- 06 Jun, 2026
#9 - Todatsu
Semaine 8 du challenge. Je change un peu de vibe, pour voir d'autres contrées ! Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Bruit Thème 2 : Alaska Thème 3 : 📦·🧪·🎹·🧽Contrainte : Sans chichis Vraiment pas simple ! J'ai pas mal galéré à trouver une idée qui me chauffait, mais au final je pense que je suis tombé sur quelque chose de pas trop mal 🗾 Musique d'ambiance : midnight cruisin' - Kingo Hamada #9 - Todatsu Tetsuo appuie sur le bouton “Éteindre” et ferme son ordinateur. Il range rapidement son bureau, poussant dans un coin les quelques dossiers qu’il n’a pas fini de traiter aujourd’hui. Dans un coin de l’open space, l’horloge accrochée au mur indique 21h. Il a assez travaillé pour aujourd’hui, le reste des tâches en suspens pourront attendre demain. Autour de lui, ses collègues continuent de tapoter sur leurs claviers, plongés dans leurs propres missions. La climatisation recouvre le bruit des touches dans un bourdonnement entêtant. Il se lève, ramasse sa mallette et enfile sa veste. — Désolé de partir avant vous, dit-il à l’attention de ses collaborateurs en s’inclinant par politesse. — Merci pour votre travail aujourd’hui, lui répond sa voisine de bureau en s’inclinant à son tour. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent en émettant un tintement de cloche et il y découvre une autre employée qu’il croise de temps à autre, Yuka. Tetsuo ne la connaît pas vraiment, il ne saurait même pas dire dans quel service elle travaille, ni même à quel étage. D’un hochement de tête, il lui signifie qu’il a remarqué sa présence et entre dans la cabine. Comme chaque fois, il hésite, puis fini par se raviser et ne franchi pas la barrière sociale qui les sépare. Par respect, il ne lui propose pas d’aller se rencontrer autour d’un café. À cette heure tardive, les rues du quartier de Shinjuku sont bondées. D’autres employés de bureau comme Tetsuo sortent du travail et se dirigent vers le métro le plus proche. Certains sont entraînés par leur supérieur dans l’izakaya le plus proche pour partager quelques bières et manger un morceau. Peut-être qu’ils préféreraient rentrer chez eux, mais la politesse oblige, ils accompagnent leur patron dans la débauche et finiront probablement à dormir au bureau car ils auront raté le dernier train. D’autres encore, plus jeunes, viennent passer un bon moment avec leurs amis dans le quartier de Golden Gai, entassés dans les échoppes exiguës autour de quelques brochettes. Tetsuo se faufile entre les bâtiments éclairés par des grands néons et rejoint l’entrée du métro, pénétrant dans Shinjuku Subnade, la galerie commerciale attenante. Les magasins s’enchaînent dans des couloirs bas de plafonds, noyés dans une lumière blafarde. Une boulangerie propose un nouvel article limité, des mochis sakura. Il n’est pas très attiré par tous les produits au goût de pétales de cerisier, souvent une mode aux alentours de la période de floraison. Le goût ne lui revient pas, alors il passe son chemin et ignore le vendeur qui l’interpelle dans l’espoir de vider ses stocks avant de fermer boutique pour la journée. Bienvenu sur la ligne Yamanote, sens anti-horaire. Le train va bientôt arriver. Veuillez rester derrière la ligne jaune. La voix artificielle résonne dans les tunnels du métro. Les passagers sont alignés sur le quai, en rang d’oignon entre les lignes tracées au sol. La plupart sont plongés dans leurs téléphones, ignorant le monde qui les entoure. Il remarque qu’il est presque le seul sur le quai qui ne porte pas d’écouteurs. Le métro arrive et il se glisse à l’intérieur. A cette heure-ci, il n’y a pas de place assise donc il se contente de rester debout en se tenant aux poignées suspendues. Il apprécie le calme et le silence qui règne dans la rame malgré le monde. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Harajuku. Les portes s’ouvriront à droite. Du coin de l’œil, Tetsuo guette l’entrée d’un groupe de jeunes étrangers qui détonnent dans la foule. Probablement un groupe de touristes américains qui profitent de leurs vacances pour venir visiter Tokyo. Ils s’installent au milieu de la rame et continuent leur discussion à voix haute, venant disrupter le calme et déranger les autres voyageurs. L’un d’entre eux sort une cannette de soda de son sac, qui émet un pétillement sonore lorsqu’il tire sur la capsule. Il en prend une gorgée et déglutit bruyamment. Merci d’éteindre votre téléphone près des sièges prioritaires. Tetsuo, comme beaucoup d’autres, ne supporte pas ces étrangers qui n’ont aucun respect pour les coutumes locales. Ils se croient tout permis et viennent briser l’harmonie silencieuse qui règne entre les habitants de la ville, habitués à leur ensemble de règles secrètes. Mais il préfère ne rien dire. Il serait encore plus impoli de rentrer en conflit avec eux, et cela mettrait les autres passagers d’autant plus mal à l’aise. Merci d’avoir pris ce train. Nous allons bientôt arriver à Shibuya. Les portes s’ouvriront à droite. Il s’extirpe du wagon, laissant derrière lui le bruit pour retrouver le calme paradoxal du quai de métro. Des enceintes diffusent des piaillements d’oiseau pour indiquer aux passagers la sortie la plus proche. En sortant de la station, il retrouve le quartier de Shibuya, cœur du centre-ville. Des grands buildings s’élèvent tout autour de lui, couverts d’écrans plats diffusant des publicités. Une idole présente une nouvelle boisson infusée à la noix de coco, vantant ses bienfaits pour la santé. La publicité se termine par un court extrait musical du nouveau morceau de la star, apposé à une séquence vidéo dans laquelle elle court sur la plage. La plupart des bâtiments abritent une poignée de restaurants, sur les 5 ou 6 premiers étages. Des grands panneaux longent les devantures pour indiquer tout ce qui se cache à l’intérieur. Tetsuo rejoint le konbini le plus proche, un Family Mart. La boutique aux abords vert et bleu éclaire le trottoir dans une lumière diffuse. La porte s’ouvre automatiquement en déclenchant un carillon synthétique diffusé sur les enceintes de la supérette. — Bienvenu chez Family Mart, lance l’hôtesse de caisse d’un ton faussement enjoué. Des présentoirs mettent en avant les nouveaux produits disponibles dans la boutique. Les étalages s’étendent dans les allées, mettant à disposition des clients tout ce dont ils pourraient avoir besoin, de la nourriture aux sous-vêtements, en passant par les mangas et sans oublier les produits de beauté. Dans le coin de la pièce, deux employés sortent de la porte de service. Ils viennent de se passer le relais, et l’un d’entre eux ne porte plus son tablier. L’autre travaillera ici toute la nuit en attendant la prochaine relève, assurant un service 24/7 dans l’épicerie. Tetsuo ignore les annonces répétitives diffusées par les enceintes, annonçant des promotions sur les produits aux fleurs de cerisier et se dirige vers le rayon des bentos. La journée se termine, alors la plupart des plats sont bradés car ils ne pourront plus être vendus demain. Il prend une boîte avec du riz, quelques légumes en pickles et du curry. En chemin vers la caisse il attrape aussi un soda au raisin, dont il raffole. Il dépose ses articles et demande aussi un Famichiki, le poulet pané qui est exhibé dans un présentoir à côté de la caisse. La caissière en attrape un morceau et le glisse dans un sachet en papier. — Souhaitez-vous réchauffer votre bento ? — Oui, s’il vous plaît, répond-il machinalement. Elle le dépose dans le micro-ondes derrière elle. — Souhaitez-vous des baguettes ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous besoin d’un sac ? — Oui, s’il vous plaît. — Avez-vous la carte de fidélité ? — Oui, j’en ai une. — Comment souhaitez-vous payer ? — Par carte, s’il vous plaît. — Veuillez payer sur ce terminal, s’il vous plaît. Sans répondre, il pose sa carte sur la machine, récupère son sac et s’incline avant de s’éclipser. L’hôtesse de caisse lui répond en s’inclinant à son tour. En sortant de la supérette, le carillon retentit à nouveau. Tetsuo se dirige vers le Scramble Crossing, cet immense carrefour au centre du quartier qui relie tous les axes principaux. Il attend patiemment que le feu piéton passe au vert. Un son de cloche retentit, et les piétons envahissent le bitume, prenant possession des lieux pendant quelques dizaines de secondes avant de rendre la main aux voitures. Il traverse la marée humaine et rejoint le centre commercial de Miyashita Park. Sur le toit-terrasse, des petites étendues d’herbe ramènent un peu de nature dans la jungle urbaine. Quelques adolescents se disputent un match de basket sur un terrain de sport encadré par un haut filet. Tetsuo s’assied sur un banc, face à la rambarde. Il surplombe la ville. Il ouvre sa cannette de soda, essayant d’étouffer le bruit du gaz qui s’en échappe, et entame son bento. Il mange son repas distraitement, observant les citoyens qui s’activent en contrebas. Tetsuo pense à sa vie, si ennuyeuse et répétitive. Les journées se suivent et se ressemblent toutes. Le travail ne le stimule plus. L’a-t-il déjà stimulé ? Il a toujours suivi les consignes. Petit, à la campagne avec ses parents, il s’est plongé dans ses études avec sérieux. Il a réussi les concours d’entrée à l’université haut la main et obtenu son diplôme sans encombre. Depuis, il travaille pour cette entreprise dans laquelle il a grimpé les échelons lentement mais sûrement. 10 ans plus tard, il n’en voit toujours pas l’intérêt. Tous les dossiers sont similaires. Il se demande s’il finira sa carrière dans ce travail abrutissant. Peut-être qu’avec plus de responsabilités, il y trouverait du sens. De la marge de manœuvre. Le pouvoir de décider de ses propres tâches, plutôt que de récupérer celles dont voulait se débarrasser son supérieur. Est-ce que Yuka sait qu’il existe ? Est-ce qu’elle aussi, n’ose pas lui parler, bloquée par les obligations sociales ? A quand remonte sa dernière interaction sociale ? Et par là, Tetsuo entend sa dernière interaction significative. Intentionnée. Des jours. Des semaines peut-être, s’il ne compte pas les coups de téléphone qu’il passe à ses parents de temps à autre. Il regarde le carrefour en contrebas, et toutes les fourmis qui s’y activent. Il vit dans un océan humain, et pourtant il se sent déshydraté. Il repose son bento vide dans le sac plastique, avec la pochette en papier du poulet frit et la cannette. Il devra le jeter une fois qu’il sera rentré chez lui. Quel ennui. En se dirigeant vers la sortie du centre commercial, Tetsuo passe à côté d’une salle d’arcade bruyante. Toutes les bornes diffusent leur musique à plein volume, dans une tentative désespérée d’attirer le chaland. Plus loin, il passe à côté d’un parloir de pachinko, où résonnent des bruits de billes qui tombent en cascade dans les machines à sous, accompagnées de lumières criardes visant à stimuler le joueur. Un homme cinquantenaire en ressort, le visage fermé. Tetsuo le toise, observant ses habits usés, ses mains sales et son apparence négligée dans l’ensemble. Quelle tristesse de perdre ainsi la face, noyé dans son addiction aux jeux d’argent. Arrivé au Karaoke Kan de Shibuya, il s’inscrit sur la borne automatisée et réserve une salle solo pour 3h. L’écran lui indique l’étage, et il prend l’ascenseur. Une autre voix tente de lui annoncer les étages, mais les haut-parleurs grésillent et rendent la tonalité dissonante. Tetsuo s’installe dans la petite salle. Un canapé longe deux murs en faisant l’angle, et une petite table est posée au centre de la pièce avec un micro sans fil. Des néons cachés par le dossier du canapé diffusent une lumière rougeâtre, plongeant la pièce dans une atmosphère tamisée. Une tablette au mur attend les instructions du client. Les murs, insonorisés, laissent à peine supposer les voix qui chantent dans les salles voisines. Il dépose sa mallette dans un coin, avec son sac de déchets. Il pianote sur l’écran et commande un highball. Il se laisse tomber sur l’assise confortable, et retire sa veste de costume qui lui tient trop chaud. Il desserre un peu sa cravate et décroche le dernier bouton de sa chemise, retrouvant enfin la sensation de pouvoir respirer. Quelqu’un toque à la porte, se glisse dans la pièce et dépose le cocktail sur la table avant de s’échapper discrètement. Tetsuo prend une gorgée. L’eau pétillante chatouille sa gorge, accompagnée par le velours chaleureux du whisky. Il allume une cigarette, prend une bouffée et se détend. Pendant quelques heures, il pourra laisser tomber cette façade de businessman idéal, caché dans sa cabine de karaoké. Enfin débarrassé de toutes ces obligations de politesse, il pourra profiter de l’instant sans se soucier du regard des autres. Il bascule la tête en arrière et ferme les yeux. Il pense à ces artistes étrangers qu’il voit parfois passer à la télé. Ces américains bruyants qui vivent comme bon leur semble, au rythme de leurs envies, libérés du poids des codes sociaux si étouffants. Tetsuo aurait adoré vivre comme un rebelle, roulant dans le désert sur une moto, cigare à la bouche. Les cheveux longs et une barbe hirsute. Peut-être même un tatouage sur le biceps. Il se relève et fait défiler l’interface sur la tablette. Son doigt flotte au-dessus de la section “USA Top Hits”. Des images de ces touristes dans le métro lui reviennent à l’esprit. Pas ce soir. Il continue de dérouler la liste, clique sur “Metal” et enfin sur “Babymetal - RATATATA”. Tetsuo attrape le micro et se lève. Il ferme les yeux, oublie la pièce exiguë et s’imagine sur une grande scène. Le Tokyo Dome, peut-être. La foule est en délire, elle est venue pour le voir et leurs cris emplissent le stade plein à craquer avant même que le concert ne commence. Ses danseurs sont prêts. Les projecteurs sont braqués sur lui. Yuka va s’occuper de la voix féminine, et il chantera l’autre partie. Ce concert sera le plus grand de sa carrière. La musique commence, il attend le premier couplet. Tetsuo hurle dans le micro.
#8 - Samsara
Semaine 7 baby 💣💣 Thème 1 : L'Amour au temps du choléra Thème 2 : Amoureux Thème 3 : 🔬 · 🧺 · 🐻 · 🦉Contrainte : Science-fiction C'est super vaste comme contrainte, et j'avoue que j'avais pas trop envie de verser dans le cliché du "le monsieur il est coincé tout seul dans sa navette spatiale". Même si c'est très bien et que j'adore ça, hein. Mais moi je suis différent, ok ? Vous connaissez le solarpunk ? C'est cool le solarpunk. Je suis parti dans ce genre d'univers. C'est un croisement entre les grands espaces verdoyants qu'on voyait souvent dans les rendus des années 2000 (dans l'esthétique Frutiger Aero), et le fantasme d'un écolo qui aurait réussi à faire changer les choses pour que la société vive en harmonie avec la nature et la planète. Et pour le reste... je vous laisse voir dans le texte ! Musique d'ambiance : dancing while the world burns - adore #8 - SamsaraValeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 1 296 624 restants. La fenêtre rouge flotte dans le ciel dégagé. Chaque seconde qui passe, le chiffre continue de dégringoler et se rapproche de 0. Chaque souffle me rapproche de la réponse à ma question : que se passera-t-il à la fin du compte à rebours ? Quand elle est apparue il y a 7 jours, j’ai cru que le monde allait imploser sous le choc. Au début, elle indiquait environ 36 millions restants. De quoi ? Bonne question. La plupart des pays sont passés en alerte maximale, craignant une attaque de leur voisin, ou peut-être même d’une force alien. Assez vite, nous nous sommes rendu compte que cette fenêtre n’apparaissait pas au même endroit pour tout le monde, techniquement parlant. Chacun peut la voir directement au-dessus de lui, au zénith, et ce peu importe où la personne se trouve sur la planète. La panique a saisi le cœur des populations qui se sont empressées de récupérer le plus de ressources possibles avant de se retrancher chez elles. Les magasins ont été pillés, certains en ont même profité pour semer un peu de chaos et d’anarchie en brûlant des voitures ou en volant des objets de luxe comme des interfaces dernier cri ou les derniers modèles d’androïde. D’autres se sont mis à clamer à qui voulait bien l’entendre que la fin était proche, que l’heure du jugement dernier avait sonnée. Dans notre vallée, bizarrement, la situation est restée sous contrôle. Enfin, je crois. Je ne suis pas trop sorti de chez moi, cette semaine. J’étais occupé à essayer de comprendre ce que pouvait bien vouloir dire ce message aussi mystérieux que captivant. Quel était ce chiffre qui chutait à toute allure ? Il y avait forcément une logique derrière tout ça. Il ne pouvait pas correspondre au nombre d’humains restants. Quelques millions, c’est trop petit. Il descendait à un rythme stable, régulier. Alors je l’ai mesuré, essayant de noter approximativement deux chiffres espacés d’une seconde. Une fois que j’avais plusieurs intervalles, j’ai pu confirmer ma théorie. Chaque seconde, le compteur diminue de 60. 36 millions, ça nous donnerait environ 604800 secondes. 7 jours. J'ai passé des jours à essayer de changer la vitesse du décompte, à essayer de l'inverser. Rien n'y fait. Aujourd’hui, il va passer la barre du million, soit 6 heures. Enfin aujourd’hui, je ne sais pas trop. De la main droite, je tapote ma tempe. Ma vision se remplit de fenêtres projetées par mon interface neurale. Réseau indisponible. Pas surprenant. Il y a 3 jours, le monde a commencé à partir à la dérive. D’abord, le réseau est tombé. J’ai cru à une panne, ou peut-être un quelconque acte terroriste ayant détruit l’antenne la plus proche. En même temps, la grille électrique mondiale est tombée en rade. En prenant des mesures, j’ai eu ma réponse. Ou plutôt, un semblant de réponse, incompréhensible. La tension est là, il y a du courant. Mais il ne bouge pas, il n’alimente pas les appareils qui y sont branchés. C’est comme si l’électricité elle-même était au point mort. Hier, le soleil ne s’est pas couché. Il s’est allongé sur la ligne d’horizon, baignant le monde dans sa lueur orangée. Et puis il y est resté toute la nuit, et la lune ne s’est pas montrée. Il y est toujours, statique. Je suis un peu désorienté, j’ai l’impression qu’il est à la fois le soir et le matin. Je regarde une dernière fois ma hutte, balayant mon laboratoire désormais inutile, coupé de l’électricité. Je me suis retranché ici pendant des années, dans mon petit havre de paix loin de tous, pour me plonger entièrement dans mes recherches qui n’aboutiront jamais. D’une main distraite, je caresse mon chat mécanique qui s’est éteint quand l’électricité s’est arrêtée. J’aurais aimé l’entendre ronronner une dernière fois. J’aurais aimé passer un dernier appel à mes parents. Cette nuit, j’ai décidé que je ne passerai pas mes derniers instants seul dans cette hutte. J’ai l’impression d’avoir gâché mes derniers jours ici, plongé dans mes réflexions et l’espoir de trouver comment inverser le compteur, en vain. Dehors, les champs verdoyants ondulent sous le vent. Malgré la brise, les nuages ne bougent plus. Selon mes prévisions, il aurait dû pleuvoir aujourd’hui mais le temps est au beau fixe. Les panneaux solaires qui couvrent les plantations absorbent les rayons dardant du soleil couchant, sans rien générer en retour. Les éoliennes à ballon qui flottent à quelques mètres de hauteur continuent de tourner dans le vide, sans rien produire. Un chemin serpente entre les champs, et rejoint la ville à quelques kilomètres d’ici, cachée derrière un vallon forestier. Je regarde une dernière fois ce paysage qui était mon domicile, qui m’a baigné dans sa beauté pendant les dernières années. Un cours d’eau se glisse entre ma hutte, se faufile entre les champs et part se déverser dans un autre ruisseau en contrebas. Tous les capteurs sont au vert. Pression, débit, température. Tout est nominal. Et pourtant, quand je plonge la main dans l’eau, j’ai l’impression qu’elle est statique. Je la remue et la surface reste calme. Pas de vagues, pas de mouvement. Je me relève, enfourche mon vélo et me dirige vers la ville. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 864 152 restants. Je me dirige vers la place centrale, d’où émane un brouhaha. Les rues sont quasiment désertes. Les commerces sont vides, certaines vitres sont brisées et les étalages ont été pillés. Je me rends compte que je n’ai rien mangé depuis hier, et pourtant je n’ai pas faim. Ni soif. Je regarde ces grands bâtiments en verre couverts de végétation, qui reflètent la lumière du soleil. Avec plus de temps, nous aurions pu construire un monde magnifique, en harmonie avec la nature qui nous entoure. Peut-être que nous nous y sommes pris trop tard. On dirait que les habitants se sont tous rassemblés sur la place pour profiter de leurs derniers instants. Je pense que nous avons tous compris que la fin du compteur n’apportera sûrement rien de bon. C’est drôle, je m'attendais à ce que l’humeur générale soit maussade, mais je les vois rire. Les gens discutent, se racontent des blagues, s’échangent des sourires et des embrassades. Vers la fontaine, une masse agglutinée est rassemblée et une petite musique en émane. Je me rapproche, me glissant entre les autochtones. Quelques personnes sont assises sur des tabourets et jouent d’instruments divers et variés. Ils échangent des regards, hochent la tête entre deux mesures. La guitare prend le dessus et se lance dans un solo, avant de passer la main aux percussions qui résonnent dans ma cage thoracique. Un tambourin accompagne les pas d’une femme qui fait des claquettes. Au milieu du cercle, des personnes dansent en riant. Elles se tiennent la main, tournent ensemble puis changent de partenaire. Et je la vois. Julianne. Ses cheveux blonds lui tombent sur les épaules, virevoltant avec ses pas légers. Sa robe danse avec elle, apportant de la fluidité et de la légèreté à ses mouvements gracieux. Un bracelet à sa cheville émet des petits tintements quand les breloques s’entrechoquent, en rythme avec la musique. La revoir me coupe le souffle. Au fond, j’espérais qu’elle soit toujours ici. Je crois même qu’une partie de moi voulait venir en ville dans l’espoir de la croiser. Nous avons grandi ensemble dans un autre village, et après nos études nous avons tous les deux atterris ici. Malheureusement, nous nous sommes perdus de vue. Ma faute, sûrement. J’étais trop plongé dans mes recherches pour prendre le temps d’entretenir des relations. Je n’ai pas fait d’effort. Je ne lui ai pas parlé depuis des années. Perdu dans mes pensées, je ne remarque pas son regard qui s’est posé sur moi. Ses yeux gris qui s’écarquillent en me voyant, et le sourire qui illumine encore plus son visage radieux. — Romain ! Elle quitte son partenaire de danse et se rapproche de moi. Elle m’attrape la main. — Allez, viens danser ! — Tu sais que je déteste ça, Ju, répondis-je. — Tu ne vas pas faire ton rabat-joie, si ? Allez, de toute façon personne ne fera attention à toi. Et puis tout sera bientôt oublié. Elle me tire par le bras et m’entraîne dans le cercle. Je pose une main maladroite sur son épaule, qu’elle attrape et déplace sur sa hanche. — Toujours aussi à l’aise mon Rominou, dit-elle en riant. Je me perds dans ses yeux qui capturent les rayons orangés au-dessus de nous. Mes souvenirs d’enfance me reviennent comme un torrent inarrêtable. Elle me sourit. Moi aussi. Je fais de mon mieux pour ne pas lui marcher sur les pieds. Je la laisse m’entraîner dans sa joie. Elle m’a tellement manqué. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 647 421 restants. Entre deux morceaux, elle m’attrape la main de nouveau et se penche vers moi. — Viens, suis-moi, murmure-t-elle à mon oreille. Elle m’entraîne loin du groupe, puis vers un coin de la place. Dans une petite ruelle. Je ne saurais pas dire pourquoi, mais j’ai envie de courir. J’accélère le pas, elle aussi. On se met à détaler dans le dédale qui se cache entre les bâtiments. — Le premier arrivé au clocher ! lance-t-elle. Les doutes, la solitude qui m’assaillaient il y a à peine quelques heures ont disparu. Je ne ressens que de la joie. Pure. Intense. Je cours après elle et j’oublie tout. Mes pieds glissent sur l’herbe mal coupée des trottoirs. Elle prend un tournant au dernier moment, et je manque de tomber par terre. Elle gagne. — Prem’s ! — Bien joué, répondis-je. — Tu m’a laissé gagner ? — Peut-être. Je l’ai laissé gagner. Elle adore ça. Et elle déteste que je fasse exprès de perdre. Quand on était petit, elle me disait “Ça ne compte pas ! On refait ! Et cette fois, tu essayes pour de vrai !”. Elle me regarde dans les yeux, ses joues rougissent. Elle ne me le dira pas aujourd’hui. La tour du clocher se dresse devant nous, blanche et lisse. Des panneaux solaires recouvrent la surface, agrémentés de murs végétaux qui rajoutent une touche de vert dans la froideur blanchâtre des constructions humaines. — Tu savais que la porte fonctionne avec une serrure électronique ? Elle ne marche plus depuis... Tu sais, depuis que tout fout le camp. Viens. Elle attrape la poignée de la porte en bois et tire d’un coup sec. La porte s’ouvre. J’ai l’impression de pénétrer dans un endroit où je ne devrais pas aller, mais au pire, que peut-il m’arriver ? La police n’est plus vraiment en poste et les policiers sont sûrement sur la place en train de danser avec tout le monde. C’est drôle comme toutes les constructions sociales paraissent futiles une fois que la fin approche. Nous nous sommes imposé toutes ces règles en tant que société, mais elles ne servent plus à rien. Un escalier en colimaçon remonte le long des murs, et nous le grimpons en silence. En haut, une petite trappe nous permet de sortir sur le rebord au-dessus de l’horloge immense. Nous nous asseyons tous les deux, côte à côte. La ville s’étend sous nos pieds. C’est vertigineux. Au loin, derrière les limites de la bourgade, les champs couvrent des kilomètres à la ronde. Tout au bout de l’horizon, le soleil est allongé, épousant à moitié le sol, indécis. J’ai envie de pleurer. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 412 572 restants. Nous restons assis en silence, à contempler le monde devant nous. Au-dessus de moi, je sais que le compteur défile. Les secondes s’égrènent. Mais je ne veux pas y penser. Je veux profiter du temps qu’il me reste pour être avec Julianne. C’est une évidence, maintenant. Je veux ça se termine comme ça. Ensemble. — Désolé d’avoir disparu ces dernières années, Ju. C’est un peu tard, hein ? Je n’ai pas d’excuse. J’ai tout laissé tomber pour mes recherches. Pour mes petits projets. Quel con. — Je ne t’en veux pas. Tu avais d’autres priorités dans ta vie. J’en avais aussi. J’aurais dû faire des efforts pour venir te voir plus souvent, Romain. Mais je ne les ai pas faits. En tout cas, je suis contente de te revoir aujourd’hui. J’espérais que tu viendrais. Je n’osais pas aller te chercher chez toi, je crois. Le soulagement remplace la culpabilité. Un peu. Je ne sais pas quoi dire de plus. Je n’ose rien dire de plus. Mais Julianne brise le silence. — Tu te souviens quand on était petits, la maison abandonnée ? — Oui, répond-je en riant, on avait jeté des poires pourries par la fenêtre. — Et un vieux schnock était sorti en nous criant dessus ! Elle n’était pas du tout abandonnée, en fait ! Son rire éclate, j’ai l’impression qu’il occupe tout l’espace. Je pourrais l’entendre en continu, sans arrêt. Nous continuons de nous raconter d’autres souvenirs. Des voyages, avec nos parents respectifs. Des bêtises à l’école. On parle de nos autres amis, que nous avons perdu de vue quand nous sommes venus vivre ici. Elle n’a pas eu de nouvelles de sa famille non plus. Elle me raconte que ces dernières années, elle travaillait dans la construction d’abris pour animaux. Je lui explique que j’ai essayé de travailler sur un nouveau type de carburant complètement réutilisable. Je n’ai pas abouti. Elle n’a pas eu le temps de finir son projet non plus. — Julianne, il faut que je t’avoue un truc. Quand on était petits... Enfin, même au début de notre vie d’adulte. J’étais amoureux de toi. Je n’ai jamais osé te le dire. Je ne voulais pas perdre notre amitié, risquer notre complicité. Mais je t’aimais. Elle ne répond pas. Je n’ose pas la regarder. Mon cœur tambourine dans ma poitrine. Je regarde le soleil, j’ai l’impression que le temps s’est arrêté. Un poids disparaît et je me sens plus léger. Au moins, je lui aurais dit. — Moi aussi. Je tourne la tête vers elle. Ses yeux brillent dans la lumière crépusculaire et elle me rend un petit sourire. — J’ai l’impression que je suis passé à côté de ma vie, dis-je. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 214 941 restants. Elle pleure. Je voudrais sécher ses larmes mais je n’ose pas la toucher. Je sens que mes propres larmes montent en moi, comme une rivière qui menace de déborder de son lit. Je fais de mon mieux pour contenir le flot, et je la laisse tranquille. Elle regarde au loin. — Je me suis aussi dit ça, quand la fenêtre est apparue, dit-elle. Il y a 7 jours. J’ai vite compris qu’il ne me restait pas beaucoup de temps. Mais en y réfléchissant bien, je ne crois pas que je sois passé à côté de ma vie. Je suis passé à côté d’une vie avec toi, ça, peut-être. Mais j’ai vécu quand même. J’ai la tête pleine de souvenirs. Plein de moments que j’ai partagé avec les gens que j’aime. Avec toi, parfois. Avec mes parents. Des amis. Seule. Ils valaient tous le coup d’être vécus. Tous. Même les moments tristes. Même les moments d’ennui. C’est comme des touches d’un pinceau sur un grand tableau. Je pensais que la toile serait plus grande. Je pensais que j’avais plus de temps. Mais on arrive au bout des réserves de peinture, Romain. C’est dommage, de trouver le sens de la vie au dernier moment, hein ? Je ne peux plus me retenir et je sens une goutte qui roule sur ma joue. Je l’essuie d’une main. — Je suis contente que mon dernier coup de pinceau, ce soit avec toi Romain, continue-t-elle. Je suis heureuse de le vivre avec toi. — Je crois que je t’aime toujours, Julianne. Elle ne me répond pas, mais ses yeux s’illuminent. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 124 021 restants. — Romain, tu penses qu’il va se passer quoi à la fin du compte à rebours ? — Qui sait... Probablement pas quelque chose de très plaisant. Extinction, c’est souvent un mot plutôt négatif. Peut-être que toutes ces théories étaient vraies, et que nous vivons vraiment dans une simulation. Peut-être qu’ils vont l’éteindre. Ça expliquerait pourquoi tout est si bizarre. Les modules de simulation doivent s’arrêter un par un. Le moteur physique qui gère le mouvement des nuages, celui de l’électricité. Celui qui gère la rotation du soleil. Je pense que tout s’arrête petit à petit. Je voudrais la rassurer, mais je ne peux pas lui mentir. — A mon avis, rien. Il ne se passera plus rien. Tout va disparaitre, continue-je. Peut-être que la personne qui contrôle la simulation va la redémarrer, peut-être pas. — J’ai envie de croire que ça redémarrera, je crois. Peut-être que c’est vrai aussi, ces histoires de réincarnation. On recommencera du début. — Si on repart du début, tu voudrais changer des choses ? — Je ferais exactement la même chose, Romain. Je voudrais revivre la même vie. La même, pour être sûre qu’elle se termine ici, avec toi. Et si on se réincarne, tu voudrais devenir quoi ? — Peut-être une vache. Pas les vaches qui sont élevées pour l’agriculture hein, mais celles qui sont dans des sanctuaires d’éco production. C’est la belle vie. Tu broutes un peu d’herbe, des humains viennent s’occuper de toi et te faire des câlins. Tu participes à la production de leur carburant avec tes bouses. Elle rigole. Elle est si belle quand elle rit. Je sens une chaleur dans mon cœur qui se diffuse dans mes veines. — Tu serais une super vache, Rominou. — Meuh. Je ris aussi. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 54 297 restants. Je veux lui demander ce qu’elle choisirait comme animal, elle. J’ouvre la bouche. Aucun son. Pourtant, je sens ma langue qui bouge. Je ne sens pas la vibration de l’écho de ma voix dans mon crâne. Je n’entends rien. Du tout. La musique qui émanait de la place du village s’est éteinte, elle aussi. J’ai l’impression d’être sous l’eau. Elle me regarde. Ses larmes reviennent. Les miennes aussi. Je voudrais encore lui dire que je l’aime. Je vois sa bouche qui s’ouvre. Je n’arrive pas à lire sur ses lèvres. Je le dis quand même. Tant pis si elle ne m’entend pas. Elle me regarde en souriant et hoche la tête. Elle se mord la joue. Des sanglots secouent sa poitrine. La joie qui m’avait envahi ces dernières heures commence à laisser place à la peur. Je crois que je n’ai pas peur de mourir. J’ai peur de la perdre, alors que je viens à peine de la retrouver. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 7 941 restants. Un rideau passe devant mes yeux et tout devient noir. Les alentours disparaissent. Je ne la vois plus. Je tends la main vers elle, et je tombe sur la sienne. Nos doigts s’entremêlent. Elle serre. Je réponds en serrant aussi. La douceur de sa peau me rassure. Je baigne dans la chaleur agréable de sa présence. Elle me retourne la main, paume vers le haut. Je sens son doigt qui se balade à la surface, dessinant des symboles. M. O. I. A. U. S. S. I. Valeur-p inférieure à 5%. Procédure d’extinction en cours. 0 restants. Je disparais. Tout s’effondre. C’est comme si quelqu’un avait ouvert la vanne, et que le contenu de mon esprit s’écoulait dans le néant. Je sens mes souvenirs qui s’envolent, qui deviennent de plus en plus flou. J’essaye de m’y accrocher, mais je n’arrive plus à reconnaître les visages. Je me sens de plus en plus léger. Je vois Julianne. Je voudrais m'agripper à son souvenir. Elle me glisse des doigts et je perds prise. Je ne la vois plus. D’autres images me remplissent. Elles s’entassent, désorganisées. Empilées. Désordonnées. Deux oiseaux qui volent par-dessus une forêt et se posent dans un nid douillet. Deux dauphins qui nagent dans l’océan, tournoyant l’un autour de l’autre. Deux personnes âgées dans une cabane, blottis au coin du feu. Deux enfants qui se tiennent la main, allongés dans un champ. Deux chats qui se font un câlin. Deux jeunes adultes qui regardent le soleil se coucher depuis un clocher. Redémarrage en cours. Je te retrouverai. Encore et toujours. Je te retrouverai, et je t’aimerai.
- 30 May, 2026
Newsletter et chitchat
Ça fait un moment que j'ai pas pris le temps de raconter ma life, je suis sûr que ça vous manque terriblement de m'entendre. Ou de me lire, plutôt. Vous m'entendez dans votre tête quand vous lisez ces mots ? Newsletter Suite aux demandes répétées de la commu (merci à vous ❤️), j'ai mis en place une petite newsletter. Terminée l'époque où vous deviez rafraîchir quotidiennement le blog dans l'espoir de voir apparaître du nouveau contenu ! Vous pouvez vous y inscrire sur la page d'accueil, tout en bas. Promis je vais pas spam, je pense que j'enverrai juste un mail quand il y aura de nouveaux articles et basta (et bien sûr c'est toujours possible de se désinscrire !). Les petites nouvelles ⚠️Vous entrez dans la zone de spoilers⚠️ Je me suis dit que ça peut être intéressant, au moins pour moi, de faire un petit retour en arrière sur ce que j'ai écrit jusqu'ici. Pour #4 - Symphonie, honnêtement j'ai pas grand chose à dire. Le thème ne m'inspirait pas trop, et la contrainte (que des dialogues) était vraiment difficile. Je suis pas très fan du résultat mais bon, je me dis qu'au moins j'ai écrit quelque chose. L'important c'est la régularité, et c'est en forgeant qu'on forgerise ou j'sais pas quoi. Le message dans le fond, j'en suis même pas vraiment convaincu moi-même et je trouve ça un peu pompeux. Je pense que du coup ça se ressent pas mal à la lecture. Si moi j'y crois pas, je risque pas de le vendre correctement. Pour #5 - Piscine Tournesol... Mama j'ai des choses à dire. Déjà, le thème "Liminal" j'adore ça. Du coup évidemment j'étais inspiré de fou et j'ai vraiment adoré l'écrire, et aussi partir sur quelque chose de "différent" comme genre de narration. Au cas où vous n'avez pas trouvé toutes les petites fins, la solution est ici, avec les explications sur le sujet et les détails de tous les petits mots-clés à trouver. Je vais pas tout copier coller ici, donc je vous laisse aller voir si ça vous intéresse ! Pour #6 - Incube, c'était intéressant de devoir faire ça au XXème siècle. Il n'échappera à personne que je suis une bille en histoire, et du coup ça m'a poussé à faire des recherches plus creusées que pour les nouvelles précédentes (où je n'allais pas beaucoup plus loin que des vibes). Vous saviez que le Viagra est apparu en 1992 ? C'est dingue je pensais que c'était vieux comme le monde mais non en fait. Et du coup j'avais prévu de m'en servir (dans l'histoire hein) pour que Harold "force" un peu l'exécution de son plan (en cachant le fait que le cachet soit bleu dans un cocktail... bleu). Mais pas possible, du coup j'ai remplacé ça par de l'ecstasy (c'était légal jusqu'en 1985, c'est fou), ça marchouille quand même je trouve. Au-dela de ça, j'ai voulu ancrer la période de façon un peu plus solide donc j'ai rajouté quelques trucs que je lâche en passant : la musique qui passe dans le bar de l'hôtel est d'époque, les prénoms sont ceux qui étaient en vogue quand les personnages sont nés, Exxon a vendu sa filiale nucléaire à Siemens en 1986 donc ça colle que William soit dans le deal un peu en amont, le caméscope est d'époque. Je me suis aussi fait coincer par autre chose : je voulais parler de la crise du SIDA et le message de fond des personnes "non affectées" qui sont bien contentes de regarder ailleurs parce que c'est plus simple. Mais en 1985 c'était trop tôt. Par chance (mdr) c'est pas comme je manquais d'idées de problèmes qu'ont pu rencontrer les communautés LGBT à l'époque (pour beaucoup, encore d'actualité aujourd'hui, mais c'est pas le sujet ici). Bref c'était sympa d'écrire quelque chose ancré dans une époque qui est bien loin de la mienne. Et c'était super gênant d'écrire un passage érotique. Je sais pas trop si j'ai aimé faire ça, en tout cas le morceau que j'ai laissé. J'ai coupé une autre scène parce que c'était vraiment too much. Pour #7 - Anâmenèse, les étoiles m'ont souri. J'avais beaucoup de temps, une idée de suite à Élémentalames en tête et des thèmes qui y collaient presque parfaitement. J'avais adoré écrire la première partie. L'univers est très cool à explorer, et j'ai des idées à foison. Du coup j'en ai profité, j'ai pris le temps d'essayer d'écrire quelque chose de "plus long". Dans l'ensemble, je suis satisfait du résultat et même plutôt fier, malgré pas mal de défauts qui me font tiquer. J'ai été un peu ambitieux sur la quantité de choses que je voulais mettre dedans, et le temps m'a fait défaut pour développer complètement certains points de l'intrigue (sans compter sur le rythme, pas évident pour le moment). Ça se fini bien entendu sur un cliffhanger des enfers, mais faut bien rendre le lecteur accro. Je veux écrire une/des suites, mais je me laisse aussi le temps d'avoir mûri mon concept un peu plus précisément, et de trouver un moment où je peux l'écrire tranquillement sans me presser. Je sais où je veux emmener l'histoire dans les grandes lignes (et j'ai laissé plein de petits indices et de setup dans les 2 premières parties), il faut juste que je décide plus précisément de comment j'y vais. Vu que c'était beaucoup plus long que les précédentes nouvelles, j'ai un peu ajusté mon flow. Pour les précédentes, je me contente souvent d'une phase de recherche/réflexion que je laisse traîner 2 jours et que je termine en écrivant un squelette de l'histoire (sous forme de bullet points par exemple). Après je rédige, je rafistole un peu et finito. Pour le format plus long, la phase d'idéation m'a pris bien 3-4 jours et le squelette était beaucoup plus fourni. Au lieu de faire des bullet points, j'ai mis d'un côté les beats importants de l'histoire (en gros j'ai dessiné les contours), d'un autre côté j'ai fait une liste des buts de chaque personnage pour m'aider à inventer leurs réactions (par exemple, "comment se sent Hélio quand il voit Natae qui réussi presque à communier avec le crâne dès le premier jour ? Ah il va pas aimer, il est un peu jaloux donc il l'embête, peut-être"). Je suis pas sûr d'avoir bien réussi cette notion de "personnages vivants" à vrai dire, j'ai un peu du mal avec le "Show, don't tell" pour le moment et je me repose beaucoup sur "X ressent ceci, Y pense cela" à la place de laisser leurs actions suggérer leur état d'esprit. Bref une fois ces "outils" prêts, j'ai affiné les beats importants de l'histoire en petits "chapitres" (avec les éléments clés à ne pas oublier pour plus tard), que j'ai ensuite détaillé en bullet points. Et après, la rédaction, qui m'a pris une plombe. La relecture aussi, fatalement. The challenge so far Voilà j'ai pas forcément beaucoup plus de "moi, je" à raconter. Petit point d'étape après 8 nouvelles (ouais, ouais, je vais la poster juste après), je suis super content de m'être lancé là-dedans. C'est chronophage, c'est sûr, mais c'est aussi parce que j'y prends énormément de plaisir. Du coup, je me donne le temps de bien chercher ce que j'ai envie d'écrire, de pousser mes concepts un peu plus loin, de les retravailler et je m'autorise à écrire des gros pavés, plutôt que rush un petit texte histoire de sortir quelque chose. J'espère que c'est aussi plaisant à lire pour vous ! Merci les copains Je voulais aussi prendre le temps de remercier les personnes qui me font des retours régulièrement. Déjà merci de prendre le temps de lire ce que j'écris, ça me fait super plaisir, et merci pour les encouragements et l'enthousiasme. Il y a un petit côté bizarre quand je poste quelque chose, je ne sais pas trop si ma perception de ce que j'ai écrit est alignée avec la "vraie qualité" de la nouvelle. Du coup c'est super plaisant quand on me met une petite tape dans le dos en me disant que c'était cool, que tel ou tel morceau aurait pû être ajusté comme ceci ou comme cela, que peut-être ça c'était pas nécessaire. Ou même quand on me dit que c'était nul hein, je suis pas dupe non plus. Ou que ça vous a fait pleurer. Je peux prendre du recul et ça m'aide à voir plus clair dans "ce que je peux améliorer" et "ce qui marche". Le bisou ! Et inscrivez-vous à la newsletter !
- 23 May, 2026
#7 - Anâmenèse
C'est la sixième semaine du challenge, on a dépassé les 10%. Puis c'est aussi mes vacances, du coup j'avais beaucoup de temps. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Salutation Thème 2 : Hétérodoxe Thème 3 : 💣 · 🪴 · 📭 · 🧯Contrainte : Se passe dans un autre 20ème siècle Plusieurs facteurs ont coïncidés, certains diront que les étoiles se sont alignées. Déjà, j'avais envie de faire une suite à la nouvelle #3 - Élémentalames, parce que j'avais pris beaucoup de plaisir à l'écrire et que j'avais encore plein d'idées. Et puis bon, hétérodoxe ça colle quand même pile poil à un certain personnage. La contrainte colle aussi, en tout cas avec l'univers que j'avais en tête et mes bribes d'idées pour une suite, donc tout bénef'. J'ai décidé de partir sur ce que j'avais déjà imaginé sans trop modifier. Et vu le temps libre dont je disposai, j'ai aussi pris la décision d'en profiter pour écrire un "gros" truc. Je me suis laissé le champ libre niveau draft/taille/scope, et au final je me retrouve avec un pavé de 25 pages (3-4x plus gros que les "grosses" nouvelles genre #3 et #5) (votre scrollbar doit être toute petite). Je me demande quand est-ce que la notion de "nouvelle" s'arrête, et qu'on en arrive au roman sérialisé, mais peu m'importe. C'est mon blog, c'est moi je décide. Du coup petit warning, c'est beaucoup plus long que les autres nouvelles ! Prenez le temps de lire ça en plusieurs fois (ou de pas le lire si vous préférez les petits formats, c'est votre life). Par contre, important vu que c'est une suite, assurez-vous d'avoir lu #3 - Élémentalames avant ! Et enfin, le titre un peu barbare cache un super jeu de mot (comme Élémentalames, le génie de l'auteur serait-il sans limites ?). C'est mieux de connaître le mot "anamnèse", qui je pense n'a pas été utilisé depuis 40 ans minimum. Il a plusieurs définitions, je voudrais pas trop spoiler le récit donc je vais me contenter du minimum.Anamnèse - En ésotérisme, l'anamnèse est le fait de recouvrer la connaissance totale de ses propres existences antérieures (incarnations précédentes).Musiques d'ambiance : Plutôt au pluriel ici. J'ai écouté la discographie de Izar en boucle. #7 - Anâmenèse NATAE Natae se promenait dans les rues de Paris et observait l’agitation des habitants. Le soleil atteignait l’horizon et le ciel s’embrasait. Bientôt, la nuit tombera et le silence reviendra. Bientôt, elle pourra retrouver un peu de calme, qui lui manquait tant depuis qu’elle avait quitté le couvent des Élémentalames. Cela faisait maintenant plusieurs lunes qu’elle avait quitté les plaines verdoyantes de son île. Après son combat contre sa sœur, Mari, elle avait décidé de s’exiler et de disparaître pour reconstruire sa vie ailleurs, et laisser sa jumelle devenir la nouvelle matriarche. Après leur duel, Natae avait trouvé une barque sur les berges de l’île, comme si quelqu’un l’avait laissée ici pour elle. A peine avait-elle mis les pieds dedans qu’un corbeau venant du monastère lui apporta une lettre. Ma chère Natae, je ne peux exprimer la fierté que je ressens quand je vous vois, ta sœur et toi. Vous serez mes dignes successeuses. Les cartes ne mentent pas, et ta ruse m’est familière. Je ne sais comment tu t’extirperas du combat, mais je ne doute pas que tu trouveras un moyen de donner à Mari la satisfaction de la victoire dont elle tant besoin. Comme ma sœur l’avait fait à mon époque. Je vois en toi beaucoup de ses qualités. Prends le temps de découvrir le monde, ma fille, et quand tu te sentiras prête, retrouve Séléné dans son couvent, à Paris. Ne t’isole pas des autres sorcières, malgré tes dissensions envers nos coutumes. Equilibre et précision. - Mère Hecate Natae avait donc rejoint la côte basque, et entrepris un long périple pour rejoindre la capitale. Usant de sa magie, elle s’était débrouillée pour passer inaperçue auprès des habitants des villages qu’elle avait traversé. Manipulant la lumière autour d’elle, elle pouvait se rendre invisible, ce qui lui permettait de subtiliser une miche de pain, ou de monter dans un train sans billet. Le problème, c’était la nuit. La température chutait, et il n’était pas simple de se cacher dans les maisons habitées, ou de se glisser dans les commerces abandonnés. Parfois, elle se contentait d’un feu de camp, à la lisière d’une quelconque forêt. D’autres, elle volait des vêtements et des couvertures pour se confectionner un lit de fortune. Elle n’en était pas fière, mais la fin justifiait les moyens. La capitale ne lui plaisait guère. Cet océan de briques, de goudron et de pierre ne laissait aucune place à la nature, et elle se sentait coupée des éléments qui l’entouraient d’habitude. Elle passait la plupart de ses journées au bord de la Seine, à la recherche d’une connexion avec l’eau, ou dans les parcs, pour ressentir la terre ou prendre une bouffée d’air. Elle était arrivée 3 jours plus tôt, mais elle se disait déjà que si elle ne trouvait pas le couvent de la sœur d’Hecate bientôt, elle irait trouver son chemin ailleurs. En passant à côté d’un kiosque, elle lut les grands titres des journaux en devanture. La Russie attaque Washington à l’arme nucléaire : le début de la fin ? Berlin prise d’assaut : la RDA défaille. Le Brésil déclare posséder l’arme nucléaire, mais refuse toute allégeance avec les autres forces mondiales. Des passants s’affairaient devant le guichet, murmurant leur peur. L’un d’eux chassa d’une main le corbeau qui s’était posé sur le présentoir. La menace d’une guerre nucléaire pesait sur le monde depuis des dizaines d’années, et la situation semblait prête à basculer d'un jour à l'autre. Natae se demanda si elle aurait la chance de voir l’an 2000, ou si ces humains dépourvus de magie décideraient de raser la planète avant la fin du millénaire. Lasse et désintéressée par ces conflits, elle retourna dans une petite ruelle où serpentait un bras de la Seine pour savourer un sandwich volé dans une boulangerie du quartier. Assise, elle regarda le soleil disparaître et la lune se lever, amenant avec elle le calme et la fraîcheur. Assez tôt dans son périple, elle s’était rendu compte qu’elle ne pouvait pas se promener avec son arme dans les mains, comme elle en avait l’habitude. Les autochtones du continent n’étaient manifestement pas habitués à voir des civils armés, et les tensions de la guerre n’arrangeaient rien. Sa faucille à chaîne effrayait les locaux, qui supposaient qu’elle allait commettre un meurtre, et elle avait dû s’extirper des griffes de la police plus d’une fois. Depuis, elle portait une large cape qui lui couvrait le buste, lui permettant de dissimuler sa lame dans son dos, accrochée à l’aide d’une lanière en cuir. Un corbeau coassa, perché sur un lampadaire qui s’allumait à peine. Elle regarda autour d’elle, s’assurant que les environs étaient déserts, et décrocha sa faucille de son fourreau. Ses yeux se perdirent un instant sur le pendentif accroché au manche, que sa sœur lui avait offert. Natae se demanda ce que Mari devenait. Avait-elle été officiellement intronisée en tant que matriarche ? Elle aurait voulu lui envoyer une lettre, mais il était probablement mieux de la laisser croire en sa victoire. Au moins pour l’instant. La lettre d’Hecate lui laissait penser qu’un jour, d’une façon ou d’une autre, Mari saurait que sa sœur était toujours vivante. Un jour, elles se retrouveraient. Elle laissa pendre la lame par-dessus la berge, rasant la surface de l’eau qui se souleva, formant une figure fantomatique de femme qui dansait avec son épée. — J’aimerai tellement te raconter mon voyage, ma cocotte, murmura-t-elle. Un galet vint ricocher à la surface de l’eau, percutant la danseuse aquatique et faisant disparaître l’illusion. Se levant d’un bond, Natae tira sur la chaîne de la faucille en regardant autour d’elle. A quelques mètres d’elle un garçon la regardait en souriant. Ses courts cheveux blonds brillaient sous la lumière diffuse du lampadaire. Il portait une longue toge noire. A vue de nez, Natae estima qu’il avait le même âge qu’elle. — Pas très discret de faire ça en pleine rue, dit-il. — A qui ai-je l’honneur ? demanda Natae en cachant son arme derrière elle. Le garçon se rapprocha, les mains dans le dos. Il se posta à quelques mètres de Natae et fixa son regard dans le sien. Après quelques secondes qui semblèrent interminables, il écarta les bras comme pour appeler Natae à l’étreindre. — C’est bien toi ! Dis, tu ne tiens pas en place ? J’ai cru que je n’allais jamais pouvoir te rattraper. — Me rattraper ? Je ne sais même pas qui tu es. Et je crois que je ne suis pas intéressée de le savoir. — Je m’appelle Hélio, dit-il avec un clin d’œil. — Super. Bonne soirée. Natae se retourna, bien décidée à fausser compagnie à ce garçon étrange. Elle ne voulait pas se l’avouer, mais elle était un peu inquiète de ses desseins. — Allez sois sympa, ça fait des jours que je te cherche, Natae. Donne-moi au moins quelques secondes pour m’expliquer ! Elle sursauta en entendant son prénom et fit volte-face. Hélio ne bougeait pas, la regardant avec son sourire insupportable. — C’est Séléné qui m’envoie. Apparemment, un petit oiseau lui a chuchoté que tu étais dans les parages et j’ai été missionné en tant que comité d’accueil. Je viens de son couvent. — Un garçon ? Dans un couvent ? — C’est pas commun, je te l’accorde. Tu viens des Élémentalames, c’est ça ? On n’en voit quasiment jamais des comme vous. En fait, je ne connais que Séléné je crois, la sœur de votre matriarche. — Ancienne matriarche. Ma sœur a pris la succession. Enfin, je crois. — Je ne vais pas te mentir, Natae, je crois bien que je suis un peu déçu. On m’a dit que tu étais une sorcière phénoménale, mais ça ne t’a pas inquiété ce corbeau qui te suivait partout ? J’ai presque cru que je me trompais de personne, vu l’absence de réaction de ta part. Elle tressaillit, blessée dans son ego. Ce gamin ne lui revenait décidément pas. Mais s’il disait vrai, alors elle avait peut-être enfin trouvé sa destination. Hélio continuait de la regarder en souriant. — Bref, trêve de bavardages, continua-t-il en agitant une main. Désolé, je ne voulais pas te vexer. J’ai tendance à parler un peu trop vite. Suis-moi, on devrait rentrer au couvent, l’heure tourne et je ne veux pas me faire taper sur les doigts parce que je suis en retard. Il se retourna et se mis en route. Natae lui emboîta le pas sans réponse, elle se demandait bien à quoi pouvait ressembler le couvent. Lorsqu’elle arpentait les rues de Paris, elle était restée aux aguets, à la recherche de bâtisses susceptibles d’abriter des sorcières. Une once d’énergie dans l’air, des éléments contrôlés. Mais rien ne l’avait marqué. Hélio s’arrêta au milieu de la rue. — Voilà, c’est ici ! Bon, ça paye pas de mine, mais fais-moi confiance, c’est pas si mal à l’intérieur. Il se baissa, attrapa une bouche d’égout qu’il fit basculer et pointa du doigt l’échelle qui se cachait dessous. — Les femmes d’abord. — Vous êtes cachés dans les égouts ? Vraiment ? — Je te dis, c’est mieux que ça en a l’air ! Allez ! Natae agrippa les barreaux et descendit sous les rues pavées. Au lieu des égouts, elle se retrouva dans une longue galerie en pierre. La lumière de l’extérieur n’éclairait qu’un halo autour de l’échelle, et elle ne pouvait pas voir le bout du tunnel qui disparaissait dans la pénombre. Hélio pris sa suite, refermant la bouche d’égout derrière lui, les plongeant tous les deux dans le noir. — Il doit y avoir une lanterne pas loin. J’aurais peut-être dû te dire de la récupérer avant. Oups. Elle frotta ses ongles, faisant jaillir une étincelle qui se transforma en une flammèche. Agitant les doigts, elle fit danser la flamme dans sa main, éclairant la galerie. — Ok, ça marche aussi. C’est par là. Ils marchèrent pendant quelques minutes avant d’arriver devant une grande porte en bois. Les pierres formaient une arche autour de l’encadrement, et une stèle était apposée au sommet. ARRÊTE, ICI C’EST L’EMPIRE DE LA MORT — C’est pour faire peur aux curieux, tu comprends. Il toqua à la porte. Elle s’ouvrit et une femme apparue dans l’encadrement. Natae la jaugea du regard. Elle devait avoir la cinquantaine, des longs cheveux noirs, bouclés, qui lui tombaient sur les épaules. Grande, elle la dépassait d’une tête. Quelque chose chez elle lui était familier, mais elle n’arrivait pas à mettre le doigt dessus. — Hélio. Bonsoir. Natae, je présume ? — Bonsoir. Elle-même. Je viens du couvent des Élémentalames, mère Hecate m’a conseillé de venir ici pour retrouver sa sœur. — Tu as bien fais ma petite. Je m’appelle Séléné. Bienvenue au couvent de l’Anâmenèse. Séléné guida Natae dans le couvent, lui présentant les lieux. Hélio, en retrait, les suivait en silence. Cachées dans les catacombes, les sorcières se retranchaient sous les rues de Paris, à l’insu de ses habitants. De longs couloirs en pierre joignaient les différentes pièces, parsemés de torches. En regardant de plus près, Natae se rendit compte que ce qu’elle avait pris pour de la roche était en fait un ensemble d’ossements et de crânes qui recouvraient les parois. Une grande pièce s’étendait sur plusieurs mètres, remplies de bancs et de grandes tables. Le plafond, comme partout ailleurs, était très bas. Séléné expliqua que cette salle servait à la fois de réfectoire et de pièce de vie. Elle lui montra aussi les cuisines, ainsi que le garde-manger où était stocké le nécessaire pour subvenir aux besoins des dizaines d’habitantes du couvent. Natae se sentait étouffer dans ces couloirs sombres et dénués d’énergie naturelle. Pas d’air, pas d’eau. À peine quelques flammes sur les torches qui éclairaient les murs. Le lieu était stérile, et chaque seconde qui passait lui faisait regretter un peu plus son départ de l’île. Dans une autre salle, Séléné lui désigna une grande porte en granit. — Dans ce couvent, nous pratiquons l’anâmenèse. C’est une magie très différente de ce que tu as appris jusqu’ici, Natae. Ma sœur n’ayant pas tari d’éloges à ton sujet, je suis sûre que tu t’y feras très vite. Le but est d’entrer en communion avec l’au-delà. Le crâne d’un défunt a un lien fort avec l’âme qui l’a habité. En projetant sa propre conscience, nous pouvons percer le voile de l’après. Derrière cette porte se trouve le mausolée des sorcières. Celles qui ont vécu ici, mais aussi certaines de nos sœurs d’autres couvents. Nous conservons leurs crânes ici pour la postérité, pour que leur savoir ne soit jamais perdu. Ton entraînement commencera dès demain. Elle n’attendit pas que Natae lui réponde. L’amenant jusqu’aux dortoirs, elle lui indiqua une petite pièce. — Voilà ta chambre. Il se fait tard, alors je te conseille de te reposer. Je te souhaite une bonne nuit, Natae. Elle fit demi-tour et s’en alla. Natae pénétra dans la pièce, qui n’avait d’une chambre que le nom. D’à peine quelques mètres carrés, la pièce était chichement meublée d’un petit bureau avec une chaise, et d’un lit qui semblait tout sauf confortable sur lequel était posé quelques toges noires, identiques à celle que portait le garçon. — C’est pas le plus confortable, mais bon c’est mieux que les dortoirs partagés. Considère toi chanceuse, dit Hélio. Allez, bonne nuit, et ravi de t’avoir rencontré. Il se dispensa d’un signe de la main et s’en alla à son tour. Natae alluma la lanterne qui était posée sur le bureau et ferma la porte. Elle posa sa faucille sur le bureau et s’assit sur le lit, qui était aussi douillet qu’elle l’avait imaginé. La pièce était vide de toute personnalité ou décoration. Des questions se pressaient dans sa tête. Séléné lui avait parlé d’entraînement, mais dans quel but ? Elle savait déjà manier les éléments. Allait-elle devoir repartir de zéro pour apprendre une nouvelle pratique ? Natae ne s’imaginait pas du tout vivre le restant de ses jours dans ces boyaux souterrains, coupée de la nature. Malgré tout, elle était heureuse de retrouver un petit cocon. Depuis des lunes, elle n’avait pas pu dormir sur ses deux oreilles. Elle décida de se contenter du minimum, au moins pour l’instant. MARI Mari toqua à la porte du bureau de la matriarche. Bientôt, il sera le sien, mais en attendant la cérémonie, il appartenait toujours à Hecate. Par respect pour la matriarche, qu’elle considérait comme une mère, elle n’osait pas s’imposer. Depuis sa victoire sur le promontoire, elle avait l’impression que rien n’avait vraiment changé dans son quotidien. Rien, en omettant le trou béant laissé dans son cœur. Sa sœur lui manquait un peu plus chaque jour. La tradition était cruelle. Elle était probablement ancrée dans une nécessité que Mari n’arrivait pas à saisir, mais elle n’en restait pas moins douloureuse. — Entrez, dit une voix derrière la porte. Elle passa le pas de la porte. Depuis son dernier tirage de tarot, Mari n’avait pas remis les pieds dans cette pièce. Elle eut l’impression que la matriarche y avait fait un peu de rangement, peut-être en prévision de la passation ? Les livres qui jonchaient le sol quelques lunes auparavant étaient désormais rangés sur des étagères. Les armes au mur avaient été dépoussiérées. — Désolée de vous importuner, mère. Je viens avec une requête, probablement égoïste. J’aimerai vous demander si vous aviez la faucille de Natae en votre possession, et le cas échéant, si je pouvais la récupérer. J’aimerai garder ce souvenir d’elle. Hecate posa un regard plein de compassion sur sa disciple. — Ma chère Mari... Je ne sais pas où est sa faucille. M’est avis qu’elle s’est perdue dans l’océan, lorsque ta sœur est tombée de la falaise. Malheureusement... Grave en ta mémoire les souvenirs précieux des moments partagés avec elle, que tu ne les oublie jamais. Mais garde à l'esprit que tu endosseras bientôt le rôle de matriarche. Les responsabilités qui t’incomberont ne laisseront pas de place à ta mélancolie. Mari senti les larmes lui monter aux yeux et essaya de les retenir. Un tumulte incontrôlable la secouait. — Alors s’il vous plaît, accordez-moi au moins ceci. J’aimerai qu’une chaise vide soit laissée à la table principale, le jour du banquet, en l’honneur de Natae, dit-elle d’une voix tremblotante. — Bien. Ce sera fait. Équilibre, Mari. Précision. Garde tes émotions sous contrôle. — Équilibre et précision. NATAE Le lendemain, Hélio était venu toquer à sa porte pour la réveiller. Il l’avait accompagné au réfectoire, avant de lui expliquer qu’il était chargé de son intégration dans le couvent, au plus grand dam de Natae. Elle se demandait combien de temps elle arriverait à supporter ce garçon. — N’hésite pas si tu as des questions, Natae, je suis là pour y répondre. C’est comme ça que ça fonctionne ici, par binôme. La plupart des sorcières ici présentes ne sont pas vraiment née ici. Vois cet endroit comme un refuge pour sorcières qui ont quitté leur couvent d’origine. C’est un peu comme une congrégation des meilleures d’entre nous. Natae le regardait dévorer des petits pains qui lui semblaient fades et dénués des bienfaits de la nature qu’elle chérissait tant. Hélio la regardait dans les yeux un instant, et elle eut l’impression que son regard scintilla. — Je me doute que c’est pas simple pour toi. Chez vous, c’était à l’air libre, c’est ça ? Les grands espaces, le vent dans les cheveux et tout ça. Tiens-moi au courant si tu as envie de sortir faire un tour, je peux essayer de nous dégoter une autorisation de sortie. Les supérieures sont parfois un peu radines. Elles craignent qu’en sortant trop souvent, le peuple finisse par comprendre que nous sommes terrés ici. Mais bon, tu es la petite nouvelle et avec un peu de chance, elles prendront pitié de toi. La notion de pitié hérissa Natae qui s’imagina lui jeter sa tasse d’infusion à la figure, mais elle se ravisa. — Les supérieures ? Et je n’ai pas encore décidé quoi que ce soit. Qui te dit que je compte rester ici ? C’est à moi de décider de ma vie. — Ne t’en fais pas trop, c’est normal les premiers jours d’être un peu... chamboulée. Tu t’y feras. Les supérieures, ce sont les sorcières qui décident ici. Toi et moi, nous sommes considérés comme des apprentis. Au-dessus de nous, il y a les supérieures, qui gardent le couvent en ordre de marche et s’assure que tout fonctionne bien au quotidien. Et encore au-dessus, il y a la matriarche. Nyx. Regarde, c’est elle là-bas, dit-il en pointant une sorcière du doigt. Nyx était attablée à l’autre bout de la salle, entourée de sorcières âgées. Ses cheveux argentés lui tombaient juste sous la mâchoire, encadrant son visage froid aux traits tirés. — Ce n’était pas comme ça, chez toi ? Je croyais que la plupart des couvents fonctionnaient de cette manière. — Non, nous ne sommes pas très nombreuses chez les Élémentalames. Il y a que la matriarche, et le reste d'entre nous. Enfin, le reste d'entre elles. Pas de couche intermédiaire. — Intéressant. Ta sœur est la nouvelle matriarche, c’est ça ? T’as eu de ses nouvelles depuis que t’es partie ? Natae se mua dans le silence. Elle n’avait aucune envie d’expliquer comment fonctionnait son couvent, ni son duel avec Mari. Le sourire d'Hélio s’effaça de son visage. — Pardon, ma curiosité mal placée. Bref, fini ton assiette, je vais te montrer les premiers pas de l’anâmenèse ce matin. T’as du pain sur la planche. L’intérieur du mausolée ressemblait plutôt à une grande bibliothèque. Des rangées d’étagères occupaient l’espace, remplies de crânes. Elles portaient des étiquettes mais Natae ne reconnaissait pas les mots qui y étaient inscrits. — Tout est trié par discipline, chaque sorcière ayant généralement une à deux disciplines de prédilection. Chez vous, c’était le maniement des éléments. On n’en a pas beaucoup, des crânes comme ça. Au fond du mausolée, deux portes en bois indiquaient la présence d’autres salles en renfoncement. — C’est quoi, là-bas ? — Il y a deux autres pièces. La première est réservée aux familiers, et on y trouve des crânes de corbeau, de chats et plein d’autres animaux qui ont accompagné des sorcières passées. Je n'y vais pas souvent, à vrai dire. Il est possible de communiquer avec eux, mais l’intérêt est assez limité. L’autre pièce, c’est la réserve, et seules les supérieures y ont accès. De ce que j’en sais, on y range les restes des sorcières les plus puissantes. Trop puissantes pour des débutants comme nous, je suppose, je n’y ai jamais mis les pieds. Natae se demanda si un jour, elle finira dans un de ces rayons. Ou dans la réserve. Est-ce qu’elle était considérée comme une sorcière puissante ? Elle le pensait, quand sa vision du monde était restreinte à la petite île de son enfance. Mais ici, on la traitait comme une enfant, et elle en vint à se demander si Séléné ou Hélio la sous-estimaient, ou si elle était vraiment si insignifiante. Le garçon parcouru les étagères, s'arrêta devant une étiquette qui indiquait "communion" et attrapa un crâne, qu’il tendit à Natae. — Ok, ça devrait être pas mal pour commencer, lui. La communion, tu connais ? C’est la magie qui permet de lier les consciences de plusieurs sorcières. Pas trop dangereux. Prends-le, t’inquiète, il ne mord pas. Natae le pris dans ces mains. Sa texture râpeuse était désagréable au toucher, et sa surface était froide. Dénué de vie, comme tout le reste de ce couvent. — Le principe est plutôt simple. Concentre-toi dessus, essaye de te projeter dedans, et trouve l’âme qui résonne à l’intérieur. Si tu la sens, accroche-toi à elle et essaye de la percevoir à travers le voile. Ramène-la ici, dans le monde des vivants. Ramène-la à toi. Elle posa son regard sur les orbites creuses. Tant bien que mal, elle s’imagina plonger à l’intérieur de ce crâne. Ça ne pouvait pas être si différent que la manipulation des éléments, et Natae avait une bonne perception du plan astral. Peut-être que ce n'était pas si différent, pour les âmes. Pourtant, rien ne résonnait. Elle ne ressentait rien derrière les ossements qu’elle serrait entre ses mains. Pas de chaleur, pas de présence. Frustrée, elle laissa échapper un juron. L’échec était la pire des tortures pour elle, qui prenait tant de fierté dans son excellence. Sa concentration était trop instable. Elle pensait à Mari, à cette nouvelle vie qui ne lui plaisait guère, et à ce garçon insupportable mais qui semblait vouloir bien faire. Pourquoi est-ce qu’elle ne le détestait pas plus que ça ? Pourquoi, lui, était-il toujours en train de sourire ? Ce couvent tenait plus d’une tombe que d’un lieu de vie, alors qu’est-ce qu’il pouvait bien y trouver ? Elle secoua sa tête, comme pour se débarrasser des pensées parasites. Ce n’était pas le moment. Elle devait retrouver son équilibre. Être précise dans ses intentions. Elle sourit en pensant à la doctrine des Élémentalames. Peut-être que tout n’était pas à jeter, finalement. Replongeant son attention sur le crâne, elle imagina la vie qui se cachait derrière. Une flamme, dans l’obscurité. Une existence, disparue de ce monde. Natae commença à percevoir un mouvement, presque comme un appel. Il y avait quelque chose, ici. Elle s’imagina l’attraper, s’en rapprocher. — Bouh ! Elle sursauta, la voix d’Hélio résonnait dans sa tête. Elle leva les yeux, et il la regarda en souriant, la bouche fermée. Il tenait entre ses mains un autre crâne, qu’il avait tiré de la même étagère. — Tu m’entends, dans ta tête ? C’est ça, la communion. Ses lèvres étaient immobiles, et pourtant elle l’entendait comme s’il lui parlait. Il reposa le crâne et ses yeux étincelèrent. — Je sais que c’est frustrant au début. Il va falloir faire preuve de patience, mais je suis sûr que tu va t'en sortir. Pour un premier essai, percevoir l’âme qui se cache derrière le voile, c’est déjà très bien ! Natae continua de s’entraîner pendant quelques heures. Elle avait l’impression de pouvoir presque toucher l’âme du doigt, mais celle-ci restait toujours à peine hors de portée. Le soir, Hélio s’assis de nouveau avec elle pour le repas. Ils avaient passé la journée dans le mausolée et Natae se sentait épuisée mentalement. Elle n’avait qu’une hâte, c’était de retrouver sa chambre et de s’abandonner au sommeil. Le repas n’avait rien d’incroyable, une soupe fade avec quelques morceaux de légumes et un petit pain tout aussi triste. — C’est toujours mauvais, la nourriture, ici ? — Tu trouves ça mauvais ? Par rapport à mon couvent d’origine, c’est pas si mal. Peut-être que je m’y suis fait, depuis le temps. — Ça manque d’énergie, de goût. De passion peut-être. Chez moi, les légumes étaient pleins de vie de la terre. Ici... non. — C’est normal d’être un peu nostalgique. Ça te passera. Je ne sais pas si tu as remarqué, mais ce n'est pas l'endroit qui respire le plus le vivant. Natae se ravisa. En fait, elle détestait ce garçon. Il était insupportable. Elle se fit la promesse que s’il lui disait encore une fois que “c’était normal” et que “ça passera”, elle allait le gifler. Hélio continua de la regarder en souriant. — Tu es arrivé ici il y a longtemps ? Son sourire disparu, et il hésita avant de répondre. — Une bonne cinquantaine de lunes, je dirais. C’est un peu compliqué, répondit-il en fuyant le regard de Natae. Je viens du nord de la France, dans les montagnes. J’ai été banni de mon couvent, si tu veux tout savoir. — Banni ? Qu’est-ce que tu as bien pu faire pour en arriver là ? — C’est une longue histoire. Désolé, ce n’est pas que je ne veux pas t’en parler, mais c’est encore un peu difficile pour moi. Je crois que je n’ai pas encore trop digéré la chose. Les yeux d’Hélio s’humidifiaient alors qu’il regardait au loin. Elle ressenti de la peine pour lui, en voyant sa façade joyeuse s’effondrer. Sa curiosité, attisée par le mutisme d’Hélio, commençait à la titiller. Elle prit une autre cuillérée de sa soupe, avant de se lancer dans son propre récit. Peut-être que s’ouvrir lui ferait du bien, au moins pour se décharger de sa propre peine. Peut-être que lui, y verrait une ouverture pour lui partager la sienne. Natae lui raconta des bribes de son enfance, lui parla de Mari, qui lui manquait tant. De sa décision de s’exiler du couvent, pour laisser sa jumelle en prendre la matriarchie. De la solitude qui en découlait. Elle ne savait même pas ce que vivait sa sœur, et au fond d’elle, elle brûlait de lui envoyer une lettre pour lui dire qu’elle était bien vivante, et qu’elle lui manquait. Mais Mari avait besoin de cette victoire. Les traditions étaient tellement importantes pour elle, qu’elle prendrait sûrement les révélations de Natae comme une trahison. Un jour elle lui dirait la vérité, mais il était encore trop tôt. Hélio écouta en silence, hochant la tête. Il ne l’interrompit pas, et il arborait un sourire triste quand Natae sécha ses larmes d’une main. — Je suis sûr que tout va bien pour ta sœur. Elle est encore plus puissante que toi, donc ? Étant donné qu’elle a gagné le duel. — Plus puissante, non. Je lui ai offert la victoire, pour son bien. Et pour le mien. — Est-ce qu’elle est aussi prétentieuse que toi ? — Pire, répondit-elle avec un sourire. Peut-être qu’elle ne le giflerait pas tout de suite. Elle se senti soulagée d’avoir pu extérioriser son fardeau. Il était insupportable par moments, mais il était aussi une oreille attentive. Natae eu même l’impression de retrouver un peu d’appétit. Hélio ouvrit la bouche puis se ravisa. Ils mangèrent tous les deux en silence. Finalement, il décida de prendre la parole. — Les sorcières de mon couvent m’ont banni parce qu’elles ont découvert que je n’étais pas une sorcière née comme le veut la tradition, amenée par un corbeau et tout ça. Apparemment, ma mère vivait dans le couvent, jeune, puis elle avait fugué quand elle était à peine adolescente. Elle était tombée amoureuse d’un homme qui habitait dans le village voisin. Et puis me voilà. Je ne sais pas ce qui lui est passé par la tête, mais elle est retournée au couvent pour me confier à la matriarche en vigueur à l’époque. Les véritables circonstances de mon arrivée sont restées secrètes, et j’ai grandi avec mes sœurs comme si tout allait bien, en ignorant tout de mon passé. Je me sentais vraiment comme elles, et je n’avais pas la moindre idée de mes origines. Peut-être que j’aurais dû m’en douter. Je n’étais pas aussi compétent qu’elles. C’est comme si une partie de moi n’était pas en phase avec la magie. Et puis un jour, une nouvelle matriarche a pris la direction. Je suppose qu’elle a découvert la vérité et la nouvelle s’est répandue dans tout le couvent comme un feu de forêt. J’ai découvert le pot aux roses en même temps que tout le monde, et mes propres sœurs m’ont tourné le dos sous prétexte que j’étais impure. Une hérésie, disaient-elles. Pour essayer de maintenir l’ordre et apaiser les foules, la matriarche a décidé de me bannir et m’a envoyé ici. J’ai décidé de tout changer, de repartir de zéro. J’ai écouté cette petite voix au fond de ma tête qui me murmurait que j’étais quelqu’un d’autre. Je me suis coupé les cheveux. J’ai changé de prénom. De vie. J’ai décidé de devenir qui je devais vraiment être. Et puis finalement, c’est pas si mal, ici. Tout du moins, c’est mieux que là-bas. Les anâmenésiennes m’acceptent comme je suis. Natae le regarda sans répondre. Elle ne savait pas quoi lui dire. En elle, sa curiosité s’était transformée en agacement. Sans savoir pourquoi, elle en voulait aux sœurs d'Hélio sans même les connaître. Elles avaient préféré tourner leur dos à leur propre famille plutôt qu’enfreindre une tradition. Il plongea à nouveau son regard dans les yeux de Natae, et ses pupilles scintillèrent. — Voilà, comme ça tu sais tout. — Oublie-les. Elles ne te méritent pas. Dis, qu’est-ce que vous pratiquiez, chez toi ? — La télépathie. L’art de lire les pensées des autres, et pour les meilleures sorcières, d’implanter sa propre volonté. — C’est pour ça que tu me regardes tout le temps dans les yeux ? Hélio se redressa sur sa chaise, et ses joues rougirent. — Perspicace. Désolé, c’est une mauvaise habitude. Merci de ne pas... Je ne sais pas comment le dire. Je suis content que tu n’aies pas changé d’avis sur moi, même en connaissant mon passé. — La prochaine fois, demande-moi directement ce que je pense. Sinon, je vais être obligée de porter un bandeau pour protéger mon intimité. — J’y réfléchirai, dit-il avec un clin d’œil. Les jours s’écoulaient, et Natae passait tout son temps au mausolée. L’apprentissage d’une nouvelle pratique lui permettait de s’occuper l’esprit et d’échapper un peu à ses tourments. Elle réussissait maintenant à percevoir l’âme cachée derrière le voile, et avait même réussi à communiquer avec une sorcière de l’au-delà. Brièvement, certes, mais un succès reste un succès. Hélio flânait dans le mausolée, et venait régulièrement rendre visite à Natae pour lui donner des conseils. Un soir, la matriarche annonça que la lune était pleine et que le rituel du contact aurait lieu. La présence de toutes les sorcières était obligatoire, comme à l’accoutumée. Après le dîner, le couvent se rassembla dans une salle que Natae n’avait pas encore eu la chance de visiter, cachée au fond du dédale de couloirs des catacombes. Les murs, comme partout ailleurs, étaient couverts de crânes compactés avec de la terre. Des étagères les longeaient, jonchées d’objets dédiées à divers pratiques allant des planches ouija aux pendules, en passant par les baguettes de sourcier. Au centre de la pièce, un cercle était gravé dans le sol, rempli d’inscriptions complexes et entouré de torches. — C’est un peu long, mais c’est impressionnant la première fois, lui chuchota Hélio. Contente-toi de regarder en silence. Natae jeta un œil aux sorcières autour d’elle. De tous les âges, elle reconnut quelques visages qu’elle croisait dans les couloirs ou dans le mausolée. Nyx, près du cercle, rassemblait les ingrédients nécessaires au rituel. Des herbes, que des corbeaux avaient amené les jours précédents ainsi que quelques fleurs, que Natae reconnu comme étant des chrysanthèmes. Un charbon incandescent. — Séléné n’est pas là ? Je ne l’ai pas revu depuis mon arrivée et j’aurais bien aimé lui poser quelques questions, demanda-t-elle. — Je ne la vois quasiment jamais. Je suppose qu’elle a mieux à faire ? Peut-être qu’elle est dehors, répondit Hélio. Nyx entassa les ingrédients au milieu du cercle et y frotta le charbon. Une flamme apparue, dévorant les fleurs et les herbes. Bientôt, un feu vivace dansait au milieu des inscriptions et il prit une teinte violette. Il grandi, bien au-delà de la taille que Natae avait estimé vu le peu de carburant qui lui était donné, et arrivait bientôt aux épaules de la matriarche qui se tenait devant. Elle tendit les bras vers les flammes et ferma les yeux. — Ô sœurs perdues, âmes égarées. Entendez ma voix. Parlez-moi. Racontez-moi vos derniers instants, que je puisse récupérer vos ossements. — C’est quoi le but ? — T’as sûrement entendu parler de la guerre ? De ce que j’ai compris, certaines supérieures travaillent avec l’armée humaine. Nyx est terrifiée des conséquences potentielles des conflits qui ont lieu, alors elle a placé quelques pions. Ils nous laissent tranquille dans les catacombes, et en échange on les aide à se battre. Seulement, il arrive que des sorcières tombent au combat, et le rituel permet de les retrouver pour aller récupérer les crânes. Des supérieures seront dépêchées sur les lieux dès demain, si Nyx arrive à rentrer en contact avec les défuntes. T'inquiète, notre participation s'arrête à assister au rituel. La matriarche restait silencieuse devant les flammes, les bras écartés. Les yeux fermés, elle resta ainsi pendant de longues minutes. Le brasier faisait rage devant Natae, qui y voyait bien plus qu’une simple flamme. MARI Son intronisation aurait lieu ce soir. Un banquet prendrait place dans la grande salle du monastère, et toutes les sorcières célébreraient leur nouvelle matriarche. Une dernière fois, elle toqua à la porte du bureau qui serait bientôt le sien. — Entre, ma fille, répondit Hecate. Elle se glissa à l’intérieur de la pièce et la matriarche l’accueilli avec une étreinte. — Mère, j’aimerai offrir mon aide pour les derniers préparatifs. Je tourne en rond. — Repose-toi ma fille. Tu auras bientôt plus de responsabilités que tu ne le voudras, alors profite de ces derniers moments de calme. — Permettez-moi, alors, de vous poser une question. Je ne cesse de penser à Natae. Je n’arrive pas à l’oublier, ni à me résoudre à avancer sans elle. Comment aviez-vous réussi à faire le deuil de votre sœur ? Vous ne parlez jamais d’elle. — Séléné... Il n’y a pas de bonne solution, Mari. Tout fera sens, avec le temps, et tes maux se dissiperont. En attendant, concentre-toi sur les sœurs qui te restent, celles qui sont toujours dans ce couvent. Tu devras faire preuve de robustesse et de justesse, ma fille. L’équilibre du couvent ne tient qu’à la direction d’une matriarche forte. Leurs regards seront touérns sur toi, et elles attendront beaucoup de ta part. Ce ne sera pas facile, mais je serais là pour t’accompagner dans tes premiers pas. Garde confiance. N’oublie pas ta sœur, mais n’oublie pas de vivre le présent. Concentre-toi sur ce que tu peux faire, plutôt que ce que tu aurais aimé avoir. Pendant le banquet, l'attention de Mari ne quittait pas la place vide à ses côtés. Une chaise laissée pour Natae, qui lui manquait plus chaque jour. Elle ruminait les conseils prodigués par Hecate, sans réussir à en trouver le sens. Au fond d’elle, elle s’accrochait à l’espoir que quelque chose lui échappait. Elle était sûre d’avoir vu Natae lâcher sa faucille avant de tomber de la falaise, alors pourquoi ne l’avait-elle pas retrouvée sur le promontoire ? NATAE Les jours passaient et se ressemblaient de plus en plus. Elle n’arrivait plus à progresser, et voilà bientôt une semaine qu’elle n’avait pas franchi de nouvelle étape. Natae réussissait à saisir les âmes, mais ne pouvait pas encore rentrer en osmose avec elles. Tout au plus, elle arrivait à échanger quelques phrases avant de perdre prise. — J’ai quand même du mal à voir l’intérêt de tout ça. Communiquer avec les morts, ça a son charme, mais c’est assez limité. — Ça peut aller beaucoup plus loin, Natae. Avec assez de maîtrise, tu peux tirer l’âme vers toi et la ramener dans le monde des vivants pendant quelques instants. Je crois que c’est ce qui est fait sur le champ de bataille, d’ailleurs. Si tu leur donnes un peu de place dans ton propre corps, tu peux même canaliser leurs pouvoirs comme s’ils étaient les tiens. — Tu sais le faire, toi ? Hélio hésita et détourna le regard. — Pas vraiment. Je m’en sors pas trop mal avec les crânes de familier, mais les âmes humaines c’est... trop pesant. — Pesant ? — Tu arrives à les percevoir, non ? Tu peux leur parler ? Imagine les avoir dans ta propre tête. C’est un peu comme si tu les absorbais en toi. Tes actions restent sous ton contrôle mais tu deviens sujet à leurs émotions. Quand je mélange ça avec la télépathie, je ne peux pas contrôler ce que je perçois quand l’autre âme est si proche de la mienne. Ce n’est pas comme avec toi, où je peux choisir quand je veux lire dans tes pensées. Quand c’est à l’intérieur de moi, je ressens tout. Et les émotions qui sont les plus puissantes, ce sont les dernières qui ont été vécues. Crois-moi, la mort, c’est horrible. C’est terrifiant. Froid. Solitaire. Plus le temps s’écoulait, et plus Natae remettait sa place dans le couvent en question. Une partie d’elle était plutôt satisfaite de savoir que les Anâmenésiennes tiraient les ficelles du gouvernement dans l’ombre. Elle y voyait un moyen d’accomplir ce pour quoi elle avait décidé de quitter les Élémentalames, de rendre aux sorcières la place qu’elles méritaient dans ce monde. Pourquoi se cacher, si elles étaient plus puissantes que les humains ? Mari n'avait pas tort, dans le fond. Les armes dont disposait le peuple étaient pour certaines bien supérieures au pouvoir des sorcières. En se plaçant stratégiquement aux postes clés, il était cependant possible de prendre contrôle de l’armement et de renverser le statu quo. Au tour des humains de vivre en reclus, le temps serait venu pour les sorcières de s’asseoir sur le trône. La loi du plus fort, comme le voulait la nature. Mais quelque chose clochait. La stratégie de Nyx était intéressante, mais elle ne voyait pas l’intérêt de mettre en danger les sorcières sur le champ de bataille. Comment étaient sélectionnées les combattantes ? Au-delà de ça, le monde extérieur lui manquait terriblement. Elle n’avait pas vu le soleil depuis son arrivée ici, voilà maintenant 2 lunes. Séléné était portée disparue depuis l'arrivée de Natae, et elle aurait bien voulu lui poser quelques questions sur sa vie, sa relation avec sa sœur, et quand est-ce qu’elle lui avait révélé qu’elle était toujours vivante. Aucune autre sorcière de son couvent ne semblait avoir atterri ici. Le soir, dans sa chambre, elle se retournait sans cesse dans son lit. Ses doutes la tourmentaient, l’empêchant de trouver le sommeil. Elle décida qu’il était temps de tirer les choses au clair, ou au moins de poser ses questions à quelqu’un qui en saurait plus. Nyx. Elle sortit dans le couloir, et se dirigea vers la pièce de vie. Une sorcière avec qui elle n’avait jamais parlé se trouvait devant la porte qui séparait son dortoir du reste. — Il est tard Natae. Tu devrais être dans ta chambre, dit-elle. — J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes. — Retourne te coucher. Tu pourras le faire demain. La sorcière fit un pas de côté et se plaça devant la porte, barrant la sortie à Natae. Confuse, elle retourna dans sa chambre qui lui donnait plutôt l’impression d’être une geôle. Quelque chose lui échappait, et ça ne lui plaisait pas du tout. Son besoin de réponses ne devenait que plus pressant avec sa frustration grandissante. Son regard tomba sur son arme, posée sur le bureau. Elle ne s’en était pas servi depuis longtemps, les catacombes étant si dénuées d’énergie vitale. Elle l’agrippa, passant ses doigts sur la plume de corbeau qui était accrochée au manche. Les pétales de rose séchés que Mari lui avait offert reflétaient la pâle lumière de la lanterne. Si elle ne pouvait pas sortir du dortoir, qu’il en soit ainsi. Quelqu’un d’autre le ferait à sa place. Se plaçant au milieu de la pièce, elle fit tournoyer la faucille au bout de quelques centimètres de chaîne. La lueur émise par la petite flamme derrière la lucarne se courba, absorbée par la lame qui dansait. Natae continua d’absorber la lumière ambiante, se concentrant sur la chaîne qui cliquetai au bout du pommeau. Elle ferma les yeux. — Équilibre et précision, hein Mari ? Elle les rouvrit, et regarda ses mains qui avaient changé d’apparence. En se rapprochant de la lanterne, elle pouvait apercevoir son reflet dans la lucarne. Le visage d’Hélio lui souriait, à la place du sien. Natae avait découvert comment porter la lumière sur son propre corps quand elle était encore sur l’île des Élémentalames, mais n’avait jamais trouvé d’utilité à porter la peau de quelqu’un d’autre. En distordant les rayons lumineux qui se reflétaient sur elle, elle donnait l’illusion d’une apparence qui n’était pas du tout la sienne. Par chance, Hélio faisait la même taille qu’elle. Elle quitta la pièce et retourna dans le couloir. La sorcière la jaugea du regard, et Natae imita au mieux le sourire d’Hélio. Est-ce qu’il souriait bêtement à tout le monde, comme il le faisait avec elle ? — Qu'est-ce que tu fais ici à une heure si tardive ? Dépêche-toi de retourner dans ta chambre, dit la sorcière. Sans demander son reste, Natae baissa le menton et sortit du couloir. Elle ne savait pas vraiment où se trouvait la chambre d'Hélio, mais elle n'était pas dans sa partie des dortoirs. Il dormait dans les chambres partagées, qui étaient probablement cachées dans un quelconque détour du dédale des catacombes. Elle rejoignit la pièce de vie, presque vide à une heure si tardive. Nyx était assise à une table, discutant avec une autre sorcière. Son regard se posa sur Natae, et elle lui fit un signe de la main pour lui dire de se rapprocher. — Hélio, tu tombes bien. Assieds-toi. La situation a évolué. Elle aurait voulu faire disparaître son déguisement avant de tomber sur Nyx. La chance n’était pas de son côté. Même si elle pouvait mimer l'apparence du garçon, sa voix était une autre affaire. Trop tard pour faire marche arrière, Natae devrait se contenter de répondre le strict minimum en imitant son timbre au mieux. Elle s’assit face à la matriarche, et remarqua quelques lettres posées sur la table. — Comment se passe l’initiation de Natae ? demanda Nyx. — Bien. — Est-ce que tu penses qu’elle a atteint un niveau suffisant ? Suffisant, pour quoi ? — Oui. Nyx plissa les yeux, visiblement agacée. — Hélio, je sais que tu n’es pas à l’aise avec ton rôle, mais le contrat était clair. Tu peux déjà t’estimer heureux d’avoir cette chance. Ta place ici est un cadeau, et nous pouvons continuer de fermer les yeux sur tes origines, à condition que tu remplisses ta part du marché. Nous faisons preuve de largesse envers toi, nous attendons ta gratitude en retour, ainsi que ta fidélité. La situation a évolué, et malheureusement le planning doit être accéléré. Le conflit s’envenime sur le front, et nous aurons besoin de Natae plus tôt que prévu. Demain sera la nouvelle lune. Nous pratiquerons le rituel, si tu estimes qu’elle est prête. Au lieu de trouver des réponses, de nouvelles questions se bousculèrent dans sa tête, prenant la place des doutes qu’elle essayait d’éclaircir. Un contrat ? Un marché ? Un rituel ? La matriarche la dévisageait en silence, les lèvres pincées. — Alors ? — Oui, ça ira, répondit Natae. — Assure-toi qu’elle reste d’une bonne disposition jusqu’au rituel. Son âme ne doit pas être teintée d’émotions négatives avant le dernier moment. Tu peux te retirer. Elle se leva sans répondre et retourna vers les dortoirs. Se retenant de courir, elle essayait de contenir les émotions qui bouillonnaient en elle. La confusion, d’une part, mais surtout la frustration. Elle aurait dû essayer de poser plus de questions. Sa fierté avait pris le dessus, et son premier réflexe avait été d’essayer d’impressionner Nyx. Elle se précipita dans le couloir qui menait à sa chambre, prétextant à la sorcière qui se tenait devant la porte qu'elle avait oublié quelque chose. Elle rejoint sa chambre et claqua la porte avant que les premières larmes ne perlent sur ses joues. HÉLIO Plus tôt dans la soirée, une supérieure avait appelé Hélio pour lui demander de récupérer la faucille de Natae. Avare en détails, elle n’avait pas expliqué les raisons de sa demande, et avait préféré lui expliquer que sa requête était un ordre. Il était parti visiter Natae dans sa chambre, cherchant des excuses pour lui emprunter sa lame. Connaissant la sorcière, elle ne se laisserait pas faire facilement, et il allait devoir faire preuve d’une bonne dose d’imagination pour inventer un mensonge plausible. Alors qu’il se rapprochait de la chambre de son amie, il la vit retourner à l’intérieur. Il colla son oreille à la porte, et l’entendit murmurer quelque chose à propos de sa sœur, Mari. Mauvais timing, Hélio était presque sûr que s’il la dérangeait maintenant, elle serait de mauvais poil. Il réfléchit à une nouvelle approche, un autre moyen de récupérer son butin sans que Natae ne se doute de quelque chose. Des pas se rapprochaient de la porte, elle allait ressortir de la pièce. Il recula d’un bond et se cacha dans un recoin du couloir. Sous ses yeux ébahis, il se vit sortir lui-même de la chambre de Natae, et se regarda s’en aller. Peu importe ce qu’elle manigance. Il se glissa à l'intérieur, et fut bien déçu de trouver la salle vide. Rien sur le bureau, et rien sous le lit. Le plus simple aurait été de lui voler la faucille, mais apparemment ce ne serait pas si facile. Perdu pour perdu, il se résolu à attendre son retour, et il trouverait bien un moyen de la convaincre. Ou peut-être de la faire chanter, même si l’idée le rebutait. Les minutes passaient, et Natae ne revenait pas. Puis la porte se rouvrit. — Ah te revoilà, dit Hélio. Natae sursauta en poussant un petit cri, puis s'empressa de passer une main sur ses joues humides. — Pas mal, dis donc, c’est super ressemblant. Il manque juste un grain de beauté dans mon cou, mais sinon c’est top. Tu fais souvent ça ? Il la fixa du regard et ses yeux scintillèrent. Il perçut en elle ses doutes, son stress. Mais surtout sa panique. Des images se formèrent dans son esprit, une discussion avec Nyx. Le rituel, demain. Et surtout, Natae qui disait qu’elle était prête. Elle posa sa faucille sur le bureau avant de se retourner vers Hélio. — Je te donne 5 secondes pour t’expliquer, avant que je m’énerve, dit-elle. Un vent de panique soufflait dans son esprit, le château de cartes menaçait de s'effondrer. — Merde. Je ne voulais pas que tu l’apprennes comme ça. Enfin non, je suis désolé, déjà. Excuse-moi, Natae. Promis, je voulais t’en parler. Ça me ronge de l’intérieur depuis ton arrivée mais je n’avais pas le choix. Je pensais que j’avais le temps, que j’allais trouver une solution. Il avait trouvé plusieurs idées pour amener le sujet de la faucille dans la discussion, mais aucune pour parler du rituel. Démuni, il avait l’impression de regarder son monde s’effondrer autour de lui. Il voulait s'excuser, s'expliquer, lui apporter des réponses. Tout en même temps. Il ne voulait pas perdre Natae. Il ne pouvait pas perdre sa seule amie. Et pourtant, il se savait en tort, depuis le début. Sa culpabilité le rongeait. — Arrête. Commence par le plus simple : qu’est-ce que tu fous dans ma chambre. Sois honnête. Je veux bien te donner une chance, mais tu dois jouer franc jeu. Trop tard pour mentir. — On m’a demandé de venir récupérer ta faucille. Je pensais venir te parler, te demander gentiment de me la prêter. Je ne savais pas pourquoi elle la voulait si tôt, mais vu ta petite discussion avec Nyx, ça me semble plus clair. Elle veut s'assurer que tu ne va pas faire capoter le rituel de nouvelle lune. Je pensais qu’on avait plus de temps. Bref, je venais te voir, et je t’ai vu sortir de la chambre. Enfin, je me suis vu sortir de ta chambre, alors j’ai décidé d’attendre ton retour pour savoir à quoi tu jouais. — Le rituel. Explique. Hélio baissa ses yeux larmoyants, cherchant ses mots. L’heure était venue. Depuis des jours, il sentait les mâchoires de son double-jeu se refermer sur lui. Son petit manège aurait pu fonctionner sans problème si Natae était comme les autres sorcières. Mais il ressentait envers elle quelque chose de différent. Elle ne le jugeait pas. Elle le respectait, même. — Tu vois le rituel qui prend place les soirs de pleine lune ? Pour communiquer avec les sœurs perdues ? Le feu violet, faut voir ça comme une porte vers le monde d’après. A la pleine lune, on peut faire venir les âmes cachées derrière le voile vers nous. A la nouvelle lune, on peut pousser des âmes vers l’autre côté. De ce que j’en sais, ça permet de préparer des nouvelles combattantes. Je n’ai jamais vu ce deuxième rituel de moi-même, c’est plutôt rare et personne n’y assiste à part Nyx et certaines supérieures. — Quel est le rapport avec moi ? — Avant ton arrivée, j’étais le prochain sur la liste. Et puis la matriarche a changé d’avis, va savoir pourquoi. Elle m’a dit que tu étais un cadeau du ciel, que tu serais parfait pour les combattantes. Je crois qu’elle avait eu une lettre d’Hecate qui lui chantait tes louanges, ta maîtrise des éléments qui dépasse de loin les capacités des autres sorcières. — Et donc j’ai pris ta place dans la liste d’attente ? — En quelque sorte. Nyx m’a dit que je serais chargé de ta préparation. Il fallait que tu apprennes l’anâmenèse, au moins les bases, pour que ton âme soit plus fiable. Plus facile à manier. Si tout se passait comme prévu, alors tu serais la prochaine victime du rituel et on m’a promis qu’on me laisserait tranquille en échange. — Victime ?! Hélio failli s’étouffer. Il en avait déjà trop dit, ses mots lui échappaient. Mais il n’arrivait pas à mentir, pas à elle. Trop tard pour faire marche arrière. — Écoute-moi Natae, je t’en supplie, ne m’en veux pas. Au début, j’étais d’accord avec son marché. Je ne veux pas mourir. J’ai trop peur. J’ai vu derrière le voile, je sais ce qu’on ressent dans les derniers instants. Il éclata en sanglots et essaya tant bien que mal d’en étouffer le bruit. Du coin de l’œil, il aperçut les poings serrés de Natae. Il n’osait plus la regarder dans les yeux. — Continue. — Le rituel, de ce que je sais, consiste à séparer ton âme de ton corps, et à la projeter de force de l’autre côté. Ton corps restera ici, mais tu seras coincée derrière le voile. Je ne sais pas ce qui se passera ensuite, mais je suppose qu’ils veulent tes pouvoirs pour se battre. Et peut-être qu’ils n’ont pas le temps de te former au combat, j’en sais rien. — La matriarche veut... mon crâne ? Elle veut faire de moi une arme ? — Tu aurais dû dire à Nyx que tu n’étais pas prête. C’est ce que moi je lui aurais dit. Quand j’ai appris à te connaître, j’ai changé d’avis, Natae. Je ne veux pas te perdre. Je sais que je ne suis pas bien placé pour te dire ça, mais je te demande de me croire. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un qui ne me juge pas, tu sais. Les autres sorcières portent un masque, elles sont polies avec moi, mais je sais qu’en leur for intérieur, elles se disent toutes que je n’ai rien à faire ici. Toi, tu es différente. J’ai essayé de changer d’approche, et j’ai fait tout ce que j’ai pu pour te ralentir. Pour gagner du temps. J’ai essayé de te déconcentrer pendant tes entraînements. J’ai essayé de te donner de mauvais conseils. Mais tu progressais trop vite, et je ne savais plus comment t’arrêter. Je ne pouvais pas te dire la vérité. — C’est tout ? — S’il te plaît Natae, ne me déteste pas. — Lève la tête, Hélio. Regarde-moi dans les yeux. Il se redressa, les joues humides. Ses yeux scintillèrent. Elle voulait tout détruire. Sa chambre, la matriarche, le couvent. Tout. Son sang bouillonnait dans ses veines à l’idée d’avoir été bernée de la sorte. Elle regardait Hélio qui pleurait, mais elle ne ressentait pas de haine envers lui. Elle éprouvait plutôt de la pitié. Est-ce qu’elle aurait fait pareil à sa place ? Aucun doute. Elle aurait sacrifié n’importe qui pour survivre. Sauf Mari, peut-être. Dans son esprit, des images lui parvenaient de l’imaginaire de Natae. Elle courait, dehors, dans une forêt. Et il était à ses côtés. — Tu veux t’enfuir ? Ça ne marchera jamais, tu sais. Elles te retrouveront. Les corbeaux te suivront partout et elles te traqueront. Et ça, c’est si tu arrives à sortir d’ici. Les images continuaient de se former à toute vitesse dans sa tête, et se projetaient dans l’esprit d’Hélio. La salle du rituel. Du sang sur les murs. Sa sœur qui lui tendait la main. Son esprit s’emballait en imaginant toutes les échappatoires possibles. — Je vais me battre Hélio. Et si tu veux te faire pardonner, tu peux te battre avec moi. Je n’ai pas besoin de ce couvent. Pas besoin de ces sorcières. Je tracerai mon propre chemin. Mais j’ai besoin de toi. Elle fixait son regard avec ardeur. Il écarquilla ses yeux qui scintillaient toujours. — T’es complètement malade, murmura-t-il. — Dis-moi plutôt comment je peux envoyer une lettre discrètement. Je suppose que les supérieures lisent tout le courrier sortant ? NATAE Elle se trouvait dans la pièce du rituel, avec Séléné et une autre sorcière, plus vieille, qu’elle reconnue comme une des supérieures. La journée s’était passée dans le calme, et Natae avait feint la docilité et l’ignorance. Après le repas, la sœur d’Hecate avait refait surface comme par magie et lui avait demandé de la rejoindre, et de venir seule. Hélio était resté dans le réfectoire, regardant son amie partir sans rien dire. Comme convenu, elle lui avait confié sa faucille après la discussion de la veille. Peut-être qu’il avait raison, peut-être qu’elle était folle. Mais elle n’avait pas d’autre plan. Il fallait que ça marche, et elle avait besoin de lui. — Ma fille, je suis fière de toi. Comme ma sœur, je suis impressionnée par tes capacités, dit Séléné. Natae l’écoutait en silence, sentant sa rage monter. Elle essayait de se contenir, au moins pour l’instant. Il lui fallait gagner du temps. — Cette soirée sera la plus importante de ta vie. Il est temps pour toi d’accomplir ton destin, et de rejoindre les rangs des combattantes. Nous n’avons pas pu en discuter avant, et je suis navrée de ne pas avoir pu passer plus de temps avec toi, mais la situation est compliquée. Nous avons besoin de ton aide. Elle aurait arraché le sourire confortant que Séléné portait, si elle pouvait. — Que va-t-il m’arriver ? — La plus belle chose qui peut arriver aux sœurs de ce couvent. La consécration de tes années de pratique. La reconnaissance que tu es une sorcière digne de ce nom. — Je manque sûrement de recul, mais je suis tentée de penser que tuer ses meilleurs éléments, ce n’est pas une stratégie très viable pour la longévité du couvent. La façade chaleureuse de Séléné disparue pendant un instant, et elle jeta un regard en biais à la supérieure qui se terrait dans un coin de la pièce. — Que veux-tu dire par là ? — Je ne suis pas dupe, ni niaise. Vous devriez avoir honte de souiller ainsi l’image de Séléné. Ayez au moins le courage de montrer votre vrai visage, Nyx. Cette mascarade a assez duré. Sa silhouette se déforma, et l’apparence de Séléné disparue. Nyx pris sa place, portant un crâne dans sa main. — Quelle remarquable perspicacité. Ne sois pas vexée. Pardonne-moi, je pensais que prendre l’apparence d’une sorcière Élémentalame serait plus rassurant pour toi. Peut-être que j’avais tort. — Je ne suis pas vexée. Je suis déçue. Déçue qu’une matriarche comme vous, qui a toutes les cartes en main pour changer la donne, se contente de se soumettre à l’ordre établi. Vous êtes une fraude, indigne de votre poste. Comme toutes les autres. Vous vous contentez de votre titre ridicule, feignez d’avoir le contrôle de la situation, mais vous préférez sacrifier vos propres filles plutôt que de vous mettre en danger. Et pourquoi ? Pour un conflit qui ne nous concerne même pas ? — Qui t’a dit ça ? Hélio ? — Hélio n’a rien à voir avec tout ça. Vous croyiez vraiment que j’avalerai votre mensonge ? Séléné ? La jumelle d’Hecate, mais qui fait la moitié de son âge ? Depuis combien de temps est-elle morte ? Nyx fit un signe de tête à sa comparse, qui tendit les mains devant elle. Natae sentit son corps se raidir. Elle essaya de faire un pas en arrière, pour s’éloigner de la matriarche, mais ses jambes ne lui répondaient plus. Elle sentit une autre présence dans sa tête, comme si quelqu’un s’immisçait dans son esprit. — Il suffit. Ton insolence n’a pas sa place en ce lieu sacré. Tu en a assez dit. Faisant volte-face, elle se rapprocha du cercle entouré de torches. Comme pour le rituel de pleine lune, elle frotta un charbon incandescent sur les herbes séchées et les fleurs disposées au sol. Une flamme apparue et grandi, prenant une teinte violacée. Natae voulait répondre, mais elle n’arrivait plus à ouvrir la bouche. Malgré elle, elle fit quelques pas pour se rapprocher du feu. Elle senti la peur qui montait en elle. La panique, à l’idée qu’Hélio la trahirait. Que leur plan allait échouer. D’une oreille, elle entendit un coassement au loin. Nyx se posta face à Natae, et posa sa main sur son front. Une sensation étrange lui parcourut le corps, comme si elle était prise de fourmis. Elle eut l’impression que sa conscience se faisait arracher de son propre corps, et qu’elle regardait la scène depuis l’extérieur. Une étreinte glacée, entre ses tempes, venait la tirer en avant. Elle se sentait de plus en plus éloignée de son enveloppe et se voyait elle-même, debout face à la matriarche. Un corbeau fit irruption dans la salle avec un coassement sonore, portant dans ses griffes une faucille à chaîne. Voltigeant dans la pièce, il lâcha son butin aux pieds de Natae avant de foncer en piqué sur la supérieure. Il lui lacéra les yeux à l’aide de ses griffes, lui arrachant un cri de douleur et la forçant à reculer. Acculée contre le mur, elle ne pouvait pas s’échapper de l’oiseau qui continuait de lui griffer le visage. Natae sentit sa force lui revenir et l’autre présence disparu de sa tête. Elle leva brusquement les bras, repoussant la matriarche. Surprise, Nyx lâcha prise. La jeune sorcière eut l'impression que son esprit revenait en elle comme un élastique qu'on relâchait après l'avoir distendu et se pressa de ramasser son arme à ses pieds. Le corbeau vint se poser à côté d’elle, et il grandit pour reprendre la forme d’Hélio qui portait dans sa main un petit crâne d’oiseau. — Pfiou ! — Toi. J’ai eu tort de te faire confiance, petit effronté, dit Nyx en grinçant des dents. J’aurais dû me débarrasser de toi il y a bien longtemps. Les sorcières impures n’ont rien à faire dans un couvent. D’un geste sec, Natae abattit sa faucille qui fendit l’air et frôla la joue de Nyx, arrachant un filet de sang. La lame continua son chemin et atterri dans les flammes qui rugissaient à côté de la matriarche, absorbant les exaltations violettes. Dans le coin de la pièce, l'autre sorcière hurlait de douleur en se tenant le visage. — Petite garce ! Tu n’as pas conscience de la gravité de ce que tu es en train de faire. N’oublie pas ta place. Tu n’es qu’une sorcière amateure, une moins-que-rien. Sans couvent. Sans communauté. Comme toi, Hélio. Nous vous avons recueilli et avons fait preuve de grâce. Espèces d'ingrates ! — J’ai tout à fait conscience de la gravité de mes actes, rassurez-vous. Et je n’ai aucun problème à m’opposer à vous. Ou à ce couvent. Ou aux sorcières. Votre volonté de suivre la doctrine à la lettre vous mènera à votre perte, et je n’ai pas envie de vous suivre dans votre folie. — Tu ferais bien de te remettre en question, reprit Nyx en portant sa main à sa joue sanguinolente. Il n’est pas encore trop tard pour faire marche arrière, je saurais te pardonner. C'est ta dernière chance. Tu es jeune et immature. Il en va de même pour toi, Hélio. Tu ne rends pas compte de la clémence qui t'es accordée au sein de ce couvent. Vous pensez savoir comment fonctionne le monde, mais vous vous trompez. Ramenant sa lame à elle, Natae regarda les reflets violets qui dansaient ça la surface de la faucille. — Peu m’importe. — Et tu comptes la suivre dans sa folie, toi qui ne sait même pas rentre en anâmnèse avec une autre sorcière ? Tu n'es rien de plus qu'une erreur dans l'histoire des sorcières. Une ignonomie que les années effaceront. Ses genoux tremblaient. Cette fille était vraiment complètement malade. Mais peut-être que la folie, c'était ce qui lui manquait. Pour la première fois, Hélio avait l'impression d'être le maître de son propre destin et d'enfin faire ses propres choix. Il ne voulait plus se plier aux ordres des autres sorcières, dans l'espoir d'obtenir leur approbation. Il suivrait Natae, même si elle avait manifestement décidé de les condamner tous les deux. — Allez vous faire foutre, vous et toutes les autres sorcières. Je vous laisse leur passer le message. — Nous nous ferons notre propre place, avec ou sans vous. Nous ne nous soumettrons pas aux humains, continua Natae. — Vous ne connaissez rien du fonctionnement de ce monde. S’opposer à l’équilibre que nous avons construit reviendrai à rompre la stabilité précaire entre les humains et les sorcières. Tout s’effondrerait. — Alors qu’il en soit ainsi. Nous reconstruirons un nouveau monde sur les cendres de l’ancien, dit Natae. Elle fit tournoyer sa faucille, faisant danser les flammes violettes autour d’Hélio et elle. Leur plan ne pouvait même pas être qualifié de bancal. Elle ne savait pas ce qu’ils trouveraient de l’autre côté du voile, mais c’était le seul endroit où les sorcières ne pourraient pas les suivre à la trace. Si Nyx voulait l’envoyer dans le monde d'après, elle le ferait selon ses propres conditions. De son plein gré, d’une part, et en possession de son corps, d’autre part. Laissant le feu former un tourbillon autour d’eux, Natae regarda Hélio qui lui souriait. Le brasier se répandit à leurs pieds, et ils se laissèrent engouffrer par sa douce chaleur. — Merci, Hélio. — J’espère qu’on n’est pas en train de faire la plus grosse connerie de notre vie. MARI Un corbeau vint se poser sur le rebord de la fenêtre. Elle se leva de son bureau, ouvrit la lucarne et le laissa entrer. Il déposa la lettre qu’il portait dans son bec. D’une main, Mari lui caressa le crâne en souriant. Mari, ma chère sœur. Désolée d’avoir attendu si longtemps. Je ne savais pas comment te le dire. Ou même si je devais te le dire. J’ai survécu au duel. Je me suis échappée. Hecate m’a envoyée dans un couvent à Paris, dans les catacombes. Tout va bien pour moi. Tu me manques, et j’ai hâte de te retrouver. Ta sœur qui t’aime - Natae. Elle passa ses doigts sur le papier, incrédule. Sa sœur était donc toujours vivante. Des vagues de soulagement envahirent son cœur. Sa jumelle n’avait pas pour habitude d’être si brève et succincte. Elle cachait quelque chose. En bas de la lettre, une partie décolorée attira son attention. Une trace grisâtre semblait recouvrir la blancheur du papier. Mari essaya de gratter avec son ongle, plongée dans ses pensées. Sous son toucher, la tâche se dissipa dans un reflet lumineux. Les matriarches nous mentent.
#6 - Incube
C'est la semaine 5 du challenge, et je suis pas du tout retard (j'étais en vacances lâchez-moi la grappe). Rien à voir avec la vibe de la semaine dernière, j'ai voulu tenter autre chose. Quelque chose de plus simple, autant d'un point de vue écriture que concept. Pour les lecteurs assidus, avez-vous trouvé les petits secrets de la #5 ?🤔 Il y a plusieurs fins, vous savez... Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Nostromo Thème 2 : Excentrique Thème 3 : 🎽 · 🤿 · 📦 · 🧿Contrainte : Se passe au 20ème siècle J'ai pris le thème 2 parce que les autres m'inspiraient moyennement (je savais même pas ce que c'était Nostromo avant de chercher ça sur Google, honte à moi faut croire que je suis un faux nerd). Musique d'ambiance : Uncle ACE – Blood Orange #6 - Incube William s’installe sur un des tabourets du bar. Les lumières néons orangées diffusent sous le comptoir une atmosphère chaleureuse, accompagnée par les plantes luxuriantes parsemées dans la pièce. La voix de Chaka Khan résonne contre les murs vitrés, chantant This Is My Night à travers des hautparleurs. A cette heure tardive, seuls quelques clients de l’hôtel Plaza sont encore présents pour terminer une quelconque discussion et essayer de clôturer leur deal. De son côté, William a simplement envie de profiter d’un cocktail pour mettre un point d’orgue à sa longue journée de négociation. — Bonsoir monsieur, désirez-vous commander quelque chose ? — Un martini, s’il vous plaît. Le barman repart s’affairer auprès des bouteilles, et William surprend le regard d’un autre homme, à quelques sièges. Il se redresse, remet sa veste de costume noire d’aplomb et s’assure que sa cravate n’est pas de travers. Le cocktail arrive dans un verre haut et triangulaire, accompagné de deux petites olives. Il le sirote en s’autocongratulant des discussions qui ont eu lieu plus tôt. L’affaire n’est pas encore dans le sac, mais les échanges sont dans la bonne voie, estime-t-il. Cela fait maintenant 2 jours qu’il est à New York, et il n’arrive décidément pas à se faire au rythme de cette ville. Tout est trop bruyant, trop rapide. Il se rassure en se disant qu’il ne lui reste que quelques nuitées avant de pouvoir rentrer chez lui, et retrouver le calme de la campagne. Il feuillette le journal devant lui, en date du 8 Août 1985 et termine son cocktail, en savourant les olives imbibés de martini. Quelques minutes plus tard, le barman lui sert un second martini. — Offert par ce monsieur, dit le barman en tendant la main vers l’autre homme. William le regarde et incline le menton en guise de remerciement, à la fois surpris et curieux. Bientôt, l’autre personne se lève et l’approche. — Pardonnez-moi l’intrusion. Seriez-vous ouvert à partager un cocktail ensemble ? — Je suppose que oui. Comment refuser un peu de compagnie, répond William. L’homme s’assied à ses côtés. Il porte un costume gris agrémenté d’une chemise avec un motif floral. Ses cheveux sont gominés et il arbore une moustache fournie et entretenue. Il lui tend la main. — Harold, enchanté. — William, mais la plupart de mes amis m’appellent Bill. — Vu votre costume, je suppose que vous êtes ici pour les affaires ? — Exact. Je travaille sur un deal depuis quelques mois, et les négociations vont bons train. Il m’était nécessaire de venir sur place quelques jours. Et vous ? Harold observe le visage de William, sa calvitie naissante et sa barbe qui commence à repousser en fin de soirée. Une alliance sur sa main gauche. Une montre suisse sur son poignet, qui vaut probablement une petite fortune. — Oh Bill, que pensez-vous de nous tutoyer ? J’habite dans le quartier, mais je viens souvent déguster un cocktail dans ce bar. J’apprécie l’ambiance, la décoration et la musique qui règnent ici. L’effervescence des affaires qui se prolongent dans la nuit. Je travaille à Wall Street, il m’est toujours utile de savoir ce qui se trame en fond. William se sent tendu. Est-ce que cet homme est un espion industriel ? Souhaite-t-il lui dérober des informations pour prendre l’avantage sur les marchés avant la vente ? Pourquoi son regard est-il si perçant ? — Je vois. Vous... Tu apprécies vivre ici ? Cette ville est si intense, je me sens comme noyé, avança William. — Je ne pourrais m'imaginer vivre ailleurs. Je me nourris de toutes ces personnes, ces différences, de l’intensité du quotidien, la découverte à chaque tournant. D’où viens-tu ? — J’habite une petite maison dans le Colorado, avec ma femme, Shirley, et nos deux enfants. Nous nous sommes mariés juste après le lycée, il y a déjà 15 ans maintenant. J’y retourne après-demain, et j’ai déjà hâte de retrouver le calme des montagnes. William fait tourner la bague sur son annulaire d’un pouce, visiblement perturbé. — Tu ne portes pas d’alliance, pas de chance en amour ? continue-t-il. — Je ne pense pas être particulièrement malchanceux. J’ai eu mon lot de rencontres et d’aventures, mais ma disposition carriériste a sûrement freiné mes desseins de mariage et de famille. Ma situation est un peu... compliquée. William essaye de maintenir le regard dardant de son compagnon mais ses yeux bleus le transpercent. L’intensité qui flotte entre eux ne colle pas avec les futilités qu’ils échangent oralement, quelque chose se joue sous les mots. — Je vois. Enfin, je pense comprendre. Je ne pourrais pas vivre sans ma femme. Elle est une présence nécessaire dans ma vie que je n’échangerai pour rien au monde. Tu dis que ta situation est compliquée, et pardonne moi l’intrusion, est-ce que tu veux dire que tu es divorcé ? Il veut désamorcer la tension naissante, refroidir l’atmosphère avant qu’elle ne s’embrase. Harold le fixe en silence quelques secondes, faisant tourner les olives dans son verre avant de répondre. — Non, pas divorcé. Il sort le cure-dents du verre et apporte une olive à sa bouche. Sans lâcher William du regard, il glisse sa langue sous l’olive et la tire dans sa bouche. Un silence gêné s’installe. Le temps semble s’étirer pendant qu’Harold mâche et avale. — Excuse-moi de ma curiosité mal placée, je ne voulais pas te placer en porte-à-faux. — Nul besoin de t'excuser, Bill, je ne suis pas gêné. Il sent ses joues chauffer, et se demande brièvement s’il est en train de rougir. William essaye de se concentrer sur la discussion, ou même sur son cocktail, mais il n’arrive pas à décrocher son regard. Il se surprend même à jeter un coup d’œil aux lèvres humides d’Harold, et aux quelques poils qui émergent de sa chemise. Il repense à Shirley, à ses enfants, si loin de lui. Il pense à cette passion qu’il a perdu avec les années. Le lit qui est devenu froid. — Malheureusement mon verre est vide. Que diriez-vous d’un dernier verre ? William n’arrive pas à répondre, n’arrive pas à se décider. Des pensées se bousculent dans sa tête. Il est tard, et il est fatigué. Il serait plus sage de retourner dans sa chambre pour se reposer. Mais au diable la sagesse. — Avec plaisir. — Deux Blue Lagoon, s’il vous plaît, dit Harold au barman avec un clin d’œil. — Blue Lagoon ? — Tu ne connais pas ? C’est délicieux. Peut-être un de mes cocktails préférés. — Navré messieurs, nous n’avons plus de Curaçao. Est-ce que je peux vous proposer autre chose ? répond le barman. William réussi à décrocher son regard et observe les nombreuses bouteilles disposées sur les étagères. Peut-être se laissera-t-il tenter par un bourbon. Sans glace, bien sûr. — Bill, j’ai de quoi nous préparer ces cocktails chez moi. Bien sûr, je comprendrai que tu sois trop fatigué, mais je t’assure que j’habite à deux pas d’ici. J’aimerai te faire découvrir ma recette. Maintenant, il en est sûr, ses joues sont empourprées. Son cœur accélère. La bonne réponse, la seule réponse, serait de poliment refuser et d’aller se coucher. — Pourquoi pas.Harold referme la porte d’entrée derrière lui. Le hall donne sur une cuisine, à gauche, et un rideau cache un salon luxurieux. William dépose sa veste sur le porte-manteau, et pénètre dans la pièce de vie. Des canapés beiges forment un arc de cercle et s’imposent sur un tapis oriental. La pièce est faiblement éclairée par de petites lampes réparties sur des commodes en bois. Une grande fenêtre donne sur la ville, qui scintille dans la nuit. — Bienvenu chez moi. Installe-toi là ou bon te semble. Harold emboîte le pas à son invité et se dirige vers une platine, dans un coin de la pièce. Il y place un vinyle, et une musique de jazz envahi la pièce. William s’installe dans un canapé, partagé entre le malaise d’être ici, et l’appréciation de la décoration si chic et maximaliste. Des tableaux qu’il ne reconnaît pas sont accrochés aux murs, les commodes et consoles sont affublées de divers bibelots. Chaque détail semble millimétré. — Excuse-moi quelques instants, je vais préparer nos verres. Il retourne dans le hall et referme le rideau. Sous la musique, un peu trop forte, William jure entendre un clic. Dans la cuisine, Harold attrape la vodka et le curaçao. Il presse un citron pour en extraire le jus. Rassemblant l’ensemble des ingrédients dans un shaker, il le secoue vigoureusement avant de verser le résultat dans deux grands verres. Il attrape une petite bouteille brune et en tire un comprimé qu’il écrase sur le plan de travail, avant de verser la poudre dans un des deux verres. Il ajoute des glaçons, deux pailles, et ramène les verres au salon en se glissant entre le rideau et le mur. — Et voici. N’hésite pas à utiliser la paille pour le siroter, dit-il en s’installant à son tour sur le canapé. — Merci bien. Parle-moi des photos sur la console, qui est cet homme avec toi ? — Gary. Un très bon ami, mais la vie a décidé de nous séparer. Comme je te disais, c’est compliqué. Désolé pour la chaleur, la climatisation est un peu en berne ces derniers jours. Harold détache un bouton de sa chemise en fixant son compagnon du regard. William hésite, mais il n'a pas particulièrement chaud et décide de ne pas suivre. Il prend une gorgée du cocktail. Le liquide bleu lui rafraîchi la gorge et les notes d’agrume viennent titiller ses papilles. — Il vivait ici avec moi, par le passé. Mais ce n’est plus possible désormais. N’en parlons plus. Que penses-tu du Blue Lagoon ? — C’est... différent. Mais je ne dis pas ça négativement. J’aime bien, je crois. Mes félicitations au chef. Il esquisse un sourire et Harold plante à nouveau ses yeux dans les siens en rigolant. — Ravi que ça te plaise. J’en déduis que tu es friand de nouvelles expériences ? Ou peut-être que je m’avance. — Je ne sais pas si j'utiliserai le mot friand. Je pense que... Toutes les aventures ne sont pas forcément bonnes à prendre. — La voix de la sagesse... Parfois, il peut être bon de l’ignorer, tu sais, répond Harold. Se laisser aller avec l’instant présent. Vivre. William sent une goutte de sueur perler sur son front. Peut-être qu’il a chaud, finalement ? L’alcool lui monterait à la tête ? Son cœur accélère. — Je m’excuse encore pour la chaleur ici, j’aurais dû te prévenir. — Non tout va bien. C’est mon costume qui tient chaud. Je l’ai fait tailler sur mesure en Italie, mais je pense que j’ai eu affaire à un charlatan. Il m’a vendu de la soie, mais j’ai l’impression que la matière retient la chaleur. Excuse-moi, je ne sais pas pourquoi je te raconte ça. — C’est intéressant, répond Harold. Il tend la main et laisse glisser un doigt le long de la cuisse de William. Son ongle frotte sur les mailles serrées du pantalon. Sous le textile, il sent les muscles qui se contractent et William resserre les genoux. — Je... Pardon, je me suis emporté, dit Harold en retirant sa main. La vision de William commence à se troubler. Il sent son cœur qui s’emballe et son corps qui transpire. Il a chaud, sans avoir chaud. Des fourmis parcourent son dos et son cerveau s’emballe. Shirley. La maison. Mais bientôt, il n’arrive plus à penser à autre chose que le toucher d’Harold, court mais tellement intense. Ces palpitations qu'il n'a pas ressenti depuis des années refont surface. Il le regarde prendre une gorgée. Ses yeux sont captivés par les siens. Il fixe sa pomme d'Adam qui effectue un aller-retour lorsqu’Harold dégluti. La musique noie ses oreilles et il ne s’entend plus penser. Il desserre les jambes. — On dirait que j’ai fini mon verre, dit Harold. Il fait glisser un glaçon dans sa bouche et, sans baisser les yeux, le fait tourner avec sa langue. Elle danse autour du cube de glace, comme un prédateur qui joue avec sa nourriture, avant que sa mâchoire ne se referme. William ouvre la bouche, pour dire quelque chose, n’importe quoi, puis se ravise. Il regarde Harold se rapprocher de lui sur le canapé. — Tu sens bon, de si près. C’est une eau de toilette italienne, aussi ? Harold se penche en avant et niche son nez dans le cou de William. Il inspire. Sa moustache frotte sur son cou. Il incline la tête en arrière et pose sa langue contre la mâchoire d’Harold. Les poils de sa barbe, qui dépassent d’à peine quelques millimètres, en picotent le bout. William sent le parcours glacé de la langue qui remonte vers son oreille et est pris d’un frisson. Des questions se bousculent dans sa tête mais il n’arrive pas à les saisir. Il doit y mettre un terme, et pourtant il ne fait rien. — Harold, je pense que... Il ne le laisse pas finir sa phrase, et pose un index sur sa bouche. Le signe universel du silence. Il rapproche sa bouche de son oreille. — Je pense qu’il n’est plus nécessaire de parler, murmure-t-il. En mâchouillant son lobe, il glisse sa main sur la chemise de William et en défait les boutons un par un. Il la glisse à l’intérieur et caresse son torse, sentant sa toison sous ses doigts. Chaque inspiration est plus rapide que la précédente. Plus courte. Des fourmis occupent son cerveau et sa vision est de plus en plus trouble. Il a l’impression que son cou se resserre. La langue de Harold contre son oreille et sa main contre son corps prennent possession de sa tête et il n’arrive plus à se concentrer sur rien. Il transpire, sans avoir chaud. Il veut agir, mais il veut tout autant rester comme il est et s’abandonner dans l’instant. Il n’a plus du tout envie d’y mettre un terme. Les sensations sont exacerbées. — Laisse-toi guider. Harold se relève, se place face à William et se met à genoux. Après quelques minutes, Harold se redresse, passant sa langue sur sa moustache pour la nettoyer. William halète, la tête en arrière. Il attrape les pans de sa chemise et en remet les boutons. — Je... Wow... Harold ne répond pas. Impassible, il se dirige vers le hall d’entrée et écarte le rideau d’une main, dévoilant un caméscope qui se cachait dans l’interstice entre le tissu et le mur. Il appuie sur quelques boutons et en éjecte la cassette. — C’est drôle, c’est toujours décevant. Trop court, dit-il. — Qu’est-ce que c’est que ces conneries ? D’un geste rapide, Harold attrape quelque chose et se retourne vers William. D’une main, il montre la cassette, et de l’autre, il pointe un pistolet sur son invité. — Soyons brefs, veux-tu ? Tu connais cet appareil ? C’est un caméscope Betamovie. Une petite merveille de technologie japonaise, sortie tout récemment. Tu savais qu’il était désormais possible, pour une personne lambda, de filmer son quotidien comme au cinéma ? Je me demande ce que ta femme pourra bien penser de cette vidéo si elle la voit. Shirley, c’est ça ? Quelle déception. Un mari si exemplaire, si parfait, qui se laisse aller à des plaisirs charnels pendant ses voyages d’affaire. Avec un autre homme de surcroît. — Je vais te tuer. — Attention à ce que tu dis, répondit Harold en agitant le pistolet. C’est moi qui parle, maintenant. Cette vidéo restera en ma possession, si tu respectes mes conditions. Tu m’enverras de l’argent, tous les mois. J’attendrai le chèque dans ma boîte aux lettres, et s’il ne me parvient pas, j’enverrai des copies de cette cassette à ta femme, mais aussi à ton employeur. — Tu bluffes. Tu ne sais ni où j’habite, ni mon employeur. — Tu travailles pour Exxon. Dommage, dans ta confiance tu as laissé ton portefeuille dans la poche de ta veste. J’y ai jeté un œil pendant que je préparais les cocktails. Ton badge d’employé m’a donné toutes les informations nécessaires. J’ai aussi l’adresse de ta maison, grâce à ta carte de donneur de sang. Très noble de ta part, soit dit en passant. Mes félicitations, William Miller. Je saurais forcément trouver quelqu’un qui te connaît chez Exxon. Ou peut-être que je pourrais déposer la cassette directement au secrétariat, et les laisser te retrouver ? — Tu es aussi sur la vidéo. Tu aurais autant à perdre que moi. — Je n’ai rien à perdre, Bill. Peut-être que ce serait plus compréhensible pour toi si je te parlais de Gary ? Il était l’homme de ma vie, tu sais. Jusqu’à ce qu’une bande de sauvages lui tombe dessus. Ils l’ont passé à tabac, parce qu’il était homosexuel. C’est tout, c’était une raison suffisante pour le tuer. Une préférence sexuelle, une attirance dont il n’a pas le contrôle. Ses parents ne sont même pas venus à son enterrement. J’étais seul. Il est mort comme un chien. Abandonné comme un malpropre. Oublié comme un mauvais rêve. — Je n’y peux rien Harold. — C’est justement à cause des gens comme toi que la situation ne change pas, Bill. Par bienséance, tu prétends afficher ton soutien. Tu te laisses approcher par des inconnus quand tu es loin de ta femme. Mais au fond, tu te complais dans le confort de ton quotidien parce qu’il est plus facile d’ignorer le malheur des autres que de se battre pour quelque chose qui ne te concerne pas. Je ne travaille pas vraiment à Wall Street, d’ailleurs. Je me nourris de lâches comme toi, qui se croient maîtres du monde. Alors j’attendrai tes chèques, et je sais que tu me les enverras parce que tu ne peux pas risquer de tout perdre. Et ne t’avise pas d’aller voir la police. Tu as un peu chaud, non ? En vérité, il ne fait pas si chaud dans la pièce. J’ai glissé un peu d’ecstasy dans ton verre. Depuis quelques mois, c'est considéré comme une drogue illégale. Tu as sûrement vu passer les campagnes de pub “Just Say No” ? Je ne pense pas que les forces de l’ordre soient très ouvertes à écouter un drogué. — Combien ? — Je te laisse choisir, mon cher Bill. Attention à ne pas me faire une offre trop basse. — Tu es complètement taré. — Je préfère “excentrique”.