son âme qui revenait dans son doigt repoussa son bras vers l'arrière dans une petite secousse. Il resta assis auprès de Cendre quelques instants, observant les sorcières perdues qui flottaient autour de lui, puis il lui demanda de l'amener jusqu'à Séléné. Étrangement, les croassements indignés du corbeau lorsqu'une âme le percutait ne résonnaient pas dans la tête d'Hélio, seules certaines phrases, comme si l'animal était capable de communiquer avec lui quand bon lui semblait. — Mon ancienne maîtresse appelait cela un lien d'âme, lui raconta Cendre. C'est apparemment très commun chez les sorcières qui tissent une relation forte avec leur familier, me disait-elle. Nul doute que votre... possession inopinée de mon âme dans le monde des vivants a quelque peu accéléré la création de ce lien. — Tu m'en veux ? Désolé, j'ai pris le premier crâne de corbeau qui m'est tombé sous la main. Enfin, je ne suis pas en train de dire que ça aurait pu être n'importe qui, mais... Cendre se posa sur son épaule et lui mordilla l'oreille, pas trop fort pour le blesser mais assez pour le pincer. — Pardon ! Pardon ! Il répondit par un croassement sec. Hélio lui caressa doucement la tête. — Merci d'être revenu me chercher. — N'en faites pas cas, je ne fais que mon devoir. Vous m'avez rendu la vie, je vous dois allégeance. Vous ne devriez pas vous assoupir de la sorte, Maître. Vous êtes bien trop appétissant pour ces âmes perdues, et il y a fort à parier que sans mon intervention, elles auraient pris possession de votre corps. — Et moi ? — Vous vous seriez retrouvé mis à la porte, et vous seriez comme elles sont désormais, un esprit abscons que peu de gens arrivent à percevoir, et encore moins à écouter. Un frisson parcouru Hélio à l'idée de se retrouver coincé ici, pour toujours noyé dans ses tourments sans espoir d'un jour y réchapper. — Certaines d'entre elles ne semblent pas vouloir se coller à moi, pourtant. — Toutes les âmes ne sont pas en déperdition. Quelques heureuses élues réussissent à s'accrocher à des émotions assez fortes pour leur donner le courage d'aller de l'avant. Nous y voilà. Dame Séléné était par ici. Comme partout ailleurs, il était entouré de dizaines de boules chatoyantes qui flottaient sans but, errant dans l'attente d'un changement qui ne viendrait jamais. Hélio tendit la main pour en attraper une qui se posa sur son doigt, lui imposant une vision de ses derniers instants dans un endroit qu'il ne reconnut pas. Il la décrocha, et elle emmena avec elle une partie de son corps, comme si elle lui siphonnait son esprit à travers son enveloppe. Cendre se percha à son tour sur sa main et picora l'âme, l'obligeant à lâcher prise. Il s'envola alors pour décrire des cercles à quelques mètres de hauteur, plongea en piqué et attrapa quelque chose dans son bec. Il revint ensuite se poser sur le bras de son maître et déposa délicatement une âme au creux de sa main, le regard vif. Hélio se retrouva plongé dans les catacombes à nouveau, dans cette salle où Nyx pratiquait son rituel de nouvelle lune. Les flammes violettes rugissaient dans la pièce sombre, projetant leurs reflets sur les murs. L'heure était venue de passer de l'autre côté, mais il ne ressentait pas de peur, pas de doute. Uniquement de la détermination, l'espoir de pouvoir changer le cours du destin. — Séléné ? hésita Hélio. — Elle-même. Vous êtes ? — Je m'appelle Hélio. Je... euh... Bonjour. Je suis venu vous chercher, pour une amie qui vient de votre couvent. Elle s'appelle Natae, et elle voulait vous retrouver. — Pourquoi donc ? — Bonne question ! Elle n'a pas pris le temps de m'expliquer ce qu'elle a derrière la tête, ce n'est pas son fort. C'est une Élémentalame, comme vous, je suppose qu'elle cherchait quelqu'un de familier ? Pour tout vous dire, elle nous a fait passer derrière le voile pour échapper à Nyx. Depuis les catacombes, un peu comme vous, mais vivants. Un cri strident retentit autour d'eux et les âmes flottantes firent secouées par une onde de choc qui fit trembler leurs lueurs. Cendre s'envola dans un élan de panique et se mit à tourner en rond. — Qu'est-ce que... — Où est-elle ? Où est votre amie ? — Je ne... Un autre cri, plus bruyant que le précédent et lui aussi accompagné d'une secousse. — Jeune homme, votre amie est-elle venue ici avec son arme ? — Oui, pourquoi ? Votre ton me laisse penser que ce n'est pas une super nouvelle. Une vague de détresse submergea Hélio en partant de sa main où reposait l'âme de Séléné, suivie d'un relent de déception. Cendre revint se poser sur son épaule, visiblement affolé. — Ces cris ne laissent pas de place au doute. Les entraves d'Abaddon sont en train d'être rompues. — Utilisez des mots simples, s'il vous plaît. — Par où commencer... Jeune homme, pouvez-vous percevoir les âmes autour de nous ? — Les espèces de lucioles collantes ? Oui. Ce n'est pas normal ? — Tout le monde n'a pas ce talent. Bien. Abaddon n'était rien de plus qu'une autre âme, il y a de cela des lustres, mais ô combien terrible. Depuis des siècles, il en absorbe d'autres, les dévore, les consomme, pour devenir un amalgame de sorcières perdues. Cette infâme sorcière le nourrit depuis des lustres, lui donnant en pâture les restes de sorcières aux pouvoirs puissants. Elle a voulu en faire de même avec moi. Ma théorie est qu'elle désire rassembler l'ensemble de ses sœurs dans une seule enveloppe, construire une arme au pouvoir indicible, brique par brique. L'assemblage des meilleures d'entre nous, privées de leur libre arbitre. Un autre hurlement brisa l'air, coupant Séléné. — Vous voulez dire, Nyx ? Avec son rituel, je suppose ? Une pointe de haine parcouru sa main. — Exact. Abaddon est scellé par des chaînes en Élémentis dans l'espoir qu'elles le garderaient coincé derrière le voile, mais enfermé ne veut pas dire inerte. Ces hurlements me laissent penser que quelqu'un est en train de rompre ses entraves, et la seule solution est une lame en Élémentis. Je suppose que, comme vous, par on ne sait quel miracle, votre amie est dans cet abysse en possession de sa forme corporelle ? — Oui. Et donc... La lueur de Séléné se ternit brièvement dans la paume d'Hélio qui la regardait en silence. Cendre tremblait sur son épaule en nettoyant nerveusement ses plumes. Un nouveau cri fendit l'espace et l'âme perdit son emprise pour partir flotter ailleurs. Il se lança à sa poursuite, la rattrapa et la coinça dans ses mains. — Eh oh ! — S'il se libère, et de surcroît qu'il a accès à une enveloppe charnelle, je préfère ne pas penser à notre avenir. L'amalgame de sorcières dévorées par la souffrance s'éveillera et... — Et Natae ? Elle ne répondit pas, tentant de s'échapper de l'emprise d'Hélio qui forma une boule avec ses mains pour la retenir. NATAE Les yeux de Mari luisaient dans la clarté verdâtre, rivés sur sa sœur. Elle souffrait le martyr, l'implorait de la délivrer, et Natae s'attelait à la tâche. Chaque chaîne qu'elle parvenait à briser rapprochait sa sœur de la liberté malgré les cris qui détonnaient dans l'espace à la rupture. — T'inquiète pas, ma petite cocotte, je suis là. Je suis là. Mari ne lui répondit pas, se contenant de laisser ses larmes rouler sur ses joues. — J'ai entendu ta voix qui m'appelait au loin, je savais qu'on se retrouverait. On a déjà fait la moitié, ma cocotte, tiens bon. Natae glissa sa lame entre les maillons de la chaîne suivante. HELIO — Répondez-moi ! Cendre ! Que va-t-il arriver à Natae ? — Elle rejoindra les autres, jeune homme, continua Séléné. Abaddon a besoin d'une enveloppe charnelle pour prendre pleinement corps, et il consommera l'âme qui y réside pour en prendre possession. — Cendre, va l'aider ! Vite ! — La distance qui nous sépare est trop grande, Maître. Je ne l'attendrai jamais à temps. Votre amie a déjà brisé 4 chaînes, il n'en reste que 4 autres et... Un autre hurlement. Son intensité dépassait toutes les secousses précédentes, faisant trembler l'environnement. L'âme de Séléné rebondit dans les mains d'Hélio alors qu'il repensait à Natae. —Il est déjà trop tard. Il y a fort à parier qu'il vous a senti arriver ici, qu'il s'est immiscé dans son esprit, l'a poussé à le libérer. Si tel est vrai, alors il ne reste plus qu'à attendre la fin, fuir le plus loin possible pour gagner ne serait-ce que quelques secondes d'existence. Hélio repensa à Natae, ses longs cheveux noirs qui tombaient en cascade sur ses épaules alors qu'elle se livrait à lui. Son espoir de retrouver un jour sa sœur, sa vision de lui, heureux, avec elle. Cela expliquerait pourquoi son regard se perdait parfois dans le vague. Pourquoi elle l'avait abandonné. Par parce qu'elle ne voulait plus de sa présence, mais parce que quelque chose prenait le pas sur sa volonté. Il se mordit la lèvre, hésita. — Fuir ? Nous devons l'arrêter avant qu'il ne soit trop tard ! Reprenez-vous, putain ! — Il ne lui reste que 3 enclaves à briser. Comme l'a dit votre familier, la geôle d'Abaddon est bien trop loin pour l'atteindre à temps. Nous sommes démunis. — Non. — Jeune homme, j'aimerai croire que vous êtes venus dans ce monde perdu pour une bonne raison mais... Je crains bien que vous ayez, dans votre ignorance, précipité la fin. Je salue votre ardeur, mais les bonnes intentions ne sont pas toujours récompensées. Sa voix était devenue lasse, déçue. La détermination dont elle faisait preuve dans les premiers instants s'était évaporée pour laisser place au défaitisme. — Je ne sais pas pourquoi, mais je m'attendais à mieux de votre part, Séléné. Je vous ai vu, dans le couvent de l'Anâmenèse. Certes, vous n'étiez qu'une projection de Nyx qui possédait votre âme, mais vous aviez l'air d'une grande sorcière. Natae m'a parlé de votre sœur, de votre couvent, de vous. Et elle en parlait avec de l'admiration. De l'amour. J'ai perçu la volonté dont vous faisiez preuve à vos derniers instants. Vous n'aviez pas peur. Il le sentit dans sa peau, elle était piquée à vif. Tant mieux. Une autre brisure. Plus que deux. — Elle m'a parlé de vos traditions, de votre vie ô combien agréable, et de plein d'autres choses. Et au premier obstacle, vous baissez les bras ? Il n'est pas trop tard, pas encore. — Surveillez votre ton, jeune homme. Votre impertinence ne vous permettra pas d'échapper à votre perte. Croyez-vous vraiment que nous avons attendu sagement, observant Nyx nourrir son arme en silence ? Pendant toutes ces années ? Nous avons travaillé à la contenir pendant des siècles, l'empêcher d'arriver au bout de ses ambitions, et dans votre ignorance vous avez ruiné tous nos efforts. Helio s'imagina Natae dans les griffes de ce démon, dévorée, il pensa à ce qu'il ressentirait, lui, s'il l'abandonnait. Impossible. S'il n'y avait qu'une seule once d'espoir de la sauver, alors il devait s'y accrocher. Pour elle. Peu importe les conséquences. — Au risque de me répéter, ce n'est pas trop tard. Il n'est jamais trop tard. Pas tant que ce n'est pas fini. Si vous voulez abandonner, grand bien vous en fasse. Prenez mon corps. — Pardon ? — Vous m'avez entendu. Faites comme toutes les autres âmes égarées, accrochez-vous. Entrez. Imposez-moi vos tourments. Je vous laisserai faire. — Maître, vous... — Je n'ai pas le temps de vous expliquer, coupa Hélio. Alors faites-moi confiance. De toute façon, vous avez déjà baissé les bras, alors laissez-moi essayer. Je ne peux pas l'abandonner. L'âme chauffa dans ses paumes, l'amertume fut remplacée par de la fierté et une pointe de nostalgie, le fantôme d'une détermination perdue dans la lassitude. Hélio rouvrit ses mains et les plaqua contre son cœur. Il sentit cette autre existence pénétrer dans sa poitrine, le poussant lui-même progressivement à l'extérieur et bientôt il voyait son propre corps. Le monde devint froid et il était si léger qu'il flottait au-dessus du sol. Sa présence devint élastique, amorphe, comme les autres âmes avec qui il était rentré en contact. — Cendre, reste avec elle. Si je ne reviens pas, retrouvez Natae. Un autre hurlement transperça l'air et Hélio sentit au plus profond de son être une secousse si puissante qu'il comprit le vrai sens de la terreur. Sans la protection de son corps, toutes les émotions latentes étaient décuplées. La puissance d'Abaddon résonnait tout autour de lui, un appel inéluctable dans son esprit qui devenait un ordre impossible à ignorer. Une injonction à lâcher prise. Séléné prit pleinement possession de son corps et comme un élastique trop étiré qu'on relâche, son esprit fut projeté en arrière. Il entendit à peine le croassement inquiet de Cendre avant de se retourner, cherchant l'âme la plus proche. S'accrochant à la première qu'il trouva, il se tira en avant, et l'esprit qui lui servait de prise se déforma comme de la guimauve au soleil, avant de se contracter pour l'attirer vers lui. Hélio lâcha prise au dernier moment, pour se laisser partir un peu plus vite. Il recommença avec une autre âme, puis encore une autre, accélérant de plus en plus. La lente procession des âmes colorées qui l'entouraient devenait une pluie de couleurs qui défilaient à toute vitesse alors qu'il s'accrochait, tirait, se relâchait, accélérait en direction des cris qui résonnaient dans l'abysse. — Plus vite. Encore. Pitié, que ce ne soit pas trop tard. ENCORE. Le désespoir emplissait l'espace comme tant d'oiseaux chantant en chœur avec Abaddon la terreur de la mort. Hélio s'accrochait à Natae, à son sourire. Il n'était jamais trop tard. Pas tant que sa vision n'était pas devenue réalité. Il devait tenir bon, pour elle. S'accrocher à elle, parce qu'elle avait besoin de lui et qu'il ne pouvait pas la perdre. Parfois, les âmes refusaient son emprise et il déviait de sa trajectoire avant de se raccrocher à une autre pour reprendre son chemin. Leurs souvenirs s'imposaient à lui, l'injustice, la trahison, la détresse, la peur, la solitude. Il rebondissait dans l'espace à une vitesse fulgurante, telle que les échos de tristesse se mélangeaient dans son esprit en devenant un brouhaha de ténèbres qui le rongeait de l'intérieur, parfois interrompu par une trêve fugace, un moment de joie. De l'amour. Une étreinte. Le dernier tremblement du monde tonna dans l'espace, tout proche. Et juste à temps, il la vit. Natae était face à une âme difforme vert-de-gris qui cachait une noirceur inscrutable, elle tenait sa faucille dans ses mains et regardait le démon se dresser devant elle. Au sol s'étalaient les 8 chaînes brisées. Abaddon s'apprêtait à bondir sur sa proie et à la dévorer, s'immiscer dans son corps pour en prendre possession. Il n'était pas trop tard. Hélio s'agrippa aux âmes qui flottaient à côté du monstre pour rediriger son élan et fonça droit sur elle. — Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis. Fuis, se répétait Hélio en espérant qu'elle l'entendrait. L'impact avec le corps de Natae fut tel qu'il eût l'impression de se désintégrer dans l'instant, mais pendant un fragment de seconde imperceptible il la sentit comme une autre part de lui-même. Paniquée, confuse, surprise. Elle était là, partageant son corps avec lui avant qu'il ne prenne sa place, et qu'elle soit éjectée à la même vitesse, de l'autre côté. Il aurait voulu lui expliquer, s'excuser, la serrer dans ses bras. L'instant d'après, il sentit qu'elle lâchait prise et entra pleinement dans son enveloppe, sentant à nouveau la chaleur de la vie résonner avec son âme. La main fantomatique de Natae glissa sur le pommeau de sa faucille, désormais intangible, et se rattrapa à la plume de corbeau qu'elle arracha. Puis elle disparue au loin, emmenée par l'élan qu'Hélio lui avait transmis. Il se retrouva seul face à Abaddon. Un abyme qui se refermait lentement sur lui. L'instant d'après, il était submergé. Natae commençait à disparaître de son esprit, remplacée par l'océan de tristesse et les siècles de tourment unis dans une sombre cacophonie. Il n'était plus qu'une infime partie d'un ensemble inexorable qui avançait malgré lui, plongé dans le noir et enfermé dans ce corps qui ne lui appartenait pas. Hélio s'accrocha à l'espoir qu'un jour, il la verrait sourire de nouveau. Et qu'il lui sourirait, en retour. HECATE La matriarche se pressa à l'orée du bosquet, haletante et ralentie par son corps âgé qui la tiraillait, refusant d'obtempérer face à l'urgence de la situation. Elle avait suivi Mari depuis son départ du couvent, toujours à une distance raisonnable. Quand elle la perdait de vue, elle se plongeait dans le Néant pour retrouver sa trace — et masquer la sienne, sait-on jamais. Quelque chose ne tournait pas rond, elle qui était d'habitude si calme s'était montrée particulièrement agitée ces derniers jours. Elle n'était pourtant pas sujette aux tourments. Jamais, en temps normal, elle n'aurait fui le couvent. Hecate s'était calfeutrée à une bonne distance du bosquet dans lequel sa fille s'était installée, ni trop loin ni trop proche, et avait été tirée de son sommeil par les disruptions des éléments qui avaient eu lieu tout près. Quelque chose s'était passé. Elle la vit au sol en plein milieu du bosquet, immobile. Des ronces recouvraient le sol, encore pulsantes de puissance. Un autre corps criblé de lames gisait aux côtés de sa fille. Il se redressa doucement, ses mouvements hasardeux et mal coordonnés, en laissant sa tête enveloppée dans des lamelles de cuir tomber en arrière. La rage envahi le corps d'Hecate en une fraction de seconde. L'ancienne matriarche passa le bout des doigts sur la lame de sa faux et se concentra sur son propre corps, laissant son énergie vitale se concentrer. Son sang se fluidifia, laissant derrière lui les ravages du temps pour imposer à ses cellules une réjuvénation interdite. L'autre personne parvint à se relever, chancelante, et fit un pas en direction de Mari. Elle lui extirpa sa rapière, la prit à deux mains et la pointa vers le bas pour l'achever. Hecate ferma les yeux, sentant le Néant autour d'elle, et bondit en avant. Lorsqu'elle les rouvrit, elle était derrière l'assassine. Sa faux tournoya dans les airs en décrivant un large cercle, rasant le sol en décrivant un croissant de lune pour venir se planter dans le dos de son adversaire. La lame traversa la chair pour refaire surface de l'autre côté. Hecate changea sa prise sur le manche et fit pivoter son arme, emmenant avec elle le corps affaibli qui perdit pied en se faisant soulever. La gravité le poussa un peu plus sur la lame et du sang noirâtre s'écoula de la blessure alors que la victime posait ses mains sur la lame de la faux, essayant de se hisser vers le haut pour se décrocher. L'ancienne matriarche regardait le liquide dévitalisé qui ne se laissait pas absorber par l'Élémentis. Il n'y avait qu'une réponse possible, ce corps était un pantin contrôlé par quelqu'un d'autre. La vie n'y circulait déjà plus depuis longtemps. Un stigmate était apposé sur les lanières de cuir, signe distinctif de l'art tabou de la possession. Appuyant le manche de sa faux sur son épaule pour se libérer une main, elle saisit l'entrelas de bandelettes qui encerclaient la tête de son adversaire et brisa le sceau qui les maintenait en place. Les lambeaux se défirent, tombant au sol comme des rubans pour dévoiler un intérieur vide. Les bras du corps décapité retombèrent sur le côté et Hecate le repoussa d'un coup de pied. La faux s'extirpa de son torse et il retomba au sol comme un pantin désarticulé. L'immobile silence retomba dans le bosquet alors que le cœur d'Hecate ralentissait, laissant l'âge reprendre son emprise sur elle. Elle s'agenouilla auprès de sa fille et passa une main sur son visage pâle pour repousser une mèche de cheveux qui lui tombait sur la joue. Sa respiration était laborieuse. Hecate lui ouvrit un œil avec les doigts, la pupille était révulsée et ne répondait pas. Elle parcourut le reste de son corps d'un regard et découvrit les deux entailles, à la jambe et au bras, qui suintaient d'une épaisse sève verdâtre. Une concoction à base de datura, à en croire l'odeur. Elle commença par épancher les plaies de Mari à l'aide de sa robe, pour se débarrasser de la sève collante, puis plaça sa faux au-dessus de ses blessures avant de se concentrer sur le sang qui circulait encore dans le corps de sa fille. Le liquide rouge jaillit de la blessure au bras, flotta dans les airs quelques instants en formant d'épaisses bulles puis replongea dans la blessure à la jambe en décrivant un arc de cercle au-dessus de Mari. Hecate continua de faire circuler le sang ainsi, extrayant au fur et à mesure les gouttes de poison qui s'étaient mêlées au liquide vital jusqu'à ce qu'il soit entièrement purifié. Mari se réveilla quelques heures plus tard tandis que le soleil perçait l'horizon, étourdie mais en bonne santé. En voyant la matriarche, elle eut un mouvement de recul et chercha sa rapière du regard. — Du calme, ma fille. C'est moi. — Je ne vous laisserai pas me tuer. Hecate haussa les sourcils, amusée. Le regard de Mari se posa sur la faux, couverte de sang séché. — Mari, voyons. Reprends donc tes esprits. Tout va bien. — Que... — La bataille n'était pas terminée, ma chère. Mais tout va bien désormais. Maintenant, reprends ton souffle. J'ai extrait le poison de ton corps, tu devrais te rétablir dans la journée. Je resterai à tes côtés, évidemment. Mari lui lança un regard de défi qui laissait transparaître ses doutes. La jeune sorcière lui expliqua la carte qu'elle avait tiré, le 10 d'épées. Elle lui raconta ses doutes à propos des Élémentalames, les lettres qu'elle avait reçu de sa sœur, les mensonges des matriarches. Il y avait quelque chose de drôle dans son interprétation, d'un peu vexant. Comment avait-elle pu croire que ses sœurs la trahiraient ? Décidément, ces deux petites vivaient avec le feu dans l'âme. Mais l'heure n'était pas aux remontrances. Elle était à la vengeance. — Je comprends, Mari. Moi-même, j'ai longtemps eu des doutes à propos de... De beaucoup de choses. Le rôle de matriarche n'est pas sans son lot de soucis, comme tu as pu le remarquer. Mais, je dois bien l'avouer, jamais je ne me serais doutée que tu t'enfuirais si vite du couvent. Je voulais te parler des lettres que tu reçois de la part de Natae, au réveil, mais tu as préféré prendre la poudre d'escampette. Es-tu sûre qu'elles sont bien écrites par ta sœur ? — Je sais qu'elles ne le sont pas. Sans l'ombre d'un doute. Pourquoi ? — Bien. Voilà maintenant quelques années que je doute de la véracité de celles que j'échange avec Séléné. Quelque chose cloche. Mari se tourna vers le corps de son assaillante qui gisait au sol, sans tête. — La vraie responsable n'a pas eu le courage de te faire face, répondit Hecate. Prends ça comme un éloge de tes compétences. Elle a peur, et se résous à enfreindre les tabous. Elle le paiera. — Mère ? — J'ai beaucoup à t'enseigner, ma fille, mais notre chemin jusqu'au couvent de l'Anâmenèse sera long. Le temps ne nous manquera pas. Allons retrouver nos sœurs.

#24 - Fantasmagorie

#24 - Fantasmagorie

Semaine 20. Semaine 20 oh ! Bientôt la moitié ! Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Les Enfants de minuit Thème 2 : Les Démons Thème 3 : 🐆 · 🪆 · 📍 · 🛒Contrainte : Se passe avant le 19ème siècle J'ai lu tout un recueil de Mariana Enriquez cette semaine (Un lieu ensoleillé pour personnes sombres). C'est son troisième recueil que je lis et je ne suis pas déçu. J'adore son style, j'adore l'ambiance, et vraiment je ne peux que vous recommander d'y jeter un oeil si vous voulez un savoureux mélange d'horreur, de féminisme et de folklore argentin. Forcément ça m'a beaucoup inspiré pour la nouvelle de cette semaine, et les thèmes s'y prêtaient bien (enfin surtout les deux premiers, mais j'ai favorisé le numero uno). L'idée de base/le message de fond, c'était quelque chose que j'avais en tête depuis quelques temps (jours, semaines, dur à dire), donc il ne restait plus qu'à le mettre en forme de récit 👻Musique d'ambiance : Time to Die - Chris Vrenna #24 - Fantasmagorie Mes yeux s’ouvrent d’eux-mêmes et m’extirpent d’un demi-sommeil agité. La fenêtre laisse filtrer la lueur argentée de la lune tandis que la flammèche d'une lampe à huile posée à même le sol vacille doucement, j’espère qu’elle brûlera jusqu’au lever du jour. Je me sens engourdi, comme si mon corps pesait une tonne, mais j’en ai l’habitude. Depuis quelques semaines maintenant, la marée-chaussée m’a enlevé de la place du village, sur laquelle je mendiais, pour me mettre au travail et transformer mes journées vides de sens en journées pleines de souffrance. Les autres corvéables et moi nous adonnons à la construction d’une chaussée qui reliera mon petit hameau à un autre, offrant en pâture à l’état nos corps affaiblis par des mois passés à la rue le jour, et dormons dans ce dortoir mal aménagé la nuit. Les insomnies ne me sont pas inconnues, à dire vrai elles sont plutôt une habitude. Mais cette nuit, cette fois, quelque chose cloche. Je voudrais me lever mais mes jambes ne me répondent pas. Mon buste, mes bras, même ma tête, aucune partie de mon corps ne semble vouloir abdiquer à mes ordres. Seuls mes yeux restent résolument ouverts. Un frisson glacial me traverse le corps, comme un sentiment prémonitoire d’une catastrophe imminente. Mon corps ne veut pas bouger, mais il me hurle qu’il est en danger. Et moi, je suis tétanisé. Du coin de l’œil, j’aperçois une figure à peine en dehors de mon champ de vision, debout — en tout cas, il me semble qu’elle est debout — à côté de la fenêtre. J’essaye de redresser ma tête pour mieux le voir mais rien n’y fait. Au pied de mon lit, deux enfants me regardent fixement. — Il est réveillé, dit simplement la petite fille aux cheveux bouclés. — Tu crois qu’il nous voit ? lui répond le petit garçon. J’essaye de leur répondre, mais ma bouche ne s’ouvre pas et ma réplique se noie dans mon cerveau. Dans les autres lits, personne ne bouge ni ne semble perturbé dans son sommeil. Qui êtes-vous ? — Il nous entend ! s'exclame la petite fille en joignant ses mains. Le garçon se rapproche et s'appuie sur mon lit. Il porte une culotte longue et un gilet trop grand pour lui, ses cheveux bruns sont coupés courts et il manque plusieurs dents à son sourire. Il est trempé, et l’eau qui dégouline de sa peau imbibe mes draps, je sens une fraîcheur répugnante se diffuser sur mon corps déjà glacé d’effroi devant ce spectacle. — Quand est-ce que tu es devenu grand ? me demande le garçon. — Quel idiot tu fais, François. On ne devient pas grand du jour au lendemain, répond la petite fille. — Pourtant regarde, c’est bien lui ! François tend sa main vers mon visage que je n’arrive pas à éloigner malgré tous mes efforts et pose son index sur mon front, indiquant la balafre qui le parcourt. Son doigt visqueux glisse sur ma peau en laissant une trace humide. — Regarde, Madeleine, il a toujours sa cicatrice. Je veux hurler, appeler au secours, m’enfuir d’ici, disparaître. Tout, sauf voir cette apparition démoniaque. Je ne vais plus à la messe depuis quelques temps, parce que j’en ai eu assez des sermons et des leçons de morale, et me voilà maintenant sujet aux suppôts de Satan, qui viennent punir mon manque de piété. Me faire souffrir, m’obliger à me repentir de mes erreurs que je n’ai jamais réussi à outrepasser. Je revois François, mon petit frère, la peau grise et les lèvres bleutés. Ses yeux bouffis. Les cris. La peur. Madeleine tousse et laisse échapper un râle en se raclant la gorge, puis elle se masse la poitrine. Je la reconnais aussi, bien sûr. Elle porte sa jolie robe du dimanche qu’elle adorait, enfant, bleu clair avec de beaux détails en dentelle. Ma douce Madeleine, qui a grandi à mes côtés jusqu’à devenir ma femme lorsque nous avons eu la majorité. Jamais je n’ai aimé quelqu’un comme je l’ai aimé, sa douceur, son affection sans bornes et son amour pour les jolis cailloux. Elle ne toussait pas encore quand elle avait l’âge de celle qui se présente devant moi. La figure tapie au coin de la pièce bouge à peine mais reste silencieuse, je jurerai voir le rideau s’animer alors que la fenêtre est bien fermée. — Dis, Jacques, on part toujours à l’aventure tous les trois ? demande mon petit frère en s’appuyant sur mes draps désormais trempés. Mon cœur se brise, et j’aimerai lui répondre que oui, oui, nous partons à l’aventure. Tous les jours, comme nous le faisions à l’époque, tous les trois, insouciants et heureux. Nous allons nous promener, nous mangeons sur la place du village, nous repoussons des envahisseurs imaginaires, nous cherchons des jolis cailloux pour Madeleine — qui tousse à nouveau, et je remarque les tâches roses qui parsèment maintenant son visage — et nous revenons juste avant le coucher du soleil, pour ne pas nous faire gronder. La flamme de la bougie vacille dans un courant d’air, et je veux pleurer. — Depuis quand pleures-tu ? demande Madeleine. Je la revois, beaucoup plus grande, dans notre petit appartement. Alitée. Malade. L’apothicaire qui prononce la sentence : elle est atteinte de typhus. Mieux vaut pour moi que je me tienne à distance si je tiens à ma vie, de préférence même que je ne rentre plus dans l’appartement. Elle me supplie de rester auprès d’elle, de ne pas la laisser seule, elle ajoute qu’elle se sent fiévreuse et faible mais qu'elle va s’en remettre. Peut-être que ce n’est pas le typhus, et qu’elle va guérir, et que tout redeviendra comme avant. Elle me dit qu’elle pense être enceinte. Et je fuis. Comme le lâche que je suis. Je ne l’ai jamais revue. Elle est dans une fosse commune, désormais. L’enfant tousse à nouveau et s’agenouille à côté du lit, prise d’une quinte qui secoue son corps frêle comme une tempête. François lui jette un regard curieux. — Tu as une amoureuse ? Je n’en ai plus eu, depuis. Parce que j’ai trop peur. La douleur après Madeleine était telle que je n’ai jamais osé reparler à une femme. Je ne veux plus jamais vivre ça, cet abysse dévorant et inexorable qui semble ne jamais se terminer. Je ne peux plus vivre ça. — Je croyais que les adultes étaient courageux, dit François. Moi aussi, je le croyais, à ton âge. Je nous revois jouer sur cette butte qui surplombait la rivière, téméraires et intrépides. Un combat de chevalier, malgré les interdictions de s’approcher de l’eau, parce que le lieu s’y prêtait bien. La colline se terminait en une petite falaise. Et je te vois glisser sur l’herbe humide, tomber à la renverse, rouler le long de la pente et tomber dans l’eau. L’aplomb de la terre au-dessus de la rivière n’était guère plus qu’un monticule, mais pour des enfants de notre taille il aurait tout aussi bien pu être une montagne. Tu te débats dans l’eau, et tu m’appelles à l’aide, et je vois ton visage qui émerge par intermittence. Je reste debout, incapable de bouger. Tétanisé. Une seconde, nous étions en train de jouer, celle d’après, le monde s’effondrait. Je n’ai pas bougé, jusqu’à ce que toi tu ne bouges plus à ton tour. J’ai prétendu avoir joué seul l’après-midi, et ne pas t’avoir vu. Ils t’ont trouvé 3 jours plus tard. Je n'ai jamais raconté la vérité à quiconque, même pas Madeleine. Je crois que Maman savait que je mentais. Les deux enfants me fixent, sans mot. J’ai l’impression de presque voir à travers, comme s’ils étaient en train de se dissiper alors que la flammèche vacille à nouveau. Même adulte, je suis toujours aussi lâche, mais la peur a changé. Enfant, j’avais peur de choses abstraites. Ce qui se cache dans le noir, ce qui pourrait m’arriver quand j’étais seul, des sorcières qui vivent dans les forêts, des orages qui grondent. J’avais peur de monstres imaginaires mais pas de l’inconnu et la vie n’était que découvertes, aventures et curiosité. Adulte, j’ai peur de ce que je connais, de ce qui est réel. J’ai peur de souffrir, parce que je sais maintenant que c’est douloureux à en mourir de perdre quelqu’un. J’ai peur d’être à nouveau tétanisé, de fuir, d’abandonner, de ne pas être à la hauteur. Alors je ne vis plus, par peur de souffrir. Je préfère ne rien faire, ne plus aimer, ne plus partager, parce que tout se termine et que la fin sera terrible. Avoir, c’est prendre le risque de perdre. La troisième figure bouge à peine, et j’essaye de tourner la tête pour mieux la voir, mais mon corps ne me répond toujours pas. François et Madeleine disparaissent. Je suis seul avec elle, et elle se rapproche. Elle quitte la fenêtre et se dirige vers mon lit, doucement, le pas lourd. Et je reconnais cet enfant. C’est moi. Son visage blême et potelé, marqué d’une cicatrice sur le front. Ses lèvres sont recourbées dans un rictus figé qui souligne son regard impassible dans un simulacre de sourire sans émotion. Je m’attends à ce que cet enfant me tourmente, à son tour, me rappelle à quel point j’ai chuté, à quel point je suis devenu un échec, que j’avais toute la vie devant moi et que toutes les portes m’étaient ouvertes, mais que j’ai préféré ne rien faire et attendre la fin plutôt que d'oser vivre. Mais il ne fait rien de tout ça. Il grimpe sur le lit et m’enjambe pour s’asseoir à califourchon sur mon ventre. Je sens un poids sur mes organes, comme si on y avait déposé quelque chose de si lourd que je vais en être broyé. Ses yeux sont vides, deux trous noirs rivés sur les miens, et son expression dénuée de vie reste figée. Il tend les bras et pose ses petites mains sur mon cou, et malgré leur taille je sens qu’elles font le tour de ma gorge dans une étreinte glaciale. La flamme vacille à nouveau, la lampe est bientôt à court d’huile, et l’enfant resserre son étreinte. Mon instinct me hurle de me débattre et de me dégager de cette emprise, mais je n’arrive pas à bouger. J’ai peur. Ma trachée est compressée et mes respirations deviennent de plus en plus difficiles. Son visage change, il ne sourit plus et il arque les sourcils en plissant le front. Il a peur, comme moi. Il se penche en avant, rapproche ses épaules pour avoir un meilleur appui et l’étau se resserre. Dans un effort qui me semble surhumain j’arrive à lever un bras. Puis l’autre. Je pose une main sur la tête de ce démon qui se fait passer pour moi et agrippe ses cheveux. C’est froid. Je pose l’autre sur son épaule, et il ne bouge pas. Des gouttes perlent dans le noir de ses yeux et me tombent dessus. Il continue de m’étrangler et son visage se déforme sous l’effort, ses lèvres se retroussent pour laisser apparaître ses dents serrées, son front se plisse quand ses sourcils se rapprochent. Un voile noir encadre ma vision. Mes jambes tressautent dans un réflexe. Mes mains se crispent sur ce petit corps qui me broie le ventre sous son poids. Je le tire vers moi, le colle contre mon torse et cale sa tête au creux de mon épaule. Il est glacé et je suis pris d’effroi mais je persévère. Son souffle se répand dans ma nuque, chaud, et je sens que son étreinte se relâche. Une larme coule sur ma joue, puis une autre. Son cœur bat contre le mien, unis dans un rythme qui ralentit. Je le serre encore plus fort contre moi. Je lui pardonne. Je me pardonne. J’ai toujours peur, et j’aurais toujours peur. Mais peut-être que je peux vivre malgré l'effroi, avancer angoissé, faire en étant tétanisé, exister en dépit de la terreur.

#23 - Fief

#23 - Fief

Semaine 19. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Marmoréen Thème 2 : Ulysse Thème 3 : 🎋 · 🦭 · 📻 · 🦯Contrainte : Avec humourMarmoréen : Qui est froid, dur, blanc comme le marbreParce que hein, personne ne connaît ce mot, faisez pas semblant. En tout cas, je ne l'avais vu de ma vie je crois. Et comme par hasard, je suis aussi tombé sur ce même mot dans le livre que je suis en train de lire, comme quoi on vit peut-être dans une simulation après tout.Musique d'ambiance : Cats - The Living Tombstone #23 - Fief Perché sur l’ilot central de la cuisine, Mochi regarde ses deux sujets traîner un grand objet rectangulaire sur le parquet. Le soleil est à son zénith et baigne le salon dans sa lumière chaleureuse, éclairant les murs aux tons pastel et créant de délicieuses tâches de chaleur sur le sol. Les deux femmes basculent le colis sur le côté, et l’une d’elle s’en va chercher un cutter pour l’ouvrir en profitant de son passage au comptoir pour caresser le chat royal. Instinctivement, il tend la tête vers la main de sa maîtresse avant de se ressaisir, de se rappeler de son statut bien au-delà de ces futiles broutilles. Elle ne mérite pas de toucher sa somptueuse fourrure, alors Mochi étouffe son ronronnement et saute du comptoir d’un bond. — Fbguja ? Hv aeuf aoiuy h’aywse ? demande l’humaine restée près du carton. — Mbayz, y’aiuehj, répond l’autre. Mochi se dirige vers le couloir, insensible à ces élucubrations aussi aléatoires qu’inintelligibles bien loin de la grâce des miaulements, et rejoins son petit cabinet pour se soulager. Cet infâme tintement de sonnette a encore résonné dans l’appartement il y a 5 minutes, lui hérissant les poils dans un sursaut incontrôlable et déclenchant une irrésistible envie de se délester. Comme à leur habitude, les deux manantes se sont précipitées à la porte interdite pour accueillir l’intrus. Par chance, elles lui ont refusé l’entrée pour aujourd’hui, sinon il aurait à nouveau incombé à Mochi de rappeler à l’étranger qu’il n’était définitivement pas le bienvenu dans son fief, quitte à user de ses griffes. A la place, elles ont récupéré ce paquet mystérieux contenant, espérons-le, une piètre offrande en l’honneur de leur altissime monarque. Le chat pousse la porte de la litière d’un coup de patte et est immédiatement assailli par l’odeur nauséabonde qui y règne. Les vilaines n’ont pas daigné faire leur part du ménage, et il est hors de question qu’il se rabaisse à poser ses coussinets sur ces copeaux viciés. Soit. Mochi sait comment les rappeler à l’ordre, il a développé une méthode qui fonctionne à coup sûr, instauré en elles un réflexe pavlovien qui les poussera au nettoyage. Les griffes du chat crissent sur le carrelage bleu qui couvre le sol de la salle de bain, puis sur les petits carreaux d’un gris terne et triste de la douche. Il abaisse sa croupe et laisse son corps se libérer du trop-plein. Ses méfaits accomplis, il retourne à la cuisine pour laper un peu d’eau de sa fontaine afin de se rafraîchir. — $°¤&ùµ ! dit l'une d'elle sur le ton qu'elle utilise quand Mochi renverse une plante. — Ģv §f ? répond l’autre dans une douceur qui rappelle au chat celle employé dans les rarissimes occurrences d’un saut mal jaugé qui s’ensuit d’une malencontreuse chute disgracieuse. Les serves ne font pas attention à lui, trop occupées à... ce qu’elles peuvent bien être en train de faire, avec tous ces objets cylindriques couverts de corde et autres plateaux arborant une étrange fourrure grisâtre. Mochi s’installe dans une des délicieuses piscines de soleil étalée au parquet et sent la douce chaleur se propager sur son pelage blanc. Il lève les pattes arrière et s’arc-boute pour s’adonner à sa toilette, maintenant qu’il a fait ses affaires. Un monarque de sa stature se doit d’entretenir une hygiène irréprochable et une allure fière, ainsi il prend le temps de se nettoyer l’arrière-train d’abord, puis lèche sa patte avant pour la faire glisser sur ses oreilles, et recommence avec ses moustaches. Il s’est déjà occupé du reste de son pelage aujourd’hui, à l’abri du regard de ses deux sujets car elles ont une fâcheuse tendance à sortir cette infame brosse mal lavée pour la passer dans sa fourrure quand elles le remarquent en train de faire sa toilette. Qui plus est, elles en profitent souvent pour le désarmer à l’aide d’un coupe-ongle, comme pour lui prouver qu’elles n’ont pas besoin de lui pour se défendre. — Kts ! s'exclame l’une d’elle, les mains sur les hanches. Tout porte à croire qu’elles ont fini leur affaire, et que le calme pourra enfin revenir dans le royaume. Un enchevêtrement de tours désordonnées se dresse au milieu du salon, offrant de multiples plateformes d’observation en hauteur, des hamacs et mêmes des petits cocons à l’abri des éléments. Elles déplacent le château-doux jusqu’à sa fenêtre fétiche. — Mochi ! Jaygf tbpl ! Pspspsps ! dit l’une d’elle. Ses oreilles se dressent en entendant ce mot qu’elles utilisent souvent pour attirer son attention, et le sifflement hachuré stimule en lui un instinct primal qui lui donne envie de se dandiner dans sa direction. On dirait qu’elle veut lui montrer le fruit de son travail pour obtenir une congratulation de sa part, peut-être l’honneur de pouvoir le caresser quelques instants, mais son Altesse sublime n’y tient pas. La boîte en carton semble, en revanche, être une merveilleuse offrande, et il saute à l’intérieur pour s’y lover.

#22 - Toyoko Kid

#22 - Toyoko Kid

Semaine 18. Les thèmes proposés cette semaine (pour rappel je les récupère ici): Thème 1 : Lolita Thème 2 : Ascétique Thème 3 : 🐻 · 🪸 · 💉 · 🚬Contrainte : Un seul lieu J'ai pas mal hésité sur le sujet, et à vrai dire j'ai surtout douté de ma capacité à aborder quelque chose aussi lourd. Mais bon, faut oser sinon on progresse pas, et au pire c'est maladroit et je ferais un communiqué d'excuses. Les Toyoko Kids c'est un groupe de jeunes marginalisés, souvent des fugueurs, qui vivent dans un quartier de Tokyo. C'est un symptôme de tout plein de problématiques au Japon, et je ne peux que vous inciter à regarder un reportage si vous voulez vous renseigner. Mais pour ce qui est de ce blog, on peut se contenter de "cette nouvelle est (malheureusement) inspirée de faits réels".Musique d'ambiance : Yumeno Hajima Ring Ring - Kyary Pamyu Pamyu #22 - Toyoko Kid Sayaka rejoint le reste des Toyoko Kids au pied du bâtiment Toho alors que la nuit tombe sur le quartier de Kabukicho. Elle a passé l’après-midi à Harajuku avec une partie du groupe, passant leur temps dans les boutiques de niche aux styles criards à rêver de pouvoir s’offrir les nouvelles tenues aux imprimés enfantins. Peu importe l’heure, le quartier de Shinjuku où ils se retrouvent tous les soirs est baigné de lumière, que ce soit le soleil ou les enseignes lumineuses recouvrant chaque mètre carré des bâtiments, ou encore les écrans géants diffusant des publicités plus bruyantes les unes que les autres, comme si chacune se battait pour capter l’attention des passants. Elle dépose son sac à dos sur les pavés et s’assied avec les autres, prenant soin de placer une serviette sur le sol pour ne pas salir sa nouvelle robe aux tons pastel et recouverte de motifs imprimés représentants des cupcakes, des fraises et autres sucreries. L’espace d’un instant, elle repense à son ancienne vie à quelques heures à peine de Tokyo, dans ce village rural et arriéré, aux autres élèves du lycée qui se moquaient de sa passion pour la mode Sweet Lolita et aux professeures qui lui intimaient de se faire discrète afin de se fondre dans la masse pour mettre un terme au harcèlement qu’elle subissait. Sa main vient instinctivement caresser sa joue comme pour éponger une douleur fantôme quand elle repense à ses parents avant qu’une voix aigüe ne l’extirpe de ses pensées. — Sayaka ! Trop mignonne ta robe ! Attends, j’ai un ruban que je n’utilise plus, tiens. Prends-le. — Merci ! Elle sourit en prenant le ruban blanc et rose, parfaitement assorti à sa robe, et l’utilise pour attacher ses cheveux bruns. C’est vrai qu’il se marie très bien au reste de la tenue, il ne lui manquerait que des nouvelles plateformes, peut-être en trouvera-t-elle une paire dans des tons crème. Quand elle aura à nouveau un peu d’argent de poche. La vie en bas de cet immeuble n’est pas toujours facile, mais elle est agréable. Elle est vivable. Ici, les adolescents se rassemblent comme autant d’amis, comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Certains retournent chez leurs parents le soir, pour les plus chanceux, d’autres louent des chambres d’hôtel au rabais pour s’y entasser, ou dorment dans la rue. — Faisons un shooting, lance Rin en dégainant son téléphone. Sayaka se lève, réajuste son masque chirurgical décoré d’une mascotte et vérifie son maquillage. Rin dégaine un crayon et ajuste le trait sous les yeux de son amie pour mieux définir un petit bourrelet juste sous les cils inférieurs. La mode est à l’aegyo sal, cette tendance qui incite les filles à se dessiner une petite poche sous les yeux comme pour accentuer leur taille et les rendre plus globuleux. À côté d’elles, un autre groupe de jeunes complètement saouls s’amusent à se mettre un cône de chantier qu’ils ont piqué sur la tête et à se faire tourner jusqu’à perdre l’équilibre. Elle époussète sa robe, ajuste son sac sur son épaule et les peluches qui y sont accrochées puis enchaîne des poses de princesse sous les encouragements de Rin. Cette fille plus âgée est devenue comme une grande sœur pour elle. Quand Sayaka les a rejoints il y a quelques mois, Rin l’a intégré au reste du groupe et lui a même acheté de quoi manger. Elle lui a raconté qu'elle avait fugué depuis maintenant deux ans, et aura bientôt 17 ans. Contrairement à Sayaka, Rin préfère la mode Jirai Kei, un mélange mignon de dentelle et de larges jupons tout en noir et blanc agrémentés de grandes croix gothiques. Face à elle, Sayaka ne peut s’empêcher de penser que sa vraie sœur fait pâle figure. Elle regarde Rin trier les photos, retoucher le visage de Sayaka puis les poster sur X. Elle lui dit qu’elle s’est encore fait beaucoup d’argent aujourd’hui, 100 000 yens, alors elle lui a acheté de quoi manger au konbini du coin, et même pris un soda. Pendant le repas, le téléphone de Sayaka vibre dans sa poche. Une notification d’un message privé envoyé par un inconnu. Il est tombé sur la photo postée par Rin, et a retrouvé son profil en deux temps trois mouvements. Elle attend patiemment que sa grande sœur ait terminé de régler un problème entre un garçon et une autre fille. Sayaka n’aime pas vraiment les garçons chez les Toyoko Kids, parce qu’ils sont trop vieux, déjà, et qu’ils ne ramènent que rarement de l’argent. La plupart du temps, ils se contentent de boire du matin au soir, de prendre des médicaments du soir au matin et d’essayer de charmer les filles qui se font le plus d’argent pour pouvoir dormir avec elles, plutôt que dans la rue. — Qu’est-ce qu’il veut ? — Il me propose d’aller à un Love Hotel, répond Sayaka. Ce n’est pas la première fois. Elle aurait préféré un sugar daddy, un simple repas dans un restaurant avec un homme en manque de compagnie, mais son profil attire un autre genre de pervers, attirés par son apparence innocente, et surtout par son âge. — Vérifie bien les conditions qu’il donne. Ces radins essayent toujours de monnayer à la baisse. — Oui... — Dis-lui que c’est ta première fois, il sera prêt à payer 10 000 yens de plus, au moins. Il a parlé de protections ? — Il a dit... 15 000 yens avec, ou 30 000 yens sans... Mais je ne sais pas, Rin. Ce n’est quand même pas beaucoup d’argent et... — C'est normal au début. Tu verras, avec le bouche à oreille tu finiras par avoir des clients qui sont prêts à payer plus, toi aussi. Il faut bien commencer quelque part ! Peut-être qu’on devrait faire des collaborations toi et moi, je suis sûre qu’on pourrait se faire un sacré pactole. Sayaka fixe l’écran de son téléphone et les messages envoyés par cet inconnu. Elle lui dit qu’elle est vierge, et il accepte de monter le total à 40 000 yens, mais refuse de monter plus haut parce qu’il la trouve trop moche. Il lui envoie l’adresse d’un Love Hotel à quelques rues d’ici. — Tu réclames l’argent avant de faire quoi que ce soit, hein. Et s’il te demande de faire des choses supplémentaires, tu le fais payer d’abord, compris ? — Rin... Je sais faire, tu t’inquiètes trop pour moi. — J’ai un nouveau truc quand je suis trop stressée. Tu devrais essayer, prends un cachet de ça. Rin lui donne une boîte de somnifères Silece. — Tu en prends un, et s’il est vraiment moche tu peux en prendre un deuxième. Le moment passera plus vite. Attention, n’en prends pas plus sinon tu risques de t’endormir. Et bois de l’eau après, parce que ça peut rendre ta langue bleue. Sayaka regarde deux garçons en rattraper un troisième qui tombe à la renverse, ivre mort. Un passant appelle une ambulance en voyant la mousse qui coule de la bouche du jeune inconscient. C’est la troisième fois cette semaine, mais elle ne se fait pas trop de souci pour lui. Il finira à l’hôpital pour ce soir et sera de retour demain. Serrant la boîte de somnifères dans sa main, elle imagine déjà la paire de chaussures qu’elle pourra se dégoter demain, et le repas qu’elle offrira à Rin pour lui rendre la pareille, et se met en route.