#5 - Piscine Tournesol

#5 - Piscine Tournesol

C'est la semaine 4 du challenge bradbury. Pour cette semaine, je garde les thèmes et la contrainte secrets pour le moment ! Ce serait un trop gros spoiler. Peut-être que j'ai caché ça quelque part ? Venez jeter un oeil par ici quand vous aurez fini votre lecture, je suis sûr que vous comprendrez l'astuce. Musique d'ambiance : Great Mother in the Sky - Lionmilk #5 - Piscine Tournesol Assise dans l’herbe, Liz regarde la piscine Tournesol devant elle. Ces vieilles piscines issues d’un programme national visant à favoriser l’apprentissage de la natation ont fleuries un peu partout en France. Plus d’une centaine d'entre elles ont terminé leur construction avant que le choc pétrolier de 1973 et la crise qui en découla ne les rendent inexploitables, à peine quelques années après leur construction. Véritables passoires énergétiques, ces piscines furent vite délaissées, abandonnées voire rasées. Mais aux abords du village d’enfance de Liz, l’installation restait là, comme un vestige oublié par le temps. Du haut de ses 23 ans, elle est née trop tard pour pouvoir en profiter, et ce bâtiment vide a toujours attisé sa curiosité. Elle regarde son téléphone, clique sur Carla. Toujours pas de réponse. Pourtant, son amie a lu son message lui intimant de se retrouver devant la bâtisse aux alentours de 23h, une fois la nuit tombée. La période des vacances scolaires est étrange, maintenant que Liz est partie à la capitale pour ses études. Revenir dans son village d’enfance marque comme un arrêt dans sa nouvelle vie beaucoup plus mouvementée. Ici, les journées sont longues et les choses à faire, rares. Après une semaine d’ennui dans sa chambre, elle a proposé à son amie de longue date de se retrouver pour explorer la piscine qui a tant stimulé leur curiosité. Une petite aventure d’urbex, rien de mieux pour mettre un peu de peps dans ces vacances, se dit Liz. Elle jette un coup d’œil à sa montre, qui indique minuit. Reprenant son téléphone, elle pianote un rapide message pour dire à Carla qu’elle ira seule, mais qu’elle tacherait de lui trouver un souvenir. La jeune fille se lève, passant sa sacoche sur son épaule. Elle contient tout le matériel nécessaire à une expédition de nuit, à moitié interdite. Une frontale, un kit de premiers secours qui se limite à du désinfectant et un bandage, un peu d’eau, une barre de céréales ainsi qu’une bombe de peinture. Un short, des baskets de randonnée et t-shirt délavé viennent compléter sa tenue d’aventurière moderne. En s’approchant des abords du bâtiment, elle passe sa main sur les pans jaunes qui constituent les pourtours de la piscine. Appelées Tournesol pour leur design révolutionnaire à l’époque, les modèles consistent en un ensemble d’arches, certaines dotées de fenêtres qui rappellent des hublots. S’emboîtant les unes dans les autres, elles forment un cercle de près de 35m de diamètre, et certaines d’entre elles sont motorisées, ce qui permet de les faire pivoter pour découvrir la piscine si le temps le permet. Comme elle s’y attendait, un des hublots est brisé et est devenu l'entrée des artistes. Elle s’y glisse après avoir vérifié qu’aucun bout de verre ne traîne au sol. A l’intérieur, la piscine est plongée dans la pénombre, les hublots sales étouffant le peu de lumière venant de la pleine lune. Liz accroche sa frontale sur son front et l’allume, révélant un large bassin quasiment vide. Une petite mare d’eau noirâtre tapisse le fond de la piscine carrelée et dégage une odeur nauséabonde à mi-chemin entre la pourriture et la stagnation. Les carreaux, autrefois blancs, sont désormais recouverts de poussières et de saleté qui leur donne une teinte grise. Elle fouille dans sa sacoche, à la recherche de quelque chose à se mettre sur le nez. Et merde je pensais pas que ça puerai comme ça, j’aurais dû embarquer un masque, se dit-elle. Elle entreprend un tour du bassin en se pinçant les narines. Des détritus en jonchent le fond. Des cannettes de bière vides, des paquets de chips, un chariot de supermarché renversé qui gît au sol. Pendant un instant, Liz se dit qu’elle aurait bien aimé participer aux fêtes qui ont dû avoir lieu ici. Est-ce qu’elles ont toujours lieu de temps en temps ? Et qui vient ? Des personnes comme elle ? Désabusée, ennuyée de cette vie si fade, qui recherchent un peu d’anticonformisme et de compagnie. Des tags recouvrent plusieurs des murs de la piscine mais rien qui ne l’inspire. Pas de souvenir sympa pour Carla non plus. Liz fait le tour de la piscine, pour se rapprocher des casiers et des vestiaires. Peut-être qu’elle y trouvera un objet oublié par quelqu’un, il y a 40 ans, et qui n’a pas encore été pillé. Derrière le pédiluve asséché, une allée se sépare en deux vestiaires. Est-ce que c’est pas l’occasion de voir à quoi ressemblent les vestiaires des hommes, se dit-elle en prenant à gauche. Assez vite déçue, elle se rend compte que la disposition des vestiaires est quelconque, et se demande brièvement ce qu’elle s’attendait bien à trouver ici. Les casiers sont vides, et pour la plupart ils n’ont même plus de porte. D’autres détritus jonchent le sol, entre mouchoirs usagés et autres cadavres de fête lubrique. J’espère qu’il n’y a pas de vieille seringue qui traîne, je dois faire gaffe où je mets les pieds, se rappelle-t-elle en essayant d’ignorer l’odeur âcre qui provient du fond du vestiaire. La seule chose qu’elle trouve, ce sont des petits bâtonnets translucides, ceux à craquer pour qu’ils émettent une faible lumière fluo pendant quelques heures. Elle en attrape une poignée avant de rebrousser chemin. En repassant par le pédiluve, elle lève la tête et sa lampe éclaire un tag sur le mur. Le mot fuite, en vert, entouré d’un cercle. C’est quoi ça, fuite de quoi ? De qui ? Elle se remémore ses cours d’analyse d’œuvre d’art et entend la voix de sa professeure qui lui rappelle que la proposition de l’artiste n’a pour but que de stimuler la créativité du spectateur. Eh bah là, ça ne me stimule rien du tout, se dit-elle. Prenant la bombe de peinture en main, elle recouvre le mot fuite en écrivant “FIGHT”. Ouais, ça, ça claque. Nique le système. Revenue dans la pièce principale, elle balaye les environs du regard et aperçoit une porte à côté du plongeoir. Avec un peu de chance, c’est la loge des maîtres-nageurs, ou encore mieux, la salle des machines, pense-t-elle. Bingo. La porte n’est pas verrouillée, et s’ouvre sur un long couloir qui s’enfonce dans la pénombre. Elle y trouve une autre porte, donnant sur un bureau sens dessus dessous. Les armoires ont été renversées, le tableau blanc qui était accroché au mur est désormais posé au sol. Il y a aussi un disjoncteur, en position OFF. Amusée, Liz essaye de basculer l’interrupteur. Rien ne se passe, et le bâtiment reste plongé dans l’obscurité. Comme pour les vestiaires, la pièce a été pillée avant son passage. L’interrupteur rebascule sur OFF en un claquement. Elle sursaute. Ressaisis-toi, c’est normal, se rassure-t-elle, sûrement un vieux câble qui a rouillé et qui fait court-circuit. Ou quelque chose dans le genre. Dommage, ça aurait été sympa de trouver un vieux sifflet ou un gilet de sauvetage, pense Liz, peut-être même les vieilles claquettes Arena que les surveillants de piscine aimaient tant porter à l’époque. Le tableau blanc, qui était adossé au mur, bascule et tombe au sol en claquant. Elle sent son cœur rater un battement. Après avoir fait volte-face elle scanne la salle à l’aide de sa lampe. Pas de mouvement. Elle s’imagine quelqu’un, tapis dans l’ombre, qui attendait qu’une proie vienne s’aventurer seule dans la piscine abandonnée. En tendant l’oreille, elle cherche un indice d’une autre présence. Une respiration, peut-être, ou un froissement de vêtement. Mais rien ne lui parvient. Reprenant sa respiration, elle ferme les yeux et essaye de se calmer. Allez, il a sûrement glissé parce que je l’ai frôlé en fouillant la salle. Rien de grave. Je suis seule ici. Je ne suis pas en danger. En rouvrant les yeux, quelque chose attire son regard. Sur le mur contre lequel le tableau était posé, elle remarque un trou circulaire d’environ 1 mètre de diamètre. On dirait l’entrée de ces grands toboggans qu’on trouve dans les parcs aquatiques. Liz s’en approche. A la lumière de sa frontale, elle distingue un tuyau qui s’enfonce dans le mur en serpentant, décrivant un coude. On dirait que ça descend, mais vers où ? On est au rez-de-chaussée et je ne crois pas qu'il y a de parking sous-terrain... Et puis un toboggan pour aller dans le parking ? Bizarre. D'un autre côté, c’est pour ça que je suis venue ici, non ? C’est pour... découvrir des trucs. Ça doit forcément ressortir quelque part. En ignorant sa raison qui lui hurle de rebrousser chemin, son imagination qui lui projette tout ce qui a pu transiter dans ce tuyau, elle agrippe le rebord du toboggan, y jette ses jambes, et se laisse glisser en avant. La descente dure un temps qui lui paraît anormalement long. Le tunnel l’embarque à gauche, puis à droite, décrivant un grand serpent qui la secoue un peu. La pente s’incline petit à petit, passant d’une inclinaison presque horizontale à bientôt 45°. Les parois, sèches, frottent sur sa peau. Elle essaye de s’agripper mais, emportée par son élan, elle n’arrive pas à s’arrêter. Après ce qui lui semble être des dizaines de virages, une faible lumière apparaît au bout, et le toboggan se termine. Il la recrache et elle tombe dans un bassin, parvenant in extremis à se boucher le nez. Ah non putain. Ah c’est dégueu. Je savais que c’était une connerie. Et merde. ...Les yeux fermés, elle nage vers la surface et émerge. Elle se passe une main sur le visage avant de regarder autour d’elle. En ouvrant les yeux, elle est éblouie par ce qui l’entoure et doit les plisser, réduisant son champ de vision à une fine fente. Faut que je sorte de cette eau dégueu avant de chopper une maladie. C’est crado... Attends, hein ? Elle se trouve dans une pièce immense, plus grande encore que la piscine à l'étage, et couverte de carrelage blanc de haut en bas, en passant par les murs. Des néons quadrillent le plafond à intervalles réguliers et baignent la salle dans une lumière étincellante, stérile. Le bassin dans lequel elle flotte est un petit carré à peine plus large qu’un pédiluve, mais qui semble s’étendre à plusieurs mètres de profondeur. Elle attrape le rebord et se hisse hors de l’eau. Oh putain ma frontale. Elle décroche sa frontale, appuie plusieurs fois sur le bouton mais rien ne se passe. Elle ouvre sa sacoche. Ah bah mon téléphone a pris l’eau aussi. Au revoir, petits appareils, je vous aimais bien. Le bandage est trempé. Ma barre de céréales est sous vide donc c’est peut-être comestible mais franchement, je ne suis pas convaincue de l’étanchéité du bazar. Au moins l’eau a l’air... propre ? Elle est presque transparente, c’est quoi ce délire. Et ça sent tellement fort le chlore, wow. C’est profond ce machin, j’en vois même pas le fond. ... Elle attrape un des bâtonnets qu’elle a récupérés plus tôt, le craque entre ses mains et le secoue. Il commence à luire d’une couleur violacée. Elle le jette dans le bassin, et il sombre. Petit à petit, sa lueur s’atténue et bientôt il disparaît dans l’obscurité. Ok c’est profond, genre PROFOND profond. Je vois même plus le glowstick. Elle se retourne et regarde autour d’elle. En hauteur, d’autres toboggans serpentent d’un mur à l’autre, amenant un peu de couleur contre les néons blanchâtres. Rouge, bleu, vert, ils sortent du mur d’un côté de la pièce, se croisent, s'entremêlent comme des spaghettis et filent vers le mur opposé. Au sol, un autre bassin couvre la pièce, joignant les deux murs opposés. Comme celui dans lequel elle a atterri, la lumière s’étouffe dans le bassin et Liz n’en voit pas le fond. La surface de l’eau est plate, immobile. C’est quoi cet endroit ? Ils avaient construit une piscine bunker en cas de guerre ou quoi ? Et pourquoi il y a de la lumière ici ? Ça a l’air d’être bien entretenu, l’eau est nickel. Il y a forcément quelqu’un qui s’en occupe. Au fond de la pièce, une embouchure se dessine dans le mur et donne sur un couloir. De toute façon je ne peux pas remonter par le toboggan, c’est beaucoup trop abrupt. Autant avancer par là-bas, il y aura sûrement un escalier ou quelque chose. Par contre, ils ont construit ça avant d’avoir des consignes de sécurité ou quoi ? Il n’y a pas de rebord sur les côtés de la piscine ? Se glissant dans le grand bain, elle nage pour rejoindre l’autre bout. Fade. Au moins, l’eau est plutôt bonne. C’est chauffé ? Elle rejoint l’autre rive, se hisse à nouveau sur le sol carrelé. Ses mouvements de brasse ont brisé la surface calme de l’eau, et les reflets des néons dansent au plafond comme un filet de lumière. Le couloir s’étend devant elle sur une dizaine de mètres avant de tourner à droite. Liz s’y engage. Après le tournant, un autre bassin se présente, à peine profond d’un demi-mètre. Au fond, les carreaux blancs sont remplacés par une mosaïque de couleur qui ne semble pas présenter de motif clair. Un ensemble de faïences bariolées qui se mêlent sans ordre ni structure. Il s’étend sur quelques mètres, après quoi le couloir prend un autre tournant. C’est un pédiluve pour géant ou quoi ? Normalement tu fais 2-3 pas et ça suffit. Pas besoin de marcher dedans pendant des mètres. Elle s’y engage, et l’eau lui arrive un peu au-dessus du genou. Attends, si c’est allumé c’est qu’il doit y avoir quelqu’un, non ? — Il y a quelqu’un ? Eh oh ! Bientôt. Il faut l’assaisonner.Liz avance péniblement dans l’eau chlorée et ses mouvements secouent petit à petit la surface. Les vagues s’écrasent contre les murs dans un léger clapotis qui vient briser le silence. Le couloir donne sur une pièce carrée ressemblant à un vestiaire. Elle baigne dans l’eau. Des grands bancs en bois longent les murs, vissés au sol. Un casier métallique unique trône au milieu de la pièce. Sur sa porte, une étiquette blanche. La mosaïque prend fin à l’entrée du vestiaire, pour laisser place au même carrelage blanc qui tapisse les lieux. Un néon au plafond semble dysfonctionner, clignotant par intermittence et laissant s’échapper des petits “cling”. 3 autres embouchures ouvrent la pièce sur autant d’issues. À gauche, elle aperçoit une douche. À droite, une pièce qui est plongée dans l’obscurité. Devant elle, un autre couloir. C’est quoi ce bordel. Déjà pourquoi tout est à moitié sous la flotte. Et pourquoi c’est si chloré, c’est en train de me monter à la tête cette odeur. Pourquoi j’ai des frissons comme ça ? Une horloge accrochée au mur émet un claquement à chaque seconde. Deux aiguilles arborant des symboles de soleil et de lune pointent vers 9h25. Elle regarde sa montre. Heureusement qu’elle est étanche. 9h25 ? C’est marrant qu’elle tourne toujours cette horloge, mais il s'agirait de la mettre à l'heure. Je suis rentrée vers minuit mais... Sa montre indique 00h45. Elle attend quelques secondes et observe la trotteuse qui vibre. Elle est pétée ? Pourquoi la trotteuse avance et recule chaque seconde ? — Liz, c’est toi ? Elle répond par un cri de surprise en sursautant. La voix semblait provenir de la pièce sans lumière. Cette voix c’est... C’est Carla ? — Qui parle ? Carla, hein ?— C’est Carla ! Viens voir, il y a une piscine ici avec des bouées et tout ! Il y même des bains à remous ! Qu’est-ce qu’elle fout ici ? Elle est venue avant moi ? Non attends, il y a un truc qui cloche. Oh putain de merde c’est quoi ça. — Comment t’es arrivée ici ? Ça fait longtemps ? Je t’ai attendue dehors tu sais, mais tu ne répondais pas à mon message. — Euh oui je n’avais plus de réseau, je crois. Peu importe, Liz ! Viens voir ! Allez, viens voir. Ouais. Liz. Pas à moi, “Carla”. Je crois que la dernière fois que tu m’as appelé comme ça, c’était quand on avait 6 ans. — Depuis quand tu m’appelles Liz ? C’est encore meilleur quand c’est difficile. Il y a quelque chose qui cloche vraiment. Cette voix ressemble à celle de Carla mais... J’ai des frissons qui me remontent le long de la colonne vertébrale. J’ai la chair de poule. "Liz". Si c’était vraiment Carla, elle aurait dit Lizette. Ou Lizbeth, si elle voulait me provoquer. Elle sait que je déteste ce prénom. Sur la porte du casier, l’étiquette en papier laisse apparaître le mot Lizbeth, comme s’il avait été écrit au crayon par un enfant. Ah. C’était Lizbeth. Ça aurait été bien que tu me le dises plus tôt, tu sais ? Liz ressaisis-toi. C’est pas Carla. C’est pas possible. T’as rien à foutre ici. Il faut que tu te barres Liz. Mais putain j’arrive pas à bouger mes jambes. Je tremble. Dans l’autre pièce, l’eau commence à s’agiter. Un bruit de vaguelettes résonne contre les murs lisses. Quelqu’un avance dans l’eau. La gorge de Liz est nouée et sa respiration s’accélère. Les yeux grands ouverts, elle s’aperçoit que son nom est apparu sur le casier et crie à nouveau. Allez putain REPRENDS-TOI ! Elle finit par s’arracher à sa tétanie, et se tourne vers la sortie en face d’elle, derrière le casier. Gênée par l’eau, ses pas sont lents et difficiles. Comme du sel. Ça va être délicieux.Liz avance tant bien que mal vers la sortie, et s’engage dans le couloir. Derrière elle, un autre bruit continue de résonner contre les murs. Le couloir décrit un autre angle et le bassin arrive à un rebord. Enfin sortie de la pataugeoire, elle se met à courir aussi vite que possible. Devant elle, le carrelage s’étend sur des mètres et des mètres, presque à perte de vue. Le sol est légèrement incliné, comme si elle remontait vers la surface. Ses pas résonnent contre les murs, si bien qu’elle n’entend plus les échos du vestiaire. Ce ... truc est toujours là ? Peu importe. PEU IMPORTE. J’ai pas le temps de regarder. Je veux pas regarder. Putain c’est quoi ce truc ! Elle se rapproche du fond du couloir, un picotement dans sa poitrine menace un point de côté. Me dit pas que c’est un cul-de-sac. Une fois arrivée à quelques mètres, elle finit par se rendre compte que contrairement à ce qu’elle imaginait, l’allée ne serpente pas dans une autre pièce. Au bout du chemin, seulement un mur. Devant, un autre bassin d’à peine 1 mètre de large l’attend. Comme celui dans lequel elle est arrivée par le toboggan. Celui-ci aussi semble s’étendre infiniment vers le bas et elle n’en voit pas le fond. Cependant, à 2 mètres de la surface, elle arrive à distinguer à quelque chose qui ressemble à un tunnel et qui paraît continuer d’avancer. Qui semble l’inviter. Quoi, faut passer sous l’eau ? Qui a construit cet endroit ?! Elle se retourne, et regarde enfin derrière elle. Le couloir est toujours vide, mais les reflets qui dansent sur les murs lui font bientôt comprendre que de l’eau commence à couler et à remonter la petite pente. C’est le bassin du vestiaire qui déborde ? Ou c’est cette... chose qui se fait passer pour Carla ? Je ne peux pas attendre. Je ne peux pas retourner en arrière non plus. J’espère que ça ressort directement de l’autre côté. Oh oui ça va ressortir, ne t’inquiète pas.Liz plonge dans l’eau et nage vers l’embouchure. Elle ouvre les yeux, et arriver à deviner l’encadrement du tunnel sous-marin. Le chlore la pique, et elle voit trouble. Se glissant à l’intérieur, elle nage du mieux qu’elle peut en avant. Le tunnel est serré et elle ne peut pas effectuer de grands mouvements, alors elle pousse sur les murs avec ses mains et ses pieds. Elle a du mal à en estimer la longueur. Peut-être quelques mètres à peine. Je n’ai pas beaucoup de souffle. Quelle idée de merde. Elle continue de se glisser. Les secondes semblent s’étirer, le temps paraît infini. Elle ferme ses yeux, qui lui font trop mal. C’est trop long. Je ne vais pas arriver au bout. J'ai l'impression que c'est de plus en plus étroit. Sa poitrine se contracte. Tout son corps la supplie de respirer, de prendre une nouvelle bouffée d’air. Son cerveau est en panique. Allez Liz. ALLEZ. Elle rouvre les yeux, et aperçoit le mur en face. Le tunnel s’ouvre sur une remontée verticale, vers la surface. Elle s’y engage, et juste avant d’émerger, elle inspire par réflexe. Une gorgée d’eau lui empli les poumons. En suffoquant, Liz sort la tête de l'eau et s’agrippe au rebord. Elle tousse et recrache. Tu ne peux pas tout recracher. Sors de l’eau. Faut que je sorte de l’eau. En ménageant le peu de forces qui lui reste, Liz se hisse sur le rebord et avance à 4 pattes. Elle crache, encore. J’ai envie de vomir. Le tunnel donne sur une pièce carrée exigüe qui lui laisse à peine assez de place pour écarter les bras. Le carrelage blanc recouvre les parois et un unique néon inonde la pièce. Sur l’un des murs se trouve une porte, surmontée un panneau vert clignotant, représentant un homme avec une flèche. Une sortie ? Je suis sauvée. Putain je vais pouvoir me barrer d’ici. C’est trop tard pour elle. Tu penses pouvoir la sauver ? Après avoir calmé sa toux, Liz parvient à se relever. Derrière elle, l’eau du bassin du tunnel s’agite. Elle s’approche de la porte métallique, blanche comme le reste de la pièce. Comme tout le reste. Propre. Elle tend la main mais s’aperçoit que la porte n’a pas de poignée. Hein ? C’est trop tard. Derrière elle, un bruit de bulle qui éclate à la surface la fait sursauter. Elle se retourne et voit l’eau qui commence à monter, qui déborde et qui recouvre petit à petit le sol de la pièce. Putain comment ça s’ouvre cette porte ? Pourquoi il n’y a pas de poignée ? Il y a un bouton quelque part ? Les murs sont tous lisses. Il n’y a rien nulle part. Tout est juste...blanc. Elle essaye de glisser ses ongles dans l’encadrement de la porte et de tirer, mais rien n’y fait. Tu te crois capable de l’aider ? Elle va se noyer, tu sais ? Je vais le noyer. L’eau continue de monter, recouvrant bientôt les pieds de Liz. Oh putain s’il vous plaît. N’importe qui. — A L’AIDE ! IL Y A QUELQU’UN ? JE SUIS COINCÉE DERRIÈRE LA PORTE. Je vous en supplie. Alors ? Tu ne veux pas l’aider ? Tu veux la voir se noyer ? De plus en plus haute, l’eau arrive bientôt à son bassin. Liz ressent comme une étreinte chaleureuse. Elle n’est plus à la même température que lorsqu’elle nageait. Elle chauffe. Tu savais que quand les crabes se font ébouillanter, ils mangent les oignons autour d’eux dans la casserole ? Ils paniquent et leur seul réflexe est de se nourrir, parce que ça leur fait du bien. Je me demande si elle va faire de même avec sa barre de céréales. Des volutes de vapeur flottent à la surface de l’eau, baignant la pièce dans une atmosphère de sauna. Des gouttelettes de sueur dégoulinent sur son front. J’ai trop chaud. Je ne vais pas l’ébouillanter. Je vais faire pire.Le panneau au-dessus de la porte clignote. Il manque du texte à ce panneau, non ? Que penses-tu de TIXE ? Personne ne sait que je suis là. À part Carla. Ils ne me retrouveront jamais ici. Putain je vais mourir. Je vais vraiment mourir. Je veux pas mourir. Pas noyée. Par pitié. L’eau chauffe encore ou quoi ? J’ai l’impression d’être dans un bain. J’adore la panique. La peur. C’est comme du sel. Liz se met à griffer la porte. Elle essaye de la pousser, tambourine dessus avec ses poings. Elle tente à nouveau de glisser ses ongles dans l’interstice et de tirer. Un ongle s’arrache et elle crie de douleur en le regardant tomber dans l’eau. Une goutte de sang le suit, et se mélange avec l’eau. Quel délice. Le niveau de l’eau arrive à sa poitrine, à ses épaules. Bientôt, elle doit se tenir sur la pointe des pieds pour garder la tête à flot et respirer. L’air chaud et humide rend la respiration difficile. Elle a l’impression de suffoquer. Tu ne veux toujours pas l’aider ? Pourtant, c’est toi qui l’as amené ici. Tu continues de la regarder souffrir. C’est à toi de dicter la suite. Allez. Pense au panneau. Imagine-le. Il manque quelque chose à la porte. Imagine que l’histoire se passe différemment. Regarde, je t’aide. TIXE Liz flotte dans l’eau, qui continue de monter. Bientôt, les quelques centimètres qui la séparent du plafond seront aussi inondés. Elle incline sa tête en arrière, respirant les dernières bouffées d’air qui restent. Des larmes coulent sur ses joues. Je vous en supplie. N’importe qui, n’importe quel dieu. Je ne suis pas trop allé à la messe, je suis désolée. Je ne veux pas mourir comme ça. Je ne veux pas mourir tout court. Si quelqu’un m’entend. Aidez-moi. Poussée contre le plafond, elle prend une dernière inspiration avec d’être complètement submergée. Ce n’est plus qu’une question de secondes. Elle va finir par inspirer. Je vais pouvoir rentrer dans son corps. Prendre le contrôle. Tout ça parce que tu n’as rien fait. Après quelques instants, Liz recrache sa dernière bouffée d’air. Les bulles s’agglutinent au plafond et dans un réflexe de survie, elle prend une autre inspiration. Ses poumons se remplissent d’eau, elle suffoque, elle essaye de tousser. Elle ne voit plus rien. Les sons s’étouffent. Quel délice.

#4 - Symphonie

#4 - Symphonie

C'est la semaine 3 du challenge, on s'accroche et c'est parti. Pour cette semaine, le menu proposé était : Thème 1 : Symphonie Thème 2 : Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Thème 3 : 🏈·🪙·🐸·🖌Contrainte : Uniquement des dialogues J'ai pris le thème 1 parce que les autres ne me parlaient pas de fou. La contrainte c'est complicado, mais c'est cool ça m'a obligé à tordre un peu comment je racontais mon truc. Musique d'ambiance : Merry-Go-Round of Life – Joe Hisashi #4 - Symphonie — Et voilà, tout ça fait qu’en ce moment, bah je me fais un peu chier dans ma vie quoi. J’ai l’impression de tourner en rond dans mon bocal, que tous les jours se ressemblent et de voir encore et encore les mêmes paysages. J’ai même plus cette petite étincelle le matin quand je me réveille, se plaignit Maxence. — Tant que ça ? Pourtant avec Lucille ça se passe bien, non ? — Ouais, ça se passe au top même. On va acheter ensemble d’ailleurs, je sais plus si je t’ai dit. On a signé pour un appart sympa vers le canal Saint-Martin. Elle va pouvoir aller claquer le compte joint dans des concept stores et nous ramener des vases moches et des bougies avec des descriptions mystiques genre “linge propre”. Je suis aux anges, répondit-il en riant. — Et toi tu vas t’empresser de claquer le reste dans les bars au moindre match de foot, lui répondit Sébastien. Du coup ça va, tu peux pas t’en plaindre. — Le foot j’y vais plus trop depuis qu’on est à Paris. J’ai plus le temps, en fait. Entre le boulot, le métro et le temps que je veux passer avec Lucille, je galère un peu à ranger les potes là-dedans. — Vous voulez reprendre quelque chose ? demanda un serveur. — Euh... ouais, deux pintes s’il te plaît, la même, et un bol de frites, répondit machinalement Maxence. T’as encore un peu de temps hein ? C’est ma tournée. — Je suis pas pressé t’inquiète, indiqua Sébastien. — Je vous amène ça tout de suite. — Mais du coup c’est peut-être pour ça que tu te fais chier, non ? J’en sais rien, ça me paraît chelou que tu laisses tomber le foot comme ça alors que ça fait 10 ans que t’essaye de me traîner au bar un soir de match, continua-t-il. Ça te manque même pas un petit peu ? — Ouais mais mec, si je vais au match, je la laisse toute seule à l’appart. C’est nul pour elle. — Arrête-toi un peu oh, c’est une grande hein. Elle sait s’occuper toute seule. Ça se trouve, elle aussi elle a envie d’avoir des soirées pour elle. C’est hyper important d’avoir son temps pour soi, sinon tu ne vis que pour les autres. — Ah ça y est, c’est la pinte de trop pour le Seb et il repart dans ses grands discours, ironisa Maxence en levant les mains. Je devrais peut-être annuler la commande avant que tu me psychanalyse. — Non mais Max, écoute ! T’as déjà vu un orchestre jouer une symphonie ? C’est ouf la puissance que ça dégage. La vie c’est pareil, frère. C’est comme ton petit orchestre à toi, qui joue ta propre symphonie. Au début, il n’y a que ta famille sur scène parce que t’es un bébé amorphe qui ne peux pas survivre sans eux. Tes parents, ta fratrie, ils ont le rôle des premiers violons. Et puis après tu grandis, tu vas à l’école, tu rencontres des potes. Tu découvres l’amitié, tu les à côté de tes violons, peut-être dans les bois. Un groupe d’altos de l’école primaire, un violoncelle que t’as rencontré au collège et qui est resté en contact. — Les deux pintes pour les messieurs, et les frites. — Merci, et du coup je disais, tu rajoutes tes instruments petit à petit. — Ouais ça j’avais compris, j’attends de voir où tu veux en venir. — Tes potes du foot, c’est les cuivres vu le boucan qu’ils font. Je te jure quand ils sont là, on est au courant, continua Sébastien en riant. Mais c’est important, ils rajoutent du corps au reste de la musique. — Puchin elles chont dégjeulach les fchitch, coupa Maxence. — Parle pas la bouche pleine, gros porc va. — Je disais, putain elles sont dégueulasses les frites. Fades et molles. — Ah, bon. Bref et après t’y rajoute des percussions. Des potes avec qui tu sors et tu fais la fête. Moi peut-être. Tu me vois plutôt grosse caisse ou cymbale ? Non, tu sais quoi en fait ne répond pas. C’est les instruments qui te secouent un peu la cage thoracique et qui te font vibrer. Dans un moment d’égarement tu vas peut-être rajouter un triangle, qui viendra jouer sa note de temps à autre. Pas indispensable, mais pas non plus sans intérêt. Juste un peu chiant quoi. — C’est marrant, Lulu je la vois pas dans ce genre d’instruments. Peut-être un piano, repris Maxence. — Ouais voilà ! Le piano ça va à côté des violons, et il joue quasiment tout le temps. Il est présent tout le long de ta symphonie. Tu vois comment ça fonctionne, une symphonie ? Je te la fais courte, parce qu’on s’en fout un peu, mais en gros il y a des mouvements. C’est un peu comme les chapitres d’un gros bouquin. — Excusez-moi les garçons, vous avez un briquet ? interrompit une jeune femme à la table voisine. — Non désolé meuf, j’ai arrêté, répondit Sébastien. — Je crois que la dernière fois que j’ai lu un livre, ça remonte au lycée, les vieux trucs pour le bac de Français. — Ok, euh, mauvaise analogie du coup. Vois plutôt ça comme des épisodes d’une série. Un coup, c’est le tour des violons de faire un solo. Le coup d’après, ils sont accompagnés des bois. Et le mouvement d’après sera plutôt dirigé par les percussions, et les cuivres se joindront plus tard. Ou l’inverse, c’est pas important. Il y a tout un rythme, plein de nuances. Des temps calmes, des moments plus intenses. Des instruments qui jouent ensemble pendant un temps, puis ils se fondent dans le décor et disparaissent un peu de ta vie. Peut-être qu’ils reviendront plus tard, peut-être pas. — Et des fois c’est mon anniversaire, et tous les instruments jouent en même temps. Sauf le triangle, parce que ça aurait été trop bizarre de la présenter au reste. T’es sûr que c’est vraiment de la bière dans ces verres ? — En général c’est plutôt le grand final où tout le monde joue en même temps, mais fait les choses à ta sauce. Tout ça pour dire que c’est à toi de le construire ton orchestre. C’est à toi de rédiger ta propre symphonie, continua Sébastien. — Et je suis qui là-dedans ? — En théorie, le chef d’orchestre. Là, j’ai plutôt l’impression que t’es devenu un spectateur et que tu te contentes de regarder ta vie t’arriver. Tu t’es perdu dans les symphonies des autres. Tu veux être là pour eux, mais t’oublie d’être là pour toi. Si tu te fais chier, peut-être qu’il manque un truc dans ta musique. Une symphonie, c’est un ensemble de voix. Peut-être que le mouvement actuel dure depuis trop longtemps, ou alors qu’il ne sonne plus très juste. Si c’est dissonant pour toi c’est parce que tu dois probablement virer une clarinette. Ou rajouter un hautbois. Ou que le gong, c’était superflu et c’est beaucoup trop fort. C’est dommage, ça fait longtemps que les cuivres sont sur scène en silence. Reprends ta place sur la scène mon gâté, et s’il n’y a plus de place pour toi, crée-la. Pousse les autres. C’est ta scène, ton orchestre, et ta symphonie. Vis au rythme de ton propre tambour. — Mais je crois que ma vie elle est bien comme ça, vraiment. J’ai mon taf, ma meuf. C’est confort. Je vois la vie des autres, franchement ça me fais pas envie, tu sais ? Même la tienne en vrai, t’es toujours en train de courir à gauche à droite, t’as pas de racines. A moitié dans la galère. No offense hein, mais moi je peux pas. J’ai besoin de stabilité. — Ouais mais c’est ma vie à moi ça, et elle me convient. J’aime bien vivre chaque jour comme il vient. Peut-être que demain je vais pouvoir jouer un concert dans un bar miteux, et je vais récupérer cent balles. Peut-être pas, et je vais bouffer des pâtes pour attendre la prochaine rentrée d’argent. C’est pas pour tout le monde, mais moi ça me convient. J’ai mon temps pour moi, du temps pour les potes, je respire. Plus que ça même, je vibre. — Peut-être. Faut que j’y réfléchisse je crois, mais c’est pas complètement perché ce que tu dis. Faudrait que j’en parle avec Lucille, je me demande si elle se sent étouffer aussi mais qu’elle n’ose pas m’en parler. T’en prendra une autre ? — Ce serait mal me connaître de penser que je refuserai, mon Maxou. Allez souris un peu, la vie est belle mec.

Pourquoi ce blog et mon process pour le moment

Pourquoi ce blog et mon process pour le moment

Bon ça fait 2 fois que je le tease, il faut bien que je fasse un petit billet (mdr ce mot) sur le Bradbury Challenge, sur ce blog dans son ensemble, toutes ces nouvelles et pourquoi tout ce tintamarre. Je pense que c'est aussi l'occasion pour moi de mettre mon """process""" (avec plein de guillemets) à l'écrit quelque part, ça me permettra de voir son évolution dans les semaines/mois à venir. ​ Ça fait des années que ça me titille de me lancer là-dedans sans vraiment oser. J'ai toujours trouvé une bonne excuse, une bonne raison de ne pas le faire. Je ne sais pas structurer un scénario. Je ne sais pas créer un personnage convaincant. Je n'ai pas le temps. Je n'ai pas le vocabulaire nécessaire. Je pars trop dans mes délires et je ne peux pas embarquer mes lecteurs avec moi. J'ai une approche trop "facile" et directe. Je ne sais pas écrire une description. Je parle n'importe comment et je sais même pas conjuguer des participes passés, alors comment écrire un truc convenable. En vrai, la peur c'est super facile de la contrecarrer avec des bonnes excuses bien pratiques. Mais je sais pas, au fond de moi j'ai toujours eu plein d'histoires dans ma tête, des mondes fantastiques, des aventures qui me permettent de m'évader, des personnages que j'admire. Peut-être aussi des projections, autant de ma vision de la vie que des leçons que j'en ai tiré. Et en fait ça fait beaucoup de bien de les sortir de la caboche, de les écrire quelque part. Peut-être qu'en fait, je devrais les partager même si c'est pas ouf. Peut-être que ça parlera à quelqu'un. Peut-être que moi aussi, un jour, j'écrirai quelque chose qui fera vibrer quelqu'un d'autre comme tant de médias m'ont fait vibrer. Je crois que mon rêve c'est d'un jour écrire quelque chose qui marquera quelqu'un autant que certaines oeuvres m'ont marqué moi. Le genre d'oeuvre un peu niche, pas forcément incroyable mais pas nul non plus, juste le genre de texte que t'avais besoin de lire à ce moment-là dans ta vie. J'en ai des exemples plein la tête. Une réplique d'un film qui apportait une réponse à une question que je me posais sans le réaliser. Un monologue qui va complètement à l'encontre de ma vision du monde, et pourtant qui est bourré de sens. Une cinématique d'un jeu vidéo qui me marque parce qu'elle est tellement empreinte d'émotion que j'en pleure, alors que je voulais juste tuer des monstres. Du coup autant essayer, et au pire c'est nul. ​ J'en ai parlé à droite à gauche, j'ai cherché de la motivation auprès des gens que je croisais, auprès d'amis, auprès de mes proches. C'est très gênant, en fait, de dire que tu veux te lancer dans un truc un peu artistique. Beaucoup artistique. Mais c'est aussi l'intérêt d'en parler autour de soi. À un moment, quelqu'un va te dire "Ah ouais trop cool, c'est stylé de fou" ou "Ouah mais grave, tu me feras lire hein ?" et ça suffit. En tout cas moi ça m'a suffit à me lancer. ​ ​ Le Bradbury Challenge finalement, why not ? Encore mieux avec des suggestions toutes les semaines que je tire d'ici https://steady.page/fr/nouvelles-corail/posts​ Et double super avec quelqu'un qui se lance avec moi 💖. Les nouvelles c'est pas forcément ma tasse de thé, mais c'est la bonne excuse. C'est pas trop long, je peux tester plein de genres, de points de vue, de temporalité. Forcément je vais trouver quelque chose qui me parle à un moment, et au pire je me serais exprimé et j'aurais tenté. C'est aussi pas mal si je ne suis pas trop fier du rendu. Cette semaine c'est pourri ce que j'ai fait, bah la semaine prochaine peut-être que je serais plus inspiré. Comme diraient les Go Muscu, c'est la régularité qui finit par payer (bon je vais aussi prendre des cours je pense). ​ Le concept est simple, c'est d'écrire une nouvelle par semaine, et avec le blog sus-cité j'ai des anti-sèches en cas de panne d'inspiration. ​ ​ 🎻Les violons s'arrêtent🎻 ☠️Début des spoilers sur les 3 premières nouvelles postées, si jamais vous voulez les lire sans divulgâche allez-vous-en☠️ Pour mes deux premières nouvelles, j'ai un peu écrit ça à l'instinct. Le concept initial me vient à un moment aléatoire quand je rêvasse, et après je tire sur le fil. Ce serait marrant si le monstre qui se cache sous le lit du gosse, en fait il le bouffe pas. Ah et puis ça peut être sympa de tirer un peu sur l'horreur. Ca fait peur d'oublier des détails de son passé, la voix de ses proches. Est-ce que ça se relie pas avec l'amour perdu ça ? Ah tiens le thème de l'accident ça marche bien là-dedans. (Note pour la DGSI : aucun de mes ex n'est mort à ma connaissance, et si c'est le cas j'y suis pour rien). ​ J'ai gambergé longtemps (longtemps = 2 jours max dans la startup nation) sur ces idées, tout dans ma tête, en trouvant des scènes clés et une structure approximative. Peut-être une phrase clé. Le rythme, ça se travaille après. Ou pas, et tant pis. Ce qui m'aide bien, c'est d'aller marcher et d'écouter des musiques "dans le thème". Et puis après j'ai fait un premier jet (peut-être que ça me prend 2-3 heures), que j'ai retravaillé le lendemain après avoir pris un peu de recul (allez une heure ou deux). En écrivant, je réécoutais les mêmes musiques qui m'ont inspiré des scènes ou des moments clés. J'y injecte un peu de moi-même, je suis pas bien vieux et j'ai pas beaucoup d'expérience de la vie mais j'ai mon avis et mon vécu quand même, et ça me permet d'ancrer mes foutaises dans la réalité. ​ Pour la troisième nouvelle, je me suis un peu emballé parce que mon idée allait beaucoup dans le sens de ce que j'adore lire. Ce serait trop cool d'avoir une histoire à base de magiciens qui canalisent les éléments dans leurs épées. Ah encore mieux, des sorcières, et puis je peux y intégrer plein d'autres thèmes qui tirent vers l'occulte genre le tarot, des familiers … des corbeaux c'est bien, peut-être même les potions ? Ca va faire beaucoup. Mais il va falloir un combat épique, j'aimerai bien écrire une scène de combat, je crois. C'est quoi les thèmes déjà ? Ah oui, promontoire c'est pas mal ça, avec la falaise et tout ça colle bien au côté dramatique. Oh puis attends, pourquoi juste des épées ? Je crois que j'ai trop en tête les Mystic Knights de Final Fantasy, je devrais aller plus loin. Ce serait trop cool d'y intégrer des éléments de danse de l'épée ou de ballet. Quoi d'autre ? Ah oui, Qiyana de League of Legends ça colle bien. Bon peut-être pas, son arme c'est un hula hoop c'est too much. Mais les faucilles à chaine, ça c'est dramatique. Et cool. Peut-être une transformation comme dans les Winx ? Non c'est un peu trop, ça. Merde il me faut des noms de personnages, est-ce que je pousse le symbolisme et je vais chercher des noms de déesse ? (J'ai découvert qu'il existe des divinités basques d'une part, et que dans les divinités celtiques on peut trouver une déesse des truies, pour info). J'ai senti que je partais un peu en live, alors j'ai voulu me laisser tenter par quelque chose de plus complexe mais plus strucuré. Je me suis fait un squelette, un brouillon de structure pour pas oublier un petit en chemin. Notion, mon ami de toujours, propose plein de templates donc j'ai pris le premier template de storyboarding que j'ai trouvé et c'est tipar. Un pitch, une ébauche du scénario dans ses grandes lignes et surtout un moodboard avec des images. Des personnages que j'aime bien et qui collent à ce que j'imagine, un paysage qui reflète comment j'imagine la scène.Et après j'ai écrit le "vrai" script avec mon brouillon sous les yeux, puis je l'ai retravaillé. Je peux sûrement beaucoup m'améliorer en apprenant à enlever des passages, mais je crois que j'aurais aussi pu m'épancher sur le concept pendant des pages et des pages. ​ En fait ce que j'en retiens, c'est que j'ai kiffé écrire tout ça, et que du coup, pourquoi pas continuer ? ​ [[Suite à ce storytelling absolument captivant, l'auteur a décidé d'ajouter une des musiques d'ambiance qu'il écoutait en écrivant aux posts précédents, au cas où le lecteur voudrait une petite atmosphère surround]]

#3 - Élémentalames

#3 - Élémentalames

Le Bradbury Challenge continue dans sa deuxième semaine (encore 50) ✨ J'ai tiré des propositions de thème et des contraintes d'un autre blog ​ Ca m'aide beaucoup à trouver un nouvel angle d'approche et me pousser à explorer d'autres choses. Pour cette semaine, les propositions étaient les suivantes Thème 1 : Promontoire Thème 2 : Attention les yeux ! Thème 3 : 🌻·🦮·📸·🦎Contrainte : Une phrase qui revient en boucle J'ai pris le thème 1 et j'ai cherché une piste. Après avoir trouvé un sujet un peu large qui me chauffait (et un peu moins dépressif que la semaine dernière parce que ça va 2 secondes), je suis un peu parti à plein balle et finalement j'ai eu beaucoup d'idées, de petits trucs à ajouter en plus. In fine, ça fait un gros gros pavé mais j'ai bien aimé faire quelque chose de plus complexe. Ca fait peut-être beaucoup d'ingrédients dans la soupe, mais bon faut bien que je trouve mes marques🤷🏻‍♂️ Musique d'ambiance : Born of a Star - Izar #3 - Élémentalames Mari se tenait devant la porte qui donnait sur le bureau de la matriarche. Un soupçon de stress lui pinçait le cœur, érodant sa confiance à petit feu. Sa sœur jumelle, Natae, était adossée au mur. Les pierres blanches du sol lui semblaient si froides sous ses pieds nus, si sèches, elles qui étaient habituellement emplies de vie. Les autres sœurs du couvent s’étaient retirées dans leurs quartiers, par respect pour les deux jumelles.  Demain, elles auraient toutes deux 18 ans. Un jour important pour la plupart des adolescentes, mais d’autant plus pour les deux jeunes Élémentalames. Depuis des générations, ce clan de sorcières s’était coupé du reste du monde afin de se retrancher sur leur petite île. Au large de la côte Basque, elles vivaient isolées dans les murs d’un ancien monastère devenu couvent. Toutes les mille lunes, un corbeau amenait en pleine nuit une paire de jumelles, tout juste nées. Toutes les mille lunes, ces jumelles grandissaient ensemble jusqu’au jour de leurs 18 ans, durant lequel elles menaient un duel à mort pour déterminer qui serait la prochaine matriarche.  La poignée de la porte grinça en tournant.  — Natae. Tu passeras la première, dit Hecate. — Dans l’équilibre et la précision, lui répondit Natae.  La plus grande des deux jumelles s’avança et pénétra dans le bureau en refermant la porte derrière elle. Le duel était une tradition aussi ancienne que le clan, et il était entouré d’une multitude d’étapes aussi normées qu’importantes. La première était le tirage du Tarot, effectué par la matriarche en vigueur, comme un dernier acte avant de passer le flambeau. Une seule carte était tirée, et l’arcane dicterait le destin de la sorcière. Ou l’absence de destin.  Le temps semblait s’allonger à chaque instant, et Mari trépignait de plus en plus. Elle se rapprocha d’une fenêtre, taillée à même les murs. Le soleil couchant lui semblait mélancolique. Était-elle capable de vaincre sa sœur ? Elle s’était donnée corps et âme à son entraînement pendant ces longues années. Il lui était inacceptable d’échouer. La porte se rouvrit en un grincement, et Natae ressorti du bureau le visage grave.  — Mari. A ton tour. — Dans l’équilibre et la précision, répondit-elle machinalement.  Le bureau était rempli d’ingrédients divers et variés. Des livres jonchaient les étagères et le sol, comme autant de connaissances accumulées par des générations de sorcières recluses. Sur le mur, les armes maniées par les précédentes matriarches étaient accrochées, en souvenir de leur sagesse. Toutes différentes, on y trouvait autant des sabres que des dagues. Leur seul point commun était qu’elles avaient toute une lame.  Mari s’assis, et Hecate pris place en face d’elle. Les longs cheveux frisés de la matriarche lui tombaient sur les épaules en une cascade de noir et de blanc. Ses yeux perçants étaient rivés sur les 22 cartes disposées face cachée sur la table. Elle les ramassa et entrepris de les mélanger. Ses mains ridées qui trahissaient ses 98 ans faisaient preuve d’une habileté sans pareil. Elle les étala devant elle.  — Equilibre et précision, dit-elle solennellement en retournant la carte du milieu. — XXII – Le Monde, lit Mari.  Elle aurait juré voir les yeux de la matriarche scintiller un court instant, avant qu’elle ne reprenne le contrôle. La carte représentait une femme qui dansait, encerclée d’une guirlande de laurier. Un ange, un aigle, un lion et un taureau l’entouraient. Certaines sorcières estimaient que ces animaux représentaient les 4 suites du tarot. D’autres les considéraient comme une métaphore des 4 éléments.  — Un arcane prodigieux, ma chère. Le Monde représente l’accomplissement, la réussite. L’harmonie. La jeune fille laissa échapper un souffle qu’elle retenait sans s’en rendre compte.  ​ Après les chasses aux sorcières du Moyen-Âge, le clan avait fui la société pour se protéger. Elles avaient trouvé sur l'île un minerai jusqu’alors inconnu de leurs grimoires. Un matériau capable d’absorber les éléments environnants et de les plier à la volonté de quiconque le maniait. Au cours des générations, elles avaient appris à le raffiner, à le tailler, à le sculpter. Chaque sorcière en faisait une arme, de la forme de son choix, avec une lame forgée dans l’Élémentis. Ces armes leur permettait de canaliser la nature comme une force dévastatrice.  ​ ​ Le dîner s’était déroulé en silence comme l’exige la tradition, pour permettre aux futures duellistes de se recueillir dans leurs pensées. Mari sortit marcher autour du monastère. Elle avait besoin de respirer, de fouler les vallons herbeux pour une dernière fois, peut-être. S’asseyant sur un talus, elle serra sa tasse dans ses mains. L’infusion d’armoise laissait échapper des volutes de vapeur qui réchauffait son visage dans la fraîcheur de la nuit.  — Tu es encore sortie t’entraîner en cachette ? Je pense que c’est un peu tard pour ça, 18 ans ça aurait dû te suffire ma cocotte. — Natae... Non je ne m’entraînerai pas ce soir, lui répondit-elle avec un sourire. Je crois que j’ai besoin de me calmer. J’ai peur, je crois. — Parle pour toi !  Elle s’assit à son tour et porta une cigarette à sa bouche. En frottant ses ongles, une étincelle apparue qui devint bientôt une flammèche tremblotant sous la brise. Le tabac s’embrasa et elle tira une bouffée.  — T’en veux une ? — Pas ce soir. Je veux me préserver pour demain. Tu sais, ça va complètement défaire ton équilibre. — Équilibre. Précision. Et merde hein. Mais tant mieux pour toi, non ?  Mari regarda les ongles de sa sœur, parfaitement manucurés. Elle aussi avait refait son vernis au propre. À l'âge de 12 ans, elles avaient trouvé une méthode pour broyer de l’Élémentis en particules si fines qu’elles pouvaient le mélanger avec du vernis. Bien dosé, cela leur permettait de manier la nature du bout des doigts. C’était, bien entendu, moins efficace qu’une Élémentalame, mais ô combien plus pratique au quotidien.  Sa sœur pris une autre bouffée. Elle tendit la main et souffla dessus, la volute de fumée se transformant au contact de ses ongles en un dragon rugissant avant de disparaître.  — Tu sais ce que j’ai tiré ? — Natae je pense qu’il vaut mieux garder ça pour n... — XIII - La Mort, la coupa Natae. Mère Hecate m’a listé ce que ça signifiait, mais je pense que le nom est assez explicite comme ça. — Ah. Ah oui, c’est plutôt parlant.  Elle sorti la carte de sa poche et la regarda au clair de lune. Un personnage décharné, presque squelettique, portait une longue faux. Le sol était jonché de tombes, certaines vierges d’inscription, d’autres couronnées de fleurs, comme pour signifier que nul ne pouvait échapper à la finalité. Mari tendit la main pour attraper la carte, elle voulait l’observer de plus près, mais Natae s’empressa de la ranger.  Un silence de plomb couvrait la nuit. Elle ne pouvait pas vraiment lui révéler qu’elle avait eu un excellent tirage. Un poids disparu de sa poitrine, bientôt remplacé par de la culpabilité à l’idée de se réjouir du malheur de sa sœur. Les secondes s’étiraient en minutes, avant d’être interrompues par les coassements d’un corbeau qui revenait du continent. Il portait dans ses griffes un paquet bien emballé. De la nourriture, probablement. Ou des cigarettes. Peut-être même des journaux ?  — J’ai tué l’ambiance. On devrait faire la fête, non ? C’est super, on va s’entretuer pour une tradition stupide. Après tout, ce serait trop bête d’avoir deux matriarches. C’est pas comme si on était dix fois meilleures que les autres, hein. Autant en sacrifier une. Des générations qui s’enchaînent et aucune n’avait pensé à se faire du vernis à ongle utile. Super, on a mis de l’Élémentis sur les pierres du monastère pour enfermer le vent à l’intérieur et éviter les courants d’air. Génial. — La recherche de l’équilibre est avant tout l’acceptance de la simplicité. Vivre en harmonie avec son environnement. Diriger ses intentions avec précision.  Natae regardait sa sœur avec compassion.  — Tu feras une super matriarche tu sais. Tu as bien retenu les leçons qu’on nous a rabâché. Mais je reste d’avis que les mœurs doivent changer avec le temps. Cette tradition date de quoi, 500 ans ? Les temps ont changé. On pourrait sûrement revenir sur le continent. D’autres couvents existent, on le sait, alors pourquoi ne pas les rejoindre ? Pourquoi se contenter des corbeaux pour s’envoyer des lettres et des pommes de terre ? L’équilibre, ça pourrait aussi être l’union de nos forces. Fonctionner ensemble, comme un seul organisme. On pourrait reprendre ce qui nous appartient. — Non, hésita Mari, non je ne pense vraiment pas que ce soit une bonne idée. Les chasses aux sorcières ont uniquement cessé parce que nous avons quitté leur monde pour de bon. Tu sais comment c’est là-bas, ce n’est qu’un jeu de pouvoir instable qui menace d’exploser à la moindre étincelle. — Mais ils ne manient pas les éléments comme nous. — Leurs armes dépassent largement nos capacités, désormais. Peut-être qu’à l’époque, on aurait pu se battre quand ils se contentaient d’utiliser des lances et de nous mettre au bûcher. J’aurais aimé te voir manipuler l’excédent d’énergie qu’une bombe nucléaire peut produire. Tu es forte Natae, plus forte que toutes les sœurs de ce couvent, mais quand même. Et bien sûr, tu n’es pas plus forte que moi, dit-elle avec un clin d’œil.  Mari passa ses doigts dans les longs cheveux noir de geai de sa jumelle avec douceur. Elle allait lui manquer. Mais la tradition était ce qu’elle était. Elles s’étaient préparées mentalement depuis leur plus jeune enfance. Elle tira de sa poche un petit grigri qu’elle avait confectionné pour l’arme de sa sœur. Un anneau doré auquel pendait une plume du corbeau qui les avait amenés quand elles étaient nées, religieusement conservée par Hecate pendant 18 longues années. Elle y avait ajouté de la cataire séchée, ces fines herbes si adorées par les chats. Des pétales de rose venaient compléter l’ensemble, dans une harmonie qui représentait l’amour sincère qu’elle portait à sa sœur.  Sans un mot, Natae lui tendit un autre pendentif, avec une deuxième plume de corbeau accompagné de feuilles de sauge. Elles représentaient la longévité voire l’immortalité, selon certaines croyances. Des pétales de pensée apportait de la couleur au tableau.  — Quoi qu’il se passe demain, ne m’oublie jamais. — Dans l’équilibre et la précision, dit Mari d’une voix chevrotante. — Équilibre et précision...  Elles restèrent assises en silence, à regarder les constellations qui se dessinaient dans le ciel dégagé. Mari posa sa tête sur l’épaule de sœur, qui la serra contre elle. Des larmes dévalèrent ses joues.  — J’ai vu dans un vieux bouquin de la bibliothèque que les plumes de corbeau apparaissent noires à nos yeux, mais qu’en réalité elles sont irisées. Malheureusement, nous ne sommes pas capables de percevoir cette partie du spectre lumineux, et nous ne les voyons que sombres et fades, lui dit Natae. — Tu aurais peut-être dû concentrer tes lectures sur des sujets plus utiles. Au moins jusqu’à demain. Je pense qu’il est l’heure de nous coucher. Nous devons être en forme, pour faire honneur au clan. Pour nous faire honneur à nous-même. — Peut-être... je ne suis pas prête, je crois. — Promets-moi de tout me donner, Natae. Ne t’avise pas de baisser les bras parce que tu as tiré une mauvaise carte. — Si tu veux, mais bon. Tu as déjà eu vent d’un tirage d’Hecate qui n’était pas précis ?  Alors que le soleil se profilait à peine à l’horizon, les deux sœurs étaient face à face. A l’extrémité de l’île, un promontoire recouvert d’herbe verdoyante s’avançait sur la mer. Le vent soufflait avec vigueur, faisant voler leurs longs cheveux. En bas de la vertigineuse falaise, les vagues s’écrasaient contre la roche en provoquant des explosions sonores. Seule la matriarche assistera au duel, sa dernière fonction avant de passer la main à sa successeuse.  Mari s’attacha les cheveux dans un chignon serré à l’aide d’un ruban. Les éléments étaient déchaînés aujourd’hui. Était-ce un concours de circonstance ? La mine d’Élémentis se trouvait juste sous leurs pieds. Ou alors, peut-être que les émotions à vif des jumelles se canalisaient dans la nature. Elle agrippa sa rapière de la main droite. Au bout du pommeau était accroché le grigri que lui avait offert sa sœur la veille. Un souvenir inestimable de leur sororité. De leur destin lié. Jusqu’à maintenant.  — Une dernière danse, demanda Natae avec un sourire.  Elle préférait laisser ses cheveux voler au vent. Elle pouvait mieux en mesurer la force et la direction. Elle serra dans sa main la poignée de sa faucille à chaîne. La lame reposait dans son autre main, les maillons de métal qui les reliait enroulés comme un serpent.  — Équilibre et précision. — Équilibre et précision.  Mari ferma les yeux et pris une dernière profonde respiration. Elle expira et s’élança d’un pas gracieux. Au cours de ses nombreuses années d’entraînement, elle avait développé un style s’inspirant autant du ballet que la danse de l’épée chinoise. Manier les éléments dans sa rapière était une valse. Un tango avec le monde qui l’entourait. Chaque pas, un bref déséquilibre avant de se rétablir. Chaque mouvement, un déplacement précis de son corps au sein de la nature environnante.  Décrivant des spirales avec le bout de son épée, elle y sentait le vent, absorbé par le métal. Une pirouette, une réception douce, et une tranche sèche. Une lame d’air s’échappa de l’arme, filant au sol en y rasant les brins d’herbes qui dépassaient. En quelques instants, l’attaque parcourrait les quelques mètres qui la séparait de sa sœur.  Lâchant la faucille, Natae la laissa tomber au sol avant de tirer d’un coup sec sur le manche. La chaîne se raidit, mais la faucille était plantée dans la terre meuble. Elle se retourna, utilisant son dos pour faire levier sur la chaîne. La lame finie par s’extraire du sol, emmenant avec elle des blocs de terre qui vinrent créer un muret absorbant le choc de la lame d’air.  — Pas mal. Un peu basique, non ?  Elle porta la lame à ses lèvres et en lécha la tranche, les yeux brillants. Le peu d’humidité qu’elle laissa sur la lame lui permis de se relier à la mer en contrebas. Une trombe d’eau s’éleva sous l’appel de Natae, grimpant la falaise. Bientôt, le geyser pris la forme d’un dragon. Il surgit dans un cri perçant, s’envolant vers le ciel avant de retomber en piqué sur Mari.  D’un petit saut assemblé, elle s’échappa de la zone d’impact. Pris par sa propre vitesse, le dragon s’écrasa au sol avec fracas et disparu, absorbé dans le sol désormais trempé.  — C’est du réchauffé ça, Natae. Je pensais que tu aurais quelques surprises en stock. Toi et tes dragons, vraiment... — Oh, attends de voir.  Mais Mari n’attendit pas, plantant son épée dans la terre pour en extraire l’humidité. Dans son esprit, elle visualisa la roue des éléments. La terre. L’eau. Le vent. Le feu. Chacun dans un cadran, isolé. Mais entre eux, d’autres éléments pouvaient en être dérivés. Elle extirpa sa lame désormais humide du sol et y frotta ses ongles pour créer des petites étincelles. Le feu et l’eau laissèrent bientôt place à une épaisse fumée qu’elle répandit autour d’elle en pivotant sur une jambe. Bientôt un voile de vapeur l’entourait. Tournant sur elle-même comme une ballerine dans une boîte à musique, elle décrivit des arabesques pour disparaître derrière un écran de fumée. Elle n’avait pas beaucoup de temps pour en profiter, et il présentait un inconvénient majeur. Natae ne pouvait plus la voir, mais elle ne voyait pas non plus ce que préparait sa jumelle.  En continuant de tourner sur elle-même, elle baladait son épée dans de grandes spirales, absorbant l’air qui l’entourait. Elle le sentait. Ça allait fonctionner. Ça devait fonctionner. Autour d’elle, l’air se raréfiait et créait une différence de pression. Une fois qu’elle se senti prête, elle posa ses deux pieds au sol et stabilisa ses appuis. Retrouvé son équilibre, elle s’ancra encore plus profondément et s’imagina relier le ciel et la terre. En abattant sa rapière d’un geste sec, elle visualisa la tempête.  La fumée se dissipa sous le mouvement, et un éclair s’abattit là où était Natae quelques secondes auparavant. Dans un bruit tonitruant, un cratère apparu et les herbes alentours commencèrent à brûler. Mais il n’y avait personne.  — Raté !  Faisant volte-face, elle aperçut sa sœur qui était passée dans son dos. Elle restait à quelques mètres de distance, dos à la falaise. En balayant son regard aux alentours, Mari s’aperçut que le vent décrivait des courants irréguliers. Natae avait dû courir en cercle autour de sa sœur pendant qu’elle était cachée sous la vapeur. Elle avait créé un courant d’air.  À peine s’était-elle remise de face que sa jumelle brandit sa faucille d’un bras, la faisant tournoyer au-dessus de sa tête comme une fronde. Elle l’abattit dans un arc qui rasa le sol, décrivant une courbe qui enflammait les fleurs et tout ce qui les entourait. Le vent qui soufflait attisait les flammes, de plus en plus vives, qui se propageaient à toute vitesse.  Mari compris avec horreur qu’ayant absorbé l’air autour d’elle, et avec les courants circulaires qui l’entouraient désormais, le feu se propagerait dans un tourbillon sans issue. Prise de vitesse, elle se retrouva encerclée et la tornade brûlante se rapprochait d’elle petit à petit. Dans d’autres circonstances, elle aurait pu utiliser l’eau pour l’éteindre, ou peut-être encore essayer de l’absorber dans sa lame, mais les éléments étaient trop déchaînés et elle commençait à fatiguer.  La faucille s’abattit à nouveau et raviva le feu de plus belle.  — Peut-être que Mère Hecate avait tort finalement. Désolé sœurette.  La panique commençait à prendre le pas. Bientôt, elle n’avait que quelques mètres d’espace autour d’elle. Elle allait finir par brûler vive, étouffée par les murs de flammes qui jaillissaient désormais à 3 mètres de haut.  La matriarche regardait en silence, le sourire au coin des lèvres. Ses apprenties étaient d’une puissance qui était à la hauteur de ses attentes. Elles iraient loin.  Équilibre. Précision. Mari se redressa et ramena son épée à la verticale contre son torse. Elle ferma les yeux pour rassembler toute sa concentration et calma son souffle. Elle avait un dernier recours, un dernier secret qu’elle n’avait jamais partagé à quiconque. Visualisant la roue des éléments dans son esprit, elle imagina le monde qui l’entourait. La terre, sous ses pieds. L’eau, qui l’imbibait. Le feu, qui l'encerclait. Le vent, qui soufflait férocement. Toute leur éducation était centrée sur le maniement de ces éléments en isolation. Assez tôt, les deux sœurs avaient appris à les allier pour manier la foudre, la vapeur ou encore le sable.  Mais au centre de la roue, presque imperceptible, il y avait un 5ème élément. Au cours de ses entraînements nocturnes solitaires, elle avait apprivoisé une force aussi terrifiante que puissante. Concentrant toute son attention sur ce trou d’aiguille, elle projeta son esprit vers l’imperceptible poinçon au centre du monde. Elle senti le vent brûlant sur sa peau. Une gerbe de flamme la frôla, singeant sa joue. Elle enfonça un peu plus ses pieds dans le sol. Concentra son ouïe sur les vagues qui s’écrasaient en contrebas.  A l’équilibre entre les éléments, et avec précision, elle plongea.  Le Néant.  Comme hors de son corps, elle sentait les énergies qui circulaient autour d’elles, lointaines et proches à la fois. Dans cet espace en dehors du monde, les éléments existaient sous leur forme la plus pure. Une forme se dessinait à quelques mètres. Un être de lumière, debout. Elle se concentra dessus. Sur son centre.  Quelques mètres les séparaient dans le monde réel, mais dans le Néant, la distance n’était qu’une suggestion. Elle imagina son épée s’enfoncer dans le cœur de la lumière qui lui faisait face  D’un pas en avant, elle donna un coup d’estoc.  Elle rouvrit les yeux. Le monde réapparu autour d’elle, arrachant son esprit du Néant. Le souffle court, elle haletait sous la chaleur des flammes environnantes. Ses forces la quittaient et elle tomba à genoux, épuisée. Derrière le rideau brûlant, Natae ne bougeait plus. Sa faucille gisait au sol. Les flammes crépitèrent un instant avec de se calmer, n’arrivant plus à prendre prise sur le sol trempé maintenant que leur instigatrice ne les attisait plus.  A quelques pas, Natae restait figée, les yeux grands ouverts. Elle porta une main à sa poitrine et dans un hoquet, cracha du sang. Perdant l’équilibre, elle tituba en arrière, cherchant son souffle. Un pas de trop, le sol disparu sous ses pieds et elle tomba à la renverse.  Mari eu à peine le temps d’apercevoir Hecate qui la regardait en souriant chaleureusement avant de s’évanouir.Au loin, cachée derrière un rocher, Natae observait sa sœur avec fierté. Elle serait une excellente matriarche pour ce couvent si traditionnel. Elle pourrait continuer de vivre dans le calme. Perpétuer ces traditions qui lui tenaient tant à cœur. Longtemps, elle avait hésité. Natae se savait au-delà de sa jumelle, mais elle n’avait pu se résoudre à la tuer. D’autant plus que le couvent serait devenu sa responsabilité, et elle n’avait aucunement l’envie d’y reste plus longtemps que nécessaire.  Tirant de sa poche la carte de tarot, elle étudia le dessin de faucheuse qui y figurait et l’inscription XIII – La Mort avec un sourire. Balayant du doigt les inscriptions, la carte se transforma pour reprendre sa forme originelle. L’atout sans numéro, Le Mat, qui représentait le départ, l’indépendance et la liberté. Un personnage solitaire portant un baluchon marchait d’un pas résolu vers la droite, l’avenir inconnu.  Mari avait découvert le Néant, ce qui était un début. Mais elle s’était concentrée uniquement sur l’intérieur de la roue des éléments. Au-delà, il existait tellement d’autres forces imperceptibles. La vie. La gravité. Et surtout, la lumière. Natae avait appris à la manipuler comme les autres éléments et avait passé des années à perfectionner son art en secret. Elle avait appris à changer les couleurs de petits objets, d’abord, puis leur apparence. De fil en aiguille, elle avait même réussi à plonger une pièce dans le noir, ou inversement l’inonder de lumière. Avec assez de pratique, elle avait appris à faire apparaître une projection d’elle-même si crédible qu’on aurait cru qu’elle existait à deux endroits en même temps.  Hecate ramassait le corps épuisé de Mari, qui n’en saurait jamais rien.  — J’espère que tu me feras un enterrement sympa quand même. Je ne peux pas rester sur cette île. Il y a tant à découvrir ailleurs. Pardonne-moi de t’avoir menti.  Elle jeta un dernier regard à sa sœur avant d’entreprendre son exil. La matriarche se retourna et posa son regard sur le rocher derrière lequel était caché Natae. Elle lui fit un clin d’œil.  — Équilibre et précision, mes petites. Vous irez loin toutes les deux. 

#2 - Le téléphone

#2 - Le téléphone

Et après j'ai décidé de me lancer dans le Bradbury Challenge ✨ Je donnerai plus d'infos la-dessus dans un autre billet, il faut bien mettre un peu de suspens sur qu'est-ce que c'est. ​Musique d'ambiance : Missing You & Kairi ~ Piano, reprise par Misés Nieto https://www.youtube.com/watch?v=wV6MPgZNK8A #2 - Le téléphone “Coucou mon petit chat, euh écoute je te fais un vocal parce que je suis à vélo, je sais que t’aime pas ça. Je suis en train de rentrer du taf la, dis-moi est-ce que tu peux juste faire cuire du riz ? Je vais nous faire des onigiris ce soir, mais du coup il faudrait le cuire assez tôt pour qu’il refroidisse et tout, tu sais. Allez à toute, je suis là dans 30 minutes je pense. Bisous mon chéri, je t’aime.”  ​ Je range le téléphone dans ma poche et je lève les yeux. La plage s’étend devant moi. Les touristes ont fini par la délaisser, c’est la fin de l’été et ils sont partis préparer leur rentrée. Le sable brille sous les reflets du soleil couchant. Les vagues lèchent le rivage, inlassablement. Je pose mon sac à quelques mètres de là où la mer rencontre la terre, et j’en sors la grande nappe que j’étale au sol. J’ai pris ta nappe préférée, tu sais, celle avec les petits carreaux.  Je tire de ma poche 4 petits cailloux que j’ai ramassé en chemin, et je les dispose aux coins de la nappe. La fin de l’été est proche, le vent est revenu et porte avec lui les embruns qu’il me dépose sur les joues. Je m’assieds par terre. Je sors 2 onigiris de mon sac. Un pour moi. Un pour toi. Je pose le tien sur la nappe. C’est un peu ridicule. Je sais qu’il va rester là.  ​ ​ Aujourd’hui, ça fait 5 ans que j’ai reçu ton message. J’ai attendu longtemps que tu rentres. Le riz était cuit, comme tu me l’avais demandé. J’avais même préparé une petite salade.  Les souvenirs que j’essaye habituellement d’enfouir au fond de ma mémoire ressurgissent. J’ai l’impression d’avoir ouvert le robinet à fond, et je ne peux plus contrôler le flot. L’attente. Inconfortable. Inhabituelle. Interminable. Et l’inquiétude qui prend place petit à petit. Tu es toujours à l’heure d’habitude, pourquoi tu n’es pas encore arrivé ? Pourquoi tu ne réponds pas à mon message ? Ça fait déjà 2 heures que tu m’as envoyé ton vocal. Je l’ai déjà écouté 4 fois. Le téléphone qui sonne. Un numéro inconnu. Une voix toute aussi inconnue. Elle me dit que c’est mon nom qui figure comme contact d’urgence dans ton téléphone. Il y a eu un accident. Je dois venir identifier le corps si je m’en sens capable.  ​ Ma tête commence à tourner. J’ai envie de vomir. J’ai envie de mourir. Je galère à respirer. C’est toujours pareil quand j’essaye de me remémorer le jour où le temps s’est arrêté. J’essaye de concentrer mon attention sur ma vue. Un nuage, seul dans le ciel. Une mouette qui s’approche de ton onigiri. Des algues échouées sur le rivage. Au tour de l’ouï. Le son des vagues qui s’écrasent sur la plage. Les voitures au loin, derrière moi. Le toucher. Le riz dans mes mains, un peu gluant. Je reprends le contrôle de mon souffle.  ​ Je ne me souviens pas vraiment des jours qui ont suivis. Ma psy me dit que c’est un mécanisme de protection. Déjà 5 ans. Et pourtant, j’ai l’impression de toujours être au point de départ. Apparemment, le trou béant que tu as laissé dans ma vie ne disparaitra jamais vraiment. Apparemment, j’apprendrai à vivre avec, à le contourner. A l’ignorer, peut-être. Je ne sais pas si j’y arriverai un jour. J’essaye, tu sais. J’essaye.  Le conducteur de la voiture a fini en prison pour homicide involontaire. Il a ruiné sa vie. Il a volé la tienne. Il a niqué la mienne.  ​ J’ai essayé de rencontrer d’autres personnes. Mais je n’y arrive jamais. Je prends peur, peut-être. Peur que ça arrive encore. La deuxième fois, je ne me relèverai pas. Est-ce que je me suis relevé de la première ? Je te compare à eux. Je les écoute me raconter leur vie insipide, je m’en fous en fait. Je voudrais t’entendre parler de la tienne. Voir ton sourire, qui te faisait arquer les sourcils. T’entendre partir dans une tirade sans fin, les yeux scintillants, parce que tu me parlais du dernier manga passionnant que tu avais lu la veille. J’ai toujours tes mangas à la maison, d’ailleurs. Je n’en ai jamais lu un seul, mais je n’arrive pas à les jeter.  ​ Pareil pour ce vieux téléphone. J’en ai acheté un autre, il y a quelques années. Je n’en pouvais plus qu’il me propose de revivre mes meilleurs souvenirs dès le réveil, en me montrant des photos de nous deux. Je n’ai rien transféré sur le nouveau téléphone. Et pourtant j’ai gardé l’ancien, parce qu’il y a toutes ces photos dessus. Des photos de toi, des photos de nous. Il y a tes messages vocaux que je détestais tant. Je les ai écoutés des centaines de fois chacun.  C’est fou comme la mémoire devient floue avec le temps. Plus le temps passe, plus c’est difficile de m’imaginer ton visage. Tes fossettes qui apparaissaient quand tu allais me sortir une blague. Nulle, comme d’habitude. Mais je rigolais quand même. Parce que je t’aimais, et parce que ça te faisait plaisir. Je t’aime toujours. J’oublie les contours de ton visage. Les petits détails. Alors parfois, je ressors ce vieux téléphone et je regarde des photos de toi. De nous. Est-ce que tu avais les yeux plutôt noisette ? Ou marron ? Ah oui. Marron. Ah non, sur cette photo c’est noisette, ça dépend peut-être de la lumière en fait. Tiens c’est drôle j’avais oublié cette cicatrice sur ton sourcil.  Le problème des photos, c’est qu’elles ne capturent pas le moment. Elles ne représentent pas le mouvement. C’est bien pour se raviver la mémoire, mais pas beaucoup plus. Les souvenirs, comme ton visage, commencent à s’enfouir dans ma mémoire. Ces moments partagés juste tous les deux, qui n'existent plus que dans mon cerveau. Je les oublierai pour de bon un jour, sûrement. Est-ce que si plus personne ne se souvient d’un évènement, c’est comme s’il n’était jamais vraiment arrivé ?  ​ Mais je dois avancer tu sais. Je dois aller de l’avant. Je ne sais pas comment je vais faire. Je ne sais pas si je vais y arriver. Mais je dois le faire. Je laisse la mouette attraper ton onigiri et s’enfuir en volant.  ​ Tout autour de moi est flou. Le vent, frais, me sèche les joues. Je me frotte les yeux. Je me lève. Je sors le téléphone de ma poche.  J’avance doucement vers l’eau, un peu ébloui par le soleil qui épouse la ligne de l’horizon. Un frisson me parcourt. L’air se rafraîchi. Mes pieds s’enfoncent dans le sable, puis dans la mer. Elle est froide.  Je tends le bras en arrière, et je mets toutes mes forces dans mon lancer. Le téléphone décrit un arc dans le ciel. Sans bruit, il disparaît derrière une vague.  ​ J’ai peur d’oublier le son de ta voix quand tu me disais “Je t’aime”.